Vers les sommets/14

Chez l’auteur (p. 191-203).

XIV

Au chef-lieu de la circonscription Olier-Lalemant, le tocsin avait sonné le solennel ralliement politique : le décisif « appel nominal ». À deux heures précises de l’après-midi de ce jour baigné de lumière blonde, les deux candidats essoufflés, fourbus, devaient faire leurs « dépôts » sous peine, aux termes de la loi, de se voir exclus de la lutte. C’est toujours ainsi en l’occurrence. Partout cette formalité est absolument requise.

Il était déjà une heure. Une foule joyeuse et confiante se massait devant la façade de l’Hôtel de Ville, grande place qui pouvait contenir plus de cinq mille personnes. Au milieu des flots de cette mer houleuse, des cabaleurs circulaient, le chapeau en bataille, l’air hargneux, les regards terribles. Ils se démenaient, comme des pompiers en présence d’un incendie menaçant. On les aurait vraiment crus piqués par des guêpes, tant ils grimaçaient et s’agitaient.

Cette extraordinaire sollicitude de leur part s’expliquait : deux candidats brigueraient officiellement les suffrages. L’un s’appelait Jules LeBrun, l’homme de tout un peuple, l’autre, Paul Maltais, créature suscitée par quatre personnes qui s’étaient juré, en le choisissant, de recourir, s’il le fallait, aux moyens les plus malhonnêtes pour lui permettre de battre son redoutable adversaire.

Le matin de la veille de ce jour, ces quatre personnes, ces quatre chefs abhorrés de tous à présent, avaient tenu caucus secret à Saint-Paul-du-Gouffre. Les rapports de la lutte les consternaient. La fièvre leur brûlait le sang. Ils déliraient.

— Vous rendez-vous compte, disait d’une voix brisée, Ledoux, à ses compagnons qui semblaient désemparés, vous rendez-vous compte de notre situation, si LeBrun remporte la victoire ? Vous êtes-vous demandé ce qu’il nous adviendrait au lendemain de son triomphe ? Savez-vous qu’il nous perdrait tous les quatre ? Avez-vous oublié qu’il a crié sur tous les toits qu’il ferait tenir une enquête sur certains privilèges qu’il nous accuse d’avoir obtenus en abondance, sur de multiples faveurs dont nous vivons grassement, prétend-il ? Mettez-vous bien dans la tête qu’il nous insultera, qu’il s’attaquera à notre réputation, qu’il nous traînera dans la boue. Vous ne semblez pas attacher une grande importance à ce qui peut nous arriver d’ici quelques semaines. En vous, que se passe-t-il donc !

Le volume de sa voix d’enragé était allé crescendo jusqu’à la fin. Un des quatre copains, Boisclair, remarqua :

— Mon pauvre Ledoux, tu exagères sûrement la situation.

— Quelle situation, reprit vivement Ledoux, celle d’une défaite pour notre parti, ou celle d’une enquête contre nous ?

— Les deux se tiennent évidemment, répondaient les autres. Mais nous, nous ne craignons rien, vois-tu. Ce n’est pas nous qui avons reçu la plus grosse part du butin. C’est à toi et Boisclair que revenaient les magots…

— Trêve d’insinuations et de distinctions, répliqua Ledoux, d’un ton sec, menaçant. Si coupables il y a, vous êtes aussi des coupables. Mais là n’est pas la question. Écoutez, mes amis, je n’ai pas le temps de vous expliquer l’affaire tout au long, mais pour le moment, je tiens à vous affirmer qu’il nous ruinera tous, si nous avons le malheur de le laisser élire. Voyons, mes braves, désirons-nous notre perte ?

— Oh ! non, s’étaient écriés ensemble ses camarades.

Ils vivaient une heure tragique. Des sueurs les inondaient. Après une minute de silence, l’un d’eux questionnait :

— Qu’allons-nous imaginer pour faire triompher notre homme ? On nous apprend qu’il ne racolera pas cinq cents voix. Est-ce croyable ? J’ai toujours pensé que nos organisateurs craignaient sans motifs plausibles, et surtout qu’ils manquaient de stratégie, de courage et de bravoure. Il ne faut pas s’avouer vaincu avant l’issue de la bataille.

