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Texte établi par Auguste Longnon (IIp. 150-156).

— « Pour ce qu’il y sont ens escriptes f. 106 d
« Lettres, les queles je fis faire
« Pour mieulz recommerider l’afaire
14455 « Dou chevalier cui le donnai.
« Tous telz qu’il est, je l’ordonnai
« Et vous en verés la maniere. »
Lors le prent sus une carniere,
Qui estoit justement saudée ;
14460 La verge est en .ii. pars alée.
Hermondine s’en esmerveille,
Qui voit en cascune pareilles
Lettres d’azur, faites petites.
Ce li dist : « Florée, or me dittes,
14465 « Cousine, quel cose y a ci. »
Hermondine, qui s’esjoÿ
De l’aniel et pour la nouvelle
Façon qui li sambla moult belle,
Les .ii. pars de l’anelet prist ;
14470 Tout clerement y voit escrit :
Cilz sui qui le soleil d’or porte,
Par qui oultrecuidance est morte.
Hermondine, pour li esbatre,
Le lisi des fois jusc’a .iiii.,
14475 Et puis dist : « Or le recloés,
« Ma cousine, et le renoés
« Tout ensi qu’il estoit devant. »
Et Florée le prent errant,
Qui le remet a son devoir,
14480 Et Hermondine, pour savoir
Dou dit aniel mieulz la maniere,
Tourne et retourne le ca[r]niere,
Et si fort sen entente y met
Que clore et ouvrir l’anelet
14485 Scet ossi bien que fait Florée,
La quel cose moult li agrée. f. 107 a

 


Ceste cose ensi demora.
Hermondine en grant gré pris a
La venue de sa cousine.
14490 Elle mengüe, et soupe et disne
Tous les jours en sa compagnie.
Elle est moult bien acompagnie,
Car c’est sa cousine germaine
Et une damoiselle plainne
14495 De toute honneur, au dire voir.
Et sachiés que bien son devoir
Fait Florée, sans retarder,
De nuit et jour recommender
Le chevalier au soleil d’or.
14500 Bien dit qu’elle n’a point encor
Oÿ parler, comment qu’il aille,
Qui le ressemble ne le vaille
De proece et de grant renom ;
Ne scet comment il a a nom,
14505 Mais c’est cilz qui, par bon arroy,
Eut le pris dou tres grant tournoy
Qui fut fait par devant la Garde ;
Et dist bien, quant elle regarde
A ce qu’elle en a oÿ dire,
14510 Que sa pensée toute tire
Qu’il passera route des preus :
« Il est frices et amoureus
« Et sont en li, au voir entendre,
« Toutes les vertus c’on poet prendre
14515 « Ne conter au chevalier jone.
« Cousine, je le voi ydone
« Droitement d’avenir a vous ;
« Et s’est ci a dire entre nous,
« Avoech les nobles meurs qu’il a,
14520 « Je croi que haus homs l’engenra. f. 107 b
« Quant je vins ci, c’est vraie cose,

« Nostre cousine de Montrose
« Trouvai je dessus mon chemin ;
« Mais elle me tint a le fin
14525 « Que pour parler dou chevalier,
« Et tout voir dou jour .i. quartier,
« Il li fist .i. trop grant service.
« Comment qu’elle soit noble et rice,
« Elle ne pooit recouvrer
14530 « De chevalier pour resister
« Encontre .iiii. chevaliers,
« Tous freres, orgilleus et fiers,
« Qui deshireter le voloient,
« Et qui si de priès li aloient
14535 « Qu’il li occioient ses gens.
« Mais cilz chevaliers frans et gens
« Le délivra de ceste guerre,
« Et mist tout en segur sa terre ;
« Car tous les conquist par bataille,
14540 « Et se leur fist jurer, sans faille,
« C’a tous jours mes le serviroient
« Et qu’en la court dou roy iroient
« Recognoistre et donner service :
« Ensi fist une povre rice
14545 « D’onneur, de pais et d’iretage,
« Par son grant et preu vasselage.
« Pluiseurs grant fais de haute emprise,
« Puis l’ordenance qui fu prise,
« A ilz fait tous seulz par son corps
14550 « Et des queles li vrais recors
« Est mieus sceü, en bonne foy,
« A Carlÿon devers le roy,
« Qu’il ne soient en aultre part.
« Ma cousine, se Diex me gard, f. 107 c
14555 « Il vault trop miex que je ne die
« De tres bonne chevalerie. »

 


Hermondine entent la parolle
De sa cousine qui parolle,
En loant le bleu chevalier.
14560 Se ne l’en a mies mains chier,
Car ses parlers trop bien saveure ; [1]
En parlant toute s’enamoure.
Unes fois dist, par grant solas :
« Cousine, je ne le voel pas
14565 « Trop prisier ne blasmer ossi,
« Car onques jour je ne le vi :
« Bien me tieng a ce que vous dittes.
« Ce li seroit uns grans merites
« Se l’avoie ossi bien veü,
14570 « Et tout a loisir pourveü,
« Que je vi monsigneur Camel
« A Montgriès, dedens vostre hostel.
« Il me sambla biaus chevaliers ;
« Voirement estoit il moult fiers,
14575 « Et si sçai bien par nesun fuer
« Que onques ne vous fist en coer. [2]
« Poroit il aucunement estre
« Que nous sceuissiens faire nestre
« Aucune cose de nouviel,
14580 « A tele fin qu’en ce chastiel
« Nous le veïssiens a loisir ;
« J’en ai assés bien le desir,
« Voires, se bien l’i consilliés.
« Mais point n’est si appareilliés
14585 « Qu’il chevauce en celle contrée.
« Ossi, d’aultre part, je m’effrée
« Comment il vendroit jusq’a ci.
« Il vault miulz qu’il demeure ensi f. 107 d
« Que j’entreprende riens, par m’ame,

