Voyage à la Nouvelle-Zélande/07


VII


La région des volcans, des eaux thermales et des geysers. Le lac Tanpo et le Te-Ta-Rata.

Le 7 avril, nous passâmes le Mokauiti, et nous entrâmes dans une épaisse forêt. Nous grimpions avec peine sur les racines glissantes, au milieu d’une demi obscurité, quand soudain un coup de feu retentit à côté de nous, et, derrière le tronc monstrueux d’un kahikatea, apparut une figure au regard farouche, à l’air sauvage, et tenant un fusil double, bref, un brigand, tel que les histoires les plus sombres n’en avaient jamais peint, et, de plus, près de là, autour d’un feu clair, était étendue toute la bande également armée. Mais nous étions dans la Nouvelle-Zélande ; les voleurs n’étaient qu’une troupe pacifique de Maoris, occupés à la chasse des pigeons. Nous leur adressâmes un amical tena kouton, puis nous échangeâmes contre du tabac quelques jolis pigeons ramiers, destinés à nous faire un rôti pour notre dîner, et nous poursuivîmes en paix notre chemin.

Dans l’espoir de découvrir la vue des deux cônes volcaniques de Tongariro et de Ruapahou, dont nous ne devions plus être qu’à vingt-cinq milles anglais, et dans le but de faire une série d’observations destinées à l’esquisse de la carte, je montai, le 10 avril, sur la montagne Ngariha. Bien qu’elle ne s’élève qu’à neuf cents pieds au-dessus du niveau de la vallée, et qu’elle ne soit pas boisée, l’ascension fut cependant pénible, car il nous fallut frayer notre passage au milieu de fougères à hauteur d’homme. Nous arrivâmes baignés de sueur, mais nous nous trouvâmes bien payés de nos peines par la vue qui s’offrit à nous. Les indigènes du Waikato eux-mêmes qui nous accompagnaient et qui n’avaient jamais gravi cette montagne étaient dans le ravissement. Tous les yeux se dirigèrent du même côté. Le volcan de Tangariro se détachait complétement devant nos regards, de la base au sommet. Le cône encore actif, nommé par les indigènes Ngauruhoe, s’élève majestueusement avec ses formes régulières au milieu d’un cercle de montagnes qui l’entoure et ne s’ouvre que vers le sud-ouest, comme le Vésuve environné par la Somma. On pouvait nettement distinguer au sommet du cône le cratère en forme d’entonnoir ; les regards y plongeaient même, car sa paroi occidentale était beaucoup plus basse que celle de l’orient. Le cratère se projetait devant nous comme une ellipse, d’où s’élevaient continuellement de blancs et épais nuages de vapeurs, qui tantôt enveloppaient tout le sommet, tantôt poussés par le vent vers le sud, laissaient apercevoir les dentelures sombres de la paroi orientale. Les indigènes m’assurèrent que la montagne ne s’était jamais présentée sous un tel aspect avant que la paroi occidentale du cratère eût été brisée par le tremblement de terre de Wellington, en 1855. Plus loin au nord, sur la pente de la montagne, une solfatare jetait d’épaisses vapeurs. Le Tongariro était entièrement dépourvu de neige ; mais à sa droite s’élevait le Ruapahou, dont le sommet était environné de nuages au-dessous desquels on apercevait de vastes champs de neige. Devant ces montagnes gigantesques s’étendaient de sombres masses de forêts ; sur le premier plan, des montagnes aux arêtes escarpées, aux pentes profondément creusées, et à nos pieds les vallées s’étendaient au loin. C’est ainsi que nous embrassions d’un regard des phénomènes de feu et d’eau, dans leurs proportions les plus grandioses, au milieu d’un paysage tel que je n’en avais jamais vu nulle part.

Le nom de Taupo est lié dans mes souvenirs à l’une des contrées les plus majestueuses et les plus caractéristiques que j’aie parcourues ; mais il me rappelle avant tout la noble hospitalité du révérend Grace et de son aimable famille. Cet homme vénérable est le seul Européen du lac Taupo. Le siége de la mission est à quelques centaines de mètres du pah maori de Pukawa ; il est pittoresquement adossé à la pente d’une montagne sur une terrasse élevée de deux cents pieds au-dessus de la mer. Sous le toit hospitalier de cette maison, j’ai passé avec mon ami Haast cinq jours pendant lesquels j’ai été occupé du dessin d’une carte détaillée du lac. M. Grace m’aida dans ce travail par sa connaissance précise des lieux, et il m’accompagna dans mes excursions, tandis que les soins de l’excellente maîtresse de la maison nous faisaient entièrement oublier que nous étions dans le fond de la Nouvelle-Zélande. L’image de cette heureuse vie de famille, avec une troupe d’enfants pleins de santé, était vraiment touchante. Quel contraste entre ce tableau et l’intérieur des chefs maoris, à peine effleurés par l’influence de la civilisation, et dont on peut se faire une idée par le chef du pah voisin, le fameux Te Heuheu. J’avais depuis longtemps entendu parler du grand et puissant Te Heuheu, qui réside à Pukawa, sur le lac Taupo ; son nom est connu aussi loin que s’étend la langue maorie, car il appartient à une des familles les plus anciennes et les plus renommées du pays, et il compte parmi les héros et les demi-dieux de son peuple. On me l’avait dépeint comme un homme d’un mérite éminent, comme le meilleur et le plus mauvais de sa tribu, orgueilleux, prudent, d’un grand courage, mélange indéchiffrable de la civilisation moderne et de l’ancien paganisme des cannibales. J’étais curieux de le connaître et je résolus de faire ma visite officielle, en grand cérémonial, avec mes compagnons de voyage, au potentat redouté du pays.

