Villars diplomate - Mission en Bavière 1687-1689/01

Villars diplomate - Mission en Bavière 1687-1689
Revue des Deux Mondes3e période, tome 70 (p. 757-793).
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VILLARS
DIPLOMATE

« Le jeune Villars, fils d’Orondate, écrivait Mme de Sévigné à Bussy le 26 août 1688, est revenu d’Allemagne, où il a fort bien fait pour les négociations dont il s’est fort bien acquitté : il a eu l’agrément du roi pour la charge de commissaire-général de la cavalerie. » A l’octroi de cette grâce Louis XIV avait daigné ajouter la faveur des paroles suivantes : « Je vous savais brave homme, mais je ne vous savais pas si bon négociateur. » Malgré des débuts aussi remarqués, ce n’est pas comme diplomate que Villars a conquis la renommée : sa diplomatie ne valut jamais sa stratégie et, aux conférences de Rastadt, l’épée du vainqueur de Denain pesa d’un poids plus lourd dans la balance des événemens que la plume de l’ambassadeur. Il nous a semblé pourtant qu’il y avait quelque intérêt à rechercher dans la longue carrière de Villars ce qui appartient spécialement à l’histoire diplomatique et à étudier une grande figure militaire par un côté qui ne relève pas de la guerre. Des documens inédits[1], parvenus en grand nombre entre nos mains, nous ont révélé maint détail peu connu et nous permettront peut-être de donner à cette étude un certain intérêt de nouveauté.

C’est au retour de sa première mission en Bavière que Villars reçut les témoignages flatteurs que nous avons cités plus haut : mission tout officieuse et qu’il s’était pour ainsi dire donnée à lui-même. Son mandat officiel était des plus modestes : il consistait à porter à l’empereur Léopold une lettre de condoléance que Louis XIV avait écrite à son beau-frère à l’occasion de la mort de sa mère, l’impératrice Marie-Anne. En revenant de Vienne, Villars devait s’arrêter à Munich pour remettre à l’électeur Max-Emmanuel une lettre de sa sœur, la dauphine de France. Tout en s’acquittant de ce message de famille, il avait ordre d’entretenir l’électeur, de chercher à se rendre compte de ses intentions et de ses espérances. Louis XIV avait des vues sur la Bavière ; il voulait l’opposer à la maison d’Autriche, il désirait s’en faire une alliée pour les guerres de l’avenir ; il lui importait donc d’être exactement renseigné sur les dispositions de son jeune souverain ; le rapide voyage de Villars lui offrait une occasion favorable pour recueillir quelques informations et planter quelques jalons ; c’était tout ce qu’il espérait pour le moment de la diplomatie d’un jeune colonel de cavalerie : le savoir-faire de Villars fit sortir de ce programme limité une mission de deux ans et des négociations en règle.

Arrivé à Vienne à la fin de février 1687, Villars eut accompli en quelques jours les devoirs officiels qui l’y amenaient. Quand, cette première partie de son mandat terminée, il s’informa de l’électeur de Bavière, il apprit que Max-Emmanuel n’était pas à Munich et ne paraissait pas pressé d’y retourner. Il était allé passer le carnaval à Venise, en compagnie d’Eugène de Savoie. Pendant que « le petit abbé » se préparait à faire payer cher à Louis XIV ses dédains en visitant des soldats, des forts et des arsenaux, l’électeur courait les plaisirs faciles de la ville élégante, perdant au jeu la solde de ses troupes, oubliant ses devoirs de souverain dans un tourbillon de fêtes et de galanterie. De Venise il devait venir à Vienne, où l’attirait la belle comtesse de Kaunitz, qui avait pris sur lui une influence très favorable aux desseins de la cour impériale. Villars l’attendit, utilisant son séjour dans la capitale de l’empire en étudiant, lui aussi, les ressources militaires de l’armée qu’il était destiné à combattre et nouant, sans oublier ses plaisirs, des relations qui devaient servir un jour à ses missions diplomatiques.

Max-Emmanuel arriva le 16 mars. C’était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, que sa bravoure exceptionnelle avait entouré d’une brillante et précoce auréole : au siège de Vienne, aux assauts de Bude et de Gran, il s’était couvert de gloire ; son courage était déjà légendaire dans les deux armées ; les Turcs l’avaient surnommé le roi bleu, à cause d’un justaucorps bleu de ciel qu’il portait au feu et qu’on voyait toujours au plus fort de la mêlée. Mais ces rares qualités étaient accompagnées de défauts qui devaient en paralyser les effets. Impropre à tout travail sérieux, il était aussi indécis au conseil que prompt à l’action ; avide de gloire et dévoré d’ambitions généreuses, il avait la manie des grandes conceptions politiques et militaires, sans l’esprit de suite et l’application soutenue qui les font réussir ; par-dessus tout, il avait le goût des plaisirs et ne savait pas les sacrifier à ses devoirs. Deux idées fixes occupaient son esprit : il voulait commander de grandes armées et régner sur les Pays-Bas. Cette double ambition a pesé sur toute sa vie ; elle a inspiré l’héroïsme militaire qui l’a illustré et les fautes de conduite qui l’ont perdu. C’est en flattant ces deux passions que l’Autriche l’avait attiré à elle et qu’elle sut le garder pendant vingt ans, malgré l’éducation toute française qu’il avait reçue, malgré les traditions prudentes de son père et les intérêts évidens de sa maison. Son père, l’électeur Ferdinand-Marie, était un esprit sage, mesuré, prévoyant, qui avait réussi à maintenir sa neutralité, tout en s’assurant, du côté de la France, des subsides importans dans le présent et de secrets avantages pour l’avenir. Sa mère, Adélaïde de Savoie, était Française d’instinct; elle avait confié son éducation à un Français, le marquis de Beauvau, et l’avait entouré de compagnons venus de son pays natal. On parlait français ou italien dans l’intimité de Max-Emmanuel ; lui-même écrivait en français toute sa correspondance personnelle. Pour l’arracher à ces influences, l’Autriche n’eut besoin que de lui montrer des commandemens à exercer en Hongrie et à lui faire entrevoir la cession éventuelle des Pays-Bas dans le futur règlement de la succession d’Espagne ; une fois enrôlé dans le parti impérial, il y avait été bientôt fixé par la fraternité des champs de bataille, par la gloire acquise en commun, par toutes les satisfactions et les illusions de la vanité, par les secrètes influences de la galanterie, par le réveil de ses sentimens germaniques : l’en tirer n’était pas une tâche facile.

Villars avait l’ordre de la tenter.

Il se présenta chez l’électeur le lendemain de son retour et, dès l’abord, il lui plut : sa manière ouverte et cavalière, l’accent avec lequel il lui parla de la guerre et de la gloire frappèrent le soldat ; une intimité complète s’établit aussitôt entre eux, et Villars fit si bien qu’en moins de huit jours, admis chez Max-Emmanuel à toute heure, il recevait ses confidences galantes et avait été invité à l’accompagner à Munich, puis à la prochaine campagne de Hongrie.

Entre ces deux hommes, le prince et l’officier de fortune, il y avait plus d’un point de contact : tous deux avaient l’amour de la gloire et du bruit, la passion du combat et des plaisirs faciles, le désir d’arriver sans regarder de trop près au choix des moyens ; mais là s’arrêtait la ressemblance : chez Villars, l’enivrement de la charge ne faisait pas oublier les devoirs du commandement; la hâblerie gasconne et la hardiesse du langage couvraient souvent les desseins étudiés d’un esprit calculé; l’ivresse des plaisirs mondains n’obscurcissait pas la vue claire des intérêts et n’était rien à l’activité d’une volonté laborieuse et d’un corps infatigable. Villars eut bientôt compris les ambitions de Max-Emmanuel et appris que, si la comtesse de Kaunitz avait conservé son empire, elle avait perdu de ses attraits, et qu’une des filles d’honneur de l’impératrice, Mlle de Welen, la remplaçait dans les pensées de l’électeur; tout en s’apprêtant à tirer parti de ce changement d’inclination, il entra dans les vues ambitieuses de l’électeur et lui insinua discrètement que la France pouvait leur donner toute satisfaction; il crut s’apercevoir qu’il était écouté avec intérêt et s’empressa d’en informer le roi. Louis XIV se montra très satisfait des débuts du diplomate improvisé ; il l’autorisa à suivre Max-Emmanuel sans caractère officiel, « sous le seul prétexte du plaisir qu’il trouvait à faire sa cour à ce prince, » et lui recommanda de pénétrer de plus en plus dans sa confiance.

Villars était au comble de ses vœux ; il se hâta de se mettre en règle avec la cour d’Autriche, prit son audience de congé, reçut de l’empereur la tabatière traditionnelle[2] et partit pour Munich, où l’électeur l’avait précédé le 24 mars. Il y arriva le 16 avril.

Max-Emmanuel, nous l’avons déjà dit, s’ennuyait dans ses états : son éducation italienne et française l’avait mal préparé à se plaire dans un pays encore tout imprégné de rudesse germanique et à peine remis des épreuves de la guerre de trente ans. Munich n’était pas alors ce que l’ont faite plusieurs générations de souverains cultivés et artistes. C’était une ville de briques et de bois, dont les aspects pittoresques, intéressans pour nos esprits curieux, étaient sans charme pour les novateurs du XVIIe siècle, qu’attiraient les élégances de Versailles : peu de sculptures, peu ou point de ces hardiesses de pierre qui rachètent à Heidelberg les exagérations de la renaissance allemande ; la plupart des maisons étaient peintes, quelquefois avec un grand bonheur d’invention ; il y avait là de curieuses pages où les figures allégoriques, les attributs professionnels, les banderoles à inscriptions se groupaient dans des compositions vivantes et colorées, la vieille Allemagne y revivait avec sa poésie et sa grossièreté, ses légendes et sa foi ; mais c’était l’exception : bien souvent le pinceau n’avait servi qu’à dissimuler la pauvreté des matériaux, à figurer les lignes absentes d’une architecture artificielle. C’est dans ce système bâtard qu’avait été construite la résidence électorale, vaste palais dont les longues façades étaient décorées de fausses corniches, de fausses fenêtres, d’ornemens postiches peints en gris jaunâtre sur un mur nu. L’aspect extérieur en était misérable; Hans Reifenstül et Heinrich Schon, les architectes du grand Maximilien, ne manquaient pourtant pas de talent, mais la pierre était rare et l’argent, absorbé par la guerre, avait fait défaut; là où ils avaient pu concentrer des ressources suffisantes, ils avaient fait preuve d’invention et de goût ; les portes d’entrée, avec leurs figures de bronze et leurs lignes de marbre, ont du caractère et de la couleur, les fontaines monumentales qui animent les cours intérieures ont de la puissance et du mouvement, le « grottenhof, » avec ses portiques en rocaille et ses jolies statuettes de bronze, d’inspiration toute florentine, apparaît comme un petit coin de l’Italie égaré sur les bords de l’Isar. A l’intérieur du palais, il y avait aussi de belles salles peintes à fresque sous la direction de Pierre de Witt, une chapelle ravissante où des stucateurs inconnus avaient imité avec un rare bonheur l’effet décoratif des mosaïques de Florence. Mais ces arrangemens antiques ne plaisaient pas à Max-Emmanuel, qui rêvait déjà de les remplacer par les belles boiseries et les élégans trumeaux qu’il demanda plus tard à l’art français. En attendant, il résidait peu à Munich ; les voyages de Venise et de Vienne en hiver, les campagnes de Hongrie en été prenaient une grande partie de l’année; il passait le reste de son temps dans ses châteaux, près des forêts, où il aimait à courir le cerf et le sanglier, au bord des rivières, où il tirait le castor. C’étaient Landshut, Leonsberg près de Straubing, Keyserfeld, Nymphenbourg, où 800 prisonniers turcs creusaient un canal et préparaient les embellissemens de l’avenir ; enfin Schleissheim, sa résidence favorite, où il devait essayer plus tard de reproduire les magnificences de Versailles.

C’est à Leonseberg qu’il reçut Villars : il lui fit l’accueil le plus empressé, lui a donna une chambre, » faveur très exceptionnelle et très remarquée. L’envoyé autrichien, le comte de Thun, logeait dans un village, à un quart de lieue du château. On y chassa quelques jours, puis on se rendit à Schleissheim. Ce n’était alors qu’un pavillon bâti par l’électeur à l’entrée d’un bois, au milieu d’une plaine peu pittoresque. Ce pavillon subsiste toujours et a conservé sa disposition primitive : au centre, une grande salle autour de laquelle se groupent, en deux étages superposés, des chambres peu nombreuses et qui se commandent; la petite cour s’entassait dans ces appartemens incommodes et y menait joyeuse vie. Villars eut encore l’honneur d’une chambre séparée : c’était celle qu’occupait la comtesse de Kaunitz quand son mari représentait l’empereur à Munich. Il y eut la fièvre et l’électeur vint l’y voir. Il était l’objet des attentions de tous ; il apportait dans ce centre animé de nouveaux élémens d’entrain et de gaîté ; chacun fêtait ce jeune Français, d’humeur si gaillarde, qui menait la galanterie au pas de charge, savait par cœur les meilleurs passages de Racine et de Corneille, citait les couplets des opéras à la mode, assaisonnait les belles manières de Versailles d’un sel soldatesque et gaulois qui eût choqué Saint-Simon, mais qui réussissait en Bavière.

