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La Vie de Monsieur Pascal
Texte établi par Léon Brunschwicg et Pierre Boutroux, Hachette (p. 115-121).
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APPENDICE

M. Le Pailleur.


Fils d’un lieutenant de l’élection de Meulan, Le Pailleur, dont Tallemant des Réaux loue à la fois la rigide probité et la joviale bonne humeur, était chez la maréchale de Thémines « sans gages ny appointemens, mais seulement comme un amy de la maison ; il est vray qu’il faisoit toutes ses affaires. » Il « sçavoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers pour rire. » On voit M. de Nemours le faire admettre, « par grande grace », au concert intime que Louis XIII fit chez lui avec « tous ceux de la Musique de la chambre[1] ». Tallemant des Réaux ajoute enfin qu’il s’estoit adonné aux mathématiques des son enfance : « il les apprit tout seul. Il n’avoit que vingt neuf solz quand il commença à lire les livres de cette science, et il eschangeoit les livres à mesure qu’il les lisoit. Il avoit escrit assez de choses, mais il n’a rien daigné donner : il faisoit des epistres burlesques fort naturelles. »

Bien que Le Pailleur n’ait pas laissé de travaux mathématiques de premier ordre, il est souvent cité par ses contemporains comme s’étant occupé des questions du jour. Il avait travaillé sur les lieux plans (cf. infra t. III, p. 302), et avait obtenu la solution de quelques-uns des problèmes communiqués par Fermat à l’Académie Mersenne (vide infra p. 172 : Roberval, décrivant l’accueil fait à ces problèmes, écrit à Fermat le 4 avril 1687 : « un nommé M. Le Pailleur en avoit trouvé la démonstration particulière pour 3 et 4 points » (apud Œuv. de Fermat, Éd. Tannery-Henry, II, p. 103).

Vers 1644, en même temps que Roberval, Descartes, Mersenne et Carcavi, Le Pailleur participa à la polémique engagée par Longomontanus et John Pell au sujet de la quadrature du cercle. Pell imprima même une lettre de lui (signée D. Pallieus, Nobilis Parisinus) dans ses Controversiæ de verâ circuli mensurâ (Voir la notice de Jacoli dans le Bullettino di bibliografia de Boncompagni, tome II, 1869, pp. 299–312. — Cf. Œuv. de Descartes, éd. Adam-Tannery, IV, p. 343).

Le Pailleur s’occupa également des équations cubiques et chercha à les résoudre « par le cercle et par la parabole sans les purger du plus haut degré » (Mylon à Christian Huygens, 23 juin 1656, Œuv. de Huygens, I, p. 439). Il avait écrit sur ce sujet un petit traité qu’il avait confié à Mylon : « il me le donna quelques mois avant de mourir, dit Mylon, pensant le mettre entre mes mains avec ce que je recueillois de l’assemblée qui se faisoit chez luy » (Mylon à Schooten, novembre 1656, Œuv. de Huygens, I, p. 514). Mylon pensa bien faire en envoyant le traité en Hollande afin qu’il fût examiné par Huygens et aussi par Schooten « qui m’a tesmoigné, dit Mylon, qu’il seroit bien aise de l’avoir promptement pour ne pas retarder l’impression qu’il fait de la Geometrie de M. Descartes et des autres opuscules qu’il y doit joindre » (Œuv. de Huygens, I, p. 439). La méthode de Le Pailleur fut en effet étudiée de près par les deux Hollandais (voir les lettres de Schooten à Mylon, Œuv. de Huygens, I, p. 513, de Huygens à Mylon, ibid., p. 525 et les lettres suivantes). Ils y relevèrent des omissions et jugèrent qu’elle n’était pas suffisamment générale.

Le Pailleur nous renseigne directement sur son esprit et sur sa philosophie, dans une Response aux Vers bachiques et aux Sonnets sur le mouvement de la terre que Dalibray lui avait dédiés[2]. De cette réponse que Dalibray a publiée, deux ans après la mort de Le Pailleur, dans ses Œuvres poétiques, 1653, p. 117–126. Voici quelques extraits qui ne sont pas sans intérêt, peut-être, pour la genèse des idées de Pascal lui-même.

De Monsieur Le Pailleur à Monsieur d’Alibray, pour reponse à plusieurs sonnets qu’il luy avoit envoyez par lesquels il luy demandoit son sentiment de l’opinion de Galilée touchant le mouvement de la terre :


Enfin, tu m’as trop provoqué,
D’Alibray, je me sens piqué
De dix sonnetz dont tu m’agaces
Et de vingt dont tu me menaces.
Ie ne sçaurois presque endurer
Cette bravade sans jurer.
Mais n’attens pas que ie conteste
Si ce flambeau qu’on dit celeste
Se meut, ou s’il ne se meut point ;
Ma Muse est trop courte d’un point
Pour toucher un si hault mystere :
Il suffit que je le revere,
Et qu’en suspendant humblement
Sur ce sujet mon jugement,
Seulement je te face entendre
Ce qui m’oblige à le suspendre…
Mais — parlant d’un esprit plus sain —
Celuy dont la puissante main
Fit de rien toute creature,
Ce grand autheur de la Nature,
Ce Dieu jaloux, ne permet pas
Que nous qui sommes icy bas,
Ayons de là haut cognoissance…
Aprez cela veux tu m’astraindre
À deschiffrer ce mouvement
Qui paroist soubz le Firmament ?
Moy qui d’ailleurs dez mon enfance
Professe une entiere ignorance ?

