Voyage à travers l’Impossible/Acte II

La Vue - Jean-Jacques Pauvert (p. 21-37).
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ACTE II

6e Tableau
La Rade de Goa


La scène représente une place de Goa sur la rade. À droite, la Ville en amphithéâtre avec ses mosquées et ses maisons indoues, ses villas perdues dans les arbres. À gauche, un hôtel avec tente et véranda, à droite, boutique de joaillier. Dans le fond une partie de la rade avec bâtiments, chaloupes de pêche et plus loin un navire de commerce en partance avec voiles à demi-déferlées et portant le pavillon anglais. Il fait grand jour.


Scène I

Un Anglais, le capitaine Anderson, un Joaillier, Indous, Porteurs, Matelots, foule composée d’hommes, d’enfants.
(La foule va et vient sur la place dont l’extrémité est fermée d’une balustrade formant quai sur la rade.)

1er Indou : Eh bien, ce terrible monstre a-t-il reparu ?

Le Joaillier : Pas encore, mais s’il revient, je ne donnerais pas un sequin de tous les navires de la rade de Goa !

1er Indou : Décidément la mer des Indes n’est : plus sûre, et je plains les navires qui s’aventurent dans nos parages.

Cris (dans la foule) : Le voila ! le voilà !

1er Indou : Mais non ce n’est qu’un reflet du soleil à l’horizon.

(La foule très agitée se porte sur les points de la place qui avoisinent la rade.)

Le Joaillier : Le terrible animal me causera du tort ! Les navires ne vont plus oser s’aventurer dans la rade de Goa… Plus de navires, plus de voyageurs ! Que deviendra alors notre commerce de joaillerie et de pierres précieuses ?

L’anglais (au Capitaine) : Ce monstre marin met bien des cervelles en l’air, capitaine ?

L’officier : D’abord, est-ce bien un monstre marin ?

Anderson : Et que voulez-vous que ce soit ? Un grand nombre de navigateurs l’ont aperçu et plusieurs bâtiments, attaqués par lui, ont eu beaucoup de peine à lui échapper ! Il est même possible qu’on lui doive la disparition de certains navires dont on n’a plus aucunes nouvelles.

L’officier : Ah ! je ne nie pas les catastrophes dues à la présence d’un être puissant, qui depuis quelques années se montre à la surface des mers ; un jour dans l’Atlantique, un autre dans la mer des Indes, car il paraît être doué d’une prodigieuse faculté de locomotion.

Anderson : C’est un véritable danger pour la navigation… mais j’aperçois… là-bas des passagers avec lesquels je suis en pourparlers… Vous permettez ?

L’officier : Faites donc ! Faites donc, Capitaine.

(Anderson s’éloigne.)


Scène II

Valdemar, seul, sortant de l’auberge :

Bon voyage, messieurs ! Ah ! c’est le fond de la mer qu’ils ont l’intention d’aller visiter maintenant ! Eh bien, je ne les suivrai pas… je suis allé avec eux jusqu’au centre de la terre… c’est bien !… j’en suis revenu… c’est mieux !… j’en ai assez… sans compter que je n’ai rien trouvé ni dans le feu, ni dans le sol… je n’en ai rapporté que… (tirant un caillou de sa poche) cette pierre que j’ai reçue dans le dos, et qui me charge inutilement la poche… Je ne le porterai pas plus loin. (Il le jette à terre et en frappe sans le vouloir le pied du joaillier qui sort de la boutique.)


Scène III

Valdemar, le Joaillier.

Le Joaillier : Aïe… Qu’est-ce que c’est que ça ?

Valdemar : Pardon, monsieur, c’est une pierre que j’ai laissé tomber…

Le Joaillier (vexé) : Ah ! Monsieur, une pierre… une pierre.

Valdemar : Oui, tenez… c’est même une pierre assez curieuse que j’ai rapportée du centre de la terre.

(Il la lui montre.)

Le Joaillier : Du centre de la terre ! que dites-vous là ? (regardant la pierre, à part) Eh ! mais !… je ne me trompe pas… ce caillou… est-il possible ?… c’est un… oui, c’est une pierre précieuse…

Valdemar : Précieuse ! Si vous trouvez que celle-ci ait du prix, qu’est-ce que vous en donneriez bien ?

Le Joaillier : J’en donnerais… j’en donnerais… 200 sequins ! Cela vous convient-il ?

Valdemar (étonné et riant) : 200 sequins de ça… Ah ! ah ! ah !

Le Joaillier : Acceptez-vous ?

Valdemar (riant) : Vous vous moquez de moi… Allons donc ! Cette pierre 200 sequins ?

Le Joaillier (à part) : Il sait ce qu’elle vaut… (Haut) Eh ! bien, oui mon offre est…

Valdemar : Est une plaisanterie…

Le Joaillier : Une simple plaisanterie, c’est vrai.

Valdemar : Je le disais bien…

Le Joaillier : Et pour parler sérieusement je vous offre dix mille sequins…

Valdemar (se fâchant) : Dix mille… Ah ! mais, vous vous moquez encore plus de moi, monsieur… et je ne souffrirai pas…

Le Joaillier : Pardon… pardon Seigneur. Ne vous emportez pas… je vois que vous savez parfaitement ce que vaut votre diamant brut… et je suis prêt à vous en donner…

Valdemar (reprend le diamant) : Hein !… Quoi ? Vous dites mon…

Le Joaillier : Votre diamant brut…

Valdemar (très ému) : Mon diamant… mon brut… mon diamant ? C’est un diamant !… et brut encore ! Voyons, voyons entendons-nous… Vous affirmez que c’est bien réellement un diamant ?

Le Joaillier : Vous ne le saviez pas ?

Valdemar : Moi, mais jamais de la vie !

Le Joaillier (avec force) : Il ne le savait pas !…

Valdemar : C’est vous qui venez de me l’apprendre ! (lui serrant la main) Merci, honnête joaillier, merci… c’est à la pierre… un diamant ! un diamant que vous achèterez moyennant ?…

Le Joaillier : Moyennant cinq cent mille sequins, là… sommes-nous d’accord ?

Valdemar : C’est un diamant ! et quelle grosseur ! un diamant dont on offre cinq cent mille sequins, et qui en vaut par conséquent un million pour le moins (dansant) Tra deri dera… deri… deri, dera…

Le Joaillier : Est-ce que vous renoncez à le vendre ?