Pendant deux mois, ce ne furent que jeux, divertissemens, chasses; on croit encore assister à ces fêtes en visitant la grande salle du pavillon de Schleissheim : la décoration des murs, faite à cette même époque, en a fixé le souvenir; on y voit Max-Emmanuel forçant le cerf ou le sanglier, enfumant le renard, volant le héron, en compagnie de seigneurs et de dames en costume Louis XIV; on pourrait se croire à Versailles on à Marly si une certaine exagération dans les ajustemens et le luxe un peu suspect des parures féminines ne trahissaient la contrefaçon ; au milieu de ces gentilshommes en perruque et en bottes à chaudron, on cherche Villars, on est tenté de le reconnaître dans un cavalier au pourpoint bleu et qui seul porte la moustache, comme les portraits d’Orondate. Dans l’intervalle des chasses, écrivait Villars, « nous rangeons les tableaux, on joue au mail, beaucoup de musique le jour et, la nuit, des comédies italiennes... L’électeur fait de grands desseins de bâtimens ici, et il ne seroit pas impossible que ce goût-là ne lui vînt. »

Villars ne se trompait pas : Max-Emmanuel qui, tout en combattant Louis XIV, cherchait à l’imiter en tout, eut aussi le goût exagéré de la construction, et c’est à Schleissheim qu’il entreprit son œuvre principale. En 1701, il commença la construction d’un palais colossal, entouré de parterres aux eaux jaillissantes, et ne put l’achever. Demeure hors de proportion avec sa destinée, comme les ambitions de l’électeur étaient hors de proportion avec ses facultés, et qui resta inachevée comme l’édifice politique que son fondateur avait voulu élever.

Tout en prenant largement sa part de cette vie de plaisirs, Villars n’oubliait pas sa mission et, sans la laisser deviner, il en remplissait les devoirs. Les occasions d’aborder l’électeur ne lui manquaient pas : il ne les laissait pas échapper, et leurs conversations intimes, sans caractère officiel, eurent bientôt touché à toutes les secrètes ambitions du prince, à tous les points délicats de la politique générale. Villars exprimait le chagrin qu’éprouvait la dauphine de voir son frère sans liaisons avec la France. Max-Emmanuel expliquait ses relations avec l’Autriche par son goût pour la guerre : il veut commander de grandes armées ; c’est pour s’y préparer qu’il combat le Turc avec les Impériaux; il veut devenir digne des plus grands commandemens ailleurs même que dans l’empire, dit-il, d’un ton qui indique que sa suprême ambition serait de se trouver à la tête d’une armée française. Villars encourage ces espérances, il fait briller aux yeux du prince, avide de gloire et de plaisirs, non-seulement les perspectives militaires, mais les fêtes de Versailles; il exploite l’attraction fascinatrice qu’exerce ce nom, synonyme de toutes les séductions de la vie intellectuelle et de toutes les élégances de la vie mondaine. Non content d’agir sur l’esprit du prince, il se crée des intelligences dans son entourage, se liant avec ses familiers, entrant en relations avec ses fonctionnaires influons. Son entourage immédiat, « les Savoyards, » sont assez faciles à convaincre : ils avouent à Villars que « le séjour de Munich leur est insupportable et qu’ils s’ennuient parfois à la mort. » Ils voudraient voir Versailles, et ils s’accommoderaient d’une politique qui leur faciliterait le voyage de France. C’est le comte de Monastérol, que nous retrouverons plus tard à Paris comme envoyé de l’électeur, esprit éclairé et de bonne foi, mais que la passion du jeu devait perdre ; ce sont les frères Simeoni qui, eux aussi, auront des missions diplomatiques; Saint-Maurice, Sanfré, Ribera, Gabrielli, Santini, Locatelli, qui commandent des compagnies ou des régimens en attendant mieux. Quant aux fonctionnaires allemands, ils sont tous plus ou moins acquis à l’Autriche : ce sont les ministres Berkheim et Leydel, « tous deux, je crois, écrit Villars, pensionnaires de la cour de Vienne, » le directeur de la chancellerie de guerre Mayr, que ses fonctions apellent souvent en Autriche ; les secrétaires intimes du prince, Reichardt et Malknecht, le premier, que nous retrouverons chargé des missions secrètes et suspectes ; le second, esprit mordant et caractère douteux, qui gouvernera les Pays-Bas au nom de l’électeur, et administrera, plus tard, les finances bavaroises sans oublier les siennes. Le seul qui ait des sympathies françaises positives est le chancelier Gaspard Schmidt, esprit honnête et prudent, héritier des sages traditions du règne précédent. C’est lui qui, comme négociateur de Ferdinand-Marie, avait conclu et signé, avec Robert de Gravel, envoyé du roi de France, le traité secret de 1670, en vertu duquel des arrangemens étaient pris, non-seulement pour assurer le règlement équitable de la succession d’Espagne, mais pour poursuivre en commun l’élection de Louis XIV comme empereur, et celle de l’électeur de Bavière comme roi des Romains, Il était resté dans les mêmes sentimens et le montrait à Villars. Mais son influence avait beaucoup baissé : il avait, aux yeux de Max-Emmanuel, le tort de représenter l’administration paternelle ; de plus, il avait fait la faute, au début du nouveau règne, de se faire appuyer trop ouvertement par l’envoyé de France, M. de Lahaye, personnage maladroit, qui avait offusqué le jeune souverain « par les airs qu’il prenait avec lui » et en essayant de « lui faire peur. » Max-Emmanuel avait secoué la tutelle des conseillers de son père et donné sa confiance à Berkheim et à Leydel. En racontant ces détails à Villars, il ne niait pas avoir « eu quelques torts envers l’envoyé du roi, » et reconnaissait que « ses deux ministres, l’un surtout, étaient fort autrichiens, » mais il ajoutait « que s’il remarquait qu’ils ne le conseillassent pas fidèlement, il ferait d’eux comme des autres. »

Leydel, voyant la faveur dont Villars était l’objet, cherchait d’ailleurs à se rapprocher de lui, à lui persuader qu’il n’était pas aussi éloigné de l’alliance française qu’il le paraissait : le comte de Sanfré était l’intermédiaire de ces confidences : « C’est, écrivait Villars, le 14 mai, un des plus honnêtes gens qu’il y ait dans cette cour, des plus dans la confiance de l’électeur et qui est le plus propre à en faire bon usage ; il me donne tous les avis qu’il croit pouvoir m’être utiles ; M. de Leydel m’a fait assurer par lui qu’il était de mes amis, qu’il me priait de ne pas le confondre avec Berkheim, qu’il serait fâché qu’on le crût autrichien ; qu’il cherchait les intérêts de son maître et qu’où il pourrait les trouver, il conseillerait toujours à son maître de s’y attacher. »

L’importance politique venait à Villars avec la faveur et répondait au désir de paix qui régnait dans le public.


J’ai eu l’honneur de vous mander les premiers jours, écrivait-il au roi, que l’on ne me regardait pas comme un homme chargé d’aucune commission : je ne puis pas vous dire la même chose présentement. Les fréquentes conversations de M. l’électeur, l’envie qu’a presque toute la cour de revoir une bonne intelligence avec la France, leur font publier que ce n’est pas seulement de plaisirs et de galanterie que nous parlons ; aussi beaucoup de gens commencent à lever la tête, cherchent à me parler, à me donner des avis; je ne les détrompe point fort, car il me paraît nécessaire de ne leur point ôter une espérance qui les flatte... Pour toute la noblesse du pays, le peuple de Munich, tous ne parlent au monde que des temps heureux où l’alliance avec Votre Majesté faisait régner l’opulence et détestent fort ces derniers temps et les Autrichiens qui les ruinent ; ils commencent même à se plaindre assez hautement.


L’envoyé d’Autriche, le comte de Thun, commençait à s’effaroucher d’une intimité qui amenait de tels résultats. Il s’en plaignit à l’électeur qui reçut assez mal ses observations, se retrancha derrière le caractère tout privé de ses relations avec Villars et continua à le combler d’attentions. Il n’était question dans tout le pays que de la faveur de ce jeune étranger ; sa réputation s’étendait même au dehors; voici ce que nous trouvons dans une lettre que M. Verjus de Crécy, ambassadeur de France près de la diète germanique, écrivait à Villars de Ratisbonne, le 12 mai :


M. de Lantery[3] me fait un si grand éloge de vous, que j’ai cru devoir envoyer à notre cour un extrait de sa lettre, en y mandant en quel point de confiance et de considération il me revient de différens endroits que vous êtes auprès de M. l’électeur de Bavière. Je ne doute pas que le roi vous donne l’ordre de demeurer auprès de Son Altesse Électorale durant la campagne et après. C’est le plus joli poste et le plus de confiance qu’un Français puisse avoir en ce temps-ci à l’étranger... Vous aurez déjà su, monsieur, que le roi vous avait destiné pour celui de Vienne, mais que M. le marquis de Villars[4] a dit qu’il vous conseillerait de vous en excuser et qu’il vous en a excusé par avance. Pour aller à quelque chose de grand, l’emploi de Vienne ne me paraît en rien comparable à celui auprès de M. l’électeur de Bavière.

Le roi, frappé des qualités diplomatiques dont Villars semblait donner la preuve, avait pensé à lui pour remplacer à Vienne, comme envoyé extraordinaire, le comte de La Vauguyon rappelé en France : il l’avait fait sonder par Croissy; mais Villars était de l’avis de M. Verjus. « Je mets une grande différence entre ces deux postes, avait-il répondu à Croissy ; celui-ci me paraît très agréable par l’espérance d’y pouvoir utilement servir Sa Majesté et, pour l’autre, il y a mille raisons qui m’obligeraient à vous supplier très humblement de vouloir bien ne me le point destiner. »

Parmi ces raisons, une des plus sérieuses était qu’une situation officielle à Vienne entraînait l’obligation de renoncer à la campagne de Hongrie : or Villars comptait bien guerroyer contre le Turc et attendait avec impatience l’autorisation qu’il avait sollicitée du roi. Louis XIV n’avait garde de la refuser : il ne voulait pas laisser échapper l’occasion qui s’offrait de rester en communication avec l’électeur et d’être exactement renseigné sur les chances d’une guerre qui occupait les forces de l’Autriche. Il permit donc à Villars de suivre Max-Emmanuel et lui assigna un traitement: mais il insista de nouveau pour qu’il ne prît aucun caractère officiel et ne laissât rien transpirer de sa mission. Croissy joignit aux ordres du roi les instructions les plus prudentes : Villars devait prendre pour prétexte de sa présence à l’état-major de l’électeur, « l’attachement particulier que lui donnaient pour sa personne les bons traitemens qu’il en avait reçus. »

On partit le 1er juin. Le départ fut magnifique. Cent cinquante chalands avaient été réunis à Alten-OEtting sur l’Inn. L’électeur s’y embarqua avec sa suite et un brillant équipage, après avoir fait ses dévotions à la célèbre chapelle qui domine la rivière. En quatre jours de navigation on fut à Vienne. Les hostilités étaient déjà commencées ; le duc de Lorraine avait rassemblé ses forces sur la Drave, avec l’intention de marcher sur Eszek. Max-Emmanuel s’empressa de le rejoindre. Nous n’avons pas l’intention de le suivre pas à pas pendant cette campagne assez peu fertile en résultats. Elle se passa surtout en escarmouches : la bravoure de Max-Emmanuel trouvait à s’y déployer. Villars, associé d’tous ces combats, les a décrits dans ses lettres. Dans ces actions de détail, où spahis d’un côté, hussards et cravattes de l’autre, se rencontraient dans des passes rapides, l’avantage restait souvent à la cavalerie turque, habile à se disperser devant l’attaque, à se reformer pour une charge subite, à déconcerter les mouvemens méthodiques de ses adversaires par l’imprévu et la vigueur de ses coups, par la force et l’adresse individuelle de ses cavaliers.


On dirait que ce sont deux mille officiers choisis qui n’ont tous qu’un même esprit : si l’on plie devant eux, en un moment ils se trouvent douze ou quinze cents à pousser fort vigoureusement ; dès que vous les arrêtez avec des corps de troupes, tout se sépare et vous ne voyez pas un homme ensemble; et à la fin il se trouve qu’ils prennent et tuent beaucoup de gens, et qu’on ne leur prend personne en vie : on en tue quelques-uns. (Villars à Croissy, 8 août.)


