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L’Indépendant du Cher (p. 68).

XLVIII

Le flot avance et recule

— Maintenant, Daniel, écoutez-moi, j’ai aussi à vous faire une révélation. J’ai agi pour ce que je croyais bon et parce que le moment était venu de prendre une initiative.

Vous étiez enlevé, séquestré, vos ennemis savaient qui vous étiez, le mystère dont s’enveloppait la vie de votre mère devenait inutile.

— Comment ! Que savez-vous ?

— Tout. Votre tendre et bonne mère, Mme Angela, celle qui se résignait pour vous apercevoir, au rôle de revenante, est venue avec moi, à votre recherche.

— Ma mère !

— Oui. Cessez de vous étonner, écoutez simplement, les faits vont s’enchaîner. Votre mère habitait près de vous, dans la tour de l’avant-poste, à Val-Salut. Un souterrain lui permettait de gagner la chambre hantée, où elle pénétrait par la plaque armoriée de la cheminée, laquelle était une porte.

— J’aurais dû m’en douter ! Comment l’avez-vous découvert ?

— La nuit de l’incendie, je dormais, j’eusse été asphyxié si Mme Angela ne m’avait emmenée dans le souterrain après m’avoir éveillée !

Passons à l’aventure du souterrain. Mais quand vous fûtes enlevé, affolée, éperdue, ne sachant où aller conter ma peine, je courus au-devant de celle qui vous aimait et je la suppliai de venir avec moi à votre recherche. Elle y consentit, nous fûmes entravées par de terrifiantes aventures… Bref, je me vis forcée de me séparer de votre chère maman, dont je suis pour le moment sans nouvelles. J’ai su par Wilhem qu’elle devait être partie pour Paris à la recherche de votre ennemi, qu’elle voulait l’acheter. Or, ce qu’il faut, Daniel, c’est d’aller retrouver — Dieu sait où — Mme Angela. Nous devons calmer ses inquiétudes ; pauvre femme, elle vous aime tant !

— Oh ! oui, il faut partir. Vous m’accompagnerez, mon oiselle ?

— Rien qu’un peu, j’ai moi aussi un devoir à remplir et qui a bien de l’analogie avec le vôtre… Il faut que je parte pour le Caucase.

— Aussitôt que j’aurai vu ma mère, je vous accompagnerai, Véga. Parlez-moi de cette mère adorée. Dites, comment est-elle ?

Elle lui sourit dans l’ombre pendant qu’ils marchaient ainsi au bord de l’eau, elle lui dit tout ce qu’elle avait vu, tout ce qu’elle savait, elle parla doucement, longtemps, le berçant du rêve lointain de cet amour mystique, puis elle se tut, ses yeux, malgré elle, se noyaient de larmes ; elle songeait à la pauvre bûcheronne qui lui avait donné le jour, à la misère de là-bas, à l’horrible négociation dont elle avait été l’objet… Daniel, pensif, serra plus vivement sa main, il passa autour d’elle un bras caressant :

— Véga, ma chérie, Véga que j’aime, voulez-vous ne jamais me quitter… je suis un vieux pour vous, n’est-ce pas ?

— Vous êtes charmant tel que vous êtes et je vous aime, Daniel, de tout mon cœur… seulement je sais maintenant qui je suis, et je sais qui vous êtes… il y a entre vous et moi toute la longueur de l’échelle sociale du premier au dernier échelon.

— Je vous aime, Véga, je ne sais rien de plus. Ma chère maman doit vous aimer, puisqu’elle vous a connue.

— Elle m’a montré la plus grande sympathie ; mais ce n’est pas elle peut-être qui me repousserait, parce que trop de graves événements nous ont rapprochées elle et moi.

— Alors…

— Ce serait moi, Daniel. Je ne veux pas… je ne peux pas. J’ai pris une grande résolution, je la tiendrai et nul, pas même vous, ne pourra m’en empêcher.

— Au moins, dites-moi quoi ?

— Je me refais oiselle ! Je vais à Paris m’entendre avec un imprésario, je voltigerai sur tous les hippodromes… je me ferai payer très cher.

— Vous plaisantez, Véga, et c’est mal, car vous me faites souffrir. J’ai une grosse fortune qui peut suffire à nous deux.

— Je ne suis pas seule… j’ai une pauvre vieille mère sans asile et sans pain, un père usé et las que le travail tue, des légions de sœurs qui sont servantes… Voilà la vérité, Daniel, celle que vous aimez, celle que vous nommez votre femme est une misérable Slave, vendue jadis, pour un peu de pain. Or, je veux consacrer ma vie à réparer cette injustice du sort, je veux nourrir ma famille du fruit de mes vols !… oh ! sans jeu de mots.

— Slave, bûcheronne ou servante, je ne connais aucun cœur aussi noble que le vôtre, aucune intelligence au-dessus de la vôtre. Si ce que vous dites est vrai… qui le prouve ?

— Le récit de la marquise de Circey. Quel intérêt l’eût fait inventer pareille histoire !

— Vous avez tellement peu l’allure d’être ce que vous dites.

— L’éducation m’a transformée. Non, c’est vrai, pas d’illusion. Je vais d’abord aller vers ces martyrs qui sont mes vieux parents ; ensuite, je travaillerai pour eux. Et rien, entendez-vous, Daniel, rien, pas même votre tendresse, ne m’arrêtera.

— Quoi qu’il soit et quoi qu’il advienne, je vous aime, Véga.

— Que décidez-vous ?

— Notre départ pour Paris, dès demain. Il n’est pas utile de retourner à Val-Salut.

Nous retournerons dans mon hôtel, je n’ai pas à me cacher, mes ennemis peuvent me tendre tous les pièges qu’ils voudront, je suis sur mes gardes. Mais où allons-nous chercher ma mère ?

— Le vieux notaire saura sa résidence.

— Il y a encore une autre chose que je voudrais bien : provoquer le baron de Barbentan et lui loger quelques pouces de fer dans la poitrine.

— Bah ! laissez donc la vengeance. Il est faux, fourbe, il sera assez puni par ses propres défauts. Quelle petitesse de vouloir se venger, jamais, quand on veut remplacer l’œuvre du destin, on ne l’accomplit aussi bien que lui. Rentrons, voyez, il n’y a plus que nous sur cette plage, les hôtels sont fermés, nous oublions que demain est tout près et qu’il faudra partir.

— Comment se fait-il que vous soyez si sage, Véga, vous si jeune ?

— Qui sait mon âge ? Sans doute, la vieille bûcheronne elle-même l’a oublié.

Ils remontèrent chez eux et se séparèrent sur le seuil de leur appartement, sans que Daniel osât mettre un baiser sur le front de celle qu’il aimait si sincèrement.

Une fois seule chez elle, Véga, qui décidément, avait perdu sa belle tranquillité, ne pouvait s’endormir.