Ouvrir le menu principal




OPÉRA COMIQUE


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de l’Opéra-Comique, le 10 mars 1869


PERSONNAGES
VALENTIN, sous le nom de Vert-Vert MM. Capoul.
BALADON, maître de danse Couderc.
BINET, jardinier Sainte-Foy.
BELLECOUR, chanteur Ponchade.
LE COMTE D’ARLANGE
officiers de dragons
Gaillard.
LE CHEVALIER DE BERGERAC Potel.
FRIQUET, dragon Leroy.
MANIQUET, directeur de théâtre Bernard.
LA CORILLA, cantatrice Mlles. Girard.
MIMI, pensionnaire Cico.
MADEMOISELLE PATURELLE, sous-directrice Révilly.
BATHILDE
pensionnaires
Moisset.
EMMA Tual
MARIETTE, servante d'auberge Coralie.
Pensionnaires, Dragons, Comédiens et Comédiennes

ACTE PREMIER

Le théâtre représente le jardin du pensionnat, dépendant du couvent de Saint-Rémy ; mur au fond avec une plate-bande, des espaliers et des fleurs ; au milieu la porte d’entrée avec guichet ; à gauche, de côté, continuation du mur en charmille ; une petite porte verte est pratiquée dans ce mur ; à droite, bouquets d’arbres, et, sur le premier plan, un berceau caisses d’orangers au fond.



Scène PREMIÈRE

BINET, puis MIMI, BATHILDE, EMMA et Les Pensionnaires.

Au lever du rideau, Binet, seul en scène, creuse un trou sous le berceau ; marche funèbre à l’orchestre. Entrée des pensionnaires en cortège par la droite.

Après les pensionnaires entrent Mimi, Bathilde et Emma : Mimi portant sur un coussin de velours le corps de Vert-Vert ; Bathilde tenant à la main une cage dorée ornée de rubans ; Emma portant des bonbons dans une corbeille.


MIMI, s’adressant à Vert-Vert.
I
––––––Hélas ! pour l’éternel voyage,
––––––Vert-Vert, te voilà donc parti ;
––––––Le vif éclat de ton plumage
––––––N’est pourtant pas encor terni.
––––––Adorable petite bête,
––––––Hélas ! on ne t’entendra plus,
––––––Inclinant gravement la tête,
––––––Dire avec nous un Oremus.
––––––Perroquet chéri, gentil perroquet,
––––––Nous n’entendrons plus ton caquet.

TOUTES.
––––––Perroquet chéri, etc., etc.

EMMA, montrant la rage.
––––––Voici la paisible demeure
––––––Dans laquelle il vivait joyeux,
––––––Hélas ! se peut-il que l’on meure
––––––Quand on a tout pour être heureux.

BATHILDE, montrant les bonbons.
––––––Voici les bonbons qu’il adore,
––––––Qu’il adorait… Que dis-je là ?
––––––Et si Vert-Vert vivait encore
––––––Il les aurait croqués déjà.
––––––Perroquet chéri, gentil perroquet,
––––––Nous n’entendrons plus ton caquet.

TOUTES.
––––––Perroquet chéri, etc.

MIMI.
––––Mais sur sa tombe il convient qu’on célèbre
––Ses vertus, ses talents et son triste destin.

EMMA.
––Valentin s’est chargé de l’oraison funèbre.

BATHILDE.
––––––––Où, donc est Valentin ?

TOUTES.
––––––––Où donc est Valentin ?

MIMI.
––––––––Ah je le vois… c’est lui.

TOUTES.
––––––––Silence… le voici !

Entre Valentin, lentement, gravement, sans regarder autour de lui, une grande feuille de papier à la main et méditant son discours qu’il relit.


MIMI, à Valentin.
––Vous êtes en retard.

VALENTIN.
––Vous êtes en retard. Mais il faut m’excuser.
––Il me fallait au moins le temps d’improviser.

Binet pendant ce dialogue, a mis le perroquet dans la terre : Valentin s’approche de la tombe. Toutes les pensionnaires l’entourent, et Valentin commence l’oraison funèbre.


VALENTIN.
I
––––Il était beau, brillant, leste et volage,
––––Aimable et franc comme on l’est au bel âge,
––––Et tendre et vif, mais encor innocent.
––––Par son caquet, digne d’être au couvent,
––––Il bavardait, mais avec modestie.
––––Il n’était point d’agréable partie
––––S’il n’y venait briller, caracoler,
––––Papillonner, siffler, rossignoler.
––––Par plusieurs voix interrogé sans cesse,
––––Il répondait à tout avec justesse ;
––––Tel autrefois César, en même temps,
––––Dictait à quatre en styles différents.
––––Adieu, Vert-Vert, pleurez, pleurez, mes sœurs,
––––Ci-gît Vert-Vert, ci-gisent tous les cœurs.

TOUTES.
––––Adieu, Vert-Vert, pleurons, pleurons, mes sœurs,
––––Ci-gît Vert-Vert, ci-gisent tous les cœurs.

VALENTIN.
II
––––Ah ! que de soins, que d’attentions fines !
––––Colifichets, biscuits, bonbons, pralines,
––––L’heureux Vert-Vert s’en bourrait chaque jour,
––––Plus mitonné qu’un perroquet de cour.
––––Mais de nos sœurs ! ô largesse indiscrète,
––––Du sein des maux d’une longue diète,
––––Passant trop tôt dans des flots de douceurs,
––––Bourré de sucre et brûlé de liqueurs,
––––Vert-Vert, tombant sur un lit de dragées,
––––En noirs cyprès vit ses roses changées.
––––En vain vos soins tâchaient de retenir
––––Son âme errante et son dernier soupir.
––––Adieu, Vert-Vert, pleurez, pleurez, mes sœurs,
––––Ci-gît Vert-Vert, ci-gisent tous les cœurs.

TOUTES.
––––Adieu, Vert-Vert, pleurons, pleurons, mes sœurs,
––––Ci-gît Vert-Vert, ci-gisent tous les cœurs.

MIMI.

Ah ! qu’il a bien parlé.


EMMA.

Quel esprit !…


BATMILDE.

Quel talent !…


MIMI, à Binet.

Et maintenant, Binet, fais ce que tu dois faire.


BINET.

Moi, mademoiselle, je ne sais pas parler comme M. Valentin, mais j’ai des sentiments, et je vais dire aussi mon discours (Il tire un papier de sa poche et lit) : Cher Vert-Vert, attends moi, mais attends-moi longtemps.


VALENTIN.

Eh bien ! après !


BINET.

Mais c’est tout !… Les grandes douleurs ne sont pas bavardes !

Valentin a aperçu les bonbons abandonnés sur un banc. Il se glisse jusque-là, s’assied sur le banc et se met à croquer gaiement les bonbons.


EMMA.

Allons ! c’est fini !


BATHILDE.

Bien fini !


MIMI.

Il n’y a plus d’espoir.


BATHILDE.
Pauvre Vert-Vert !

EMMA.

Il était si joli avec son plumage gris et vert !


MIMI, riant.

Gris et vert.


EMMA.

Comment ! tu ris ?


MIMI.

J’ai tort ! mais je n’ai pas pu m’empêcher ; au moment où vous avez dit gris et vert, je regardais monsieur Valentin, et voyez…


EMMA.

Tient c’est vrai…


BATHILDE.

Le fait est qu’il y a quelque chose dans le plumage… dans le costume je veux dire…


VALENTIN.

Vous parliez de moi il me semble !


EMMA.

Mais oui ! nous parlions de… votre éloquence.


MIMI.

Là, tout à l’heure, vous avez dit des choses bien jolies !


BATHILDE.

Vous l’aimiez tant, ce pauvre défunt.


VALENTIN.

Moi ! je ne pouvais pas le souffrir !…


BATHILDE.

Oh !


VALENTIN.

Est-ce que toutes les attentions, tous les regards, toutes les câlineries, est-ce que tout cela n’était pas pour Vert-Vert ? et pour moi, rien ! rien ! rien ! Qui faisait attention à moi ? Personne !


MIMI.

Vous avez peut-être tort de croire cela, monsieur Valentin. Qui sait si quelqu’un ne faisait pas attention à vous ?


VALENTIN.
Non ! personne ! mademoiselle ! personne !

BATHILDE.

Et puis, quand cela serait ! Est-ce qu’on n’est pas accoutumé à vous voir dans le pensionnat ? Vous êtes le neveu de notre directrice, vous avez été élevé ici depuis votre enfance.


VALENTIN.

Mais qu’avait-il donc de si merveilleux, cet animal ? Est-ce que je ne parle pas aussi bien que lui ?… Est-ce que je ne mange pas les bonbons aussi bien que lui ?

Il se bourre de bonbons.


BATHILDE.

Oh ! quant à cela… oui…


EMMA.

Mais ce n’était pas pour ça que nous aimions Vert-Vert… C’était pour sa bonté…


MIMI.

Pour sa tendresse…


EMMA.

Comme il nous regardait gentiment.


BATHILDE.

Et quand on lui donnait un baiser, comme il nous le rendait doucement.


EMMA.

Avec son gros bec !


VALENTIN.

Oh ! pour ce qui est d’embrasser… n’y comptez pas !


BATHILDE.

C’est donc bien effrayant !


VALENTIN.

Effrayant ? non ! mais ennuyeux, à ce qu’on m’a dit, du moins ! C’est ma tante qui m’a dit ça !


MIMI, à Bathilde.

Eh bien oui, c’est vrai ! il n’embrasse pas, c’est une infériorité ; mais pour le reste je prétends qu’il est au moins l’égal de Vert-Vert, et que même il lui est supérieur !


EMMA.
De beaux yeux !

BATHILDE.

Des cheveux blonds !


EMMA.

Vert-Vert était assurément un perroquet extraordinaire :


MIMI.

Mais ce n’était qu’un perroquet…


VALENTIN, à part.

Méfions-nous ! Elles vont me jouer un tour !


EMMA.

Enfin, écoutez, mesdemoiselles, puisque la place de Vert-Vert est vacante, mon avis est de l’offrir à Valentin.


TOUTES.

A Valentin.


MIMI.

Oh oui ! pour continuer à avoir toujours sous la main quelqu’un à câliner, à dorloter, à chérir… Oh ! donnons-lui la place de Vert-Vert.


EMMA.

Mais acceptera-t-il ?


BATHILDE.

On peut toujours lui offrir.


MIMI.

Allons… Allons, toutes les trois.

MORCEAU D’ENSEMBLE.

BATHILDE, EMMA et MIMI, à Vert-Vert.
––––––De la part de ces demoiselles
––––––Nous avons à parler à vous.
––––––Les minutes sont solennelles.
––––––––––Écoutez-nous.

Elles l’amènent sur le devant de la scène.


VALENTIN.
––––––––––Vous chuchotez,
––––––––––Vous complotez,
––––––J’en suis certain, mesdemoiselles,
––––––Quelque méchant tour contre moi.

MIMI.
––––––Valentin ! n’ayez pas d’effroi !

BATHILDE.
––––––Nous ne voulons que votre bien !

EMMA.
––––––––––Ne craignez rien !…

VALENTIN.
––––––Enfin ! parlez ! nous verrons bien !

EMMA.
I
–––––––Vert-Vert est mort ; c’est dommage !
–––––––Veuillez donc le remplacer.

BATHILDE.
–––––––On ne peut vivre à notre âge
–––––––Sans avoir à caresser.

EMMA.
––––––––––A taquiner,
––––––––––A câliner,
––––––––––Tourmenter,
––––––––––A dorloter
–––––––Quelque objet tendre et chéri,
–––––––Il nous faut un bon ami.

BATHILDE.
II
–––––––Et pour trouver j’imagine
–––––––Que pas bien loin l’on irait,
–––––––Doux parler, gentille mine,
–––––––Tous les charmes qu’il avait ;
–––––––Un doux regard, un air rêveur,
––––––––––Air séducteur,
––––––––––Qui prend le cœur.
–––––––Tous ces charmes sont en vous
––––––––––Mille fois plus doux.

VALENTIN.
––La place de Vert-Vert à moi, c’est trop d’honneur,
––Je ne veux point passer pour un usurpateur.

BINET, rentrant avec un rosier sous le bras.
––––––Voyez comme il fait des manières.

VALENTIN.
––––Je ne dois pas… je ne puis accepter…

MIMI.
––––––Faudra-il donc d’un peuple entier
––––––Te faire entendre les prières.

LE CHŒUR DES PENSIONNAIRES.
––––––Valentin, écoutez de grâce
––––––De nos voix le touchant concert.
––––––Vert-Vert est mort, prenez sa place,
––––––Valentin, devenez Vert-Vert.

VALENTIN.
––––Vous le voulez ? Est-ce donc bien certain

BINET, à part.
––Et rien pour le défunt ! non, rien ! O multitude !
––Tu révoltes Binet par ton ingratitude !

LE CHŒUR.
––Toutes, nous t’en prions, accepte, Valentin.

VALENTIN.
––––Il faut céder à ce pressant désir,
––J’accepte, mais c’est bien pour vous faire plaisir.

LE CHŒUR, entourant Vert-Vert.
––––––A toi toutes les confitures,
––––––A toi tous les fruits du verger,
––––––A toi les grappes les plus mûres,
––––––A toi tout ce qu’on peut manger ;
––––––A toi bonbons et croquignoles,
––––––Tout ce qui compose un dessert !
––––Et que l’écho redise nos paroles :
––––––Vert-Vert est mort, vive Vert-Vert !

BINET, à part.
–––––––––O sexe frivole !
–––––––––Hélas ! c’en est fait !
–––––––––Un rien te console,
–––––––––Un mot te distrait !…
–––––––Hélas ! pauvre perroquet.

VALENTIN.
––––––Oui, de Vert-Vert je prends la place
––––––––––Avec bonheur,
––––––Du fond du cœur je vous rends grâce,
––––––––––Ah ! quel honneur !
REPRISE GÉNÉRALE pendant qu’on emmène Vert-Vert.
––––––A toi toutes les confitures, etc.

Scène II

BINET seul.

Oh ! les ingrates !… oh ! les vilaines !… Pauvre Vert-Vert déjà oublié, déjà remplacé… Il n’y a que moi, l’honnête Binet… le brave Binet… mais as pas peur… je vas arranger là, au-dessus de toi, un petit jardinet. Les roses ! aimais-tu ça, les roses ? Eh bien, tu vois ! le plus beau rosier du jardin… j’ai été le chercher pour toi !… Il sera pour toi ! Et je vais le planter tout de suite avant de m’en aller à la ville.

Tout en jardinant.

Pourquoi m’a-t-on dit de me tenir prêt à aller à la ville, et de faire venir quelqu’un pour me remplacer pendant quinze jours ?… je ne m’en doute pas ! Enfin, c’est l’affaire de madame la directrice ! Et puis, elle a confiance en moi au moment de partir, je suis sûr qu’elle me dira où je dois aller… Là, voilà mon rosier gentiment planté… Il m’en faudrait encore un autre… Voyons…

Il cherche et en voit un au fond de la scène, au pied du mur.

Al ! celui-là…

Il va au pied du mur s’accroupit pour déplanter le rosier.


Scène III

BINET, LE COMTE.


LE COMTE, paraissant sur le mur au-dessus de Binet occupé.

Personnel… entrons…

Il saute sur le dos de Binet.


BINET, se relevant avec effroi.
Miséricorde ! Vade retro Satanas !

LE COMTE.

Veux-tu bien te taire, imbécile ! Regarde-moi, ai-je l’air du diable ?


BINET, se risquant à regarder.

Un officier de dragons…


LE COMTE, à part.

Et Friquet qui est resté de l’autre côté du mur… (Haut.) Voyons, réponds vite, qui es-tu ?


BINET.

Ah ! ça, c’est trop fort… il m’interroge ! Qui je suis… moi, Binet, s’il vous plaît ; Binet, jardinier du pensionnat des Dames nobles de Saint-Remy, dépendant du couvent ; de ce pensionnat, monsieur, qui est fait pour des jeunes filles et non pour des officiers de cavalerie.


LE COMTE, apercevant Friquet sur le mur — à part.

Ah ! voilà Friquet. (Haut.) Voyons, Binet, mon petit Binet.


BINET.

Il n’y a pas de mon petit Binet… Partez tout de suite ou j’appelle… à moi… à moi…


LE COMTE, lui mettant la main sur la bouche.

N’appelle pas… je m’en vais… je m’en vais…


BINET.

Bien… c’est bien…


LE COMTE, faisant signe à Friquet d’attendre.

Seulement, j’ai eu besoin de ton dos pour venir, j’ai besoin de ton dos pour m’en aller…


BINET.

Très-juste ça… très-juste… et je suis tout prêt…


LE COMTE.

Plus bas…. plus bas la tête… là, bien… (A Friquet.)Allons, saute, saute…

Friquet saute sur les épaules de Binet.


LE COMTE, à Binet.
C’est fait, tu peux te relever.

Scène IV

Les Mêmes, FRIQUET.


BINET.

Un nouveau dragon !… tout petit celui-là…


LE COMTE, le présentant à Binet.

Mon petit ami, le comte Roger de Saumeuse,… dit au régiment Friquet… Seize ans et déjà deux campagnes… présente-moi maintenant, Friquet.