— Écoutez, avait repris Ledoux, d’un ton bas et fixant ses compagnons ahuris, écoutez ceci : si quelqu’un plaçait LeBrun de façon que, le jour de l’ « appel nominal », il ne pût faire, à l’heure dite, le dépôt réglementaire ?

Dans ses prunelles en feu, se dessinait un plan diabolique. Les visages de ses compagnons exprimaient la frayeur.

— Que veux-tu dire, Ledoux ? Nous ne pouvons pas te suivre jusqu’à l’abîme, tu entends.

Boisclair rectifiait :

— Quoique je sois prêt, moi, à t’y accompagner jusqu’au bord, à y pousser même ceux qui nuisent. Je marcherai à côté de toi jusqu’à la mort.

— Mes amis, soyez braves. Devant le sacrifice nécessaire, ne reculez pas. Ne reculons pas. Rendez-vous ici ce soir, à neuf heures, et vous approuverez, j’en suis sûr, ce que j’ai décidé de faire. À ce propos, j’ai rencontré et engagé deux hommes, qui seront exécuteurs des hautes œuvres… Ne dites pas non. Cet individu de malheur doit disparaître. Il disparaîtra. Il le faut ! Il le faut !…

L’auto de Jules, d’après la nouvelle certaine que le père Ben avait donnée, sans penser à mal, démarrait à onze heures du matin, pour Saint-Étienne, le jour du dépôt. Il avait à parcourir trente milles de route nationale comprenant une vingtaine de longues et hautes collines. Pierre Janelle, le plus actif de ses combattants, devait l’accompagner. C’était une course d’une heure environ…

… Maintenant les candidats n’ont plus que trente minutes pour faire leur dépôt. Maltais s’est, dès le matin, empressé de faire le sien. Les amis de Jules l’attendent avec impatience. Il leur avait promis d’être au milieu d’eux vers ce temps-là. Une dizaine des meilleurs partisans de Jules s’étaient rendus chez le Dr. Fraser, le grand zélateur improvisé des intérêts de LeBrun dans la région. Ce dernier demeurait à quelques pas de l’Hôtel de Ville, devant lequel devaient se prononcer les discours, lorsque l’horloge marquerait deux heures précises.

Dans le bureau du docteur, un nuage de fumée enveloppait les bons amis. La conversation ralentissait. Le docteur dit :

— Pour plus de sûreté, comme il est assez près de deux heures, je vais aller faire le dépôt pour M. LeBrun, si l’on veut bien me le permettre.

Il n’eut que le temps d’achever. Le timbre du téléphone retentit ! Grand silence ! À cet appel, le maître de la maison s’était levé précipitamment.

— Allô… oui, c’est le Dr Fraser… Ah ! monsieur LeBrun. Je ne reconnaissais pas votre voix. — Pardon ?… — C’est un appareil défectueux, oui. — Très bien, merci. Vous même ? — Non ?… C’est ennuyeux. Je vous ferai avaler quelques bonnes pilules… — À quel hôtel êtes-vous donc ? Prenez un taxi et rendez-vous au plus tôt au bureau d’enregistrement, car il n’y a plus que vingt minutes. On vous attend avec une grande impatience. Hein ? Je ne comprends pas… Que me chantez-vous là ?… Vous dites ?… Mais qu’y a-t-il. Vous ne pouvez faire une chose pareille. Quelles raisons ? On ne comprendra pas ce geste, on vous accusera de vous être laissé corrompre. C’est une infamie !… Ah ! vous dites que vous ne nous devez rien !… À la bonne heure ! Vous avez joué la comédie avec nous… Est-ce votre dernier mot ? Allô !… Allô !…

Plus rien ! La communication était coupée ! Le Dr. Fraser eut beau s’informer à la téléphoniste, on lui répondit que personne n’appelait plus. Il raccrocha avec dépit le récepteur. Tout le monde s’affolait. Il revint s’asseoir. Il se parlait à lui-même, à mi-voix :

— Non, c’est impossible ! Impossible ! Aurait-il accepté les trente deniers ? Le misérable ! Je ne m’occuperai jamais d’un tel lâche devant le devoir ! Qu’il périsse ! Il est le dernier des hommes !

