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La Vie de Monsieur Pascal
Texte établi par Léon Brunschwicg et Pierre Boutroux, Hachette (p. 37-49).
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INTRODUCTION

La biographie de Pascal par Madame Perier a une histoire, et qui est assez compliquée. Nous rassemblons dans cette Introduction les différents documents qui nous la font connaître.

I

Au témoignage de Mme Perier, dans une lettre de 1682 que nous publions p. 43, la première rédaction de la Vie remonte à l’année qui suivit la mort de Blaise Pascal ; elle paraît avoir été immédiatement utilisée dans la Préface, écrite sans doute par M. Perier, pour les Traités posthumes de 1663 (infra, t. III, p. 267). Ce fut aussi à cette époque, ajoute Mme Perier, que l’une des copies qui circulèrent alors parmi les amis de Pascal en fut dérobée ; c’est vraisemblablement cet incident qui est raconté dans la lettre suivante, adressée à M. Perier. Elle est signée de Bridieu. Son auteur serait, soit, comme le veut le manuscrit de Troyes[1], un familier du duc de Liancourt, archidiacre de Beauvais, qui fut un fidèle ami de Port-Royal, soit plutôt un gentilhomme limousin, ancien écuyer du duc de Guise, qui avait défendu en 1650 la ville de Guise contre les Espagnols : il était naturellement en relations avec l’intime ami de Pascal et du duc de Roannez, M. du Bois (« on l’appelait M. du Bois de l’hôtel de Guise : il y logea jusqu’à la mort de Mademoiselle de Guise, ayant été d’abord maître à danser, puis précepteur et gouverneur du duc de Guise ». Sainte Beuve, Port Royal, 5e édit., t. V, p. 469 n. 1). La lettre de Bridieu à M. Perier n’est datée que du 28 juillet, sans indication d’année ; elle doit être de 1663.

Lettre de M. Bridieu à M. Perier.

« Je croy qu’on vous aura parlé de ma part de la vie de Mr Pascal escrite par made votre femme, et qu’on vous aura pressé de consentir qu’on la donne au public ; nous l’avons trouvée si belle et si édifiante que nous avons jugé tous icy que l’on feroit mal de ne le pas faire, et ceux qui l’ont vue à Paris, en ont fait le mesme jugement ; et Mr Du Bois vous dira que Mlle de Guise l’a trouvée admirable et pour les choses et pour la maniere dont elles sont escrites ; on y a fait icy quelques petites corrections que l’on croit que vous ne desapprouverés pas quand vous aurez sû qu’elles ne gastent rien. Si la chose n’est pas assez parfaite, on y travaillera encore si vous le souhaittés, et vous serez le juge et le maistre de tout, afin que ce soit à vous et non à d’autres que le public ait l’obligation de ce tresor.

« Au reste, monsieur, je dois vous dire que j’en avois donné une copie à un garçon qui s’en alloit à Paris, que je croyois un homme sûr, et qui ne l’a pourtant point esté, en sorte que je ne sçay ce qu’elle est devenue ni luy aussi. Elle pourroit estre tombée en telles mains qu’on la feroit imprimer sans nous. Ne seroit-il donc pas plus à propos que l’on fit imprimer celle qui est entre les mains de M. Du Bois, aprés l’avoir reveue, et mise dans toute la perfection que l’on pourra ? Je vous en demande la permission, Monsieur, et je le fais avec tant de confiance que j’espère que vous ne me la refuserez pas. Mr de Roannés le souhaite fort et Mr Du Bois aussi, à qui il faut, ce me semble, beaucoup deferer, en tout ce qui regarde Mr Pascal.

« Je suis,

Signé : de Bridieu. »

II

En 1668, la Correspondance reçue par M. Perier et conservée dans un des Recueils Guerrier (Bibl. Nat. f. fr. 12988) présente plus d’une allusion à la Vie de Blaise Pascal. Il est intéressant tout d’abord d’y relever le nom de l’abbé de Barillon (1639–1699) ; il était fils du Président Barillon, qui fut des amis de Saint-Cyran, et mourut en exil à Pignerol en 1645, et de Bonne Fayet, fille du président Fayet ; il avait été élevé par son oncle M. de Morangis, l’ami d’Étienne Pascal ; en 1663, il fut choisi par l’abbé de Rancé pour lui succéder au prieuré de Boulogne, puis en 1671 par Nicolas Colbert pour lui succéder à l’évêché de Luçon (Voir Abregé de la Vie de Messire Henry de Barillon, Delft, 1700). En effet, nous retrouverons l’abbé de Barillon à la source du récit sur le fameux accident du pont de Neuilly. Or, le 22 octobre [1668, selon toute vraisemblance] il écrivait d’Aleth, où résidait comme on sait Nicolas Pavillon : « Il [l’évêque d’Aleth] a une singulière veneration pour Mr Pascal, et il a voulu que je luy racontasse toute sa vie, et tout ce que je sçavois de luy[2]. »

