Ouvrir le menu principal

L’Indépendant du Cher (p. 2-4).

II

Henry-Dieudonné-Daniel de Val-Salut, Comte de San Remo

En remontant l’avenue des Champs-Élysées, les stores du landau automobile se levèrent, ceux qu’il contenait ne craignant plus les indiscrets.

— Tu es contente, petite Véga ? fit Cleto Pizanni.

— Mais oui, Tio, cela m’amuse infiniment de nager dans l’air, c’est encore plus doux que dans l’eau. Ce que j’aimerais mieux serait d’aller vers les forêts, les bois, libre, et de me mêler à mes frères… les oiseaux.

— Ils auraient peur de vous, riposta le comte de San Remo.

— Oui, d’abord peut-être, mais ils s’accoutumeraient. Dans notre île, à la Stella Négra, je faisais bon ménage avec les goélands.

— Alors, si votre oncle le permet, je vous proposerai de venir chez moi au Val-Salut ; vous aurez des bois à perte de vue.

— Quel bonheur ! Et où est Val-Salut ?

— Dans les montagnes des Pyrénées, au pays de Bigorre.

— Je veux bien, mon cher comte, vous confier Véga pendant mon absence, puisqu’il faut absolument que je cesse un moment mon métier bizarre « d’impresario d’une Étoile » pour reprendre mes occupations diplomatiques ordinaires.

À ces mots, San Remo sourit imperceptiblement et reportant ses yeux bleus, très doux, sur « l’Étoile », il dit :

— Il faudra, mon ami, me transmettre aussi vos pouvoirs, car l’indomptable enfant devra m’obéir et ne pas risquer follement sa vie à travers les espaces… où brillent ses sœurs…

— Les Étoiles. Je vais moins haut, hélas ! Soyez sans crainte, Monsieur, fit Véga câline en posant sa petite main douce sur celle du comte, je ne vous causerai aucun souci.

Le geste de la jeune fille avait entr’ouvert son manteau et, sous l’étoffe claire, apparaissait le contour charmant de ses formes assombries du maillot noir. Elle n’y songeait nullement, étant à l’aise en sa naïve sécurité d’enfant très chaste, elle élevée au milieu d’hommes.

Le valet de pied criait « porte » et une lourde grille en façade sur l’avenue du Bois, s’ouvrait livrant passage à la voiture qui vint s’arrêter au bas des quelques marches donnant accès à une véranda décorée de myrtes et de palmiers. Les trois arrivants descendirent et tout de suite Véga s’élança à travers le large escalier en criant :

— Je vais quitter mon costume d’oiselle. À tout à l’heure.

— Hâte-toi, ma mignonne, car il faut dîner vite afin que je puisse partir, répondit l’Italien.

L’enfant disparut à l’étage supérieur ; les deux hommes entrèrent dans une pièce donnant sur le jardin, aménagée en fumoir. Le comte de San Remo montra du geste un fauteuil à son hôte et une coupe emplie de cigares. Celui-ci prit l’un et l’autre, puis :

— Écoutez-moi, compagnon, — vous me permettez, n’est-ce pas, de vous appeler ainsi puisque vous faites partie maintenant de la Société secrète « des Compagnons de la Stella Negra » dont je suis le chef.

— Certainement et je me sens très flatté d’une appellation qui consacre mon admission dans une société puissante et admirable. Bien qu’à dire vrai, embauché par mon ami le duc de Naintré, au cours d’une croisière à bord de son yacht, je ne sois pas encore très au courant des devoirs que j’ai acceptés.

— Ils sont simples, consistent uniquement à obéir aux mots d’ordre que nous vous transmettrons lorsqu’un événement politique important devra être dirigé dans le sens de nos idées.

— Qui sont la fraternité et la justice dans l’égalité libre.

— Absolument. Maintenant, cher compagnon, à mon tour de vous poser quelques questions que vous me pardonnerez, j’espère, en faveur de mon but et au moment de vous confier mon enfant bien-aimée.

— Je vous comprends et suis tout à vos paroles.

— Notre « Compagnon », le duc de Naintré, vous a présenté à notre Conseil de l’ordre, répondant de vous, et notre confiance en lui est telle que nous n’avons exigé d’autres formalités de votre part que la prestation du serment et la satisfaction aux épreuves de courage, d’endurance et de volonté que vous avez subies avec une admirable énergie.

— Je ne suis pas assez attaché à l’existence pour craindre de la perdre, je suis seul au monde, je me sens inutile, je n’avais donc pas la moindre appréhension en face de ces périls dont au fond de moi-même je sentais seulement l’apparence.

— Ah ! non, détrompez-vous. Ces dangers sont réels, plusieurs adeptes, mal équilibrés, mal résolus, ont échoué ; l’un est devenu fou d’épouvante, l’autre a trouvé la mort par suite d’une maladresse dans l’exercice des épées flamboyantes où vous avez été admirable de sang-froid[1].

