Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 1/29

TADDEO BARTOLI,
PEINTRE SIENNOIS.
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Les artistes qui n’épargnent aucune fatigue pour arriver à la gloire méritent que leurs ouvrages soient placés dans un lieu largement éclairé et aéré où ils puissent être justement appréciés, comme les peintures dont Taddeo Bartoli orna la chapelle du palais de la Seigneurie de Sienne (1).

Taddeo naquit de Bartolo, fils de Maestro Fredi (2) Bartolo, peintre médiocre qui représenta plusieurs sujets tirés de l’Ancien-Testament sur un mur de l’église paroissiale de San-Gimignano. Ces tableaux, qui sont loin d’être bons, renferment l’inscription suivante : Ann. Dom. 1356. Bartolus magistri Fredi de Senis me pinxit. Bartolo devait être jeune alors, car on lit la date de 1388, à Sant’-Agostino, sur un tableau de la Circoncision de Notre-Seigneur, où il se montra meilleur coloriste et meilleur dessinateur. Quelques têtes sont très belles ; les pieds, à la vérité, tiennent encore à l’ancienne manière. Enfin, pour retourner promptement à Taddeo, contentons-nous de dire que Bartolo exécuta un grand nombre de travaux dans ce pays.

Taddeo ayant donc obtenu, comme le meilleur peintre de son temps, d’exécuter les peintures de la chapelle du palais, il s’en acquitta si heureusement que sa renommée s’étendit au loin, et que la Seigneurie lui accorda de riches récompenses (3). Après avoir achevé plusieurs tableaux dans sa patrie, il se rendit auprès de Francesco de Carrare, seigneur de Padoue, qui lui confia des travaux dans cette noble ville, et particulièrement à la Rena et dans l’église del Santo. Taddeo les conduisit à bonne fin, à la grande satisfaction du prince et de tous les citoyens. De retour en Toscane, il peignit dans la manière d’Ugolino un tableau en détrempe qui est aujourd’hui derrière le maître-autel de l’église paroissiale, en face du chœur. Taddeo ne resta pas longtemps à Sienne ; Lanfranchi, intendant de la cathédrale de Pise, l’appela pour peindre à fresque, dans la chapelle de la Nunziata, la Vierge montant les degrés du temple. Taddeo se représenta lui-même à côté du prêtre, sous la figure duquel on reconnaît Lanfranchi. Cet intendant fit encore peindre par notre artiste dans le Campo-Santo un Couronnement de la Vierge, où l’on remarque plusieurs anges d’un coloris admirable.

Taddeo exécuta également, pour la chapelle de la sacristie de San-Francesco de Pise, un tableau en détrempe renfermant la Vierge et plusieurs saints, sur lequel il écrivit son nom et la date de 1394. À peu près vers le même temps, il fit à Volterre plusieurs ouvrages en détrempe, et à Monte-Oliveto un tableau et un Enfer à fresque. Dans cette dernière composition, il suivit les inventions du Dante, quant à la division des péchés et à la nature des châtiments ; mais il ne sut, ne put ou ne voulut pas reproduire les lieux décrits par le poète. Il envoya ensuite à Sant’-Agostino d’Arezzo un tableau où il introduisit le portrait de Grégoire XI, qui ramena en Italie la cour papale, établie en France depuis tant d’années. Bientôt après, Taddeo revint à Sienne ; mais son séjour n’y fut pas de longue durée, car il alla à Pérouse pour peindre à fresque, à San-Domenico, la vie de sainte Catherine, et à San-Francesco, à côté de la porte de la sacristie, plusieurs figures qui, bien qu’à moitié effacées aujourd’hui, se reconnaissent encore pour appartenir à notre artiste dont la manière fut toujours la même.

Biroldo, seigneur de Pérouse, ayant été tué l’an 1398, Taddeo retourna dans sa patrie où il travailla continuellement. Il se livra à des études si sérieuses pour arriver à la perfection, que, s’il n’atteignit point le but désiré, il ne faut pas accuser son incapacité ou sa négligence, mais bien une maladie opilative qui lui causa de cruelles souffrances. Ses productions datent de l’an 1410 environ. Il mourut à l’âge de cinquante-neuf ans (4), après avoir enseigné son art à son neveu Domenico Bartoli, qui perfectionna sa manière et mit plus de variété et de largeur dans ses compositions. Domenico laissa dans la salle des Pèlerins de l’hôpital de Sienne deux grandes fresques, où les perspectives et les ornements sont traités avec une rare habileté. Il était, dit-on, d’une modestie, d’une affabilité et d’une bienveillance qui ne lui font pas moins d’honneur que tous ses talents. Ses derniers ouvrages, qui datent de l’an 1436 environ, furent une Annonciation que l’on voit à la Santa-Trinità de Florence, et le tableau du maître-autel de l’église del Carmine.

À cette époque, un Portugais, nommé Alvaro di Piero, suivit à peu près la même manière ; mais il donna plus d’éclat à son coloris et moins de noblesse à ses figures. Il fit, à Volterre, à Sant-Antonio de Pise et dans divers endroits, des tableaux dont nous ne parlons pas à cause de leur peu de mérite.

Nous possédons dans notre recueil un beau dessin de Taddeo, représentant le Christ et deux anges (5).

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Nous regrettons beaucoup que le Vasari n’ait point fait entrer cette double biographie dans son second volume. Les deux Bartoli, en effet, nous mènent assez avant dans la première moitié du quinzième siècle à laquelle ils se rattachent d’ailleurs essentiellement par leurs progrès et leur activité. C’est surtout dans le quinzième siècle, comme nous chercherons à le faire comprendre plus tard, que commence à apparaître dans toute son évidence l’originalité trop méconnue jusqu’ici de l’école siennoise. Nous devons donc attendre que le Vasari nous ait fait faire encore un peu de chemin pour exposer toute notre pensée sur elle. Alors nous reviendrons sur tous ces maîtres sur lesquels nous glissons ici à dessein.

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NOTES.

(1) Taddeo Bartoli peignit la chapelle de la Seigneurie en 1407, comme l’indique une inscription.

(2) Fredi, abréviation de Manfredi.

(3) Dans l’église de Sant’-Agostino, Taddeo peignit le Martyre des Innocents. Au bas de ce tableau il écrivit : Bartholus magistri Fredi Senensis pinxit hoc opus anno Domini MCCCLVIII.

(4) Taddeo Bartoli mourut à Sienne ; on grava sur son tombeau cette épitaphe :

Thaddæus Bartholi Senensis hic situs est, cum pingendi artificio quod ipse mitissimis et humanissimis moribus, tum suavitale ingenii quam operibus summo studio elaboratis et plane perfectis exornaverat, immortalitate dignissinaus.

(5) Le musée du Louvre a de Taddeo Bartoli trois tableaux réunis dans un même cadre et représentant la Vierge et l’Enfant-Jésus, et quatre saints.