Vies des hommes illustres/Philopœmen

Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (Volume 2p. 276-304).



PHILOPŒMEN.


(De l’an 253 à l’an 183 avant J.-C)

Il y avait à Mantinée un homme nommé Cassandre[1], d’une haute naissance, et l’un des citoyens le plus en crédit. Tombé dans le malheur, il s’enfuit de sa patrie et vint à Mégalopolis, à cause surtout de Crausis, père de Philopœmen, personnage distingué sous tous les rapports, et d’ailleurs lié avec lui d’une étroite amitié. Tant que Crausis vécut, il ne manqua de rien ; Crausis mort, Cassandre, en reconnaissance de l’hospitalité qu’il en avait reçue, éleva son fils devenu orphelin, comme Homère dit que Phœnix éleva Achille[2], en formant, en développant son caractère par une noble et royale éducation. Il fut remplacé dans ce soin, lorsque déjà Philopœmen sortait de l’enfance, par Ecdémus et Démophanès[3], tous deux de Mégalopolis, disciples d’Arcésilas dans l’Académie, et qui, plus que pas un de leurs contemporains, appliquèrent la philosophie à la politique et au maniement des affaires. Ils délivrèrent leur pays de la tyrannie, en suscitant secrètement les hommes qui tuèrent Aristodème ; avec Aratus, ils chassèrent Nicoclès, tyran de Sicyone ; à la prière des Cyrénéens, dont la république était dans un état de troubles et de souffrance, ils firent voile vers cette ville, y établirent de bonnes lois et une constitution excellente. Au rang de leurs actes publics ils mettaient l’éducation de Philopœmen, parce qu’ils avaient, par la philosophie, fait de cet homme la ressource commune de toute la Grèce. La Grèce l’avait enfanté après ses anciens capitaines, pour ressusciter leurs vertus ; et elle l’aima, comme un fruit tardif de sa vieillesse, d’un amour extrême ; et elle ajoutait à sa puissance à mesure qu’il ajoutait à sa gloire. Un Romain, pour faire son éloge, l’a appelé le dernier des Grecs : c’est-à-dire que la Grèce n’avait plus produit après lui un seul grand homme, un homme digne d’elle.

Il n’était pas laid de figure, comme quelques-uns le pensent : j’en juge d’après sa statue, qu’on voit aujourd’hui encore à Delphes. Quant à la méprise de son hôtesse de Mégare, on s’accorde à l’attribuer à la facilité d’humeur de Philopœmen, et à la simplicité de ses vêtements. Elle venait d’apprendre que le général des Achéens logerait chez elle, et elle était fort agitée, fort affairée à lui préparer à souper. Le hasard voulut que son mari se trouvât absent. Sur ces entrefaites, Philopœmen entre vêtu d’un manteau fort simple. Persuadée que c’est quelque valet ou avant-coureur : « A l’œuvre, dit-elle ; aide-moi. » Lui aussitôt de jeter son manteau et de fendre du bois. Arrive alors l’hôte, le mari qui, le voyant ainsi : « Qu’est ceci, Philopœmen ? dit-il. — Qu’est-ce, répondit-il, en dialecte dorien, sinon que je porte la peine de ma mauvaise mine ? » Titus[4] disait en le plaisantant sur sa conformation physique : « Philopœmen, que tu as de belles mains et de belles jambes ! mais tu n’as pas de ventre. » Il était en effet d’une taille fort grêle. Toutefois l’intention de cette plaisanterie s’adressait plutôt à son armée. Il avait une infanterie et une cavalerie excellentes, mais souvent il manquait d’argent. Tels sont les propos qui courent dans les écoles, concernant Philopœmen.

Naturellement ambitieux, il n’était pas tout à fait sans opiniâtreté, ni exempt d’emportement. Épaminondas est le modèle qu’il s’était choisi ; on retrouvait bien en lui la même justesse de coup d’œil, la même activité dans l’exécution, la même insensibilité à l’attrait des richesses ; mais, dans les débats et les différends politiques, son opiniâtreté et son emportement l’empêchaient de conserver la facilité, la gravité et la douceur de son modèle ; et il paraissait plus propre à la guerre qu’au gouvernement civil. Dès son enfance il aimait la vie militaire ; il se montrait tout ardeur pour les études qui s’y rapportent ; il se plaisait à manier des armes de combat, à faire manœuvrer un cheval. Comme il était bien constitué pour la lutte, quelques-uns de ses amis et de ses tuteurs l’engageaient à s’appliquer aux exercices des athlètes : il leur demanda si la vie d’athlète n’était point nuisible au métier de soldat. On lui répondit, ce qui est vrai, que la personne et la vie de l’athlète diffèrent entièrement de celles du soldat ; que leur manière de vivre et leur genre d’exercice sont tout autres ; que c’est par un long sommeil et une nourriture toujours abondante, par un travail et un repos réglés, que les athlètes augmentent et conservent leur embonpoint, mais que le moindre excès, le moindre écart expose aussitôt leur santé à une altération considérable, tandis que les gens de guerre doivent être faits à toute espèce d’inégalité et de changements irréguliers, accoutumés à supporter aisément le manque de tout, à se passer aisément de sommeil. Depuis que Philopœmen eut entendu cette réponse, il évita toujours pour lui-même ce genre d’exercices, il en fit l’objet de ses risées ; et plus tard, quand il fut devenu général d’armée, il repoussa, autant que cela était en lui, par le mépris, par des propos infamants, tout ce qui sentait la manière des athlètes, comme chose propre à rendre inutiles les hommes le mieux constitués pour les combats nécessaires.

À peine sorti des mains des instituteurs et des pédagogues, il entra dans les milices que la ville envoyait courir en Laconie, pour y faire du butin et enlever tout ce qui se trouvait dans la campagne ; et il s’accoutuma à marcher toujours le premier quand on partait, le dernier quand on revenait. Avait-il quelque loisir, il façonnait son corps à la fatigue ; il tâchait de se rendre tout à la fois agile et robuste, soit en chassant, soit en labourant la terre. Il possédait un beau domaine à vingt stades[5] de la ville. Il y allait tous les jours après dîner ou après souper, et se jetait, pour se reposer, sur le premier grabat venu comme le moindre de ses ouvriers. Le matin il se levait, mettait la main à l’œuvre avec ses vignerons ou ses laboureurs ; puis il retournait à la ville, et vaquait aux affaires publiques avec ses amis et avec les magistrats. Ce qu’il gagnait dans les expéditions militaires, il le dépensait à acquérir des chevaux et des armes, à racheter des prisonniers. Il tâchait d’augmenter son avoir par l’agriculture, le plus juste moyen de s’enrichir ; et ce n’était point pour lui un objet secondaire : il pensait que si l’on veut s’abstenir du bien d’autrui, le meilleur moyen est de se faire à soi-même une bonne maison.