— Un jeu. Passons.

— Pour garder une jeune fille, la bravoure est sans doute utile, mais ce n’est pas la plus essentielle des vertus que je crois devoir exiger de vous.

San Remo sourit.

— Je vous devine. Mon honneur est au-dessus même du plus ardent désir. Je vous jure d’être pour votre pupille ce que vous êtes vous-même : un père.

— Le rôle sera difficile, je le crains. Véga arrive à l’âge où inconsciemment elle se révèle femme, elle n’a pas l’ombre de coquetterie, elle ignore tous les artifices, mais n’en reste que plus dangereuse, parce que justement elle agit selon la nature.

— L’homme qui en abuserait serait un misérable.

— Oui… et encore, un entraînable peut-être… un homme tout simplement.

— Selon la nature lui aussi. Tranquillisez-vous. Si votre Véga est une petite sauvage, je suis, moi, un civilisé très maître de moi et je puis répondre, sinon de mon cœur, du moins de mes actes.

— L’aimez-vous déjà ?

— Elle est attirante, elle paraît avoir une âme prenante. Que vous est-elle ?

— Rien. Mystère. Je n’ai pu découvrir aucun indice sur sa naissance…

— Ah ! quelle analogie ; hélas ! je partage son sort ; le plus angoissant des problèmes est bien celui des origines.

— L’enfant le porte allègrement, je vous assure, mais je n’ai pas le temps de vous conter ce que je connais d’elle, vous pourrez l’interroger, elle en sait juste autant que moi. Revenons à vous. Vous vous êtes engagé dans notre « ordre » par amour de vos semblables souffrants et opprimés.

— À dire vrai, mon but fut autre. Je vous l’ai dit : j’étais affamé d’occupation, perdu dans le monde, il me fallait un intérêt.

— Vous possédez une grosse fortune ?

— Oui. Elle me vient de ma mère que je ne connus même pas.

— Et votre père ?

San Remo courba le front sans répondre.

— Pardon, fit Cleto Pizanni. Je suis un peu confesseur, je possède tant de secrets lourds ! Les rois, les empereurs, même les grands prêtres des religions sont à ma merci… Le jour où il sera utile d’agir, de jeter sur la face de la terre le germe d’un gros bouleversement je mettrai au jour un ou plusieurs de mes secrets. Croyez bien que peut-être… le vôtre joint par un côté quelconque un des miens. Que pouvez-vous me dire ?

— Tout ce que je sais moi-même et c’est peu…

— De quoi vous souvenez-vous, votre enfance ?

— Terne et douce. Je fus élevé par Monseigneur Ulric de Thuringen, archevêque de Fribourg en Brisgau. Je ne devais guère avoir plus de cinq à six ans lorsque je commençai à paraître dans le chœur de la splendide cathédrale revêtu du surplis de dentelle et de la petite calotte ronde et rouge. Je vivais parmi l’encens, les fleurs, les chants. J’aimais le culte imposant et magique des cérémonies catholiques. Vers l’âge de quinze ans, mon protecteur me dit :

— Daniel, veux-tu entrer dans les ordres ? Te sens-tu la vocation ? Moi, je ne savais que répondue, sans cesse à l’ombre des voûtes immenses de notre église j’étais assez frêle, pâle et trop mystique.

Mon protecteur qui était une grande âme juste et voulait mon bonheur, ajouta :

— Mon enfant, Dieu ne veut pas que ceux auxquels il daigne confier son apostolat, entrent dans cette voie sans en avoir aperçu d’autres. Je crois de mon devoir de t’instruire différemment. Tu n’as guère lu que tes livres d’études et le psautier. Tu ne connais que notre ville et ses entours, je vais t’envoyer pour quelque temps à l’université d’Heidelberg. Te figures-tu un peu ce qu’est la vie des étudiants ?

— Très bien, Monseigneur, ils boivent de la bière et se font des entailles aux joues à coups de sabre. Je n’aimerais guère cela.

— Alors, exprime ta pensée, mon fils.

Il me regardait avec ses yeux attendris et profonds, des yeux qui lisaient en dedans des cœurs, je pense qu’il cherchait en moi un rayon d’atavisme… lui qui savait ! Je dis :

— Monseigneur, lorsque je me promène le long de la Kaiserstrass et y vois passer les soldats, lorsque du haut de Kanonen-Platz, je plonge mes regards dans les casernes et entends les sonneries, je tressaille souvent et j’aimerais l’armée.

— « Deus vult ! » fit le prélat, je t’approuve, Daniel ; mon grand vicaire ira te conduire à Vienne où tu pourras entrer dans une école de cadets.