Le 4 novembre 1668, l’ami intime de Barillon, M. Feret, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, écrit également au sujet de Pavillon à qui il avait communiqué quelques fragments de Pascal : « Comme il est encore actuellement à lire une douzaine de fragmens de feu Mr Pascal, il me dit… qu’il n’avoit jamais rien vu de si beau, et mesme de si touchant. Il me demanda s’il n’avoit point fait d’autres escrits de pieté, je luy dis que j’avois veu des Elevations à Dieu qu’il avoit faites dans l’une de ses maladies, que je trouvois merveilleuses, il m’a tesmoigné une grande envie de les voir, et sur ce que je luy ay dit que je vous les demanderay, il me repondit que je luy ferois plaisir, et de plus de luy donner une Copie de la vie de Mr Pascal que quelqu’un luy a dit avoir esté composée par Mme Perier[3]. » Enfin, le 28 février 1669 M. Féret écrit de Paris : « Peu de jours avant que de partir d’Aleth, Mr le fils de Mr le Président Caulet nous envoya l’Escrit de la vie de Mr Pascal. Mr l’entendit lire par deux fois avec admiration et de la vie de ce serviteur de Dieu, et de la belle maniere dont sa bonne sœur l’a escrite. »

III

Ces éloges devaient être un puissant encouragement à la publication de la Vie, en tête du recueil des Pensées dont on préparait à ce moment l’édition. Mais on sait dans quelles conditions se fit cette première édition ; on sait que l’un des membres du Comité institué par Port-Royal, Filleau de la Chaise, avait écrit une Préface pour les Pensées, et on sait quel accueil lui fit Mme Perier : « nous fûmes bien surpris, lorsque nous la vismes, de ce qu’elle ne contenoit rien de toutes les choses que nous voulions dire, et qu’elle en contenoit plusieurs que nous ne voulions pas dire ». On sait enfin comment Étienne Perier y substitua, comme venant de Clermont, une seconde Préface dont les dernières pages sont empruntées à la rédaction manuscrite de la Vie[4]. D’autre part, la publication des Pensées devait avoir pour effet de renouveler, dans des circonstances particulièrement délicates en raison de l’intervention de l’archevêque de Paris, l’affaire de la prétendue rétractation de Pascal[5] ; elle apportait ainsi un nouvel obstacle à l’impression de la biographie écrite par Mme Perier.

Et en effet, en 1677, lorsque Mme Perier insiste une fois de plus pour cette publication, voici la réponse curieuse que ses fils lui transmettent :

Lettre de Mrs Louis et Blaise Perier à Made leur mère.
de Paris ce 8 mars 1677.

« Il y avoit deja quelque temps que nous avions parlé de la vie à ces Mrs ; mais à chacun d’eux separement. Ils ne nous avoient donné aucune reponse positive là dessus ; mais nous avoient tesmoigné que c’estoit une chose de grande consequence et à laquelle il falloit beaucoup penser. Depuis ce temps là s’estant trouvés tous ensemble chez Mr du Bois, ils examinerent fort cette affaire, et conclure à ne point imprimer, pour plusieurs raisons que MM. de Roannés et Nicole nous ont rapportées. Ils convinrent tous qu’il ne falloit pas imprimer la vie, sans y mettre l’article que nous avons dessein d’y ajouter, et qu’ils ont trouvé fort bien ; mais ils croient que cela mesme doit estre une raison pour ne la pas faire paroistre presentement, et dans l’estat où sont les choses, parce que quoy que l’on ne parle pas ouvertement de cette affaire, cela signifieroit neantmoins dans l’esprit de tout le monde que l’on soutient que Mr Pascal ne s’est point retracté du Jansenisme, ce qui seroit faire une profession qui ne seroit pas bien reçue en ce temps cy, et qui pourroit mesme attirer la suppression du livre. Mais comme les choses pourront estre un jour en estat que tous ces inconveniens la ne subsisteront plus, ils croyent qu’il seroit bon de travailler dés à cette heure, à la vie pour la mettre en estat que l’on voudroit qu’elle parut. Et pour la declaration de Mr de St Etienne on n’en parleroit plus de la maniere qu’on avoit projetté, parce qu’apparemment ce ne sera plus du vivant de Mr le Curé de St Estienne[6], mais on y pourroit mettre les choses plus au long, en inserant mesme les lettres que nous avons de luy sur ce sujet, et faisant mention de ce qui en a esté imprimé du vivant mesme de ce Mr. Mr de Roannés seroit mesme d’avis que dés à présent sans perdre de temps on dressa un acte par devant notaire par lequel seroit déclaré le veritable sujet de la dispute entre mon oncle et ces Mrs, qu’il signeroit, Mr Arnauld et Mr de Sainte-Marthe, et dont on pourroit se servir en tems et lieu, comme on le jugeroit à propos.