Une seule grande bataille se livra, le 12 août, entre Mohacz et le mont Hersans, et ce fut une grande victoire pour l’armée austro-bavaroise. Là aussi la cavalerie turque faillit compromettre le succès : dès le début de la journée, tandis que les longues lignes des Impériaux défilaient au pied de la montagne, un corps de cinq à six mille chevaux, exécutant un grand mouvement tournant, vint se jeter sur les derrières de l’armée avec l’intention de la couper des hauteurs et de la prendre à revers. Si ce mouvement, contraire à toutes les règles en vigueur, eût réussi, la défaite était certaine. Ce fut Villars qui s’en aperçut le premier ; l’électeur l’avait envoyé sur les pentes du mont Hersans pour reconnaître de plus haut le terrain ; il vit les Turcs dessiner leur mouvement et courut en rendre compte. Le général Piccolomini, qui commandait la seconde ligne de cavalerie, eut le temps de former sa brigade en potence et de montrer ainsi aux spahis un front de cuirasses alignées et de mousquets exercés. Devant cette ligne peu profonde, mais imposante, la masse ennemie n’osa pousser à fond et s’arrêta : le prince de Bade prit alors l’offensive et rejeta cette cavalerie sur les janissaires; l’armée s’ébranla à son tour, et par une marche de front sur toute la ligne, balaya tout devant elle : le camp retranché des Turcs fut enlevé par la cavalerie ; le carnage fut effroyable, le butin immense et de grand prix. L’électeur fut légèrement blessé ; il mena constamment la charge de ses escadrons ; Villars eut son buffle coupé de deux coups de sabre ; Créqui, fils du maréchal, du Héron, du Marton et les autres volontaires français se firent également remarquer et soutinrent brillamment la réputation de leur pays.

Villars fut très frappé de la charge manquée des Turcs : « Ces mouvemens ne se pratiquent pas dans nos guerres, écrit-il dans ses Mémoires (p. 75) ; on n’est pas accoutumé à avoir 8 ou 10,000 chevaux partis ensemble comme des fourrageurs et prendre le derrière de l’armée, mouvement qui, exécuté vivement et avec vigueur, pouvait parfaitement réussir. » Est-ce souvenir de cette charge, ou intuition de son propre génie, mais Villars, appelé plus tard à commander des corps de cavalerie, eut, sur leur rôle, sur leur action à grande distance, des idées très personnelles et très neuves ; sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, il devina les manœuvres de l’avenir.

Après la bataille de Mohacz, au gain de laquelle il avait beaucoup contribué, l’électeur voulut avoir un commandement séparé et demanda à aller faire le siège d’Erla. Le duc de Lorraine s’opposa à ce projet, que Villars lui-même trouvait peu raisonnable, pensant avec raison qu’il fallait profiter du désarroi de l’ennemi pour pousser ses avantages, prendre Eszek, entrer en Transylvanie, et menacer Bel- grade, le principal point d’appui de la force ottomane. Le prince de Bade, qui souffrait autant que l’électeur de l’obligation de servir sous le duc de Lorraine, joignit ses réclamations aux siennes : le résultat de ces dissentimens fut que ces deux princes quittèrent l’armée. L’électeur reprit le chemin de Vienne, et Villars le suivit, non sans trouver qu’il était bien pressé d’aller « jouir de sa gloire au milieu des plaisirs, et plus touché du désir de faire parler de lui que soigneux d’acquérir un savoir bien profond dans la guerre. »

L’électeur, comme on peut le penser, fut très fêté à Vienne : Villars ne le fut pas moins ; les satisfactions d’amour-propre, dont ils étaient très friands l’un et l’autre, leur furent prodiguées. Villars fut félicité par l’empereur en personne, et le chancelier Strattmann, dans un grand banquet, lui fit un compliment public sur sa bravoure et sur les services qu’il avait rendus à l’armée impériale. La comtesse de Kaunitz essaya de reprendre son empire sur l’électeur et y réussit en partie, grâce au soin qu’elle prit de fermer les yeux sur ses infidélités ; elle tenait moins à sa tendresse qu’à sa soumission et voulait moins régner sur son cœur que diriger sa politique : ainsi elle laissa l’électeur se rapprocher de Mlle de Welen et déjouer, pour. la voir, la surveillance de l’impératrice, « qui n’entendait pas raillerie sur ce chapitre. » Au lieu d’en faire une rivale, elle s’en fit une auxiliaire pour le plus grand intérêt de l’Autriche. Elle aurait voulu que son mari fût envoyé à Munich, afin d’y retourner avec lui et d’y exercer plus librement son empire; Villars redoutait beaucoup le voisinage de la belle comtesse et s’appliqua à contrecarrer ses projets en raillant l’électeur de sa dépendance. Max-Emmanuel, qui ne tenait pas à la tutelle politique du mari, y échappa en le faisant nommer conseiller d’état et chevalier de la Toison d’or. Kaunitz resta à Vienne ; sa femme « fut quelques jours dans une tristesse mortelle, » mais dut se résigner à n’agir que de loin. Après cette première preuve d’indépendance, l’électeur en donna une seconde en refusant de renouveler le traité qu’il avait fait pour cinq ans, en 1683, avec la cour d’Autriche, et qui était près d’expirer : il ne consentit à se lier que pour la campagne suivante contre les Turcs. Villars enregistrait avec satisfaction ces symptômes d’un changement prochain dans les sentimens de l’électeur et s’en attribuait naturellement le mérite ; mais il ne lui fit aucune ouverture formelle pendant son séjour à Vienne, et craignant, avec raison, qu’il ne répétât ses discours à la comtesse de Kaunitz, il attendit, pour entrer en matière, que l’électeur fût de retour à Munich; ils y rentrèrent ensemble le 25 octobre.

Alors commença une négociation, ou plutôt une lutte de six mois, dont il est intéressant de suivre les péripéties dans les nombreuses correspondances qui nous sont restées des principaux acteurs. Ce sont, d’un côté, Louis XIV et ses ministres, Louvois et Croissy, qui poursuivent un double but: compléter le système de défense du Rhin et préparer le règlement de la succession d’Espagne, dont ils ont pressenti les difficultés. Pour le premier objet, non-seulement il faut réunir à la France, sur la rive gauche du Rhin, le plus de territoires possibles, mais il faut lui assurer, dans les états riverains dont l’annexion est impossible, une influence prépondérante ; il faut avoir à Cologne un électeur dévoué à ses intérêts, comme le cardinal de Fürstenberg; il faut mettre la main dans les affaires du Palatinat à l’occasion de l’héritage de Madame. Pour le second objet, le concours militaire de la Bavière est indispensable. Villars doit seconder ces combinaisons en amenant Max-Emmanuel à renoncer pour son frère Clément à l’électorat] de Cologne et à se fier avec la France par un traité positif. De l’autre côté, l’empereur cherche à retenir son gendre dans son alliance, et c’est Kaunitz qui agit en son nom.

De part et d’autre, on fait assaut d’efforts, de promesses, d’intrigues : tout est mis en œuvre, la séduction, la menace, l’argent, la galanterie ; ce dernier moyen, auprès d’un prince léger et sensuel, semblait le plus efficace; Villars, comme tous les diplomates improvisés, s’en exagérait la valeur. Max-Emmanuel était aussi un ambitieux, et cette passion le tenait d’aussi près que l’autre : pour le moment, il avait l’ambition de commander seul l’armée impériale en Hongrie, et il ramenait tout à la satisfaction de ce désir. Indécis sur tout le reste, hésitant entre les sollicitations et les promesses, il poursuit ce but restreint avec ténacité, se servant tour à tour des avantages offerts des deux parts, sans se demander si l’avenir, dont il croyait se réserver les chances, ne serait pas à jamais compromis par les satisfactions du présent.

Dans cette compétition de chaque jour, tout était occasion de lutte : un voyage de Vienne ou de Venise, le mariage de la sœur de l’électeur, jusqu’à une fête à Schleissheim ou à Landshut. Au début, l’avantage parut être du côté, de Villars et de la France. Le cardinal de Fürstenberg fut élu coadjuteur de l’électeur de Cologne, ce qui semblait impliquer qu’il lui succéderait ; Max-Emmanuel refusa pour la princesse Yolande-Béatrice la main du fils aîné de l’empereur et accepta celle du prince de Toscane, le protégé de Louis XIV ; de plus, l’électeur écoutait avec complaisance les propositions de Villars et traitait l’envoyé officieux du roi avec une déférence qui causait à Vienne de vives inquiétudes. Encouragé par ces premiers succès et par ces marques de confiance, Louis XIV se décida à faire à l’électeur des offres officielles et, dans des mémoires très étudiés, il lui fit l’exposé de tous ses projets : il convient de résumer ici ces documens importans.

Le roi commence par l’exposé de la politique autrichienne telle qu’elle résulte pour lui de toutes les informations qu’il a reçues. Il considère que l’intention de l’empereur est de faire élire son fils, l’archiduc Joseph, roi des Romains, et d’obtenir de tous les états de l’empire un armement général : son but est d’arriver à rendre la couronne impériale héréditaire dans sa maison, comme l’est déjà la couronne de Bohême et comme le sera bientôt celle de Hongrie, et cela au mépris des lois et constitutions de l’empire. Il cherchera ensuite à assurer à son second fils la succession de la monarchie espagnole, sauf à promettre d’en détacher quelques parcelles pour désintéresser l’électeur de Bavière.

Tous les princes allemands sont menacés dans leur indépendance et leur avenir par ces prétentions ; mais celui qui a le plus d’intérêt à en empêcher la réalisation, par l’étendue et la situation de ses états, est l’électeur de Bavière. L’Autriche poursuit la destruction de sa maison : la France, au contraire, a tout intérêt à son agrandissement. Le roi espère que l’électeur, se détachant de l’Autriche, répondra par des engagemens réels aux bons sentimens qu’il a pour lui.


Sa Majesté veut bien que le sieur de Villars lui confie... qu’elle estime qu’il n’y a rien de plus convenable au maintien de la tranquillité publique, et principalement à la conservation des droits et prérogatives des électeurs, que d’empêcher premièrement l’élection de l’archiduc pour roi des Romains, et, dans la suite du temps, d’élire à cette même dignité un des électeurs qui puisse gouverner l’empire selon ses loix et constitutions et laisser à la maison d’Autriche le soin d’étendre ses frontières aux dépens d’un ennemi aussi faible et aussi abattu que le Turc l’est à présent.

Sur ce fondement, Sa Majesté, portée d’inclination pour l’électeur de Bavière, veut bien appuyer de tout son pouvoir l’élection de ce prince à la dignité de roi des Romains, lorsqu’il jugera lui-même la conjoncture favorable, et que, de son coté, il voudra prendre avec Sa Majesté les mesures nécessaires pour s’élever à ce rang; et il n’en sera pas plus tôt convenu avec Sa Majesté qu’elle employera efficacement ses offices tant auprès des trois électeurs ecclésiastiques que de l’électeur de Brandebourg, pour les disposer à concourir à son élection.

En second lieu, si, outre ce grand engagement dans lequel Sa Majesté veut bien entrer pour l’agrandissement dudit électeur et de sa maison, il témoigne encore souhaiter de pouvoir rentrer, lorsqu’il sera parvenu à l’empire, dans tous les droits que les électeurs de Bavière ont anciennement exercés sur les villes de Ratisbonne, Nuremberg et Augsbourg, et généralement dans tout ce qui lui peut et doit appartenir entre l’Inn et le Danube; et qu’il demande pour cet effet l’assistance de Sa Majesté, elle permet au dit sieur de Villars de promettre en son nom qu’elle l’appuiera dans cette juste prétention, et que, s’il en est troublé par voie de fait, elle lui donnera tout le secours dont on conviendra avec lui.

En troisième lieu, si le dit électeur, voulant entrer dans une étroite liaison avec Sa Majesté et agir tant par ses suffrages dans les diètes que par la jonction de ses troupes à celles de Sa Majesté envers et contre tous ceux qui la voudroient troubler dans la juste possession où elle est en conséquence du traité de trêve, et obliger aussi Sa Majesté de le secourir envers et contre tous ceux qui l’attaqueront dans ses droits et possessions et même s’opposeroient aux prétentions que Sa Majesté aura estimé justes et promis d’appuyer, désiroit encore que Sa Majesté s’obligeât de lui payer des subsides: le dit sieur de Villars saura bien précisément les intentions du dit électeur, jusqu’où il prétend porter ses engagemens envers Sa Majesté, ce qu’il en demande réciproquement, se chargera d’en rendre compte à Sa Majesté et d’attendre de nouveaux ordres.

Finalement, comme la maison d’Autriche veut amuser le dit électeur par de vaines espérances d’un partage de la succession d’Espagne dont elle se garderoit bien de lui donner la moindre partie si le cas échéoit. Sa Majesté, au contraire, veut bien, pour lui donner de plus solides marques de son amitié, lui promettre que si le roi d’Espagne venoit à mourir sans enfans et que ledit électeur veuille s’obliger dès à présent, en ce cas, de joindre ses armes à celles de Sa Majesté contre ceux qui voudroient disputer à monseigneur le dauphin la succession qui lui doit appartenir à l’exclusion de tout autre, elle et mon dit seigneur renonceront en faveur dudit Électeur de Bavière aux royaumes de Naples et de Sicile, et Sa Majesté luy donnera tout le secours dont il aura besoin jusqu’à ce qu’il soit en paisible possession des dits royaumes.