Il aimait la conversation des philosophes, et lisait leurs écrits, non pas tous cependant, mais ceux qu’il croyait pouvoir l’aider à faire des progrès dans la vertu. Dans les poésies d’Homère, il ne s’arrêtait qu’aux passages qui lui paraissaient propres à éveiller l’imagination, à aiguiser le courage. Mais la lecture à laquelle il s’attachait de préférence, c’était le traité d’Évangélus sur la tactique[6] et les histoires des exploits d’Alexandre : on devait, suivant lui, mettre les paroles en actions, et non point lire par désœuvrement et pour se former à un babil infructueux. Avait-il lu un traité de tactique ? il laissait | là les plans tracés sur les cartes, et c’est sur les lieux mêmes qu’il vérifiait les faits et tâchait d’en faire son profit. Les élévations et les enfoncements du terrain, les coupures de la plaine, les mouvements et les transformations de la phalange soit pour s’étendre, soit pour se resserrer, selon qu’elle rencontre des ruisseaux, des fossés, des défilés, il observait tout à part lui dans les marches, puis le faisait remarquer à ses compagnons. Philopœmen s’est montré, ce semble, beaucoup trop passionné pour l’art militaire : il aimait la guerre comme le champ où se déploient tous les genres de vertus ; et tous ceux qui vivaient loin des batailles, il les méprisait comme gens qui n’étaient propres à rien.

Il avait trente ans lorsque Cléomène, roi des Lacédémoniens, tomba tout à coup pendant la nuit sur Mégalopolis, força les gardes, pénétra dans la ville, et s’empara de la place du marché. Philopœmen accourut au secours de ses concitoyens : il lui fut impossible de chasser l’ennemi malgré des efforts prodigieux, malgré les dangers auxquels il s’exposa ; mais il déroba, pour ainsi dire, les citoyens à l’ennemi : il leur donna le temps de sortir de la ville, en faisant tête aux assaillants et en attirant sur lui Cléomène ; enfin il sortit le dernier à grand-peine, après avoir eu son cheval tué sous lui, et blessé lui-même. Ils s’en allèrent à Messène, et Cléomène leur envoya offrir de leur rendre la ville avec tous leurs biens et tout le territoire. La proposition plaisait ; on l’acceptait, on avait hâte de revenir : Philopœmen s’éleva contre cette résolution, et en arrêta les effets par ses remontrances : « Cléomène, dit-il, ne veut pas rendre la place, mais s’emparer de la population pour s’assurer encore mieux la place ; car il ne s’amusera point à y rester les bras croisés à garder des maisons et des remparts vides ; il fuira bientôt, chassé par la solitude. » Ces paroles détournèrent les citoyens de leur première résolution ; mais ce fut pour Cléomène un prétexte de détruire et de renverser une grande partie de la ville, et de ne s’en aller que chargé de butin.

Dans la suite, le roi Antigonus vint au secours des Achéens et marcha avec eux contre Cléomène, qui occupait les hauteurs des environs de Sellasie[7] et tous les passages. Le roi rangea son armée en bataille près de lui, avec l’intention d’en venir aux mains et de le forcer dans ses positions. Philopœmen se trouva placé dans la cavalerie avec ses concitoyens à côté d’un corps nombreux et vaillant d’Illyriens, qui formaient la queue de l’année. Ordre leur était donné d’attendre en repos que le roi fit élever à l’autre aile une pièce d’étoffe de pourpre au bout d’une pique. Les officiers essayèrent d’enfoncer les Lacédémoniens à la tête des Illyriens, tandis que, dociles à l’ordre donné, les Achéens restaient à leur poste en réserve. Euclidas, frère de Cléomène, apprend ce mouvement qui sépare les ennemis ; et soudain, prenant les plus agiles de ses voltigeurs, il les jette sur les Illyriens, commandant qu’on les charge à dos, et qu’on les coupe de la cavalerie, dont ils se sont isolés. C’est ce qui arriva : les voltigeurs enveloppent les Illyriens et les mettent en désordre. Philopœmen s’aperçoit qu’il n’est pas difficile de tomber sur les voltigeurs, et que le moment est favorable ; il en confère d’abord avec les officiers du roi. Mais il n’inspire aucune confiance, on le regarde comme un fou, on méprise son avis ; car il n’avait pas encore une réputation assez grande et assez bien établie pour qu’on tentât sur sa parole un mouvement aussi important. Alors il entraîne sa troupe et fond avec elle sur l’ennemi. Les voltigeurs sont d’abord troublés, puis mis en fuite avec un grand carnage. Pour encourager encore les gens du roi et les engager à profiter du trouble de l’ennemi en se jetant sur lui avec rapidité, Philopœmen met pied à terre et laisse son cheval. Il marchait sur un terrain inégal et coupé de ruisseaux et de ravins, à pied, avec sa cuirasse de cavalier, chargé d’une armure pesante, combattant avec beaucoup de difficulté et de fatigue.

Dans ce moment il fut atteint d’un javelot qui lui perça en même temps les deux cuisses. La blessure n’était pas mortelle ; mais le coup fut si fort que le fer traversa l’une et l’autre cuisse. Il fut d’abord arrêté comme s’il eût eu les jambes liées, sans pouvoir faire un mouvement ; il était fort difficile, à cause de la courroie du javelot, de le retirer en le faisant repasser par les deux blessures. Ceux qui se trouvaient là n’osaient y toucher ; le combat était fort animé : aussi trépignait-il de colère et d’impatience d’agir. À force de remuer les jambes et de les secouer, il brisa le trait par le milieu et en fit retirer de la plaie séparément les deux tronçons. Débarrassé ainsi, il mit l’épée à la main, et, traversant les premiers rangs, il marcha à l’ennemi et inspira aux combattants la plus grand ardeur et l’émulation la plus vive.

Antigonus, après la victoire, voulut mettre à l’épreuve les Macédoniens : il leur demanda pourquoi l’on avait, sans son ordre, mis en mouvement la cavalerie ; et, comme ils s’excusaient en disant qu’ils s’étaient trouvés aux prises avec l’ennemi malgré eux, et forcés par un jeune Mégalopolitain qui avait chargé avant le signal : « Hé bien, ce jeune homme, reprit Antigonus en riant, a fait acte de grand capitaine. »

Depuis ce temps, Philopœmen fut et dut être en grand renom. Antigonus voulut se l’attacher, et lui fit des instances pour le décider, lui offrant un commandement et un beau revenu ; il refusa parce qu’il se connaissait d’un caractère trop peu maniable et trop roide pour obéir. Cependant il ne voulait pas rester dans l’inaction et l’oisiveté ; aussi, pour se maintenir dans l’exercice et l’étude de l’art militaire, il s’embarqua pour une expédition en Crète. Là, il s’aguerrit encore en servant longtemps avec des hommes belliqueux, adroits, sobres d’ailleurs et modérés dans la manière de vivre ; et, quand il revint en Achaïe, sa réputation était si éclatante qu’on le proclama aussitôt commandant de la cavalerie. La cavalerie qu’on lui remettait entre les mains était composée d’hommes qui partaient quand venait une expédition, montés sur de misérables haridelles de rencontre ; encore avaient-ils soin de se soustraire à la plupart des expéditions en envoyant d’autres hommes à leur place ; et tous étaient d’une inexpérience complète jointe au manque de courage. Les chefs voyaient de tout temps le mal ; mais ils le négligeaient parce que les cavaliers jouissent chez les Achéens du plus grand pouvoir, et disposent à leur gré des récompenses et des châtiments.

