Utilisation des eaux d’égouts à Gennevilliers

UTILISATION DES EAUX D’ÉGOUT
À GENNEVILLIERS.

Parmi les devoirs les plus importants d’une administration municipale, il faut mentionner en première ligne la nécessité d’enlever au dehors, dans un temps très-limité, les détritus organiques, les eaux pluviales, les eaux ménagères et même les matières de vidange, pour assurer ainsi, à chaque instant du jour, l’assainissement de la cité.

Les villes de Londres, de Paris et de Bruxelles se sont depuis bien longtemps déjà préoccupées de cette question capitale. Au moyen de galeries ou égouts rayonnant sous terre, alimentés à Londres spécialement par des eaux courantes qui entraînent les substances solides, on a pu faire converger dans une série de collecteurs centraux toutes les matières qui constituaient pour la ville des foyers d’infection permanents. Mais la solution du problème n’est ainsi résolue que d’une façon incomplète : il ne suffit pas, en effet, d’assurer la salubrité publique dans la ville, il faut, en outre, que cet assainissement ne vienne pas créer, pour les populations limitrophes du mur d’enceinte, d’autres centres insalubres, d’autant plus dangereux que les matières organiques ont alors subi une fermentation qui remplit l’air d’exhalaisons putrides, essentiellement nuisibles à la santé publique.

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Fig. 1. Machine à vapeur élevant les eaux de l’égout collecteur dans les plaines de Gennevilliers.

La première partie de la question a reçu depuis longtemps et reçoit encore tous les jours, à Paris, une solution très-satisfaisante ; il nous sera facile de le démontrer en nous reportant vers l’année 1850. À cette époque, la ville de Paris ne possédait, en effet, que 130 kilomètres d’égouts[1]. Depuis, des travaux considérables ont été exécutés : les galeries et les branchements se sont ramifiés de tous côtés et, aujourd’hui, la longueur totale de ces ramifications est de 600 kilomètres.

Trois égouts collecteurs reçoivent les eaux et les portent à la Seine : l’un partant du Jardin des Plantes, longe la rive gauche de la Seine, la traverse au moyen d’un siphon, sous le pont de l’Alma, et vient se jeter près d’Asnières dans l’égout collecteur de la rive droite. Le deuxième, que l’on visite le plus facilement, part de la place du Châtelet et vient se jeter à Asnières auprès du pont du chemin de fer, après avoir desservi les quais et le boulevard Malesherbes. Enfin, l’égout collecteur départemental dessert Montmartre, la Chapelle et Saint-Denis, recevant, en outre, les eaux vannes très-imparfaitement purifiées du dépotoir de Bondy ; il débouche dans la Seine auprès du canal de Saint-Denis.

Ces égouts amènent tous les jours à la rivière une masse d’eau tellement considérable qu’elle représente à elle seule la vingtième partie du débit de la Seine, en tout 260 000 mètres cubes d’eau. Mais si la salubrité de la ville de Paris a été ainsi assurée au prix de ces énormes travaux, il n’en est plus de même pour les pays riverains de la Seine. Une simple promenade d’Asnières à Saint-Germain, sur le fleuve, montrerait surabondamment les inconvénients de ce système. L’eau bourbeuse qui s’échappe des égouts vient s’étaler à la surface du fleuve et y trancher nettement par sa couleur ; des matières grasses, des bulles de gaz, des détritus infects en suspension signalent le parcours de cette rivière coulant dans une autre rivière. Vers Argenteuil seulement, l’eau commence à s’éclaircir, mais alors toutes les matières organiques se déposent sur la rive sous forme de vase noire et nauséabonde. Cela n’est encore rien en temps ordinaire ; il faut juger de l’état des choses lorsqu’un orage violent vient s’abattre sur Paris. Les égouts sont alors complètement lavés par la masse d’eau qui s’écoule ; les usines de Saint-Denis profitent de cette occasion pour envoyer à la rivière tous les résidus nuisibles qu’elles tiennent patiemment en réserve, et l’eau est alors tellement infectée que le poisson, asphyxié, meurt et vient flotter à la surface. Là, subissant lui-même une nouvelle fermentation, il dégage des émanations tellement infectes que les abords du fleuve et les promenades sont complètement désertés par les habitants riverains.

