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L’Indépendant du Cher (p. 33-34).

XXI

Mariage in-extremis

Ce soir de mai, abîmée au pied de l’autel en fleur, Angela de Val-Salut priait et pleurait. Tout le ciel de ses jours était venu dans son âme. Enfin, ses souffrances allaient être payées, son fils aurait le droit de dire tout haut « mon père » et elle pourrait répéter « mon époux » ; son amour serait donc enfin publiquement reconnu ! Sa joie n’avait pas de mots !

Elle planait vibrante hors de ce sanctuaire, elle était là-bas, près de lui dans le salon blanc, aux profonds divans où des lys brodés mettaient une lueur d’or. Elle le voyait calme, beau, l’œil brillant d’espoir, elle entendait sa voix si douce en s’adressant à elle. Tout le passé défilait… revenu.

Les trois mois d’attente furent presque comme un rêve, le vœu exigeait qu’aucune nouvelle ne vint… mais dès l’aube du premier août, Angela ayant quitté le voile, la cornette, la robe de bure, attendait en l’église qu’on vint l’avertir.

Ce ne fut pas long. Le baron de Barbentan, arrivé de la veille, avait passé la nuit à Sablé. Il vint avec une voilure chercher la royale fiancée…

Éblouie au sortir du monastère, Angela s’effarait de la rue, elle avait oublié le monde, elle était désorientée.

Trois jours de voyage la remirent… dans le train. Son compagnon de route était bien triste et bien las, son fils Xavier lui causait peines sur peines. Il ne pouvait parvenir à le corriger, tout le patrimoine de la famille s’en allait par lambeaux, mais il ne parlait pas de choses financières à sa compagne.

La délicatesse l’en empêchait. Si les Barbentan étaient ruinés, la fortune des Val-Salut doublée par les intérêts accumulés, était des plus prospères, Daniel aurait un splendide patrimoine, le notaire de la famille, Maître Calixte Parchemineau, gérait les biens avec une rare conscience.

La seule question d’argent traitée entre les deux parents, fut le don de cent mille francs que l’ex-religieuse pria son beau-frère de donner au couvent de Solesmes. Barbentan répondit en lui remettant ses pouvoirs de tuteur et en la priant d’agir désormais en ses affaires d’intérêt. Il entendait se décharger de tout.

Les voyageurs durent s’arrêter à Vienne, le baron était brisé ! Sa jeune compagne, au contraire, retrouvait l’entrain, la force, la joie, elle devançait en esprit la locomotive.

Une voiture attendait les arrivants à Ritzowa, un gentilhomme de service, le marquis de Castelvert, se présenta à la sortie de la gare. Il s’inclina profondément devant Mlle de Val-Salut et se relevant très sérieux dit :

— Monseigneur est extrêmement souffrant, il m’envoie vous exprimer ses plus respectueuses pensées et attend avec anxiété votre venue.

Une angoisse étreignit le cœur d’Angela, pendant que les deux hommes échangeaient un regard navré.

Les chevaux brûlèrent l’espace…

Le grand château morne, où trois mois plus tôt passait un cercueil, avait sous un radieux soleil d’été, essayé de se mettre en fête, le long du perron monumental, on avait dressé des fleurs, et les valets, en livrée bleu de roi, faisaient la haie.

En haut des degrés, le duc de Lancrel attendait.

Il s’inclina sur la main que lui tendait la jeune femme et y posa ses lèvres. Ses yeux, malgré ses efforts, restaient noyés de larmes.

— Daignez me suivre, Madame, son Altesse Royale est bien mal.

Angela frissonnante, appuyée au bras du Chambellan, monta au premier étage jusqu’à la chambre de François…

Le roi était là, étendu sur un divan, son visage amaigri, pâle comme l’oreiller qui le soutenait, n’avait plus qu’un regard. Il voulut tendre les bras, mais l’effort fut trop lourd et les bras retombèrent.

Angela s’était précipitée vers lui, elle se jeta à genoux, suffoquant de douleur.

— Monseigneur !

