Voyage à la Nouvelle-Zélande/03


III


L’isthme d’Auckland. — Volcans. — Indigènes.

L’isthme d’Auckland est une des contrées les plus volcaniques de la terre. Il doit sa physionomie particulière à un grand nombre de cônes éteints, ayant des cratères plus ou moins bien conservés, des courants de lave qui forment de vastes champs pierreux étendus à leurs pieds, ou des cratères de tuf qui entourent circulairement comme un mur artificiel les cônes d’éruption formés de cendres et de scories. Ces cônes sont répandus irrégulièrement sur l’isthme et sur les rivages voisins des ports de Waitemata et de Maunukau. La puissance volcanique paraît s’être frayé un nouveau passage presque à chaque éruption ; elle s’est ainsi éparpillée en un grand nombre de petites issues, tandis que si elle s’était maintenue dans le même canal, elle aurait peut-être formé un grand cône.

Les premières éruptions ont été probablement sous-marines, dans une baie peu profonde, marécageuse et peu agitée par le vent. Elles se composaient de masses ignées, de détritus de lave, de scories et de cendres volcaniques. Elles se sont produites, sans aucun doute, dans un grand nombre de secousses, se suivant rapidement l’une l’autre, car, tout ce que l’on voit clairement, c’est que ces masses éruptives se sont déposées par couches étagées l’une sur l’autre, tout autour du point d’éruption, et qu’elles ont formé de faibles collines, s’élevant avec une surface unie, et ayant toutes un cratère plus ou moins arrondi au milieu. On nomme tuf volcanique la masse hétérogène de ces premières éruptions, et l’on désigne ces collines sous le nom de cônes de tuf, tant qu’elles ne renferment pas de bassins arrondis ; dans ce dernier cas, on les appelle cratères de tuf.

De nombreux spécimens de ces deux formes volcaniques existent sur l’isthme d’Auckland. Tantôt ces cratères sont très-profonds et remplis d’eau, comme le lac d’eau douce de Pupaki, qui à une profondeur de vingt-huit brasses, tantôt ils sont unis et secs, ou couverts seulement de marais et de tourbières. Quand ils en sont fort rapprochés, la mer s’est habituellement frayé un passage sur un des côtés, en brisant la ligne de circonvallation, et elle accomplit dans le cratère son mouvement de flux et de reflux. Dans le cas où plusieurs de ces cônes sont groupés ensemble, comme à Onchunga ou dans les environs d’Otahuhu, il est souvent difficile de distinguer les cratères isolés, car un espace où confluent plusieurs cônes prend facilement la forme d’un seul cratère.

Le rôle que, à raison de leur sol extrêmement fertile, ces cônes de tuf jouent dans le voisinage d’Auckland est très-remarquable. Presque sur chacun d’eux se trouve la maison ou la métairie d’un cultivateur. Le coup d’œil pratique des colons les a engagés à se fixer le long de ces cratères au sol fertile. On y voit des prairies et des champs de trèfles de la plus belle verdure, tandis que le sol stérile des roches primitives ne produit que des buissons de fougère et de manuka. Les environs d’Onchunga et d’Otahuhu doivent à ces cônes de tuf leur fertilité remarquable.

En même temps que l’action volcanique par laquelle les cônes de tuf ont été formés, une élévation lente et successive de l’isthme entier paraît avoir eu lieu, en sorte que les éruptions postérieures se sont produites au-dessus de la mer. Dans cette seconde période, l’action volcanique est parvenue jusqu’à l’éruption de masses de scories incandescentes, de laves liquéfiées par le feu, et qui, en se condensant, ont pris la forme caractéristique de poires ou de citrons, et sont retombées à terre comme des bombes volcaniques ; et plus tard enfin cette action a produit des courants de lave qui se sont répandus au loin en fleuve incandescent. Alors les volcans d’Auckland étaient des montagnes vomissant du feu, dans le sens littéral du mot ; alors se sont formés leurs cônes de scories s’élevant à pic, et aux endroits où des jets de lave fréquemment répétés s’épanchaient du même cratère, se sont élevés aussi des cônes de lave comme le Rangitoto.

Les cônes de scories, bien qu’ils ne soient pas propres à la culture, n’en ont pas moins d’importance au point de vue pratique ; ils procurent une excellente matière pour macadamiser les routes, et c’est à ce macadam de scories que l’ithsme d’Auckland est redevable de ses belles voies.

Un système volcanique complet se compose donc de trois parties : d’un cône de tuf s’élevant en plateau et formant comme la base et le piédestal de tout l’ensemble ; d’un cône de lave plus escarpé qui est la masse principale de la montagne, et enfin d’un cône de cendres et de scories qui, avec le cratère, forme le pic du volcan, comme on le voit sur la gravure.

a Cône de tuf. — b Cône de lave. — cc Cendres et scories.