— Mes amis, dit-il d’un ton grave, angoissé, ce qui arrive est renversant, incroyable. LeBrun ne fait pas son dépôt ! Il se retire, parce qu’il est écœuré de la politique et qu’il se croit malade. Un beau merci à nous adresser et un joli compliment à nous faire !

— Mais, arrêtons-le et fouettons-le, dirent les autres, pleins de rage !

— Mes amis, il ne nous reste plus qu’à nous barricader dans nos maisons. Nous serons l’objet de la risée générale ! On nous criblera de quolibets et de sarcasmes !

— Présentez-vous à sa place, docteur, proposa quelqu’un.

— J’y ai pensé à l’instant où j’ai raccroché le récepteur. Mais c’est impossible. L’effacement de notre chef nous condamne. Je serais bouc émissaire… Il poursuivit :

— Entre l’ « appel nominal » et le jour de la votation, nos terribles adversaires, à cause du lâche abandon de Jules, auraient le temps d’accumuler sur mes épaules la multitude des péchés d’Israël. Aux yeux de tous, d’honnête et paisible citoyen que j’ai toujours été, je passerais pour le plus grand coupable des comtés Olier et Lalemant. Puis on ne s’improvise pas candidat dans quelques minutes. Comment pourrais-je me justifier de me présenter à la place de LeBrun ? On dirait que c’est moi qui ai comploté pour qu’il se retirât. Enfin, ce qui est le pire, on me battrait à plate couture. Du reste, il arrive deux heures. Dans un instant, Maltais n’ayant pas eu d’opposition à sa candidature, sera élu par acclamation.

Il se leva et alla s’encadrer dans la fenêtre qui donnait sur l’Hôtel de Ville.

— Écoutez ! Les applaudissements qui éclatent ! La foule manifeste ! Il semble que des hommes portent Maltais en triomphe !… Voyez d’autres groupes qui essayent de faire un mauvais parti à l’élu, qui n’a pas droit à la gloire !  !  !… On a des nausées de telles infamies ! Les discours qui commencent… Mais on n’y comprend plus rien… Écoutez !…

…Pourtant une heure plus tôt, l’auto de Jules roulait avec son unique occupant, allant de Saint-Loup-les-Bains, où l’amoureux avait pris le dîner en tête à tête avec la chère fiancée, à Saint-Étienne, lieu du ralliement politique. Il emportait avec lui, par cette chaude journée, le souvenir féerique de sa Dulcinée et la vision de son apothéose après l’assemblée à laquelle il se rendait, sorte d’assemblée qui indique toujours lequel des candidats sortira vainqueur.

À un mille de distance de la villa Clément, un chat noir traversa la rue paresseusement, comme s’il bravait la mort. Une fois près de la clôture en fils de broche tendus, il fixa sur LeBrun ses yeux d’agate, semblant le supplier de rebrousser chemin. Le rêve grisait trop ce dernier pour que cette soudaine apparition le troublât de quelque manière. Aussi fila-t-il de son mieux vers le chef-lieu du comté, afin de rendre sa candidature officielle et légale, puis d’y prononcer le meilleur discours de sa vie. Il avait bien hâte de réfuter tout ce qui avait été dit contre lui depuis le début de la campagne.

Sa voiture venait de monter en deuxième vitesse une côte longue et très raide. Les embrayages lancèrent dans l’air des grincements de ferrailles. Seul, dans une route solitaire, entre de grands bois, de tels bruits s’amplifient et ahurissent davantage les personnes que les soucis tracassent. Sur l’âme en fête de Jules, ils ne produisirent pas plus d’effet que la goutte de pluie qui se mêle au ruisseau plein de rires.

