Vieux manoirs, vieilles maisons/049

Ls.-A. Proulx (p. 147-149).

LA MAISON DES SŒURS GRISES SUR L’ÎLE SAINT-BERNARD OU DES SŒURS À CHÂTEAUGUAY



L’ ÎLE Saint-Bernard ou des Sœurs Grises est située à l’embouchure de la rivière Châteauguay, autrefois connue sous le nom de rivière du Loup. Elle forme un triangle dont le côté nord-ouest est baigné par les eaux du lac Saint-Louis ; le côté est, par celles de la rivière Châteauguay ; et le côté sud, par un bras de rivière où coulent ordinairement les eaux du Saint-Laurent, mais où la rivière de Châteauguay déverse le trop plein de ses eaux au printemps ou après les pluies abondantes. L’île Saint-Bernard mesure six cent quatre-vingt-dix pieds de superficie.

« Cette île est remarquable surtout par le fameux monticule connu sous le nom de Butte des Sœurs, lequel depuis longtemps déjà est couronné par le signe de la rédemption. Cette croix est entourée à son pied d’un élégant belvédère dans lequel les Sœurs Grises, propriétaires de l’île, peuvent respirer à pleins poumons l’air pur et rafraîchissant du lac Saint-Louis, embaumé de l’arome des bois, tout en jouissant du plus beau panorama que l’œil puisse contempler.

« Des autorités respectables veulent que la Butte des Sœurs ne soit pas l’œuvre de la nature seule, mais le résultat du travail gigantesque entrepris, dans les temps reculés, par la race, presque entièrement disparue à la découverte de l’Amérique, des Mount Builders. La nature du sol de la Butte des Sœurs, la ressemblance de ce monticule avec plus de deux mille autres de même apparence quoique, en général, plus petits, indiquent qu’elle est certainement l’œuvre des anciens sauvages, comme le prouvent les ossements et ustensiles trouvés dans leurs flancs. La découverte d’ossements et d’ustensiles semblables faite en 1854 dans l’intérieur de la Butte des Sœurs donne beaucoup de force à l’opinion de ceux qui veulent qu’elle soit l’œuvre des Mount Builders ; quoi qu’il en soit, le plateau supérieur de la Butte des Sœurs sert aujourd’hui de cimetière aux Sœurs Grises.

« L’île Saint-Bernard ou des Sœurs Grises fait partie de la seigneurie de Châteauguay accordée à Charles Le Moyne, premier seigneur de Longueuil le 29 septembre 1673. Deux des fils de Charles Le Moyne portèrent le nom de Châteauguay. Le premier, Louis, né le 4 janvier 1676, à qui était réservée la seigneurie, fut tué au fort Nelson, dans la baie d’Hudson, par les Anglais, le 4 novembre 1694. Le second, Antoine, né le 7 juillet 1683, le quatorzième et dernier enfant de cette famille de héros, fut successivement gouverneur de la Martinique, de Cayenne et de l’île Royale. Il décéda à Rochefort le 21 mars 1747. On conçoit que la petite seigneurie avait une importance secondaire pour ce personnage. Son père Charles, le premier baron de Longueuil, chargé de ses intérêts au Canada, vendit, le 6 août 1706, la seigneurie de Châteauguay à Zacharie Robutel de Lanoue, devenu cousin germain des Le Moyne par son mariage avec Catherine, fille de Jacques Le Moyne, seigneur du Cap-de-la-Trinité. M. Robutel de Lanoue habitait l’île Saint-Bernard depuis 1699. La seigneurie de Châteauguay passa en héritage à son fils, Joachim Robutel de Lanoue ; et des mains de celui-ci entre celles de Marie-Anne Robutel de Lanoue, sa sœur, qui la vendit à la vénérable mère d’Youville, fondatrice des Sœurs Grises, le 8 juin 1765. C’est depuis cette date que l’île Saint-Bernard et toute la petite seigneurie de Châteauguay appartiennent aux Sœurs Grises.

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La maison des Sœurs Grises sur l’île Saint-Bernard ou des Sœurs à Chateauguay

« En 1686, Charles Le Moyne avait construit sur l’île Saint-Bernard un moulin en pierre qui avait la forme d’une tour. Lorsque les Sœurs Grises firent l’achat de la seigneurie de Châteauguay cette tour tombait en ruine. Elles la restaurèrent et remplacèrent le toit. En 1865, elle fut transformée en oratoire. On a installé depuis sur cette tour une belle statue de saint Joseph. La tour de l’île Saint-Bernard est un des plus vieux monuments du pays. Ceux qui ont le culte du passé sont reconnaissants aux Sœurs Grises d’avoir conservé cette relique. »