Valdemar : Pas du tout !… je le vendrai ! je le vendrai en Europe… en France.

Le Joaillier : En France !

Valdemar : Et ma fortune sera faite… Et quelle fortune ! Ah ! chère Babichok !… ma fidèle fiancée qui m’attend là-bas, avec le cousin Finderup… comme je vais t’épouser… avec le cousin… t’épouser tout de suite, par le télégraphe !… et comme tu vas être heureuse ! tu n’auras plus la crainte de me voir pauvre !… Et le cousin Finderup… Va-t-il être joyeux !… Riche ! je suis richissime ! (dansant) traderi… dera… deri… dera… dera… ! Ah ! si Tartelet me voyait… et les pieds en dehors… Ah ! quelle joie ! quel bonheur !

Le Joaillier (à part) : Mais il va perdre la tête…

Valdemar : Mon ami, y-a-t-il un télégraphe dans cette ville ?

Le Joaillier : Oui… avec le fil d’Europe !

Valdemar : Et on peut envoyer une dépêche ?

Le Joaillier : Sans doute !

Valdemar : Et en payant dix fois… cent fois… le prix de la dépêche, on aurait une réponse immédiate ?

Le Joaillier : C’est probable.

Valdemar : Ah ! Babichok !… chère Babichok… millionnaire ! dix sept fois millionnaire !… Tu auras des voitures, des châteaux… un cachemire des Indes (au Joaillier). Il doit y avoir dans l’Inde des cachemires des Indes ?

Le Joaillier : D’admirables !… ils viennent de Paris.

Valdemar : J’en achèterai neuf… Le télégraphe ?… Où est le télégraphe ?

Le Joaillier (à part) : Il devient fou !


Scène IV

Anderson, puis Georges, Ox, Éva, Tartelet.

Valdemar (à Anderson) : Le télégraphe, s’il vous plaît, Monsieur ?

Anderson : Là-bas à droite…

Valdemar : Merci, monsieur… je vais télégraphier ma fortune à Babichok, monsieur…

(Il sort en courant.)

Le Joaillier : J’ai manqué là une belle affaire…

(Il rentre dans sa boutique.)

Ox (sortant de l’hôtel suivi de Georges, de Tartelet et d’Éva) : Eh ! bien, monsieur, tout est-il prêt pour nous recevoir sur votre bâtiment ?

Anderson : Oui, monsieur.

Georges (fiévreusement) : Et nous allons partir ! partir au plus vite… gagner la pleine mer… et une fois arrivés là, Docteur… Ah ! ah !…

Ox (bas) : Silence !

Anderson : Mon navire est un excellent marcheur, messieurs, et je me fais fort de vous débarquer avant six semaines à Valparaiso.

Georges : À Valparaiso… nous ? Ah ! ah ! ah !

Éva (le regardant avec inquiétude) : Georges !…

Ox : Ce n’est point à Valparaiso que nous quitterons votre bord, monsieur.

Anderson : Mais je vais directement de Goa à la côte américaine, messieurs, et à moins que vous ne vouliez débarquer en plein Océan…

Ox : Qui sait ?… En plein Océan, peut-être…

Georges : En plein Océan ! oui… Là est le chemin que nous devons suivre… plonger à travers les flots… arriver au fond de l’abîme…

Éva : Georges, tu m’épouvantes…

Georges (revenant à lui) : Éva, chère Éva, rassure-toi… Tu n’affronteras pas ces périls… je ne le veux pas…

Éva : Me séparer de toi, jamais !

Anderson (à part) : J’aurai là de singuliers passagers.

Tartelet (qui vient de se mêler à la foule redescend en scène) : Que disent donc ces braves gens ?… Ils prétendent qu’un monstre marin se promène dans les eaux de leur rade ?

Ox (riant) : Un monstre ?

Anderson : Ne riez pas, messieurs, il y a bien réellement un être redoutable qui parcourt, depuis un mois, les eaux indiennes.

Georges : Tant mieux !

Anderson : Vous dites ?

Georges : Nous le combattrons, Capitaine.

Ox : Quelque poulpe chimérique, quelque Kraken légendaire.

Anderson : Non, c’est une sorte de cétacé, un monstre phosphorescent, long de deux cent cinquante pieds environ, dont le passage produit un remous effroyable et qui laisse après lui un sillage d’une blancheur éclatante…

Cris de la foule : Le voilà !… Le voilà !…

Anderson : Tenez on l’aperçoit en ce moment sans doute…

Georges : Venez… courons !

(Il remonte avec Ox et Anderson. Tous trois parcourent le quai au fond de la scène, au milieu de la foule.)

Tartelet : Hélas ! l’exaltation du pauvre monsieur Georges va toujours en augmentant ; et grâce à son incompréhensible pouvoir la domination qu’exerce sur lui le docteur Ox n’est que trop justifiée… nous voilà abandonnés à nous-mêmes ! (Regardant autour de lui.) À propos ! Et le jeune Valdemar ? Où est-il donc ?

(Éva remonte vers le fond et va rejoindre Georges.)


Scène V

Les mêmes, Valdemar.
(Valdemar entre rapidement par la gauche.)

Valdemar : Ah ! Monsieur Tartelet, mon bon Monsieur Tartelet !

Tartelet : Qu’y-a-t-il donc, jeune Valdemar ?

Valdemar : Ce qu’il y a ?… Ce qu’il y a ?… Tenez… je ne peux plus parler tant je suis ému… Impossible de dire un mot, Tartelet, je suis trop émotionné.

Tartelet : Oui ! Et quand vous êtes émotionné, vos pieds rentrent en dedans ! Voyons donc ! Voyons donc !… ces pieds !

Valdemar : Il s’agit bien de ces bêtises là maintenant !

Tartelet (blessé) : Hein ? des bêtises !

Valdemar : Plus tard !… Tout ce que vous voudrez… des leçons de vous à dix sous le cachet, à cent francs, à mille francs le cachet !

Tartelet : Mais il a laissé sa raison dans le feu central ! Sa cervelle est cuite !

Valdemar : Non… elle n’est pas cuite… mais elle bout !… elle bout… elle bout !… Figurez-vous que ce caillou que j’ai reçu dans le dos…

Tartelet : Eh bien ?

Valdemar : Un diamant !… C’est un diamant qui vaut des millions !

