Vengeance fatale/X — Suite du précédent

La Cie d'Imprimerie Desaulniers, Éditeurs (p. 96-103).

X

SUITE DU PRÉCÉDENT.


Misérables ! rugit Puivert, vous avez eu tout ce que vous vouliez par la force, mais nous verrons bientôt où tout cela vous conduira.

— Vous faites fausse route assurément, fit tranquillement Victor.

— Que voulez vous donc dire ? demanda Puivert, à l’idée qu’il ne rentrerait probablement plus dans la possession de ses fonds.

— Veuillez nous dire, fit alors Edmond, si vous avez parlé de votre engagement avant de partir de l’hôtel Rasco.

— Non, répondit le fermier, qui ne comprenait pas trop de quelle utilité sa réponse pouvait être à ses détrousseurs.

— Alors, tout va pour le mieux.

— Mais je ne comprends pas où vous voulez en venir.

— Je vais vous faire comprendre. Écoutez-bien.

Le prisonnier comprit sans doute, car il dit immédiatement : c’est inutile, je crois comprendre maintenant. D’ailleurs je vous trompais en vous disant que je n’ai averti personne ; j’ai tout dit à M. Darcy.

Victor réfléchit. Si Puivert disait vrai, sa position, de même que celle d’Edmond, devenait critique. Mais il se remit vite.

— Tu mens, dit-il, tu n’as dû rien dire à M. Darcy, à lui moins qu’à tout autre, car en t’écoutant il eût été jaloux de toi, et tu crains M. Darcy, en effet il a l’air rude en affaires.

Victor essayait ainsi d’arracher par surprise la vérité du fermier.

Celui-ci donna dans le piège.

— Eh bien ! non, je n’ai rien dit à M. Darcy, mais qu’est-ce que cela peut vous faire ?

— Plus que vous ne pensez.

— Oui, fit Victor, et comme monsieur parait vouloir bien comprendre, n’est-ce pas M. Puivert ?

— Inutile, je comprends.

— Tant mieux alors, la besogne sera plus tôt finie. Maintenant voici le traité par lequel nous allons vous rendre à la liberté, et d’abord je vais vous donner un bon conseil. Si vous voulez m’en croire, niez avoir reçu tout argent de Darcy, à moins que vous ne lui ayez donné un reçu pour ces trois cents dollars. Le lui avez-vous donné ?

— Naturellement.

— Alors, tant pis pour vous.

— C’est là tout ce que vous avez à dire ?

— Mais vous ne voulez faire aucun arrangement avec nous, fit Victor.

— Faire des arrangements avec vous ! je crois que vous voulez rire.

— Tiens, Edmond, moi je suis pressé. Mettons ce bavard à la porte, car je veux m’en aller.

— Messieurs les brigands, je pourrais bien sortir seul, mais faute de mieux, je vais être contraint de vous suivre. Croyez que c’est un grand honneur pour vous.

— Ne craignez rien de semblable, mon cher M. Puivert. Vous n’aurez à subir aucun déshonneur, Victor, ouvre la fenêtre pour mettre monsieur poliment dehors.

— C’est vrai ; il faut être poli jusqu’au bout.

Et Victor ouvrit une croisée à peine visible et qui donnait dans une cour. Edmond et Victor, musculeux tous deux, parvinrent à y faire passer le fermier après lui avoir rendu la liberté de ses mouvements, une fois le danger disparu. Puis après avoir fermé la fenêtre et y avoir opposé de lourdes barres de fer à l’intérieur, ils retournèrent au bureau d’Edmond.

— Sais-tu, dit Victor à Edmond, qu’on l’a laissé partir à bon marché.

— C’est vrai, répondit Edmond, mais quand j’ai vu qu’il portait sur lui une somme assez respectable après tout, j’ai cru qu’il valait mieux nous contenter de cela. Ces coups de jarnac sont toujours dangereux.

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Dans l’après-midi de cette même journée, les promeneurs et les promeneuses affluaient sur la rue Notre-Dame.

Depuis quelques instants, deux jeunes gens allaient et revenaient dans le même circuit, paraissant attendre quelqu’un probablement en retard, lorsqu’enfin ils purent s’arrêter sur le passage d’une jeune fille qui venait à leur rencontre.

Louis et Ernest, car c’étaient eux, saluèrent Hortense qui brillait encore plus qu’à l’ordinaire de tout l’éclat de sa beauté.

Elle rompit le silence la première.

— Vous êtes complètement revenu de votre malheureux accident ? demanda-t-elle à Louis.

— Parfaitement, comme vous voyez ; et vous, ma chère Hortense, vous ne ressentez plus rien de votre indisposition ? Je la regrette, d’autant plus qu’il y avait beaucoup de ma faute. Pourquoi vous avoir proposé un tel spectacle ?

— Au contraire, vous n’avez rien à vous reprocher, et sans l’incident qui a marqué la fin de la soirée, je n’eusse trouvé que de l’enchantement à cette représentation. En effet, vous seul avez souffert ; quant à Mathilde et à moi, nous n’avions rien à redouter.

— Aimeriez-vous à y retourner ?

— Je ne sais pas trop.

— Dites votre pensée franchement.

— J’avoue que je n’aime pas beaucoup ce genre de spectacle.

— Je m’en doutais un peu.

— C’est encore très extraordinaire qu’il ne vous soit arrivé rien de plus désagréable.

— Son ange gardien était probablement à ses côtés, dit Ernest, qui parlait pour la première fois.

— Mais cela prouve tout simplement que M. Hervart est bon, répondit Hortense.

— Mademoiselle Mathilde est bien aussi ? demanda Ernest.