FRIQUET.

Mon maître pour les choses de la guerre, monsieur le comte d’Arlange.


BINET.

D’Arlange… mais attendez donc… il y a ici au pensionnat, une madame d’Arlange.


LE COMTE.

C’est ma femme, monsieur Binet, c’est elle que je viens voir…


BINET.

Vous ne la verrez pas.


LE COMTE.

Vous vous trompez, maître Binet, je la verrai. (A Friquet.) Friquet !


FRIQUET.

Monsieur le comte…


LE COMTE.

L’épée à la main, Friquet, l’épée à la main…

Tons deux tirant l’épée de chaque côté de Binet.


BINET, épouvanté.

Messieurs les dragons… messieurs les dragons…


FRIQUET.

Maintenant, vous allez bien gentiment faire ce qu’on vous demande…


LE COMTE.
C’est-à-dire, aller tout de suite prévenir madame d’Arlange.

FRIQUET.

Que son mari est ici qui l’attend.


BINET.

Jamais, jamais…


LE COMTE, badinant avec son épée.

Votre pauvre oreille gauche…


FRIQUET.

Votre pauvre oreille droite…


BINET, terrifié.

Ah !…


LE COMTE.

Et puis ce n’est pas tout… Quand Binet reviendra, amenant ici madame d’Arlange, monsieur d’Arlange se fera un plaisir de donner à Binet ces dix beaux louis à l’effigie de sa majesté.


BINET.

Dix beaux louis…


FRIQUET.

Cela ne vaut-il pas mieux que d’avoir les oreilles coupées ?


BINET.

Certainement cela vaut mieux… et je vais…


LE COMTE.

Oui, Binet, allez… seulement…


BINET.

Seulement…


LE COMTE.

Il faut être honnête, Binet, il ne faut pas s’aviser de nous trahir… parce que, si au lieu de madame d’Arlange, nous voyons venir ici la directrice du pensionnat… il arrivera…


BINET.

Il arrivera ?


LE COMTE.

Il arrivera que Binet n’aura rien perdu pour attendre, et que la première fois qu’il mettra les pieds hors du pensionnat, il trouvera deux dragons qui fort poliment lui réclameront ses deux oreilles.


BINET.
Oh ! n’ayez pas peur…

LE COMTE.

C’est bien… allez, Binet, nous vous attendons…


BINET.

Je vais… je vais…

Il sort.


Scène V

LE COMTE, FRIQUET.


FRIQUET.

C’est un pensionnat de jeunes femmes, ici, monsieur le comte ?


LE COMTE.

Oui, monsieur Friquet.


FRIQUET.

Et de jeunes filles, monsieur le comte ?…


LE COMTE, sévèrement.

Monsieur Friquet, vous ne devez pas à votre âge avoir des idées pareilles… je viens ici, moi, dans l’intention la plus honnête et la plus pure. Vous savez nos malheurs, monsieur Friquet, comment, il y a quinze jours, mon ami, M. André de Bergerac, et moi, épousâmes les deux sœurs, mesdemoiselles Bathilde et Emma de Brimont… comment à la sortie de la chapelle, nous trouvâmes le tuteur de nos deux chères petites femmes, ledit tuteur accompagné de deux exempts ; l’un chargé de conduire Bathilde et Emma en ce pensionnat, l’autre chargé de nous reconduire, André et moi, à notre régiment… Vous avez vu mon désespoir, monsieur Friquet.


FRIQUET, qui n’a pas écouté un mot et qui n’a cessé de regarder au dehors.

Monsieur le comte, monsieur le comte !


LE COMTE.

Eh bien ! qu’y a-t-il ?


FRIQUET.
Là-bas ! là-bas, sous les arbres… cette jeune femme, ne la voyez-vous pas.

LE COMTE.

C’est elle ! monsieur Friquet, vous comprenez que vous êtes de trop maintenant ! faites-moi l’amitié de reprendre le chemin par où vous êtes venu, et de m’attendre au dehors !


FRIQUET.

C’est facile. (Il se dispose à escalader, puis, profitant du moment où le comte guette l’arrivée de Bathilde.) Oh ! je n’en aurai pas le démenti !

Il redescend vivement et se sauve de l’autre côté du jardin.


BINET, rentrant.

Voici madame d’Arlange, monsieur, la voici…

Entre Bathilde.

TRIO.

LE COMTE.
––––Ah ! ma chère femme.

BATOUDE.
––––Ah ! ma chère femme. Ah ! mon cher mari.

LE COMTE.
––––Binet laissez-nous.

BATHILDE.
––––Binet laissez-nous. Va-t-en, mon ami.

BINET.
––––––Moi m’en aller pour que l’on vienne,
––––––––––Qu’on vous surprenne
–––––––––––Non, jamais !
––––––Et, puis, moi, je perdrais ma place !…

LE COMTE, lui donnant de l’argent.
––––––––––––Jamais ?

BINET, faiblissant.
––––––––––––Jamais !

LE COMTE, même jeu.
––––––––––––Jamais ?

BINET, même jeu.
––––––––––––Jamais !
––––––A la rigueur, je vous permets
––––––De vous parler de vos amours,
––––Mais entre vous je resterai toujours.

LE COMTE, le redonnant de l’argent.
––––––––––––Toujours ?

BINET, faiblissant.
––––––––––––Toujours !

LE COMTE, même jeu.
––––––––––––Toujours ?

BINET, même jeu.
––––––––––––Toujours !

BATHILDE.
––––––A quoi servira ta présence ?

BINET.
––––––A rassurer ma conscience.

LE COMTE et BATHILDE.
–––––––––––Ta conscience !…

BINET.
––––––Donc, contentez-vous de cela
––––––Ou je m’en vais crier… voilà.

LE COMTE.
––––––Ne criez pas et restez-là.

BINET, se plaçant entre eu deux.
––––––––––Je reste là.

LE COMTE, à Bathilde.
I
––––––O la plus belle des amantes,
––––––Je pourrais comparer tes yeux
––––––Aux étoiles étincelantes
––––––Qui sont la parure des cieux.
––––––Mais au ciel l’étoile est lointaine
––––––Et de près je vois tes beaux yeux.
––––––Aussi, c’est leur éclat, ma reine…
––––––Que ton amant aime le mieux !
Ils se rapprochent l’un de l’antre entre les deux couplets.

BINET, ému, les laisse passer et dit.
––––––Charme invincible de l’amour,
––––––V’là qu’ Binet t’éprouve à son tour.

LE COMTE.
II
––––––Je pourrais comparer encore
––––––L’éclat de ta jeune beauté
––––––Aux premiers rayons de l’aurore
––––––Se levant sur un jour d’été.
––––––Mais ces vains propos de poëtes
––––––Sont moins doux que deux mots bien courts !
––––––« Je t’aime ! » et si tu les répètes,
––––––Ils valent les plus longs discours.

BINET, en larmes.
––––––En v’là assez ! en v’là assez !
––––––C’est trop touchant, j’en perds la tête.
––––––Ah ! monsieur, si vous n’ finissez
––––––Je m’en vais pleurer comme une bête.

BATHILDE.
––––––Pleurez, Binet, et laissez-nous.

BINET.
––––Mais mon devoir me retient près de vous !

LE COMTE.
––––––Reste donc là, nous le voulons bien !

BATHILDE.
––––––Cela vaut encor mieux que rien !
ENSEMBLE.

LE COMTE et BATHILDE.
Lorsque l’on est amoureux,
C’est bien assez d’être deux ;
Nous serons trois… il faut bien
Aimer cela mieux que rien.

BINET.
Je sais que les amoureux
Aiment fort n’être que deux ;
Vous serez trois… il faut bien
Aimer cela mieux que rien.

LE COMTE.
––––––Chère Bathilde.

BATHILDE.
––––––Chère Bathilde. Cher Gaston.

BINET.
––––––Je suis satisfait de ce ton.

LE COMTE.
––––––Je t’adore…

BATHILDE.
––––––Je t’adore… J’en suis ravie…

LE COMTE.
––––––Je t’aimerai toute la vie,
––––––Je jure que de nos amours
––––––Rien ne pourra rompre le cours.

BATHILDE.
––––––––––De nos amours.

TOUS DEUX, cherchant à sa rapprocher.
––––––––––De nos amours.

BINET, sévèrement.
––––––Restez chacun dans votre coin,
––––––Parlez-vous… mais ne bougez point.

LE COMTE, à Bathilde.
––––––Oui, je vais lui parler de loin…
REPRISE DE L’ENSEMBLE.

BINET.

En voilà assez… en voilà assez. (On sonne au dehors.) V’là quelqu’un ! sauvez-vous !


LE COMTE.

Je pars… je pars…


MATHILDE.

Sans moi…


LE COMTE.

Il le faut bien… mon cher amour… mais avant huit jours vous et Emma serez libres… et tous nous serons heureux.


MATHILDE.

Avant huit jours…


BINET, ouvrant la porte de côté.

Mais venez… venez donc.

On sonne encore.

LE COMTE, embrassant Bathilde.

Au revoir.


BINET.

Ah ! le petit… où est-il ?…


LE COMTE.

Parti…


BINET.

C’est bon ! partez, allez monsieur… et vous, madame, sauvez-vous…


LE COMTE, à Bathilde.

A bientôt !

Il disparaît.


BATHILDE, au comte.

A bientôt !

Elle sort.


Scène VI

BINET, PACOT.


BINET, il ouvre la porte du fond, un paysan paraît avec une malle.

Ah ! c’est toi ! Pacot ! tu n’es pas en retard. Tu as ta lettre de recommandation pour madame…


PACOT.

La v’là.


BINET.
Va déposer tes effets dans le petit pavillon là-bas, et puis tu reviendras et nous causerons de ce qu’il y a à faire. (Pacot sort.) Ouf ! respirons un peu ! je n’ai jamais eu tant d’émotions que ce matin ! justement, voilà la sous-directrice qui vient ! Il était temps de se débarrasser des autres.

Scène VII

BINET, MADEMOISELLE PATURELLE.


PATURELLE, à elle-même.

Binet ici ! comment l’éloigner ! (Haut.) Il me semblait avoir entendu parler.


BINET.

Je causais avec Pacot, le garçon qui doit me remplacer. Tenez, le voilà qui s’en va au pavillon.


PATURELLE.

Comment êtes-vous encore ici ?


BINET.

Mais, mademoiselle.


PATURELLE.

Il y a longtemps que la cloche a sonné pour le dîner des gens de service.


BINET.

Je ne l’ai pas entendue.


PATURELLE.

Et je vous dis, moi, qu’on a sonné, Binet. Allez dîner ! allez dîner, Binet !


BINET.

C’est bien, mademoiselle, je vas dîner, Binet ! (A part.) Mais bien sûr on n’a pas sonné.

Il sort.


Scène VIII

MADEMOISELLE PATURELLE, puis, BALADON.


PATURELLE.

C’est son heure ! Il va venir ! que de peines pour avoir tous les jours un pauvre petit quart-d’heure de tête-à-tête avec lui. Ah ! quand pourrai-je crier tout haut mon amour. (On sonne.) Ah ! c’est lui !

Une servante va ouvrir.

LA SERVANTE.

Mademoiselle, c’est monsieur Baladon, le maître de danse.

Elle sort.


BALADON.

Il est l’heure de la leçon, mademoiselle, et je viens… (Changeant de ton.) Elle est partie ?


PATURELLE.

Nous sommes seuls !


BALADON.

Regardez, s’il vous plaît. (Il tire une fleur de dessous son habit. Regardez encore. (Même jeu.) Là, trois mouvements maintenant : le premier pour assembler les fleurs, le second pour les offrir… le troisième pour en recevoir le prix.

Il va pour prendre la taille de Paturelle.


PATURELLE.

Prenez donc garde ! Vous êtes d’une effervescence.


BALADON.

Et vous d’une froideur.


PATURELLE.

J’ai tant de ménagements à garder.


BALADON.

N’ai-je pas des droits ?


PATURELLE.

Mon ami ?…


BALADON.

Répondez ! n’ai-je pas des droits ?


PÂTURELLE.

Vous en avez, sans doute, puisqu’un mariage secret…


BALADON.

Eh bien ! alors !…


PATURELLE.

Mais que dirait-on dans le pensionnat si l’on s’en doutait, de ce mariage ?


BALADON.

On dirait que je suis le plus heureux des hommes, et…


PATURELLE.
Et je perdrais ma place de sous-directrice !

BALADON.

Croyez-vous ?


PATURELLE.

J’en suis tout à faire sûre ?


BALADON.

Vous avez raison, chère ! Il ne faut pas compromettre votre place ! ah ! si la danse allait mieux, je vous dirais…


PATURELLE.

Qu’est-ce que vous me diriez ?


BALADON.

Mettons le pied gauche en avant ! voilà ce que je vous dirais. Mettons le pied gauche en avant, et partons ensemble ; je vous initierai aux secrets de mon art, et nous ferons fortune en dansant tous les deux. Mais il n’y faut pas songer : la danse est un état perdu ! Ce n’est plus une science, ce n’est plus même un art, c’est un plaisir. Ah ! où est le temps où je dansais les Zéphirs au Grand Opéra.


PATURELLE.

Vous deviez être beau.


BALADON.

Écrasant, ma chère ! j’étais écrasant ! Mais ils ont eu la petitesse de me réformer parce que, moi, je tenais aux principes, et que la danse d’aujourd’hui ne les admet pas, les principes. Alors, ils m’ont dit : vous, vous tenez aux principes ; nous autres, nous n’en voulons plus ; cela étant, ce que vous avez de mieux à faire, est de… Alors… j’ai mis le pied gauche en avant et je suis parti… Je suis revenu dans le Nivernais, mon pays natal, et j’ai été nommé professeur de danse des pensionnaires de Saint-Remy : C’est alors que je vous ai connue… vous ! C’est alors…

Il veut lui prendre la taille.


PATURELLE.

Encore ! (S’échappant.) Moi aussi, monsieur, je tiens aux principes.


BALADON.

Ai-je des droits ?


PATURELLE.
Je vous ai déjà dit !

BALADON, avec fermeté.

Ai-je des droits ?


PATURELLE.

Vous en avez ! Mais vous-même tout à l’heure avez reconnu que la prudence exigeait…


BALADON.

Et je reconnais encore ! Mais vous, de votre côté, vous devez reconnaître qu’il est bien désagréable pour un mari qui aime, qui se croit aimé…


PATURELLE, avec reproche.

Qui se croit ?…


BALADON.

Eh bien ! oui ! aimé ! mais il est bien désagréable de se trouver avec sa femme deux fois par jour seulement ; une première fois le matin, à la leçon des petites ; une seconde fois le soir, à la leçon des grandes. Dites-moi, ma chère, ne reconnaissez-vous pas vous-même, que cela est un peu ?…


PATURELLE.

Je le reconnais.


BALADON.

Et… jamais vous n’avez pensé au moyen de remédier…


PATURELLE, avec élan.

Et… si j’y avais pensé…


BALADON, bondissant.

Ah !


PATURELLE.

Prenez garde, imprudent ! Prenez garde…


BALADON.

Ai-je bien entendu ?


PATURELLE.

Oui !…


BALADON.

Ah !…

DUO.

PATURELLE.
––––––Tenez, méchant, prenez cela.

BALADON.
––––––Mon ange… qu’est-ce que cela ?

PATURELLE.
––––––C’est quelque chose qui, je pense,
––––––Homme trop pressant, vous fera,
––––––Vous fera prendre patience.
––––––––––C’est une clé…

BALADON.
––––––––––C’est une clé.
ENSEMBLE.
––––––––––Petite clé,
––––––––––Charmante clé,
––––Gage d’espoir par l’amour accordé,
––––––––––Qu’elle est mignonne,
––––––––––Ah ! la friponne !

PATURELLE.
Prenez la clé…
Cachez la clé.

BALADON.
Petite clé…
Charmante clé.

BALADON.
––––––Elle doit ouvrir une porte.

PATURELLE.
––––––Assurément, petit badin.

BALADON, pressant.
––––––Dites-moi quelle est cette porte ?
––––––Dites-le-moi ?

PATURELLE.
––––––Dites-le-moi ? Que vous importe ?…

BALADON, de plus en plus pressant.
––––––Oh ! dis-moi quelle est cette porte ?

PATURELLE.
––––––Ami… c’est celle du jardin.

BALADON, très-ému.
––––––Ah ! pour moi quel espoir soudain !

PATURELLE.
––––––Oui, c’est la porte du jardin.
––––––Par cette porte on entrera !…

BALADON.
––––––Et cette porte, on l’ouvrira.
––––––––––Avec la clé.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––––Petite clé
––––––––––Charmante clé,
–––––––––––Etc.

BALADON.
––––––Ce soir alors…

PATURELLE.
––––––Ce soir alors… Comment ce soir…

BALADON.
–––––––––––Oui, ce soir,
–––––––––Quand il fera noir,
––––––Quand tout le monde dormira,
––––––Enfant, ton amant veillera.

PATURELLE, choquée.
––––––Ne dites pas de ces mots-là.