Tartelet : Pas possible !

Valdemar : On m’en a offert cinq cent mille sequins, ici !…

Tartelet : Cinq cent mille sequins ici !

Valdemar : Oui, mon bon monsieur Tartelet !… Je suis millionnaire ! C’est-à-dire, nous sommes millionnaires.

Tartelet : Nous sommes millionnaires dites-vous ? Nous… vous avez dit nous ? Ah ! mon ami ! Ah ! mon bon ami… Vous avez bien dit nous… n’est-ce pas ?

Valdemar : Certainement, nous sommes millionnaires, mademoiselle Babichok et moi.

Tartelet : Ah ! Mademoiselle Babi… C’est juste, au fait !… Tous mes compliments, Wladimir… Ah ! pour le coup, elle vous épousera…

Valdemar : Si elle m’épousera ! plutôt deux fois qu’une ! Aussi, je viens de lui expédier une dépêche à Copenhague, lui annonçant ma fortune et mon prochain départ pour l’Europe… et j’attends sa réponse ! Vous figurez-vous quelle réponse ce sera ?

Tartelet : Oui, certes, je me le figure… Ainsi vous allez nous quitter ?

Valdemar : Oui… mais je ne suis pas égoïste, moi… je vous aime, Tartelet…

Tartelet : Merci…

Valdemar : J’embellirai la fin de votre existence, Tartelet ! quand vous serez vieux, vous viendrez finir vos jours dans notre maison… dans notre château, Tartelet, ce sera un palais…

Tartelet : Vieux ! mais je le suis, mon ami, je le suis !…

Valdemar : Oh ! non, vous ne l’êtes pas encore assez, Tartelet… Ce sont vos derniers… derniers jours que je veux embellir.

Tartelet (à part) : Il est bête mais il a bon cœur !… (haut) Ce cher Mathieu… les pieds en dehors, mon ami… les pieds en dehors !…

Valdemar : Oui, professeur, oui !… Ah ! mais non ! je suis riche moi !… J’ai le droit d’avoir les pieds en dedans, moi !… Tenez, voilà comment je veux marcher à l’avenir… (il marche les pieds en dedans) et j’en ferai venir la mode… Je suis riche ! et comme je tiendrai mon rang désormais ! Voilà la mode ! La vraie mode !


Scène VI

Les mêmes, le capitaine Anderson.
(Une embarcation pouvant contenir sept à huit personnes est venue accoster à quai.)

Anderson : Embarquez ! Embarquez !

(Georges et Ox s’embarquent.)

Tartelet : Adieu, jeune Valdemar.

Valdemar : Adieu, donc, mon cher professeur !

(Au moment où Tartelet va s’embarquer on apporte une dépêche.)

L’employé : Monsieur Valdemar ? Une dépêche pour Monsieur Valdemar.

Valdemar : C’est moi !… c’est moi !… C’est la réponse de mon adorée Babichok…

Tartelet : Sa réponse ?

Valdemar (lisant) : « Cher Valdemar ! Soyez heureux (parlé) Oh ! oui, je le suis… je le suis… (lisant) sans moi, je viens d’épouser… »

Tartelet : Vous dites ?

Valdemar (lisant) : « Sans moi, je viens d’épouser… » (parlé) comprends pas…

Tartelet : Voyons donc…

Anderson : Allons, messieurs, allons !

Tartelet : Voilà ! Voilà !

Valdemar (avec colère) : La malheureuse !… Ah ! je ne la reverrai jamais !

Tartelet : Croyez-moi, Valdemar… oubliez l’infidèle et venez avec nous.

Valdemar : Eh ! bien… Eh ! bien… oui, je pars… Et elle verra en me perdant, quel héros elle aura perdu !

Anderson : Allons, messieurs, allons !

(Tous deux s’embarquent.)

Le décor change

(Il frappe de son pied la paroi du navire, une ouverture se fait par laquelle il descend. Le Nautilus disparaît, puis revient en scène. Il s’entrouvre et laisse voir la chambre intérieure.)


8e Tableau
Le Nautilus


L’intérieur du « Nautilus » vu en coupe de face. Une chambre intérieure élégamment meublée, éclairée à la lumière électrique. Divans de chaque côté. Au fond toute la machinerie. Extérieurement les flancs du Nautilus, qui est complètement immergé, sont en contact avec l’eau qui le recouvre par dessus sa plateforme. Au fond, portes qui donnent accès dans la chambre de la machine.


Scène I

Éva, Georges, Ox, puis Volsius.

Georges : Quel étrange et mystérieux bâtiment !

Ox : Il peut à volonté plonger jusqu’au fond des mers, ou voguer à la surface de l’eau. Il navigue sans le secours des voiles ou de la vapeur et par la seule puissance de l’électricité.

Georges : Il est armé sans doute d’un formidable éperon, car lorsque notre navire a voulu lui barrer le passage, il s’est violemment élancé, et a fait dans le flanc du « Tranquebar » une large déchirure qui a failli le couler bas.

Éva : C’est alors que nous avons été recueillis ici… mais nos deux compagnons de voyage, que sont-ils devenus ?

Georges : Ils seront restés a bord.

Éva : Ou, peut-être ont-ils été précipité à la mer.

Ox : Ils n’ont, alors, rien à redouter, grâce à ma précieuse découverte, qui leur permet de vivre et de respirer dans l’élément liquide.

Georges : Mais, nous-mêmes que faisons-nous ici ? Quel est ce navire, et qui donc le commande ?


Scène II

Les mêmes, Volsius, sous les traits du Capitaine Nemo.

Volsius : Vous êtes à bord du « Nautilus » ! Vous êtes au pouvoir du Capitaine Nemo.

Georges et Éva : Le Capitaine Nemo !

Ox (à Georges) : Tu as voulu le connaître ce héros du monde sous-marin. Tu le connais maintenant.

Volsius : Êtes-vous bien sûrs de me connaître, messieurs ?

Georges : Nous savons depuis longtemps votre nom et vos exploits.

Éva : Nous ne supposons pas que vous comptiez nous traiter en ennemis.

Georges : Et nous garder prisonniers à votre bord ?

Volsius : Quand vous connaîtrez mieux le Nautilus, peut-être ne demanderez-vous plus à le quitter…

Tous : Ne plus le quitter, nous !