Philopœmen ne montra nulle faiblesse, nulle condescendance : il se mit à parcourir les villes, prenant les jeunes gens un à un, éveillant en eux l’amour de l’honneur, usant de rigueur quand il le fallait ; et souvent il leur faisait faire des exercices, des parades, des petites guerres dans les endroits où il devait se trouver le plus de spectateurs. En peu de temps ils eurent acquis une vigueur et une ardeur étonnantes. Il les rendit si agiles, si prompts à exécuter les manœuvres, il les accoutuma si bien à faire conversion à droite ou à gauche par escadrons, demi-tour ou volte-face homme par homme, qu’à voir la facilité avec laquelle la troupe entière exécutait les évolutions, on eût dit un seul corps opérant un mouvement spontané.

Un jour, dans un grand combat qu’ils soutenaient sur les bords du fleuve Larissus contre les Étoliens et les Éléens, Damophantus, hipparque des Éléens, poussa son cheval contre Philopœmen. Celui-ci le reçut, prévint le coup qu’il lui portait, en le frappant de sa pique, et le renversa à terre. À peine Damophantus était-il tombé, que les ennemis prirent la fuite ; et Philopœmen eut la brillante réputation d’un homme qui ne le cédait ni pour la vigueur à aucun des jeunes hommes, ni pour la prudence à aucun des plus vieux, mais qui était le plus capable de combattre et de commander.

Aratus est le premier qui éleva en dignité et en puissance la ligue des Achéens. Séparés, ils n’inspiraient que du mépris : il les réunit ville par ville, il établit chez eux une politique toute grecque, toute de concorde. On voit dans les cours d’eau des corps s’arrêter, quelque faibles et petits qu’ils soient ; d’autres viennent ensuite s’y attacher, s’y agglomérer tout à l’entour, et ils se tiennent si bien les uns les autres qu’ils prennent de la consistance et une certaine solidité : de même la Grèce était sans force, exposée à une ruine totale, divisée qu’elle était alors d’intérêts ville contre ville ; les Achéens les premiers se réunirent ; ils attirèrent dans la ligue les villes d’alentour, ou en les aidant à se délivrer de leurs tyrans, ou en les séduisant par la concorde qui régnait entre eux, et la sagesse de leur politique ; ils conçurent la pensée de faire du Péloponnèse un seul corps, une seule et même puissance. Tant que vécut Aratus, les Achéens dépendaient presque toujours des armes macédoniennes ; ils faisaient leur cour à Ptolémée, puisa Antigonus, à Philippe, qui s’entremettaient dans toutes les affaires de la Grèce. Lorsque Philopœmen fut devenu le chef de la ligue, alors ils se sentirent déjà capables de lutter avec leurs seules forces contre des ennemis puissants, et renoncèrent à marcher sous la direction de chefs étrangers. Aratus, moins propre aux luttes à main armée, conduisit à bonne fin la plupart de ses entreprises par ses négociations, sa douceur, ses alliances avec les rois, comme il a été écrit dans sa Vie[8]. Philopœmen, au contraire, guerrier habile, et qui savait assurer le succès par la force des armes, d’ailleurs capitaine heureux, et qui avait réussi dès ses premiers essais, augmenta la confiance des Achéens en même temps que leur puissance, en les accoutumant à vaincre avec lui, à obtenir des avantages dans presque tous les combats.

Il commença par changer l’ordonnance et l’armure trop légère des Achéens. Ils avaient des boucliers très-faciles à manier parce qu’ils étaient fort minces, mais trop étroits pour leur couvrir tout le corps, et des javelines beaucoup plus courtes que les sarisses macédoniennes. C’étaient des traits excellents par leur légèreté pour combattre et frapper de loin, mais désavantageux dans une mêlée. Les Achéens n’étaient pas exercés à former le bataillon que sa forme a fait nommer la spirale. Leur phalange n’avait qu’un front sans saillie, et ne savait pas lier ses boucliers, comme celle des Macédoniens : aussi était-elle facilement enfoncée et rompue. Philopœmen leur enseigna cette manœuvre, et les engagea à remplacer le bouclier long et la javeline par le bouclier rond et la sarisse, à s’armer de casques, de cuirasses et de cuissards, à combattre à leur poste, de pied ferme, au lieu de ne livrer que des combats d’escarmouches et de voltigeurs. Lorsque les jeunes gens eurent suivi son conseil et se virent revêtus d’une armure complète, ils prirent tant de confiance en eux-mêmes qu’ils se crurent invincibles.

Leur goût pour les délices et la dépense superflue prit par ses soins une direction meilleure. C’était une maladie invétérée et presque incurable chez eux, que cette vaine et frivole passion ; ils aimaient les habits magnifiques, les tapis de pourpre ; ils rivalisaient de somptuosité à leur table et dans leurs festins : faire disparaître entièrement ce mal était impossible. Philopœmen commença par détourner ce goût de luxe des choses inutiles vers les utiles et les honnêtes ; et bientôt il les détermina et les poussa tous à retrancher de la dépense qu’ils faisaient chaque jour pour le soin de leurs corps, et à ne montrer de recherche et de magnificence que dans leurs armes et leur équipement militaire. Alors on ne voyait plus dans les ateliers des forgerons que coupes et vases précieux mis en pièces, que cuirasses dorées, boucliers et freins argentés ; dans le stade, que jeunes chevaux que l’on domptait, et jeunes gens qui s’exerçaient au maniement des armes ; entre les mains des femmes, que casques et aigrettes qu’elles ornaient de teintures, tuniques de cavaliers et chlamydes de fantassins qu’elles parsemaient de broderies. Ce spectacle même augmentait le courage, inspirait l’élan du soldat, provoquait en lui l’ardeur et l’impatience d’affronter les périls. La somptuosité dans tout ce qui est fait pour la vue produit l’amour du luxe et engendre la mollesse dans ceux qui en font usage ; c’est comme un aiguillon, un chatouillement des sens qui détruit la force du jugement et l’énerve ; transporté sur les objets utiles, ce même éclat fortifie et élève le cœur. Voyez Achille dans Homère[9] : à la vue des armes nouvelles déposées devant lui, il est emporté, enflammé du désir d’en faire usage.

