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Églogue IIIModifier


Églogue III
Palémon
Damète.
...Veux-tu alors que nous fassions entre nous l'essai de nos talents ? Moi, je mets en enjeu cette génisse ( et, pour que tu ne
la refuses pas, sache qu'on la trait deux fois et que sa mamelle nourrit deux petits). Et toi, dis-moi, qu'engages-tu pour lutter
avec moi ?
Ménalque.
De mon troupeau je n'oserais rien mettre en enjeu contre toi : car j'ai chez moi un père, une injuste marâtre ; deux fois par
jour ils comptent tous deux les brebis, et l'un d'eux même mes chevreaux. Mais, - et tu avoueras que mon gage vaut bien
plus que le tien, - puisqu'il te plaît de faire une folie, je mets en gage des coupes de hêtre, chefs-d'oeuvre ciselés du divin
Alcimédon : son souple tour les a décorées d'une vigne flexible et a jeté çà et là des grappes de lierre sous le manteau de
leurs feuilles aux tons pâles. Au milieu, deux figures, Conon et... quel est donc l'autre ? Celui qui a mesuré pour les peuples
le monde entier avec son compas, qui a fixé la saison du moissonneur et celle du laboureur au dos rond ? Je n'y ai pas
encore mis les lèvres, mais je les tiens renfermées.
Damète.
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Pour nous aussi le même Alcimédon a fait deux coupes, et il en a embrassé les anses d'une souple acanthe, et il a mis au
milieu Orphée et les forêts qui le suivent. Je n'y ai pas encore mis les lèvres, mais je les tiens renfermées. Auprès de ma
génisse, nul moyen de vanter tes coupes.
Ménalque.
Tu ne m'échapperas pas aujourd'hui ; j'irai où tu m'appelleras. Que nos chants soient seulement entendus, par exemple de
celui qui vient : tiens ! C'est Palémon. Je t'empêcherai bien de défier qui que ce soit au chant désormais.
Damète.
Eh bien ! va ! si tu sais quelque chose : je ne causerai aucun retard ; et je n'esquive personne. Seulement, voisin Palémon,
enfonce cela dans ta mémoire, la chose en vaut la peine.
Palémon.
Parlez, puisque aussi bien nous sommes assis sur l'herbe moelleuse. Maintenant tous les champs, maintenant tous les arbres
sont en travail, maintenant les forêts se couvrent de feuilles ; maintenant l'année est la plus belle. Commence, Damète ; toi,
Ménalque, tu viendras ensuite. Vous direz en chants alternés ; les chants alternés plaisent aux Camènes.
Damète.
Commençons par Jupiter, O Muses ; tout est plein de Jupiter ; il soigne les terres ; il s'intéresse à mes chants.
Ménalque.
Et moi, je suis aimé de Phébus ; pour Phébus toujours j'ai chez moi des présents qu'il agrée, les lauriers et l'hyacinthe au
suave incarnat.
Damète.
Galatée me vise avec une pomme, la folâtre enfant ; elle s'enfuit vers les saules et veut auparavant qu'on la voie.
Ménalque.
Mais à mes yeux s'offre de lui-même Amyntas, l'objet de mon ardeur, si bien que Délie n'est déjà pas mieux connue de mes
chiens.
Damète.
J'ai des présents tout prêts pour ma Beauté ; car j'ai marqué moi-même l'endroit où les palombes ont fait leur nid aérien.
Ménalque.
J'ai envoyé ce que j'ai pu à mon jeune ami : dix pommes d'or cueillies sur un arbre sauvage ; je lui en enverrai autant
d'autres demain.
Damète.
Oh ! que de fois Galatée nous a parlé, et quels propos ! O vents, portez-en une partie aux oreilles des dieux !
Ménalque.
Page 4
A quoi me sert que ton coeur ne me méprise pas, ô Amyntas, si, pendant que tu poursuis les sangliers, moi, je garde les
filets ?
Damète.
Envoie-moi Phyllis, c'est mon anniversaire, Iollas ; quand je sacrifierai une brebis pour la moisson, viens toi-même.
Ménalque.
J'aime Phyllis plus que tout autre ; car mon départ l'a fait pleurer, et longtemps elle m'a dit : " Adieu, adieu, bel Iollas. "
Damète.
Le Loup est chose terrible pour les étables, la pluie pour la moisson mûre, le vent pour l'arbre, et pour nous la colère
d'Amaryllis.
Ménalque.
L'eau est douce chose aux guérets, l'arbousier aux chevreaux sevrés, le saule flexible aux brebis pleines, et à moi le seul
Amyntas.
Damète.
Pollion prend plaisir à ma poésie, quoique rustique. Muses, nourrissez une génisse pour votre lecteur.
Ménalque.
Pollion fait lui-même des vers d'un goût nouveau. Nourrissez pour lui un taureau qui déjà menace de la corne et de ses
sabots fasse voler la poussière.
Damète.
Puisse celui qui t'aime, Pollion, parvenir à son tour où il se réjouit de te voir arrivé ; que pour lui coule le miel ; que pour lui
la ronce rugueuse porte l'amome !
Ménalque.
Puisse aimer tes vers, ô Mévius, quiconque ne hait point Bavius, et qu'il aille aussi atteler les renards et traire les boucs.
Damète.
Vous qui cueillez les fleurs et les fraises naissant à terre, fuyez d'ici, enfants ; un serpent venimeux est caché dans l'herbe.
Ménalque.
Brebis, prenez garde de trop avancer ; on se fie mal à la rive ; votre bélier lui-même sèche maintenant encore sa toison.
Damète.
Tityre, écarte du fleuve tes chèvres qui paissent ; moi-même, quand il sera temps, je les baignerai toutes dans la fontaine.
Ménalque.