« Mais pour venir à la Vie, ils considerent comme une chose assez facheuse d’imprimer une Vie en ce temps-ci, qu’elles sont devenues si communes que l’on les regarde avec assez d’indifference, parce que l’on s’imagine dans le monde que les parents ne les publient que par une espece d’ambition ou de vanité ; enfin ils disent que cette Vie en l’estat qu’on la donneroit, ne repondroit pas à l’idée que la plus part s’en formeroient d’abord, parce qu’on s’attendroit d’y trouver les particularités des affaires où il a eu part, comme de quelle maniere il entreprit les Provinciales, etc., qui est ce que le monde auroit plus de curiosité de savoir. Toutes ces raisons les ont déterminés à croire qu’il n’est pas à propos de l’imprimer presentement et qu’il ne le faut faire que dans une plus grande necessité ; car ils ne se sont pas beaucoup arrestez à ce que nous leur avons rapporté de Mr Despres, et ils s’imaginent qu’il ajoute peut estre par quelque interest à ce que luy a dit Mr l’abbé d’Aligres[7] et que quand cela seroit, il faudroit tascher et s’en de faire en luy disant qu’il y a desja une partie de cette Vie dans les Prefaces de ses ouvrages[8]… »

Copié sur l’original.

IV

Le privilège pris par Mme Perier pour la publication de la Vie de son frère atteste qu’elle n’a pas renoncé à son projet. Elle attend une occasion plus favorable ; dans quelles dispositions, les trois lettres de 1682 que les Recueils Guerrier nous ont conservés, permettent de s’en rendre compte.

Lettre de Madame Perier à M. Audigier.

« J’ay esté bien surprise, monsieur, d’apprendre qu’un petit memoire que j’ay fait, il y a vingt ans, de quelques particularitez de la vie de mon frere, et qui me fut desrobé dés ce temps là, vous estant tombé entre les mains, vous avez eu la pensée de le faire imprimer. Je suis persuadée, monsieur, qu’estant amis comme nous sommes depuis si longtemps, vous n’avez pas cru me desobliger en cela. Ainsi je n’ay pas desisté de vous dire à vous mesme mes sentiments, sachant bien qu’aussy tost que vous les connoistrez, vous changerez de pensée. C’est un petit ouvrage que j’ay fait pour ma famille et pour quelques amis particuliers qui m’en avoient prié. Cependant, comme contre mon intention il s’en est publié plusieurs copies, il est arrivé souvent que des personnes qui me connoissoient et d’autres qui ne me connoissoient pas, ayant cru que le public pourroit estre edifié de cette lecture, ont pris le mesme dessein que vous ; mais ni les uns ni les autres n’ayant voulu le faire sans ma participation, je les ai priez de se dispenser de cette peine, parce que si je voulois que cette piece parut, je le ferois moy-mesme et je la mettrois en un autre estat qu’elle n’est. Ainsy personne ne l’a encore fait. Mais comme j’ay vu que j’estois souvent dans ce danger, j’ai obtenu un privilege fort ample pour m’en servir quand je voudrois pour imprimer cet ouvrage en la maniere qu’il doit estre, ou pour empescher par là qu’il ne se fasse rien contre mon gré et contre mon intention. Je m’assure, monsieur, que je n’en auray pas besoin contre vous et que vous voudrez bien me laisser la maistresse d’un bien qui m’appartient par tant de titres. On m’a mandé aussy que vous aviez dessein d’y joindre une preface où vous vouliez parler d’une chose qui est fondée sur un bruit qui est extremement contraire à la verité, et sur quoy je vois bien que vous n’estes pas informé.