Les choses s’arrangèrent vite, je fus présenté à l’empereur François-Joseph qui me donna sa main à baiser et me fit conduire par un aide de camp à ma nouvelle condition. J’y restai plusieurs années, j’en sortis pour entrer dans l’armée où je parvins à faire un service plutôt de plaisir que de travail. Je vivais à la cour…

— Alors, interrompit Cleto Pizanni, vous ne songiez plus à votre bon ami l’archevêque, à votre mystérieuse enfance.

— J’y songeais sans cesse, mais un jour très sérieusement, le saint prêtre m’avait dit quand je l’interrogeais :

— Tais toi, mon fils. Tu es un enfant du Bon Dieu, ne cherche rien de plus.

Et comme j’insistais, alléguant que tous les enfants ont un père et une mère sur la terre, le digne archevêque me regarda avec infiniment de tristesse et ajouta :

— Ton père est au ciel, en ce monde il fut un martyr. Ta mère…

Il se tut subitement. J’eus beau le supplier avec larmes, il ne voulut achever que par ces mots :

— Ta mère veille de loin sur toi.

Il me remit alors un chapelet tout en perles finies avec les dizaines en diamants, sur la croix est gravée cette devise : « Ricordo del Papa Pio nono ».

— Ne te sépare jamais de ceci, Daniel ; il fut mis par ton parrain dans ton berceau avec le titre que tu portes : Comte de San Remo. Et les armes gravées sur l’écrin : D’azur à cinq fleurs de lys d’or.

— Et quel fut mon parrain ?

— Le Saint Père Pie IX.

L’archevêque me bénit, je le quittai en larmes et ne le revis jamais. Il mourut pendant que j’étais en Autriche.

— Pour quelle raison n’avez-vous pas continué à habiter l’Autriche ?

Au moment de la mort de l’archiduc Rodolphe, une série d’aventures qui n’ont pas place dans ce récit, Car elles ne concernent pas que moi, me compromirent au point de m’obliger à donner ma démission et à quitter Vienne. Je vins à Paris. Bien qu’élevé en Allemagne, j’étais Français de cœur, je sentais une attirance vers ce pays ; je parlais sa langue purement. Mon arrivée à la gare de Paris fut encore le sujet d’une mystérieuse aventure. Seulement le roman de ma vie ne peut vous passionner, compagnon, — à mon tour je vous donne ce titre amical. — Nous allons, si vous le voulez bien, passer à la salle à manger, le maître d’hôtel vient d’en ouvrir les portes.

— Votre histoire, au contraire, me passionne, Monsieur, et je vous supplierai de l’achever. En ce moment, en effet, l’heure presse, je dois partir pour le service de ma secte. Avant tout devoir, celui que j’ai assumé ; « Grand Maître de l’ordre de l’Étoile Noire », me crée des obligations auxquelles je ne puis me soustraire.

— Allez-y donc en paix, le cœur calme au sujet de Véga.

— Merci.

Les deux hommes se serrèrent la main avec une chaude émotion.

Sur le seuil du grand hall, dont un valet soulevait la portière, la jeune « oiselle » apparaissait.

Vêtue d’une légère robe de gaze de soie blanche, les bras un peu grêles nus jusqu’au coude, son cou largement dégagé, ses fraîches lèvres entrouvertes d’un sourire, la jeune fille représentait la jeunesse, la joie, la beauté saine, la simplicité et la grâce. Elle vint prendre la main de ton oncle.

— Alors, Tio, tu pars.

— Oui. chérie, je te confie à mon excellent ami le comte de San Remo dont tu apprécies déjà la bonne hospitalité. Sois avec lui comme tu l’es avec moi : obéissante et confiante ; il est digne de ton amitié.

— Je le crois, dit Véga, ses beaux yeux francs levés sur son nouveau protecteur ; je l’aime déjà et je serai heureuse de vivre près de lui ; mais tu reviendras, Tio, et nous retournerons à l’île de la Stella Negra ?

— Oui, chérie, l’hiver prochain.

  1. Il est utile pour l’intelligence de cette conversation de rappeler ici en quelques mots, ce que nous avons conté dans nos précédents romans : « L’alchimiste Fédor », « Intuitif amour » et « Maître après Dieu ». Parmi les nombreuses épreuves imposées au néophyte qui veut faire partie de la secte des « Compagnons de l’Étoile Noire », répandue dans l’univers et dont le signe de ralliement est une étoile de diamant noir aux pointes de rubis, se trouve l’exercice des épées flamboyantes. Le candidat est emprisonné en un cercle de douze épées dont la pointe semble flamber, toutes convergent sur sa poitrine nue. Il n’a pour arme qu’un bâton de fer aimanté, il doit trouver le moyen de s’en servir et de se dégager.