Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 3/14

ERCOLE,
peintre ferrarais.
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Ercole, de Ferrare, jouissait d’un haut crédit longtemps avant la mort de son maître Lorenzo Costa, auquel il donna des preuves frappantes de son attachement en rejetant tous les avantages brillants qu’on lui proposait pour le séparer de lui. Nous devons louer Ercole de cet acte de noble reconnaissance, d’autant plus que les hommes de nos jours nous offrent rarement de semblables exemples. Jamais il ne cessa de préférer à ses propres intérêts ceux de Lorenzo, qu’il traita toujours comme un frère, comme un père.

Ercole était meilleur dessinateur que le Costa : il peignit en détrempe, sur le gradin du tableau que celui-ci a laissé à San-Petronio, dans la chapelle de San-Vincenzio, plusieurs sujets en petite proportion, qui se distinguent par une si belle et si bonne manière, qu’il est presque impossible de rien voir de mieux. Ce gradin fut achevé en même temps que le tableau du Costa qui est loin d’être aussi parfait.

Après la mort de son maître, Ercole fut chargé par Domenico Garganelli de terminer la chapelle de San-Petronio commencée par Lorenzo, comme nous l’avons dit ailleurs. Domenico s’engagea à lui donner, pour ce travail, quatre ducats par mois, à le défrayer, ainsi que son apprenti, et à lui payer toutes les couleurs dont il aurait besoin. Ercole conduisit heureusement à fin ce travail, dans lequel il se montra bien supérieur à son maître, tant par le dessin et le coloris que par l’invention. D’un côté de la chapelle, il représenta le Crucifiement de Jésus-Christ. Déjà la vie a quitté le corps du Messie, un tumulte extraordinaire règne parmi les Juifs qui sont accourus pour assister à son supplice. Chacune des nombreuses figures qui entrent dans cette composition offre un type particulier ; on reconnaît qu’Ercole se fit une loi de ne pas y introduire une seule tête qui ressemblât à une autre. Certains personnages, brisés de douleur, prouvent encore qu’il ne négligea rien pour arriver à l’imitation vraie de la nature. La Vierge évanouie excite une profonde compassion ; mais le désespoir des Maries est presque inimaginable. Parmi les autres choses notables que renferme cette peinture, nous citerons un Longin monté sur un cheval décharné, qui se présente en raccourci et qui a un relief merveilleux ; sur les traits du saint on découvre en même temps l’impiété cruelle qui le poussa à percer de sa lance le flanc du Christ et les remords qui suivent sa conversion. On admire également l’étrangeté des attitudes et l’originalité des costumes de ces soldats qui tirent au son les vêtements du Christ. Et comme Ercole se plaisait à attaquer les difficultés des raccourcis, il plaça dans ce tableau un cheval qui, en se cabrant, vient tellement en avant, qu’on le croirait en relief. Le soldat qui le guide emploie toutes ses forces pour retenir une bannière agitée par le vent. On remarque aussi un saint Jean qui s’enfuit, enveloppé dans de longues draperies. Tous les soldats sont parfaitement représentés. Leurs mouvements sont les plus naturels et les plus vrais que l’on eût jamais vus jusqu’alors. Il serait difficile de faire mieux : c’est pourquoi nous sommes fondés à dire qu’Ercole avait une rare intelligence de son art, et n’épargnait aucune fatigue pour parvenir à son but.

En face de ce Crucifiement de Jésus, de l’autre côté de la chapelle, il peignit la Mort de la Vierge. Parmi les apôtres qui entourent le corps de Marie, il y a six portraits qui, assure-ton, sont d’une ressemblance et d’une vérité frappantes. Ercole introduisit dans cette composition son propre portrait et celui du maître de la chapelle, Domenico Garganelli qui, dès qu’il fut achevé, donna mille livres à notre artiste, pour lui témoigner sa satisfaction. On prétend qu’Ercole employa sept années à exécuter ces tableaux à fresque, et cinq autres à les retoucher à sec. Il est vrai que cela ne l’empêcha point de s’occuper d’autres ouvrages ; ainsi il décora, comme l’on sait, de trois sujets tirés de la Passion du Christ, le gradin du maître-autel de San-Giovanni-in-Monte.