Philopœmen, après avoir donné aux jeunes gens ce genre de parure, se mit à les exercer, à les façonner ; et il les trouva dociles, pleins d’ardeur et d’une noble émulation dans l’exécution des manœuvres. Il est étonnant combien ils aimaient cette ordonnance serrée, compacte, et qui paraît si difficile à rompre ; l’habitude de porter leurs armes les leur rendit légères et aisées à manier ; c’était pour eux un grand plaisir de les toucher et revêtir si brillantes et si belles ; aussi désiraient-ils vivement de se trouver sur le champ de bataille, et d’en faire au plus tôt l’essai contre les ennemis.

Dans ce temps-là, les Achéens étaient en guerre avec Machanidas, tyran de Lacédémone, lequel, à la tête d’une nombreuse et puissante armée, menaçait tout le Péloponnèse. On apprit qu’il avait envahi le territoire de Mantinée : Philopœmen conduisit contre lui l’armée en toute hâte ; et ils se rangèrent en bataille l’un contre l’autre près de la ville. Chacun d’eux avait sous ses ordres beaucoup de soldats étrangers et toutes les forces de son pays. On en vint aux mains : Machanidas avec ses soldats étrangers mit en fuite les Tarentins et les gens de trait des Achéens, qui formaient la première ligne ; mais, au lieu de marcher alors droit sur ceux qui combattaient et d’enfoncer la phalange, il s’abandonna à la poursuite des fuyards, et passa à côté du corps de bataille des Achéens, qui demeurait ferme dans sa position. Philopœmen, à la vue d’un si grand échec, dès le commencement de l’action, avait cru l’affaire en mauvais état et déjà entièrement perdue ; cependant il avait affecté de ne point paraître y faire attention, de n’attacher à ce fait aucune importance. Mais, lorsqu’il vit la faute énorme que commettaient les ennemis en se mettant à la poursuite de quelques fuyards, et en se séparant de leur phalange qu’ils laissaient ainsi à découvert, il se garda de se présenter devant eux, de les arrêter dans leur poursuite emportée ; il les laissa passer et mettre entre eux et les leurs un grand espace vide. Alors, voyant la phalange lacédémonienne tout à fait isolée et à découvert, il marcha droit sur cette infanterie, au pas de course, et la chargea en flanc, tandis qu’elle n’avait pas de chef, et que, voyant Machanidas attaché à la poursuite des ennemis, elle ne s’attendait plus à combattre, mais croyait l’action finie et la victoire assurée sur tous les points. Après avoir mis cette infanterie en déroute et en avoir fait un grand carnage, car on dit qu’il périt dans l’action plus de quatre mille hommes, il se tourna contre Machanidas, qui revenait de la poursuite avec ses mercenaires.

Séparés par un fossé large et profond, ils se mirent à chevaucher vis-à-vis l’un de l’autre, chacun sur un bord du fossé, cherchant l’un à le passer pour s’enfuir, l’autre à l’en empêcher. On eût dit non pas deux généraux qui se combattent, mais une bête fauve réduite à la nécessité de se défendre, et un chasseur intrépide qui l’attend au choc : le chasseur, c’était Philopœmen. Cependant, le cheval du tyran, qui était vigoureux et plein d’ardeur, excité d’ailleurs par les éperons qui lui déchiraient et ensanglantaient les flancs, se hasarda à franchir le fossé, et se dressa sur les pieds de derrière, pour lancer d’un bond, sur l’autre bord, ses pieds de devant. Dans ce moment Simnias et Polyénus qui, dans les batailles, se tenaient toujours à côté de Philopœmen et joignaient avec lui leurs boucliers, accoururent ensemble la lance baissée contre l’ennemi. Philopœmen les prévint, en se jetant au-devant de Machanidas ; et, le voyant tout à fait couvert par la tête de son cheval qui se dressait, il jeta le sien un peu de côté, et, prenant son javelot de l’autre main, il le lança de toute sa force, et renversa l’homme dans le fossé. On le voit représenté dans cette attitude au temple de Delphes : c’est un monument que lui dressèrent les Achéens, en l’honneur de cet exploit et de sa belle conduite comme général dans cette journée.

On raconte que la célébration des jeux néméens concourut à peu près avec cet événement. Philopœmen avait été élu général pour la deuxième fois ; sa victoire de Mantinée était encore toute récente, et la fête lui donnait du loisir : il se plut à déployer aux yeux des Grecs sa magnifique phalange. Elle exécuta tous les mouvements, toutes les évolutions avec sa vigueur, sa promptitude, et sa précision accoutumées. Ensuite, quand les musiciens se disputèrent le prix du chant, il entra au théâtre avec ses jeunes guerriers en chlamydes militaires, en tuniques de pourpre ; tous vigoureusement constitués, tous également dans la fleur de la jeunesse, ils témoignaient le plus profond respect pour leur chef, et l’on voyait sur leur visage une noble élévation de sentiments que leur inspiraient les combats déjà nombreux et honorables qu’ils avaient livrés. Le hasard voulut qu’au moment où ils entraient, le musicien Pylade, qui commençait à chanter, prononçât ce vers des Perses de Timothée[10] :

C’est moi qui orne la Grèce des splendides fleurons de la liberté.

La beauté de sa voix sonore et parfaitement appropriée à cette poésie sublime fit tourner les yeux des spectateurs de toutes les parties de l’assemblée sur Philopœmen : des applaudissements et des cris de joie éclatèrent. Les Grecs recouvraient en espérance leur ancienne dignité ; et la confiance qu’ils avaient dans leur force leur rendait presque la grande âme de leurs ancêtres.

Dans les combats et les dangers, semblable aux jeunes chevaux, qui regrettent leur cavalier ordinaire et qui s’épouvantent et s’effarouchent quand un autre les monte, l’armée des Achéens perdait courage si elle était commandée par un autre que Philopœmen : elle le cherchait des yeux ; et si seulement elle l’apercevait, aussitôt elle se relevait et reprenait sa vigueur d’action, car la confiance lui était revenue. Elle semblait sentir qu’il était le seul de ses généraux que les ennemis n’osassent pas regarder en face, mais dont ils craignissent même la gloire et le nom : ce qu’ils ont prouvé par leur conduite. Philippe, roi des Macédoniens, persuadé que, s’il faisait disparaître Philopœmen, les Achéens trembleraient de nouveau devant lui, envoya secrètement à Argos des hommes pour l’assassiner. Le piège fut découvert, et Philippe devint l’objet de la haine et du mépris de la Grèce. Les Béotiens assiégeaient Mégare, et ils se croyaient sur le point de la prendre ; déjà les échelles étaient dressées contre le mur : un bruit se répand, un bruit faux cependant, que Philopœmen vient au secours des assiégés, qu’il approche ; aussitôt ils abandonnent leurs échelles et prennent la fuite. Nabis, qui était devenu tyran des Lacédémoniens après Machanidas, avait pris d’emblée Messène ; il se trouva ; que Philopœmen était alors simple particulier, et qu’il n’avait aucun corps de troupes sous ses ordres : Lysippe était cette année-là le général des Achéens. Philopœmen lui conseillait vainement de secourir Messène ; Lysippe répondait que c’était une ville perdue sans ressource, puisque l’ennemi était dedans. Il s’en alla lui-même au secours de la place, avec ses seuls concitoyens qui, sans attendre aucune loi, aucune élection en forme, le suivirent, selon cette éternelle loi de la nature : celui-là doit commander, qui en est le plus capable. Déjà ils approchaient, lorsque Nabis en fut informé ; et il ne les attendit pas, quoiqu’il fût bien établi dans la ville ; il se glissa furtivement par une autre porte, et fit défiler ses troupes en toute hâte, bornant tout son bonheur à échapper, s’il était possible. Il échappa en effet, mais Messène fut délivrée.

