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Valvèdre (RDDM)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 32 (p. 857-880).

VALVÈDRE


TROISIÈME PARTIE.[1]


IV

J’oubliais tout au milieu de ces orages mêlés de délices, et, en exerçant mes forces contre le torrent qui m’entraînait, je les sentais s’éteindre et se tourner vers le rêve du bonheur à tout prix, lorsqu’un signal parti de la montagne m’annonça le retour probable d’Obernay pour le lendemain. C’était une double fusée blanche attestant que tout allait bien, et que mon ami se dirigeait vers nous ; mais M. de Valvèdre était-il avec lui ? serait-il à Saint-Pierre dans douze heures ?

Ce fut la première fois que je pensai à l’attitude qu’il faudrait prendre vis-à-vis de ce mari, et je n’en pus imaginer aucune qui ne me glaçât de terreur. Que n’aurais-je pas donné pour avoir affaire à un homme brutal et violent que j’aurais paralysé et dominé par un froid dédain et un tranquille courage ? Mais ce Valvèdre qu’on m’avait dépeint si calme, si indifférent ou si miséricordieux envers sa femme, en tout cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus délicates convenances, de quel front soutiendrais-je son regard ? de quel air recevrais-je ses avances ? car il était bien certain qu’Obernay lui avait déjà parlé de moi comme de son meilleur ami, et qu’en raison de son âge et de son état dans le monde, M. de Valvèdre me traiterait en jeune homme que l’on veut encourager, protéger ou conseiller au besoin. Je n’avais plus senti la force d’interroger Obernay sur son compte. Depuis que j’aimais Alida, j’aurais voulu oublier l’existence de son mari. D’après le peu de mots que, malgré moi, j’avais été forcé d’entendre, je me représentais un homme froid, très digne et assez railleur. Selon Alida, c’était le type des intentions généreuses avec le secret dédain des consciences imbues de leur supériorité.

Qu’il fût paternel ou blessant dans sa bienveillance, j’étais bien assez malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme qu’il m’eut peut-être fallu estimer et respecter en dépit de moi-même. Je résolus de ne pas l’attendre ; mais Alida me trouva lâche et m’ordonna de rester. — Vous m’exposez à d’étranges soupçons de sa part, me dit-elle. Que va-t-il penser d’un jeune homme qui, après avoir accepté le soin de me protéger dans mon isolement, s’enfuit comme un coupable à son approche ? Obernay et Paule seront également frappés de cette conduite, et n’auront pas plus que moi une bonne raison à donner pour l’expliquer. Comment ! vous n’avez pas prévu qu’en aimant une femme mariée vous contractiez l’obligation d’affronter tranquillement la rencontre de son mari, que vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous cent fois plus ? Songez donc au rôle de la femme en pareille circonstance : s’il y a lieu à feindre et à mentir, c’est sur elle seule que tombe tout le poids de cette odieuse nécessité. Il suffit à son complice de paraître calme et de ne commettre aucune imprudence ; mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit tendre toutes les forces de sa volonté pour empêcher le soupçon de naître. Croyez-moi, pour celle qui n’aime pas le mensonge, c’est là un véritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n’ai pas seulement songé à vous en parler. Je ne vous ai pas demandé de m’en plaindre, je ne vous ai pas reproché de m’y avoir exposée. Et vous, à l’approche du danger qui me menace, vous m’abandonnez en disant : Je ne sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre à cette humiliation ! Et vous prétendez que vous m’aimez, que vous voudriez trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer à y croire ! En voici une prévue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et vous fuyez !

Elle avait raison. Je restai. La destinée, qui me poussait à ma perte, parut venir à mon secours. Obernay revint seul. Il apportait à Mlle de Valvèdre une lettre de son mari, qu’elle me montra, et qui contenait à peu près ceci :

« Mon amie, ne m’en veuillez pas de m’être encore laissé tenter par les cimes. On n’y périt pas toujours, puisque m’en voilà revenu sain et sauf. Obernay m’a dit la cause de votre excursion dans ces Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/863 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/864 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/865 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/866 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/867 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/868 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/869 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/870 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/871 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/872 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/873 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/874 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/875 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/876 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/877 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/878 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/879 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/880 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/881 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/882 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 32.djvu/883 à assister au mariage d’Obernay à Genève, à être présenté par conséquent à M. de Valvèdre.

J’étais si éloigné de ce dernier parti que quand Alida m’eut quitté, je faillis courir après elle pour reprendre ma parole ; mais je fus retenu par la crainte de lui sembler égoïste. Je ne pouvais la revoir qu’à ce prix, à moins de risquer à chaque rencontre de la brouiller avec son mari, avec l’opinion, avec la société tout entière. Je continuai mon voyage ; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court pour me rendre à Altorf, et j’y restai. C’est là qu’ Alida devait m’adresser ses lettres. Et que m’importait tout le reste ? Nous nous écrivîmes tous les jours, et l’on peut dire toute la journée, car nous échangeâmes en une quinzaine des volumes d’effusion et d’enthousiasme. Jamais je n’avais trouvé en moi une telle abondance d’émotion devant une feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler l’amour, écrire l’amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien supérieure à moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicité de ne pas s’en apercevoir, de le nier, de m’admirer et de me le dire. Cela me perdait ; tout en m’élevant au diapason de ses théories de sentiment, elle travaillait à me persuader que j’étais une grande âme, un grand esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n’avaient qu’à s’étendre pour planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non ! grâce à Dieu, je me préservais de la folie ; mais sous la plume de cette femme la flatterie était si douce que je l’eusse payée au prix de la risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m’en passer.

Elle réussit également à détruire toutes mes révoltes relativement au plan de vie qu’elle avait adopté pour nous deux. Je consentais à voir son mari, et j’attendais avec impatience le moment de me rendre à Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes aspirations les plus ardentes, touchait à son dernier jour.

George Sand.

(La quatrième partie au prochain n°.)

  1. Voyez les livraisons du 15 mars et du 1er avril.