Volsius : La vie est cent fois plus paisible et plus indépendante à mon bord qu’elle ne l’est dans votre monde… Ici, vous n’avez à redouter ni les tempêtes de l’Océan, ni les persécutions des hommes. Quel que soit l’ouragan qui sévisse là-haut, à trente pieds au-dessous des vagues, c’est le calme absolu. Quel que soit le despotisme qui règne sur la Terre, mon Nautilus descend au sein des flots, et je défie toutes les tyrannies du monde ! C’est à cent pieds sous l’eau… messieurs, qu’on trouve encore la liberté !

Ox : La liberté… au fond d’une prison !

Georges : Une liberté de misanthrope, ou de sauvage et non pas d’homme civilisé.

Volsius : Je repousse en effet ce titre, messieurs, non, non, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé. J’ai rompu avec votre société tout entière. J’ai quitté pour jamais votre sol terrestre. Je m’en suis exilé d’ailleurs en assez bonne compagnie. On venait précisément d’en proscrire le bon Dieu… le nommé Dieu, comme ils disent maintenant.

Ox (avec ironie) : Le Capitaine Nemo est, à ce que je vois, un fervent croyant.

Volsius : Très fervent, et plus convaincu que ne le sont, à mes yeux, ceux qui affichent aujourd’hui un athéisme… né de l’orgueil ou de la crainte.

Ox : De l’orgueil ou de la crainte dites-vous ?

Volsius : Oui, certes. Orgueilleux ou timorés voilà ce que sont, pour la plupart, ces prétendus athées. S’il y avait un Dieu, disent les uns, est-ce qu’un homme supérieur, un homme de génie tel que moi végéterait ignoré ? Il n’y a pas de Dieu, disent les autres, et ceux-là, c’est la peur qui dicte leur langage.

Tous : La peur ?

Volsius : Eh ! oui, messieurs, la peur : interrogez la vie de ces hommes, fouillez dans leur passé et scrutez leur conscience, vous trouverez toujours quelque raison mystérieuse et sombre, quelque ténébreux souvenir qui leur fait redouter un tribunal suprême. Ils ont peur, vous dis-je, et s’ils s’en vont criant et proclamant partout que Dieu n’existe pas, c’est moins pour le faire croire aux autres que dans le vain espoir de se le persuader à eux-mêmes…

Ox (riant) : Ah ! ah ! ah ! C’est du fond de la mer que le Capitaine Nemo veut réveiller la foi, et réformer notre civilisation.

Volsius : Ah ! L’admirable civilisation ! Et sur quelles inébranlables bases repose cette société moderne qui enlève aux déshérités de ce monde l’espérance d’un monde meilleur ! Mais s’il n’existe pas d’autre vie que la vie terrestre, si nous ne devons attendre ni châtiment ni récompense futurs, la vertu est une duperie, il ne s’agit plus pour le crime que de savoir habilement se soustraire à la loi. Et pour peu que vous ayez à la tête de l’État quelques dignes et honnêtes gouvernants pratiquant une douce philosophie bourgeoise et qui se plaisent à commuer les peines prononcées par la Justice, vous verrez les criminels enhardis se multiplier sans relâche, et le meurtre n’étant pas plus sévèrement puni que le vol, les voleurs se feront assassins, et les assassins se diront : « Nous pouvons tuer sans crainte ; on ne nous tuera pas ! Nous pouvons égorger sans remords, le remords est un vain mot, car Dieu n’existe pas ! »…

Volsius : Enfin que prétendez-vous faire de nous ?

Éva : Par grâce, Monsieur, ne nous retenez pas ici, nul de nous ne trahira votre secret.

Volsius : Eh ! bien, je suis bon prince, et je consens à ce que mon navire vous conduise… où vous vouliez aller.

Georges : Mais c’est à la conquête de l’impossible que nous marchons, à travers le feu, à travers l’espace.

Volsius : Et à travers les eaux, sans doute. Versez-moi donc quelques gouttes de votre précieuse liqueur et je pars avec vous M. le Docteur Ox.

Ox : Ah ! vous savez…

Volsius : Tout-à-l’heure à travers les parois du Nautilus, votre conversation arrivait jusqu’à moi. Oui, je connais votre nom, savant docteur, et votre merveilleuse découverte, de même que je sais qui vous êtes, Georges Hatteras.

Georges : Georges Hatteras, le fils d’un homme qui n’a jamais reculé devant un obstacle et qui est allé…

Volsius : Et qui est allé mourir… où vous êtes menacé d’aller vous-même.

Georges : Trêve de leçons, Monsieur, je ne suis point homme à en recevoir, même à votre bord.

Volsius (tristement) : Vous en recevrez hélas ! et de plus terribles que les miennes. Vous voulez quitter le Nautilus pour courir le fond des mers, soit, je vous l’ai dit, je vous accompagnerai.

Ox : Même si je ne vous donne pas Je moyen de vivre là où vous ne trouverez pas les éléments de la vie ?

Volsius : Même sans cela !

Georges : Eh ! bien, quand vous voudrez, Monsieur.

Volsius : À l’instant même.

(Le Nautilus se referme et s’éloigne a travers les flots.)


9e Tableau
Navigation sous-marine


La partie ouverte du Nautilus se referme peu à peu puis s’avance de manière à montrer les formes de l’arrière avec son hélice en mouvement. Le Nautilus sort de scène obliquement.


10e Tableau
Les Fonds sous-marins


La scène représente le fond de la Mer.


Scène I

Valdemar, seul.
Il apparaît de droite. Des bandes de poissons s’envolent sous ses pas et disparaissent à travers les flots.