Ercole, par son caractère excentrique et par son refus constant de laisser pénétrer dans l’enceinte de ses travaux, s’attira la haine des peintres bolonais, qui ont toujours détesté les étrangers, et qui même se font parfois une guerre acharnée entre eux. Du reste, il faut l’avouer, la haine et l’envie sont, pour ainsi dire, les vices favoris des artistes de tous les pays. Quelques peintres bolonais s’entendirent donc un jour avec un charpentier qui les cacha dans l’église. Aussitôt que la nuit fut venue, ils forcèrent la porte de la chapelle où travaillait Ercole, et, non contents d’avoir vu ses tableaux, ce qui devait leur suffire, ils dérobèrent tous ses cartons, ses croquis et ses dessins. Indigné, Ercole n’eut pas plus tôt terminé ses peintures, qu’il s’éloigna de Bologne. Il emmena avec lui Duca Tagliapetra, sculpteur renommé, auquel on doit les magnifiques fenêtres du palais du duc de Ferrare et ces beaux feuillages en marbre qui ornent la balustrade de la chapelle de San-Petronio. Ercole, dégoûté des voyages, se fixa, avec son ami Duca, à Ferrare, où son pinceau eut largement à s’exercer.

Ercole aimait le vin avec passion. Ses excès souvent répétés abrégèrent sa vie. Il était parvenu jusqu’à l’âge de quarante ans sans aucune maladie, lorsqu’un beau matin il mourut de la goutte (1).

Son élève Guido, peintre bolonais, fit à fresque, l’an 1491, comme l’indique l’inscription qu’il laissa sous le portique de San-Piero, à Bologne, un Crucifix avec les Maries, les larrons, les chevaux, et d’autres figures qui ne manquent pas de mérite. Ambitieux d’acquérir la même gloire qu’Ercole, il se livra à un travail si pénible et se soumit à tant de privations, qu’il mourut à l’âge de trente-cinq ans. S’il eût étudié son art dès son enfance, comme il le fit à dix-huit ans, non-seulement il aurait facilement égalé son maître, mais il l’aurait encore laissé bien loin derrière lui.

Nous conservons, dans notre recueil, des dessins d’Ercole et de Guido qui se distinguent par une bonne manière et une exécution aussi correcte que gracieuse.


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La modestie d’Ercole poussée jusqu’à la faiblesse, l’injuste défiance de ses forces, et l’attachement extrême qu’il professa pour son maître Lorenzo Costa, et qui lui fit rejeter, ainsi que le rapporte notre auteur, tous les avantages brillants qu’on lui proposa pour le séparer de lui, nuisirent sans doute beaucoup à sa célébrité, qui est loin d’égaler son mérite. Vasari lui-même, qui vivait de son temps, tout en donnant une assez complète énumération de ses œuvres, semble avoir ignoré son nom patronymique de Grandi que l’on a découvert récemment par un pur effet du hasard. La rareté de ses peintures, causée par le soin extraordinaire qu’il leur consacrait, n’est peut-être pas non plus étrangère à la maigre part de renommée qu’il a obtenue de nos jours. Joignez à cela la sotte et déplorable vanité des amateurs et les sales spéculations des marchands d’œuvres d’art, qui ont souvent substitué, sur ses tableaux, le nom d’un autre peintre au sien, comme, par exemple, celui du Mantegna qu’ils ont appliqué à sa Femme adultère du palais Pitti, et vous vous rendrez facilement compte de l’obscurité où est enseveli ce consciencieux travailleur. Cependant Ercole Grandi fut tenu en haute estime par ses contemporains qui, à maintes reprises, l’employèrent de préférence an Costa, au-dessus duquel Vasari, l’on s’en souvient, n’hésite pas à le mettre. De même que tous les hommes de son siècle, il était possédé de l’ambition de faire progresser l’art. Les douze années, dont il passa une partie à peindre et l’autre à retoucher à sec les fresques de la chapelle Garganelli, témoignent de ses efforts, et les éloges de l’Albane, qui compare ce chef-d’œuvre à ceux du Mantegna et du Pérugin, attestent son succès. Pourquoi donc la postérité a-t-elle traité Ercole avec si peu de faveur, nous pouvons dire avec tant d’injustice ? Songeant aux rares productions de ce timide ouvrier, aurait-elle jugé que la qualité ne vaut pas la quantité ?

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NOTES.

(1) Le P. Orlandi, dans son Abecedario pittorico, nous apprend qu’Ercole appartenait à la famille Grandi. Il ajoute qu’il mourut l’an 1480.