Voyage à la Nouvelle-Zélande/05


V

Voyage au Waïkato.


Mon voyage dans l’intérieur de l’île du nord n’est, si on le considère par rapport à la longueur du chemin parcouru (environ 700 milles anglais ou 140 milles allemands), qu’une courte excursion ; et cependant, quand je fus heureusement revenu à Auckland, il me semblait que le voyage était incomparablement plus grand, et qu’il l’emportait même en difficultés sur celui que j’avais accompli dans les cinq parties du monde, en traversant 28 000 milles marins : la différence dépend uniquement de la manière et des conditions dans lesquelles le voyage s’exécute.

Dans les pays européens, où des chemins de fer, des bateaux à vapeur et d’excellents hôtels sont à la disposition du voyageur, où des guides l’informent de tout, où détours et sentiers conduisent partout, et où l’on se procure tout avec de l’argent, chacun peut, d’après ses ressources et le but qu’il se propose, voyager comme il lui convient ; mais dans la Nouvelle-Zélande, il n’est question de rien de tout cela : les routes sur lesquelles on peut circuler conduisent, jusqu’à présent, à quelques milles seulement des villes situées près de la côte ; de plus, il ne faut pas songer à se servir du cheval, au moins pour les longs voyages. Dans beaucoup de contrées, non-seulement on manquerait du fourrage nécessaire, mais les difficultés du terrain sont telles, que loin de lui être utile, l’animal serait plutôt un embarras pour le voyageur. Presque tous les jours, il faut traverser de rapides ruisseaux, des montagnes, des rivières aux bords escarpés, des fondrières et des marais. Les petits sentiers des indigènes conduisent rarement dans les vallées, et presque toujours sur les sommets des montagnes. Quand ils traversent les interminables forêts qui couvrent encore l’intérieur du pays, ils sont tellement étroits qu’un homme a de la peine à s’y frayer un passage. Un œil habitué aux chemins des forêts et des montagnes d’Europe peut à peine reconnaître ces sentiers maoris ; cheval et cavalier y courraient le danger continuel de tomber dans les trous profonds que laissent entre elles les racines des arbres, et d’être étouffés dans les anneaux de la liane qui porte le nom de supple-jacks. Il ne reste donc d’autre moyen que de voyager à pied, et il faut une vigueur inépuisable, une santé à toute épreuve, pour résister aux fatigues inséparables de longues excursions à travers des contrées sauvages, par des chemins mal frayés, au milieu de forêts humides, de marécages et des eaux glacées des montagnes. Tout ce dont le voyageur a besoin, il doit le porter avec lui, et, par cela même, se borner au nécessaire. Il se peut bien que, çà. et là, chez un colon isolé ou sous le toit hospitalier du missionnaire, il jouisse en passant du comfort et des superfluités de la vie civilisée, mais, en général, il faut qu’il y renonce et mette son plaisir à vivre à l’air libre, avec le ciel pour tente et la terre pour table, à revenir enfin aux mœurs primitives et aux simples besoins de l’homme de la nature. Mais c’est en cela même que se trouvent l’originalité et le charme indescriptible d’un voyage dans la Nouvelle-Zélande.

Les indigènes, du reste, sont les meilleurs compagnons de voyage que l’on puisse rencontrer. J’avais engagé comme porteurs, pour toute la durée de nos excursions, douze jeunes et vigoureux Maoris, à raison de deux schellings et demi par jour et par personne.

Quant à la sécurité, je ne connais pas de pays sauvage où l’on coure moins de dangers ; les voleurs et les brigands y sont aussi peu connus que les bêtes féroces et les serpents venimeux ; et comme la nature, qui n’a ici produit aucune plante vénéneuse, aucun animal dangereux, se montre bienfaisante dans toutes ses créations, l’indigène est aussi toujours bienveillant, quand la guerre ni la vengeance ne déchaînent pas ses passions sauvages.