Le révérend Grace m’accompagna à la demeure du chef située sur une presqu’île qui s’avance dans le lac ; elle est entourée d’une rangée de fortes palissades au milieu desquelles sont pratiquées deux portes à coulisses. Comme nous arrivions sur une place rectangulaire, notre attention fut attirée tout d’abord par un beau magasin (pataka) placé à la partie supérieure. Il était rayé de rouge, et appuyé sur quatre poteaux ronds pour protéger les provisions qu’il renfermait contre la voracité des rats. La façade était ornée de jolies sculptures dans le style particulier des Maoris ; des lignes gracieusement entrelacées et des sortes d’arabesques alternaient sur le fronton avec de grotesques formes humaines, à têtes monstrueuses et à gros yeux. En face de ce pataka était une hutte sans apparence et sans aucun ornement architectural, mais avec un petit porche sous un toit en saillie. C’était là le palais de Te Heuheu, et dans la verandah de ce palais était assis un homme au regard sombre, enveloppé dans une sale couverture de laine : c’était Te Heuheu lui-même.

Il me reçut d’abord d’une manière très-peu gracieuse. Ce fut seulement après que le missionnaire lui eut parlé qu’il consentit à me tendre la main et à m’inviter à prendre place près de lui sur la natte étendue par terre. Il promena ses regards brillants sur mes compagnons qui le saluaient avec un profond respect, et me demanda alors d’une manière fort peu aimable si je savais que les indigènes qui m’accompagnaient comme guides et comme porteurs n’étaient pas des esclaves, mais les fils de chefs libres et indépendants. Mais cette question fut suivie d’un cordial épanchement. Te Heuheu me dit qu’il se réjouissait de faire la connaissance d’Européens d’un rang élevé, qui sont toujours de braves gens, et viennent vers les indigènes avec des pensées bienveillantes, mais qu’il considérait comme les derniers et les plus misérables des hommes, les Européens de basse classe, tels que les matelots, déserteurs et autres gens sans aveu dont la Nouvelle-Zélande était infestée. Comme il me comptait, ajouta-t-il, parmi les premiers, il m’avait attendu depuis la veille et avait tout disposé pour me fêter de son mieux. Il m’avait attendu tout le jour dans ses plus beaux habits, mais je n’étais pas venu, et par conséquent c’était ma faute si je le trouvais dans sa tenue habituelle. Il me fallut des excuses répétées et des éclaircissements sans nombre avant que je fusse rentré en grâce auprès du chef blessé dans son orgueil. Mais je dois dire à son honneur qu’il ne me garda pas rancune, et que le même jour il fit tuer pour mes Maoris un beau porc, et qu’il ne voulut recevoir aucune indemnité pour les cinq jours pendant lesquels il nous hébergea dans son pah. Il me fit voir aussi un précieux objet, héritage de ses ancêtres, qu’il conservait comme une relique. C’était un magnifique Mère ou casse-tête en jade vert de la plus belle transparence, long de quinze pouces. Il me déclara que cette arme meurtrière avait abattu plus d’un chef ennemi ; qu’elle avait été déjà cinq fois ensevelie avec ses aïeux et que la brèche de l’un de ses côtés provenait du coup mortel assené sur un crâne fort dur. Il me montra avec un orgueil presque égal une selle anglaise qu’il avait reçue en présent, de sir Georges Grey, dont il avait été le guide et le compagnon dans un voyage au lac Taupo.

Te Heuheu a cinq femmes, et il avait l’intention d’en prendre encore deux autres ; il a de nombreux enfants qui font sa joie et son orgueil, mais, quoiqu’il n’ait pas de sentiments hostiles pour le christianisme, il a toujours refusé de se laisser instruire, car il craindrait par là de perdre l’influence et la considération dont il jouit comme chef, et qui provient d’une foule d’idées païennes, et particulièrement d’un prétendu pouvoir sur les mauvais esprits de l’eau, de la terre et de l’air. Il est de taille moyenne, d’une complexion plutôt délicate que robuste, et ses cheveux noirs s’enroulent en longues boucles. Son visage imberbe, incomplétement tatoué sur la joue droite, avec ses petits yeux étincelants, trahit un esprit fin et calculateur. Il n’a rien des formes imposantes de son défunt frère Tukino Te Heuheu, que l’on m’a dépeint comme un géant de sept pieds de haut, à la chevelure argentée, et qui paraît avoir été le héros auquel les Heuheus d’aujourd’hui sont redevables de leur renommée et de leur considération. Tukino périt en 1846, en vrai fils de Titans, par une convulsion du sol, enseveli avec toute sa famille et une partie de son pah sous une montagne écroulée. Te Heuheu fit retirer le corps de son frère du milieu des décombres et lui rendit les derniers devoirs avec une grande pompe. Après quelques années, ses restes furent de nouveau exhumés, suivant l’usage adopté pour les grands chefs ; ils furent placés sur un lit de parade et mis dans un cercueil sculpté avec art. Les ossements conservés comme des reliques devaient être portés au sommet du Tongariro, dont le cratère profond était destiné à servir de tombeau au héros, et les pyramides de scories et de cendres s’élevant vers le ciel auraient été son monument funèbre. Mais cette pensée grandiose ne fut exécutée qu’à demi. Comme les porteurs s’approchaient de la partie supérieure du cône qui exhale constamment des vapeurs brûlantes, une violente détonation souterraine se fit entendre et, saisis de frayeur, ils déposèrent leur pesant fardeau sur une saillie de rochers. C’est là que reposent aujourd’hui les restes mortels du guerrier maori, mais la montagne est devenue tabou au plus haut degré et personne ne peut la gravir.

Le Te Heuheu survivant a célébré la mémoire du défunt par un chant de deuil qui n’est pas dépourvu de sentiment poétique, et il a élevé à son frère dans le pah de Pukawa un mausolée (Wahitabou) qui doit avoir été un chef-d’œuvre d’architecture maorie. Nous n’en avons pu voir que les ruines sous des bouquets d’arbres pittoresques, quelques poteaux richement sculptés, dont les dessins remarquables paraissent célébrer la force invincible du héros et la fécondité de ses nombreuses femmes.

L’intérieur du pah n’est habité que par les proches parents de Te Heuheu ; au dehors, sont disséminées une foule de huttes, dans lesquelles demeurent les sujets et les serviteurs du chef.