Max-Emmanuel reçut avec satisfaction des communications qui l’associaient de si près à la politique du grand roi[5] ; il garda néanmoins une certaine réserve et chercha, par des objections de détail, à engager Louis XIV plus avant : il montra les dangers immédiats auxquels l’exposait une rupture avec l’empereur et l’empire, rupture inévitable s’il briguait la dignité de roi des Romains et réclamait les villes d’Augsbourg, de Nuremberg et de Ratisbonne ; il demanda à connaître la nature et la valeur des mesures militaires que le roi prendrait pour le défendre, et ne dissimula pas qu’il préférerait une combinaison qui lui procurerait les mêmes avantages sans l’exposer aux mêmes périls. Un jour, il dit naïvement à Villars : « Si la maison d’Autriche me mettait dès à présent de certains états dans les mains et qu’on voulût par là m’engager seulement à ne pas traverser personnellement l’élection du roi des Romains, le roi n’aurait-il pas assez de voix parmi les électeurs pour la faire tomber sur moi, sans que je panisse agir? Alors, sans manquer aux paroles que les Autrichiens m’obligeraient sans doute de donner, je pourrais être roi des Romains et me trouverais en même temps en possession de leurs pays. « Il alla même plus loin; et, pour donner plus de valeur à cette insinuation, il laissa entendre que ces territoires, et bien d’autres, lui étaient offerts par l’Autriche ; pressé par Villars, l’électeur refusa de s’expliquer catégoriquement, à cause du « secret qu’il devait à l’empereur comme au roi, » mais il en dit assez pour que Villars pût croire qu’on lui avait promis les Pays-Bas espagnols ou le royaume de Naples. Cette promesse était imaginaire, et Max-Emmanuel la supposait pour stimuler la France; nous n’en avons trouvé la trace ni dans les Archives de Vienne ni dans celles de Munich[6]. Le roi reçut avec hauteur ces insinuations.


L’espérance qu’on donne à l’Électeur de quelque part à la succession d’Espagne, écrit-il à Villars, n’est qu’un amusement,.. une chimère pour fasciner ses yeux... Il peut bien juger que ce serait une forte entreprise pour un Duc de Bavière et pour qui que ce puisse être, de vouloir ôter à mon fils ce qui lui doit appartenir légitimement... Pour peu qu’il soit informé de l’état présent de ce qui reste aux Espagnols dans les Pays-Bas, il jugera facilement qu’on ne lui en offre le gouvernement souverain que parce qu’il est impossible à la couronne d’Espagne de le pouvoir conserver dans la première guerre qu’elle aura avec moi, et que la perte en étant infaillible, soit sous un gouvernement espagnol, soit sous celui d’un prince étranger, elle aime mieux en rejeter le blâme sur lui et me mettre dans une nécessité absolue d’employer mes principales forces tant pour empêcher son passage dans les Flandres que pour attaquer ses propres états,.. qu’il risquera de perdre pour courir après l’ombre d’une souveraineté qu’elle ne peut plus défendre et dont tant de puissances unies contre moi ne pouvaient plus empêcher la perte entière, si je n’eusse voulu mettre des bornes à mes conquêtes par la paix de Nimègue. Enfin, il fera tout ce qui peut plaire à l’Empereur, mais il ne peut pas espérer que toutes les forces de la maison d’Autriche et de ses alliés soient capables de le rendre paisible possesseur de ce qui reste encore à l’Espagne dans les Pays-Bas... Il ne doit pas mieux espérer aussi des offres que lui peut faire la cour de Vienne d’une cession du royaume de Naples et de Sicile en cas de mort du Roi catholique; car, outre qu’elle n’y aurait aucun droit, il sait bien que l’Empereur ne peut pas avoir d’armée navale et que les miennes seront toujours en état de maintenir le droit de mon fils et de donner la loi dans toute la mer Méditerranée. Ainsi, il n’y a que moi qui puisse mettre dans une possession légitime et paisible de tous ces royaumes, si le roi d’Espagne venait à manquer. Devant ce fier langage, l’électeur ne jugea pas utile de continuer la discussion ; mais, pour donner une conclusion pratique à ces premiers pourparlers, il réclama le paiement des subsides arriérés dus à son père en vertu du traité de 1671. Cette réclamation éveilla les soupçons du roi, qui fit répondre par Villars que cette question serait examinée lorsqu’on discuterait les clauses du traité qu’il proposait à l’électeur de signer avec lui.

Fixé désormais sur l’étendue des avantages qu’il pouvait espérer de la France, Max-Emmanuel se retourna du côté de l’Autriche pour négocier avec elle les conditions de la prochaine campagne de Hongrie. Il envoya successivement à Vienne Mayr et Leydel, chargés de réclamer le paiement de 400,000 florins de subsides arriérés, d’obtenir, pour l’année courante, une somme non moins forte et un commandement en chef, enfin, de régler à son avantage les questions relatives aux quartiers et aux subsistances de ses troupes. Leydel, qui avait été mis au courant des propositions françaises et qui, selon toute apparence, avait inspiré la réponse de l’électeur au roi, ne manqua pas de se servir de ces offres pour peser sur la cour de Vienne ; il obtint facilement ce qu’il demandait et revint le 13 mai 1688 à Munich avec un traité qui assurait à l’électeur un subside de 350,000 florins et un commandement séparé ; mais entre temps, des intrigues s’étaient nouées, qui avaient encore compliqué la situation et ajouté aux indécisions de l’électeur. Mlle de Welen, restée à Vienne après le passage de Max-Emmanuel, s’y trouvait dans une situation compromettante pour son honneur et dont il fallait la tirer au plus vite. L’impératrice était dans une grande fureur : Kaunitz, au contraire, se félicitait d’un incident dont il espérait se servir pour attirer l’électeur à Vienne. Max-Emmanuel, accueillant avec émotion des espérances de paternité que les voies légitimes lui avaient jusqu’alors refusées, voulait faire venir la demoiselle à Munich et lui avait secrètement fait préparer un appartement au palais. A Vienne, on voulait la marier avec un Autrichien qui couvrirait sa faute et sauverait les apparences. La lutte s’était établie sur ce terrain. Elle avait été traversée par la légèreté de l’électeur, qui, subitement, s’était épris d’une demoiselle de sa cour, Mlle de Sinzendorf. Villars, croyant trouver en elle une auxiliaire, était entré dans son intimité : il s’était servi de son influence pour empêcher le voyage de l’électeur à Vienne ; mais, du même coup, il avait empêché celui de Venise, dont il espérait une heureuse diversion et des économies. Les fêtes dont Mlle de Sinzendorf était l’occasion étaient ruineuses : ce n’étaient que bals, comédies, déplacemens fastueux à Landshut ou à Schleissheim, courses et chasses en traîneaux, folles prodigalités qui épuisaient les ressources destinées à la guerre et détournaient l’attention du cas pressant de Mlle de Welen. Nous voyons alors surgir un nouveau personnage, une certaine comtesse de Paar, qui se mêle activement à l’intrigue : son mobile est différent ; elle déteste le ménage Kaunitz et le comte Strattmann, qui partage avec Kaunitz la faveur de l’empereur ; elle est liée d’intérêts avec les ministres, qui, dans le sein même du conseil aulique, sont les rivaux de ces deux hommes d’état[7]. De plus, elle est ruinée, obligée de se créer des ressources pour soutenir son train de dépense, livrée aux inspirations mauvaises d’une situation embarrassée. Elle arrive à Munich, où elle est sûre d’être bien reçue : l’électeur a pour elle une déférence qui date sans doute de ses jeunes années; il écoute volontiers ses conseils. Elle propose ses bons offices pour marier Mlle de Welen et l’amener à Munich ; elle s’abouche avec Fürstenberg et avec Villars. Celui-ci propose au roi de l’acheter : le roi, tout en avouant « qu’il n’est pas persuadé qu’elle veuille et puisse lui rendre de grands services, » autorise Villars à lui offrir « une gratification de 4,000 livres par an payables par quartier tant qu’elle donnera de bons avis. » La dame croit plus habile de décliner cette offre comme « n’ayant encore pu rendre aucun service qui méritât rien » et de dire que « quand le roi aurait trouvé qu’elle avait fait son devoir, elle ne refuserait pas un présent. » En attendant, pour commencer à se créer des titres au « présent » du roi, elle agissait sur l’esprit mobile de l’électeur et, tout en négociant avec lui et pour lui la délicate affaire du prétendu mariage, elle l’indisposait contre Kaunitz.

Quand Leydel revint de Vienne avec le traité arraché à Kaunitz, Max-Emmanuel refusa de le ratifier, sous prétexte que la question des quartiers d’hiver et de la subsistance de ses troupes n’avait pas été réglée conformément à ses instructions.

Quelques jours à peine après ce refus, arrivèrent à Munich les envoyés du grand-duc de Toscane chargés de négocier et de conclure le contrat du mariage convenu entre la princesse Yolande et le fils du grand-duc. C’étaient l’auditeur Finetti et un capucin, le révérend père Benfati, homme avisé et actif, qui avait la haute main dans l’affaire. Les commissaires bavarois chargés de traiter avec eux étaient acquis à l’Autriche et soulevèrent des difficultés de détail ou des questions de forme qui faillirent tout faire échouer. Ce fut Villars qui brusqua la solution : sa qualité d’hôte de l’électeur, sans caractère officiel et sans responsabilité apparente, lui donnait des facilités exceptionnelles; il pouvait tout faire et tout dire aussi longtemps qu’il conserverait la faveur du prince et serait admis dans son intimité ; faveur et intimité étaient alors complètes, car il entrait chez lui à toute heure, même quand il était au lit, à la grande fureur du comte de Thun, l’envoyé autrichien, soumis aux formalités de l’étiquette. Grâce à cette grande liberté, Villars put déjouer les intrigues de négociateurs peu scrupuleux; à chaque nouvelle difficulté soulevée par eux, il allait trouver l’électeur, faisait écrire ou écrivait au grand-duc, servait d’intermédiaire entre les deux souverains et obtenait directement d’eux des solutions qu’ils imposaient à leurs mandataires. Grâce à cette intervention officieuse et active, toutes les objections furent successivement écartées et tous les articles du contrat furent arrêtés et signés dans les premiers jours de mai. Le grand-duc reconnut que le mérite de cette négociation revenait surtout à Villars et lui écrivit pour le remercier.

On fut très irrité, à Vienne, de ce résultat, et encore plus étonné peut-être : refuser le roi de Hongrie, le futur roi des Romains, le premier parti de l’Europe, pour épouser un prince de Toscane, était un acte inexplicable qui dénotait chez l’électeur une grande perturbation dans les idées ou une soumission inattendue à l’influence de la France ; cette surprise se changea en inquiétude lorsqu’on vit la tournure que prenait la négociation relative à la campagne de Hongrie. Nous avons déjà dit que l’électeur avait refusé de ratifier le traité conclu par Leydel le 13 mars ; les prétextes allégués étaient sans importance réelle; les vraies raisons, qui apparurent plus tard, étaient beaucoup plus sérieuses : il devenait évident que le commandement séparé ne suffisait plus à l’ambition de l’électeur; il voulait commander en chef, et surtout ne pas être sous les ordres du duc de Lorraine. Enfin, le 12 mai, il adressa à Kaunitz, de sa propre main et de sa prodigieuse orthographe, une lettre dont Villars obtint et envoya au roi la copie, et qui est explicite : il y rappelait que, l’année précédente, son commandement séparé n’avait duré que vingt-quatre heures; à la seconde étape, son corps était réuni à celui de M. de Lorraine, qui prenait le commandement supérieur ; il ne voulait pas s’exposer au même fait ni donner une sixième fois le spectacle d’un électeur subordonné à un général lieutenant de l’empereur. Il voulait opérer seul et être immédiatement informé des plans de campagne projetés; son concours était à ce prix : il envoyait Mayr à Vienne pour recevoir et lui rapporter les éclaircissemens catégoriques qu’il demandait[8],

Cette lettre causa un grand émoi, moins par ce qu’elle exigeait que par ce qu’elle sous-entendait. Deux jours après l’avoir reçue, Kaunitz prenait la poste et se rendait à Munich en toute hâte : nous croyons devoir donner la traduction de la première lettre qu’il écrivit à Strattmann ; elle peint mieux que tout récit la situation qu’il trouva à la cour électorale, et le rôle que chacun y jouait :


Munich, 22 mai 1688.