C’est bien réellement le fond de la mer, et je vis, je marche, je respire dans l’eau… comme ferait un simple hareng !… Quel singulier pays ! les routes y sont mal entretenues ! mais bien arrosées par exemple !… Pas trop de soleil non plus ! (regardant autour de lui) Et mes compagnons ? Que sont-ils devenus ? Il m’a semblé que Tartelet plongeait en même temps que moi… Il aura été entraîné au loin par quelque courant. (Des bandes de poissons passent au-dessus de sa tête.) Ah ! des poissons !… frr… frr… Ils s’envolent… comme des oiseaux. Bon ! voilà des méduses ! on dirait des ombrelles de toutes couleurs ! Mais il n’y a pas de dames au-dessous auxquelles je puisse demander mon chemin ! (Pendant qu’il parle, un gros crabe se dirige obliquement sur lui. Tout-à-coup il l’aperçoit.) Un crabe !… un crabe !… Ah ! la vilaine bête !… mais, c’est à moi qu’il en veut ! (fuyant de tous côtés) Mais… je ne vous connais pas…je ne vous connais pas !… il finira par m’attraper, l’animal !… allez coucher !… (en ce moment un énorme requin paraît dans les couches supérieures et descend peu à peu vers le sol) Et ce poisson ! Quelle bouche !… Quelles dents !… Un requin… c’est un requin !… à moi !… à moi !… au secours !… (Éperdu il va d’un côté, de l’autre, mais le crabe est sur ses talons, le requin approche en ouvrant ses formidables mâchoires.) Au secours ! (Il se sauve toujours poursuivi.)

Le théâtre change

11e Tableau
Une Forêt sous-marine



Scène I

Valdemar, seul.

Ouf ! je ne les revois plus ces deux horribles bêtes. Où suis-je maintenant ? Une forêt… je ne croyais pas en rencontrer sous l’eau (s’arrêtant devant une huître immense) Tiens, une huître ! Ah ! la belle huître ! avec une douzaine de cette taille-la, ça ferait un joli commencement de déjeuner. Si j’y goûtais ? Ah ! mais non, nous sommes en août, il n’y a pas d’R dans ce mois-là, elle ne doit pas être fraîche. (À ce moment un poulpe gigantesque paraît, Valdemar l’aperçoit.) Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est encore que cela ? un poulpe !… un horrible poulpe !… Comment… il me poursuit aussi… mais je suis perdu… où fuir ?… où me cacher ?… Ah ! cette huître… cette huître hospitalière. (Valdemar se précipite vers l’huître ouverte, s’y introduit et les deux valves se referment subitement, le poulpe disparaît.)


Scène II

Tartelet.
(Tartelet entre en regardant avec soin, il s’arrête de temps en temps et appelle.)

Tartelet (criant) : Valdemar ! Valdemar ! (il descend en scène) Personne ! Je l’ai pourtant vu couler en même temps que moi… J’ai beau appeler, regarder de tous les côtés, personne !… Il y a longtemps que je le cherche et je commence à être très fatigué (il va s’asseoir sur la grosse huître dans laquelle est enfermé Valdemar) Reposons-nous un peu… Que sont devenus mes compagnons de voyage ?… Le docteur Ox ? Ce n’est pas pour celui-là que je suis inquiet… mais… Monsieur Georges et Mademoiselle Éva surtout. (Pendant qu’il parle l’huître commence à se rouvrir peu à peu.) Quel drôle d’effet me produit la fatigue… il me semble que le rocher sur lequel je suis assis se soulève (se sentant soulevé par la valve supérieure) Hein !… qu’est-ce qui se passe donc sous moi ? Je ne me trompe pas… ça se soulève réellement… ça remue… ça se soulève tout-à-fait… (tremblant) Ah ! mon dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ? (il appuie, l’huître se referme) Il y a une bête là-dedans… ça se soulève… ça se soulève encore…

Valdemar (dans l’huître un peu entrouverte) : Qui donc appuie sur ma coquille ? Eh ! là-haut !

Tartelet (tremblant) : Ça parle maintenant… ça parle !…

Valdemar (soulevant encore la coquille et passant la tête) : Tartelet !…

Tartelet : Ça sait mon nom… C’est une huître de ma connaissance.

Valdemar : Mais c’est moi, M. Tartelet.

Tartelet : Valdemar !


Scène III

Tartelet, Valdemar.

Valdemar (dans l’huître et à genoux) : Présent, M. Tartelet.

Tartelet : C’était vous…

Valdemar : Moi-même.

Tartelet : Dans une huître ?

Valdemar : Mais, oui, je ne m’y trouvais pas mal… j’étais là comme chez moi ! Ah ! que je suis heureux de vous revoir ! Ça va bien, M. Tartelet ?

Tartelet : Parfaitement, parfaitement.

Valdemar : Et monsieur Georges ? Et mademoiselle Éva ? Et le docteur Ox ?

Tartelet : J’espère que nous ne tarderons pas à les revoir.

Valdemar : Allons, tant mieux ! mais j’aimerais mieux les revoir en pleine terre, sur le plancher des veaux comme on dit à Copenhague.

Tartelet : Ah ! à Copenhague, c’est le plancher…

Valdemar : Des veaux, oui, M. Tartelet.

Tartelet : Chez nous, c’est le plancher de mesdames leurs mères… mais j’y songe… que faisiez-vous donc dans ce mollusque ?

Valdemar : Je m’y étais caché… à cause d’un crabe.

Tartelet : D’un crabe ?

Valdemar : D’un requin.

Tartelet : D’un requin ?

Valdemar : Et d’un énorme poulpe…

Tartelet (gesticulant) : Un poulpe ?… Ah ! oui, une pieuvre.

Valdemar : Ces trois animaux s’étaient mis à ma poursuite dans des intentions dont je soupçonne la nature.

Tartelet : Quelles intentions, Valdemar !

Valdemar : Voyez-vous, Tartelet, sur terre les hommes mangent du poisson, et je crois bien qu’au fond de la mer, les poissons mangent de l’homme.

Tartelet : Vous m’inquiétez, Valdemar.

Valdemar : Ah ! j’ai eu une fière peur… allez ! et je voudrais bien m’en aller d’ici et remonter à la surface.

Tartelet : Nous y remonterons mais il faut d’abord retrouver nos compagnons de voyage.

Valdemar : Ah ! si l’ingrate Babichok n’avait pas épousé le traître Finderup… je serais à Copenhague maintenant… Je serais marié… installé dans ma maison… Que dis-je ? Dans mon palais… et j’y ferais mes six repas par jour.

Tartelet : Six repas ?

Valdemar : Dame ! j’en faisais trois quand j’étais pauvre, c’est bien le moins que j’en fasse six ou huit à présent que je suis riche.

Tartelet : C’est juste.

Valdemar : Mes moyens me le permettent. (Le tentacule du poulpe apparaît au-dessus du rocher.)

Tartelet : Oui, au fait… et si votre estomac vous le permet aussi.

(Le tentacule se balance au-dessus de la tête de Valdemar.)