Celui-ci me rendit visite dans une élégante toilette noire. Durant mon séjour à Pukawa, je m’entretins encore plusieurs heures avec cet homme remarquable et j’écoutai ses réflexions et ses récits. C’est de sa bouche que j’ai appris les légendes que la tradition des Maoris conservées sur le lac Taupo, et que je donnerai plus bas. Quant à ses opinions politiques, il se disait ami dévoué du parti national. Autant il célébrait, dans ses louanges enthousiastes, le précédent gouverneur, sir Georges Grey, autant il jugeait avec sévérité le gouvernement actuel et affirmait qu’il ne mettrait plus les pieds dans Auckland, la ville Pakeha, où à sa dernière visite, on l’avait traité comme un chien. À mon départ, il me fit dire par le missionnaire qu’il serait charmé de me recevoir de nouveau, mais il avertissait l’Anglais que le gouverneur avait mis près de moi comme interprète, que, lors d’une seconde visite dans son pah, il ne souffrirait sa présence que par égard pour moi qui suis un étranger, et ne comprends pas la langue maorie.

Tel était Te Heuheu, l’un des représentants, maintenant en bien petit nombre, des temps du paganisme, de ces chefs dont la tête est encore entourée d’une auréole d’héroïsme romantique, et qui rappellent, comme une tradition vague, le souvenir d’une population disparaissant rapidement au souffle de la civilisation européenne.

Il y aurait encore à esquisser plus d’une figure intéressante de la haute aristocratie de ce district ; on y retrouverait des types rappelant celui de ce farouche Heke qui dirigea l’insurrection de 1845, et celui de sa douce et gracieuse compagne, fille du terrible Honghi ; mais il est temps d’arriver au lac Taupo.

Portraits du chef Heke et de sa femme. — Dessin de Émile Bayard d’après Thompson.

Ce lac est une véritable mer intérieure longue de vingt-cinq milles anglais du sud-ouest au nord-est, large de vingt milles, et d’une profondeur que jusqu’ici on n’a pas pu sonder. Il est à douze cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, et entouré dans toute son étendue de formations volcaniques où dominent les laves trachytiques, riches en quartz, ainsi que des masses gigantesques de pierres ponces. Ces formations ignées composent le plateau, élevé de deux mille à deux mille deux cents pieds, au milieu duquel se trouve le lac, qui lui-même a été visiblement formé par une violente rupture de ce haut plateau, à la suite de l’écroulement de cavernes souterraines.

Toute la rive occidentale du lac est formée de rochers à pic qui atteignent en quelques endroits une élévation de plus de mille pieds. Les longues cimes boisées des monts Rangitoto et Tuhua, hautes de trois mille pieds, se perdent à l’horizon dans la direction du nord-ouest ; il n’est qu’un seul point que sa forme particulière permette de distinguer, le mont Titiraupenga, dont le sommet en pyramide ressemble aux ruines d’un château démantelé. La rive orientale est presque partout unie, et forme une large plage le long de laquelle une route a été tracée. À une certaine distance, des rochers de pierre ponce brillant d’un vif éclat, bornent cette plage ; ils sont recouverts de gazon et de buissons, et s’élèvent jusqu’au pied d’une haute montagne boisée éloignée de dix ou quinze milles de la rive orientale, et qui, sous le nom de Kaimanawa, paraît être la prolongation de la chaîne Ruahine, dans la province de Wellington. Elle s’abaisse vers le nord-est et prend le nom de Te Whaiti ; elle s’étend depuis le détroit de Cook jusqu’au cap oriental, et l’on peut dire que c’est une terre encore complétement inconnue, et que, si quelque part on doit découvrir dans l’île du Nord des mines d’or, d’argent ou d’autres métaux, c’est dans ces chaînes de montagnes inexplorées. Derrière les forêts du premier plan s’élèvent des pyramides de rochers nus dont le caractère alpestre présente un contraste pittoresque avec les contours coniques et réguliers des formations volcaniques de la rive méridionale du lac. Leur vue me surprit extrêmement, parce que, sur aucune carte de la Nouvelle-Zélande, je n’avais vu figurer, entre le lac Taupo et la côte orientale, une montagne aussi considérable. C’est là qu’ont leur source les nombreuses et parfois importantes rivières qui se jettent dans le lac, du côté de l’est.

Le lac Taupo. — D’aprèS M. F. de Hochstetter.

Les rives méridionales du lac s’étendent très-loin ; elles sont bordées par une rangée de cônes volcaniques derrière lesquels se trouvent le Tongariro et le Ruapahou. Ces deux géants ne sont cependant pas visibles du rivage du midi, mais partout, de la rive de l’est et de du nord, on les voit s’élever au-dessus de ces petites montagnes coniques que les indigènes désignent dans leur pittoresque langage comme leurs femmes et leurs enfants.

La base du Tongariro est à environ douze milles anglais du lac ; entre ce volcan et les montagnes de Pihanga et de Kakaramea, se trouve une large vallée qui renferme le beau lac Rotoaia, long d’environ trois milles. C’est par là qu’il faut passer pour gravir le Tongariro ; mais les difficultés sont encore aujourd’hui les mêmes qu’en 1841, lorsque Dieffenbach s’efforça en vain d’obtenir la permission de faire cette ascension, ou lorsqu’en 1850, le gouverneur d’alors, sir Georges Grey, tenta la même entreprise. La montagne est tabou, et quand bien même Te Heuheu donnerait l’autorisation de gravir la montagne, bien certainement ses voisins la refuseraient. Les deux Européens que je viens de nommer sont parvenus il leurs fins à l’insu des indigènes. Quant à moi, je ne fis aucune tentative pour obtenir leur acquiescement à ce sujet, le temps était beaucoup trop mauvais pour une telle entreprise, et, pour arriver à des résultats Satisfaisants, il aurait fallu une longue et complète exploration que ne me permettait pas la durée de mon séjour.

Le Tongariro n’est pas une montagne conique isolée comme le Ruapahou ; il forme plutôt un système volcanique très-complexe qui se compose d’un groupe entier de puissants cônes encore en activité ; le Ngauruhoe, cône d’éruption très-beau et très-régulier, avec un vaste cratère en forme d’entonnoir, en est la partie la plus importante. Ce cône de cendres et de scories dépasse les autres points les plus élevés d’environ cinq cents pieds.

Les volcans Tongariro et Ruapahou, vus du sud-ouest. — D’après M. F. de Hochstetter.

Je n’ai pas appris non plus que jamais un indigène ait gravi cette montagne ; la crainte des puissances infernales paraît les avoir détournés d’un pareil dessein.