14590 « Dont je puisse rechevoir blasme. »
Dist Florée : « Vous dittes bien ;
« Mais trouvé y ai un moiien,
« Par quoi au mains vous le verés
« Tournoiier et l’aprenderés [3]
14595 « A cognoistre en ses armeüres.
« Toutdis keurt en bleues parures,
« Et se brise d’un soleil d’or. »
Et celle, qui en voet encor
Bien parler, respont par grant joie :
14600 « Cousine, or m’en montrés la voie,
« Car vos sens nous sera mestiers. »
Et celle respont : « Volentiers. »



Tantost Florée s’avisa
A parler de tel avis c’a,
14605 Et dist : « Se vous volés, cousine,
« Li bleus chevaliers, qui chemine
« Et travelle pour vostre amour,
« Sera chi devant en brief jour.
« Vous ferés noncier .i. tournoy :
14610 « Le terme y meterés par quoy
« Tout chevalier qui en bien sentent
« Et qui celle marce frequentent,
« Y venront, il n’est mies doubte.
« Li bleus chevalier en le route
14615 « Se mettera, comment qu’il aille ;
« Trop envis y feroit il faille.
« Adont le verés tournoiier :
« Vous vous porés esbanoiier
« A ce que vous li verés faire.
14620 « Que dittes vous sus ceste affaire ?
« Ai je bien dit ? » — « Oïl, par m’ame, »

Ce respondi la jone dame, f. 108 a
La fille au roy Hermont d’Escoce ;
« Je n’i voi nulle doubte, fors ce
14625 « Que monsigneur ne le descorde. »
Dist Florée qui le recorde
Comment elle dira au roy
Pour impetrer le dit tournoy :
« Cousine, vous dirés ensi,
14630 « Quant vostres peres vendra chi :
« C’on vous tient trop en une mue,
« Et c’on ne s’esbat ne ne jue
« Devant vous, dont trop vous anoie.
« Adont le meterés en voie
14635 « D’avoir grasce, quele que soit.
« Si le porés, et de vo droit,
« Priier que .i. tournoy aiiés ;
« Et en parlant l’i avoiiés,
« Afin que mieulz y prende garde,
14640 « Comment la dame de la Garde
« En a eü moult bien sa part.
« Secondement, a l’aultre part,
« La fille du duch de Cornuaille,
« Se li remousterés sans faille,
14645 « En a eü .i., puis brief terme.
« Ma cousine, je vous afferme
« Que se bien tenés ce pourpos,
« Il le vous accordera tos ;
« Puis arés l’avis dou sourplus. »
14650 Dist Hermondine : « Certes, nuls
« Ne se saroit ensonniier
« De moy telement consillier,
« Ne par si tres bonne maniere
« Que vous faites, cousine chiere,
14655 « Et je le ferai par tel guise
« Dont bailliet m’avés la devise. » f. 108 b

 


Depuis ne demora granment
Que li rois Hermons vraiement
Vint veoir sa fille Hermondine
14660 Et Florée ossi, sa cousine,
Qu’il conjoÿ moult volentiers.
La fu, par .iiii. jours entiers,
En deduit et en esbanoi,
On n’i parla onques d’anoi,
14665 Fors que de joie et de reviel.
Hermondine au corps frice et biel,
Quant elle vit que heure fu,
Elle s’en vint vers son pere u
Il estoit en tres grant solas,
14670 Li quelz rois ne fu mies las
De sa fille biel recueillier.
Elle se va agenillier
Devant li, car li rois seoit.
Li rois l’embrace, qui le voit,
14675 Par le brach et li dist : « Ma fille. »
Et celle, qui fu tres gentille,
Sans lever se tint toute ferme
Et parolle par moult biau terme,
Disant : « Monsigneur, voelliés moy
14680 « Acorder que j’aie .i. tournoy
« D’aucuns chevaliers qui venront
« Et qui ci se recueilleront,
« Qui se tiennent dessus la lande,
« Entre Escoce et Norchombrelande.
14685 « Plus ne le ferai lonc savoir.
« Ossi bien en puis .i. avoir
« Que la fille de Cornuaille
« Et ma cosine ossi, sans faille,
« La damoiselle de la Garde.
14690 « Tout ensi ychi on me garde f. 108 c
« C’on fait .i. oiselet en mue,


  1. 14561 Car ses parlers, B Car ces parlers.
  2. 14576 fist, B sist.
  3. 14594 et l’aprenderés, B et la prenderés.