BALADON.
––––––Ange, ton mari veillera
––––––Et vers toi bien doucettement,
––––––––––Bien prudemment,
––––––––––Bien sagement,
––––––Vers toi, ton mari se rendra
––––––Quand tout le monde dormira.

PATURELLE.
––––––Séducteur, on vous attendra.

BALADON.
––––––Vers toi, ton mari se rendra.

Scène IX

Les Mêmes, EMMA, BATHILDE, MIMI.

Sur les dernières mesures Baladon a pris la taille de Paturelle, Emma, Bathilde, Mimi sont au fond, voient cela et descendent.


EMMA.
Tiens, mademoiselle Paturelle qui prend, elle aussi, des leçons de maintien.

PATURELLE, se séparant vivement de Baladon.

Madame…


BATHILDE.

Charmante… cette pose… pleine d’abandon…


MIMI.

Il faudra me l’enseigner, monsieur Baladon…


BALADON.

Mademoiselle… je…


PATURELLE.

Ne répondez pas, s’il plait à ses dames de voir des choses qui ne sont pas… libre à elles… Venez donner votre leçon, monsieur Baladon, la leçon des petites. Vous, mademoiselle Mimi, vous devriez être à la classe de dessin ; quant à vous, mesdames, vous ne suivez, je crois, ni le cours de dessin, ni le cours de M. Baladon.


BATHILDE.

Non, mademoiselle, nous ne suivons pas le cours de M. Baladon, mais s’il voulait bien nous donner, comme à vous, quelques leçons particulières ?…


BALADON.

Mademoiselle…


BATHILDE.

Ne répondez pas, monsieur Baladon. (A Bathilde.) Ce n’est pas de leçons de danse que vous avez besoin, madame…


BATHILDE.

Et de quelles leçons, s’il vous plaît, mademoiselle ?


PATURELLE.

De leçons de convenances, madame.


BATHILDE.

Ce n’est pas à vous que je m’adresserais pour les prendre, mademoiselle…

On entend de nouveau la cloche.


PATURELLE.

La cloche… Venez, monsieur Baladon… je vais, moi, me plaindre à la directrice.

Elle sort avec Baladon.

Scène X

BATHILDE, EMMA, MIMI.


MIMI.

La voilà furieuse…


EMMA.

Il faut bien se distraire un peu.


BATHILDE.

Et lui montrer qu’on n’est pas aveugle… mais laissons cela, ma chère Emma, j’ai à t’apprendre un grand secret.


MIMI.

Un secret ?


BATHILDE.

Eh bien ! mademoiselle… c’est à ma sœur que je parle, allez prendre votre leçon de dessin.


MIMI.

Oh ! ne me renvoyez pas ! mettez-moi du secret !


EMMA.

Tu peux parler. Mimi nous est dévouée ! je réponds d’elle comme de moi-même !


BATHILDE.

C’est que… c’est un secret… d’amour.


MIMI.

Oh ! raison de plus pour me l’apprendre !


BATHILDE.

Soit ! nous serons bientôt libres, et nous pourrons sortir de cette triste demeure.


EMMA.

Comment cela ?


MIMI.

Oui ! comment cela ?


BATHILDE.

J’ai vu mon mari !


EMMA.
Ton mari !

BATHILDE.

Il y a un instant, ici même !


EMMA.

Tout seul ?


MATHILDE.

Tout seul !


EMMA.

Eh bien ! que faisait donc le mien pendant ce temps ?


BATHILDE.

Tout est convenu entre eux.


MIMI.

Quoi ! Qu’est-ce qui est convenu ?


BATHILDE.

Il est convenu qu’ils ne peuvent se résigner plus longtemps à vivre loin de nous, et puisqu’on leur refuse leurs femmes, ils sont décidés à nous enlever !


EMMA.

Nous enlever !


MIMI.

Oh ! quel bonheur ! On va nous enlever !…


BATHILDE.

Voyons, Mimi, tu es folle.


MIMI, s’arrêter tout à coup.

Au fait, oui, c’est vrai, je suis folle… Je n’ai pas du tout besoin qu’on m’enlève, moi !


EMMA.

Tu n’as pas besoin ?…


MIMI.

Non… je serais même très-malheureuse si on m’enlevait.


BATHILDE.

Parce que…


MIMI.

Parce que… vous ne comprenez pas…


EMMA.
Pas du tout…

MIMI.

Mais, mon Dieu, parce que vous et moi, ce n’est pas du tout la même chose, vous, ceux que vous aimez ne sont pas ici et moi…


BATHILDE.

Il est ici…


MIMI.

Oui.


EMMA.

Ici, celui que tu aimes ?


MIMI.

Ici, celui que j’aime.


BATHILDE.

Mais j’ai beau chercher… je ne vois pas.


EMMA.

Il ne vient pas d’hommes ici.


BATHILDE.

A moins que monsieur Baladon !


MIMI, indignée.

Oh !


EMMA.

Ou Binet.


MIMI.

L’horreur…


BATHILDE.

Mais alors je ne vois décidément pas.


MIMI.

Vous ne voyez pas… Et Vert-Vert…


BATHILDE, riant.

Vert-Vert !…


EMMA, riant.

Vert-Vert !


MIMI, très-sérieuse.

Oui, Vert-Vert !


EMMA.

Tu aimes Vert-Vert ?


MIMI.
Je ne l’aime pas… je l’adore…

EMMA et BATHILDE, riant aux éclats.

Oh ! oh ! oh !


MIMI.

Eh bien ! qu’y a-t-il d’étonnant ?


EMMA.

Mais, ma petite, que veux-tu, on joue avec Vert-Vert, mais on ne l’aime pas.


BATHILDE.

Il ne faut pas aimer Vert-Vert ! c’est un enfant !…


TOUTES DEUX, sortant en riant.

Pauvre Mimi ! pauvre Mimi !


Scène XI

MIMI, seule, pensive.

Ne pas aimer Vert-Vert !…

COUPLETS.
I
–––––––Vert-Vert n’est plus un enfant.
–––––––Bien qu’il soit un peu sauvage
–––––––Et qu’il tremble en nous parlant,
–––––––Vert-Vert n’est plus un enfant.
–––––––Il a vingt ans et c’est l’âge
–––––––Où cela vient, le courage !
–––––––Non ! Vert-Vert n’est plus enfant.
II
–––––––Vert-Vert est un amoureux
–––––––Qui n’a rien de si vulgaire.
–––––––Moi, je soutiens qu’à mes yeux
–––––––Vert-Vert est un amoureux !…
–––––––Tel qu’il est il sait me plaire…
–––––––Et je lui plairai, j’espère !
–––––––Oui, Vert-Vert est mon amoureux.

Scène XII

MIMI, BINET.


BINET, entrant effaré.

Mon chapeau ? où est mon chapeau ?


MIMI.

Eh ! qu’y a-t-il ?


BINET.

Ce qu’il y a… vous ne savez pas…


MIMI.

Non, je ne sais rien…


BINET.

Tout le pensionnat est en l’air… Mon chapeau… Ah ! le voilà !

Il le prend et veut sortir.

Mais que se passe-t-il ?


BINET.

Ce qui se passe… mais Vert-Vert…


MIMI.

Eh bien ! Vert-Vert ?


BINET.

Il part !


MIMI.

Il part ?


BINET.

Il part et je pars avec lui !


MIMI.

Vert-Vert s’en aller… pourquoi ?…


BINET.

C’est sa tante qui veut le voir… elle a écrit à sa marraine… Et Vert-Vert part dans une heure par le coche de Nevers… Et comme il a besoin d’un mentor, je ne sais pas ce que c’est, mais madame la Directrice m’a dit qu’il ne pouvait partir sans un mentor… c’est moi qui suis le mentor ! voilà pourquoi on m’avait dit de me tenir prêt à partir et de faire venir Pacot pour me remplacer, et, maintenant je pars avec monsieur Vert-Vert et je vais retenir les places au coche… Ne me retardez pas ! ne me retardez pas !… Mon chapeau, où est mon chapeau ! ah ! je l’ai sur la tête ! qu’est-ce que ça peut bien être qu’un mentor ?

Il sort en courant.


Scène XIII

MIMI, puis, FRIQUET.


MIMI.

Vert-Vert partir ! nous quitter au moment où je voulais… Ah ! pauvre Mimi ! pauvre Mimi !

Elle s’assied sur un banc et pleure. Friquet entre déguisé en paysan.


FRIQUET, à lui-même.

J’ai eu tout simplement une inspiration sublime. Et maintenant, je puis circuler sans danger


MIMI, de l’autre côté.

Comment faire ?


FRIQUET, l’apercevant.

Une jeune fille ! et charmante ! commençons. (S’approchant de Mimi qui l’aperçoit et se lève.) O mon Dieu ! nous pleurons !


MIMI.

Qui êtes-vous, monsieur, je ne vous connais pas !


FRIQUET, saluant en paysan.

Le jardinier, celui qui vient remplacer Binet.


MIMI.

Ah ! c’est vous Pacot.


FRIQUET.

C’est moi Pacot. Mais voyons ! dites-moi d’où viennent ces vilaines larmes ?


MIMI.

Laissez-moi, monsieur, laissez-moi ! je ne sais qui vous êtes !


FRIQUET.
Mais je vous ai dit…

MIMI, vivement.

Je ne vous crois pas ! vous n’êtes pas un jardinier ! Les jardiniers nous les connaissons ! En fait d’hommes on ne voit que ça ici, avec Vert-Vert et le maître de danse ! Non ! non ! Les jardiniers n’ont pas les mains si blanches, les cheveux si bien lissés !


FRIQUET.

Ah ! diable.


MIMI.

Vous devez être de ceux qui viennent pour nous enlever.


FRIQUET.

Comment !


MIMI.

Oh ! je sais que le mari de Bathilde a pénétré ici ! c’est un dragon ! vous devez être un dragon aussi !


FRIQUET.

Mais…


MIMI.

Avouez, monsieur ! avouez tout de suite, où je vous fais chasser…


FRIQUET.

J’avoue, j’avoue…


MIMI.

A la bonne heure… maintenant que je sais pourquoi vous venez, je n’appellerai pas.


FRIQUET.

Eh bien oui ! je suis un ami de Gaston, je suis venu avec lui, mais au lieu de partir, je me suis caché dans le petit pavillon. J’y étais depuis un moment, quand je vois entrer un paysan qui me dit : monsieur, c’est moi Pacot qui remplace Binet, voilà ma lettre de recommandation. (Il montre une lettre.) J’ai saisi l’occasion. Quelques louis ont décidé mon homme à faire tout ce que je voulais, et il s’est sauvé par-dessus la haie en me laissant sa lettre et ses habits du dimanche que j’ai pris dans sa malle et que j’ai échangés contre mon uniforme. Voilà, et je me dépêche de profiter de vos avis.

Il ébouriffe ses cheveux, prend de la terre en s’en frotte les mains.

MIMI, songeuse.

Qu’il a échangés contre son uniforme.


FRIQUET.

Là ! me voilà présentable.


MADEMOISELLE PATURELLE, au dehors.

Où est-il ce garçon, où est-il ?


MIMI.

Mademoiselle Paturelle.


FRIQUET.

Mademoiselle ?


MIMI.

Paturelle, la sous-directrice… Dans le petit pavillon, m’avez-vous dit…


FRIQUET.

Oui, mais…


MIMI.

C’est bien.

Elle sort, Friquet veut la suivre, entre mademoiselle Paturelle.


Scène XIV

FRIQUET, MADEMOISELLE PATURELLE.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Ah ! vous voilà !


FRIQUET, saluant gauchement.

C’est moi qui remplace Binet, v’là ma lettre de recommandation.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Ah ! bien ! (Elle prend la lettre.) Eh bien ! mon garçon, allez au réfectoire. Ensuite je vous donnerai vos instructions. Pour le moment nous avons autre chose à faire.


FRIQUET.

J’y vas, madame !


MADEMOISELLE PATURELLE.
Mademoiselle, s’il vous plaît.

FRIQUET.

J’y vas, mademoiselle ! (A part.) Enfin me voilà dans la place.

Il sort.


Scène XV

MADEMOISELLE PATURELLE, Les Pensionnaires, VERT-VERT, puis BINET.

Bathilde, Emma, et toutes les pensionnaires entrent entourant Vert-Vert.

FINALE.

CHŒUR.
––––––Hélas ! l’instant fatal approche,
––––––Il va partir, il va partir,
––––––Il va s’en aller par le coche,
––––––De douleur je me sens mourir.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Mes enfants ! un peu de courage
––––––Ce n’est qu’un tout petit voyage.

BINET, rentrant.
––––––Voici nos paquets, il est temps,
––––––Nous partons dans quelques instants.
REPRISE.

––––––Hélas ! l’instant fatal approche,
––––––Il va partir, il va partir,
––––––Il va s’en aller par le coche,
––––––De douleur, je me sens mourir.

MADEMOISELLE PATURELLE.
–––––––––Binet, approchez
–––––––––––Et tachez,
––––––Vous avez de l’intelligence,
––––––De bien comprendre l’importance
–––––––––De votre mission.

BINET.
––––––J’écoute avec componction.

MADEMOISELLE PARURELLE.
––––––Contre tout péril imminent,
––––––Qui sait à quoi l’on peut s’attendre
––––––Vous nous jurez de le défendre.

TOUTES.
––––––Le jurez-vous ?

BINET.
––––––Le jurez-vous ? J’en fais serment.

LE CHŒUR.
––––––Nous recevons votre serment.
II

BATHILDE.
––––––S’il lui survient un accident,
––––––La chose est fréquente en voyage,

EMMA.
––––––Vous nous enverrez un message !

TOUTES.
––––––Le jurez-vous ?

BINET.
––––––Le jurez-vous ? J’en fais serment.

LE CHŒUR.
––––––Nous recevons votre serment.

BINET.
––––Ayez pas peur on le ramènera
––Tout dans le même état que vous le voyez là.

CHŒUR, se remettant à pleurer.
––––––––––Ah ! ah ! ah ! ah !
––––––Vert-Vert s’en va ! Vert-Vert s’en va !

VERT-VERT.
––––––––Ah ! calmez votre effroi
––––Je reviendrai ! ne pleurez pas sur moi.
ROMANCE.
I
–––––Oui, l’oiseau reviendra dans sa cage
–––––Retrouver le bonheur qui l’attend,
–––––Et bénir son joyeux esclavage
–––––A l’abri des grands murs du couvent.
–––––Je m’en vais, et qui donc, à mon âge,
–––––N’aimerait à courir un moment,
–––––Mais l’oiseau reviendra dans sa cage
–––––Retrouver le bonheur qui l’attend.
II
–––––Oui, mes sœurs, je m’en vais dans le monde.
–––––Cette route où je dois voyager,
–––––En périls, nous dit-on, est féconde,
–––––Chaque pas nous expose au danger.
–––––Mais Vert-Vert vous promet d’être sage,
–––––A vos pieds il le jure en partant !
–––––Et l’oiseau reviendra dans sa cage
–––––Retrouver le bonheur qui l’attend.

Après la romance, Binet qui est sorti rentre.


BINET.
––––––Êtes-vous prêt ? voici le coche !
––––––Dépêchez-vous ! le coche approche !

Il va ouvrir la porte qui reste ouverte.


TOUTES, gémissantes.
––––––––––Voici le coche.

Elles tirent toutes quelque chose de leur poche.

––––––Mets vite ceci dans ta poche,
––––––Mets vite ceci, mets vite cela.
––––––Hélas ! hélas ! voici le coche,
––––––Mets vite ceci dans ta poche,
––––––Mets vite ceci, mets vite cela.

VERT-VERT.
––––––Partir déjà ! vraiment je doute
––––––Si je dois rire ou m’attrister ?
––––––Quel plaisir de se mettre en route,
––––––Mais quel ennui de vous quitter !…
REPRISE.

MIMI, parait, couverte d’un manteau, elle observe sans être vue, et se dirige vers la porte ouverte.
––––––Puisque tu t’en vas loin de moi,
––Je te suivrai ! l’amour m’a donné de l’audace
––––––Si quelque péril te menace,
––Ne crains rien, cher Vert-Vert ; je serai près de toi !…

Elle sort.


TOUTES.
––––––––Du départ l’heure sonne !
––––––––Vert-Vert va partir
––––––––Ah ! quel déplaisir !
––––––––Vert-Vert nous abandonne !
––––––––Comment parvenir
–––––––––A le retenir !

Vert-Vert part. Toutes les pensionnaires lui font des gestes d’adieu. ----

ACTE DEUXIÈME

Une salle dans l’auberge du Lion d’or à Nevers.



Scène PREMIÈRE

LE COMTE, BERGERAC, puis LA CORILLA, Officiers de Dragons.


CHŒUR.
––––––Quand débute une cantatrice,
––––––La garnison lui rend honneur.
––––––Jeune et belle, une actrice,
––––––Des dragons doit gagner le cœur.

On entend une fanfare au dehors ; Bergerac entre par le fond portant des bouquets.


LE COMTE, parlé.

Ah ! voici Bergerac avec ses bouquets !


BERGERAC, accent méridional.

C’est pour notre première chanteuse, nous les lui offrirons tout à l’heure.


LE COMTE.
––––––Tout est-il prêt ?