Les seuls fléaux à redouter sont les moustiques et les mouches de sable ; les premiers, que les naturels nomment Waeroa, ne sont autre chose que nos cousins (culex) qui fourmillent dans les forêts, mais qui évitent les côtes de la mer et les landes arides des fougères. Dans les mois d’été, de décembre à février, on ne peut s’en préserver ni jour ni nuit, mais en mars, ils deviennent plus rares, et disparaissent complétement en hiver. Les mouches de sable, au contraire, ngamu des indigènes, se trouvent en plus grand nombre sur les côtes de la mer, mais on en voit aussi dans l’intérieur du pays, sur les rives sablonneuses des fleuves et dans les landes. Juste au moment ou l’on est délivré des moustiques, vient le tour des mouches de sable, dont la piqûre est plus sensible, mais ne cause aucun gonflement. Comme ces insectes disparaissent avec les derniers rayons du soleil, la nuit au moins serait tranquille, si on n’avait pas alors à recevoir la visite de nouveaux hôtes fort peu agréables ; ce sont les rats que l’on rencontre même dans les lieux complétement inhabités, et qui se rassemblent en foule autour du campement. On s’habitue bientôt à les sentir courir sur son corps et sur sa tête, mais il faut avoir grand soin de suspendre à des bâtons les provisions de bouche, pour les mettre à l’abri de leur voracité.

Si dans ces îles la nature est peu libérale pour l’alimentation, par contre elle offre pour le bien-être du voyageur deux choses que l’on apprend à apprécier à un haut degré, quand après une excursion dans la Nouvelle-Zélande, on voyage dans un autre pays qui en est dépourvu. C’est d’abord la fougère, pteris esculenta, qui est répandue partout, et qui sert de couche pour le repos de la nuit. Préparée convenablement, elle est aussi élastique et aussi douce que le meilleur lit de plumes. Ensuite vient le lin du pays, le phormium tenax, qui peut remplacer dans tous leurs usages les ficelles, les cordes et les courroies. Quand il faut lier chaque jour une douzaine de paquets, cette plante, que l’on a toujours sous la main, est d’un avantage inappréciable. Enfin, la douceur du climat et l’abondance de l’eau et du bois dans tout le pays, facilitent singulièrement le voyage. On n’a à souffrir ni du chaud ni du froid ; et les fièvres de marécages y sont complétement inconnues.

Je ne perdrai jamais le souvenir de ces moments ou, après la fatigue et le travail du jour, nous nous reposions sur le bord d’une forêt, près d’une source au doux murmure ; réunis autour d’un feu clair et pétillant, les indigènes commençaient leurs chants du soir ; puis tout devenait paisible jusqu’au point du jour, ou les oiseaux de la forêt, le Kokorimoko et le Tui, faisaient entendre leurs chansons matinales. Quand je me retrace ces scènes, nos traversées sur les canots des indigènes, nos haltes dans les pahs, et nos excursions au milieu des sombres forêts, inconnues dans notre hémisphère, j’éprouve un profond sentiment de joie, tant les jouissances que nous donne la nature l’emportent sur toutes celles de la vie civilisée.

Nous nous mîmes en route le 7 mars en suivant la Great south road et nous arrivâmes le lendemain au village maori de Mangatawhiri, sur le fleuve Waikato, que nous devions remonter au moyen d’un canot. Pour atteindre ce beau cours d’eau, on monte d’abord sur un plateau boisé qui le sépare du havre Manukau du Waikato. Près de petits ruisseaux qui traversent ce plateau, on rencontre les dernières métairies, puis, on pénètre de plus en plus dans la nature sauvage. Des dernières hauteurs qui précèdent Mangatawhiri, on a un coup d’œil ravissant sur le Waikato. La route avait été tout récemment percée, et les arbres qui venaient d’être abattus étaient encore couchés en travers sur le chemin ; nous sourîmes de bon cœur de la saillie d’un bûcheron qui avait charbonné sur un tronc gigantesque barrant tout le passage : « vingt-deux milles de Londres. »