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Fig. 2. Distribution des eaux d’égout dans la plaine de Gennevilliers.

Les odeurs et les miasmes ainsi produits peuvent être, non-seulement incommodes, mais encore nuisibles à la santé publique : c’est ainsi que M. le docteur Decaisne n’hésitait pas à rapporter les dernières épidémies de diarrhée qui ont sévi à Versailles, dans le commencement de l’année, à l’insalubrité des eaux de la Seine. De pareils résultats créés au détriment de la banlieue ne devaient pas tarder à attirer exclusivement l’attention des habiles et savants ingénieurs qui dirigent le service des eaux d’égouts de Paris ; aussi, vers 1867, des essais furent tentés pour débarrasser le lit du fleuve de ces matières impures. Deux procédés pouvaient être mis en présence : l’un consistait à porter jusqu’à la mer les eaux d’égouts ; l’autre, mille fois plus rationnel, prenait les détritus organiques, les séparait par le colmatage ou par une épuration chimique de la masse du liquide, et les faisait servir aux besoins de l’agriculture. C’est à cette dernière résolution que MM. Mille et Durand-Claye s’arrêtèrent ; depuis cette époque, la ville de Paris, multipliant ses essais et ses expériences, a fait des dépenses considérables pour atteindre le but qu’elle se proposait. Aujourd’hui, que la solution est presque complète, il nous reste à la faire connaître à nos lecteurs.

Si l’on soumet à l’analyse les eaux d’égouts à leur sortie des collecteurs d’Asnières, on constate qu’un mètre cube d’eau contient en moyenne 2k,327 de matières en dissolution et en suspension correspondant à 0k,043 d’azote, à 0k,017 d’acide phosphorique et à 0k,106 de potasse et de soude ; et si l’on cherche la valeur de l’engrais qui y est contenu, on trouve que le prix du mètre cube peut atteindre approximativement 11 centimes à Asnières et 35 centimes à Saint-Denis ; cette augmentation s’expliquant par l’apport des eaux vannes de Bondy dans l’égout départemental. En multipliant ces résultats, on trouve que la quantité d’engrais jetée chaque jour à la Seine atteint une valeur de 16 000 francs, soit par an 15 à 18 millions. Sous une autre forme, 130 à 140 mètres cubes d’eau seulement représentent environ, comme agent fertilisant, 1 000 kilogrammes de fumier de ferme. Ces chiffres, surtout théoriques, devraient être nécessairement abaissés dans la pratique ; mais ils n’en suffisent pas moins pour montrer l’importance énorme qu’il y a à recueillir et à utiliser l’eau d’égout.

Pour arriver à ce résultat, il faut, ou jeter directement l’engrais liquide sur un sol perméable, qui puisse l’absorber complètement, et en séparer les principes utiles, ou bien précipiter la matière organique au moyen du sulfate d’alumine, rejeter l’eau pure à la Seine et vendre l’engrais.

Ces deux procédés ne nous paraissent pas devoir être employés séparément avec un succès complet ; mais un troisième qui aurait pour but de prendre à chacun d’eux ce qu’il présente de particulièrement intéressant nous paraîtrait avoir plus d’avantage pour les résultats financiers d’une pareille opération.

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Fig. 3. Ancienne machine du pont d’Asnières. — Figure montrant la coupe de l’égout collecteur, la prise d’eau, et la pompe centrifuge à vapeur.