BERGERAC.
––––––Tout est-il prêt ? Eh ! oui vraiment
––––––Et par mes ordres, camarades,
––––––La musique du régiment
––––––Déjà lui donne des aubades.

LE COMTE, à Bergerac.
I
––En venant, comme moi, faire la cour aux belles,
––Ne te sens-tu pas là quelque ombre de remords ?

BERGERAC.
––Nos manières d’agir sont assez naturelles,
––Nous sommes mariés, j’en demeure d’accord !

LE COMTE.
––Mais puisque l’on nous a séparés de nos femmes,
––Puisqu’on nous les refuse, il me semble évident…

BERGERAC.
––Que nous pouvons fort bien faire la cour aux dames,
––Cela ne compte pas, car c’est en attendant.
ENSEMBLE.
––Nous sommes, dans le fond, fidèles à nos femmes,
––Si nous aimons ailleurs ce n’est qu’en attendant.

La Corilla parait et descend l’escalier du fond ; le comte et Bergerac lui offrent leurs bouquets.

II

LE COMTE.
––Acceptez, belle enfant, ces humbles violettes
––Qui naguère embaumaient les clairières des bois.

BERGERAC.
––Lorsque vous chanterez, près de vous les pauvrettes
––Croiront des rossignols reconnaître la voix.

LE COMTE.
––Ah ! combien ces beaux yeux tout pleins de vives flammes,
––Sauront bien exprimer un tendre sentiment !

BERGERAC.
––Trop heureux qui pourrait, ailleurs que dans vos drames,
––Voir parler pour lui seul leur langage charmant.

LE COMTE et BERGERAC, entre eux.
––Nous sommes, dans le fond, fidèles à nos femmes,
––Si nous aimons ailleurs, ce n’est qu’en attendant.

LA CORILLA.
––L’aimable attention et quel accueil charmant !
––––––Messieurs ! on n’est pas plus galant !

LE COMTE.
––––––Et dites-nous, reine des belles,
––––––Combien de temps vous gardons-nous ?

BERGERAC.
––––––Aurons-nous des pièces nouvelles,
––––––Par quels rôles débutez-vous ?

LA CORILLA.
––––––Quels rôles, dites-vous… ma foi,
––Je n’en sais rien encor, mais que m’importe à moi ?…
––––––Des ah !… c’est tout ce qu’il me faut !…
––––––Des poëtes les plus habiles
––––––Les paroles sont inutiles,
––––––Car on n’en comprend pas un mot !
COUPLETS.
I
––––––J’ai longtemps parcouru la France
––––––Depuis le Nord jusqu’au Midi,
––––––Et je peux dire en conscience
––––––Que je crois avoir réussi !
––––––Cités, villages et bourgades,
––––––J’ai tout charmé par mes succès,
––––––Tout enchanté par mes roulades ;
––––––Mais, où surtout j’ai fait florès,
–––––––––––––C’est
––––––Dans les villes de garnison
––––––––––Et la raison,
––––––C’est que l’on sait rendre justice
–––––––––A la cantatrice
––––––Dans les villes de garnison.
II
––––––Sans doute dans les autres villes
––––––On nous juge et l’on nous comprend.
––––––Parfois des amateurs habiles
––––––Applaudissent notre talent ;
––––––Mais cet enthousiasme unique,
––––––Cette intelligence et ce goût…
––––––Ce goût pour la bonne musique,
––––––Où je les ai trouvés surtout,
–––––––––––––C’est
––––––Dans les villes de garnison
––––––––––Et la raison,
––––––C’est qu’on adore les actrices
–––––––––Et les cantatrices
––––––Dans les villes de garnison !

CHŒUR.
–––––––––A demain, la belle,
–––––––––Bravos et bouquets,
–––––––––De l’actrice nouvelle,
–––––––––Fêteront le succès !

Tout le monde sort excepté le comte, La Corilla et Bergerac. Le comte remonte avec les officiers, Bergerac reste sur le devant de la scène avec La Corilla.


Scène II

LA CORILLA, LE COMTE, BERGERAC.


BERGERAC.

C’est admirable… madame fera les beaux jours de la garnison de Nevers, et le premier qui s’avise de manquer d’enthousiasme, je vous jure, écoutez-moi bien, madame, je vous jure que je lui passe mon sabre, le sabre que voilà, au travers du corps !


LA CORILLA.
Oh ! monsieur !

LE COMTE.

Maintenant, mon ami, tu vas me rendre un service.


BERGERAC.

Tout ce que tu voudras, mon ami ! ma bourse, mon sabre, tout est à ta disposition !


LE COMTE.

Eh ! il ne s’agit pas… parle seulement à madame et dis-lui tout doucement quelque bien de moi, j’en ferai autant pour toi après.


BERGERAC.

C’est bien !… (A la Corilla.) Le comte d’Arlanges, madame ; le plus loyal des hommes, excepté en amour ; s’il s’avise de vous faire la cour, ne croyez pas un mot de ce qu’il vous dira… Moi, au contraire…


LA CORILLA.

Très-contente de savoir…


LE COMTE.

A mon tour… Le chevalier de Bergerac, madame, un homme charmant ! je ne lui connais qu’un défaut, il est d’une mauvaise foi avec les femmes !… tandis que moi…


LA CORILLA.

Enchantée d’apprendre…


LE COMTE.

Là ! et maintenant que les présentations sont faites et que nous voilà de vieilles connaissances… n’est-ce pas que nous sommes…


LA CORILLA.

Mais certainement, monsieur de Bergerac.


LE COMTE, souriant et montrant Bergerac.

Non, pas moi… lui… Bergerac.


BERGERAC, saluant.

Bergerac ! d’Agen…


LA CORILLA.

Ah ! je vous demande pardon !

Elle remonte et va s’asseoir.


LE COMTE.
Elle est charmante !

BERGERAC.

Sans doute ! et je te conseille de ne pas me la disputer !


LE COMTE.

Pourquoi ?


BERGERAC.

Parce qu’on ne me résiste pas à moi ! on me résiste pas à mon impétuosité !


LE COMTE.

C’est ce que nous verrons. (A la Corilla.) Dites-moi, ma belle…


Scène III

Les Mêmes, LE DIRECTEUR.


LE DIRECTEUR, entrant.

Mille pardons si je me permets !


BERGERAC.

C’est Maniquet.

Le Directeur entre en faisant de grands saluts.


LA CORILLA.

Ne vous dérangez pas pour mon Directeur.


LE DIRECTEUR, aux officiers.

Messieurs. (A la Corilla.) Madame…


LA CORILLA.

Bonjour, monsieur Maniquet, bonjour…


LE DIRECTEUR.

Vous avez eu la bonté de m’envoyer votre femme de chambre, madame ; elle m’a dit que vous consentiriez à répéter ce matin…


LA CORILLA.

Ne vous a-t-elle pas dit aussi que, comme cela m’ennuyait d’aller au théâtre, je répéterais ici, dans la grande salle de cette hôtellerie…


LE DIRECTEUR.

Elle a eu la bonté de me le dire.


LA CORILLA.
Eh bien ?

LE DIRECTEUR.

Mais, je suis prêt, moi, madame, et dès que madame aura un instant…


LA CORILLA.

Mais tout de suite, monsieur Maniquet, tout de suite…


LE DIRECTEUR.

Ah je pensais que ces messieurs…


LA CORILLA.

Ces messieurs sont mes amis. Vous ne prétendez pas, je suppose, m’empêcher d’amener qui bon me semble à la répétition ?…


LE DIRECTEUR.

Madame…


LA CORILLA.

J’ai chanté à Paris, et jamais…


LE DIRECTEUR, se contenant.

Oh ! les comédiennes en représentation !…


LA CORILLA.

Vous dites !…


LE DIRECTEUR, s’inclinant.

Rien, madame, rien !


LA CORILLA.

D’ailleurs, je ne vois pas le ténor…


LE DIRECTEUR.

Je l’attends, madame.


LA CORILLA.

Où est-il le ténor, comment voulez-vous que je répète si le ténor n’est pas là ?…


LE DIRECTEUR.

Il doit arriver d’un moment à l’autre. (On entend la cloche.) Qu’est-ce que c’est que ça ?…


MARIETTE, entrant.

Ce sont les voyageurs, monsieur, les voyageurs qui arrivent par le coche…


LE DIRECTEUR.

Mon ténor, il doit être là… je cours au devant de lui, je vous l’amène…

Il sort.

Scène IV

LE COMTE, BERGERAC, LA CORILLA.


LE COMTE.

Maintenant que vous avez bien répété, si nous nous occupions un peu de choses sérieuses…


BERGERAC.

De choses graves.


LA CORILLA.

Je veux bien, moi !


LE COMTE.

Qu’est-ce que vous penseriez d’un petit dîner ?


BERGERAC.

Té ! j’allais le dire ! qu’est-ce que vous penseriez d’un petit repas, bien fin ! bien délicat !


LE COMTE, emmenant un peu La Corilla.

Tous les deux !


BERGERAC, la ramenant.

J’allais le dire ! tous les deux !


LA CORILLA.

Tous les deux ?… tous les deux ?


LE COMTE ET BERGERAC.

Oui.


LA CORILLA, riant.

J’aimerais mieux tous les trois.


LE COMTE, désappointé.

Ah ?


LA CORILLA.

Si cela vous était égal, moi j’aimerais mieux…


LE COMTE.

Tous les trois… c’est entendu !


LA CORILLA.
A la bonne heure ! et comme cela, j’accepte.

BERGERAC.

C’est très-bien ! et je vous ferai boire d’un certain vin… d’un vin du midi.


LE COMTE.

Toujours avec son vin !…


Scène V

Les Mêmes, LE DIRECTEUR, BELLECOUR.


LE DIRECTEUR.

Par ici… par ici !…


LE COMTE.

Ah ! c’est votre directeur avec son ténor.


LE DIRECTEUR, entrant.

Le voilà mon ténor ! ce cher Bellecour !


BERGERAC.

Il est bien !


LE COMTE.

Il est superbe !


BERGERAC.

Et si, comme je le suppose, le ramage ressemble au…


BELLECOUR, enrhumé.

Croyez bien, messieurs, que je suis sensible, heu, heu.


LE COMTE.

Je crois que le ramage…


LE DIRECTEUR.

Vous semblez enroué.


BELLECOUR.

Ce n’est rien, je me réserve… Moi, d’abord, je n’ai de voix qu’en chantant…


LA CORILLA.

A la bonne heure.


BELLECOUR, saluant.

Et c’est avec madame que je dois… Enchanté, enchanté.


LE DIRECTEUR.
Si nous voyions tout de suite ce grand duo… Hé ?…

BELLECOUR.

Dans un instant…


LE DIRECTEUR.

Mais…


BELLECOUR, avec autorité.

J’ai dit dans un instant.


LE DIRECTEUR, furieux.

Oh ! les ténors…


LA CORILLA, au directeur, d’un ton railleur.

Oh ne m’en parlez pas !…

BELLECOUR, aux dragons. Enchanté, messieurs, de me trouver… J’adore les officiers. Si je n’étais pas… ce que je suis, je voudrais être…


LE COMTE.

Je vous assure que nous sommes flattés…


BERGERAC.

C’est un grand honneur pour la cavalerie !


BELLECOUR.

Tel que vous me voyez j’arrive de Perpignan. Ah ! messieurs, un succès… Le jour de mon départ, on m’a jeté tant de fleurs que j’ai disparu dessous… complètement disparu ! Il y a eu un instant de terreur… Il étouffe, criaient les femmes, il étouffe… Alors j’ai écarté les fleurs… et les femmes ont été rassurées…

Il parle à la Corilla.


LE COMTE.

C’est charmant !


BELLECOUR, retenant aux dragons.

Et dites-moi un peu… les femmes d’ici… hé ?


LE COMTE.

Mais…


BELLECOUR.

Parce que vous comprenez bien que je ne resterais pas un quart d’heure dans une ville où les femmes ne seraient pas…


BERGERAC, au Comte.
Mon ami, combien veux-tu parier que s’il continue à nous narrer de pareilles billevesées… je lui passe… au travers le corps…

LE COMTE, à Bergerac qui tire à moitié son sabre.

Eh bien ! eh bien ?…


BELLECOUR, à la Corilla.

Maintenant, madame, je suis à vous, sol, la, si, ut


LE DIRECTEUR.

Ah çà ! mais décidément vous êtes enroué…


BELLECOUR.

Croyez-vous. (Il file un son.) Ah !


LA CORILLA.

Complètement enroué…


BELLECOUR.

Au fait, ce n’est pas impossible, parce que, je vais vous dire… j’ai pris un bain…


BERGERAC.

Un bain ?…


BELLECOUR.

Oui, tout à l’heure, dans la Loire, un bain froid…


LA CORILLA.

Quelle imprudence.


BELLECOUR.

Ce n’est pas précisément une imprudence ; j’étais sur le coche, entouré de quelques connaissances, et je parlais musique !… il y avait là le plus drôle de petit bonhomme, flanqué d’un rustaud de valet… Ne voilà-t-il pas que ce valet s’avise tout d’un coup de se mêler à la conversation… — Personne n’a une plus jolie voix que mon maître, dit-il. Chantez, monsieur ! — et le petit bonhomme de chanter, et moi de rire… Alors le valet s’est jeté sur moi en prétendant que je m’étais moqué du petit bonhomme…

COUPLETS.
––––––Après m’avoir heurté, poussé,
––––––Et m’avoir donné quelques coups,
––––––Il m’a, hors du coche, lancé
––––––Dans l’eau qui coulait au-dessous.
––––––Si j’avais su j’aurais nagé,
––––––Ne ne le sachant j’étais perdu ;
––––––J’ai clapoté, j’ai pataugé,
––––––Et puis j’ai bu, j’ai bu, j’ai bu.
––––––Elle n’est pas bonne, ma foi,
––––––––––Pas bonne à boire,
––––––––––L’eau de la Loire !

Avec les grimaces d’un homme qui boit en nageant.

––––––––––Lorsque l’on la…
––––––––––Lorsque l’on la…
––––––Lorsque l’on la boit malgré soit…
––––––Du fleuve, je suivais le cours,
––––––Mais le suivais au fond de l’eau.
––––––Des gens vinrent à mon secours ;
––––––On me remit dans le bateau !
––––––On m’a frotté, frictionné.
––––––Mais mon ut n’est pas revenu ;
––––––Je n’en suis pas fort étonné,
––––––J’avais trop bu, trop bu, trop bu…
––––––Elle n’est pas bonne, ma foi,
––––––––––Pas bonne à boire
––––––––––L’eau de la Loire !…
––––––––––Lorsque l’on la…
––––––––––Lorsque l’on la…
––––––Lorsque l’on la boit malgré soit…

LE DIRECTEUR.

Mon ténor jeté à l’eau, ma représentation de demain rendue impossible !


BELLECOUR.

Je le crains !


LE DIRECTEUR, remonte au fond.

Ah ! ma recette perdue… si je tenais le drôle qui vous a traité ainsi…

Entre Binet.


Scène VI

Les Mêmes, VERT-VERT, BINET.


BINET.
Eh bien, quoi ? Qu’est-ce que vous lui feriez, à ce drôle !…

BELLECOUR.

C’est lui…


LE DIRECTEUR, à Binet.

C’est vous ?…


BINET.

Eh bien ! oui, c’est moi, et j’en ferai autant à tout un chacun qui se moquera de mon maître… (Remontant.) Venez, mon maître, venez, et n’ayez pas peur…


VERT-VERT, se montrant.

Oh ! que de monde…

Il disparaît.


BINET, courant après lui.

Eh bien !… mais venez donc, monsieur Vert-Vert, venez donc !…

Il sort.


BERGERAC.

Vert-Vert… drôle de nom… C’est là le petit bonhomme ?…


BELLECOUR.

Oui.


LE COMTE.

Il est gentil…


LA CORILLA.

Il a une figure bien intéressante !…


BINET, ramenant Vert-Vert.

Et n’ayez pas peur puisque je suis là, moi !!! Et si quelqu’un n’est pas content, je m’appelle Binet… Claude-Martial-Borromée, et je demeure n° 7.


VERT-VERT.

La rue… tu ne dis pas la rue…


BINET.

C’est inutile…


LA CORILLA, à Vert-Vert.

Je vous assure, monsieur, que vous n’avez rien à craindre, et que tout le monde ici sera enchanté de faire votre connaissance.


VERT-VERT.
Madame…

LE COMTE.

Certainement… certainement…


BINET.

Tiens… monsieur le comte…


BERGEBAC.

Tu connais monsieur Binet ?…


LE DIRECTEUR.

Cet homme est votre valet.


BINET.

Pas précisément valet ; je suis mentor, mais comme je ne sais pas ce que c’est, j’aime mieux dire que je suis domestique pour me faire comprendre…


LE DIRECTEUR, à Binet.

Enfin, vous êtes responsable ; c’est tout ce qu’il me faut…


BINET.

Responsable de quoi ?…


LE DIRECTEUR.

Je vais établir mon compte


BELLECOUR.

Notre compte !…


VERT-VERT, à Bellecour.

Je vous prie de croire, monsieur, que je suis désolé de ce qui est arrivé.


BELLECOUR.

