Ouvrir le menu principal

Le Père MilonOllendorff (p. 71-79).

VIEUX OBJETS


Ma chère Colette,

Je ne sais si tu te rappelles un vers de M. Sainte-Beuve que nous avons lu ensemble et qui est resté enfoncé dans ma tête ; car il me dit bien des choses, à moi, ce vers, et il a bien souvent rassuré mon pauvre cœur, depuis quelque temps surtout. Le voici :

Naître, vivre et mourir dans la même maison !

J’y suis maintenant toute seule dans cette maison où je suis née, où j’ai vécu et où j’espère mourir. Ce n’est pas gai tous les jours, mais c’est doux ; car je suis là enveloppée de souvenirs.

Mon fils Henry est avocat ; il vient me voir deux mois par an. Jeanne habite avec son mari à l’autre bout de la France, et c’est moi qui vais la voir, chaque automne. Je suis donc ici, seule, toute seule, mais entourée d’objets familiers qui sans cesse me parlent des miens, et des morts, et des vivants éloignés.

Je ne lis pas beaucoup, je suis vieille ; mais je songe sans fin, ou plutôt je rêve. Oh ! je ne rêve point à ma façon d’autrefois. Tu te rappelles, nos folles imaginations, les aventures que nous combinions dans nos cervelles de vingt ans et tous les horizons de bonheur entrevus !

Rien de cela ne s’est réalisé : ou plutôt c’est autre chose qui a eu lieu, moins charmant, moins poétique, mais suffisant pour ceux qui savent prendre bravement leur parti de la vie.

Sais-tu pourquoi nous sommes malheureuses si souvent, nous autres femmes ? C’est qu’on nous apprend dans la jeunesse à trop croire au bonheur. Nous ne sommes jamais élevées avec l’idée de combattre, de lutter, de souffrir. Et, au premier choc, notre cœur se brise ; nous attendons, l’âme ouverte, des cascades d’événements heureux. Il n’en arrive que d’à moitié bons ; et nous sanglotons tout de suite. Le bonheur, le vrai bonheur de nos rêves, j’ai appris à le connaître. Il ne consiste point dans la venue d’une grande félicité, car elles sont bien rares et bien courtes, les grandes félicités, mais il réside simplement dans l’attente infinie d’une suite d’allégresses qui n’arrivent jamais. Le bonheur, c’est l’attente heureuse ; c’est l’horizon d’espérances ; c’est donc l’illusion sans fin. Oui, ma chère, il n’y a de bon que les illusions ; et toute vieille que je suis, je m’en fais encore et chaque jour ; seulement elles ont changé d’objet, mes désirs n’étant plus les mêmes. Je te disais donc que je passe à rêver le plus clair de mon temps. Que ferais-je d’autre ? J’ai pour cela deux manières Je te les donne ; elles te serviront peut-être.

Oh ! la première est bien simple ; elle consiste à m’asseoir devant mon feu, dans un bas fauteuil doux à mes vieux os, et à m’en retourner vers les choses laissées en arrière.

Comme c’est court, une vie ! surtout celles qui se passent tout entières au même endroit :

Naître, vivre et mourir dans la même maison !

Les souvenirs sont massés, serrés ensemble ; et quand on est vieille, il semble parfois qu’il y a à peine dix jours qu’on était jeune. Oui, tout a glissé, comme s’il s’agissait d’une journée : le matin, le midi, le soir ; et la nuit vient, la nuit sans aurore !

En regardant le feu, pendant des heures et des heures, le passé renaît comme si c’était d’hier. On ne sait plus où l’on est ; le rêve vous emporte ; on retraverse son existence entière.

Et souvent, j’ai illusion d’être fillette, tant il me revient des bouffées d’autrefois, des sensations de jeunesse, des élans même, des battements de cœur, toute cette sève de dix-huit ans ; et j’ai, nettes comme des réalités nouvelles, des visions de choses oubliées.