C’est là, en effet, le système préconisé par MM. les ingénieurs Mille et Durand-Claye, et c’est à ce double point de vue qu’ont été dirigés les travaux faits par la ville de Paris. Au point où les eaux d’égout se jettent dans la Seine, une pompe centrifuge élève une partie des eaux au niveau du sol pour les refouler dans des conduites spéciales, qui les mènent à Gennevilliers.

Anciennement, l’eau était élevée au moyen d’une simple locomobile placée à l’entrée même de l’égout, comme le figure notre dessin au trait ; aujourd’hui, que la période des essais est terminée, la ville a installé, auprès du pont de Clichy, une machine pouvant monter en un jour environ le tiers du débit de l’égout collecteur. Plus tard, cinq autres machines seront installées auprès de la première pour compléter le service.

La machine à vapeur qui sert à l’aspiration et au refoulement des eaux sort des ateliers de M. Farcot. Elle se compose d’un générateur placé à la partie supérieure de l’usine et de la machine proprement dite qui se trouve de plain-pied avec le sol. — Notre gravure (fig. 1) montre seulement cette dernière partie.

La machine est horizontale, de la force de 150 chevaux ; elle monte 500 litres d’eau par seconde, soit 1 800 mètres cubes à l’heure, refoulant, en outre, cette masse de liquide en dix minutes jusqu’à Gennevilliers, c’est-à-dire à 2 kilomètres de distance. Le grand volant, qui a 8 mètres de diamètre, pèse 25 000 kilogrammes ; il peut faire de 27 à 30 tours à la minute. Au moyen d’une disposition spéciale et toute nouvelle, une partie des espaces nuisibles est supprimée, ce qui permet à la vapeur d’arriver directement sur les faces du piston sans déperdition de force vive ; on a ainsi une augmentation assez considérable de travail produit. La pompe centrifuge, que cette machine met en marche, est munie de deux manomètres indiquant, à chaque instant, l’un, le degré de vide, et l’autre, la hauteur d’eau soulevée, y compris les résistances considérables dues au frottement de l’eau sur les conduites.

L’eau, en quittant l’usine de Clichy, est refoulée dans des conduites en fonte de 60 centimètres de diamètre, emboîtées les unes dans les autres et posées en terre ; ces conduites passent sous le pont de Clichy, suivent un chemin parallèle à la Seine, sous la digue de Gennevilliers et viennent déboucher dans un réservoir et dans des bassins, établis auprès de la Seine à côté du champ d’essai de la ville. De là, elles sont déversées dans la plaine de Gennevilliers par des conduites en grès et par des rigoles de distribution, ayant une largeur de 60 centimètres à 1 mètre et une profondeur variable. Ces rigoles traversent la plaine et se dirigent vers les champs d’expérience de Gennevilliers, endroit connu dans le pays sous le nom de Château de la France. Enfin, d’autres conduites partent de l’égout départemental de Saint-Denis, traversent le pont de Saint-Ouen et arrivent par une pente naturelle jusque dans la plaine. Un simple regard jeté sur le plan que nous publions mettra le lecteur au courant de cette distribution des eaux.

Actuellement, la ville de Paris fournit gratuitement aux propriétaires l’eau d’égout, voulant ainsi faciliter les essais et les expériences ; bien plus, prêchant par l’exemple, elle entretient un jardin où un grand nombre de cultures ont été installées, cultures réussissant toutes à merveille.

D’un autre côté, les propriétaires du Château de la France, MM. Joliclerc et Brull, concessionnaires des eaux d’égout, par un traité passé avec la ville de Paris, ont mis à profit, depuis deux ans, les eaux et l’engrais qui leur étaient fournis, se livrant surtout d’une manière toute spéciale à la culture maraîchère. Le procédé employé pour se servir des eaux d’égout est bien simple : on construit grossièrement sur le champ à irriguer un certain nombre de sillons reliés entre eux par une rigole transversale, et l’on met celle-ci en communication avec la conduite de la ville au moyen d’une simple vanne en bois, qu’on peut ouvrir ou fermer.