— Mon enfant, murmura le mourant, l’officier de l’état civil est là, et il va nous unir. Pardonnez-moi, chère bien-aimée… J’aurais voulu vous donner du bonheur, de l’amour, et ma couronne à demi brisée…

Le cardinal de Capriva entrait revêtu des vêtements sacerdotaux, il était suivi de deux clercs portant des flambeaux, de deux gentilshommes chargés des registres de la paroisse de Ritzowa, et d’un groupe de nobles français.

Toutes les portes du château étaient ouvertes, la grille d’honneur du parc était béante, le peuple pouvait entrer, un mariage public allait avoir lieu.

Une musique très douce venait de la chapelle où le couple n’avait pu se rendre, l’époux n’était plus transportable, mais des chœurs accompagnés d’orgue montaient…

L’évêque s’avançait… près de lui, un homme vêtu du costume du pays, escorté de deux autres portant les registres de l’état civil, se préparait à écrire.

Une sueur d’angoisse baignait le front du prince. Près de lui, Angela, pâle à mourir, se sentait envahir par une douleur sans nom…

Quoi ! c’était cela le mariage officiel, avec la mort pour témoin.

Un docteur baignait les tempes du roi avec un révulsif ; à cette époque, les injections sous-cutanées qui galvanisent n’étaient pas encore sorties du domaine de la science.

L’officier de l’état civil, suivi du cardinal de Capriva, témoin, s’approchait des époux. Il priait la jeune femme de mettre sa main dans celle du prince, il prononçait les mots qui lient, puis d’une voix forte, pour que tous les assistants entendissent, il prononça :

— François-Charles Dieudonné, duc de Libourne, comte de Blois, voulez-vous prendre pour épouse Angela-Maria-Magdalena de Val-Salut ici présente.

— Oui, dit le mourant qui mit toute son énergie à prononcer ce mot.

— Angela-Maria-Magdalena de Val-Salut, voulez-vous prendre pour époux François-Charles Dieudonné, duc de Libourne, comte de Blois ici présent ?

— Oui.

— Au nom de la loi je vous déclare unis par les liens du mariage.

Un profond soupir venait de s’échapper des lèvres de François, son regard glissa avec une infinie douceur vers celle qui sanglotait près de lui, il parvint à poser la main sur la tête de sa femme, mais il ne put parler.

Quelques minutes plus lard, l’âme de martyr du dernier roi était partie vers Dieu !

Angela de Val-Salut, maintenant princesse, épouse et mère légitime, faillit mourir de chagrin, elle agonisa près de ce lit, où la dépouille mortelle de son époux demeurait, jusqu’à l’heure cruelle où elle lui fut enlevée.

Ses amis l’entraînèrent…

Bien des choses restaient à accomplir. Choses de la plus haute gravité. Le prince avait laissé écrites ses dernières volontés, les instructions les plus détaillées à l’égard de celle dont il avait enfin pu consacrer l’honneur.

Mais cette réparation était plutôt consciencieuse que mondaine, le peuple devait l’ignorer, afin de ne pas déchaîner de nouvelles et terribles haines… celles dont mourait François. Il exprimait le désir que cet acte demeurât entre les fidèles un secret, au moins jusqu’à l’heure où il serait utile de le divulguer. La vie de la jeune femme et de son fils seraient en danger si un soupçon, du fait accompli, parvenait aux ennemis.

Qu’importait à Angela, son cœur était broyé. L’honneur de sa vie morale était sauf, les gloires vaines la laissaient froide, elle vivrait dans la retraite, l’oubli, le silence, veillant de loin sur son enfant.

Elle partit en Allemagne, réchauffer son pauvre cœur à la vue de Daniel, sans oser se montrer. Elle le vit encore à Vienne… puis à Paris, et elle alla vivre au couvent à Bigorre. Seulement, les récentes expulsions des religieuses l’obligèrent à quitter cet asile. C’est alors que, ne voulant pas s’éloigner du château où elle pouvait apercevoir son fils, elle imagina de s’installer dans le mystère des deux vieilles tours de défense du manoir.

Après la mort de François, le baron de Barbentan, affecté au dernier point, n’avait eu que le temps de revenir à Paris. Xavier, libéré du service, y arrivait aussi.

Il reçut avec un certain respect les instructions paternelles relatives à la garde de la cassette aux papiers confiée par le roi, il jura de la garder fidèlement. Ce fut tout.

Jusqu’à l’heure actuelle, il a tenu parole.