Enfants, rassemblez vos brebis ; si la chaleur vient à brûler leur lait, comme l'autre jour, nos mains presseront en vain leurs
mamelles.
Damète.
Page 5
Hélas ! que mes taureaux sont maigres dans un si gras pâturage! L'amour tue également et le troupeau et le pasteur.
Ménalque.
Ceux-ci du moins, ce n'est point l'amour qui les tue ; à peine ont-ils la peau sur les os ; je ne sais quel mauvais oeil a fasciné
mes agneaux.
Damète.
Dis, et tu seras pour moi le grand Apollon, dans quel lieu du monde le ciel ne s'étend pas au delà de trois coudées.
Ménalque.
Dis dans quel lieu du monde il naît des fleurs portant écrits des noms de rois, et que Phyllis soit à toi seul.
Palémon.
Il ne nous appartient pas de juger entre vous un si grand procès. Vous méritez la génisse, toi, lui, et tout berger qui craindra
les douceurs de l'amour ou en éprouvera l'amertume. Fermez à présent les rigoles, enfants : les prés ont assez bu.

ÉgloguesModifier


Virgile
Les bucoliques
Églogue première
Tityre
Mélibée.
Tityre, couché sous le couvert d'un large hêtre, tu essayes des airs champêtres sur ton léger chalumeau ; et nous, nous
quittons le sol de notre patrie et nos campagnes chéries ; nous fuyons la patrie, Tityre ; et toi, mollement étendu sous cet
ombrage, tu apprends aux forêts à répéter le nom de la belle Amaryllis.
Titytre.
O Mélibée ! un dieu m'a procuré cette paix ; car il sera toujours un dieu pour moi : souvent un tendre agneau de nos
bergeries ensanglantera son autel. Si mes génisses, comme tu vois, errent librement dans cette plaine, si moi-même je joue
sur ce pipeau rustique tous les airs qu'il me plaît, c'est lui qui l'a permis.
Mélibée.
Je ne t'envie pas ce bonheur ; j'en suis plutôt étonné : tant le trouble s'est partout répandu dans la campagne ! Moi-même tu
me vois, accablé, emmener mes chèvres à la hâte ; encore ai-je de la peine à conduire celle-ci, cher Tityre : c'est une mère
qui vient de mettre bas, dans ce bosquet de coudriers, deux petits, l'espérance de mon troupeau, qu'elle a laissés, hélas ! sur
une roche toute nue. Ah! Si je ne m'étais pas aveuglé moi-même, je me souviens bien que plus d'une fois la foudre, en
tombant sur les chênes, m'a prédit ce malheur ; plus d'une fois la corneille, du sein d'un arbre creux, m'a fait entendre ce
triste présage... Mais enfin ce dieu dont tu parles, quel est-il ? Dis-le moi, Tityre.
Tityre.
La ville qu'on appelle Rome, O Mélibée ! simple que j'étais, je la croyais semblable à la nôtre, où nous avons coutume, nous
autres bergers, de conduire les tendres petits de nos brebis. Ainsi je voyais ressembler les petits chiens à leurs pères et les
chevreaux à leurs mères ; ainsi j'avais l'habitude de comparer les petites choses aux grandes ; mais Rome élève autant sa tête
entre les autres villes que les cyprès entre les viornes flexibles.
Mélibée.
Et quel motif si pressant avais-tu de voir Rome ?
Tityre.
La liberté, qui, bien que tardive, a cependant jeté un regard sur mon insouciance, quand ma barbe tombait plus blanche sous
la main qui me rasait ; elle m'a regardé cependant ; elle est venue après un long temps, depuis qu'Amaryllis me possède et
que Galatée m'a quitté, car, je l'avoue, tant que Galatée me tenait sous son empire, je n'eus jamais ni espoir de liberté ni
souci de mon pécule ; quoiqu'il sortît de mes parcs bien des victimes engraissées , quoiqu'on pressurât des fromages
excellents pour une ville ingrate, jamais je ne revenais au logis les mains pleines d'argent.
Mélibée.
Je me demandais pourquoi, Amaryllis, tu invoquais les dieux d'un air si triste, pour qui tu laissais pendre ces fruits à leurs
arbres : Tityre était loin de ces lieux. Ah ! Tityre, ces pins eux-mêmes, ces fontaines, ces arbrisseaux t'appelaient.
Tityre.
Qu'aurais-je fait ? Je ne pouvais sortir autrement d'esclavage ni trouver ailleurs des divinités aussi propices. C'est là que je
l'ai vu, O Mélibée, ce jeune héros pour qui l'encens fume douze jours par an : sur nos autels. C'est là qu'à ma prière, il m'a
donné le premier cette réponse : " Bergers, faites paître, comme avant, vos génisses, élevez des taureaux. "
Mélibée.
O fortuné vieillard ! tu conserveras donc tes champs ! Et ils te suffissent bien, quoique tous ces pacages soient recouverts de
pierres stériles et de marais aux joncs fangeux. Du moins tes génisses, prêtes à mettre bas, n'auront point à souffrir du
changement de pâturage ni de la contagion d'un troupeau voisin. Vieillard fortuné ! Ici, parmi ces fleuves que tu connais et
ces fontaines sacrées, tu goûteras la fraîcheur de l'ombre. Ici, comme toujours, près du sentier voisin, la haie, où les abeilles
de l'Hybla butinent la fleur du saule, t'invitera souvent au sommeil par son léger bourdonnement ; là, sous le haut rocher,
l'émondeur fera retentir l'air de ses chansons, et pendant ce temps, tes ramiers roucoulants, l'objet de tes soins, et la
tourterelle ne cesseront de gémir à la cime de ces ormes.
Tityre.