Valdemar : Mon estomac… Ah ! je crois bien qu’il le permet… hein !… Qu’est-ce que je sens donc là ? (Le tentacule s’est enroulé autour de sa taille.) Ah ! à moi, Tartelet, à moi !… (Le tentacule l’entraîne derrière le rocher.) Tartelet ! Tartelet !

Tartelet : Ah ! Ciel ! le malheureux !

Valdemar (reparaît enlevé et balancé par le tentacule) : À l’aide !… Au secours !… Il m’étouffe… au secours !

Tartelet : Que faire ?… au secours ! au secours !

(Tartelet a reculé d’abord, pris d’une épouvante effroyable ; puis il se précipite vers le poulpe afin de lui arracher Valdemar, mais un autre tentacule le renverse et il ne peut faire un mouvement.)


Scène IV

Les mêmes, Ox, Georges, Volsius, Éva.

(Ils arrivent par le fond. Volsius et Georges se précipitent sur le monstre… Éva épouvantée s’est jetée du côté de Tartelet qui s’est relevé et la soutient. Ox se joint à ses compagnons qui attaquent le poulpe à coups de poignards. À ce moment, plusieurs autres poulpes apparaissent et attaquent les personnages. Le combat devient général. Les poulpes lancent alors un liquide noirâtre qui obscurcit entièrement l’eau, et c’est à travers une sorte de brouillard épais que l’on distingue les combattants qui finissent par disparaître tout à fait).


12e Tableau


Ce brouillard se dissipe et le théâtre représente des grottes de coraux.


Scène Unique

Valdemar, Volsius, Tartelet, Ox, Georges, Éva.

Valdemar (demi évanoui, revenant à lui) : Où suis-je ?

Éva : En lieu de sûreté.

Georges : Vous n’avez plus rien à redouter.

Valdemar : Bien vrai ?… Ah ! monsieur ! Ah ! mes amis !…

Volsius : Vous voila tout-à-fait rassuré.

Valdemar (éperdu et pleurant) : Oui, oui, tout-à-fait. Je veux m’en aller ! je veux m’en aller !

Éva : Vous avez eu bien peur, M. Valdemar.

Valdemar : Oh ! oui, mademoiselle. Oh ! oui…j’ai éprouvé de très nombreuses peurs dans ma vie, je crois même pouvoir dire sans me vanter que personne n’a jamais eu plus de peurs que moi… Mais des peurs pareilles à celle-ci… Ah ! jamais. Ah ! jamais… je demande à m’en aller.

Volsius : Mais, je vous Je répète, ici au milieu de ces bancs de corail, sous une telle pression, vous êtes a l’abri de tous les monstres marins.

Valdemar : C’est possible, mais j’aime mieux m’en aller.

Volsius : Rien ne vous retient plus, je pense. Nous sommes arrivés aux dernières profondeurs de la mer.

Éva : Et c’est d’ici sans doute que nous allons remonter vers la terre ?

Ox : Remonter vers la terre, pas encore.

Georges : Reste-t-il dans ces bas-fonds des merveilles inconnues, des mystères qui n’aient point été pénétrés jusqu’a ce jour ?

Volsius : Aucun, je l’atteste.

Ox : Et moi j’atteste le contraire. Ici peuvent arriver et vivre tous les hommes pour quelques instants du moins ! Ici, c’est presque le possible… Mais avançons encore et l’impossible se dressera devant tes yeux, et le passé, l’irrévocable passé lui-même va surgir et se reconstituer devant toi.

Tous : Le passé ?

Ox : Voyez ces formes indécises, ces objets qui se dessinent confusément dans le lointain des eaux.

(Des lignes indiquant vaguement les ruines d’une ville engloutie apparaissent confuses).

Georges : Qu’est-ce donc ?

Ox : Demandez au Capitaine Nemo. Il vous dira ce que cela est, lui qui a tant de fois parcouru ces mers.

Volsius : Là était autrefois l’Atlantide l’immense continent de Platon, plus grand que l’Afrique et l’Asie réunies. En une nuit et un jour, il disparut sous les mers par suite de quelque cataclysme effroyable.

Georges : L’Atlantide ?

Ox : Oui, l’Atlantide, où vécu le peuple fameux des Atlantes ! dont la domination s’imposa a presque toute la terre, qui prêta son appui aux Titans pour escalader le ciel et en chasser les dieux ! Eh ! bien, parle, veux-tu fuir au moment de mettre le pied sur ce continent qu’aucun être humain ne pourra jamais revoir… ?

Georges : Non ! non !… Mais ce ne sont que des ruines informes.

Ox : Les ruines de Makhimos, l’une des plus célèbres capitales de l’Atlantide, qui va ressusciter et remonter pour toi à la surface des mers !…

Le décor change

13e Tableau
L’Atlantide


La ville de Makhimos, capitale de l’Atlandide, quatre ou cinq mille ans avant l’ère Chrétienne. Architecture où se mélangent le Mauresque, l’Arabe et le style des hypogées mexicains. L’eau a complètement disparu. Un soleil splendide éclaire tout le décor.


Scène I

Ascalis, Ammon, Atlantes.
(Les Atlantes vont et viennent sur la place.)

Un Héraut (criant) : Gloire aux Dieux et qu’ils inspirent le peuple pour l’élévation d’un nouveau roi au tronc des Atlantes.

Tous : Gloire aux Dieux.

Ammon : Bien des jours se sont écoulés depuis que nous attendons un successeur digne du roi Atlas !

Ascalis : Ii n’a laissé qu’une fille Céléna, qui ne peut lui succéder au trône !

Ammon : Céléna, la plus belle des Atlantes, ne sera reine qu’après avoir épousé le roi que nous aurons choisi, qui devra, comme ce glorieux souverain, braver la foudre de Jupiter pour escalader le ciel.

Le Héraut (criant) : Gloire aux Dieux et qu’ils inspirent le peuple pour l’élévation d’un nouveau roi au trône des Atlantes.

Tous : Gloire aux Dieux !


Scène II

Les mêmes, Électre, puis Ox.

Tous : La prophétesse !

Ammon : Que va nous dire Électre ? A-t-elle consulté les oracles ? A-t-elle lu dans l’avenir.

Électre : Peuple, c’est aujourd’hui que le trône, vacant par la mort du plus grand des va enfin être occupé.

Tous : Ah !

Ascalis : Quel mortel sera digne de lui succéder ?