Tout cela est à l’honneur de Philopœmen. Mais il passa une seconde fois en Crète, sur l’invitation des Gortyniens qui avaient besoin d’un général pour une guerre où ils étaient engagés : alors on l’accusa de s’en aller, tandis que sa patrie luttait en armes contre Nabis, et de fuir les combats, ou de chercher, par un amour de gloire mal placé, des ennemis lointains. Il est vrai que, pendant ce temps-là, les Mégalopolitains furent si vivement pressés qu’ils se renfermèrent dans leurs murailles et ensemencèrent les rues de leur ville, parce que toute la campagne était dévastée et que l’ennemi campait presque sous leurs portes. Lui, cependant, il guerroyait avec les Crétois, et commandait une armée outre-mer, donnant ainsi à ses ennemis l’occasion de l’accuser de se soustraire à la guerre que soutenait son pays. Il y en avait cependant qui faisaient observer que, les Achéens ayant élu d’autres chefs, Philopœmen n’était plus qu’un simple particulier, et que c’était son loisir qu’il employait à commander les Gortyniens, qui l’en avaient prié. Ennemi de l’oisiveté, il voulait en effet tenir, comme on fait toute autre chose, ses talents stratégiques et guerriers dans un usage et un exercice continuels : c’est ce que prouva ce qu’il dit un jour du roi Ptolémée. On louait Ptolémée d’exercer chaque jour ses troupes avec soin, et de se former lui-même à la fatigue et au maniement des armes. « Comment, dit-il, admirer un roi qui à cet âge étudie encore, au lieu de montrer ce qu’il sait ? »

Les Mégalopolitains étaient donc si fâchés contre lui, qu’ils le regardaient comme un traître, et qu’ils pensèrent à l’exiler. Les Achéens s’y opposèrent ; et pour cela ils envoyèrent à Mégalopolis le général Aristénète. Celui-ci, malgré ses dissentiments politiques avec Philopœmen, les empêcha de prononcer la sentence. Aussi Philopœmen, irrité du mépris de ses concitoyens, souleva plusieurs bourgades voisines, et leur suggéra d’alléguer que, dans le principe, elles n’étaient ni tributaires ni sujettes de Mégalopolis. Elles soutinrent leur prétention ; et il les appuya ouvertement, et s’éleva avec elles contre la ville dans le conseil des Achéens. Ces faits, du reste, n’eurent lieu que plus tard.

Lorsqu’il était en Crète guerroyant dans le camp des Gortyniens, ce n’était plus le capitaine péloponnésien ou arcadien faisant une guerre noble et franche : il avait adopté la manière des Crétois ; il usait contre eux de leurs expédients et de leurs ruses, de leurs embûches et de leurs coups de main à la dérobée ; il leur fit bientôt voir qu’ils n’étaient que des enfants avec toutes leurs finesses vaines et futiles, au prix de celles qu’on acquiert par une expérience véritable.

Il revint dans le Péloponnèse avec une réputation brillante, qu’il devait à ses exploits de Crète. Il trouva Philippe mis par Titus hors d’état de continuer la guerre, et Nabis luttant en armes contre les Achéens et les Romains réunis. Nommé aussitôt au commandement des troupes qui agissaient contre le tyran, il risqua une bataille navale, et il eut le même sort qu’Épaminondas : il éprouva un revers sur la mer, et ce fut une rude atteinte portée à sa gloire et à sa réputation d’habileté. Pour Épaminondas, du reste, quelques-uns disent qu’il craignait que ses concitoyens, après avoir goûté des avantages de la marine, ne devinssent à leur insu, suivant le mot de Platon[11], au lieu d’hoplites fermes à leur poste, des matelots lâches et corrompus, et que c’est pour cela qu’il abandonna, volontairement et sans rien entreprendre, l’Asie et les îles. Quant à Philopœmen, persuadé que ses connaissances dans l’art militaire sur terre lui suffiraient pour combattre honorablement aussi sur mer, il put voir quelle partie importante du talent est l’exercice, et combien dans tous les arts il ajoute de force à ceux qui s’y sont formés. Non-seulement il eut le dessous dans le combat naval, à cause de son inexpérience ; mais il avait fait remettre à flot un vaisseau fort vieux, fameux jadis, mais qui ne servait plus depuis quarante ans, et il l’avait monté avec ses concitoyens : le bâtiment faisait eau ; et Philopœmen courut risque de périr, lui et les siens. Depuis cet échec, les ennemis le méprisaient, et il ne l’ignorait pas ; ils crurent qu’il renoncerait dès ce moment à la mer, et ils s’en allèrent fièrement mettre le siège devant Gythium[12] : Dans la confiance de la victoire, et ne s’attendant nullement à être attaqués, ils étaient épars sans discipline. Philopœmen fit voile vers ce point ; et, pendant la nuit, il fit débarquer ses troupes, les conduisit à l’ennemi, mit le feu aux tentes, incendia tout le camp, et fit un horrible carnage.

Quelques jours après, comme il était en marche, et dans un passage dangereux, tout à coup Nabis apparut, et jeta l’épouvante dans les rangs des Achéens, qui se crurent perdus sans aucune espérance, dans des passages si difficiles, et qui étaient au pouvoir de l’ennemi. Philopœmen s’arrêta un instant, et, embrassant d’un coup d’œil la disposition du terrain, il prouva que la tactique est la perfection de l’art militaire. Il fit faire à sa phalange un léger mouvement, la rangea suivant les lieux et la circonstance, et sans trouble, sans peine, il éluda les difficultés, puis, fondant sur l’ennemi, il le mit en pleine déroute. Les fuyards ne se dirigeaient point vers la ville, mais ils s’éparpillaient dans la plaine, couverte de bois et de hauteurs, et coupée de cours d’eau et de ravins qui la rendaient impraticable pour la cavalerie ; Philopœmen s’en aperçut : il ne les poursuivit pas, et il établit son camp avant la nuit. Il conjecturait que les ennemis alors en fuite retourneraient, un à un ou deux à deux, vers la ville, quand l’obscurité serait venue ; il plaça donc un détachement nombreux d’Achéens armés d’épées courtes, en embuscade aux environs de la ville, le long des cours d’eau et sur les collines ; et il en arriva que là périrent beaucoup des gens de Nabis. Car ils ne revenaient point en troupes, mais par des chemins divers, selon la direction dans laquelle chacun avait fui ; et ils se jetaient dans les mains de l’ennemi autour de la ville, comme des oiseaux dans un filet.