Aussi l'on verra les cerfs légers paître dans las airs et la mer abandonner les poissons à sec sur le rivage ; l'on verra,
changeant entre eux de patrie, le Parthe exilé boire l'eau de la Saône, et le Germain celle du Tigre, avant que l'image de mon
bienfaiteur sorte de ma mémoire.
Mélibée.
Et nous, d'ici nous irons, les uns chez les Africains altérés, les autres dans la Scythie, ou bien en Crète sur les bords du
rapide Oaxe, ou parmi les Bretons totalement séparés de tout le monde. Ah ! si du moins après un long exil, je revois le sol
de ma patrie et le toit couvert de chaume de ma pauvre cabane, aurai-je, en parcourant mon domaine, la surprise d'y
retrouver quelques épis ? Un soldat inhumain aura ces terres si bien cultivées ? Un barbare ces moissons ? Voilà donc où la
discorde a conduit nos malheureux concitoyens ! Voilà pour qui nous avons ensemencé nos guérets ! Greffe maintenant tes
poiriers, Mélibée ; aligne tes rangées de ceps ! Et vous, allez, troupeau jadis heureux, allez, mes chevrettes : je ne vous
verrai plus, allongé dans un antre vert, vous suspendre au loin à une roche broussailleuse, je ne chanterai plus de chansons.
Vous n'irez plus, mes chevrettes, brouter, sous ma conduite, le cytise fleuri ni les saules amers.
Tityre.
Cependant, tu pourrais encore passer cette nuit avec moi sur un lit de vert feuillage. Nous avons des fruits mûrs, des
châtaignes tendres, du fromage en abondance ; et déjà les toits des fermes fument au loin et l'ombre, en s'allongeant, tombe
du haut des montagnes.
Églogue III
Palémon
Damète.
...Veux-tu alors que nous fassions entre nous l'essai de nos talents ? Moi, je mets en enjeu cette génisse ( et, pour que tu ne
la refuses pas, sache qu'on la trait deux fois et que sa mamelle nourrit deux petits). Et toi, dis-moi, qu'engages-tu pour lutter
avec moi ?
Ménalque.
De mon troupeau je n'oserais rien mettre en enjeu contre toi : car j'ai chez moi un père, une injuste marâtre ; deux fois par
jour ils comptent tous deux les brebis, et l'un d'eux même mes chevreaux. Mais, - et tu avoueras que mon gage vaut bien
plus que le tien, - puisqu'il te plaît de faire une folie, je mets en gage des coupes de hêtre, chefs-d'oeuvre ciselés du divin
Alcimédon : son souple tour les a décorées d'une vigne flexible et a jeté çà et là des grappes de lierre sous le manteau de
leurs feuilles aux tons pâles. Au milieu, deux figures, Conon et... quel est donc l'autre ? Celui qui a mesuré pour les peuples
le monde entier avec son compas, qui a fixé la saison du moissonneur et celle du laboureur au dos rond ? Je n'y ai pas
encore mis les lèvres, mais je les tiens renfermées.
Damète.
Pour nous aussi le même Alcimédon a fait deux coupes, et il en a embrassé les anses d'une souple acanthe, et il a mis au
milieu Orphée et les forêts qui le suivent. Je n'y ai pas encore mis les lèvres, mais je les tiens renfermées. Auprès de ma
génisse, nul moyen de vanter tes coupes.
Ménalque.
Tu ne m'échapperas pas aujourd'hui ; j'irai où tu m'appelleras. Que nos chants soient seulement entendus, par exemple de
celui qui vient : tiens ! C'est Palémon. Je t'empêcherai bien de défier qui que ce soit au chant désormais.
Damète.
Eh bien ! va ! si tu sais quelque chose : je ne causerai aucun retard ; et je n'esquive personne. Seulement, voisin Palémon,
enfonce cela dans ta mémoire, la chose en vaut la peine.
Palémon.
Parlez, puisque aussi bien nous sommes assis sur l'herbe moelleuse. Maintenant tous les champs, maintenant tous les arbres
sont en travail, maintenant les forêts se couvrent de feuilles ; maintenant l'année est la plus belle. Commence, Damète ; toi,
Ménalque, tu viendras ensuite. Vous direz en chants alternés ; les chants alternés plaisent aux Camènes.
Damète.
Commençons par Jupiter, O Muses ; tout est plein de Jupiter ; il soigne les terres ; il s'intéresse à mes chants.
Ménalque.
Et moi, je suis aimé de Phébus ; pour Phébus toujours j'ai chez moi des présents qu'il agrée, les lauriers et l'hyacinthe au
suave incarnat.
Damète.
Galatée me vise avec une pomme, la folâtre enfant ; elle s'enfuit vers les saules et veut auparavant qu'on la voie.
Ménalque.
Mais à mes yeux s'offre de lui-même Amyntas, l'objet de mon ardeur, si bien que Délie n'est déjà pas mieux connue de mes
chiens.
Damète.
J'ai des présents tout prêts pour ma Beauté ; car j'ai marqué moi-même l'endroit où les palombes ont fait leur nid aérien.
Ménalque.
J'ai envoyé ce que j'ai pu à mon jeune ami : dix pommes d'or cueillies sur un arbre sauvage ; je lui en enverrai autant
d'autres demain.
Damète.
Oh ! que de fois Galatée nous a parlé, et quels propos ! O vents, portez-en une partie aux oreilles des dieux !
Ménalque.
A quoi me sert que ton coeur ne me méprise pas, ô Amyntas, si, pendant que tu poursuis les sangliers, moi, je garde les
filets ?
Damète.
Envoie-moi Phyllis, c'est mon anniversaire, Iollas ; quand je sacrifierai une brebis pour la moisson, viens toi-même.
Ménalque.