À ma connaissance, il n’y a que deux Européens qui aient réussi à gravir le Ngauruhoe, M. Bidwill, en mars 1839, et M. Dyson, en mars 1851. Nous donnerons un extrait de la relation de ce dernier, qui a paru dans un journal d’Auckland, le New-Zealander :

« …Au mois de mars 1851, un peu avant le lever du soleil, je partis du lac Rotorua ; je traversai la plaine et je gravis les hauteurs au nord de la rivière Whanganni ; j’arrivai alors dans une vallée couverte de grands blocs de lave qui embarrassaient beaucoup ma marche. C’est dans le fond de cette vallée que coule le Whanganni ; je passai la rivière qui, en cet endroit, n’a que trois pieds de large, et j’atteignis de l’autre côté un terrain fort inégal et fort difficile à gravir. Je m’avançai aussi directement que possible vers le sommet le plus élevé. Je parvins enfin au pied du cône, autour duquel se trouvent de grands blocs de lave qui, évidemment, ont été lancés par le cratère. C’est ici le moment le plus critique de ma périlleuse entreprise. Je dus gravir le cône à pic, qui me parut former le quart de la hauteur totale de la montagne. Il me fallut ramper assez longtemps sur mes mains, et, comme la pente est couverte de scories et de cendres friables, souvent il m’arrivait de glisser de plusieurs pieds. Il n’y avait pas de neige sur la montagne, sinon dans quelque fente profonde où nul rayon de soleil ne pouvait pénétrer ; aucune végétation, pas même le long et dur gazon que l’on trouve çà et là au pied du cône. Il me fallut, je crois, au moins quatre heures pour cette ascension, mais, comme je n’avais pas de montre, il est possible qu’en raison de la fatigue, le chemin m’ait paru plus long qu’il n’est réellement. Je saluai avec joie l’ouverture de la vaste cheminée près de laquelle j’avais eu tant de peine à parvenir. Il pouvait être une heure de l’après-midi, en sorte que j’avais monté environ pendant huit heures, mais je dois dire que j’avais marché d’un bon pas et sans m’arrêter.

« J’espérais avoir une vue magnifique au sommet du Tongariro, mais il était couvert de nuages, et je ne pus presque rien distinguer. Le cratère du Ngauruhoe est à peu près circulaire, et il a, d’après mon évaluation, dix-huit cents pieds de diamètre. Ses bords sont hérissés à l’extérieur d’amas de scories et de cendres friables ; à l’intérieur, je remarquai de grands rochers d’un jaune pâle, évidemment composés de soufre sublime. Le bord du volcan n’est pas d’égale hauteur dans toute sa circonférence, mais je crois qu’il aurait été possible d’en faire le tour. Il ne fallait pas penser à descendre dans le cratère ; je jetai les yeux sur un gouffre effrayant qui s’ouvrait béant devant moi ; les épais nuages de vapeur qui tourbillonnaient arrêtaient le regard, et je ne pouvais voir à plus de trente pieds de profondeur. Je fis tomber plusieurs grosses pierres, et je frémis en entendant comme le bruit d’un corps rebondissant de rocher en rocher. Je lançai d’autres pierres, et je n’entendis presque plus rien. Pendant tout le temps que je passai sur le sommet, je distinguai le sifflement d’une fumée mêlée de vapeur, comme aux sources thermales de Rotomahana et de Taupo ; ce sifflement est analogue à celui d’une machine à vapeur en mouvement. Il n’y eut en ma présence aucune éruption de cendres ou d’eau, et je ne remarquai aucun signe qui pût faire supposer qu’il y en eût eu récemment ; je ne vis aucune lave de fraîche date. Je dois avouer qu’en pensant à la possibilité d’une éruption sur le lieu où je me trouvais, mes sensations n’étaient rien moins qu’agréables. L’air n’était pas froid, mon ascension m’avait à la vérité donné de la chaleur, mais j’eus tout le temps de la perdre, car je restai une heure sur le cratère. Vers deux heures, je repris, pour redescendre, le chemin par où j’étais venu ; j’étais enveloppé par le brouillard et les nuages, et pendant assez longtemps je perdis ma route. C’est alors que je vis, entre le Tongariro et le Ruapahou, un lac d’environ un mille de diamètre. Je ne parvins à découvrir aucune rivière qui sortît du lac sur la rive occidentale ; un cratère éteint se trouve à peu de distance du Tongariro. Il faisait déjà sombre quand j’atteignis la rivière Whanganni, et, bien que je sois d’une constitution robuste et bon piéton, je me sentis complétement épuisé, et je tombai endormi dans un ravin. La nuit était froide, cependant mon sommeil se prolongea jusqu’au matin sans inconvénient. Aux premières lueurs de l’aube, je me mis en route, et, à dix heures du matin, j’atteignis mon habitation, avec des souliers en lambeaux qui me tombaient des pieds. »

Au sud du Tongariro s’élève le Ruapahou, les bases des deux montagnes se fondent l’une dans l’autre par une pente insensible, et forment un plateau d’environ dix milles anglais de large. Sur ce plateau doivent se trouver quatre lacs, dont deux ont environ trois milles de large, les deux autres sont plus petits. L’un de ces lacs se nomme Taranaki ; la rivière à laquelle il donne naissance se jette dans le Whanganni, et une tradition particulière se rattache à ce lac. Les indigènes racontent que la montagne Taranaki (le Mont Egmont) se trouvait autrefois ici, comme un troisième géant, à côté du Tongariro et du Ruapahou. Ils demeurèrent bons amis jusqu’au moment où Taranaki tenta d’enlever Pihanga, femme de Tongariro. Là-dessus Tongariro chercha querelle à Taranaki ; ce dernier, frappé à la tête, dut s’enfuir ; il descendit le cours du Whanganni, et suivant le profond sillon de cette rivière, il alla jusqu’à la mer, où il s’élève aujourd’hui solitairement près de la côte. Pendant la route, deux fragments se détachèrent de son front, et aujourd’hui encore, pour confirmer ce récit, les indigènes montrent deux blocs de rochers, différents des formations volcaniques, voisines du Whanganni, et qui se trouvent à dix-huit milles de sa source.