Votre Excellence sait que j’ai quitté Vienne dimanche soir. Le lendemain matin, entre Melcket Kemelbach, j’ai été dépassé par le domestique de M. Mayr, qui est arrivé per posta[9] ici avant moi ; le même jour, j’ai croisé deux estaffettes venant d’ici : le 18, j’ai rencontré un courrier de l’Électeur qui s’est caché de moi; je l’ai fait venir et lui ai demandé où il allait : « Pas au-delà de Lintz, » me répondit-il. Mais, en continuant ma route, j’ai su qu’à chaque relai il avait dit qu’il se rendait à Vienne pour y annoncer l’ajournement du départ de l’électeur pour l’armée. Un autre courrier venant de Vienne m’a rejoint près de la ville où je suis arrivé le 19 à cinq heures et demie du soir, La cour se trouvait à Schleissheim pour une fête en gala à l’occasion du jour de naissance de la princesse Violante. Je m’y suis rendu aussitôt et suis arrivé au château avant le souper; j’ai encore eu le temps de remettre à Leurs Altesses Électorales les lettres de Sa Majesté. L’électeur daigna m’embrasser amicalement et me dit : « Quelles nouvelles? — Ego : D’aussi bonnes que Votre Altesse Électorale pourrait souhaiter. — Ille ; Qu’y a-t-il de décidé pour la campagne et le commandement? » — Je résumai en quelques mots l’intention et la résolution de Sa Majesté l’empereur, — Ille : « Aura-t-on assez de troupes pour partager l’armée en deux, en cas que l’on n’attaque pas Belgrade ?» — Ego : « On partagera tout ce qu’on aura. » — Ille : « Le duc (de Lorraine) voudra-t-il rester sur la Save avec aussi peu de monde ?» — Ego : « Votre Altesse Électorale n’a pas à s’inquiéter de cela, puisqu’on lui laissera le choix de l’armée qu’elle voudra commander. » — Ille: « Je pourrais bien ne pas y trouver mon compte. » — Ego : « L’empereur serait heureux de contenter Votre Altesse Électorale et de faire tout ce que la raison de guerre exigera. » J’ajoutai : « Mayr reviendra bientôt, » — Ille : « Je n’ai rien à apprendre de lui que vous ne m’ayez dit, » — Il ajouta : « Nous en reparlerons plus tard, » et l’on se mit à table. Il y avait plus de soixante personnes, dames et cavalieri. Je fus assis à la droite de la comtesse de Paar, qui avait à sa gauche le prince Egon de Fürstenberg, Après quelques propos indifférens, elle me dit que je devrais faire en sorte que l’Électeur ne fît pas la prochaine campagne. — Ego : « Je n’ai pas la présomption de le faire aller ou rester, mais je dois suivre les instructions de l’Empereur. » — Ille : «La cour impériale ne tient pas à ce qu’il y aille et vous pouvez l’empêcher. » — Ego: « J’ai été nommé Commissarius pour cette campagne; il m’est donc impossible de négocier dans un sens opposé. » — Ille : « L’horoscope de l’Électeur prédit des malheurs, et on aurait été satisfait, du côté de l’empereur, qu’il n’allât point à la guerre. » — Ego : « Je n’ai jamais entendu rien de semblable et je sais Son Altesse Électorale trop généreux pour croire à des superstitions astrologiques. » — Ille : « Cela est pourtant, et il n’aura tenu qu’à vous d’empêcher un malheur, s’il arrive par la suite. » — Ego: « Un serviteur ne peut jamais faillir lorsqu’il suit exactement les ordres qu’il a reçus : Dieu, qui a protégé Son Altesse Électorale pendant cinq campagnes, le protégera encore; il faut avoir confiance en sa toute-puissance. » — Elle n’ouvrit plus la bouche. Après le dîner, j’ai communiqué à l’Électeur la jolie proposition que la comtesse de Paar m’avait faite. Ille : « Il est certain qu’elle ne me verrait pas partir avec plaisir. » — Ego : « Le plus piquant est l’argument tiré de l’horoscope. » — « Ce sont des plaisanteries, » dit-il en souriant et s’en alla. L’Électeur a paru soucieux tout le temps du dîner : à ceux qui lui demandaient pourquoi, il répondait qu’il était enrhumé. On a dansé jusqu’à quatre heures. Quant à moi, je me suis retiré de bonne heure...


Le lendemain 20, Kaunitz, étant rentré en ville, fut pris d’une douleur au pied qui l’empêchait de marcher : il fit demander au grand chambellan une heure d’audience et ne reçut pas de réponse ; il se fit conduire au palais et attendit dans l’antichambre de l’électeur, qui ne l’entretint qu’à sept heures du soir...


...Je le priai, præmissis curialibus, de me dire ce qu’il avait résolu pour la campagne, afin que je pusse prévenir Sa Majesté et obtenir d’elle les ordres nécessaires. — Ille : « En ce qui touche le commando, puis-je compter sur ce que vous m’avez dit hier? » — Ego : « Sans aucun doute. » — Ille : « J’ai pourtant vu des lettres d’un ministre impérial fort accrédité qui assurent qu’il est absolument impossible de marcher sur Belgrade et de faire deux armées : il pourrait arriver que l’on fût réduit à se cantonner dans des villages entre la Save et la Drave pour empêcher l’ennemi de passer la Save ; ce n’est pas un commando digne d’un Électeur ou d’un duc de Lorraine ; on finira par réunir les deux armées et faire une autre opération. » — Ego : « Je doute que ce ministre soit mieux informé que l’empereur, qui m’a seul accrédité auprès de Votre Altesse Électorale, in hoc negotio : je ne puis m’empêcher de penser que, si Sa Majesté était informée de ces doubles négociations, elle en serait fort mécontente. La réputation de Votre Altesse Électorale est engagée : si elle a ses raisons pour ne pas faire la campagne, je n’ai rien à dire, si ce n’est qu’elle avait promis de main et de bouche de la faire. » — Ille : «J’ai promis d’aller à Vienne : quant à la campagne, si j’ai mes raisons pour ne pas la faire, qu’a-t-on à dire? » — Ego: «Si Votre Altesse Électorale a des raisons que j’ignore, je n’ai rien à dire, mais le monde dira qu’Elle a une faiblesse et qu’Elle a donné dans le panneau de l’horoscope. » — Ille : « Personne ne le croira. » — Ego : « Il sera difficile d’enlever cette opinion à ceux qui l’auront : en tout cas, on n’aura rien à reprocher à l’Empereur. » — Ille : « Ainsi vous croyez ma réputation engagée? » — Ego : « Au plus haut degré. » — L’Électeur me congédia alors en me disant qu’il y songerait et me ferait connaître sa réponse...


Pendant les deux jours qui suivent, Kaunitz sort difficilement de chez lui. Il logeait chez le valet de chambre de l’électeur, un Français nommé Châteauneuf, qui arrivait de Paris avec une cargaison de modes nouvelles : l’électrice et les princesses viennent chez lui incognito pour voir les étoffes et les dentelles. Kaunitz rencontre encore l’électeur, sans pouvoir rien tirer de lui; il lui par le du courrier qu’il avait rencontré en venant et remarque que l’électeur rougit :


... Je ne doute pas que sa réponse ne dépende du retour de ce courrier et des nouvelles qu’il lui rapportera du ministre dont j’ai déjà parlé. Je ne puis croire que ce dernier agisse cum scita et consensu Augustissimi; il n’en est pas moins fatal aux négociations dont je suis chargé, et bien malheureux pour moi, que l’on permette de nouer ainsi des intrigues par le moyen d’une femme, au détriment des intérêts de Sa Majesté et pour le discrédit de ses envoyés officiels... Si l’Électeur ne fait pas la campagne, on peut s’attendre aux pessimas sequelas... S’il ne vient pas à Vienne... il faut considérer l’éventualité d’un voyage beaucoup plus éloigné et plus dangereux. (En France sans doute) Pour l’empêcher il faudrait se débarrasser des mauvaises gens. Hic labor, hic opus est, sed neque de hoc desperandum : mais cela ne peut s’écrire et, si le cas se présente, je devrai revenir au plus vite... pour apportera l’empereur mes informations... Je vois peu de gens capables de servir et beaucoup capables de nuire : que peut-on espérer d’une femme comme celle-là, qui a mangé un capital supérieur à 300,000 fl., n’a aucun moyen de continuer son train de dépense, et cherche par conséquent des ressources per fas et nefas ? Elle a correspondu avec le prince Égon et maintenant ne le quitte pas. Villars a aussi souvent avec elle de longs discursus et a plus souvent des secrets à lui dire. Le P. Benfali a recours à elle pour le mariage de Florence : tous les Savoyards lui font la cour. Le grand chambellan (Berkheim), Leydel et bien d’autres m’ont confié qu’ils ne doutaient pas que la France n’eût la main dans le jeu, et que cette femme ne fût l’instrument du ministre en question. Jusqu’au jour de son arrivée ici, le voyage de Hongrie ne faisait pas de doute. Que Villars ne soit pas favorable à ce voyage, qu’il craigne que nous ne mettions l’Électeur dans une meilleure voie, cela est tout naturel ; mais que des ministres et des sujets de Sa Majesté sive bona, sive mala intentione, directe vel indirecte, se mêlent de seconder les vues de la France, je ne puis pas le comprendre : pour un million, je ne voudrais pas agir comme ce ministre, comme cette comtesse de Paar qui négocie palam ad mentem dicti ministri contra Cæsaris intentionem.


La fin de la dépêche est consacrée à l’exposé des soucis de Kaunitz, de ses souffrances, de son découragement. Si l’empereur n’agit pas vigoureusement, les intrigues de la comtesse Paar réussiront, l’électeur n’ira pas en Hongrie, et Kaunitz demande à être promptement relevé d’une mission qu’il ne pourrait utilement conserver ni pour le service de l’empereur, ni pour ses propres convenances.

Kaunitz ne se trompait pas : la comtesse Paar avait conseillé à l’électeur de ne pas faire la campagne de Hongrie ; elle avait fait agir Mlle de Welen dans le même sens, et celle-ci avait écrit à Max-Emmanuel qu’elle lui « défendait expressément de partir et qu’elle se jetterait dans un couvent pour n’en sortir de sa vie s’il partait. » Villars, de son côté, lui affirmait que sa réputation militaire était trop bien établie pour souffrir du refus de faire une campagne annoncée : l’électeur, paraissant céder à ces influences, fit déclarer à Kaunitz qu’il n’irait pas en Hongrie.

Kaunitz prit cette déclaration au sérieux et fut au désespoir. La résolution de l’électeur ne devait pourtant pas résister à la tentation d’un commandement en chef. Le bruit vrai ou supposé d’une maladie du duc de Lorraine s’étant répandu six jours après cette déclaration, il envoya son premier chambellan dire à Kaunitz qu’il s’offrait pour remplacer le chef de l’armée impériale. Cette évolution n’était pas la dernière ; quelques jours n’étaient pas passés, le départ pour la Hongrie était encore ajourné : l’électeur avait eu vent que la maladie de son rival avait été supposée pour lui arracher son consentement, n’avait envoyé à Vienne un officier de confiance pour savoir la vérité, et, en attendant, retirait sa parole. Kaunitz se découragea; il repartit pour Vienne le 12 juin : en arrivant, il résuma ses impressions dans un rapport à l’empereur où il exhala son mécontentement contre tous ceux qui avaient circonvenu l’électeur et l’avaient rendu méconnaissable. Villars n’est pas oublié ; on lira sans doute avec intérêt la traduction de cette lettre :

Vienne, 16 juin 1688.

Votre Majesté Impériale n’ignore pas le triste état des affaires à la cour électorale de Bavière : pour lui en donner une idée complète, je dois d’abord lui parler de l’Électeur et avouer que je ne le reconnais plus : quand je me rappelle quelle était sa délicatesse de conscience, sa susceptibilité sur le punctum honoris; aujourd’hui, il traite tout cavalièrement, il n’a pas craint de m’offrir, lorsque je lui reprochais d’avoir manqué à sa parole, de m’attester par écrit qu’il m’avait promis le contraire. J’ai le regret de dire qu’on ne peut plus le croire et encore moins lui rien confier, car un secretum ne serait pas gardé. Il est si volage que, même après avoir pris une bonne résolution, je ne jurerais pas, qu’une fois le dos tourné, il ne changeât pas en deux heures, sous l’influence des mauvaises gens utriusque sexus qui l’entourent jour et nuit. Et il en sera ainsi tant que les gens ne seront pas éloignés, ce qui est plus à souhaiter qu’à espérer. Leidel, qui a peur de perdre sa place, ne voit d’autre remède qu’un message de Votre Majesté. Berckheim est du même avis; celui-ci reprend de la force : il a rempli le conseil de ses créatures et je crois que Leidel pourrait bien être remplacé par Wampel, si l’hostilité entre Leidel et Berkheim continue. Il m’a de novo assuré de sa dévotion envers Votre Majesté et m’a répondu de celle de Wampel. Il n’y a aucune apparence que Schmidt reprenne sa situation, car ce serait montrer trop aperte quel est le but que l’on poursuit. Berckheim approuve que l’Électeur ne fasse pas la campagne et affirme pourtant qu’il n’y a aucun impegno bistato avec la France. Lui et Leidel pensent que l’Électeur, après avoir été entraîné dans une mauvaise voie, pourra de même être ramené dans la bonne : j’aurais plus de confiance dans la sincérité de Leidel, mais son pouvoir est faible. Schmidt a de fréquentes conférences avec l’Électeur : il lui a communiqué le traité de son père avec la France. Villars a reçu la liste des principaux banchieri d’Augsbourg et s’est rendu dans cette ville; comme le crédit personnel dont il dispose n’est pas très élevé et qu’un seul banquier y suffit, il est évident qu’il s’agit du payement des arrérages; si cela est, un engagement avec la France est imminent, car le roi a souvent déclaré que sans alliance il ne paierait pas une obole. On dit dans le public que ces traités éclateront dans deux ou trois mois, ce qui est certain, c’est que, de præsenti, il n’y a rien de conclu.