Le village de Mangatawhiri se compose d’environ vingt huttes avec une centaine d’habitants qui jouissent d’une certaine aisance. À l’aide d’un Anglais, ils ont même fait construire, sur un petit ruisseau coulant près du village, un joli moulin qui n’a pas coûté moins de quatre cents livres sterling. Le sol volcanique des environs est extrêmement fertile, et il ne manque ici ni de chevaux, ni de bestiaux, ni de porcs. Aussi ne nous attendions-nous pas à l’horrible malpropreté qui règne dans les huttes maories ; plusieurs étaient vides, nous voulûmes en choisir une pour y passer la nuit, mais elles étaient pleines de vermine. Enfin nous nous résolûmes à en occuper une, après l’avoir fait nettoyer avec soin. Toutefois, ce que nous eûmes à souffrir pendant la nuit, malgré le nettoyage de l’étable d’Augias, je le passerai sous silence. Ce fut pour moi une bonne leçon pour ne jamais préférer à l’avenir une hutte maorie à ma tente.

Pour fêter notre présence, les femmes et les jeunes filles s’étaient parées de leur mieux, et avaient mis leurs plus belles toilettes. Dans le nombre, quelques-unes étaient très-jolies de taille et de visage. Mais il règne parmi cette population féminine une coutume fort singulière : les petits cochons de lait sont près d’elles en grande faveur ; elles les choient et les caressent en les serrant sur leur sein avec autant de tendresse que nos dames en ont pour leurs petits chiens favoris. Je ne m’attendais guère à retrouver aux antipodes une manie de nos aïeules du quinzième siècle.

À peu de distance du village maori se trouve la petite localité européenne d’Havelock qui, jusqu’à présent, ne comprend que deux maisons. Les indigènes considèrent cet établissement comme la limite méridionale extrême où les Pakehas ont le droit de s’avancer : « Jusqu’ici et pas plus loin, » disent-ils. Ils mettent une obstination invincible à empêcher le prolongement de la Great south road, et pendant l’insurrection de Taranaki en 1861, William Thomson, le chef des tribus Waikato déclara que, si le gouvernement faisait avancer ses troupes au delà de Mangatawhiri, ou s’il continuait la construction de la route sous la protection de la force armée, ce serait là un cas de guerre qui entraînerait l’ouverture des hostilités. L’importance attachée à la possession de cette place s’explique par le développement qu’elle pourra acquérir quand le Waikato sera ouvert au commerce européen.

Le 9 mars, au point du jour, le ruisseau de Mangatawhiri nous offrit un bain rafraîchissant, mais nous ne nous mîmes en route qu’à neuf heures. Le canot avait été creusé récemment dans le tronc d’un sapin kahikatea ; long de soixante pieds anglais, large de quatre, profond de trois, il était assez grand pour recevoir toute notre troupe (vingt-quatre personnes) avec nos nombreux bagages. Quand on l’eut nettoyé et qu’on eut étendu dans le fond une couche de fougère fraîche, les Maoris s’assirent à l’avant, chacun pourvu de sa rame, et dans le milieu les cinq Pakehas ou Européens. Quatre femmes indigènes, avec deux enfants, se pressaient derrière nous ; elles allaient au-devant de leurs maris quelles espéraient rencontrer sur le Waikato.

Confluent du Rangirité et du Waikato.

L’impression que produit la vue de ce fleuve majestueux est grandiose ; je ne puis le comparer qu’au Rhin et au Danube ; il est incontestablement le principal fleuve de l’île septentrionale, il l’emporte sur tous les autres autant par la longueur de son cours que par le volume de ses eaux. La pierre ponce que le courant entraîne continuellement et entasse sur les rives et à l’embouchure, annonce qu’il a sa source dans le voisinage de l’important groupe volcanique du centre de l’île. Ses sources se trouvent dans le cœur du pays, ses eaux baignent les champs les plus favorisés et les plus beaux peuplés par les tribus indigènes les plus nombreuses et les plus puissantes, auxquelles il a donné son nom. C’est bien la grande artère de l’île du nord, et il ne manque absolument à ce grand fleuve qu’une embouchure libre et accessible.

Traduit par É. Jonveaux.

(La suite à la prochaine livraison.)