C’est bien, monsieur, c’est loin…


BINET.

Ne vous excusez donc pas, monsieur, et ne m’excusez pas ; je parierais mon nom contre un écu de six livres que si vous rechantiez ici ce que vous avez chanté sur le bateau, tout le monde, au lieu de rire en vous entendant chanter, serait enchanté !… ah ! mais…


LA CORILLA.

Le fait est que je serais bien aise d’entendre…


LE COMTE.

Et nous aussi.


VERT-VERT.
Je n’ose pas vraiment !…

LA CORILLA.

Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez me faire un plus sensible plaisir.


VERT-VERT.

Alors, puisque vous le voulez, madame…


BELLECOUR, pendant la ritournelle.

Écoutez, mon bon ! ça va être drôle.


VERT-VERT.
Alleluia !
––––––L’heureux enfant qui gardera
––––––Vertus, candeur, et cætera,
––––––Les biens du ciel toujours aura,
––––––––––Alleluia !…
––––––Et celui qui résistera
––––––Au pouvoir que le démon a
––––––Dans le paradis il ira,
––––––––––Alleluia !…

LE COMTE.

Jolie voix.


BERGERAC.

Voix du midi.


BINET, enthousiasmé.

Eh bien, qu’est-ce que je vous disais ?…


BELLECOUR.

Pas de méthode… petit son !…


BERGERAC.

Admirable cette chanson ; un peu vive peut-être, mais admirable… à la prochaine réunion d’officiers je la chanterai au dessert…


LA CORILLA.

Il faudrait bien peu de chose pour perfectionner…


BINET, observant la Corilla.

Oh ! oh ! quel coup d’œil. (A Vert-Vert.) Prenons garde, mon maître, prenons garde…


LE DIRECTEUR.
Mes compliments, mon jeune monsieur, mes compliments les plus sincères. Voulez-vous avoir la bonté de me verser 3,482 livres 42 sous 8 deniers ?…

VERT-VERT.

Trois mille quatre cent quatre-vingt-deux livres ?…


LE DIRECTEUR.

Douze sous huit deniers que votre valet m’a fait perdre en jetant mon ténor dans la Loire…


BINET.

Ah ! bien, par exemple !…


VERT-VERT.

Mais… je n’ai pas d’argent, monsieur, je suis parti, moi, pour aller retrouver ma tante… et alors…


LE DIRECTEUR.

Vous n’avez pas d’argent ! C’est très-bien ! (A Binet.) Monsieur, alors, aura la bonté de me suivre devant le juge…


BELLECOUR.

Nous nous expliquerons !


BINET.

Mais certainement, je vous suivrai !


LA CORILLA.

Et, par intérêt pour moi, qui perds autant que vous perdez, puisque c’est à mon bénéfice que l’on devait jouer demain… Ces messieurs (Montrant les dragons) ne refuseront pas de vous accompagner. Ils pourront au besoin certifier…


LE COMTE.

Que le ténor est enroué !


BERGERAC.

J’allais le dire ! Il n’a qu’un défaut, le ténor… c’est qu’il ne peut pas chanter !


LA CORILLA.

Justement !


BERGERAC.

Et, plus fort que ça, madame, nous nous occuperons ensuite de ce petit dîner.


LA CORILLA.

Mais sans doute !… sans doute !


BINET, à Vert-Vert.

Prenons garde, mon maître ! prenons garde !…


BELLECOUR.
Venez-vous, monsieur ?

BINET.

Me voilà ! (Bas à Vert-Vert.) Elle vous a regardé tout à l’heure avec des yeux…


VERT-VERT.

Tu crois !


BINET.

Comme ça, tenez ! (Il le regarde de côté.) Vous l’avez échappé belle, allez !… Parce que… la femme, voyez-vous… la femme… c’est… la femme ! J’aurais beau chercher pendant une heure, je ne trouverais rien de mieux !…

Les dragons et le directeur sont remontés.


LE DIRECTEUR, à Binet.

Viendrez-vous !…


BINET.

Voilà ! voilà !


Scène VII

VERT-VERT, LA CORILLA.


LA CORILLA, à part.

A nous deux maintenant.


MIMI, en uniforme de dragon passant, sans être vue.

Le voici avec une dame ! quelle est cette dame ? Elle rentre à gauche.


LA CORILLA, elle s’asseoit, à Vert-Vert.

Asseyez-vous.


VERT-VERT, s’asseyant d’abord loin d’elle.

Oh ! le joli petit pied !


LA CORILLA.

Vous dites ?


VERT-VERT.

Rien, madame ! Rien !


LA CORILLA.

Voyons… Maniquet vous réclame trois mille livres…


VERT-VERT.

Mais, madame ! je ne puis que vous répéter…


LA CORILLA.
Que vous ne les avez pas… alors…

VERT-VERT.

Ne m’avez-vous pas dit, à l’instant, qu’il y avait un moyen de tout arranger ?…


LA CORILLA.

Le meilleur et le plus simple de tous.


VERT-VERT.

Quel est-il ?


LA CORILLA.

La pièce ne passe que demain. Vous avez une voix charmante… vous pourriez apprendre le rôle, et prendre la place de ce pauvre Bellecour.


VERT-VERT.

Moi ! jouer la comédie !


LA CORILLA.

Jouer l’opéra, monsieur ! c’est bien différent.


VERT-VERT.

Monter sur les planches !


LA CORILLA.

Oh ! deux petites marches tout au plus !


VERT-VERT.

Jamais, madame !


LA CORILLA.

Jamais ?


VERT-VERT.

Jamais.


LA CORILLA.

C’est bien alors ! tant pis pour Binet. Tant pis pour moi… Oh ! après tout il ne s’agit que de perdre quelques mille livres… C’est une bagatelle !


VERT-VERT.

Quelques mille livres !… et à cause de moi vous seriez forcée… Oh ! non, voilà une chose que je ne supporterai pas.


LA CORILLA.

Il le faudra bien ! puisque vous refusez !


VERT-VERT.
Sans doute, je refuse, et cependant, pour vous être agréable, je ne demanderais pas mieux…

LA CORILLA.

Eh bien alors ?


VERT-VERT.

Je sais bien que c’est mal !…


LA CORILLA.

Pas du tout, pas du tout !


VERT-VERT.

Oh ! si, c’est tout à fait contraire à ce qu’on m’enseignait au pensionnat… Et pourtant quand vous me regardez… Et puis, là, vrai, je ne sais plus ni ce que je veux ni ce que je ne veux pas… il se passe en moi quelque chose d’extraordinaire… Ce qui m’est arrivé pendant que j’étais sur le coche, ce qui m’arrive après…


LA CORILLA.

Ah ! sur le coche il vous est arrivé des choses ?…


VERT-VERT.

Extraordinaires !…


LA CORILLA.

Et quoi donc ! dites-moi un peu ?…


VERT-VERT.

Je vous le dirais bien volontiers si cela pouvait vous taire plaisir.

DUO.

LA CORILLA.
––––Vous ne sauriez me plaire davantage,
––––––Racontez-moi votre voyage.

VERT-VERT.
––––––Le bateau marchait lentement,
––––––Poussé par le vent et la rame.
––––––Un époux, peut-être un amant,
––––––Causait près d’une jeune femme.
––––––Tout en causant ainsi, la dame
––––––––––Me regardait,
––––––––––Et souriait.
––––––Pendant ce temps-là, mon voyage
––––––Allait son train. Les matelots,
––––––Gens peu décents dans leur langage,
––––––Tenaient de singuliers propos !
––––––Plus d’un, à l’avant, à l’arrière,
––––––Me heurtait sans crier holà !
––––––Mais je ne m’en occupais guère,
––––––Car la belle était toujours là !…
––––––Et toujours mes yeux revenaient
––––––A ce jeune et charmant visage,
––––––A ces vingt ans qui rayonnaient…
––––––Ah ! si j’avais eu du courage !
––––––Mais n’osant oser davantage,
––––––Je soupirais et me taisais !
–––––––––Hélas ! je soupirais,
–––––––––Et me taisais !…

LA CORILLA.
–––––––––Ah ! l’homme charmant !
–––––––––Voilà justement
––––Ce qu’il me faudrait pour jouer ma scène !
–––––––––Comme demain soir
–––––––––On viendrait nous voir,
––––La salle, vraiment, demain serait pleine !

À Vert-Vert.

––––––Ainsi cette femme était belle
––––––Et ses regards étaient fort doux ?

VERT-VERT.
––––––Je crois encore être auprès d’elle
––––––En me trouvant auprès de vous !

LA CORILLA.
––––––Et cependant, à ma prière,
––––––Monsieur, vous avez résisté !…

VERT-VERT.
––––––J’eus grand tort, mais plus de colère,
––––––Je ferai votre volonté.

LA CORILLA.
––––Bien vrai ?

VERT-VERT.
––––Bien vrai ? Bien vrai !

LA CORILLA, avec malice.
––––Bien vrai ? Bien vrai ! Cette femme était belle
––––––Et ses regards étaient bien doux.

VERT-VERT.
––––––Je crois être auprès d’elle
––––––En me trouvant auprès de vous.
ENSEMBLE.


LA CORILLA.
–––––––––Ah ! quel changement !
–––––––––Comme un seul moment
––––A suffi pour qu’il ne fût plus le même !
–––––––––Vraiment si j’osais,
–––––––––Vraiment je croirais
––––Je croirais qu’il va me dire : je t’aime !

VERT-VERT.
–––––––––Ah ! quel changement !
–––––––––Comme en un moment
––––Quand on court le monde on n’est plus le même !
–––––––––Vraiment si j’osais,
–––––––––Vraiment je dirais
––––Je dirais… ma foi je dirais ; Je t’aime !

Il se jette aux pieds de la Corilla et lui embrasse la main.


Scène VII

Les Mêmes, LE COMTE, BERGERAC, suivis de deux domestiques portant des paniers de vin, puis un Régisseur.


LE COMTE.

Oh !


BERGERAC.

Ah !


LE COMTE.

Nous arrivons bien !


BERGERAC.

Le petit bonhomme !…

Vert-Vert se relève.


LE COMTE.
Nous venions, madame, pour ce dinar que vous avez eu la bonté d’accepter…

BERGERAC.

Et j’apportais, moi, de ce vin, d’un vin du midi !…


LA CORILLA.

Dîner !… Et comment, voulez-vous que je pense à dîner maintenant… mon état, mon rôle, mon devoir, le théâtre…


LE RÉGISSEUR, paraissant au fond.

Madame, l’on vous attend pour la répétition.


LA CORILLA, montrant Bidart.

Vous voyez, l’on m’attend ! (A vert-vert.) Venez vite !


VERT-VERT.

Moi ?…


LA CORILLA.

Sans doute ! on vous attend aussi !… avec deux ou trois répétitions en scène, cela ira tout seul. Allons ! venez.


LE COMTE, à la Corilla.

Mais, madame, vous nous aviez promis…


LA CORILLA.

Je ne peux pas, messieurs ! je ne peux pas !


BERGERAC.

Et quant à vous, monsieur Vert-Vert ?


VERT-VERT.

Nous ne pouvons pas, messieurs… un rôle à apprendre !…


LA CORILLA, entraînant Vert-Vert.

Sans doute !… nos rôles, notre devoir !…


VERT-VERT et la CORILLA, sortant.

Le théâtre, messieurs, le théâtre !…


Scène IX

LE COMTE, BERGERAC, Les deux Domestiques immobiles.


LE COMTE.

Bergerac ?…


BERGERAC.
Mon ami ?…

LE COMTE.

Qu’est-ce que tu dis de cela ?…


BERGERAC.

Je dis… je dis… (Regardant les deux domestiques.) que je voudrais bien que l’un de ces marauds se mît à rire pour avoir le plaisir de lui passer au travers du corps le sabre que voilà !…

Les deux domestiques deviennent sérieux. Entre Mariette.


MARIETTE.

Eh bien, messieurs ?…


LE COMTE.

Eh bien ! quoi ?…


MARIETTE.

Je viens prendre vos ordres pour ce petit dîner que vous voulez faire…


BERGERAC, furieux.

Et c’est une femme, c’est une femme !


LE COMTE, à Mariette.

Veux-tu bien te sauver toi… (Aux domestiques.) Et vous aussi, allez au diable.


BERGERAC.

Bélîtres ! (Mariette sort suivie avec empressement par les deux domestiques.) Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?…


LE COMTE.

Je pense que c’est bien fait, et que ça nous apprendra à chercher des aventures, au lieu de nous occuper de nos femmes…


BERGERAC.

Ah ! nos femmes…


LE COMTE.

Nos adorables petites femmes…


BERGERAC.

Mais puisqu’on ne veut pas nous les donner nos femmes…

Mimi paraît en haut de l’escalier et descend.


LE COMTE.
Justement, puisqu’on ne veut pas nous les donner, il faut les prendre, et quant à moi… j’y suis décidé… (En remontant vers la porte, il aperçoit Mimi.) Un de nos camarades…

Scène X

Les Mêmes, MIMI.


BERGERAC, à Mimi.

Qu’est-ce que tu fais là ?


MIMI, se voyant surprise.

Ah ! mon Dieu… je vous en prie, messieurs…


BERGERAC.

Qu’est-ce que c’est que ce dragon-là ?


MIMI.

Messieurs, ne me faites pas de mal…


LE COMTE.

Mais, c’est une femme. Dieu me pardonne !…


MIMI.

Je suis Mimi…


BERGERAC.

Mimi ?…


MIMI.

Eh oui ! du pensionnat de Saint-Rémy.


LE COMTE.

Du pensionnat de ?…


BERGERAC.

Et, comment se fait-il, mademoiselle, que vous vous trouviez ici, et sous un uniforme qui n’est pas le vôtre…


LE COMTE.

C’est très-grave, cela…


MIMI.

Je vais vous dire…


BERGERAC.

La vérité ?…


MIMI.
Ah ! je crois bien… je ne pourrais pas mentir… j’ai trop peur… Ce matin, monsieur Vert-Vert est parti du pensionnat… cela me faisait tant de chagrin, je ne savais comment faire pour le suivre et veiller sur lui…

LE COMTE et BERGERAC.

Compris.


MIMI.

Mors, j’ai rencontré un dragon qui avait pris les habits du jardinier.


BERGERAC.

Un dragon ?


MIMI.

Oui, il m’a dit qu’il était venu avec le mari de Bathilde.


LE COMTE.

Mais, c’est Friquet !


MIMI.

Cela m’a donné l’idée de m’emparer de son uniforme… je me suis échappée… je me suis glissée dans le coche… une fois là, je me suis cachée ; quand on est arrivé… j’ai laissé descendre tout le monde… et… je l’ai suivi dans cette auberge.


BERGERAC.

Mais alors, Friquet… dans le pensionnat…


LE COMTE.

Il y est resté…


BERGERAC, avec éclat.

Allons chercher nos femmes ! mon ami.


LE COMTE, avec plus d’éclat encore.

Allons chercher nos femmes ! il n’y a pas une minute à perdre !…


BERGERAC.

Et si on refuse de nous les rendre, je jure moi, de passer… mon…


LE COMTE.

Il ne sera pas besoin d’en venir là, nous nous introduirons dans le pensionnat par surprise, et cela nous sera facile grâce aux renseignements que le petit dragon va nous donner…


MIMI.

Moi, pas du tout…


LE COMTE.
Mais si, mais si, petit dragon, vous nous les donnerez, et si vous faites cela pour nous… nous de notre côté…

MIMI, vivement.

Vous de votre côté ?…


LE COMTE.

Oui, mais donnant, donnant…


BERGERAC.

Nous vous parlerons de Vert-Vert ? qui parait vous tenir au cœur.


MIMI.

C’est bien tentant !


LE COMTE.

Allons ! voyons, petit dragon !


BERGERAC.

Entre compagnons d’armes, on se doit assistance.


LE COMTE.

Écoutez plutôt ce que dit la chanson de votre régiment !…

TRIO.

LE COMTE et BERGERAC.
––––––Il était deux dragons un jour
––––––Qui se mouraient, mouraient d’amour…
–––––––––––Où sont-elles,
–––––––––––Nos belles ?
––––––Si vous avez vu par hasard
––––––Leur gentil minois quelque part,
––––––Donnez-nous donc de leurs nouvelles !

MIMI.
––––––Non ! non ! dragons ! n’y comptez pas !
––––––Je ne saurais guider vos pas.
––––––Ce serait une trahison…
––––––Et maintenant je suis dragon !…

LE COMTE.
––––––Allons ! il faut tout nous apprendre

MIMI.
––––––Non ! je ne puis y consentir.

LE COMTE.
––––––Quel chemin faut-il prendre ?
––––––Enfin laissez-vous attendrir !

BERGERAC, implorant à droite.
––––––Mon lieutenant !

LE COMTE, implorant à gauche.
––––––Mon lieutenant ! Mon capitaine !

BERGERAC.
––––––Mon colonel !

LE COMTE.
––––––Mon colonel ! Mon général !

TOUS LES DEUX.
––––––––––Mon maréchal ?…

MIMI.
––––––Je n’y tiens plus, oui, je consens !
––––––Vous saurez tout ! serez contents !