Les causes principales de la résolution qu’a prise l’Électeur de ne pas aller en Hongrie, autant que j’ai pu les pénétrer, sont : premièrement la comtesse de Paar, et sa négociation accréditée par une lettre d’un des principaux ministres ; secondement Schmidt, qui a offert à l’Électeur de remettre in integrum ses affaires bien troublées, à condition qu’il ne sortirait pas du pays... Votre Majesté peut juger par là tout le tort que la comtesse de Paar a fait à son service : car le voyage de Hongrie eût été le plus sûr, sinon le seul moyen de soustraire l’Électeur à l’influence française, de le remettre dans le bon chemin et de conduire à bonne fin les importantes affaires qui le concernent, lesquelles, après avoir été bien incaminata, sont aujourd’hui tout à fait incagliata. Je n’augure rien de bon des intentions qu’on lui prête de faire le voyage de Paris, ni du commerce qu’elle entretient avec des gens suspects, tels que le prince Egon de Fürstenberg... Lorsque la nouvelle de la maladie du duc de Lorraine parvint à Munich, l’Électeur s’était décidé à faire la campagne et m’en avait informé par son grand chambellan. Celui-ci m’avait à peine quitté, que la résolution était modifiée : on m’a assuré que, dans l’intervalle, des lettres avaient été échangées avec la comtesse de Paar par l’intermédiaire du comte,.. comme le jour où elle avait pris médecine et où dix-sept messages ont été signalés.


La lettre se termine par un long exposé des fatigues de Kaunitz et des raisons pour lesquelles il supplie l’empereur de lui confier une autre mission.

Cependant l’aide-de-camp était de retour, disant que le duc de Lorraine n’était qu’indisposé et serait bientôt en état de prendre son commandement. L’électeur maintient qu’il n’ira pas en Hongrie et défait ostensiblement ses équipages : Kaunitz, revenu à Munich, est éconduit et part pour Cologne, où l’appelle la mort de l’archevêque et la grave affaire de l’élection de son successeur. La cour de Vienne comprit qu’il n’y avait plus à hésiter : elle envoya à Munich le comte Strattmann lui-même avec la mission de donner à l’électeur toutes les satisfactions qu’il désirerait. L’électeur demanda le commandement en chef de l’armée, quel que fût l’état de santé du duc de Lorraine, et l’appareil nécessaire au siège de Belgrade. Strattmann accorda tout, mais exigea que Villars n’accompagnât pas l’électeur. Villars était depuis six mois la cause de toutes les difficultés; il avait fait échouer le mariage de la princesse avec le roi de Hongrie ; il avait inspiré toutes les résistances de l’électeur : l’empereur ne souffrirait pas sa présence sur son territoire.

Max-Emmanuel, au comble de ses vœux, sacrifia sans hésiter son compagnon de guerre et de plaisir ; il voulut au moins lui laisser ses illusions et, avant de partir pour Vienne, il lui remit deux lettres autographes pour Louis XIV : la première, qui s’est conservée, est l’exposé des circonstances qui lui faisaient un devoir d’accepter le commandement de l’armée impériale et l’obligeaient à éloigner momentanément Villars de sa personne ; elle se terminait par les assurances assez banales de la reconnaissance qu’inspiraient à l’électeur les offres considérables du roi, et du désir qu’il éprouvait de s’attacher à ses intérêts. La seconde lettre s’est perdue, mais, d’après l’analyse que Villars en donne, elle aurait été plus explicite : « Hors un traité avec Sa Majesté, écrit-il au roi, le 14 juillet 1688, elle est, ce me semble, ce qu’on peut désirer de plus fort... En substance, il (l’électeur) s’engage à ne faire aucun traité avec l’empereur, proteste que celui qu’il a présentement n’est que pour cette année. Il prie Votre Majesté de me renvoyer ici dès qu’il y sera de retour, sous prétexte des complimens sur le mariage de la princesse sa sœur, engage sa parole de traiter pour lors solidement avec Votre Majesté. »

Quelques jours après, l’électeur se mettait en route, non sans s’être fait précéder à Vienne par Sanfré, chargé de voir Mlle de Welen, de l’amener à approuver son départ pour la Hongrie et de lui dire que son intention était de la faire venir à Munich après la campagne et de l’y établir pour toujours. Villars accompagna l’électeur jusqu’à Passau, où il prit congé de lui. Max-Emmanuel s’embarqua sur le Danube, heureux d’aller recevoir son premier commandement, et la tête pleine de rêves de gloire : Villars partit pour la France, non moins satisfait des résultats de sa première campagne diplomatique.

L’accueil qu’il reçut à Versailles fut de nature à le confirmer dans la bonne opinion qu’il avait des effets de sa mission. Le roi l’appela « bon négociateur, » Mme de Maintenon lui fit de grands complimens, Mme de Sévigné parla de lui dans ses lettres, il fut des comédies intimes de Saint-Cyr et des voyages de Marly, honneurs fort recherchés. Il eut, en outre, des satisfactions plus solides : le roi promit de le renvoyer à Munich avec une mission officielle et lui donna la charge de commissaire général de la cavalerie.

Louis XIV partageait les illusions de Villars ; il avait considéré les deux lettres de l’électeur comme des engagemens et ne doutait pas qu’au retour de Hongrie Max-Emmanuel ne conclût avec lui, sur les bases déjà ébauchées, un traité en bonne forme. Se croyant assuré de cette alliance, il s’appliqua avec ardeur et confiance à poursuivre ses projets sur le Rhin. Nous n’avons pas à refaire l’histoire très connue des « réunions » et de la rupture de 1688. Nous n’avons pas davantage à suivre l’électeur au siège de Belgrade. On sait qu’il s’y couvrit de gloire. Cette opération était de celles qui convenaient à ses qualités : il n’y fallait que de la bravoure. « Les Turcs, dit Villars dans ses Mémoires, très ignorans en ce qui regarde la science de la guerre, ne défendent leurs places que par leur seule valeur : ils ne font aucun cas des chemins couverts ni de tout ce que l’art a fourni à nos ingénieurs... Ils ne comptent que sur le rempart et le défendent le sabre à la main jusqu’à la dernière extrémité. » A Belgrade, ils ne manquèrent pas à leurs traditions d’imprévoyance et de bravoure, mais ils avaient affaire à un adversaire qui ne leur cédait en rien en courage : ce fut aussi le sabre à la main que Max-Emmanuel attaqua les janissaires et qu’il emporta la place. « Vous ne serez pas fâché d’apprendre la prise de Belgrade, écrivait-il à Villars le 12 septembre, et de savoir que je l’ai emportée du premier assaut et que j’y suis entré par la brèche. »

Quand il rentra dans ses états, couvert de lauriers, enivré de succès, il y trouva les félicitations de toute l’Europe catholique que semblait animer comme un souvenir des croisades : de tous les points arrivaient à Munich des lettres d’évêques, d’archevêques, de cardinaux, célébrant le vainqueur des infidèles. Parmi tous ces témoignages d’admiration on remarquait une lettre du pape, dont les subsides avaient contribué à l’armement des troupes chrétiennes : mais l’esprit des croisades animait moins Innocent XI que la haine de gibelin qu’il portait à Louis XIV. En même temps qu’il écrivait à l’électeur pour le féliciter de sa victoire, il écrivait à l’empereur Léopold pour l’engager à faire la paix avec le Turc et à tourner ses armes contre l’ennemi commun de tous les trônes. Cette lettre était un long réquisitoire où étaient énumérés les griefs du saint-siège et de l’Europe contre le roi : les conquêtes, les «réunions» en Alsace et en Lorraine, l’ingérence en Italie, l’affaire des « franchises, » la menaçante ambassade de Lavardin, et jusqu’aux dragonnades, cause de tant de «sacrilèges » et de « profanations. » — « Loin de nous réjouir des conversions forcées, écrivait le pape, nous en avons gémi, nous en avons pleuré, » et rappelant qu’il avait porté l’épée avant de porter la tiare, il ajoutait : « S’il m’est permis de ressentir encore dans mon cœur quelque étincelle de ce premier feu, étant encore homme comme je suis, j’ose dire que la guerre contre la France est le seul moyen prompt et efficace pour la porter à faire raison à toute l’Europe d’une partie des torts et injustices qu’elle a faits. »

Cet appel aux armes, imprimé et répandu dans toute l’Europe, n’y avait eu que trop d’écho : partout la politique violente et agressive de Louvois avait soulevé des mécontentemens et fomenté des haines qui n’attendaient qu’une occasion pour éclater. A l’heure présente, pourtant, Louvois ne voulait pas la guerre ; son éminent historien l’a démontré : « On ne saurait trop le redire, écrit M. G. Rousset (IV, 118), la guerre n’était ni dans les projets de Louis XIV, ni dans ceux de Louvois ; » leurs efforts tendaient à transformer en paix perpétuelle la trêve de vingt ans signée à Ratisbonne ; ils attendaient de la paix le développement des conséquences du traité de Nimègue; mais l’Europe ne croyait pas à cette modération tardive, et, il faut bien le reconnaître, de nombreuses fautes de détail semblaient justifier ses défiances. Ce n’est pas que nous songions à reprocher à Louis XIV l’extension normale du territoire français et l’annexion de l’Alsace; c’est, au contraire, à nos yeux, le mérite patriotique et l’honneur de son règne d’avoir donné à la France les frontières nécessaires à sa sécurité : la neutralité de Strasbourg était une chimère ; l’histoire impartiale dira que son indépendance était un danger pour la France ; elle relèvera les ménagemens infinis dont Louis XIV l’a entourée avant de la détruire, par un acte pacifique et nécessaire dont l’indestructible attachement des Alsaciens pour la France a démontré la légitimité. Mais ce grand acte et ce grand devoir de souverain accomplis, la prudence la plus élémentaire conseillait de ne pas en exagérer la portée, de tout faire pour persuader à l’Europe inquiète qu’il marquait le dernier terme de la conquête, de ne rien négliger pour calmer les défiances, pour regagner la sympathie des états secondaires qui composaient la clientèle de la France. Loin de suivre cette politique prudente et avisée, Louis XIV, sous l’inspiration violente de Louvois, et malgré les efforts modérateurs de Mme de Maintenon, semblait avoir pris à tâche de se créer partout des ennemis. Il n’y avait si petit état en Europe qu’il n’eût froissé, moins par désir de conquête que par esprit de domination et de prépotence : le duc de Savoie, les princes italiens, le pape, par l’occupation de Casal, par une ingérence quotidienne dans les affaires de la régence de Madame Royale, par l’injustifiable querelle des franchises, par le bombardement de Gênes ; les princes allemands et jusqu’au roi de Suède par ses prétentions sur le Palatinat, Luxembourg, le Bas-Rhin ; enfin il jetait un défi à toute l’Europe en mettant le siège, sans déclaration de guerre, devant Philipsbourg et Kaiserslautern. Il avait, il est vrai, l’intention sincère de rendre ces villes à la paix, et même d’y ajouter Fribourg démantelée; il le déclarait hautement; mais pouvait-il raisonnablement espérer que ses déclarations seraient acceptées, qu’elles suffiraient pour désarmer ses ennemis et les amener à laisser échapper les chances favorables que leur offrait l’état de l’Europe mécontente et de la France affaiblie par la persécution religieuse? Il est difficile de croire à une confiance aussi naïve. Une illusion pourtant restait à Louis XIV : celle que Villars lui avait fait partager ; il croyait à l’alliance de l’électeur de Bavière, il comptait sur Max-Emmanuel pour faire une puissante diversion au cœur même de l’empire et déconcerter la coalition qui se préparait. Aussi, à peine la prise de Belgrade eut-elle laissé l’électeur libre de rentrer dans ses états, que Louis XIV donna l’ordre à Villars de retourner à Munich, et cette fois avec le caractère officiel d’envoyé extraordinaire et les pouvoirs nécessaires pour traiter d’une alliance positive.

Villars reçut ses instructions à Versailles le 21 septembre et se mit en route immédiatement. Dès ses premiers pas hors de la frontière, il put s’apercevoir des grands changemens qui s’étaient opérés dans l’opinion européenne et mesurer l’étendue des difficultés qui l’attendaient. Le manifeste du 26 septembre, par lequel Louis XIV avait annoncé à l’empire l’occupation par ses troupes de la rive gauche du Rhin jusqu’à Mayence avait soulevé les colères prêtes à éclater. Il n’y avait pas de sécurité pour un voyageur français sur les terres allemandes. Villars dut faire un détour par la Suisse, l’Italie et le Tyrol : encore ne put-il traverser ce dernier pays qu’à la faveur d’un déguisement et en usant de stratagèmes. Il n’arriva à Munich que le 17 ou le 18 octobre, deux heures après le retour de l’électeur; le jour même, il était admis à lui faire sa cour. La première partie de ses instructions était facile à remplir : il s’agissait de féliciter le vainqueur de Belgrade de la gloire qu’il avait acquise et d’exprimer la part que le roi avait prise à ses succès. La seconde partie était plus délicate et lui réservait de pénibles surprises. Rappelons, en quelques mots, la situation des affaires qu’il avait à traiter.