J'aime Phyllis plus que tout autre ; car mon départ l'a fait pleurer, et longtemps elle m'a dit : " Adieu, adieu, bel Iollas. "
Damète.
Le Loup est chose terrible pour les étables, la pluie pour la moisson mûre, le vent pour l'arbre, et pour nous la colère
d'Amaryllis.
Ménalque.
L'eau est douce chose aux guérets, l'arbousier aux chevreaux sevrés, le saule flexible aux brebis pleines, et à moi le seul
Amyntas.
Damète.
Pollion prend plaisir à ma poésie, quoique rustique. Muses, nourrissez une génisse pour votre lecteur.
Ménalque.
Pollion fait lui-même des vers d'un goût nouveau. Nourrissez pour lui un taureau qui déjà menace de la corne et de ses
sabots fasse voler la poussière.
Damète.
Puisse celui qui t'aime, Pollion, parvenir à son tour où il se réjouit de te voir arrivé ; que pour lui coule le miel ; que pour lui
la ronce rugueuse porte l'amome !
Ménalque.
Puisse aimer tes vers, ô Mévius, quiconque ne hait point Bavius, et qu'il aille aussi atteler les renards et traire les boucs.
Damète.
Vous qui cueillez les fleurs et les fraises naissant à terre, fuyez d'ici, enfants ; un serpent venimeux est caché dans l'herbe.
Ménalque.
Brebis, prenez garde de trop avancer ; on se fie mal à la rive ; votre bélier lui-même sèche maintenant encore sa toison.
Damète.
Tityre, écarte du fleuve tes chèvres qui paissent ; moi-même, quand il sera temps, je les baignerai toutes dans la fontaine.
Ménalque.
Enfants, rassemblez vos brebis ; si la chaleur vient à brûler leur lait, comme l'autre jour, nos mains presseront en vain leurs
mamelles.
Damète.
Hélas ! que mes taureaux sont maigres dans un si gras pâturage! L'amour tue également et le troupeau et le pasteur.
Ménalque.
Ceux-ci du moins, ce n'est point l'amour qui les tue ; à peine ont-ils la peau sur les os ; je ne sais quel mauvais oeil a fasciné
mes agneaux.
Damète.
Dis, et tu seras pour moi le grand Apollon, dans quel lieu du monde le ciel ne s'étend pas au delà de trois coudées.
Ménalque.
Dis dans quel lieu du monde il naît des fleurs portant écrits des noms de rois, et que Phyllis soit à toi seul.
Palémon.
Il ne nous appartient pas de juger entre vous un si grand procès. Vous méritez la génisse, toi, lui, et tout berger qui craindra
les douceurs de l'amour ou en éprouvera l'amertume. Fermez à présent les rigoles, enfants : les prés ont assez bu.
Églogue IV
Pollion.
Muses de Sicile, élevons un peu le ton ; les arbrisseaux et les humbles bruyères n'intéressent pas tous les esprits. Si nous
chantons les bois, que les bois soient dignes d'un consul.
Le dernier âge prédit par la Sibylle est arrivé : le grand ordre des siècles recommence ; Déjà revient aussi la Vierge, revient
le règne de Saturne : déjà du haut des cieux descend une nouvelle race.
Chaste Lucine, favorise seulement la naissance de cet enfant sous lequel cessera l'âge de fer et renaîtra l'âge d'or pour le
monde entier : déjà règne ton cher Apollon. C'est de ton consulat, Pollion, que datera cette brillante période, et que les
grands mois commenceront leur cours. C'est sous tes auspices que les traces de nos forfaits, s'il en reste encore, disparaîtront
pour toujours délivrant l'univers d'une éternelle alarme.
Cet enfant vivra de la vie des dieux ; il verra les héros mêlés avec les dieux ; ils le verront lui-même et il gouvernera le
monde pacifié par les vertus de son père.
Enfant, la terre, féconde sans culture, t'offrira d'abord comme présents le lierre rampant avec le baccar, et les colocases
mêlées à la riante acanthe ; d'elles-mêmes les chèvres rapporteront à la maison leurs mamelles pleines de lait ; les troupeaux
ne craindront point le lion superbe ; ton berceau même se couvrira de fleurs caressantes. Désormais point de serpents, point
de plantes au poison perfide : l'amome d'Assyrie croîtra en tous lieux.
Mais déjà quand tu pourras lire les hauts faits des héros et les exploits de ton père, et savoir ce qu'est la vertu, peu à peu les
champs blondiront de moissons ondoyantes, la grappe vermeille se suspendra aux buissons incultes et les chênes durs
laisseront perler une rosée de miel.
Il restera cependant quelques vestiges de l'ancienne perversité qui pousseront les hommes à tenter Thétys sur des vaisseaux,
à entourer les villes de remparts, à imprimer des sillons sur la terre ; il y aura alors un second Tiphys et un second Argo qui
portera l'élite des héros : il y aura alors d'autres guerres, et de nouveau vers Troie sera envoyé un grand Achille.
Lorsque ensuite, fortifié par les années, tu entreras dans l'âge viril, le navigateur lui-même renoncera à la mer ; les pins d'où
l'on tire les vaisseaux ne feront plus l'échange des marchandises : toute terre produira toutes choses . Les champs ne
sentiront plus la herse, ni la vigne la serpe ; dès lors le robuste laboureur délivrera ses taureaux du joug ; la laine
n'apprendra plus à se déguiser sous diverses couleurs ; mais, dans les prés, le bélier changera lui-même sa toison, tantôt en
un pourpre d'un rouge suave, tantôt en un jaune de safran ; et le vermillon revêtira naturellement les agneaux en train de
paître.
" Tournez, fuseaux, filez ces siècles fortunés ", ont dit de concert les parques d'accord avec l'ordre immuable des Destins.