LE COMTE et BERGERAC.
––––––Écoutons les renseignements.

MIMI.
–––––––Au mur de la citadelle
–––––––Est, je dois le révéler,
–––––––Une brèche par laquelle
–––––––On pourrait se faufiler…

LE COMTE et BERGERAC.
–––––––On pourrait se faufiler…
–––––––Ensuite une palissade,
–––––––Mais qui ne tient pas du tout ;
–––––––Une frêle barricade
–––––––Et dont vous viendrez à bout !

LE COMTE et BERGERAC.
–––––––Oui, nous en viendrons à bout !
–––––––Elle a quatre pieds à peine,
–––––––Seulement, méfiez-vous !
–––––––Tout près, qu’il vous en souvienne,
–––––––Il est des pièges à loups !

LE COMTE et BERGERAC.
–––––––Pensons aux pièges à loups !

MIMI.
–––––––Après, suivez la charmille,
–––––––Sautez encor deux fossés,
–––––––Et vous trouverez la grille.
–––––––Laquelle résiste assez.

LE COMTE et BERGERAC.
–––––––Ah ! la grille tient assez ?

MIMI.
–––––––Mais vous l’ouvrirez, sans doute,
–––––––Gardons-en du moins l’espoir !
–––––––Et vous suivrez votre route
–––––––En prenant un long couloir !
–––––––Au milieu du réfectoire
–––––––Ce couloir vous conduira,
–––––––Vous pourrez crier victoire
–––––––Une fois arrivés là !…

LE COMTE et BERGERAC.
–––––––Nous pourrons crier victoire
–––––––Une fois arrivés là !…

BERGERAC et LE COMTE.
––––––––Petit dragon, merci !
––––––––Vous nous sauvez ainsi !
––––––––––Et maintenant
––––––Nous pouvons aller de l’avant.

MIMI.
––––––Vous m’en avez fait la promesse,
––––––Je compte sur vous à mon tour.
––––––Si j’ai servi votre tendresse
––––––A vous de servir mon amour !

BERGERAC et LE COMTE.
––––––Soldats du même régiment,
––––––De nous aider faisons serment !

MIMI.
––––––Il était trois dragons un jour…

BERGERAC et LE COMTE.
––––––Il était trois dragons un jour,
––––––Qui se mouraient, mouraient d’amour.
–––––––––––Où sont-elles
–––––––––––Nos belles ?
––––––Si vous avez vu par hasard
––––––Leur gentil minois quelque part.
––––––Donnez-nous donc de leurs nouvelles !

MIMI.
––––––Allez, dragons, trottez, courez.
––––––Vos belles vous rencontrerez.

TOUS LES TROIS.
––––––Il était trois dragons un jour,
––––––Qui se mouraient, mouraient d’amour !

Entre Binet.


Scène XI

Les Mêmes, BINET.


BINET.

Ah mon maître ! mon pauvre maître !


BERGERAC.

Que lui arrive-t-il à ton maître ?


BINET.

Infortuné Vert-Vert !


MIMI.

Monsieur Vert-Vert ?


BINET, reconnaissant Mimi.

Oh ! cette ressemblance avec…


MIMI.

Eh bien !…


BINET.

Ce visage !…


MIMI.

Ah ! c’est cela qui t’étonne !… ne t’inquiète pas de cela ! (Avec décision.) je suis mon frère !


BINET.

Votre frère ?


LE COMTE.
Oui ! puisqu’on te le dit !…

BINET.

Votre frère le dragon, alors ?


MIMI.

Eh ! oui !


BINET.

Ah ! voilà ! je ne savais pas que vous aviez un frère dragon ! si je l’avais su je n’aurais pas été surpris !


MIMI.

Mais Vert-Vert !… tu disais que Vert-Vert…


BINET.

A peine en liberté j’ai voulu le rejoindre, je me suis informé et j’ai fini par arriver dans l’endroit où on l’avait emmené. C’était une sorte de grande salle où on n’y voyait goutte ! ils étaient là une vingtaine de gens hommes et femmes qui criaient tant qu’ils pouvaient. De temps en temps, mon pauvre maître criait plus fort que tous les autres, alors c’étaient des ah !… des oh !… et cette dame qui, il y a une heure, ici, le regardait si drôlement…


LE COMTE.

La Corilla !


BINET.

Elle lui parlait avec une petite voix, cette dame… avec une petite voix


MIMI.

Cette dame… elle est encore près de lui !


BINET.

Eh ! oui, c’est là qu’est le danger !


MIMI.

Je crois bien que c’est là !… (Aux dragons.) Mais vous le sauverez !


LE COMTE.

Sans doute !


BERGERAC.

C’est convenu !


BINET.

Et comment ?


BERGERAC.

Cela ne te regarde pas !…

Il sonne.

MARIETTE, entrant.

Que désirez-vous ?


BERGERAC.

Vite un diner… cinquante couverts… tout ce qu’il y a de meilleur… du vin de champagne partout !…


MARIETTE.

Mais tout à l’heure vous disiez !…


BERGERAC.

Veux-tu bien te sauver !… (Mariotte sort. A Binet.) Cours jusqu’à la caserne… tu prieras de notre part les officiers de se rendre ici… tu retourneras ensuite là où tu as laissé ton maître… et tu inviteras ces dames et ces messieurs à une petite fête que nous donnons en l’honneur de leur nouveau camarade.


BINET.

Ah ! je comprends… mais ce que je ne comprends pas, en y réfléchissant, c’est la phrase que monsieur… (Désignant Mimi.) m’a dite tout à l’heure… je suis mon frère !…


BERGERAC.

Va donc… va donc… tu comprendras plus tard !


BINET.

Il est son frère.


LE COMTE.

T’en iras-tu ?…

Binet sort poussé par les dragons.


Scène XII

LE COMTE, BERGERAC, MIMI.


LE COMTE, à Mimi.

Quant à vous, petit dragon, comme vos grands camarades vont venir et que, peut-être, ils seraient surpris en vous voyant, il faut vous tenir enfermée jusqu’au moment du départ.


MIMI.
Jusqu’au moment du départ ?

BERGERAC.

Eh ! oui ! mademoiselle ! pensez-vous que nous vous laissions ainsi courir les champs. Non pardieu ! nous allons vous ramener au pensionnat.


MIMI.

Avec M. Vert-Vert ?


BERGERAC.

Avec M. Vert-Vert ! mais jusque-là, rentrez dans cette chambre, quand il sera temps de partir, nous vous appellerons, vous nous servirez de guide.

Il fait rentrer Mimi.


MIMI.

Je compte sur vous !


BERGERAC et LE COMTE.

Certainement !


MIMI, à part.

Et puis, je vais écouter.

Elle rentre.


LE COMTE.

J’entends nos camarades ! ils nous viendront en aide.


Scène XIII

Les Mêmes, Les Officiers de Dragons.


LES DRAGONS, entrant.
–––––Chers amis, que nous voulez-vous ?
––––On nous appelle et nous accourons tous !…

LE COMTE.
––Nous venons vous prier de partager la fête
––––––Qu’à tous les acteurs nous offrons.
––––––Un peu de bon vin dans la tête
––––––N’est pas pour déplaire aux dragons.

BERGERAC et LE COMTE.
––––––Acceptez-vous ?

LES DRAGONS.
––––––Acceptez-vous ? Nous acceptons !

BERGERAC et LE COMTE.
––––––Foi de dragons !

LES DRAGONS.
––––––Foi de dragons ! Foi de dragons !
––––Par la mordieu, messieurs, nous acceptons !

BERGERAC, à la fenêtre.
––––––––Les voici ! Les voici !
–––––Tous nos invités arrivent ici !

La porte s’ouvre, entrent les comédiens. Petit défilé.


Scène XIV

Les Mêmes, LA CORILLA, BELLECOUR, Comédiens, Le Directeur, puis VERT-VERT, BINET.


BERGERAC.
––––––Enfin, à la place d’honneur,
––––––––Au bras de la plus belle,
––––––––De l’étoile nouvelle ;
––––––Vert-Vert le triomphateur !

LE DIRECTEUR.
––––Gloire à Vert-Vert ! Gloire au triomphateur !

TOUS.
––––Gloire à Vert-Vert ! Gloire au triomphateur !

VERT-VERT.
––––Messieurs ! messieurs ! c’est trop d’honneur !

LE COMTE.
––Allons ! du vin partout et des chansons légères !
––Et ceux qui le voudront pourront casser leurs verres !

TOUS.
––––––Au diable les belles manières,
––––––Avec nous
––––––Avec eux
jamais de façons !
––––––Nos
––––––Leurs
allures sont cavalières,
––––––Amusons-nous, gais compagnons,
––––––A la dragonne, entre dragons !
––––––––––Buvons ! chantons !

Les hôtelières sont entrées et versent à tout le monde.

ENSEMBLE.
––––––Et pif ! et paf ! et versez donc,
––––––––Madame l’hôtelière !
––––––Vos deux mains sont-elles de plomb ?
––––––––Vous ne les levez guère.
––––––Si la bouteille que voilà !
––––––––Est trop lourde, ma chère,
––––––Donnez ! chacun se chargera
––––––––De la rendre légère !
––––––Et pif ! et paf ! et versez donc,
––––––––Madame l’hôtelière !…

BERGERAC à VERT-VERT.
––––––––Nous devrions être jaloux
––––––Mais notre humeur est débonnaire.

LE COMTE.
––––––Plus que nous vous avez su plaire,
––––––––Tant mieux pour vous !

LA CORILLA.
––––––C’est se conduire en rivaux généreux.

VERT-VERT, railleur.
––L’affaire une autre fois pour vous tournera mieux.

BELLECOUR, à part.
––Le profil n’est pas mal ! mais il n’a pas mes yeux !

LE COMTE.
––––Quel changement ! En peu de temps, je pense,
––––––Vous avez pris cette assurance ?

VERT-VERT.
––––––Il est vrai qu’en très-peu d’instants
––––––J’ai fait des progrès étonnants !
Il va retrouver la Corilla.

BINET, buvant.
––––––Mon bon maître, ne craignez rien !
––Moi, je me grise aussi ! mais c’est… c’est pour mon bien !

BERGERAC et LE COMTE.
––––––––Vert-Vert, et vous, la, belle
––––––––A tous deux nous buvons !

VERT-VERT, buvant.
––––––––A nos amis les dragons.
CHANSON.

VERT-VERT.
I
––––Quand du flacon en flots d’or il s’échappe
––––––Comme un reflet du chaud soleil,
––––Dont les rayons ont fait mûrir la grappe,
––––––Que j’aime à voir ce vin vermeil.
––––––Je bois à vous, ma belle dame !

LA CORILLA.
––––––Beau cavalier ! je bois à vous.

VERT-VERT.
––––––Le présent enivre mon âme !

LA CORILLA.
––––––Et l’avenir sera plus doux !…
ENSEMBLE.
––––––Versez ! amis ! versez ! toujours !
––––––Ce vin béni par les amours !…
II

LA CORILLA.
––––Tout en chantant l’amour et la jeunesse
––––––Buvons ce vin qui vient de loin.
––––Et de chasser l’importune tristesse,
––––––Gaîment remettons-lui le soin !

VERT-VERT.
––––––Je bois à vous, ma belle dame !

LA CORILLA.
––––––Beau cavalier ! je bois à vous !

VERT-VERT.
––––––Le présent enivre mon âme,

LA CORILLA.
––––––Et l’avenir sera plus doux !
ENSEMBLE.
––––––Versez ! amis ! Versez, toujours.
––––––Ce vin béni par les amours.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––Et pif ! et paf ! et versez donc,
––––––––Madame l’hôtelière !…
–––––––––Etc.

Vert-Vert se grise complétaient. — Désordre général. — Vert-Vert tend encore son verre en répétant le refrain de sa chanson.


TOUS.
––––––Venez ! amis ! versez toujours !
––––––Ce vin béni par les amours !…



ACTE TROISIÈME




Scène PREMIÈRE

BALADON, EMMA, BATHILDE, PENSIONNAIRES.

BALADON, la pochette à la main, donne la leçon.


CHŒUR.
––––––Faisons chaque pas en cadence,
––––––Non, vraiment rien ne vaut la danse,
––––––Mais qu’elle aurait plus de douceurs
––––––S’il n’y manquait pas les danseurs,

BALADON.
––––––Passons des chassés aux glissades
––––––Et des glissades aux chassés.

LES PENSIONNAIRES.
––––––Les éternelles promenades !
––––––Pour aujourd’hui c’est bien assez.

BALADON.
––––––Non pas vraiment, dansez, dansez,
––––––Pour apprendre à danser, dansez.
REPRISE DU CHŒUR.
––––––Faisons chaque pas eu cadence.
–––––––etc.

BALADON.
––––––Là, maintenant, reposez-vous.
––––––Hasardons un peu d’esthétique
––Et jetons sur la danse un coup d’œil historique
––––––Depuis les anciens jusqu’à nous.
AIR :
–––––––––––Autrefois
––––––––––Sous les Valois,
––––––D’un air plus chaste que Diane
––––––Conduisant les nymphes des bois,
––––––Notre cour dansait la pavane
––––––Le front haut, l’épée au côté,
––––––Tout était grâce et majesté.
––––––Plus tard régna le menuet ;
––––––Ses révérences et ses passes
––––––De la politesse et des grâces
––––––Semblaient un élégant reflet.

Il danse.

–––––––––––Ah ! c’était
––––––––––Vraiment parfait.
–––––––Mais quoi, l’homme est ainsi fait
–––––––Qu’on voulut changer de note,
–––––––On inventa la Gavotte
–––––––Dont le rhythme, quoique gai,
–––––––Était encor distingué.

Il danse.

––––––––––Mais toute pente
–––––––––––Est glissante ;
–––––––A force de tout changer,
–––––––On alla chez l’étranger,
–––––––On importa l’Allemande,
–––––––Et bientôt la sarabande,
––––––––––Produit du sol
–––––––––––Espagnol.
–––––––Dans cette rage insensée,
–––––––Les choses suivant leur cours,
–––––––Bref, on en vient de nos jours
–––––––A danser la fricassée.
–––––––Entre les gouts d’à présent
–––––––Et ceux qui régnaient avant
–––––––Combien la distance est grande
–––––––Et tout bas je me demande
–––––––Jusqu’où donc n’ira-t-on pas.
–––––––Lors, dans un lointain mirage
–––––––Je crois entrevoir les pas
–––––––Et les gestes d’un autre âge !
–––––––Je vois remuer des bras
–––––––Et se trémousser des jambes ;
–––––––Je vois des sauteurs ingambes,
–––––––D’impossibles entrechats,
–––––––Que vois-je et ne vois-je pas ?
––––––––––––Hélas !
–––––––––La danse est bien bas,

Il danse.

–––––––Quand si haut l’on saute, hélas !
–––––––––La danse est bien bas.

Maintenant, mesdemoiselles, je ne saurais mieux terminer cette leçon de danse qu’en vous donnant quelques principes sur l’art de marcher.


TOUTES, riant.

L’art de marcher.


BALADON.

Certainement ! c’est un art difficile ! que de gens croient le pratiquer ! Ils vont d’un endroit à un autre ! Ils se déplacent ! mais ils ne marchent pas. (Prenant Emma et Bathilde par la main.) Je suppose que vous avez le pied gauche en avant, vous appuyez le corps dessus… En même temps le genou droit se plie et le talon se lève.


EMMA.

C’est juste.

Toutes les pensionnaires font le mouvement.


BALADON.

Vous portez la jambe droite en avant, posant le talon avant la pointe, ce qui fait avancer le corps, tandis que si vous posiez la pointe avant le talon, elle rejetterait le corps en arrière. Hein ?


BATHILDE.
C’est exact.

BALADON, marchant et la regardant.

Maintenant, observez que par un de ces contrastes si fréquents dans la nature, quand vous avancez la jambe droite, c’est le bras gauche qui fait un mouvement ; quand vous avancez la jambe gauche, c’est le bras droit qui remue… marchez maintenant ni trop lentement, (Il marche lentement.) ce qui donne un air indolent… vous voyez, j’ai l’air indolent… ni trop vite. (Il marche rapidement.) ce qui donne un air étourdi ! Vous voyez, j’ai l’air étourdi…


BATHILDE.

Grand merci, monsieur Baladon…


Scène II

Les Mêmes, MADEMOISELLE PATURELLE, FRIQUET.


MADEMOISELLE PATURELLE, Friquet.

Par ici, maintenant, venez par ici, mon garçon.


BALADON, s’élançant.

Ah ! mademoiselle.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Eh bien ! quoi ?


BALADON, bas.

Ce soir, n’est-ce pas ?


MADEMOISELLE PATURELLE, bas.

Oui, ce soir, mais prenez garde. (Regardant le côté par lequel elle est entrée.) Il n’arrivera donc pas, ce garçon ; arrivez donc…

Entre Friquet, un arrosoir à chaque main, fatigué, n’en pouvant plus.


FRIQUET.

Me voici, madame, me voici.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Madame ! combien de fois vous ai-je dit de m’appeler mademoiselle.


FRIQUET.
Combien de fois ? je ne sais pas, mais vous me l’avez dit pas mal…

MADEMOISELLE PATURELLE.