La plus grave était l’affaire de Cologne. Le chapitre, convoqué le 19 juillet pour élire l’archevêque, n’avait pu se mettre d’accord : le scrutin n’avait donné aucun résultat; le cardinal de Fürstenberg avait obtenu 13 voix, et le prince Clément de Bavière, 9; or, pour être « postulé, » il fallait les deux tiers des votes, soit 16 voix. L’élection étant manquée, la nomination de l’archevêque revenait de plein droit au pape, mais le pape, c’était Innocent XI, l’ennemi de Louis XIV, alors en guerre ouverte avec Lavardin, répondant par des excommunications aux réquisitions des « gens du roi. » Louis XIV sentant, un peu tard, la faute qu’il avait commise en se l’aliénant gratuitement, avait cherché à se rapprocher de lui : il avait envoyé auprès de sa sainteté, en mission secrète, sous un nom d’emprunt, Chamlay, porteur de propositions conciliantes. Innocent XI avait sèchement refusé de recevoir l’agent secret ; le roi avait répondu le 6 septembre par une lettre menaçante; le pape avait répliqué par la nomination de Clément de Bavière à l’archevêché de Cologne. Le prince, quoique âgé de dix-sept ans seulement, s’était hâté de revêtir la croix et les insignes épiscopaux, de prendre le titre d’électeur et de signifier à Villars, par son grand maître, qu’il ne pourrait lui donner audience que s’il était reconnu par lui en sa nouvelle qualité. Villars avait pour mission d’obtenir de Max-Emmanuel que son frère renonçât à l’électorat de Cologne et se contentât d’être le coadjuteur du prince de Fürstenberg. Il devait, en outre, reprendre officiellement les négociations officieuses interrompues par la campagne de Hongrie et conclure avec l’électeur une alliance offensive et défensive dirigée contre la maison d’Autriche et qui stipulerait en faveur de la maison de Bavière les avantages que nous avons énumérés plus haut.

Ainsi, comme premier témoignage de l’intérêt qu’il portait à l’agrandissement de la maison de Bavière, le roi exigeait de Max-Emmanuel l’abandon d’un électorat qu’il considérait comme un apanage de sa famille ; à ce prince allemand, gagné à la cause germanique par la récente fraternité du champ de bataille, enivré de succès acquis à la tête des armées impériales, comblé d’honneurs et de flatteries par la cour de Vienne, certain d’avoir un commandement considérable dans la guerre qui se préparait, il offrait de se séparer avec éclat de ses compagnons d’armes et de se tourner avec lui contre l’empire au moment où, par l’invasion du Palatinat, il menaçait et froissait non-seulement la maison d’Autriche, mais l’empire tout entier et la nation allemande tout entière, La tentative était condamnée d’avance et Villars s’en aperçut aux premiers mots : « L’électeur m’a parlé du siège de Philisbourg. écrit-il le 19 octobre au roi, comme un homme qui arrive de Vienne ; il m’a prié d’abord de considérer qu’il est électeur, » Malgré tous les efforts de l’envoyé de France, malgré la peine qu’il se donna pour convaincre son interlocuteur des intentions pacifiques du roi, pour lui persuader qu’en se déclarant pour la France, il assurerait le maintien de la paix et éviterait à l’empire les horreurs de la guerre, Max-Emmanuel resta incrédule et réservé. Un jour seulement il parut ébranlé ; il avait appris la chute de Philisbourg, le passage du Rhin par Montclar et les incursions de Feuquières en Franconie. Le pays était dégarni de troupes, l’armée bavaroise était encore sur la route de Hongrie ; les populations de la Bavière étaient dans la terreur ; la cavalerie de Feuquières avait poussé des partis jusqu’à Donauwerth, rançonnant les villes, levant pour plus de 2,000,000 de contributions en quinze jours. Max-Emmanuel parut écouter plus attentivement Villars; il chargea Schmidt, Mayr et Wampel de se réunir en secret et de lui faire un rapport sur la situation. Mais Villars ne se faisait pas d’illusion : il engageait le roi à pousser ses avantages, à contenir par la terreur une cour qui paraissait décidée à ne pas se donner : « Rien ne saurait être plus avantageux pour les intérêts de Votre Majesté, écrivait-il, que de faire avancer ses troupes.. ; toute la Bavière est dans une épouvante terrible : ces peuples-ci sont naturellement fort timides : il fallut faire des défenses publiques, dans le plat pays, de ne plus parler de l’approche de Français, craignant que la terreur ne commençât à faire fuir ces gens-là. Ceux qui viennent d’Ulm disent publiquement que si les troupes de Votre Majesté s’en approchent, on leur portera les clés. » Villars conseillait de prendre Ulm : « de là on peut faire contribuer une prodigieuse étendue du pays; » il engageait le roi à se hâter, l’électeur ayant 4,500 hommes au plus à opposer à ses armées.

Ce conseil ne fut pas suivi : on conservait des illusions à Versailles ; on espérait encore attirer l’électeur ou tout au moins obtenir sa neutralité et on ne voulait lui donner aucun prétexte de rupture. Le roi, ou plutôt Croissy, dans ses dépêches, multipliait les argumens, les propositions et les expédiens, faisant agir la dauphine, offrant à l’électeur d’être le médiateur de la paix entre la France et l’empire, l’appelant à la défense des intérêts catholiques menacés par l’entreprise du prince d’Orange en Angleterre et la ligue conclue à Magdebourg entre les princes protestans d’Allemagne : un jour, il lui offrait la main de l’infante de Portugal pour le prince Clément ; un autre jour, il proposait au prince de le reconnaître comme électeur de Cologne s’il consentait à laisser l’administration de ses états pendant quinze ans au cardinal de Fürstenberg contre l’abandon du tiers de leur revenu ; il invoquait tour à tour les intérêts de la maison de Bavière, ceux de l’empire, ceux de l’église, cherchant à démontrer qu’il les connaissait mieux que l’électeur, que l’empereur et le pape[10]. Tout fut inutile : la cavalerie de Feuquières s’était éloignée; remis de ses émotions, l’électeur ne se laissa pas toucher par l’éloquence de Villars et resta insensible à des propositions qui, sous leurs formes diverses et successivement atténuées, se ramenaient pourtant toutes à ces deux termes : l’abandon des droits de son frère et l’oubli de ses devoirs d’électeur. Il ne songea plus qu’à gagner du temps et à négocier avec l’Autriche aux conditions les plus avantageuses.

La cour de Vienne avait vu avec un grand déplaisir le retour de Villars à Munich ; elle lui attribuait toutes les difficultés qu’elle avait rencontrées auprès de l’électeur au printemps précédent et craignait le renouvellement des mêmes scènes. Elle ne se trompait qu’à demi : la présence de Villars ne pouvait pas modifier les intentions déjà arrêtées de l’électeur, mais elle devait lui servir, comme la première fois, à arracher à l’empereur des concessions qu’il n’était pas disposé à accorder. Kaunitz fut de nouveau chargé de la négociation : il arriva à Munich, le 10 novembre, très mécontent. Ayant rencontré Villars le jour même, il lui dit « qu’il n’aurait pas manqué de venir chez lui, mais que la conjoncture présente ne permettait pas ces honnêtetés-là. » — a Je lui répondis, écrit Villars, qu’il était nécessaire qu’il m’apprît ces difficultés-là et que, pour moi, je n’y aurais pas songé ; que nous étions accoutumés à faire des honnêtetés à nos ennemis, même à la tête de nos escadrons, et que, dans une cour tranquille, je n’en avais oublié aucune, mais que je réglerais ma conduite sur la sienne. » Leurs relations en restèrent là ; ils n’avaient, d’ailleurs, rien à traiter ensemble : leur champ de bataille était l’esprit flottant de l’électeur, dont, chacun de leur côté, ils avaient à entraîner les décisions. Placé entre leurs sollicitations contraires, Max-Emmanuel recommença le manège qui lui avait déjà réussi au printemps, allant de l’un à l’autre, mettant ses services à prix et sa fidélité aux enchères.

Il débuta pourtant par des rebuffades : à son premier entretien avec Kaunitz, prenant à la lettre le mot de « médiateur » qui se trouvait dans une des dépêches du roi, il offrit ses bons offices, sa « médiation » pour le rétablissement de la paix entre la France et l’empire. Kaunitz reçut fort mal cette communication et s’étonna que Max-Emmanuel eût consenti à s’en charger; l’électeur s’en plaignit à Villars, qui, à son tour, le prit d’assez haut et dit que le roi en écrivant le mot de « médiateur » n’avait voulu que lui donner une preuve de son estime et « éviter à l’empire une guerre dont sa majesté n’était guère embarrassée. » L’électeur prit sa revanche le lendemain en faisant communiquer à Kaunitz les conditions auxquelles il consentirait à traiter avec l’empereur. Elles étaient exorbitantes : Schmidt, Mayr et Wampel étaient chargés de les discuter avec l’envoyé impérial : ils avaient déjà reçu la mission d’étudier les propositions du roi ; autrement dit, ils devaient éconduire lentement Villars et extorquer à Kaunitz le plus de concessions possibles. Les trois conseillers du maître jouèrent leur personnage à son entière satisfaction : prodiguant des deux côtés les protestations contradictoires, multipliant les démarches mystérieuses et les entretiens secrets[11]. Nous n’avons pas à les suivre dans cette laborieuse négociation ; il suffit de faire connaître les points sur lesquels elle portait.

Max-Emmanuel n’avait plus à stipuler pour lui-même le commandement des armées. La négociation du mois de juin et ses succès en Hongrie lui avaient valu une situation militaire qui ne pouvait plus lui être enlevée. Il poursuivait maintenant l’autre but de ses ambitions : un agrandissement territorial, et spécialement la souveraineté des Pays-Bas; il demandait en même temps que l’empereur lui garantît la possession de ses états héréditaires et lui communiquât le plan des opérations qu’il comptait ordonner pour mettre la Bavière à l’abri de l’invasion française. A Vienne, ces prétentions avaient fait jeter les hauts cris; le conseil aulique avait déclaré que la succession d’Espagne n’était pas ouverte, qu’il était impossible de distraire la moindre parcelle des possessions allemandes de la maison d’Autriche, et avait offert de remplacer les cessions de territoire par une subvention de 1 million de florins. Max-Emmanuel insista, il déclara qu’il ne pouvait pas avoir sacrifié 30,000 hommes de ses troupes et 11 millions de florins de son trésor, depuis cinq ans, au service de l’Autriche, sans avoir gagné un pouce de terre; que ses sujets commençaient à murmurer, qu’il fallait faire taire les propos malveillans ; il remit une note résumant ses demandes et recommença à coqueter avec Villars.

Cette note, datée du 13 décembre, comportait quatre points dont voici la substance : 1er l’électeur demandait que l’empereur obtînt effectivement de la couronne d’Espagne la cession des Pays-Bas espagnols et qu’à cet effet un négociateur spécial fût envoyé à Madrid en passant par Munich. La paix ne devait pas être conclue avec la France avant que les Pays-Bas fussent entièrement conquis et sans que le traité de paix stipulât qu’ils seraient remis et maintenus entre les mains de l’électeur, avec l’assentiment et au besoin avec le concours de l’électeur de Brandebourg, des états-généraux de Hollande et des puissances voisines ; 2° dans le cas où cette cession ne pourrait avoir lieu, l’électeur demandait qu’un équivalent territorial lui fût donné en proportion avec les services qu’il avait rendus contre les Turcs et des contingens qu’il avait fournis ou devait fournir ; 3° si cette condition aussi ne pouvait être remplie, l’électeur demandait, à la place du million qui lui avait été offert, les marquisats de Burgau et de Neubourg sur l’Inn ; 4° il demandait enfin un subside annuel de 300,000 florins pour un continrent de 8,000 hommes ou de 450,000 florins pour 12,000hommes, le tout jusqu’à ce que la succession d’Espagne fût ouverte.

Rien n’égale l’étonnement de Kaunitz en recevant cette pièce, ni sa feinte indignation. Oser accuser la maison d’Autriche d’ingratitude ! Oser douter de sa reconnaissance ! Quelle noirceur ! Contester les « avantages» que la Bavière avait retirés de son intervention en Hongrie ! Quel aveuglement ! Ne comptait-on pour rien la gloire immortelle que l’électeur s’était acquise, le « mérite » qu’il s’était donné devant Dieu, le pape, l’empereur, le saint-empire romain et toute la chrétienté? Du côté de l’Orient, l’électeur n’avait plus à craindre qu’un siège de Vienne vînt mettre ses états en danger ; du côté de l’Occident, même sécurité: l’empereur, délivré de la menace des Turcs, pourrait se consacrer à la défense de l’empire, et spécialement à la protection de la Bavière : il le ferait certainement dans l’occasion, sans demander de subsides... L’énumération de ces « avantages » ne paraît pas avoir convaincu Max-Emmanuel, mais, tout en insistant pour obtenir des résultats plus palpables, il consentit à ne pas attendre pour s’allier avec l’empereur que les Pays-Bas lui fussent remis : il lui suffisait que l’empereur s’engageât à entamer immédiatement la négociation avec l’Espagne et lui promît de lui faire sa part dans le règlement ultérieur de la succession d’Espagne.