Ces exploits conciliaient à Philopœmen l’affection des Grecs ; et on lui rendait, dans les théâtres, les plus grands honneurs. Titus s’en offensa secrètement, homme ambitieux, et qui croyait d’ailleurs que les Achéens auraient dû témoigner plus de respect pour un consul de Rome que pour un Arcadien.. Ses bienfaits étaient bien supérieurs, selon lui, aux services que cet homme avait pu leur rendre, puisque, par un seul décret, il avait affranchi toute la partie de la Grèce qui était auparavant esclave de Philippe et des Macédoniens[13]). Aussi Titus fit-il la paix avec Nabis. Mais Nabis périt assassiné par les Étoliens ; et tout fut bouleversé dans Sparte : Philopœmen saisit cette occasion, fond sur la ville à la tête de son armée, et, partie violence, partie persuasion, il la gagne, et la fait entrer dans la ligue achéenne. Cet événement, l’acquisition à la ligue d’une ville si grande, si puissante, et qui jouissait d’une si haute estime, fit de lui l’objet de l’admiration et des louanges des Achéens. Que Sparte fît partie de l’Achaïe, cela n’était pas en effet d’une médiocre importance. On vit mieux encore : les principaux personnages de Lacédémone s’attachèrent à lui, dans l’espoir de trouver en lui un gardien de leur liberté. C’est pourquoi, la maison de Nabis et ses propriétés ayant été vendues, et la vente en ayant produit cent vingt talents[14], on décréta qu’on ferait présent de cette somme à Philopœmen, et qu’on lui enverrait à ce sujet une députation.

C’est alors que cet homme parut clairement ce qu’il était, homme de bien, non pas en apparence seulement, mais en réalité[15]. D’abord il ne se trouva pas un Spartiate qui consentît à aller parler à un tel homme d’accepter de l’argent. Tous redoutaient et refusaient cette mission ; on mit alors en avant Timolaüs, son hôte. Timolaüs vint à Mégalopolis, et s’assit au foyer de Philopœmen ; mais, quand il eut considéré de près la gravité de sa conversation, la simplicité de sa manière de vivre, son caractère inaccessible, imprenable à l’appât des richesses, il n’osa lui parler du présent. Il allégua un autre motif à son voyage, et s’en alla. Envoyé une seconde fois, il éprouva encore le même embarras. Une troisième fois il se décida, quoique avec peine, à entreprendre ce voyage ; et enfin il lui fit connaître les bonnes dispositions de la ville à son égard. Cette nouvelle fut agréable à Philopœmen ; mais il partit lui-même pour Lacédémone, et il conseilla aux citoyens de ne pas chercher à corrompre leurs amis et les gens de bien, de la vertu desquels il est toujours possible de jouir gratuitement : « Mais les méchants, mais ceux qui sèment la division dans les assemblées, voilà, leur dit-il, ceux qu’il faut acheter, ceux qu’il faut corrompre. Fermez-leur la bouche à force d’argent, afin que leurs clameurs ne viennent plus vous importuner. Mieux vaut ôter à nos ennemis qu’à nos amis le franc parler. » Telle était la grandeur des sentiments de Philopœmen à l’égard des richesses.

Dans la suite, Diophanès, qui était général des Achéens, averti que les Lacédémoniens méditaient une défection, voulait les châtier de leur inconstance ; eux se préparaient à la guerre ; tout le Péloponnèse était dans l’agitation. Philopœmen essaya de calmer la colère de Diophanès et d’en arrêter les effets, en lui faisant observer les circonstances actuelles, en lui montrant le roi Antiochus et les Romains planant au-dessus de la Grèce avec des armées formidables : c’était pour le chef le moment de se montrer prudent ; il devait se garder de rien agiter à l’intérieur, ne voir ou n’entendre qu’à demi ce qui pourrait s’y faire de mal.

Diophanès ne tint pas compte de ces représentations : il envahit la Laconie avec Titus, et ils marchèrent ensemble sur la capitale. Philopœmen, indigné, fit une action qui n’était pas conforme aux lois, ni rigoureusement juste, une action grande du moins, et d’une hardiesse toute magnanime : il se jeta dans Lacédémone, lui simple particulier ; il ferma les portes de la ville et au général des Achéens et au consul romain ; il fit cesser les troubles qui s’y étaient élevés, et fit rentrer de nouveau les Lacédémoniens dans la ligue.

Quelque temps après, Philopœmen étant général eut à se plaindre des Lacédémoniens ; il ramena les exilés dans la ville, et fit mettre à mort quatre-vingts Spartiates, suivant Polybe, trois cent cinquante suivant Aristocrates ; il rasa leurs murs, et retrancha une portion de leur territoire, qu’il ajouta à celui des Mégalopolitains. Tous ceux que les tyrans avaient admis comme citoyens à Sparte, il les chassa de leurs demeurer et les transplanta en Achaïe, à l’exception de trois mille, qui refusaient d’obéir et ne voulaient pas s’éloigner de Lacédémone ; ceux-là, il les fit vendre, et, comme pour insulter à leur malheur, il bâtit, du prix de cette vente, un portique à Mégalopolis. Ivre de haine contre les Lacédémoniens, il foula aux-pieds ce peuple déjà trop puni ; il exerça sur leurs institutions politiques une vengeance aussi injuste que cruelle.

Il détruisit et abolit la discipline de Lycurgue, en forçant les enfants et les jeunes gens à recevoir, au lieu de l’éducation nationale, celle de l’Achaïe, convaincu que, tant qu’ils observeraient les lois de Lycurgue, jamais ils n’auraient que de nobles sentiments. Ils permirent alors à Philopœmen de couper les nerfs de leur république, apprivoisés qu’ils étaient et humiliés sous le poids de leurs malheurs. Dans la suite ils adressèrent des réclamations aux Romains, et obtinrent de se soustraire aux institutions achéennes ; et ils rétablirent, autant que cela était possible, après tant de maux et une corruption aussi longue, les lois de leurs pères.