Électre : Écoutez tous : Atlas est tombé vaincu par les Dieux, lorsqu’il prêtait son aide aux Titans insurgés contre le ciel. Mais celui qui nous est annoncé est plus qu’un mortel. J’ai consulté les entrailles des victimes, j’ai bu la liqueur enivrante du laurier et lorsque j’ai pris place sur le trépied des sybilles, un homme étrange, né dans un pays lointain et doué d’une puissance surnaturelle m’est apparu.

Ammon : Quel est cet homme ?

Ascalis : Quel mystère t’a-t-il dévoilé ? Parle.

Tous : Oui, parle.

Électre : Attendez… Celui qui se dit l’envoyé du destin va lui-même le faire connaître.

Ascalis : Qu’il vienne donc.

Tous : Qu’il vienne…

Électre : Le voici.

(Ox paraît)

Ammon : Étranger qui es-tu ?

Ox : Je suis le messager de celui que vos prophéties ont annoncé, et qui doit régner sur l’Atlantide.

Ascalis : Notre race est-elle si dégénérée… qu’on ne puisse trouver parmi nous un homme digne du trône ?

Ox : Lorsque vous saurez les prodiges accomplis pour arriver jusqu’à vous par celui que je représente, tous vos suffrages se porteront sur lui.

Ammon : Est-ce donc un Dieu que tu nous annonces ?

Ox : C’est un homme que son courage a élevé au-dessus de l’humanité tout entière. Ni le feu, ni l’eau, ni les abîmes terrestres n’ont de secrets pour lui !… Que sont auprès de cet audacieux les héros qui ont illustré votre histoire ? Dites, en est-il un seul qui se puisse comparer à lui ?

Tous : Non, non.

Électre : Qu’il vienne… et les acclamations du peuple l’élèveront à la Suprême puissance ! Et il sera l’heureux époux de Céléna.

Ox : Céléna ?

Électre : La merveille de l’Atlantide, l’incomparable fille du roi Atlas.

Ox : Qu’il soit donc fait ainsi, celui que je précède sera le digne époux de la fille de votre roi.


Scène IV

Les mêmes, Georges, Éva.

Ox : L’homme que vous attendez, le voici.

Tous : Évohé ! Évohé !

Georges : Que me veulent-ils ?

Ox : Ils ont appris par moi les prodiges que tu as accomplis, et leur admiration t’appelle au trône des Atlantes.

Éva : Que dites-vous ?

Georges : Qui ?… moi ?… Je serais !…

Ox : Tu seras roi !

Tous : Oui ! oui !

Éva : Grand Dieu !

Georges : Vous l’avez entendu !… Tu l’entends, Éva, tu l’entends ! Roi de cette puissante nation conquise sur le passé ! Quel honneur ! Quelle gloire ! Quel triomphe !

Éva (à part) : Ah ! voilà donc pourquoi il l’a conduit ici… C’est la dernière atteinte portée à sa raison ! (haut) Georges, écoute-moi, entends ma voix, repousse cette royauté mensongère.

Georges : Mensongère, as-tu dit, quand je suis le souverain de toute une nation ressuscitée pour moi ! Pour moi qui allierai désormais les merveilleux souvenirs de l’antiquité aux glorieuses découvertes modernes ! Quelle puissance est comparable à la mienne ? Roi de ce continent qui s’étend de l’ancien jusqu’au nouveau monde ! Je suis roi ! Je suis roi !

Ox : Et ce peuple immense se prosternera devant celui qui a fait ce que nul n’avait fait encore.

Georges (délirant) : Oui !… oui ! Ah ! ah ! ah ! La voilà donc enfin cette gloire tant désirée, cette suprématie si ardemment rêvée ! Moi, fils d’Hatteras, je suis roi des Atlantes !

Éva : Ne suis pas les conseils de ton orgueil !… Ferme l’oreille à ces tentations maudites !…

Tous : Évohé !… Évohé !…

Georges : Écoute !… N’entends-tu pas le peuple qui m’acclame !

Éva : Ce peuple… Oublies-tu donc qu’il n’est qu’une vaine évocation du passé. Ce pays, un empire éphémère, et cette royauté, un mirage où s’égare ton imagination… Georges, mon Georges bien-aimé, écoute ma prière, aie pitié de mes larmes.

Georges : Tes larmes… mais oui, oui tu pleures… Toi, Éva ! Ah ! je ne veux pas que tu pleures, entends-tu, je ne le veux pas !

Éva : Écoute-moi donc alors, écoute-moi bien !

Georges : Parle !… parle !

Éva : Georges, tu marches sur une pente fatale qui conduit au délire, qui mène à la folie !

Georges : Le délire !… la folie as-tu dit ?

Éva : Oui, oui, crois-en ma parole !… Est-ce que je t’ai jamais trompé ?

Georges : Eh ! bien, oui, je crois en toi, et je veux… je veux lutter… Parle-moi, Éva, parle-moi !

Éva (avec joie) : Ah ! notre amour le sauvera ! Courage, Georges, courage ! Combats encore ! Je suis à tes genoux moi, ton amie, ta sœur, ta fiancée…

Georges : Attends… attends… les ténèbres se dissipent, la vérité va luire à mes regards…

Éva : Et tu seras sauvé !… tu seras sauvé, Georges !

Ox (à part) : Sauvé !… (haut) Gloire à votre souverain !

Tous : Gloire à lui ! Gloire à notre roi !

Georges (avec force) : Ah ! Tu l’as entendu !… Roi !… Je suis réellement roi !

Électre : Viens au palais que Makhimos a élevé pour ses souverains ! À ton retour sur cette place, tout le peuple assemblé te sacrera par ses acclamations !

Éva : Non, non, ne m’abandonne pas !

Tous : Gloire à lui, gloire à lui !

Georges : Venez… venez tous !

(Tous sortent exceptés Éva et Ox.)

Éva (jetant un dernier cri) : Hélas !… tout est fini !…

(Elle va s’élancer vers Georges, Ox l’arrête d’un geste.)


Scène V

Ox, Éva.

Ox : Encore un accès semblable à celui-la, encore une nouvelle atteinte portée à sa raison, et la démence sera complète, sa folie incurable.

Éva : Oui, voila où votre trahison l’aura conduit pour le perdre…

Ox : Dis pour te conquérir, Éva !