Mais déjà le temps va venir ; prépare-toi aux honneurs suprêmes, cher enfant des dieux, noble rejeton du grand Jupiter !
Vois tressaillir le monde à la masse convexe, et les terres et l'étendue des mers et les hauteurs du ciel ; vois comme tout se
réjouit de la venue de ce siècle.
Ah ! puissé-je prolonger assez le cours de ma vie ! Puissé-je conserver assez de force pour célébrer comme il faut tes
actions ! Alors ne me vaincra par ses chants ni le Thrace Orphée ni Linos, fussent-ils inspirés, l'un par sa mère et l'autre par
son père, Orphée par Calliope, Linos par le bel Apollon. Pan lui-même s'il me défiait en prenant pour juge l'Arcadie, Pan
lui-même, au jugement de l'Arcadie, s'avouerait vaincu. Commence, petit enfant, à connaître ta mère à son sourire : ta mère
a souffert de longs dégoûts durant dix mois. Celui à qui n'ont pas souri ses parents n'est jugé digne ni de la table d'un dieu ni
du lit d'une déesse.
Églogue V
Daphnis
Ménalque.
Pourquoi, Mopsus, puisque nous sommes ensemble, habiles tous deux, toi, à enfler de légers chalumeaux, moi à chanter des
vers, ne pas nous asseoir ici parmi ces ormes mêlés de coudriers ?
Mopsus.
Tu es le plus vieux : il est juste que je t'obéisse, Ménalque, soit que nous nous glissions sous ces ombrages ondoyant au
Zéphyr qui les meut, ou plutôt dans cette grotte. Vois comme une lambrusque sauvage a parsemé cette grotte de ses raisins
épars.
Ménalque;
Sur nos montagnes Amyntas seul rivalise avec toi.
Mopsus.
Que dirais-tu, s'il tentait de vaincre au chant Phoebus ?
Ménalque.
Commence le premier, Mopsus, à chanter, si tu les connais, les feux de Phyllis ou les louanges d'Alcon ou les défis de
Codrus. Commence : Tityre gardera nos chevreaux qui paissent.
Mopsus.
Non, je chanterai plutôt ces vers que, naguère, j'ai inscrits sur la verte écorce d'un hêtre et tout en les modulant, j'en ai noté
les ritournelles : ordonne ensuite à Amyntas de lutter avec moi.
Ménalque.
Autant le saule flexible le cède au pâle olivier, autant l'humble valériane au rosier pourpre, autant, à notre goût, Amyntas te
le cède. Mais, assez, enfant : nous voici dans la grotte.
Mopsus.
Daphnis n'était plus ; les nymphes pleuraient sa mort funeste : vous, bois, vous, ruisseaux, vous fûtes témoins de la douleur
des Nymphes, lorsqu'une mère, embrassant les restes malheureux de son fils, reprochait aux astres et aux dieux leur cruauté.
O Daphnis, dans ces jours de tristesse, aucun berger ne mena ses troupeaux du pâturage au bord des fontaines ; aucun
animal ne goûta de l'eau du fleuve, ni ne toucha à l'herbe des prés. O Daphnis, les sauvages montagnes et les forêts nous
disent que les lions africains eux-mêmes ont gémi de ta mort.
C'est Daphnis qui nous apprit à atteler les tigres d'Arménie à un char, à conduire les thiases de Bacchus, à revêtir les souples
thyrses d'un tendre feuillage. Comme la vigne est l'ornement des arbres, les raisins de la vigne, les taureaux des troupeaux,
et les moissons des fertiles campagnes, ainsi tu fus, ô Daphnis, toute la gloire des tiens. Depuis que les destins t'ont enlevé,
Palès, Apollon ont eux-mêmes déserté nos champs. Les sillons auxquels nous avons souvent confié l'orge au grain allongé,
ne portent plus que l'inutile ivraie et l'avoine stérile. Au lieu de la douce violette et du pourpre narcisse, on voit surgir le
chardon et la ronce aux épines piquantes. Bergers, jonchez la terre de feuillage ; ainsi Daphnis veut être honoré. Élevez
aussi un tombeau, et sur ce tombeau vous graverez ces paroles :
" Je suis Daphnis, habitant des bois, connu d'ici-bas jusqu'aux astres ; gardien d'un beau troupeau, plus beau encore
que lui-même. "
Ménalque.
Ton chant, divin poète, est pour nous ce qu'est à la fatigue un somme sur le gazon, ou pendant la chaleur l'étanchement de sa
soif à un ruisseau jaillissant d'eau douce. Tu égales ton maître non seulement par ta flûte mais encore par ta voix. O
bienheureux enfant, tu seras maintenant le second après lui. Nous allons maintenant te dire nos vers à notre tour, comme
nous pourrons, et porter jusqu'aux astres ton cher Daphnis ; oui, nous l'élèverons jusqu'aux astres ; Daphnis nous a aimés
aussi.
Mopsus.
Eh ! rien peut-il être pour nous supérieur à ce don ? L'enfant était par lui-même digne d'être chanté et depuis longtemps
Stimichon nous a vanté tes vers.
Ménalque.