Aujourd’hui, grâce aux embellissements que les colons européens ont répandus sur les terres volcaniques, converties en véritables jardins, ces montagnes rappellent moins des phénomènes géologiques depuis longtemps évanouis que l’histoire d’une population digne d’intérêt à tant de titres. Les sommets de ces cônes présentent des points de vue ravissants, d’où le regard embrasse l’ithsme tout entier d’une mer à l’autre, et je ne puis me défendre de considérer un moment encore le tableau qui se présente à mon souvenir.

Presque toutes les traces de l’état inculte primitif ont disparu sur l’ithsme. L’ancienne végétation a fait place en grande partie à la culture de plantes européennes, et les mauvaises herbes qui les accompagnent toujours, se mêlent aux restes de la flore indigène. Entre les ports de Waitemata et de Manukau, de belles routes coupent le sol dans toutes les directions. Des maisons de campagne et des métairies sont répandues entre les villes d’Auckland et d’Onchunga, des murs noirs de basalte et de vertes haies d’ulex séparent entre elles les propriétés, et l’on voit se déployer des prairies, des jardins et des champs, partout où la nature du terrain l’a rendu possible. Les bestiaux paissent dans les campagnes, les omnibus circulent sur les routes ; ici la famille d’un fermier s’avance dans un char à bancs, là passent au galop de rapides coursiers, des amazones et des cavaliers ; tout présente l’image d’une vie heureuse et pleine d’animation comme dans les contrées bénies du ciel de notre patrie.

Les lacs de forme ronde enfermés dans les anciens cratères étincellent comme des miroirs encadrés dans le sol ; la mer pénètre dans la terre par des baies et des bras innombrables, comme si le sol et l’eau n’avaient pas encore trouvé des limites déterminées. Au nord, le Rangitoto s’élève majestueusement au milieu du Waitemata, et en face de lui, le cône de scories du rivage septentrional. Des navires à voiles entrent et sortent par la passe, et des canots joutent entre eux dans le port. Du côté opposé, ou derrière trois grands pics aigus, la côte occidentale s’ouvre pour donner accès à l’Océan dans le vaste bassin du port de Manukau, on voit monter la longue colonne de fumée du bateau à vapeur qui portera nos lettres et nos souhaits à nos amis d’Europe. À la vue de toutes ces choses, comment croire que l’on est dans la Nouvelle-Zélande ?

C’est seulement à l’horizon, vers l’ouest et le sud, sur de hautes chaînes de montagnes où s’étendent des ombres épaisses que l’on retrouve les forêts inaccessibles ; mais la fumée qui s’élève prouve que là aussi il y a déjà des hommes ; ce sont les premiers colons qui frayent le chemin aux races à venir. Au milieu de la forêt on voit une petite maison de bois, pauvre abri d’une famille qui a franchi sur l’océan bien des milliers de milles, pour se fonder une nouvelle patrie aux antipodes de l’ancienne. Le père est dans la forêt, un tronc après un autre tombe sous les coups de son bras vigoureux ; la mère prépare le repas du soir au foyer qui petille joyeusement ; devant la porte jouent des enfants, au milieu des chiens et des poules. C’est une rude existence que celle de ces pauvres pionniers ; ils mènent une vie pleine de fatigues et de privations ; ils n’ont près d’eux ni médecins, ni églises, ni amis avec lesquels ils puissent s’entretenir de l’ancienne patrie. Mais aussi loin que leur vue peut s’étendre, tout autour d’eux leur appartient, et d’année en année, leur sort s’améliore ; la récolte succède à la récolte, et à la place de la cabane s’élève une gracieuse villa, entourée de jardins et de champs ; sur les prairies paissent de gras troupeaux ; dans le voisinage s’établissent des amis, et de jolies routes conduisent de ferme en ferme au milieu des haies et des bois. Sur le chemin se dressent une église, une auberge, et bientôt s’ouvre la première boutique ; où tout a l’heure il n’y avait qu’une cabane, il y a maintenant une localité, on ne peut pas l’appeler village, ville encore moins, mais c’est un fragment de bourg. Ce sont des citadins avec les besoins, les modes de la ville, qui l’habitent ; ils ont une poste et des gazettes, des chevaux et des voitures, et leur existence est aussi large que, dans leur ancienne patrie, celle des comtes et des barons. Ainsi, sur le soir de la vie, les laborieux pionniers jouissent pleinement des douceurs de l’existence ; leurs enfants s’établissent dans la forêt, le père et la mère leur ont donné l’exemple, et une nouvelle race puissante prend sans relâche possession du pays où autrefois des hommes d’une autre couleur, des sauvages suivaient aussi les mœurs et les usages de leurs pères.