« Mon frere ne s’est jamais retracté et n’a jamais eu besoin de le faire, n’ayant eu toute sa vie que des sentiments tres-purs et tres-catholiques ; et la declaration sur laquelle on a fondé cette calomnie ne dit pas un mot de retractation. J’en ay une copie authentique qui m’a esté envoyée par feu M. l’archevesque de Paris, et celui qui a donné cette declaration a eu bien du deplaisir de l’abus qu’on en a fait. Il a reconnu luy-mesme qu’il s’estoit trompé, ayant pris les paroles de mon frere dans un sens contraire à celui qu’elles avoient. Ce sont les propres termes qu’il employe dans les lettres qu’il m’a fait l’honneur de m’escrire sur ce sujet, et qu’il m’a permis de faire voir à tout le monde, et mesme de les rendre publiques s’il estoit necessaire. Mais comme il est encore vivant et qu’il est à Paris, vous pouvez vous en assurer par vous mesme. Son tesmoignage propre sera de plus grand poids que le mien : c’est un homme d’une assez grande consideration dans le monde et dans son ordre pour estre cru. C’est à luy que je vous renvoye. Je vous supplie encore une fois, Monsieur, de vouloir vous en tenir là. J’espere que vous ne me refuserez pas cette grace, et que vous m’obligerez par là d’estre de plus en plus, comme j’ay tousjours esté, à vous et à toute votre famille, Monsieur, vostre etc.

G. Pascal.

« S’il arrivoit, Monsieur, que ma lettre vint trop tard et qu’il y eut quelque chose de commencé d’imprimer, je vous supplie de me faire grace d’arrester toutes choses » (Copié sur l’original).

Lettre de Madame Perier à Monsieur de la Tartière, Seigneur de la Serve.

« Vous estes si obligeant, Monsieur, qu’on a recours à vous dans toutes les occasions. En voici une qui me touche sensiblement, et où je vous demande tres humblement votre secours. M. Audigier a eu la pensée de faire imprimer un petit memoire que j’ay fait, il y a vingt ans, de quelques particularitez de la vie de mon frere, et d’y joindre une Preface où il veut inserer des choses tres fausses et qui sont contre l’honneur de mon frere. Ce sont des calomnies qui courent depuis longtemps et dont sans doute vous avez ouy parler. Vous jugez bien, Monsieur, que je ne le puis pas souffrir ; ainsy je serois obligée d’agir contre luy par toutes les voyes possibles pour l’empescher. C’est une personne pour laquelle j’ay tousjours eu beaucoup de consideration et un attachement particulier pour toute sa famille. J’aurois un tres grand deplaisir d’en venir là ; c’est pour quoy. Monsieur, je prends la liberté de m’adresser à vous pour vous supplier instamment d’aller au devant d’une chose qui auroit des suites fascheuses. J’ay un privilege que je ferois assurement bien valoir. Je cognois votre prudence ; aussy j’attends tout de vous. Vous rendrez service par là à M. Audigier et vous acquerrerez sur moy une obligation tres estroite ; je la joindray à tant d’autres dont je vous suis redevable. J’attends la fin de mes affaires pour vous en tesmoigner tout à la fois mes ressentiments et une tres humble recognoissance ; mais ce ne sont que des paroles que je vous supplie de regarder comme tres sinceres, et de me faire la grace de croire qu’on ne peut pas estre plus parfaitement et avec plus de respect que je suis.

Monsieur,
vostre, etc.
G. Pascal.

Avec votre permission, j’assureray icy Mademoiselle votre sœur de mon tres humble service (Copié sur l’original).


Madame Perier fait appuyer sa réclamation de l’autorité de Domat qui écrit en ces termes à M. Audigier :


