Voici des ailes !/04

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IV


Ils virent Laigle et Mortagne, ils virent Alençon, Séez et Argentan, toutes ces vieilles petites villes de France, mi-urbaines, mi-campagnardes, si charmantes et d’un caractère si particulier. Ils les aimèrent. Elles se reposent des agitations d’un long passé glorieux. Elles ont quelque chose de las et d’apaisé qui délasse et qui apaise. L’atmosphère en est si accueillante que l’on consentirait presque à s’installer en ces asiles où vivre, après tout ne serait pas si mauvais.

Et ils virent des châteaux, Fervacques, Mailloc, Broglie. Ils virent des ruines. Ils virent Ronceray, berceau de Charlotte Corday. C’était une existence ineffablement bonne. Ils en jouissaient avec délice, Pascal surtout, dont les goûts secrets se révélaient soudain conformes à ce genre de vie. Un enthousiasme croissant surgissait des profondeurs de cette nature jusqu’alors assoupie et, en apparence, indifférente. Il parlait, il discourait, toujours d’un ton convaincu, d’un ton de néophyte qui défend sa voie nouvelle. Ses hymnes à la bicyclette, ses dissertations sur son rôle présent et futur faisaient l’amusement de Régine et de Guillaume, et ils l’excitaient à des conférences à ce propos.

— Moquez-vous, cela n’empêche pas que c’est un événement considérable.

— Bah ! disait d’Arjols, que voyez-vous là de si extraordinaire ?

— Eh bien, et cette mobilité qu’elle nous donne ? Certes l’homme n’a pas à se plaindre de sa taille, ni de sa force, ni de la largeur de sa poitrine, ni du développement de ses poumons, mais comparez son appareil de locomotion à celui des animaux, depuis le lion et le cerf jusqu’au chien et au lièvre, quelle infériorité ! Il n’avance pas, il se traîne. S’il veut courir, quelques centaines de mètres lui coupent les jambes, c’est un mal originel dont l’imagination des peuples a toujours été frappée et dont elle supposait affranchis les êtres surnaturels, les dieux qui traversent l’espace d’un bond, l’ogre qui chausse des bottes de sept lieues. Le cheval, le chameau, le renne, les chars, la vapeur, l’électricité, autant de palliatifs qui n’en accusent que davantage la disgrâce de l’homme réduit à l’état de paquet, de colis, enfermé comme un paralytique dans la petite boîte des voitures ou dans le cercueil des compartiments.

Il concluait avec chaleur :

— Or, la bicyclette a résolu le problème. Elle remédie à notre lenteur et supprime notre fatigue. L’homme maintenant est pourvu de tous ses moyens. La vapeur, l’électricité n’étaient que des progrès servant à son bien-être. La bicyclette est un perfectionnement de son corps lui-même, l’achèvement, pourrait-on dire. C’est une paire de jambes plus rapides qu’on lui offre. Lui et sa machine ne font qu’un. Ce ne sont pas deux êtres différents comme l’homme et le cheval, deux instincts en opposition. Non, c’est un seul être, un automate d’un seul morceau. Il n’y a pas un homme et une machine. Il y a un homme plus vite.

Régine et d’Arjols se divertissaient beaucoup. Madeleine souriait sans ironie. Déconcertée d’abord, elle s’accoutumait à ce compagnon et à ses allures insolites. Il lui semblait que son voyage avait débuté avec Pascal Fauvières et qu’elle le continuait avec un autre, un inconnu rencontré en route et qui l’entraînait à sa suite, captivant et mystérieux. Ils causaient peu, une entente instinctive leur permettant de se taire. Mais parfois c’étaient des mots graves, toute une émotion sincère qui jaillissait comme de l’eau impatiente et fougueuse.

Et les deux couples allaient toujours de même, se mêlant de moins en moins et s’abstenant de réfléchir à leur conduite bizarre. Peut-être cependant une gêne imperceptible commençait-elle à atténuer l’harmonie de leurs rapports quand ils se retrouvaient tous ensemble, gêne produite sans doute par le ménage Fauvières qui s’oubliait en discussions assez vives. En réalité Régine s’émancipait de plus en plus, lâchée à ses instincts, ivre de cette vie en plein air, comme si le soleil et le mouvement lui eussent tourné la tête. Elle regimbait à la moindre réprimande, et Pascal, plus aisément irritable, s’emportait.