Les résultats obtenus par ces irrigations permanentes sont plus que frappants ; sur un terrain aride, composé exclusivement de sable, on voit apparaître, sous l’action fécondante de l’eau, une végétation luxuriante : des choux énormes, des poireaux, des artichauts, des carottes, des salades, des arbres fruitiers, des plantes pharmaceutiques, menthe, absinthe, etc., y vivent et s’y développent, prenant en peu de temps des proportions colossales. Les cultures printanières elles-mêmes, à cause de la température plus élevée de l’eau, y réussissent mieux que partout ailleurs. Fait curieux, les eaux charriant un certain nombre de graines se chargent elles-mêmes d’ensemencer les champs ; c’est ainsi que MM. Joliclerc et Brull ont vu se développer des tomates en grand nombre, là où ils n’avaient rien semé.

Pour la culture maraîchère, l’eau a le double avantage de tenir lieu d’engrais et de substituer une opération mécanique à l’arrosement toujours si dispendieux pour le maraîcher.

En effet, un marais ordinaire d’un hectare exige actuellement environ 1 300 francs d’arrosage, 1 500 francs de fumure et 1 500 francs de loyer ; avec l’eau de la ville, les deux premières dépenses seraient certainement réduites de beaucoup, puisqu’elles pourraient être remplacées par un fermage relativement minime.

Le rendement à l’hectare pourrait alors s’élever de 500 francs, prix ordinaire, à 4 000 francs, en moyenne ; ce résultat pourrait être atteint sans aucune exagération.

Jusqu’ici le sol de la plaine de Gennevilliers est tellement perméable, que toute l’eau fournie est immédiatement absorbée ; mais il est probable qu’à un moment donné, il n’en sera plus de même. C’est alors que les entrepreneurs devront mettre en vigueur l’épuration par les procédés chimiques, dont nous parlions plus haut, installant en même temps un outillage spécial pour enlever les matières grasses, qui se trouvent à la surface de l’eau en assez grande quantité, ainsi que des bassins superposés de profondeur variable pour séparer, par décantation, les matières organiques qui, formant une espèce de laque avec le sulfate d’alumine, se précipitent au fond du liquide, en l’espace de quelques instants. En un mot, ils devront chercher à tirer le meilleur parti possible de toutes les matières qu’ils auront en suspension.

L’augmentation de valeur des terrains qu’ils auront ainsi améliorés sera pour eux la source de bénéfices importants qui leur permettront peut-être de franchir la Seine, et de porter leur canalisation jusque dans les plaines de Nanterre, d’Argenteuil, de Franconville et de Pontoise. La ville de Paris aura alors rendu à ces pays un double service, en purifiant les eaux de la Seine et en améliorant les terrains qui avoisinent le fleuve.

Enfin, une dernière objection a été soulevée bien souvent : les eaux d’égout s’évaporant ainsi dans la plaine ne constituent-elles pas un nouveau foyer pestilentiel et ne donnent-elles pas un goût particulier aux productions du sol ?

Nous engageons le lecteur soucieux de se rendre compte de la valeur de cette objection, à visiter lui-même les travaux. Il pourra constater que les eaux courantes des canalisations ne dégagent aucune odeur, et que l’eau des puits n’est en aucune manière altérée par l’absorption des eaux à travers le sol. Quant à la saveur des légumes, il suffira de dire que les restaurants et les hôpitaux de Paris sont les clients assidus des cultivateurs de la plaine.

Il ne reste donc plus à la ville qu’un certain nombre de travaux à accomplir pour que l’assainissement de Paris et de sa banlieue soit totalement terminé, au point de vue où nous nous sommes placé. Nous pensons que l’administration de la ville ne saurait s’arrêter en chemin, et qu’elle permettra à MM. Mille et Durand-Claye de mener à bonne fin les travaux que ces savants ingénieurs ont si habilement conçus et dirigés.

Ed. Landrin.

  1. Rapports de MM. Mille, et Durand-Claye.