Le Ruapahou, la plus haute montagne de l’île septentrionale, a la forme d’un cône largement tronqué, et s’élève dans la région des neiges éternelles. Il n’a jamais été ni gravi ni visité ; cependant on ne peut garder aucun doute sur sa nature volcanique, mais il paraît entièrement éteint, et dans l’éloignement, on ne peut distinguer la moindre trace de solfatare, ni sur ses flancs, ni au sommet. Quant à la forme de ce large cône, on l’ignore ; on ne sait s’il forme un plateau ou s’il porte un cratère. La montagne est rarement sans nuages ; par un temps clair, on aperçoit de grands champs de neige qui recouvrent ses pentes et qui, plongeant dans les ravins qui les sillonnent, semblent se terminer en glaciers.

Voici, au sujet de ces montagnes, les traditions que j’ai recueillies moi-même de la bouche de Te Heuheu.

« Parmi les premiers hommes venus d’Hawaiki[1] à la Nouvelle-Zélande, l’un des plus renommés est le chef Ngatiroirangi (littéralement le messager du ciel). Il débarque, dit la légende, sur la cote orientale de l’île du Nord ; de là, il se met en route avec son esclave Ngauruhoe pour visiter le nouveau pays. Il traverse la contrée, fait jaillir de terre des sources d’eau dans les vallées stériles, gravit collines et montagnes et aperçoit au sud un grand mont, le Tongariro. Il veut s’y rendre pour contempler de ces hauteurs le pays tout entier. Il arrive dans les plaines voisines du lac Taupo, les buissons lui déchirent un excellent vêtement, fait de feuilles de kiekie ; les lambeaux frappent les racines qui se transforment en jolis acacias à fleurs jaunes, assez abondants dans les environs du lac Taupo. Le chef monte ensuite sur le Tongariro couvert de neige, mais il y fait si froid que le maître et l’esclave sont en danger de mourir. Ngatiroirangi appelle alors ses sœurs, qui sont restées sur le Whakari, afin qu’elles lui envoient du feu, du feu sacré inextinguible, qu’elles avaient apporté d’Hawaïki ; elles lui en envoient par l’entremise de deux taniwhas (esprits souterrains de la montagne et des eaux). Le feu arrive juste à temps pour sauver le chef, mais quand il veut engager son esclave à se réchauffer aussi, le pauvre Ngauruhoe est déjà mort. Jusqu’aujourd’hui, l’issue souterraine que le feu s’est frayée dans la montagne, c’est-à-dire, le plus puissant cratère du Tongariro, a porté le nom de l’esclave Ngauruhoe, mais comme c’était le feu sacré d’Hawaïki, il continue toujours à brûler, et il brûle sur tout l’espace compris entre le Whakari et le Tongariro, aux endroits où il a jailli quand les Taniwhas sont sortis de terre ; de là aussi l’origine des sources chaudes innombrables de cette contrée.

La plupart se trouvent sur la rive méridionale du lac, auprès du village maori de Tokanu, non loin de la rivière du même nom. Elles s’étendent depuis la petite montagne conique Manganamu jusqu’à l’embouchure de la rivière Tokanu, et embrassent un espace de deux milles anglais carrés. L’épaisse colonne de vapeurs que l’on voit des bords du lac appartient à la grande source de Pirori (tourbillon). D’un trou sur la rive gauche du Tokanu, s’élève une colonne d’eau bouillante de deux pieds de diamètre, toujours soumise à l’action de la vapeur, et tournoyant dans les airs jusqu’à une hauteur de six à dix pieds. Les indigènes me dirent que l’eau est souvent lancée de cette ouverture, avec une forte détonation, en colonne de quarante pieds. À quelques pas de là se trouve un bassin de huit pieds de large et de six pieds de profondeur, dans lequel l’eau bout constamment.

Tokanu est célèbre aussi par un magnifique wharepuni, reste du bon vieux temps des Maoris. Nous donnons (Voy. la gravure ci-dessous) le dessin de quelques sculptures qui se trouvent sur l’encadrement de cette espèce de portique. Une figure était tombée du toit, et gisait sur le sol, couverte de boue et de poussière ; je voulus l’obtenir du chef de la localité, mais celui-ci me fit comprendre que cette statuette représentait son grand-père, et qu’il lui était impossible de la vendre à un Pakeha ; selon toute apparence, la figure est encore sur le sol.

Wharepuni ou portail sculpté d’une maison maorie.

À mon retour, en passant à Otawhao, parmi les ruines d’un ancien pah, je trouvai une de ces figures grotesques, sculptées dans le bois, qui ornaient jadis les châteaux des Maoris. Elle était haute de cinq pieds, et encore bien conservée ; je n’hésitai pas à me l’approprier pour la rapporter en Europe comme un échantillon de la sculpture indigène. Malgré mes précautions, le bruit courut parmi les naturels que j’avais mis avec mes bagages un de leurs ancêtres, et l’on voulait que je rendisse la statue qui était destinée à orner la résidence du roi maori. Elle est aujourd’hui en bon état dans le musée Novara à Vienne, où Potatau II peut la faire reprendre.

Les Maoris prodiguaient aussi les sculptures sur les tombeaux. On en rencontre un assez grand nombre aux environs du lac Rotorua, dont les eaux thermales attirent beaucoup de visiteurs. Ces tombeaux, élevés aux chefs que les sources n’avaient pu guérir, et qui succombaient à leurs souffrances, représentent des figures de bois sculpté de quatre pieds de haut environ, enveloppées de draperies, et dont la particularité la plus remarquable est l’imitation fidèle des tatouages du défunt. Les Maoris peuvent ainsi reconnaître celui à qui le tombeau est consacré ; certaines lignes désignent la tribu, d’autres la famille, et d’autres enfin la personne elle-même. La représentation exacte des tatouages de la face équivaut pour le Maori à un portrait, et il n’a pas besoin d’inscriptions pour savoir le nom du chef auquel le monument est élevé.