Du côté gauche, une forêt dense de taillis et de feuillages touffus se déroulait à perte de vue. À droite, sur le bord de la voie, à une centaine de pieds de lui, stationnait un vieux modèle de voiture quelconque. Tout près de cet auto apparemment en panne, un homme à grande barbe, à feutre enfoncé jusqu’aux oreilles, et un autre, le dos tourné, faisaient force signaux de détresse.

Jules ne fut pas lent à arrêter son « Sedan ». L’un des deux inconnus s’approcha du chauffeur.

— Que désirez-vous ? questionna l’avocat, très pressé de repartir…

Le dernier mot de cette question complaisante expira dans sa gorge, comme une espèce de râlement. Un des gaillards venait de le saisir, de lui appliquer un bâillon et de lui envelopper le visage d’une toile opaque, pendant que son triste associé lui liait les mains derrière le dos. La première scène de ce rapt dura l’instant d’un éclair. Plongé tout à coup dans une telle obscurité et sentant ses bras si solidement immobilisés, le jeune avocat vivait un malheureux rêve, on l’imagine bien.

On le descendit rapidement de sa voiture. Il ne fit aucune résistance. Il comprit que les quatre chefs l’empêchaient de faire son dépôt en temps. Son automobile fut mise sur le bord de la route, afin qu’elle ne pût nuire à la circulation, bien que celle-ci fût très rare en ces lieux, et à ce moment-là.

Ses deux agresseurs le conduisirent dans la forêt, à une distance d’au moins un quart d’heure de marche. Quand ils furent arrivés à l’endroit prévu, ils le jetèrent dans un camp de bûcherons, qu’ils verrouillèrent, après lui avoir délié les bras. Ils savaient qu’il pourrait seul enlever son bâillon et son bandeau. De cette façon, il ne les verrait pas. Au préalable, ils avaient placé sur la table des outils qui lui serviraient à se pratiquer une ouverture pour sortir de sa misérable geôle. Il n’y avait qu’une petite fenêtre de huit pouces de côté dans le haut de la porte, qui était aussi solidement barricadée que celle d’une prison.

Les deux bandits avaient donc le temps de déguerpir et d’arranger les choses pour que rien ne trahît l’acte hideux qu’ils avaient fait.

Une fois en route vers leur Ford, ils se démaquillèrent, l’un en enlevant la barbe postiche qui le vieillissait de trente ans, l’autre en arrachant le loup qui lui recouvrait le visage.

— Y a pas fait d’malice, hein ? remarqua Ti-Noir.

— Qu’est-ce qui pouvait faire tout seul contre nos deux ? j’tel demande, répondit Marc.

Ti-Noir dit :

— Dépêchons-nous maintenant. On court de gros dangers, tu sais. Toé, Marc, va-t’en à pied par le petit sentier du Ruisseau « Fret ». Moé, quand ma machine s’ra fourrée dans la grange, je m’couchrai su l’foin, pis j’ronflerai comme les soufflets d’une forge. Rappelle-toé, Marc, qui faut pas qu’on save qu’on a venu ici. — Bonjour !… Écoute encore :

— On a fait un coup pendable. Si on nous prenait, ça s’rait la prison pour la vie. Jamais il faut parler d’ça à personne.

Pour prouver que Marc comprenait les paroles de son copain, il se plaça l’index de la main droite sur la bouche, puis il partit en courant dans le sentier de la savane, où il disparut du théâtre de l’enlèvement. Un pivert s’envola à tire d’aile. Un écureuil, petit bolide couleur noisette, coula sous terre, comme s’il fût tombé dans le vide, effrayé de tant de malice de la part de deux pauvres chrétiens.

Les quatre chefs venaient de faire payer à Jules LeBrun sa dette à la société pour le crime affreux de s’être porté candidat sans leur agrément.