— Très bien, Monsieur. Ainsi que moi elle vous recevra toujours avec plaisir.

Ernest promit d’aller le même soir chez M. Darcy avec Louis, et tous deux s’éloignèrent de la jeune fille, l’étudiant devant rentrer à son bureau.

Comme ils avaient dit, les deux jeunes gens se présentèrent sur la rue St-Alexandre le même soir, et veillèrent assez tard avec Mathilde et Hortense.

Quant à M. Darcy qui était absent, il était sorti d’un air fort préoccupé. Il avait reçu la visite de Puivert et était reparti avec lui.

Revenons à celui-ci.

Après avoir été chassé du bureau par Edmond et Victor avec les égards que l’on sait, il était d’abord resté tout abasourdi d’un événement aussi étrange et de la manière singulière dont s’était terminée sa visite chez Marceau.

Nous savons que le grand péché de Puivert était l’avarice.

Aussi, son premier étonnement passé, il se livra à un morne désespoir. Il s’éloigna un peu, puis il revint à la fenêtre par laquelle il avait dû sortir. Il remarqua alors qu’elle était obstruée à l’intérieur par de grosses barres de fer, les mêmes que Victor et Edmond avaient placées après le départ du fermier.

— Que j’aille donc dire que c’est par cette fenêtre que l’on m’a mis dehors, personne ne voudra me croire. Bien plus on rira et on se moquera de moi, alors que je ne raconterai que la vérité ; que je dise que ces barres de fer n’ont été placées qu’après ma sortie, les procédés de la justice sont si lents que la chose ne pourra plus être prouvée lorsqu’on tentera de le faire.

Puis le fermier pensa de nouveau à son argent perdu.

— Que dira M. Darcy ? pensait-il. Il ne me croira probablement pas. De plus, il a un reçu pour ces trois cents dollars. Il faut pourtant que je m’arrange de manière à ne le point payer. Il est plus riche que moi d’ailleurs, il est donc juste que ce soit lui qui perde cet argent et non pas moi.

On trouvera que le dernier raisonnement de Puivert était assez pauvre, mais c’était le seul qu’il trouvât dans sa mauvaise fortune.

Il réfléchit encore quelque temps, puis il revint sur la rue Notre-Dame devant le bureau d’Edmond.

Il le trouva fermé.

Puivert, découragé, retourna à l’hôtel Rasco.

Il se renferma seul dans sa chambre et se prit à réfléchir par quels moyens il pourrait recouvrer son argent. Il passait subitement d’une idée à l’autre.

Enfin désespérant de trouver aucune solution praticable, il se décida à aller voir Darcy, espérant que celui-ci lui ferait cadeau de l’argent volé.

Il se présenta une première fois, mais on lui répondit que M. Darcy n’était pas chez lui. Il y retourna une seconde fois et ne fut pas plus heureux.

Alors il revint à l’hôtel et écrivit à Darcy, lui demandant de l’attendre le soir et lui laissant entendre qu’il voulait le mettre au courant d’événements très graves.

Il alla donc de nouveau chez ce dernier, et, après avoir tenu ensemble une conversation de quelques instants, ils sortirent tous les deux.

En partant, Darcy paraissait être de très mauvaise humeur, mais Mathilde et Hortense avaient cru que cet air maussade chez leur père n’était que de la préoccupation.

Plusieurs heures s’étaient écoulées et la nuit était complète.

Louis venait de se séparer d’Ernest, qu’il avait laissé au club et retournait seul chez lui.

Après avoir suivi quelque temps la rue St-Alexandre, il s’engagea dans la rue Dorchester.

Bientôt il put entendre tous les mots d’une conversation qui avait lieu entre deux hommes marchant très lentement, et qui le dépassaient de quelques pas à peine.

— Quand même tout ce que tu me chante là serait vrai, disait l’un, tu n’en mériterais pas moins d’être châtié pour ton imprévoyance.

— Mais qui se serait jamais douté de ce guet-apens ? disait l’autre.

— Assez, assez, tu voulais voler, tu as été volé, c’est dans l’ordre des choses.

— Vous faites erreur, ce n’est pas moi qui ai été volé.

— Que veux-tu dire ?

— C’est bien simple ; cet argent était à vous.

— Crois-tu que je ne te le ferai pas rembourser ?

— Vous n’oserez pas.

— Et pourquoi n’oserai-je pas ?

— Parce que si vous me faites rembourser cet argent, je dirai que la fortune que vous étalez avec plaisir, vous l’avez volée.

Le lecteur a déjà reconnu Darcy et Puivert.

— Oui, tu diras que j’ai volé ma fortune, mais qui te croira ? as-tu seulement la moindre preuve de ce que tu avances ?

— Je raconterai l’incendie de la rue Craig et l’enlèvement de la jeune fille.

— Imbécile, on ne te croira pas davantage.

— Eh bien, alors je raconterai la nuit du 29 décembre 1838, et cela à quelqu’un qui me croira, car il a trop d’intérêt à savoir ce qui s’est passé pendant cette nuit néfaste.

Darcy tressaillit. Le souvenir de cette date le faisait toujours frémir.

Aussi se rua-t-il sur son fermier en lui criant : «Tais-toi, misérable !»

Mais il n’eut pas le temps d’achever.

Aux dernières paroles de Puivert, Louis s’était élancé sur lui.

Le choc fut si rude que Louis tomba par terre. Mais dans sa chute il put saisir le fermier par la jambe et le renverser à son tour. Plus rapide que l’éclair, Louis se releva d’un bond et saisit Puivert à la gorge. Quant à Darcy, sûr qu’il n’avait point été reconnu, il avait pris la fuite.