Le climat des environs du lac Taupo n’est pas aussi doux que celui des côtes. L’hiver y est particulièrement rigoureux et froid ; les vents violents qui s’y font ressentir proviennent en grande partie des hautes montagnes voisines. Nous en eûmes des preuves assez sensibles ; la température qui, dans la première moitié d’avril, avait été extraordinairement douce et agréable, changea complétement pendant notre séjour à Pukawa ; un automne rude suivit la fin de l’été, qui avait été magnifique. Le 15 avril, correspondant au 15 novembre de notre hémisphère, une tempête du nord-ouest se déchaîna subitement, pendant une courte traversée que nous faisions près de Te Rapa, et nous mit presque en danger de mort, tant notre canot fut secoué par les vagues. Les jours suivants, il y eut une pluie violente, accompagnée de grêle ; la neige couvrit les montagnes ; le lac ressemblait à une mer furieuse ; les vagues, blanches d’écume, tournoyaient sur le rivage et faisaient entendre un grondement retentissant, comme sur les côtes de la mer. Les vents se heurtaient sur la surface du lac, et formaient des tourbillons qui en soulevaient l’eau à de très-grandes hauteurs. Celui que la tempête surprend alors dans un léger canot, est infailliblement perdu. Le lac est beaucoup plus dangereux pour les embarcations des indigènes imprudents que la mer elle-même, car l’eau douce est bien plus rapidement agitée que la pesante eau de mer, et forme très-vite des vagues amoncelées. En outre, la rive ne présente qu’un très-petit nombre de points de débarquement ; aussi les indigènes sont-ils extrêmement prévoyants, et n’entreprennent-ils de longues traversées que quand on peut compter avec certitude sur le beau temps. Malgré cela, il arrive fréquemment des malheurs, et chaque riverain du lac perfide peut citer des cas où il n’a échappé qu’avec une peine extrême au mauvais esprit (taniwha), affamé de victimes, Horomatangi, qui, d’après la tradition, rôde dans ces parages et produit la tempête.

Horomatangi doit être un vieillard que les indigènes prétendent avoir vu sous des traits de feu. Il habite le lac, dans une caverne de l’île Motutaiko ; c’est de là qu’il guette les canots, et quand il en aperçoit un, il s’élance tout à coup, fait jaillir l’eau à une grande hauteur ; il jette aussi de grosses pierres qui tombent sur les canots et les font chavirer. Il dévore tout ce qui se trouve à sa portée, et exerce son mauvais génie, non-seulement pendant le mauvais temps, mais souvent même au milieu de la plus belle journée.

Sur la côte orientale du lac sont des sources chaudes jaillissantes, que les indigènes désignent sous le nom de Puias, Ngawhas et Waiarikies. Je m’y rendis par la rive gauche du Waikato. En arrivant sur les hauteurs de Tehapua, nous eûmes une vue ravissante sur la vallée du fleuve, située bien au-dessous de nous, et du fond de laquelle s’élevaient de grands nuages de vapeur, indices des sources thermales, ou Puias d’Orakeikorako.

Geysers et sources thermales le long du Waikato. — D’après M. F. de Hochstetter.

Nous arrivâmes à midi au pah, qui se trouve sur une hauteur, à environ deux cents pieds au-dessus du Waikato. Comme des hostilités menaçaient d’éclater entre les indigènes du lac Taupo et quelques tribus plus septentrionales, on l’avait fortifié récemment. Les terrassements de la pente de la montagne, en face du Waikato, venaient d’être rétablis ; mais, à la place des palissades en fortes solives semblables à celles des anciens temps, on n’avait mis qu’une misérable clôture de minces branchages qui, bien qu’en rangs doubles et triples, étaient si faibles qu’on pouvait les renverser avec le secours seul de la main. C’était là un bien ridicule retranchement ; cependant les Maoris en faisaient beaucoup de cas dans tout le pays. Je fis dresser ma tente au milieu du pah, mais une pluie abondante inonda tout le sol et me força de chercher un asile dans la hutte du chef Hori. C’était le premier orage violent que nous eussions éprouvé depuis notre départ d’Auckland, et je dus me résigner à attendre la matinée suivante pour visiter les puias qui fument et bouillonnent à proximité du pah.

24 avril. Le temps s’était calmé dans la nuit ; le matin, un épais brouillard couvrait le Waikato, mais il se dissipa bientôt ; le soleil éclaira joyeusement la vallée, et alors quel spectacle ! Le Waikato, formant dans son cours rapides sur rapides, se précipite à travers une vallée étroite, profondément encaissée entre des montagnes escarpées. Ses eaux tournoient et écument autour de deux petites îles rocheuses placées au milieu de son lit, et pénètrent en mugissant dans la vallée. Sur ses rives flottent de blancs nuages de vapeur produits par les sources jaillissantes qui coulent vers le fleuve. Là monte une fontaine de vapeur qui redescend en pluie ; ici une seconde s’élève et bientôt s’interrompt ; deux autres commencent à jaillir au même moment : ainsi le jeu varie et se renouvelle comme si l’art avait tenté d’établir de magnifiques jets d’eaux. Lors même que toutes les sources jaillissent en même temps, il reste encore assez d’eau pour les cascades. Je me mis à compter toutes les places où l’on voyait, soit un bassin d’eau bouillante, soit un nuage de vapeur provenant de la même cause ; j’en comptai soixante-seize, sans cependant pouvoir embrasser du regard tout l’ensemble, et, en outre, il s’y trouve beaucoup de sources intermittentes à longs intervalles, analogues au Geyser de l’Islande.

Le dessin ne peut donner qu’une faible idée de la grandeur et de l’originalité de ce spectacle ; une description serait plus insuffisante encore.

Le bassin des sources s’étend le long du Waikato, sur environ un mille anglais, depuis le cône à pic de Whakapapataringa, au sud, jusqu’à la montagne boisée de Tutukau, au nord. La plus grande partie des sources se trouve sur la rive droite, mais elles sont peu accessibles, car on ne peut traverser le courant rapide auprès des sources mêmes ; il faudrait tenter le passage en amont ou en aval, et alors ramper sur des rives escarpées couvertes d’épais buissons, où l’on serait exposé atout moment à glisser sur un sol complétement détrempé, et à tomber dans de la vase brûlante. Je dus me borner à un examen plus minutieux des sources qui se trouvent sur la rive gauche, tout à fait au-dessous du village.