Lorsque la guerre de Rome contre Antiochus commença dans la Grèce, Philopœmen n’était que simple particulier. Antiochus restait à Chalcis, perdant son temps à des amours de jeunes filles qui n’allaient plus à son âge, et célébrant ses noces, tandis que les Syriens, dans un grand désordre et sans chef, erraient se gorgeant de délices par les villes. Philopœmen, qui voyait cela, regrettait de n’être point à la tête de l’armée des Achéens, et il disait qu’il enviait aux Romains la facilité de la victoire. « Si j’étais général, disait-il, j’aurais bientôt taillé tous les ennemis en pièces dans leurs tavernes. »

Une fois Antiochus vaincu, les Romains donnèrent aux affaires de la Grèce une attention plus suivie. Leur armée enveloppait de tous côtés les Achéens, et les démagogues achéens inclinaient intérieurement pour eux. La puissance romaine marchait à la conquête du monde ; grande par elle-même et secondée par la faveur de la divinité, le but était proche, vers lequel l’emportait la fortune, et où elle devait nécessairement arriver. Pour lui, comme un bon pilote qui lutte contre les flots, force lui était bien de se laisser aller, de céder souvent aux circonstances ; mais le plus souvent aussi il résistait ; et, pour cela, il s’efforçait d’attirer au parti de la liberté les hommes les plus capables de parler et d’agir.

Le Mégalopolitain Aristénète jouissait d’un grand crédit chez les Achéens ; mais il faisait de tout temps sa cour aux Romains ; les Achéens ne devaient, suivant lui, leur faire aucune opposition, ni leur refuser rien qui pût leur être agréable. Un jour qu’il exprimait cette opinion dans l’assemblée, Philopœmen, à ce que l’on rapporte, l’écouta en silence, mais avec douleur ; à la fin, emporté par l’impatience et la colère, il lui dit : « Ô homme ! tu es donc bien pressé de voir arriver l’heure fatale de la Grèce ! »

Le consul romain Manius, après avoir vaincu Antiochus[16], demanda aux Achéens qu’ils permissent aux exilés lacédémoniens de rentrer dans leurs foyers ; et Titus crut convenable de faire la même demande que Manius en leur faveur. Philopœmen s’y opposa, non point pour se montrer ennemi de ces exilés, mais parce qu’il voulait que cela se fît seulement par lui et les Achéens, et non par la faveur de Titus et des Romains. Élu général l’année suivante, il ramena lui-même les exilés dans Sparte. C’est ainsi qu’il montrait, par élévation d’âme, une opposition opiniâtre à toutes les prétentions d’autorité.

Nommé général des Achéens pour la huitième fois, à l’âge de soixante-dix ans, il espérait que les affaires lui permettraient de passer dans la paix son année de commandement, et de vivre le reste de sa vie en repos. Les maladies s’affaiblissent avec les forces du corps ; il en était de même des villes de la Grèce : elles n’avaient plus de puissance, les luttes cessaient. Cependant une sorte de vengeance divine le lit tomber, arrivé au terme de sa vie, comme un athlète qui tombe au moment où il fournissait heureusement la carrière. En effet, on rapporte que plusieurs personnes, en conversant avec lui, louaient un homme qui leur paraissait habile capitaine, et que Philopœmen leur dit : « Peut-on estimer un homme qui s’est laissé prendre vif par les ennemis ? » Or, peu de jours après, Dinocratès de Messène, ennemi particulier de Philopœmen, et odieux à tout le monde η cause de sa méchanceté et de ses déportements, détacha Messène de la ligue achéenne ; et l’on annonça qu’il était sur le point d’occuper le village appelé Colonis. Philopœmen se trouvait retenu par la fièvre à Argos. Dès qu’il en fut informé, il marcha aussitôt sans s’arrêter jusqu’à Mégalopolis, et il fit en un seul jour plus de quatre cents stades[17]. Sur-le-charnp, il en partit pour marcher au secours du point menacé, emmenant avec lui un corps de cavalerie composé des citoyens les plus distingués, mais tous jeunes gens encore, qui s’offrirent volontairement pour cette expédition par affection pour Philopœmen et par amour de la gloire.

On chevauchait dans la direction de Messène, lorsque près de la colline d’Évandre on rencontra Dinocratès qui s’avançait ; on en vint aux mains, et il fut mis en fuite. Sur ces entrefaites, cinq cents hommes, qui gardaient la campagne de Messène, survinrent et chargèrent ; et ceux qui d’abord avaient été battus ne les eurent pas plutôt aperçus qu’ils se rallièrent sur les hauteurs. Philopœmen, qui craignait d’être enveloppé et qui voulait épargner le sang de ses cavaliers, se mit en retraite à travers un terrain fort difficile ; il conduisait l’arrière-garde, et souvent il tournait bride et faisait face aux ennemis pour attirer sur lui seul tous leurs efforts. Mais ils n’osaient l’attaquer ; ils se contentaient de crier, et de voltiger autour de lui, mais de loin. À force de s’écarter ainsi pour donner du temps à ses jeunes cavaliers, qu’il faisait défiler un à un, il se trouva, sans le savoir, coupé tout seul au milieu d’une multitude d’ennemis. Aucun d’eux pourtant n’osait encore l’assaillir corps à corps ; mais de loin ils l’accablèrent de traits et l’enfermèrent dans un endroit tout rempli de rochers et de précipices, à travers lesquels il dirigeait avec peine son cheval, dont il déchirait les flancs à coups d’éperon. Grâce à l’exercice qu’il avait toujours pris, sa vieillesse était souple et agile, et elle ne l’eût nullement empêché de se sauver ; mais, ce jour-là, affaibli par la maladie et brisé de fatigue par la longue route qu’il avait faite, il était appesanti et se remuait avec peine ; son cheval vint à broncher, et le jeta par terre. La chute fut si lourde qu’il en fut étourdi et demeura longtemps étendu sans parler. Les ennemis, le croyant mort, se mirent à le retourner et à le dépouiller. Mais, lorsqu’il leva la tête et les regarda, ils se jetèrent sur lui en foule, lui attachèrent les mains sur le dos, et l’emmenèrent enchaîné, en l’accablant d’injures et d’outrages, qu’un tel homme n’eût jamais imaginé, même en songe, devoir un jour endurer de la part d’un Dinocratès.

À cette nouvelle, ceux de la ville, saisis d’un transport merveilleux, coururent en masse vers les portes. Cependant, lorsqu’ils virent Philopœmen ainsi traîné en dépit de sa gloire, de ses actions passées et de ses trophées, la plupart éprouvèrent un sentiment de compassion et s’apitoyèrent sur son sort. Des larmes coulaient, et l’on prenait en dédain cette puissance humaine à laquelle on ne peut se fier, et qui n’est que néant. Et peu à peu une parole d’humanité se répandit dans la foule « On ne doit pas oublier ce qu’il a fait de bien autrefois, la liberté qu’il nous a rendue en chassant de chez nous le tyran Nabis. » Il y en avait pourtant quelques-uns qui, pour faire plaisir à Dinocratès, voulaient qu’on torturât et qu’on fît périr cet homme, comme un ennemi cruel et irréconciliable, et qui serait en outre d’autant plus dangereux pour Dinocratès s’il échappait après avoir été ainsi par lui outragé et traîné captif. À la fin, on le conduisit dans le souterrain appelé le Trésor, qui ne recevait du dehors ni air ni lumière, qui n’avait point de porte, et ne se fermait qu’au moyen d’une grosse pierre ; on l’y déposa, et, après avoir roulé la pierre à l’entrée, on plaça alentour des hommes armés.