Et qui n’ay jamais peu sçavoir
La cause qui me fait mouvoir.
Non, non, ta raison est trop pure
Pour me faire une telle injure :
Je sçay que tu ne m’as escript
Que pour esgayer ton esprit,
Et que tu ris comme moy-mesme
De ces lettrez à face blesme,
À l’œil morne, au front tout plissé,
Au cerveau d’erreurs oppressé,
Qui par leur demarche pesante,
Par leur posture extravagante,
Par leurs Syllogismes cornus,
Par leurs langages inconnus,
Par le debit de quelque histoire
Et par un hors et par un voire
Veulent faire croire à chacun
Que leur esprit n’est pas commun…
Laisse donc là cette Science,
Laisse là cette outrecuidance,
Garde toy bien de ce poison,
Conserve entiere ta raison,
Que ta vertu soit toute tienne,
Et qu’aprez tout il te souvienne
Qu’en un bon Livre il est escript
Bien heureux les pauvres d’esprit.
Que toute la sagesse humaine
Est aussy folle qu’elle est vaine :
Et que si nos premiers Parens
Fussent demeurez ignorans
Sans donner au diable creance,
Nous serions tous dans l’innocence…
Non, je n’ayme point ceste estude
Qui promet une certitude,
Et ne donne que fiction
Qu’erreur, et que presomption ;

En un mot, je hay la Science :
Mais j’ayme la belle Ignorance ;
J’ayme ceste divinité
Qui me donne la liberté
De tout penser et de tout dire…
La debonnaire conscience,
La simple et facile creance,
Sont les plus communes vertus,
Dont les sujets sont revestus.
Ils ne cognoissent point le vice,
Ils vivent sans nul artifice,
Et dans leur sagesse occupez
Ils endurent d’estre trompez.
L’impie et perfide heresie
Vient elle de leur fantaisie ?
Les troubles et les factions
Sont ce de leurs inventions ?
Non, non, par leurs obeissances,
Ils recognoissent les Puissances,
Qui disposent de leur destin,
Et vont tousjours leur grand chemin…
Ce peu suffit, comme je pense,
À te faire aymer l’ignorance
Et rejetter de ton esprit
Ce que les Docteurs ont escript
Pour le tourment de qui se fie
À leur vaine philosophie.
Quittant donc là tous ces fatras
Allons, d’Alibray, de ce pas
Avec Lambert[3] et Benserrade
Chez le Bon-Puis faire grillade ;

C’est là que par un art divin
Dans une bouteille de vin
Nous estoufferons la memoire
De la science et de la gloire,
Et que nous rendrons triomphans
Et l’ignorance et les enfans.
Apres, si tu l’as agreable,
Nous verrons cette ame adorable,
Cet original de douceur,
J’entens ta belle et chere sœur,
Avec ses filles non pareilles
Que l’on met au rang des merveilles,
Pour leurs vertus, pour leurs beautez
Et pour mille autres qualitez ;
Et Dieu sçait combien de loüanges
Nous donnerons à ces deux Anges ;
Surtout quand pour nous resjouir
Il nous sera permis d’oüir
Le son de leurs voix ravissantes
Dedans ce beau lieu que tu vantes
Où, de l’or les brillans esclairs
Par leurs yeux deviendront plus clairs…[4]


La sœur de Dalibray, c’est Madame Saintot, à qui Étienne Pascal confiait Jacqueline pendant un voyage en Auvergne ; « ses filles non pareilles » composent une comédie avec Jacqueline ; c’est pour l’une d’elles sans doute qu’en 1638 ou 39 Jacqueline adressait à Benserade des vers qui furent publiés dans ses Œuvres (infra p.  232 sqq.). En 1647 Pascal convie Dalibray pour voir Descartes chez lui ; en 1648 il écrit à Le Pailleur pour se justifier des attaques du P. Noël. Nous pouvons donc reconstituer le milieu que Pascal fréquentait dès les premières années de son enfance ; nous pouvons aussi, à travers la légèreté du ton, apercevoir la philosophie qui régnait dans ce milieu. La franche liberté du doute, la haine du pédantisme d’École, la « révérence » de la religion, l’éloge de l’ignorance et de la tranquillité de l’esprit[5], ce sont les traits caractéristiques des Essais de Montaigne. Il est donc assuré, comme plus d’un indice permettait déjà de le soupçonner, que Pascal n’a pas attendu la rencontre avec Méré et l’émancipation de la période mondaine pour être initié au mouvement de la philosophie nouvelle, en particulier à la lecture de Montaigne.

  1. Historiettes, 203–207, éd. Monmerqué, Paulin-Paris, 1855, t. V, p. 214–215. — Cf. Strowski, l’Histoire de Pascal, 1907, p. 12.
  2. Vide infra, p. 295, et t. II, p. 44.
  3. Michel Lambert le fameux musicien (1610–1658). Voir Tallemant des Réaux, Historiette 352 et Commentaires, apud Monmerqué. Paris, t. VI, 1857, p. 195–205.
  4. Bibliothèque nationale, ms. f. f. 19 145, fo 67 sqq. — On trouve dans le même recueil d’autres épitres de Le Pailleur adressées à Conrart, à l’abbé Hedelin d’Aubignac, etc. Voici des vers de Montereul l’aîné, qui complètent le groupe des amis de Le Pailleur :
    Salue aussy de ma part
    Patru, Dablancourt et Conrart,
    Et le reste de la brigade.
    Mais sur tout le beau Benserade,
    Et le venerable Edelin.
    Je ne dy rien de Chapelain.
  5. Il est intéressant de noter que Mersenne, en vantant dans la Préface des Cogituta physico-mathematica les mérites de Le Pailleur comme géomètre, semble regretter sa tendance à se cacher et à se déprécier : Pallierus, ut ut occultus seque deprimens, non ultimum locum obtinet, quippe qui omnia fere Geometrica elegantissime brevissimeque demonstrat.