Eh bien alors, pourquoi ?


FRIQUET.

C’est la fatigue… parce que madame est plus court que mademoiselle… c’est la fatigue.


MADEMOISELLE PATURELLE.

La fatigue… qu’est-ce que vous avez donc fait pour être si fatigué ?


FRIQUET.

Ce que j’ai fait ?


MADEMOISELLE PATURELLE.

Eh oui !


FRIQUET.

Ah ! bien, par exemple !… Est-ce que vous m’avez laissé un moment de repos depuis ce matin ! Est-ce qu’il n’a pas fallu bêcher, sarcler, arroser.


MADEMOISELLE PATIIRELLE.

Eh bien, puisque vous êtes garçon jardinier.


FRIQUET.

Ça, c’est vrai, je suis garçon jardinier (Baladon regarde tendrement mademoiselle Paturelle, celle-ci lui fait signe de se contenir. — A part.) Et c’est une bien mauvaise idée que j’ai eue là, de me faire garçon jardinier dans un pensionnat de jeunes filles… l’intention était bonne, mais si j’avais su…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Qu’est-ce que vous dites ?…


FRIQUET.

Je ne dis rien… (Regardant les pensionnaires.) Elles sont toutes plus gentilles les unes que les autres, et n’avoir pu glisser un mot !

Il cherche à se rapprocher des jeunes filles.


MADEMOISELLE PATURELLE, bas à Baladon.

Mais, ne me regardez donc pas comme ça, et cachez cette clef, vous allez me compromettre. (Courant après Friquet). Eh bien, où allez-vous donc ! vous n’avez rien à faire par là.


FRIQUET.
Ah ! je croyais que vous m’aviez dit…

MADEMOISELLE PATURELLE.

Vous rêvez ! dépêchez-vous donc d’arroser.


FRIQUET.

Oui, mademoiselle. (A part.) Oh ! mon uniforme de dragon… il m’a semblé l’apercevoir là-bas… allons donc voir un peu…

Il sort.


MADEMOISELLE PATURELLE, le regardant s’éloigner.

Maintenant, mademoiselle Véronique, allez à l’infirmerie voir comment se porte cette pauvre Mimi.


BATHILDE, avec frayeur.

Mimi !…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Ne m’avez-vous pas dit qu’elle était à l’infirmerie ?


BATHILDE.

Sans doute ?


MADEMOISELLE PATURELLE.

Et qu’elle avait…


BATHILDE.

Un violent mal de tête.


EMMA.

Oui, en marchant, le pied lui a tourné, et alors…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Qu’est-ce que vous dites ? En vérité, je ne sais pas ce qui se passe dans ce pensionnat, mais depuis ce matin toutes ces demoiselles ont un air… (A Baladon.) Vous n’avez pas remarqué…


BALADON, absorbé.

Non, je ne pense, moi, qu’à une seule chose…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Eh bien, moi, j’ai remarqué… et maintenant encore…


BATHILDE.

Tiens… c’est bien naturel.


EMMA.

La mort de Vert-Vert Ier. Le départ de Vert-Vert II.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Il reviendra, Vert-Vert II.


BATHILDE.
Oui, dans quinze jours.

MADEMOISELLE PATURELLE.

Eh ! mon Dieu ! quinze jours sont bien vite passés !…


VÉRONIQUE, accourant.

Ah ! mademoiselle !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Qu’est-ce donc ?


VÉRONIQUE.

Mademoiselle Mimi, on ne l’a pas vue à l’infirmerie !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Et moi qui me figurais qu’elle y était depuis ce matin. (A Emma et à Bathilde.) C’est vous deux qui m’avez dit…


EMMA.

Mais, je croyais… moi…


BATHILDE.

Il m’avait semblé !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Mais où donc est-elle alors ? Où donc est-elle ?


BALADON.

On pourrait appeler.


BATHILDE.

Oui… en appelant… peut-être.

MORCEAU D’ENSEMBLE.

TOUTES.
––––––––Mimi ! Mimi ! Mimi !

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Pourquoi n’est-elle pas ici ?

TOUTES.
––––––––Mimi ! Mimi ! Mimi !

MIMI, entrant.
––––––Eh bien ! que veut on ? me voici !

BATHILDE, à part.
––––––Ah ! quel bonheur ! elle est rentrée.

EMMA.
––––––Pour elle je suis rassurée !…

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Que faisiez vous ? chacun en vain
––––––Vous cherche depuis ce matin ?

MIMI.
––––––Là-bas, dans le fond du jardin
––––––Auprès du vieux mur en ruine
––––––Des gens de la ville voisine
–––––––––––J’écoutais
–––––––––Les joyeux caquets !

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––N’écoutez pas, mesdemoiselles,
––––––Ah ! vraiment j’en apprends de belles !

MIMI.
––––––––––C’était charmant !
–––––––Je ne connais rien vraiment
–––––––––De plus amusant !
––––––––––Les gais discours !
–––––––On redit là tous les jours
––––––––––Propos d’amours.
–––––––––Quel gai caquetage
–––––––––Quel vif bavardage !
–––––––––Et quel doux plaisir !
–––––––––Pour se divertir,
–––––––––On peut à notre âge
–––––––––Écouter, je gage,
–––––––––Ce gai bavardage…
ENSEMBLE.

BATHILDE et EMMA, LE CHŒUR.
––––––––––Ah ! c’est charmant !
–––––––––––Etc.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––––––Pour vous vraiment
–––––––Un pareil amusement
–––––––––Est inconvenant !
––––––––––De tels discours
–––––––Vous devez et pour toujours
––––––––––Cesser le cours !
–––––––––D’un tel bavardage
–––––––––D’un tel caquetage
–––––––––L’on devrait rougir !
–––––––––Changez de langage,
–––––––––Il faut à votre âge
–––––––––Se montrer plus sage !

BALADON.
––––––––––Ah ! c’est charmant
–––––––––––Etc.
–––––––––Ce gai caquetage
–––––––––Ce vif bavardage
–––––––––Me fait rajeunir !
–––––––––Ah ! doux souvenir !
–––––––––Plaisirs du jeune âge !

CHŒUR.
––––––Dis-nous ! dis-nous ce qu’on disait !

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Vous tairez-vous, mesdemoiselles !

MIMI.
––––––On parlait d’amants bien fidèles
–––––––––––Puis d’amants
–––––––––––Inconstants !
––––––Puis de mariage on parlait…
––––––Puis après l’on recommençait !

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Ah ! cette audace est sans égale,
––––––Pour la maison c’est un scandale !

BALADON, bas.
––––––M’amour, pourquoi gronder ainsi ?
––––––N’avons-nous pas un cœur aussi !…

MIMI.
–––––––––Ah ! c’était charmant !
––––––––––Etc.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.

TOUTES.
–––––––––Ah ! c’est charmant !
––––––––––Etc.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––––––Cessez vraiment
–––––––––––Etc.

MADEMOISELLE PATURELLE.

Non, je ne puis tolérer un pareil désordre, et vous allez me faire le plaisir de venir avec moi…


MIMI.

Mais, mademoiselle.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Obéissez ! (Au moment où elle va prendre Mimi par la main et l’entraîne, on sonne avec violence. On entend des voix au dehors : Ouvrez ! ouvrez ! Tout de suite ! hé ! la maison !) Ah ! mon Dieu ! on dirait la voix de Binet.


BALADON.

Et celle de Vert-Vert.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Déjà revenu… qu’est-ce qui a pu leur arriver ?… Ouvrez… ouvrez vite…


BATHILDE.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


MIMI, bas à ses compagnes.

Cela veut dire qu’il va se passer des choses extraordinaires et que le grand moment approche… vos maris…


EMMA.

Nos maris


MIMI, bas.

Ils sont cachés dans le réfectoire, mais dans quelques instants ils iront vous rejoindre près du petit pavillon.


BATHILDE et EMMA.

Quel bonheur !

On a ouvert, Vert-Vert et Binet entrent précipitamment, haletants, épuisés, terrifiés, les vêtements en désordre.


Scène III

Les Mêmes, VERT-VERT, BINET.


BINET.
Fermez ! fermez la porte !

VERT-VERT.

Oui, fermez la porte !

Ils se jettent sur des siéges, on s’empresse autour d’eux.


BALADON.

Seriez-vous poursuivis ?


VERT-VERT.

Peut-être.


BALADON.

Par qui donc ?


BINET.

Par des voleurs qui nous ont attaqués.


MADEMOISELLE PATURELLE.

La bande à Mandrin.


TOUTES, avec effroi.

Mandrin !


VERT-VERT.

Si vous voulez…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Les routes sont si peu sûres.


BALADON.

Mais vous aviez pris le coche.


VERT-VERT.

Les brigands aussi ont voulu le prendre à l’abordage et ils l’ont pris !


BALADON.

C’est extraordinaire.


BINET.

Qu’est-ce que vous trouvez d’extraordinaire à cela ? quand une personne s’est enrichie rapidement, ne dit-on pas qu’elle a dévalisé un coche ?


BALADON.

Cette locution est vulgaire, mais je conviens qu’elle est employée.


BINET.

Eh bien, alors !


MADEMOISELLE PATURELLE.
Donnez-nous d’autres détails.

VERT-VERT.

C’est impossible !


BALADON.

Pourquoi ça ?…


VERT-VERT.

Les voleurs nous ont fait jurer de ne rien dire de ce que nous avions vu… de ce que nous avions entendu.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Et vous avez juré ?


VERT-VERT, en riant.

Dis donc, Binet.


BINET, ravi.

Monsieur Vert-vert ?


VERT-VERT.

On me demande si j’ai juré !


BINET.

Ah ! voilà une chose que Mademoiselle ne demanderait pas si elle avait été là-bas… et ça aurait été drôle tout de même, n’est-ce pas, monsieur Vert-vert, si mademoiselle avait été… là-bas ?


MADEMOISELLE PATURELLE.

Où çà là-bas ?…


VERT-VERT, sérieux.

Dans la caverne…


BALADON.

On vous a menés dans une caverne ?


BINET.

Pas menés, traînés…


BALADON, à Vert-Vert.

Mais on vous a laissé votre montre.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Et à Binet ses boucles d’oreilles.


VERT-VERT.

Naturellement !… (Stupéfaction générale.) Une fois que nous avons eu juré de ne rien dire, on nous a rendu ce qu’on nous avait pris, c’est bien simple…


BALADON.

Oui, c’est bien simple… Quand je dis que c’est bien simple, pourquoi diable se sont-ils donné la peine de vous attaquer… si c’était seulement pour…


VERT-VERT.

Ah ! morbleu !… Vous m’en demandez trop long.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Qu’est-ce qu’il a dit ?…


EMMA.

Il a dit mor…


BATHILDE.

Bleu…


MIMI.

Ça fait morbleu.


VERT-VERT, riant.

Eh oui, je l’ai dit, et pendant que j’y suis, je vous dirai encore que dans tout ce que nous racontons là depuis un quart d’heure, il n’y a pas un seul mot de vrai… n’est-ce pas, Binet ?…


BINET, enchanta.

Pas un mot, monsieur Vert-Vert


TOUT LE MONDE.

Oh !


VERT-VERT.

Ni les voleurs, ni la caverne… nous n’avons pas été attaqués, nous mentions comme deux procureurs.


BINET.

Comme quatre procureurs.


TOUS.

Ah !


VERT-VERT.

Nous avons seulement rencontré des dragons… avec quelques autres personnes aimables… et nous avons bu un peu de vin de champagne, beaucoup de vin de champagne avec ces personnes… (A mademoiselle Paturelle.) Eh bien, mademoiselle, ces détails vous suffisent-ils ? Êtes-vous contente, ventrebleu !…


MADEMOISELLE PATURELLE.
Il jure…

BALADON.

Oui, mon amour, il a juré !…


VERT-VERT.
Air :
––––––––––Ah ! ventrebleu !…
––––––––––––Corbleu !
––––––––––––Morbleu !
––––––Parbleu ! vous n’êtes pas au bout !
––––––––––Non, sarpejeu !
––––––––––––Corbleu !
––––––––––––Morbleu !
––––––Non ! tête-bleu ! ce n’est pas tout.
––––––Seigneur Dieu, que j’étais donc bête
––––––Lorsque je suis sorti d’ici ;
––––––Mais je viens de faire une fête
––––––Qui m’a joliment réussi !
––––––Pour apprendre à jurer, à boire,
––––––Quels professeurs que les dragons !
––––––Ils m’ont mis là, dans la mémoire,
––––––Les plus charmants petits jurons !
––––––Et puis j’ai bu ! bu comme un diable !
––––––Bu du champagne tant et plus !
––––––Et j’ai terminé sous la table
––––––Le festin commencé dessus !
––––––Et pif ! et paf ! et versez donc,
––––––––Madame l’hôtelière !
––––––––––Ah ! ventrebleu !
–––––––––––Etc…

S’approchant de mademoiselle Paturelle.

––––––Les femmes ! les femmes, ma chère,
––––––On sait ce que c’est à présent !
––––––Mener l’amour comme la guerre,
––––––C’est la coutume au régiment,
––––––A la française, à la houzarde
––––––Attaquant l’ennemi de front,
––––––Au premier rang de l’avant-garde,
––––––Au triple galop, charge à fond !
––––––Rangez-vous là, mesdemoiselles,
––––––Là, toutes, mettez-vous en rang…
––––––Et vous allez, mes chères belles,
––––––Voir ce qu’on nomme un feu roulant !

Il va pour les embrasser, mademoiselle Paturelle les arrête.

––––––––––Ah ! ventrebleu !
––––––––––––Corbleu !
––––––––––––Morbleu !
––––––Parbleu ! vous n’êtes pas au bout.
––––––––––Non, sarpejeu !
––––––––––––Corbleu !
––––––––––––Morbleu !
––––––Non ! tête-bleu ! ce n’est pas tout.

BINET, arpentant la scène.

A mon tour maintenant… tête-bleu… morbleu… ventre-bleu ! (S’arrêtant devant mademoiselle Paturelle.) Mais moi, je n’embrasse pas, je m’arrête, par respect !…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Rentrez ! mesdemoiselles ! rentrez ! je vous l’ordonne !


MIMI, à Vert-Vert.

Il faut que je vous parle, monsieur.


VERT-VERT.

Et moi aussi, ma chère Mimi, j’ai à vous parler !


MADEMOISELLE PATURELLE, achevant de faire sortir les femmes.

Rentrez ! rentrez !…


BALADON, à mademoiselle Paturelle.

A tout à l’heure, mon amour !


MADEMOISELLE PATURELLE, bas,

Comment, au milieu de tous ces événements vous pensez encore !…


BALADON, bas.

Vous me l’aviez promis !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Oh ! ces hommes ! Eh bien ! oui, à tout à l’heure. Mademoiselle Véronique, ouvrez à monsieur Baladon…


BALADON, marchant très-bien.
Vous voyez, mademoiselle Véronique ! ni trop vite… ni trop lentement.

MADEMOISELLE PATURELLE.

Quant à vous, monsieur, qui ce matin encore étiez un objet de bénédiction, et qui maintenant êtes un objet de…


VERT-VERT.

De quoi, voyons ?


MADEMOISELLE PATURELLE, cherchant.

De… de…


VERT-VERT, riant.

Elle ne le dira pas. Binet ?


BINET.

Elle ne le dira pas, monsieur Vert-Vert.


MADEMOISELLE PATURELLE,

Ah ! c’est trop fort ! Vous allez me suivre, vous, Binet, chez madame la Directrice. Et vous aurez à rendre compte de la façon dont vous vous acquittez des commissions que l’on vous donne. Vous serez chassé.


BINET.

Chassé ! voilà qui m’est égal, par exemple ! les dragons m’ont dit que j’étais bel homme !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Viendrez-vous ?


BINET.

Quand il vous plaira, palsembleu !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Il me plaît tout de suite, vertuchoux !


VERT-VERT.

Ah ! vertuchoux ! en voilà un que je ne connaissais pas !…


MADEMOISELLE PATURELLE, à Vert-Vert.

Restez ! vous, monsieur, et attendez les ordres de madame la Directrice.


BINET, à Vert-Vert.

N’ayez pas peur, monsieur Vert-Vert ! Si on vous tourmente, je vous protégerai ! moi !… vous savez !… les dragons m’ont dit que j’étais bel homme.

Il sort derrière mademoiselle Paturelle.

Scène IV

VERT-VERT, puis MIMI.


VERT-VERT.

Eh non ! parbleu ! je n’ai pas peur ! Qu’ils fassent de moi ce qu’ils voudront, ce n’est pas cela qui m’inquiète ! — Mimi m’a dit qu’elle avait à me parler… Et elle me l’a dit d’un ton sévère… Oh ! mais je parviendrai bien à la calmer… — C’est vous, Mimi ?


MIMI, qui est arrivée avec précaution derrière le bosquet.

Oui, monsieur !


VERT-VERT.

Voyons ! qu’avez-vous à me dire ?


MIMI.

J’ai à vous gronder.


VERT-VERT.

Me gronder, et pourquoi ? Dites tout de suite pourquoi et je tâcherai d’obtenir mon pardon…


MIMI.