Daphnis, tout brillant de lumière, regarde avec étonnement le seuil, nouveau pour lui, de l'Olympe ; il voit sous ses pieds les
nuées et les astres. Aussi l'allègre volupté remplit-elle nos bois, toutes nos campagnes, le dieu Pan, les bergers et les jeunes
Dryades. Le loup ne tend plus d'embûches au troupeau ; aucun rets ne prépare de traîtrise aux cerfs : le bon Daphnis aime la
paix. Les montagnes mêmes, au feuillage intact, renvoient jusqu'au ciel mille cris de joie. Les rochers eux-mêmes, les
buissons eux-mêmes font sonner ce chant :
" C'est un dieu, oui, Ménalque, c'est un dieu. "
O Daphnis, sois bon et propice aux tiens ! Voici quatre autels, deux en ton honneur, Daphnis, et deux grands en l'honneur
de Phoebus. Tous les ans je t'offrirai deux coupes où moussera le lait nouveau, et deux cratères remplis du jus de l'olive ;
puis, égayant le repas avec les dons de Bacchus, près du feu au temps froid, sous un berceau si c'est la moisson, je ferai
couler un vin d'Ariusium, nouveau nectar. Damète et le Lyctien Égon me chanteront des airs, pendant qu'Alphésibée
représentera par ses sauts la danse des Satyres. Tels sont les hommages que nous te rendrons à jamais, soit quand nous
acquitterons aux nymphes nos voeux annuels, soit quand nous purifierons nos champs. Tant que le sanglier se plaira sur les
montagnes et le poisson dans les fleuves ; tant que l'abeille se nourrira de thym et la cigale de rosée, toujours ton culte, ton
nom et ta gloire se conserveront parmi nous. Tous les ans, les laboureurs t'adresseront des voeux, comme à Bacchus et à
Cérès, et toi, tu les forceras aussi à les accomplir.
Mopsus.
Quels dons t'offrir, quels dons pour un chant semblable ? Car je prends moins de plaisir au sifflement de l'Auster qui se
lève, au rivage battu par les flots, aux fleuves qui descendent à travers les rochers de la vallée.
Ménalque.
Nous te donnerons auparavant cette légère ciguë ; c'est elle qui nous a appris : " Corydon brûlait pour le bel Alexis " , et
enfin : " A qui le troupeau ? à Mélibée ? "
Mopsus
Et toi, prends ma houlette : malgré ses nombreuses prières , Antigène - et pourtant il méritait d'être aimé - n'a pu l'obtenir.
Elle est belle, ô Ménalque, avec ses noeuds et son airain également distants.
Églogue VI
Silène
Notre Thalie, à ses débuts, a daigné jouer du vers syracusain et n'a point rougi d'habiter les forêts. Comme je chantais les
rois et les combats, le dieu du Cynthe me tira l'oreille et me fit la leçon : " Un berger, Tityre, doit paître de grasses brebis et
chanter de simples chansons. " Je vais donc ( car tu en as assez d'autres, ô Varus, qui voudront dire tes louanges et chanter
les tristes guerres ) , je vais essayer un air champêtre sur mon léger pipeau. Je ne chante pas sans ordre. Si quelqu'un
toutefois, pris de goût pour ce genre, lit jusqu'à nos vers, il t'entendra, Varus, chanter par nos bruyères et par tout le bocage.
Nulle page n'a plus d'attrait pour Phoebus que celle qui inscrit à sa tête le nom de Varus.
Poursuivez, Piérides. Les jeunes Chromis et Mnasyle virent dans une grotte Silène qui dormait étendu. Ses veines, comme
toujours, étaient enflées du vin de la veille ; ses guirlandes gisaient tout près, ayant glissé de sa tête, et de sa main pendait
une lourde coupe à l'anse usée. Ils l'attaquent ( car souvent le vieillard les avait leurrés tous deux de l'espoir d'une chanson )
et l'enchaînent de ses propres guirlandes. Églé se joint à eux et aide leur timidité, Églé, la plus belle des Naïades , et, quand
il ouvre les yeux, elle lui barbouille le front et les tempes de mûres sanglantes. Il rit de leur tour et dit : " Pourquoi tresser
des chaînes ? Déliez-moi, enfants ; c'est assez d'avoir pu être surpris. Écoutez les chants que vous désirez ; ils seront votre
salaire ; elle en aura un autre. " Et aussitôt il commence. Alors vous eussiez vu les Faunes et les bêtes sauvages s'ébattre en
cadence, et les chênes rigides balancer leurs sommets. Le Parnasse rocheux se plaît moins à entendre Phoebus, ni le
Rhodope ni l'Ismare n'admirent autant Orphée.
Car il chantait comment, à travers le vide immense, s'étaient rassemblées les semences de la terre, de l'air, de la mer et du
feu fluide ; comment ces premiers éléments formèrent, en s'agrégeant, toutes les premières combinaisons des choses et le
globe tendre lui-même du monde ; comment alors le sol commença à se durcir, à renfermer Nérée dans la mer et à prendre
peu à peu les formes des choses ; comment ensuite les terres s'étonnèrent de voir luire le soleil inconnu et les nuages rejetés
dans les hauteurs retomber en pluie, quand les forêts commencent pour la première fois à se dresser et quand çà et là les
animaux errent dans des montagnes qui ne les connaissent pas encore.
Puis il chante les cailloux jetés par Pyrrha, le règne de Saturne, l'oiseau du Caucase et le larcin de Prométhée. Il y ajoute la
fontaine où les matelots avaient laissé Hylas, qu'ils réclamaient à grands cris, si bien que tout le rivage répétait : " Hylas !
Hylas ! "...
Tantôt il chante la jeune fille éblouie par les pommes des Hespérides, tantôt il entoure les soeurs de Phaéton de la mousse
d'une écorce amère et dresse sur le sol les aunes allongés. Tantôt il chante Gallus errant sur les bords du Permesse et
comment l'une des soeurs l'a conduit sur les monts d'Aonie ; comment en l'honneur du héros le coeur entier de Phoebus s'est
levé ; comment Linus, le berger aux chants divins, les cheveux couronnés de fleurs et d'ache amère, lui a dit : " Les Muses
te donnent ces chalumeaux, tiens, prends-les ; elles les donnèrent jadis au vieillard d'Ascra ; c'est grâce à lui qu'en chantant
il faisait descendre des montagnes les ormes rigides. Chante avec eux l'origine du bois de Grynium, pour qu'il n'y ait pas de
bois sacré dont Apollon soit plus fier ! "
Dirai-je comme il chanta Scylla, la fille de Nisus, ou celle qui, d'après la légende attachée à son nom, ceignait ses flancs
éblouissants de monstres aboyants, et tourmenta les vaisseaux de Dulichium, faisant déchirer au fond du gouffre les
matelots apeurés par ses chiens de mer ? Dirai-je comment il conta la métamorphose de Térée, quel repas, quels présents lui
prépara Philomèle, quelle course l'emporta dans les déserts et avec quelles ailes le malheureux survola auparavant son
palais ?