Ma’utaera, chef zélandais des environs d’Auckland. — Dessin de Émile Bayard d’après M. F. de Hochstetter.

Combien différent est le sort de ces indigènes ? Ils avaient aussi émigré d’îles lointaines pour jouir dans un nouveau pays d’une meilleure existence. Ils ont peut-être aussi trouvé dans ces lieux, pendant une longue suite de générations, ce qu’ils espéraient. Mais leur temps est passé, et leur genre de vie disparaît au souffle de la civilisation moderne.

L’ithsme d’Auckland était autrefois la résidence d’une puissante tribu de Maoris, le théâtre d’occupations pacifiques, la forteresse et l’arène d’une nation barbare, et pourtant bien douée, mais aussi le théâtre des luttes sanglantes de cannibales dans lesquelles cette race a disparu de la terre. Les Ngatitvatuas, qui habitaient ici, comptaient, il y a peu de générations, de vingt à trente mille âmes, et ces cônes éteints jouaient alors le rôle de forteresses, comme les châteaux forts du moyen âge allemand. Avec leur situation dominante, et leurs vues étendues, ces lieux étaient parfaitement appropriés à cette destination, et ils servaient de repaires à des chefs oppresseurs et violents

Les sommets portaient des pahs retranchés ; c’est-à-dire les places d’armes, villages fortifiés des chefs, et à la base des collines s’étendaient les demeures des serfs avec les champs qu’ils devaient cultiver. On voit encore aujourd’hui les ruines de ces habitations au pied des hauteurs.

Les revers des montagnes sont, en quelque sorte, tatoués, comme les visages des anciens guerriers qui ont survécu au cannibalisme. Ils sont terrassés, c’est-à-dire qu’autour des pentes sont superposés des étages de dix à quinze pieds de haut, que l’on aperçoit à une grande distance. Sur ces terrasses, on élevait un double rang de palissades, et l’on creusait des fossés profonds, recouverts de branches de roseaux et de fougères, comme les piéges à loup, pour y faire tomber les assaillants. On s’étonne à bon droit de l’habileté avec laquelle les Maoris construisaient leurs fortifications, et les travaux gigantesques qu’ils exécutaient avec les instruments les plus élémentaires et les plus défectueux, avec des pelles de bois, des marteaux, des ciseaux et des haches de pierre, et des couteaux en coquillage. Derrière ces palissades et ces fossés, sur le sommet de la montagne, habitait le chef avec sa famille et les nobles de la tribu.

Là, pendant que les vieillards accroupis en cercle sous leurs manteaux de phormium s’entretenaient de leurs exploits ou des légendes de leurs aïeux, la jeunesse du clan se livrait à de nombreux jeux et passe-temps. Les jeunes filles répétaient en chœur des chants apportés par leurs pères de la terre d’Havaï-ki, leur première patrie ; les enfants faisaient flotter dans les airs des cerfs-volants formés de légers roseaux, et pendant que des adolescents plongeaient dans les flots du haut d’un cap élevé en chantant quelque refrain mythologique, d’autres plus vigoureux, ayant déjà marché sur le sentier de la guerre, se livraient à un délassement encore plus dangereux, en se balançant, soutenus par la seule force du poignet, à l’extrémité de cordages attachés au sommet d’un grand mât ordinairement planté sur quelque précipice.

Balançoire des guerriers néo-zélandais. — Dessin de Émile Bayard d’après sir Georges Grey.

Aujourd’hui chants et jeux ont cessé ; les fortifications sont rasées et les huttes sont détruites, les palissades ont disparu sans retour, le donjon maori est en ruines, et de même que le cratère semble être la cicatrice du combat de la terre embrasée, les terrasses avec leurs fossés profonds, sont les cicatrices qui rappellent les combats sanglants des peuplades indigènes.

D’une race autrefois si nombreuse et si puissante, il reste à peine quelques familles qui habitent un petit village sur la baie d’Orakei, à l’est d’Auckland. Les grottes de lave des Trois-Rois, du mont Smart et du mont Wellington sont remplies des ossements des infortunés qui ont trouvé la mort dans les attaques meurtrières que le terrible Hongi, à la tête des guerriers du nord de l’île, a dirigées contre les tribus de la rivière Tamise. Sur le mont Hobson, j’ai trouvé encore dans une pauvre hutte et à moitié sous terre, une vieille femme maori devenu folle, bannie d’après la coutume superstitieuse des siens, pour mourir solitaire en ces lieux où ont succombé tant de milliers d’êtres de sa race.