« Vous serez peut estre surpris de la liberté que je prends de vous escrire sur le mesme sujet dont madame Perier vous escrit aussi, parce que la consideration que je sçais que vous avez pour son merite, et pour le grand interest qui l’oblige à vous faire la priere qu’elle vous fait, devroit me persuader que rien de ma part ne peut vous toucher à l’egal de sa priere et de ses raisons. Mais, Monsieur, j’ay cru par une autre vuë que je manquerois à ce que je dois à la memoire de M. Pascal, si je negligeois de tesmoigner, dans une occasion de cette consequence, combien je m’attache à tout ce qui peut interesser l’honneur de son nom. Vous sçavez, Monsieur, les raisons qui me donnent ces sentiments ; car vous connoissez beaucoup mieux que le commun le merite extraordinaire de M. Pascal, et surtout quelle estoit sa sincerité et sa fermeté proportionnée à l’élevation de son esprit. Et, quand je n’aurois pas eu la part singuliere qu’il m’a fait l’honneur de me donner dans son amitié, je ne pourrois me dispenser, en cette rencontre, de vous faire connoistre, Monsieur, que le fait de sa pretendue retractation est une calomnie, la moins vraisemblable à tous ceux qui ont connu M. Pascal, et la plus fausse en effet qui ait jamais esté pensée. Et aussy le malentendu qui en fut la cause s’est expliqué par la retractation de la personne qui avoit donné sujet à ce bruit, de la maniere que madame Perier vous l’expliquera par sa lettre ; et je dois ajouter à son tesmoignage et à son recit que personne au monde n’a jamais sçu mieux que moy les sentiments de M. Pascal sur ce sujet et pendant sa vie et pendant sa maladie et à sa mort ; et je puis, Monsieur, vous assurer, par ma connoissance, de la verité de cette histoire, dont je ne repete pas le recit que vous en fait madame Perier. Ainsi, Monsieur, je m’assure avec elle et sa famille et tous les amis de M. Pascal, et pour l’estime que vous avez de son merite, que vous laisserez à madame Perier le droit naturel du sort de la piece qui est tombée entre vos mains, et qu’au lieu de l’obligation du bon office que vous pensiez rendre, on vous aura celle de n’en pas rendre un tres mauvais et à la memoire de M. Pascal et au repos de madame sa sœur. En voilà trop pour vous recommander une demande aussy juste, et où vous estes sans autre interest que d’obliger les personnes qui vous prient de le faire d’une autre maniere ; je profite de cette occasion pour vous assurer de mon respect, et de mon attachement à vostre service, et je vous demande la grace d’en assurer aussy mademoiselle Audigier, et si j’ose aussy M. et Madame Tartiere. Je suis de tout mon cœur, Monsieur, etc. Domat. À Clermont, le 15 janvier 1682 » (Copié sur l’original).

V

En 1684, enfin, une plaquette de 49 pages et une réimpression des Pensées, parues toutes deux chez le libraire A. Wolfgang, d’Amsterdam, — ou tout au moins portant ce nom — offraient au public la Vie de Biaise Pascal, sans soulever aucun des incidents fâcheux que l’on avait craints. Au contraire un article remarquable que Pierre Bayle insérait au mois de décembre dans les Nouvelles de la République des Lettres consacrait le caractère d’édification que le biographe avait voulu donner à son récit : « Cent volumes de Sermons, écrivait-il, ne valent pas cette vie-là, et sont beaucoup moins capables de desarmer les impies. L’humilité et la dévotion extraordinaires de M. Pascal mortifient plus les libertins que si on lâchoit sur eux une douzaine de Missionnaires. Ils ne peuvent plus nous dire qu’il n’y a que de petits esprits qui ayent de la pieté ; car on leur en fait voir de la mieux poussée dans l’un des plus grands Geomètres, des plus subtils Metaphysiciens, et des plus penetrants esprits qui ayent jamais été au monde. La pieté d’un tel Philosophe devroit faire dire aux indévots et aux libertins ce que dit un jour un certain Diodes, en voyant Epicure dans un temple : « Quelle fête, s’écriait-il, quel spectacle pour moy, de voir Epicure dans un temple ! Tous mes soupçons s’évanouissent ; la pieté reprend sa place ; et je ne vis jamais mieux la grandeur de Jupiter que depuis que je vois Epicure à genoux. » C’est assurément un beau spectacle que de voir M. Pascal régler sa vie par la maxime qu’il faut renoncer à tout plaisir, et que la maladie étant l’état naturel des Chrêtiens, on doit s’estimer heureux d’être malade, puisqu’on se trouve alors par nécessité dans l’état où l’on est obligé d’être. On fait bien de publier l’exemple d’une si grande vertu, on en a besoin pour empêcher la prescription de l’esprit du monde contre l’esprit de l’Évangile. On voit assez de gens qui disent qu’il faut se mortifier ; mais on en voit bien peu qui le fassent, personne n’appréhende de guerir quand il est malade, comme M. Pascal l’apprehendoit. Il y a même des Païs dans la Chrêtienté, où il n’y a pas peut-être un homme qui ait seulement ouï parler des maximes de ce Philosophe Chrêtien. » Année 1684, t. II, p. 531–533.