Tout ce que l'Eurotas charmé entendit, jadis, quand Phoebus composait, et qu'il fit apprendre à ses lauriers, Silène le
chante, et l'écho des vallées le renvoie aux astres, jusqu'à l'heure où Vesper, forçant les pâtres à rassembler au bercail et à
compter leurs brebis, s'avança dans l'Olympe qui le vit à regret.
Églogue IX
Moeris
Lycidas.
Où vas-tu, Moeris ? A la ville, sans doute, puisque le chemin y conduit ?
Moeris.
Ah ! Lycidas, fallait-il vivre si longtemps pour voir enfin ce que nous n'avions jamais craint, un étranger maître de notre
petit champ nous dire : " Ceci est à moi ; vieux habitants, émigrez ailleurs ? " Maintenant, forcés de céder, réduits à gémir,
puisque le sort bouleverse tout, nous envoyons ces chevreaux au ravisseur : puisse la chose mal tourner pour lui !
Lycidas.
J'avais pourtant ouï dire que depuis l'endroit où les montagnes commencent à s'abaisser par une pente plus douce , jusqu'au
fleuve, et jusqu'à ce vieux hêtre, à la cime brisée, votre Ménalque, grâce à ses vers, avait tout conservé.
Moeris.
Tu l'avais ouï dire, et le bruit en a couru ; mais nos vers, cher Lycidas, ont autant de force au milieu des armes, que les
colombes de Chaonie, quand l'aigle fond sur elles. Hélas ! si la corneille ne m'avait averti en croassant à gauche, du haut
d'un chêne creux, de couper court à tout démêlé, il y a longtemps que ni ton ami Moeris , ni Ménalque lui-même, ne
vivraient plus.
Lycidas.
Eh ! qui peut concevoir un tel forfait ? Quoi ! Ménalque, avec toi presque toute consolation nous eût été ravie ! Qui aurait
donc chanté les Nymphes, semé la terre de fleurs, ombragé les fontaines d'une agréable verdure ? et ces vers que je te
dérobai sans rien dire, un jour que tu allais voir Amaryllis, nos amours ? " Tityre, jusqu'à mon retour, je ne vais pas loin,
fais paître mes chèvres, mène-les boire ensuite, Tityre ; mais en les conduisant, garde-toi de rencontrer le bouc, car il frappe
de la corne. "
Moeris.
Ou plutôt ceux qu'il faisait pour Varus, quoiqu'il ne les eût pas encore finis : " O Varus, si Mantoue nous est conservée,
Mantoue, hélas ! trop voisine de la malheureuse Crémone, ton nom sera porté jusqu'aux astres par les cygnes dans leurs
chants. "
Lycidas.
Puissent tes essaims fuir les ifs de la Corse ! puisse le lait enfler les mamelles de tes vaches nourries de cytise ! Mais
commence, si tu sais quelque chose. Moi aussi, les Muses m'ont fait poète ; moi aussi, j'ai fait des vers ; moi aussi les
bergers me disent inspiré, mais je n'ai garde de les en croire. Car je ne crois pas chanter encore des choses dignes de Varus
ni de Cinna ; je suis tout au plus l'oison qui crie au milieu des cygnes mélodieux.
Moeris.
Je t'obéis, Lycidas, et je cherche tout bas, en moi-même à me rappeler certains vers : la chanson n'est pas sans valeur : "
Viens, Galatée, quel plaisir as-tu dans les eaux ? Ici, brille l'éclatant printemps ; ici, la terre émaille de mille fleurs le bord
des ruisseaux ; ici, le blanc peuplier surplombe ma grotte et les vignes flexibles lui tissent un berceau d'ombre. Viens, laisse
la vague furieuse se briser contre le rivage. "
Lycidas.
Et ces vers que je t'entendis chanter seul, pendant une belle nuit ? j'en ai retenu l'air : si je me rappelais les paroles ! ...
Moeris.
" Pourquoi, Daphnis, observes-tu le lever des antiques étoiles ? Voici que s'avance l'astre de César Dionéen, cet astre grâce
auquel les guérets s'enorgueillissent de moissons et les grappes se colorent sur les coteaux ensoleillés. Plante tes poiriers,
Daphnis ; tes descendants en cueilleront les fruits. " L'âge ravit tout, même la mémoire. Souvent, il m'en souvient, dans mon
enfance, je passais de longs jours à chanter. Et maintenant j'ai oublié tant de vers. Déjà même la voix manque aussi à
Moeris ; les loups ont vu Moeris les premiers. Mais après tout, Ménalque lui-même te redira bien ces chants.
Lycidas.
Avec tous ces prétextes tu traînes en longueur nos désirs. Et maintenant la mer étale se tait pour t'entendre, et, regarde,
tous les souffles du vent qui murmure sont tombés. Nous voici juste à mi-chemin ; car le tombeau de Bianor commence à
apparaître. Chantons ici, Moeris, ici, où les laboureurs émondent la ramure ; dépose tes chevreaux ici ; nous parviendrons
bien malgré cela à la ville. Ou, si nous craignons que la nuit n'amène la pluie auparavant, nous pouvons en chantant ( la
route sera moins pénible ) marcher jusque-là : si nous marchons en chantant, je te soulagerai de ce fardeau.