Cela sera impossible, à moins que vous ne me laissiez vous interroger sur… certains détails de votre voyage et que vous me promettiez de dire la vérité !


VERT-VERT.

Je la dirai, Mimi ! Je la dirai sans même que vous ayez besoin de m’interroger. Écoutez plutôt ! Je suis arrivé à l’hôtel du Lion d’Or et dans cet hôtel j’ai trouvé une femme… une comédienne.


MIMI.

Vous avouez…


VERT-VERT.

J’en avouerai bien d’autres puisque j’ai promis de dire la vérité. Cette comédienne m’a appris que j’avais un cœur et que je pouvais aimer !


MIMI.
Comment…

VERT-VERT.

Et je la remercie bien de me l’avoir appris, car à peine ai-je senti que je pouvais aimer que j’ai compris que c’était vous que j’aimais ! Je ne sais pas si c’est bien cela que l’on tenait à me faire comprendre, mais enfin c’est cela que j’ai compris !


MIMI.

Vous m’aimez ! Moi !… vous osez dire que c’est moi.


VERT-VERT.

J’ose le dire parce que c’est vrai !

NOCTURNE.
I

VERT-VERT.
––––––Faut-il en faire le serment ?
––––––––––Je vous adore !

MIMI.
––––––Mais vous ne m’en aviez pourtant
––––––––––Rien dit encore !

VERT-VERT.
––––––Moi-même je n’en savais rien.
––––––––––J’ai dû me taire !

MIMI.
––––––L’amour qui se cachait si bien
––––––––––Est-il sincère ?
ENSEMBLE.

VERT-VERT.
–––––––Oui ! vous me croirez peut-être
–––––––Après m’avoir écouté !
–––––––Ah ! pourriez-vous méconnaître
–––––––L’accent de la vérité !

MIMI.
–––––––Parlez donc parlez ! peut-être
–––––––Vous serez bien écouté !
–––––––Oui ! je saurai reconnaître
–––––––L’accent de la vérité.
II

MIMI.
––––––Mais si l’on veut nous séparer
––––––––––Qu’allez-vous faire ?

VERT-VERT.
––––––Croyez-moi, je saurai montrer
––––––––––Du caractère.

MIMI.
––––––D’où donc avez-vous rapporté
––––––––––Tant de courage ?

VERT-VERT, l’embrassant.
––––––Vous le voyez ! j’ai profité
––––––––––De mon voyage
REPRISE DE L’ENSEMBLE.

MIMI.
––––––––––Vous m’aimez !…

VERT-VERT.
––––––––––Je vous aime !…

Ils sortent.


Scène V

FRIQUET, puis LE COMTE et BERGERAC.


FRIQUET, arrivant.
Brr ! il y a dans l’air comme des chansons d’amour ! Je ne sais pas ce qui se passe, mais il me semble qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans la maison… Si je pouvais en profiter… Ma foi ! assez de pieds de salade pour aujourd’hui… j’espère bien que maintenant… il serait vraiment, trop niais, après avoir passé une journée… comme celle que j’ai passée… il serait vraiment trop niais de ne pas… (Il fait un pas et se trouve en face d’un homme enveloppé dans un grand manteau.) Oh ! qu’est-ce que cela ? (L’homme le fait reculer, en reculant Friquet tombe sur un homme en manteau qui le fait redescendre.) Qu’est-ce que cela veut dire ?

LE COMTE, bas.

Voilà un homme qui va nous gêner…


BERGERAC.

C’est probable…


LE COMTE.

Il faut nous en débarrasser !


BERGERAC.

J’allais le dire…


FRIQUET.

Cette voix…


LE COMTE.

En le bâillonnant, n’est-ce pas ?


BERGERAC.

Mauvais moyen, pas assez radical. Il vaut mieux lui passer au travers du corps…


FRIQUET.

Le sabre que voici, je vous reconnais… Vous êtes le chevalier de Bergerac…


BERGERAC et LE COMTE.

Friquet !


LE COMTE.

Ah ! brigand !


FRIQUET.

Mon capitaine…


BERGERAC.

Me direz-vous, monsieur Friquet, dans quel but vous êtes devenu cultivateur ?…


FRIQUET.

L’amour des fleurs ?


LE COMTE.

Et nos femmes, malheureux ?


BERGERAC.

Nos femmes qui sont ici… est-ce que tu te serais permis…

Ils le prennent tous les deux à la gorge.


FRIQUET.
Je n’ai pas eu le temps, mon capitaine… je vous assure que je n’ai pas eu le temps.

BERGERAC, le lâchant.

C’est le cri de l’innocence !…


LE COMTE.

Tu vas aller retrouver nos camarades qui sont là-bas… près du petit bois…


BERGERAC.

Tu leur diras de se tenir prêts et d’attendre le signal…


FRIQUET.

M’en aller…


BERGERAC.

Incontinent…


FRIQUET.

C’est impossible… je ne saurais comment sortir d’abord…


LE COMTE.

Vite ! vite !… il me semble que j’entends… conduis-le, Bergerac, et montre-lui le chemin que nous avons pris !


FRIQUET.

Mais c’est que moi j’aurais préféré…


BERGERAC.

Qu’est-ce que c’est !… Ah ! vous viendrez, libertin ! (il l’entraîne. — Au même moment Bathilde et Emma paraissent derrière les arbres. Bergerac fait signe à Emma d’attendre, tout en éloignant Friquet.) Tiens, là bas ! au bout de l’allée… va !… (Friquet sort.)


Scène VI

BATHILDE, EMMA, LE COMTE, BERGERAC.

ENSEMBLE.
––––––––Nuit d’été, nuit charmante,
––––––––Ah ! prolonge ton cours,
––––––––Ton ombre transparente
––––––––Est propice aux amours !

BATHILDE.
––––––Ecoutez, quelqu’un vient !

BERGERAC.
––––––Ecoutez, quelqu’un vient ! Silence !

EMMA.
––––––Cachons-nous bien ; Pas d’imprudence !

Scène VII

Les Mêmes, VERT-VERT, MIMI, revenant.


VERT-VERT, à Mimi.
–––––––––Viens ! partons bien vite !
––––––––Mes amis sont là-bas !
–––––––––Nul de notre fuite
–––––––––Ne se doutera.

MIMI.
–––––––––Rien de la nature
–––––––––Ne trouble la paix ;
–––––––––Rien ! pas un murmure
–––––––––Sous ces bois épais.

VERT-VERT.
–––––––––Sous leurs tiges molles,
–––––––––Les fleurs sommeillant,
–––––––––Ferment leurs corolles
–––––––––Que berce le vent.

MIMI.
–––––––––La tête sous l’aile
–––––––––L’oiseau matinal
–––––––––De l’aube nouvelle
–––––––––Attend le signal.

Les deux autres couples se reconnaissent.


BATHILDE.
––––––––Psstt… psstt…

VERT-VERT.
––––––––Psstt… psstt… Qui vient ?

LE COMTE.
––––––––Psstt… psstt… Qui vient ? Ami !

BATHILDE, EMMA.
––––––––C’est Vert-Vert et Mimi.

VERT-VERT, MIMI.
––Est-ce vous ?

BATHILDE, EMMA.
––Est-ce vous ? Est-ce vous ?

MIMI.
––Est-ce vous ? Est-ce vous ? Bathilde !

BERGERAC.
––Est-ce vous ? Est-ce vous ? Bathilde ! Emma !

BATHILDE, EMMA.
––Est-ce vous ? Est-ce vous ? Bathilde ! Emma ! De grâce !
––––––Restons chacune à notre place,
––––––Ne nous trompons pas de mari !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––Nuit d’été, nuit charmante,
––––––––Ah ! prolonge ton cours.
––––––––Ton ombre transparente
––––––––Est propice aux amours !

LE COMTE et BERGERAC.

Partons !


BATHILDE.
––––N’est-ce pas mal de fuir cette demeure ?

EMMA.
––––Faut-il partir comme des criminels ?

BERGERAC.
––––Il le faut bien, car voici l’heure…
––––Nous devons être ponctuels !

Neuf heures sonnent.


Scène VIII

Les Mêmes, MADEMOISELLE PATURELLE, BALADON.


VERT-VERT.
Mais on vient : qui vois-je paraître ?

MATHILDE, EMMA, MIMI.
–––––––C’est nous qu’on cherche peut-être.

Ils se cachent tous.


LE COMTE.
––––––On ouvre la porte ! Écoutons,
––––––Et puisqu’il le faut attendons,

Baladon entre à tâtons.


BALADON.
––––––Mon intrépidité m’étonne.
––––––Avançons, je ne vois personne
––––––––Psitt ! psitt ! Êtes-vous là

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––––C’est Baladon.

LE COMTE.
––––––––C’est Baladon. Le drôle.
––––––Veut donc aussi jouer son rôle.

MADEMOISELLE PATURELLE.
–––Psstt ! Êtes-vous là ? Psstt ! psstt ! Êtes-vous là ?

BALADON.
––––––––Me voilà ! me voila !

Bergerac, Le comte, Emma, Bathilde, Vert-Vert et Mimi font des : Psst ! Psst ! de façon à tromper Baladon et mademoiselle Paturelle et à les faire tourner en scène.


LE COMTE et MATHILDE.
––––––Psstt, psstt.

BALADON.
––––––Psstt, psstt. Cher amour, es-tu là ?

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––––Mon ami, me voilà !

Baladon vient à droite ; mademoiselle Paturelle passe à gauche.


MIMI, MATHILDE, BERGERAC, LE COMTE.
––––––Psstt ! psstt !

BALADON.
––––––Psstt ! psstt ! Je vous cherche à tâtons.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Prenez garde ! avançons !…

VERT-VERT et MIMI.
––––––Prenez garde ! avançons !… Psstt ! psstt !

MADEMOISELLE PATURELLE, BALADON.
––Vous n’êtes donc pas là.

BALADON.
––Vous n’êtes donc pas là. Si fait, je suis ici.

MADEMOISELLE PATURELLE
––Nous n’y voyons pas clair !

BALADON.
––Nous n’y voyons pas clair ! Que m’importe la nuit !
––Le flambeau de l’amour m’éclaire et me conduit.

MADEMOISELLE PATURELLE, passant.
––Il vous éclaire mal, il me semble !

MIMI et VERT-VERT.
––Il vous éclaire mal, il me semble ! Psst ! psstt !

BALADON.
––––––––––Vous êtes là ?
ENSEMBLE.
––––––––L’aimable tête à tête
––––––––Profitons des instants !
––––––––Car un amour honnête,
––––––––Fut permis de tous temps !

Dans l’obscurité mademoiselle Paturelle prend la main de Vert-Vert et Baladon celle de Mimi.


BALADON, croyant parler à mademoiselle Paturelle.
––––––Chère amie, un pareil mystère.
––––––Et me tracasse et me déplaît.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Mais le mystère est nécessaire !

LES AUTRES, bas.
––––––––––Quoi ? quel mystère !

BALADON.
–––––––Si jamais on connaissait
–––––––Ce mariage secret.

TOUS, bas.
–––––––Un mariage secret.
–––––––Nous en apprenons de belles !

MADEMOISELLE PATURELLE.
–––––––Si jamais on le savait.
–––––––Chacun de nous y perdrait
––––––Sa place ! ô craintes mortelles !

BALADON, serrant la main de Mimi.
––––––De notre ennuyeux esclavage
––––––Qu’un seul baiser me dédommage.

Mimi le repoussant vivement.

––––––Ah ! ce refus est inhumain.

A ce moment Vert-Vert prend la taille de mademoiselle Paturelle et s’esquive.


MADEMOISELLE PATIMELLE.
––––––Mais ! ne me pressez pas la taille !

BALADON.
––––––Qui ? moi ! je vous ai pris la taille.
––––––Mais, de moi vraiment l’on se raille.
––––––A l’instant même avec dédain
––––––Vous avez repoussé ma main !

MADEMOISELLE PATURELLE
––––––Moi ? j’ai repoussé votre main !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––L’aimable tête-à-tête
––––––––Profitons des instants
––––––––Car un amour honnête
––––––––Fut permis de tout temps.

On sonne.


BALADON.
––––––Qui donc peut venir à cette heure ?

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––D’effroi l’on veut donc que je meure !

Scène IX

Les Mêmes, BINET, puis les Pensionnaires.


LES PENSIONNAIRES, chacune avec un petit bougeoir.
–––––––––Quel tapage ici
––––Mais qui vient ainsi sonner ici !
–––––––––De cette demeure,
–––––––––Troubler à cette heure,
–––––––––Si mal à propos
–––––––––L’innocent repos !

MADEMOISELLE PATURELLE.
––Allons, ouvrez… mademoiselle Véronique.

On ouvre.

BINET, entre, il a un sabre et un casque de dragon.


TOUT LE MONDE.

Binet, c’est Binet.


BINET.

Enfin, c’est bien heureux !…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Binet… et dans quel état malheureux… comment osez-vous, après que madame la Directrice vous a chassé ?…


BINET.

Ne calomniez pas madame la Directrice… elle a été très-convenable… Je vous assure, monsieur Vert-Vert, que madame la directrice a été très-convenable…


VERT-VERT.

Je ne te dis pas le contraire, Binet.


BINET.

Elle m’a prié d’expliquer ma conduite… j’ai expliqué ma conduite… quand j’ai eu expliqué ma conduite, elle m’a mis à la porte… très-convenablement… et je suis parti…


BALADON.

Du pied gauche ?


BINET.
Ça, par exemple, je ne sais pas.

MADEMOISELLE PATURELLE.

Et vous osez revenir !…


BINET.

Je suis parti comme jardinier… je reviens comme parlementaire.


TOUT LE MONDE.

Parlementaire.


BINET, tapant sur son casque.

Certainement. (A mademoiselle Paturelle.) Et c’est comme parlementaire que je vous somme d’avoir à remettre en mes mains quatre personnes que vous retenez ici… contre loi et justice…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Quatre personnes !… quelles personnes ?…


BINET.

D’abord, monsieur le comte d’Arlange, monsieur le chevalier de Bergerac.


LE COMTE ET BERGERAC.

Présents !


MADEMOISELLE PATURELLE.

Des dragons ici des dragons !


BINET.

Et avec eux, leurs femmes… qui ne sont pas encore leurs femmes ; mais qui cependant sont leurs femmes ; mesdemoiselles Emma et Bathilde de Brimont.


VERT-VERT.

Pendant que tu es en train, Binet, est-ce que tu ne pourrais pas nous réclamer aussi.


BINET.

Si ça vous fait plaisir, monsieur Vert-Vert.


VERT-VERT.

Réclame alors, réclame… Valentin, dit Vert-Vert, et Mimi… qui n’est pas encore, mais qui sera femme de Vert-Vert.


BINET, à mademoiselle Paturelle.
Vous entendez !… vous joindrez monsieur Vert-Vert et mademoiselle Mimi aux personnes ci-dessus désignées.

BALADON, à mademoiselle Paturelle.

Pendant qu’il est en train, mon amour, s’il nous réclamait aussi tous deux.


MADEMOISELLE PATURELLE.

Taisez-vous, monsieur !


VERT-VERT.

Voyons… un bon mouvement, mademoiselle Paturelle…


MADEMOISELLE PATURELLE.

Non !…


VERT-VERT.

Vous êtes pourtant bien sensible, madame Baladon…


TOUT LE MONDE.

Madame Baladon !…

FINALE.

VERT-VERT.
––––––Allons, madame Baladon,
––––––Ayez un meilleur caractère.
––––––Allons, madame Baladon,
––––––Ne vous montrez pas trop sévère.
––––––Vite un pardon, vite un pardon
––––––Pour finir cette grave affaire.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––––––Non ! non ! non ! non !…

BALADON.
––––––Allons, m’amour ! allons, mon cœur !
––––––Ne retardez pas leur bonheur !

VERT-VERT.
––––––––––Vite un pardon,
––––––Ne vous montrez pas trop sévère.

MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––––––Non, non, non, non.

TOUT LE MONDE.
––––––Allons, madame Baladon,
––––––Vite un pardon, vite un pardon !

LE COMTE.
––––––C’est bien, madame, c’est très-bien.
––Puisqu’en vous suppliant nous n’arrivons à rien !…
––––––Nous prendrons un autre moyen !
–––––––––A moi mes dragons !

BERGERAC.
–––––––––A nous les dragons !

Les dragons paraissent sur le mur du fond.


CHŒUR.
––––––Il était cent dragons un jour
––––––Qui tous les cent mouraient d’amour…

Ils vont pour escalader.


MADEMOISELLE PATURELLE.
––––––Ah ! grand Dieu ! ne descendez pas !
––Oui ! je consens à tout !…

BERGERAC.
––Oui ! je consens à tout !… C’est bien ! halte ! soldats !

BINET.
––––––Enfin les voilà réunis !
––––––Et tous leurs chagrins sont finis !

VERT-VERT, à MADEMOISELLE PATURELLE.
––Et ces jeunes enfants à vos bons soins remises
––––––En rien ne seront compromises
––––––Chacune j’en fais le pari !…
––––––Ici, trouverait son mari !…
REPRISE ENSEMBLE.
––––––Il était cent dragons un jour,
––––––Qui tous les cent mouraient d’amour…


FIN