Cependant les cavaliers achéens s’étaient arrêtés dans leur fuite ; ils s’étaient reconnus, et, ne voyant Philopœmen paraître nulle part, ils le croyaient mort. Longtemps ils demeurèrent là à l’appeler à grands cris, puis à se reprocher la honte et l’injustice qu’il y avait à eux de se sauver en abandonnant leur général, qui n’avait pas épargné sa vie pour assurer la leur. Ensuite ils partirent tous ensemble, et, en le cherchant de tous côtés, ils apprirent qu’il était prisonnier, et ils en répandirent la nouvelle par les villes de l’Achaïe. On regarda cet événement comme une grande calamité ; on résolut d’envoyer une députation aux Messéniens pour le redemander, et l’on se prépara à la guerre.

Voilà ce que faisaient les Achéens.

Dinocratès, de son côté, craignant tout délai, qui ne pouvait qu’être salutaire à Philopœmen, voulait prévenir les mesures que prendraient les Achéens. Quand la nuit vint, et que la multitude des Messéniens se fut retirée, il ouvrit la prison, et y fit entrer un officier public chargé de porter du poison à Philopœmen, avec ordre de rester auprès de lui jusqu’à ce qu’il eût achevé de le boire. Philopœmen était couché dans son manteau, non pas endormi, mais abîmé dans la douleur et la tristesse. En voyant la lumière, et, debout près de lui, l’homme qui tenait la coupe de poison, il se releva avec peine, à cause de sa faiblesse, et se mit sur son séant. Il prit la coupe, et lui demanda s’il savait quelque chose des cavaliers, et particulièrement de Lycortas[18]. L’homme lui répondit qu’ils avaient échappé pour la plupart ; alors il fit un signe de tête, et, le regardant avec douceur : « À la bonne heure ! lui dit-il ; du moins nous n’avons pas été malheureux en tout. » Et, sans ajouter un mot, sans faire entendre un son, il vida la coupe, et se recoucha. Il ne donna pas beaucoup à faire au poison ; sa faiblesse était si grande qu’il ne tarda pas à s’éteindre.

Lors donc que le bruit de sa mort se répandit parmi les Achéens, ce fut dans toutes les villes un abattement, un deuil général. Les jeunes gens, et les magistrats réunis à Mégalopolis, décidèrent qu’il ne fallait nullement différer la vengeance ; et ils élurent général Lycortas. Aussitôt la Messénie fut envahie et la campagne horriblement dévastée, jusqu’à ce que les Messéniens, après délibération, ouvrirent leurs portes aux Achéens. Dinocratès s’était hâté de se donner la mort ; et ceux des autres qui avaient été d’avis que l’on fît périr Philopœmen, se tuèrent de leurs propres mains. Pour ceux qui avaient voulu de plus qu’on le mît à la torture, Lycortas les fit tous prendre, et les fit expirer sous les verges. On brûla le corps de Philopœmen sur le lieu ; et, lorsque ses restes recueillis eurent été déposés dans une urne, on partit de Messène. On marchait non pas en désordre, confusément, au hasard, mais c’était une pompe à la fois triomphale et funéraire. Ils allaient avec des couronnes sur la tête, mais des larmes dans les yeux ; on voyait des captifs chargée de chaînes, mais en même temps l’urne sépulcrale presque cachée sous une quantité de bandelettes et de couronnes. Celui qui la portait, c’était Polybe[19] fils du général des Achéens, entouré des Achéens les plus distingués. Les guerriers, couverts de leur armure et montés sur des chevaux richement harnachés, venaient ensuite, sans montrer trop d’abattement dans un deuil aussi grand, ni trop d’orgueil de leur victoire. Des villes et bourgs que l’on traversait les habitants accouraient à sa rencontre pour le recevoir à son passage, comme quand il revenait d’une expédition ; ils touchaient l’urne, et ils accompagnaient le cortège jusqu’à Mégalopolis. Au convoi vinrent se joindre les vieillards, les femmes et les enfants ; et les gémissements s’élevaient de toute l’armée et retentissaient jusque dans la ville ; Mégalopolis pleurait son grand citoyen ; elle s’abandonnait à sa douleur, car elle pensait qu’avec lui elle avait perdu sa prééminence sur les villes achéennes. On fit donc à Philopœmen des funérailles d’une magnificence convenable ; et les captifs messéniens furent lapidés autour de son tombeau.

Les villes lui avaient décerné de grands honneurs, et érigé beaucoup de statues. À l’époque des derniers malheurs de la Grèce, lors du désastre de Corinthe[20], un Romain entreprit de les détruire, en poursuivant Philopœmen en justice et en l’accusant, comme s’il eût été vivant, d’inimitié et de malveillance à l’égard des Romains. Cet homme exposa l’accusation, et Polybe répondit au calomniateur[21]. Mais ni Mummius ni ses lieutenants ne souffrirent qu’on fît disparaître les honneurs rendus à un personnage aussi glorieux, quoiqu’il eût été souvent un obstacle aux succès de Titus et de Manius. Ils distinguaient apparemment la vertu réelle de l’intérêt, le beau de l’utile ; dans leur jugement droit et équitable, ils pensaient que l’obligé doit au bienfaiteur sa gratitude et des preuves de sa reconnaissance, et qu’à l’homme de bien les gens de bien doivent toujours respect et honneur.

Voilà pour la vie de Philopœmen.


  1. D’autres auteurs anciens lui donnent le nom de Cléandre.
  2. Au neuvième livre de l’Iliade.
  3. Pausanias les nomme Ecdélus et Mégalophanès.
  4. C’est Titus Flamininus, dont la Vie suit celle de Philopœmen.
  5. Environ une lieue.
  6. On ignore l’époque précise où avait vécu cet auteur.
  7. Ville de Laconie sur le fleuve Énus.
  8. Cette Vie est dans le quatrième volume.
  9. Au livre XIX de l’Iliade.
  10. Poète et musicien, né à Milet, et qui florissait vers la fin du cinquième siècle avant notre ère. Ses Perses étaient probablement un poème dithyrambique.
  11. Au commencement du quatrième livre des Lois.
  12. C’était le port et l’arsenal de Lacédémone, à une petite distance de cette ville.
  13. Voyez plus loin la Vie de Flamininus.
  14. Environ sept cent vingt mille francs de notre monnaie.
  15. Allusion au mot d’Eschyle déjà cité dans la Vie d’Aristide.
  16. Le consul Manius Acilius Glabris défit Antiochus l’an 191 avant J.-C.
  17. Environ vingt lieues.
  18. C’était le père de l’historien Polybe.
  19. Il n’avait à cette époque guère plus de vingt ans.
  20. Trente-sept ans après la mort de Philopœmen.
  21. Son discours n’existe plus.