Une grande plate-forme, large de cent vingt pas et d’une longueur égale, composée de tuf siliceux blanchâtre, et qui s’étend du pied de la montagne Tutukau jusqu’au Waikato, embrasse quelques-unes des sources les plus remarquables du bassin, notamment celle d’Homaiterangi. Cette source est située tout près de la rive, sur un monticule en forme de cloche. De grandes précautions sont indispensables quand, pour la première fois, sans guide expérimenté, on s’approche de ces puias. Mes compagnons de voyage, Haast et Hay, voulurent dès le grand matin se donner le plaisir d’un bain dans le Waikato, et ils avaient déjà déposé leurs habits auprès d’un bassin d’eau thermale, quand tout à coup retentirent à côté d’eux de fortes détonations, et ils virent que l’eau s’élevait en bouillonnant dans le bassin. Ils eurent à peine le temps d’éviter une douche d’eau bouillante, car une colonne liquide mêlée de vapeur s’élevait en sifflant et en mugissant à une hauteur de vingt pieds. Encore tout émus de l’aventure, mes compagnons vinrent en grande hâte me la raconter ; mais quand j’arrivai sur les lieux, le Geyser sournois était déjà rentré dans le repos, et je ne vis plus dans son bassin qu’une eau limpide comme le cristal, très-faiblement agitée. Sa température était de 94 degrés centigrades, et elle avait un léger goût de bouillon. Le premier jaillissement dont je fus témoin n’eut lieu que vers midi. Un peu auparavant, le bassin était plein jusqu’au bord ; tout à coup des masses d’eau et de vapeur s’élancèrent à une hauteur de vingt à trente pieds, sous un cercle de 70°. Cela dura quelques minutes, puis la force de projection diminua, l’eau ne s’éleva plus qu’à un ou deux pieds, et bientôt le jet d’eau disparut au milieu d’un bruit sourd. Quand je revins auprès du bassin, il était vide, et mon regard put plonger à huit pieds de profondeur dans une ouverture en forme d’entonnoir, de laquelle des vapeurs s’échappaient avec des sifflements. Puis l’eau recommença à monter, et après dix minutes, le bassin se trouva de nouveau rempli ; les éruptions paraissent avoir lieu à peu près de deux en deux heures. Le fond de ce puia, comme celui des sources environnantes, est du tuf siliceux. Le dépôt des eaux, quand il est récent, est d’un blanc gélatineux ; il prend ensuite de la consistance et finit par former une roche solide de structure et de couleur très-variées. Tantôt c’est une masse grenue d’un brun clair, tantôt une calcédoine dure comme l’acier, ou bien un silex gris.

Un deuxième puia, éloigné d’une trentaine de pas, porte le nom d’Orakeikorako. C’est un bassin ovale, de huit pieds de long et de six pieds de large, qui était rempli à moitié d’une eau limpide et bouillonnant légèrement.

Mais la source la plus remarquable de toutes est celle qui se trouve au pied de la colline ; c’est un jet bouillant de deux ou trois pieds de haut, dont l’eau est également limpide, et assez imprégnée d’une odeur de soufre. Le chef qui m’accompagnait dans mon excursion, me raconta qu’après le tremblement de Wellington en 1848, cette source s’était transformée pendant deux ans en un Geyser qui jaillissait à cent pieds de haut (chiffre sans doute un peu exagéré), et qui rejetait avec une force terrible les pierres que l’on y lançait. Trois bassins plus petits qui, auparavant, étaient sans doute des sources indépendantes, sont aujourd’hui remplis par l’écoulement du grand jet d’eau, et forment d’excellentes piscines naturelles. L’eau passe d’un réservoir dans un autre, en sorte que l’on a le choix entre trois températures. Le dernier, profond de trois à cinq pieds, a les dimensions d’une grande baignoire. Son fond est composé de tuf siliceux, blanc comme la neige, qui paraît avoir la pureté du marbre, et son eau limpide était si attrayante, que je ne pus me refuser au plaisir d’y prendre un bain.

On attribue à ces sources de grandes vertus curatives. Nous rencontrâmes à Orakeikorako, un Irlandais qui nous dit qu’on l’avait apporté là paralysé, et qu’un court usage des bains l’avait remis sur pied.

Des deux côtés du fleuve, les buissons des rives recouvrent des amas de vase bouillante dont on ne doit s’approcher qu’avec une extrême précaution, car le sol amolli, et que ne recouvre aucun mélange de tuf, cède sous le moindre poids. Le plus grand de ces bassins limoneux a une forme elliptique de quatorze pieds de long, huit de large, et autant de profondeur. Là bouillonnait une vase d’oxyde de fer d’un rouge vif, et des bulles visqueuses de limon éclataient en répandant une fétide odeur de soufre ; c’était un spectacle vraiment infernal. Malheur à qui le pied manquerait à cet endroit ! La seule pensée m’en faisait frissonner, et cependant ces accidents terribles arrivent souvent à des enfants et à des jeunes gens.

Sur la rive opposée, se trouve le puia de Tuhi-Tarata. L’eau d’un bleu d’azur qui s’écoule d’un bassin forme une cascade entourée de vapeurs sur des gradins de tuf dont les étages descendent jusqu’au fleuve et qui brillent des couleurs les plus variées, du blanc, du rouge et du jaune. Le même spectacle se reproduit sur différents points, accompagné de jets périodiques à intervalles plus ou moins longs.

Mais il est impossible de tout voir, et encore plus de tout décrire. Il y aurait là un champ d’observations pour plus d’une année.

Je me dirigeai ensuite vers le Rorotua, lac volcanique qu’alimentent des sources thermales et qu’une ancienne légende recommande aux respects de tout bon Maori. La plupart des grandes familles du nord de l’île font remonter leur origine à Hine-Moa, la vierge du Rorotua. L’espace me manque pour raconter ici l’histoire de cette beauté sauvage ; mais je puis renvoyer mes lecteurs, curieux de la connaître, à la Polynesian Mythology de sir Georges Grey, gouverneur de la Nouvelle-Zélande[2]. Dans le voisinage de ce lac, un petit bassin, le Rotomahana, qui mesure à peine treize cents mètres en longueur sur cinq cents de large, est célèbre à d’autres titres. C’est un vrai cratère d’explosion, profond à son centre, bordé de marécages au nord et au midi, encadré de rochers à l’est comme à l’ouest. On lui a donné avec raison le nom de lac thermal ; la quantité d’eau bouillante qui coule des sources voisines est si considérable, que le lac tout entier en est échauffé.