Un jour, au sortir d’une ville, elle apparut le buste dans un maillot de laine blanche qui moulait sa jeune poitrine et obéissait au frémissement de la chair. Il fallut une scène pour qu’elle y renonçât.

Un autre jour, au détour d’une route, Madeleine et Fauvières, effarés, l’aperçurent à cheval sur les épaules de Guillaume. Derrière eux, deux gamins traînaient les bicyclettes qu’une chute malencontreuse, survenue au cours d’un match, avait endommagées et faussées. L’inconvenance de cette position mit Pascal hors de lui. Il la lui reprocha durement. Elle répondit :

— Flûte… je fais ce qui me plaît… toi, tu fais des discours ennuyeux… moi, je m’amuse à ma façon… n’est-ce pas, Guillaume, que l’on s’amuse bien ! ce qu’on est bons camarades maintenant !

Une charrette passait. Ils s’y installèrent avec leurs machines. Les deux autres s’assirent au pied d’une meule de foin.

Des nuages lourds pesaient sur les campagnes. Un temps d’orage crispait les nerfs. Pascal, très pâle, se contenait à peine. Madeleine lui prit les mains doucement :

— Pourquoi vous mettez-vous en colère, Pascal ? Que vous importent les petites inconséquences de Régine ?… surtout avec Guillaume…

Il se détendit :

— Je n’y comprends rien ! moi qui étais si patient autrefois, tout m’exaspère aujourd’hui.

— Vous n’êtes pas juste, Pascal, c’est une enfant, et il faut la traiter comme telle.

— Oui, c’est une enfant, et cela m’a toujours été facile d’user avec elle ainsi… pourquoi est-ce que je ne peux plus et que je n’ai plus d’indulgence ni de bonté pour elle ? Ah ! je vous l’ai dit, je ne suis plus le même, cette vie nouvelle me bouleverse, elle éveille en moi des choses endormies et en anéantit d’autres qui m’étaient précieuses, indispensables, et de ces dernières est mon affection pour Régine. Elle s’effondre avec mon passé. Je la regarde comme une étrangère, je la juge… je remarque ses défauts, et ils me paraissent démesurés, intolérables.

— Voyons, dit Madeleine, c’est une jolie petite nature honnête.

— Est-ce que je le sais ! je n’ai jamais pensé à cela… je m’aperçois tout à coup que je ne la connais pas et qu’elle est pour moi un problème insondable, un problème d’ailleurs qui ne m’intéresse nullement et que je n’essaie pas même de déchiffrer.

— Vous ne l’aimez donc plus ?

— Est-ce que je l’ai jamais aimée ? Je ne le sais pas, sa nature est si opposée à la mienne ! comment ai-je pu rester si longtemps sans m’en douter ! comme nous sommes loin l’un de l’autre !… Alors je suis malheureux parce qu’il me semble que je suis tout seul… et pourtant, je n’ai jamais été si heureux.

Il avait dit ces derniers mots avec un élan de tout son être. Elle prononça :

— Il faut que vous soyez heureux, Pascal… d’abord vous n’êtes pas seul, j’ai beaucoup d’affection pour vous.

— Oui, vous avez de l’affection pour moi, j’en suis sûr, et j’en ai pour vous, sincèrement. Avons-nous mis du temps à nous rapprocher et à deviner que nous pouvions nous entendre !

— Ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas d’avoir de l’affection pour vous, c’est de vous le dire comme cela en face, sans gêne presque.

Ils se regardèrent longuement. Puis Pascal détourna la tête et ils regardèrent autour d’eux, vers le ciel, vers l’horizon, vers les petites fleurs humbles qui riaient dans l’herbe environnante. Et le ciel leur parut un spectacle adorable et tragique avec ses nuages énormes et les abîmes d’un bleu délicat qui s’ouvraient entre eux. Et l’horizon aux grandes plaines calmes vêtues de blé, d’arbres et de prairies, les charma par sa grâce onduleuse et par sa simplicité. Et ils s’attendrirent devant les petites fleurs fragiles, les herbes frissonnantes, les feuilles et les insectes. Pour la première fois les choses du dehors les pénétraient autrement que par ces vagues impressions d’odeur et de couleur qui s’évanouissent aussitôt sans parvenir au fond de nous. Ce furent des caresses qu’ils reçurent, des caresses auxquelles ils répondaient en ardeur et en émotion.

Pascal murmura :

— Madeleine… Madeleine…

— Quoi, Pascal ? demanda-t-elle.

— Rien, balbutia-t-il… rien… je ne sais pas… je ne sais pas…