Moeris.
N'en dis pas plus, enfant ; et faisons ce qui nous presse . Nous chanterons mieux, quand il sera venu lui-même.
Églogue X
Gallus.
Permets-moi, Aréthuse, ce dernier effort. Je dois écrire quelques vers pour mon Gallus mais des vers dignes d'être lus par
Lycoris elle-même : qui refuserait des vers à Gallus ? Que, lorsque tu coules sous les flots sicaniens, l'amère Doris ne mêle
point ses eaux aux tiennes, mais à cette condition : commence, disons l'ardeur inquiète de Gallus tandis que nos chèvres
camuses broutent de tendres arbustes. Nous ne chantons pas pour des sourds : l'écho des forêts répond à tous nos chants.
Quels bocages, quelles gorges boisées vous retinrent, jeunes Naïades lorsque Gallus mourait d'un indigne amour ?
Ni les sommets du Parnasse, ni ceux du Pinde n'ont arrêté vos pas, non plus que l'Aonienne Aganippe. Les lauriers mêmes,
les bruyères mêmes l'ont pleuré ; le Ménale couvert de pins et les roches du Lycée glacé le pleurèrent, tandis qu'il gisait
sous un rocher solitaire. Les brebis se tiennent autour de lui ( elles ne sont pas indifférentes à nos peines ; ne regrette pas de
les conduire, ô divin poète : le bel Adonis lui aussi a fait paître des brebis auprès des fleuves). Le berger est venu aussi
auprès de Gallus, avec les lents bouviers, avec Ménalque tout mouillé de la glandée d'hiver. Et tous lui demandent: " D'où te
vient cet amour ? " Apollon est venu : " Gallus, quelle est cette folie ? dit-il ; Lycoris, ton cher souci, en a suivi un autre à
travers les neiges et les camps farouches. " Sylvain est venu aussi, la tête ornée de plantes des champs, brandissant des
férules en fleur et de grands lis. Pan, le dieu d'Arcadie, est venu, que nous vîmes nous-mêmes tout rougi des baies
sanglantes de l'hièble et de vermillon : " Quand donc finiras-tu ? dit-il ; l'Amour n'a cure de tels chagrins ; le cruel Amour
n'est jamais rassasié de larmes, ni le gazon de la rivière, ni l'abeille du cytise, ni la chevrette de feuillage."
Mais lui, plein de tristesse : " Vous chanterez pourtant, Arcadiens, mon infortune à vos montagnes, vous, Arcadiens, qui
seuls savez chanter. Oh ! que doucement reposeraient alors mes os, si jamais votre flûte chantait mes amours ! Et plût aux
dieux que j'eusse été l'un de vous, gardien de troupeau ou vendangeur de la grappe mûrie. Au moins soit que Phyllis,
Amyntas ou n'importe qui m'inspirât un fol amour ( et qu'importe qu'Amyntas ait le teint sombre ? Les violettes aussi sont
noires, et noirs les vaciets), il serait couché près de moi parmi les saules sous la vigne flexible : Phyllis me cueillerait des
guirlandes, Amyntas chanterait.
" Ici sont de fraîches fontaines, ici des gazons moelleux, Lycoris, ici un bocage : ici je me consumerais avec toi
pendant toute ma vie. Mais maintenant un amour insensé te retient sous les armes du cruel Mars au milieu des traits, en face
de l'ennemi. Oui, toi, loin de la patrie ( ah! si je pouvais ne pas croire une telle chose ! ), seule et sans moi, cruelle, tu vois
les neiges des Alpes et les climats du Rhin. Ah ! que le froid ne te blesse pas ! Que les âpres glaçons ne déchirent point tes
pieds délicats !
" J'irai et je chanterai sur le chalumeau du pâtre de Sicile les chants que j'ai composés en vers chalcidiques. C'est décidé.
J'aime mieux souffrir dans les forêts, au milieu des tanières des bêtes sauvages et graver mes amours sur de tendres arbres :
ils croîtront ; vous croîtrez aussi, mes amours. Cependant je parcourrai le Ménale, mêlé aux Nymphes ou je chasserai le
sanglier fougueux ; aucun froid ne m'empêchera d'entourer d'une meute les gorges du Parthénios. Et déjà je me vois
montant parmi les roches et les forêts sonores ; je me plais à lancer avec l'arc des Parthes des flèches de Cydon... Comme si
cela guérissait ma folie ! Comme si ce dieu savait s'adoucir devant les maux humains ! ... Mais à leur tour ni les
Hamadryades ni la poésie même ne vous plaisent plus ; vous-mêmes, à votre tour, éloignez-vous, forêts. Il ne peut être
changé par nos peines, pas même si, au milieu des frimas, nous buvions l'eau de l'Hèbre et si nous affrontions les neiges
sithoniennes d'un hiver humide ; ni si, lorsque l'écorce mouvante se dessèche à la cime de l'orme, nous paissions des brebis
d'Ethiopie sous le signe du Cancer. L' Amour triomphe de tout ; nous aussi, cédons à l'amour. "
Il suffira, ô divines Piérides, que votre poète ait chanté ces vers, tandis qu'il est assis et qu'il tresse une corbeille en
mauve flexible : vous les rendrez de grand prix pour Gallus, Gallus, pour qui mon amour d'heure en heure s'accroît autant
que l'aune s'élève au retour du printemps.
Levons-nous : l'ombre est malsaine d'habitude aux chanteurs ; l'ombre du genévrier est malsaine ; les ombres
nuisent aussi aux moissons. Allez au bercail rassasiées, voici venir Vesper, mes chevrettes, allez !


NotesModifier