À partir de 1687 les éditions des Pensées qui se succèdent chez Desprez contiennent toutes la Vie telle qu’elle a été imprimée, sans les additions que la famille pensait encore à y faire, comme aussi sans les corrections que demandait l’impression fautive d’Amsterdam. C’est seulement en 1898 que M. Gazier nous a donné de lire un texte correct de la version imprimée. Voir l’article de la Revue d’histoire littéraire de la France, octobre 1898, et l’édition des Pensées à la Société française d’imprimerie et de librairie, Paris, 1907.

D’autre part, — et Mme Perier fait elle-même allusion au remaniement de son écrit, — on savait par un des meilleurs historiens de Port-Royal, le Dr Besoigne (Histoire de l’abbaye de Port-Royal, Cologne, 1752, t. IV, p. 469), qu’il existait une autre rédaction manuscrite de la Vie de Biaise Pascal. Besoigne avait extrait de cette rédaction un plan de l’ouvrage projeté par Pascal ; on pouvait soupçonner qu’il lui avait également emprunté un passage intéressant de son article sur Pascal[9]. Cette rédaction, qui devait être plus complète que la version imprimée, nous l’avons retrouvée à la Bibliothèque Mazarine parmi les manuscrits légués par Faugère. Nous serions disposé à penser qu’elle est antérieure à l’édition princeps des Pensées : elle analyse la Lettre sur la mort de M. Pascal le père ; le passage, qui devenait sans objet une fois que le texte en avait été publié dans les Pensées, ne figure pas dans la rédaction imprimée[10]. Sous réserve de signaler dans les notes les endroits où les deux rédactions présentent des différences sensibles, nous suivons naturellement le manuscrit de Faugère. C’est un petit manuscrit in-16 de 82 p. Prosper Faugère l’avait acquis de la Bibliothèque d’A.-A. Renouard, qui le tenait lui-même de Monsieur Dequin (1804). À la dernière page, Renouard avait écrit, sous ses initiales, ces mots : « De la main de l’auteur, ce qui a été vérifié sur les Lettres de Mme Perier. » Je ne sais comment la vérification a été faite ; mais je puis assurer qu’il n’y a aucun rapport entre l’écriture de Mme Perier et l’écriture du manuscrit. Une grossière transposition de pages qui interrompt la continuité du sens dispense d’ailleurs d’insister.

  1. Voir le manuscrit de Troyes, apud Jovy, Quelques notes sur Pascal, p. 19.
  2. Voir à la page 600 du même Recueil la lettre de Pavillon à M. Perier, du 29 octobre 1668.
  3. Peut-être Brienne, qui avait l’année précédente fait, avec Lancelot, le voyage d’Aleth, et avait au retour séjourné à Clermont dans la maison des Perier.
  4. Voir notre Introduction aux Pensées de Pascal, p. clxxxccxxxviii.
  5. Ibid., p. clxiiiclxxiii.
  6. M. Beurrier s’obstina pourtant à ne point mourir. Arnauld écrit à Louis Perier, en mai 1688 : « Vous devez penser à faire plus ample la vie que Madame votre mere a faite de M Pascal. Je sais ce qui vous arrête ; mais le bon homme dont vous n’osez produire l’attestation, tant qu’il vivra, ne peut vivre encore longtemps. » Sur Beurrier, voir Jovy, Pascal inédit, 1908, p. 224–226.
  7. M. d’Aligre, curé de Saint-Jacques de Provins, dont le père fut chancelier de 1674 à 1677, est, dit Sainte-Beuve, « un ami de Port-Royal, sans qu’on dise par quelle relation il y tenait. » (Port-Royal, 5 édit., t. V, 359).
  8. Allusion à la Préface des Traités de l’Équilibre des liqueurs et de la Pesanteur de la masse de l’Air, 1663 (vide infra, t. III, p. 267) et à la Préface des Pensées, 1670 (Hachette, 8o, 1904, t. I, p. clxxx).
  9. Vide infra, p. 93 ; cf. Pensées, 1904, t. II, p. 380, n. 2.
  10. Un passage (p. 74) fait pourtant allusion à cette édition de 1670 et au discours de Filleau de la Chaize qui fut écrit en vue de cette édition (nous ne savons pas, il est vrai, à quel date) ; mais ce passage pourrait n’être qu’une parenthèse ajoutée après coup. — La question que nous laissons ainsi indécise serait importante pour fixer la date de la Prière pour le bon usage des maladies, que l’édition princeps rapporte à la jeunesse de Blaise Pascal et Mme Perier aux dernières années de sa vie. Laquelle de ces deux affirmations peut être considérée comme la rectification d’une erreur antérieure ?