Oh ! comme je suis toujours traversée par des souvenirs de mes promenades de jeune fille ! Là, sur mon fauteuil, devant mon feu, j’ai retrouvé étrangement, l’autre soir, un coucher de soleil sur le Mont Saint-Michel, et tout de suite après, une chasse à cheval dans la forêt d’Uville, avec les odeurs du sable humide et celles des feuilles pleines de rosée, et la chaleur du grand astre plongeant dans l’eau, et la tiédeur mouillée de ses premiers rayons tandis que je galopais dans les taillis. Et tout ce que j’ai pensé alors, mon exaltation poétique devant les lointains infinis de la mer, ma jouissance heureuse et vive au frôlement des branches, mes moindres petites idées, tout, les petits bouts de songe, de désir et de sentiment, tout, tout m’est revenu comme si j’y étais encore, comme si cinquante ans ne s’étaient pas écoulés depuis, qui ont refroidi mon sang et bien changé mes attentes.

Mais mon autre manière de revivre l’autrefois est de beaucoup la meilleure.

Tu sais on tu ne sais pas, ma chère Colette, que dans la maison on ne détruit rien. Nous avons en haut, sous le toit, une grande chambre de débarras, qu’on appelle « la pièce aux vieux objets ». Tout ce qui ne sert plus est jeté là. Souvent, j’y monte et je regarde autour de moi. Alors je retrouve un tas de riens auxquels je ne pensais plus, et qui me rappellent un tas de choses. Ce ne sont point ces bons meubles amis que nous connaissons depuis l’enfance, et auxquels sont attachés des souvenirs d’événements, de joies ou de tristesses, des dates de notre histoire, qui ont pris, à force d’être mêlés à notre vie, une sorte de personnalité, une physionomie ; qui sont les compagnons de nos heures douces ou sombres, les seuls compagnons, hélas ! que nous sommes sûrs de ne pas perdre, les seuls qui ne mourront point comme les autres, ceux dont les traits, les yeux aimants, la bouche, la voix sont disparus à jamais. Mais je retrouve dans le fouillis des bibelots usés ces vieux petits objets insignifiants qui ont traîné pendant quarante ans à côté de nous sans qu’on les ait jamais remarqués, et qui, quand on les revoit tout à coup, prennent une importance, une signification de témoins anciens. Ils me font l’effet de ces gens qu’on a connus indéfiniment sans qu’ils se soient jamais révélés, et qui, soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter tout leur être et leur intimité qu’on ne soupçonnait nullement.

Et je vais de l’un à l’autre avec de légères secousses au cœur. Je me dis : « Tiens, j’ai brisé cela, le soir où Paul est parti pour Lyon », ou bien : « Ah ! voilà la petite lanterne de maman, dont elle se servait pour aller au salut, les soirs d’hiver ».

Il y a même là-dedans des choses qui ne disent rien, qui viennent de mes grands parents, des choses donc que personne de vivant aujourd’hui n’a connues, dont personne ne sait l’histoire, les aventures ; dont personne ne se rappelle même les propriétaires. Personne n’a vu les mains qui les ont maniées, ni les yeux qui les ont regardées. Elles me font songer longtemps, celles-là ! Elles me représentent des abandonnées dont les derniers amis sont morts.

Toi, ma chère Colette, tu ne dois guère comprendre tout cela, et tu vas sourire de mes niaiseries, de mes enfantines et sentimentales manies. Tu es une Parisienne, et vous autres Parisiens, vous ne connaissez point cette vie en dedans, ces rabâchages de son propre cœur. Vous vivez en dehors, avec toutes vos pensées au vent. Vivant seule, je ne puis te parler que de moi. En me répondant, parle-moi donc un peu de toi, que je puisse aussi me mettre à ta place, comme tu pourras demain te mettre à la mienne.

Mais tu ne comprendras jamais complètement le vers de M. Sainte-Beuve :

Naître, vivre et mourir dans la même maison !
Mille baisers, ma vieille amie.
Adélaïde[1].

  1. Voir Une Vie, pages 294, 295.