Éva : Me conquérir, moi !

Ox : Son sort n’est-il pas entre mes mains ?

Éva : Qu’importe !

Ox : Tu ne trembles donc plus pour lui ?

Éva : Non !

Ox : Ni pour toi ?

Éva : Non !

Ox : Qu’attends-tu donc ? Qu’espères tu encore ?

Éva : J’attends qu’une plus puissante intervention le secoure, j’attends que son amour le sauve, ou qu’il meure !

Ox : S’il meurt… je vous aurai sépares du moins !

Éva : Vous vous trompez, s’il meurt, je mourrai avec lui !

Ox : Mourir pour cet homme qui t’oublie, qui ne t’a jamais aimée.

Éva : Jamais aimé, dites-vous ?

Ox : Jamais ! puisqu’il cherche ailleurs qu’en toi le bonheur de sa vie ! Il n’avait qu’a étendre la main pour le saisir, ce bonheur, et il a dédaigné ton amour pour la réalisation de ses rêves insensés !

Éva : Georges ne m’aimerait plus… que je l’aimerais encore… que je l’aimerais toujours, toujours, entendez-vous ?


Scène VI

Les mêmes, Volsius.

Ox (hors de lui) : Tais-toi ! Tais-toi ! crains de me désespérer, cesse de torturer mon âme.

Volsius : Ne cherchez-vous pas, vous-même, à torturer la sienne ?

Ox : Qui ose me parler de la sorte ?

Volsius (s’approchant) : Moi.

Ox : Nous ne sommes plus à votre bord, Capitaine Nemo, et vous n’êtes pas tout puissant ici, prenez garde !

Volsius : Je vous avertis, Monsieur, que je ne suis pas facile à intimider.

Ox : Que m’importe… et qui vous demande votre intervention !

Éva : C’est moi, moi qui l’invoque.

Volsius (à Éva) : Et ce ne sera pas vainement.

Ox : Le Capitaine Nemo veut lutter contre moi…

Volsius : Je veux arracher de vos mains celui que votre science maudite ferait passer, du délire intermittent qui l’obsède, à la folie décisive et terrible !… Je le veux et je trouverai en vous-même une arme contre vous.

Ox : Une arme ! en moi ! une arme contre moi ?

Volsius : Vous aimez cette jeune fille et l’amour qui consume votre âme sera votre châtiment. Il combattra pour nous.

Ox : Mon amour !

Volsius : Dieu a dit au serpent : la femme t’écrasera la tête sous son talon, et je vous dis moi : cette femme brisera votre orgueil, sous son dédain. Cette femme vous écrasera le cœur sous son mépris et sous sa haine.

Ox : Nous verrons bien…

Volsius : Nous verrons…

(Acclamations au-dehors.)

Ox : En attendant… Écoutez : c’est le peuple d’Hatteras qui l’acclame, qui le conduit vers ce trône où l’attendent ensemble la gloire et l’amour !

Éva : L’amour !

Ox : Oui, oui, la plus belle des filles de ce pays, la descendante du roi Atlas, lui est destinée…

Éva : Mon Dieu !

Ox : Et cette fois, ce ne sera plus seulement de l’oubli… Ce sera de la trahison… Votre Georges en aimera une autre !

Éva : Non, non, c’est impossible…


Scène VII

Les mêmes, Georges, Électre, Ammon, Ascalis, Céléna, Atlantes, Seigneurs, officiers, soldats, peuple, esclaves.

(Grand cortège qui se compose de toute la Cour du roi des Atlantes, des guerriers, des seigneurs qui entourent le nouveau roi. Georges est revêtu d’un costume royal et va prendre place sur les derniers degrés qui s’élèvent au fond, après le défilé du cortège au milieu des musiques et des acclamations du peuple.)

Tous : Évohé ! Évohé !

Georges : Peuple de l’Atlantide, j’accepte la couronne de cet immense royaume, et sa puissance ne diminuera pas sous le règne d’Hatteras !

Tous : Vive Hatteras !

(Le cortège qui accompagne la princesse Céléna entre en scène. Électre s’avance vers la princesse et la conduit au pied des gradins sur lesquels trône Georges.)

Électre : Et maintenant, roi, voici la princesse Céléna qui deviendra, par toi, notre reine.

Tous : Évohé ! pour Céléna.

(La princesse va prendre place auprès de Georges)

Éva (s’élançant) : Sa femme ! non, non, c’est impossible ! Georges ! Georges ! Ne te souvient-il plus du passé, de tes serments, de notre amour, Georges, veux-tu donc que je meure à tes pieds…

Georges (bas) : Éva, tu partageras mon trône, ma puissance.

Éva : Mais ce trône est éphémère, cette puissance est chimérique.

Georges : Que dis-tu ?

Éva : Reviens à la réalité…

Ox : La réalité, Georges Hatteras, c’est tout ce que tu vois, c’est tout ce qui t’entoure, c’est ta gloire déjà grande et qui sera bientôt plus éclatante encore.

Georges : Parle… explique-toi.

Éva : Ne l’écoute pas, Georges, ne l’écoute pas.

Ox : J’ai promis en ton nom à tes nouveaux sujets que l’œuvre d’Atlas serait accomplie par toi.

Éva : Qu’osez-vous dire ?

Ox : Je dis… je dis au peuple de l’Atlantide que votre roi réalisera cette grande tentative déjà avortée… Atlas fut dit-on foudroyé… Mais à votre Jupiter, il opposera, lui, une foudre nouvelle créée par le génie de l’homme, et porté par cette foudre même que lancera dans l’espace le bronze ou l’acier, il traversera l’infini, et s’élèvera jusqu’au jour céleste !

Georges (délirant) : Oui, il sera fait ainsi !

Éva : Hélas ! tout est perdu !

Tous : Gloire à lui ! gloire au fils d’Hatteras !

Volsius : Ne désespérez pas, ce rêve va bientôt s’évanouir et avec la réalité, sa raison renaîtra, mais pour la dernière fois peut-être…

Georges : Après les entrailles de la terre, et les profondeurs de l’Océan, l’espace, l’infini, le Ciel !

(Des cavaliers amènent un cheval sur lequel monte Georges et tous deux, au milieu des fanfares, sont élevés en l’air sur un pavois richement tapissé.)

Tous : Évohé ! Évohé !

Rideau

FIN DU IIe ACTE