Au nord-ouest se trouve le Te-Ta-Rata, source bouillonnante qui, descendant de terrasse en terrasse jusque dans le lac, est la plus grande merveille de ce merveilleux pays. Sur la pente d’une colline couverte de fougères, à quatre-vingts pieds environ au-dessus du Rotomahana, se trouve le principal bassin, dont les parois d’argile rouge ont de trente à quarante pieds de haut. Il est long de quatre-vingts pieds, large de soixante et rempli jusqu’au bord d’une eau parfaitement claire et limpide qui doit à la blancheur de neige des stalactites de ses bords de paraître d’un admirable bleu de turquoise, irisé parfois de teintes d’opale. Sur le bord du bassin, je constatai une température de quatre-vingt-quatre degrés centigrades ; dans le milieu, d’où l’eau s’élève à une hauteur de plusieurs pieds, elle a la chaleur de l’eau bouillante. D’immenses nuages de vapeur, qui réfléchissent la belle couleur bleue du bassin, tourbillonnent au-dessus, et arrêtent le regard ; mais on peut toujours entendre le bruit sourd du bouillonnement des eaux. L’indigène qui nous servait de guide, nous dit que parfois toute la masse des eaux est lancée soudainement avec une force immense, et qu’alors on peut apercevoir, à trente ou quarante pieds de profondeur, le bassin vide qui, à la vérité, se remplit très-promptement. Si le fait est vrai, la source du Te-Ta-Rata est sans doute un Geyser à longues intermittences, comme celles du grand Geyser d’Islande ; mais ici le bassin étant plus grand, la masse projetée doit être plus considérable.

L’eau a un goût légèrement salé, mais nullement désagréable. Comme dans les sources islandaises, le dépôt est une stalactite siliceuse. En s’écoulant du bassin, cette eau thermale a formé un système de terrasses qui, blanches et comme taillées dans du marbre de Paros, forment un coup d’œil dont aucune description, aucune image ne peut donner l’idée. Il faut avoir gravi ces gradins d’albâtre et avoir examiné les particularités de leur structure pour savoir combien elle est merveilleuse.

Le pied de la colline s’avance très-loin dans le Rotomahana ; au-dessus commencent les terrasses contenant des bassins dont la profondeur répond à la hauteur des degrés de ce gigantesque escalier : plusieurs ont deux à trois pieds, quelquefois quatre et six. Chacun de ces gradins a un petit rebord élevé d’où pendent sur le degré inférieur de délicates stalactites, et une plate-forme plus ou moins grande, qui renferme un ou plusieurs bassins d’un bleu admirable. Ce sont autant de baignoires naturelles que l’art le plus raffiné n’aurait pu rendre ni plus commodes ni plus élégantes. On peut choisir parmi elles les dimensions que l’on préfère et la température que l’on veut ; car celle-ci diminue en raison de la distance où l’on est de la source mère. Quelques-unes de ces piscines sont assez grandes et assez profondes pour que l’on puisse y nager commodément.

La terrasse la plus élevée entoure une large plateforme, dans laquelle sont creusés plusieurs jolis bassins de cinq à six pieds de profondeur, dont l’eau a une température de trente, quarante et cinquante degrés centigrades. Au milieu de cette plate-forme s’élève, tout près du bassin principal, un rocher d’environ douze pieds de haut, couvert de buissons de manuka, de lycopodes, de mousses et de fougères ; on peut y monter sans danger, et, de là, le regard plonge dans l’eau bleue et couverte de vapeurs du bassin central. Telle est la célèbre source de Te-Ta-Rata. Le blanc pur des stalactites qui fait ressortir le bleu foncé de l’eau, la verdure de la végétation environnante, le rouge vif des parois nues du cratère aquatique et enfin les nuages de vapeur qui tourbillonnent sur eux-mêmes en se renouvelant sans cesse, tout contribue à former un tableau unique en son genre.

Le Té-Ta-Rata. — Dessin de Lancelot d’après M. F. de Hochstetter.

Le collectionneur a ici une précieuse occasion de remplir des corbeilles entières de beaux échantillons de stalactites, de branches, de feuilles et d’autres objets, incrustés en très-peu de temps, comme tout ce qui se trouve sur les gradins de la cascade. Il y aurait là un vaste champ d’exploitation pour un établissement de plastique, comme on en a fondé à Carlsbad, à Vichy et ailleurs.

« …Les magnificences du Te-Ta-Rata ont pour pendant, sur la rive opposée du lac, celles d’une source non moins remarquable et par sa température et par ses qualités incrustantes. Elle a reçu des indigènes le nom expressif de Otaka-Puarangi, l’Atmosphère nuageuse. Ses blancs dépôts siliceux descendent aussi de son orifice jusqu’au lac, et on les gravit par un escalier de marbre aux arêtes si vives, aux marches si régulières, aux rampes garnies de si jolies bordures d’arbustes toujours verts, qu’on dirait que la nature a voulu railler et défier ici le savoir et la main de l’homme.

« Peut-être les terrasses superposées de l’Otaka-Puarangi ne sont-elles pas aussi grandioses que celles du Te-Ta-Rata ; mais elles sont plus gracieuses et plus fines, et une légère teinte rosée répandue dans tout le dépôt calcaire communique à l’ensemble une beauté particulière. Le bassin de la source, large de quarante à cinquante pieds, renferme une nappe d’eau paisible, d’un joli bleu d’azur et qui se vaporise, mais ne bouillonne pas. À la base septentrionale des terrasses fume une solfatare, le Whaka-Taratana, véritable étang de soufre, dont le trop-plein se jette dans le lac par un courant limoneux[3]. »

Traduit par Émile Jonveaux.



  1. L’île de Sawaï, dans l’archipel de Samoa.
  2. Polynesian Mythology, etc. Histoire ancienne de la race néo-zélandaise d’après les traditions conservées par ses prêtres et ses chefs. Londres, 1855.
  3. F. de Lanoye, Les Grandes scènes de la nature.