Kaunitz était autorisé à accepter cette transaction; il y ajouta l’offre d’un million payé en cinq termes, contre un contingent de 8,000 hommes et un subside annuel de 200,000 florins, qui seraient réduits à 100,000 en temps de paix, jusqu’à ce que la succession d’Espagne fût ouverte et que l’empereur ou ses héritiers fussent mis en tranquille possession de la monarchie espagnole, selon l’ordre établi. Mais, comme condition préalable à l’entente sur ces bases, Kaunitz exigeait le renvoi immédiat de Villars. L’expulsion immédiate de Villars, c’était alors la préoccupation principale de la cour de Vienne; elle apparaît dans toutes les correspondances : elle avait fait l’objet d’un rescrit spécial adressé par l’empereur Léopold à Kaunitz le 12 décembre ; de son côté, Max-Emmanuel, sentant le prix qu’on attachait à ce détail secondaire, ne voulait pas céder sans compensation : « J’insiste pour qu’on congédie M. Villars, écrivait Kaunitz à Strattmann le 23 décembre; je crains pourtant de ne rien obtenir que l’alliance ne soit faite; » et il priait sa cour de le mettre immédiatement en mesure de conclure. Impatient, lui aussi, d’une solution, et certain d’obtenir ce qu’il désirait, Max-Emmanuel se décida enfin à donner à l’empereur la satisfaction qu’il demandait : la lettre qu’il écrivit à cette occasion mérite d’être traduite au moins dans ses parties essentielles :


Munich, 27 décembre 1688.

Je me suis tout particulièrement consolé en apprenant la satisfaction avec laquelle Votre Majesté Impériale a daigné accueillir mes récentes déclarations. Elle peut être assurée que je n’ai jamais eu d’autre pensée que de m’attacher à son service et de me consacrer patriotiquement aux intérêts de l’Empire commun : les circonstances ne m’ont pas permis, jusqu’à présent, d’exprimer publiquement ces sentimens; je ne pouvais le faire sans exposer mon pays à une ruine certaine et sans courir le risque d’être mis immédiatement dans l’impossibilité de prêter aucune assistance... Mais aujourd’hui que Votre Majesté me donne l’assurance écrite qu’elle me tendra sa main puissante, que les contingens de la Franconie et de la Souabe me sont offerts, et que l’affaire peut être engagée de concert dans les meilleures conditions, je prouverai, autrement que par de vaines paroles, combien je suis impatient de repousser les injustifiables violences des Français, d’aider à protéger les pays d’Empire contre des malheurs immérités, et de couvrir, avec autant d’ardeur que n’importe quel général, à l’aide des troupes qui me seront confiées, les territoires et les villes appartenant en propre à Votre Majesté. Il n’y a pas un instant à perdre; aussi je prie Votre Majesté de donner les ordres nécessaires aux régimens qui me sont destinés, ainsi qu’aux régimens de Stahrenberg et de Stadel, afin qu’ils soient réunis le plus tôt possible, tout délai étant préjudiciable... Votre Majesté n’aura pas à se repentir de la confiance qu’elle me témoignera en me donnant le commandement de ces troupes: je compte sur un corps solide au printemps; et, pour éviter tout retard, je m’en remets dès à présent au traité d’alliance, donnant humblement l’assurance qu’aussitôt l’ordre reçu, je m’empresserai de me déclarer à Ratisbonne contre la France, ennemie de l’Empire, et de licencier Monsieur Villars de ma cour...


Kaunitz confirma la lettre de l’électeur le 4 janvier 1689 et pressa Strattmann de conclure l’alliance : « Demain ou après-demain, écrit-il, Villars recevra son compliment. »

Kaunitz était bien informé : le lendemain même de son expédition, Villars était dans son cabinet, occupé à écrire au roi pour l’informer des mouvemens des troupes bavaroises et de l’imminence d’une rupture, lorsqu’on lui annonça Leydel. Le vice-chancelier, après un « mauvais compliment » débité d’un air embarrassé, lui signifia, de la part de l’électeur, d’avoir à quitter Munich sous trois jours. Villars était loin de s’attendre à un pareil dénoûment. Depuis six semaines, il ne se faisait plus d’illusions sur les véritables desseins de l’électeur : il savait que la guerre était décidée, il n’avait d’autre ambition que de gagner du temps pour retarder, au profit des opérations de l’armée française, un départ qu’il savait inévitable : il croyait pourtant encore à l’amitié de l’électeur pour lui, il se croyait protégé contre toute injure personnelle par le souvenir de ses longues et amicales relations. Ce congé, brutalement signifié, le froissait dans son caractère, dans ses illusions, dans sa vanité. Il courut au palais, pénétra violemment jusqu’à l’électeur, espérant au moins lui arracher le désaveu du procédé, obtenir un mot du cœur qui, distinguant entre l’homme privé et l’homme officiel, consolât l’un des déconvenues de l’autre. Max-Emmanuel fut indifférent, froid, cachant son embarras sous un silence dédaigneux : Villars, n’ayant plus rien à ménager, se laissa aller à sa verve railleuse et agressive, et, après d’assez vifs reproches, sortit sans prendre congé. En quittant le palais, il vit l’électeur passer bruyamment devant lui, sur le siège d’une voiture, qu’il menait lui-même, « allant courre les rues avec ses courtisans derrière le carosse. »

Il rentra très dépité et fit ses préparatifs de départ, décidé à ne pas demander d’audience de congé et à refuser les présens de l’électeur. Celui-ci lui évita l’embarras d’avoir à choisir entre sa dignité et son intérêt en ne lui faisant offrir ni audience ni tabatière. Il se borna à lui envoyer ses passeports avec un trompette chargé de l’accompagner jusqu’à la frontière. Villars partit sans retard, ne pensant plus qu’à trouver dans la guerre l’occasion « de faire repentir ceux qui n’avaient pas voulu le croire. » A huit lieues de Munich, il fut rejoint par des officiers français en grand nombre qui étaient au service de la Bavière ou de l’empire et se hâtaient de rentrer en France[12]. M. de Lusignan, envoyé de France à Vienne, et qui lui aussi venait de recevoir ses passeports, rallia la petite troupe, et tous prirent ensemble le chemin de la Suisse. Malgré leur nombre, ils eurent toutes les peines du monde à gagner la frontière à travers des populations irritées et menaçantes. À Bregenz, ils coururent de véritables dangers : Villars s’en tira par son savoir-faire, mais M. de Lusignan fut arrêté avec toute sa suite et resta huit mois en prison.

Ainsi se révélait, dès le début, le caractère implacable et national de cette fatale guerre de 1689 qui, pendant neuf ans, couvrit de ruines la vallée du Rhin, et n’a marqué dans l’histoire que par le souvenir de victoires stériles et de sauvages dévastations. Pour la première fois, les populations se montraient solidaires dans la crainte et la colère ; pour la première fois, les gouvernemens étaient unis pour l’action commune contre « l’ennemi d’empire. » On a pu remarquer plus haut, dans les documens que nous avons cités, les expressions de « patrie commune, » de « nation allemande, » de « patriotisme, » mots nouveaux qui répondaient à une situation nouvelle : l’idée allemande naissait à la lueur des incendies du Palatinat ! Résultat bien inattendu de la politique de Louvois et dont notre patriotisme peut aujourd’hui douloureusement demander compte à son imprévoyance et à son aveuglement.

La guerre replaçait Villars sur son véritable terrain ; le champ de bataille lui convenait mieux que les chancelleries ; il y gagna brillamment les grades de brigadier et de lieutenant-général : la notoriété qu’il y acquit n’effaça pourtant pas complètement, dans l’esprit du roi, le souvenir de sa mission en Bavière, et quand la paix de Ryswick eut rouvert le champ des négociations, ce fut à lui que Louis XIV confia la mission de renouer avec la cour d’Autriche les relations diplomatiques. Il retourna donc à Vienne, où nous essaierons de le suivre.


Vogüe.
  1. Mémoires manuscrits et Correspondances de Villars. — Archives du ministère des affaires étrangères et du dépôt de la guerre. — Archives de la cour d’Autriche à Vienne et de la cour de Bavière à Munich. — Archives du comte Torring, à Munich. — Ces derniers dépôts m’ont été ouverts avec une libéralité à laquelle je me plais à rendre un hommage reconnaissant; quant aux Mémoires manuscrits, y en ai entrepris la publication pour la « Société de l’histoire de France ; » le premier volume vient de paraître.
  2. « En sortant de la chambre de l’empereur, le prince de Dietrichstein, grand chambellan, m’a donné de sa part une boîte de portraits garnie de diamans un peu plus belle qu’à l’ordinaire. » (Villars au roi, 3 avril 1687.)
  3. Ministre de Savoie à Munich.
  4. Le père de notre Villars.
  5. Mémoires, p. 408.
  6. On peut même déduire de certains documens, conservés dans ces deux dépôts, la preuve que la promesse ne fut pas faite : le 18 décembre 1688, lorsque l’électeur négociait avec Kaunitz les conditions de son alliance avec l’empire contre la France, il demanda la cession des Pays-Bas; Kaunitz repoussa cette demande comme exorbitante et en ajourna l’examen à la mort du roi d’Espagne : son gouvernement ne l’avait donc pas offerte. De fait, toutes ces négociations se terminèrent par la nomination de l’électeur au gouvernement (statthalterei) de ces provinces, en 1692.
  7. « Villars au roi, 12 mai. — Croit que M. de Lorraine veut se débarrasser de la présence gênante de l’électeur à l’armée et est d’accord avec les ministres qui inspirent la comtesse Paar. »
  8. Mémoires, p. 412.
  9. L’original, comme toutes les dépêches allemandes de cette époque, renferme un grand nombre de mots latins, français, italiens ; je les reproduis en italiques.
  10. « L’électeur a dit, écrit Villars au roi, le 24 novembre, que tout l’empire était uni, que c’était une grande entreprise de vouloir se déclarer contre lui.., il me prie de croire qu’il fait tout le cas qu’il doit de l’honneur, de l’amitié de Votre Majesté ; mais que l’empire attaqué et l’élection légitime de son frère, que Votre Majesté ne veut point laisser tranquille, sont de très grands obstacles à faire ce qu’il avait résolu il y a trois semaines. »
  11. On lira peut-être avec curiosité le billet par lequel Schmidt invitait Villars à l’une de ces conférences secrètes :
    « Son Excellence !
    « Excellentioe Vestræ humiliter significo, a Serenissimo Electore Duo meo clementissimo me hodic accepisse mandatum, ut cum Duo Collega meo Marco di Mayr super his, quæ nomine christianissimæ Regiæ Majestatis a Sua Excellentia proposita sunt, oretenus conferrem : hæreo quidem gravi catharro domi detentus, nihilominus nos ambo deputati Vestræ Excellentiæ ad libitum remittimus, quam horam et quam locum nobis crastino die conveniendi designare velit, erimus semper ad nutum ad inserviendum parati. Mihi videtur vespertinum crepusculum ad secretum conservandum aptissimum fore : si igitur Excellentiæ Vestræ placeret circa horam sextam vespertinam incognito ad ædes meas devenire, aperirem posteriorem portam domus meæ, ubi accessus nulli homini in domo mea notus esse posset, nec vicinis ibi plebeis hominibus ullo modo suspectus. Si Vestræ Excellentiæ alius modus in secreto conveniendi placuerit, ego et Dnus Collega meus ad obsequendum erimus paratissimi; particulariter vero ego manus deosculor et profiteor quod sim, Excellentiæ vestræ,
    « Hum. et dévot, servus,
    « CASP. BARO SCHMID, cancellarius.
    « Ex Ædibus, 17 novembri 1688. »
    Schmidt, resté fidèle à ses premières opinions, s’efforçait d’arriver à la neutralité. Kaunitz ne s’y trompa pas, et, malgré les protestations plus ou moins sincères du chancelier, récusa le plus souvent son intervention.
  12. Parmi ces officiers, je relève les noms de Spinchal, Tournon, Mercy, Lalande et celui d’un ingénieur, nommé Noblesse, que le général Sereni chercha vainement à retenir par les offres les plus brillantes. — « Ils sont fort piqués, écrivait Villars au roi, le 5 janvier, de voir qu’aucun des Français ne balance à montrer son zèle pour Votre Majesté, et j’avoue, Sire, que je serai ravi de partir avec un assez grand nombre d’officiers, honnêtes gens et qui parlent comme tels. » — Mais, parmi ces expatriés, il y en avait que le seul goût des aventures n’avait pas entraînés hors de France, et qui avaient dû quitter l’armée du roi pour des affaires plus ou moins délicates. Villars, par dépêche du 22 décembre, avait demandé au roi des instructions à leur sujet : en marge de la dépêche conservée aux archives des affaires étrangères, il y a écrit au crayon, sans doute sous la dictée du roi : « Tous ceux qui ne se sont pas battus en duel peuvent revenir. »