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XV

Discorde au camp


Au premier étage de l’hôtel Fitz-Roy, dans le petit salon où la corbeille de noces était encore exposée sous son voile de mousseline brodée, tout ce qui restait du conseil suprême des Habits-Noirs était réuni sous la présidence d’Adèle Jaffret, qui venait de rentrer après sa nocturne excursion (rôle de Cadet-l’Amour).

La discorde était au camp.

Adèle, ou, si mieux vous l’aimez, M. le marquis de Tupinier, comme tous les pouvoirs exécutifs, avait à subir les reproches de son parlement.

Il faut réussir quand on gouverne. Samuel et Marguerite ne parlaient de rien moins que de « couper la branche, » mesure analogue à celle dont usaient les sultans, mécontents de leurs grands vizirs. C’est dans les tragédies.

— Marquis, disait cette belle Marguerite, vous nous avez fait accroire que vous aviez l’intime confiance du colonel ! vous étiez sur la trace du grand secret, vous saviez où trouver la formule mystérieuse indiquant le lieu précis où il faut fouiller la terre pour découvrir le Trésor.

— Et vous nous avez trompés, poursuivait Samuel, vous n’étiez comme nous tous qu’un instrument aveugle entre les mains du Père ; vous nous avez conduits au hasard, tantôt ordonnant des meurtres inutiles, tantôt combinant des plans extravagants qui ne devaient pas, qui ne pouvaient pas aboutir. Depuis cinq ans, nous perdons notre temps et nous usons nos forces à préparer cette mauvaise comédie d’un mariage entre les deux derniers héritiers de Clare… Et voilà que, dans cette union, la fiancée n’est pas une de Clare, et que le fiancé n’est qu’un fils naturel de votre nièce Angèle Tupinier !… Prenez garde à vous !

— Je tiens les ficelles, voulut objecter Adèle, car tous les « discours-ministre » se ressemblent ; les choses vont admirablement bien. Rien ne m’étonne dans les événements, c’est moi qui les mène. Le Manchot nous trahissait, je l’ai réglé, ce soir. Je viens de voir la fillette du vieux Morand, la vraie Tilde, le secret est sous notre main. Quant à nos fiancés, le jeu était bien plus dangereux encore que vous ne croyez, car Georges de Clare (je persiste à penser qu’il est le duc) nous a percés à jour, et notre Clotilde, celle d’ici, lui appartient corps et âme. J’étais là, entre eux, hier au soir (dans la volière, est-ce adroit !) pendant qu’ils vidaient leur sac. Quel besoin avons-nous d’eux ?… Place nette ! voilà le véritable plan. Si nous avons les actes demain, nous choisirons celui et celle qui en doivent profiter, et quand les actes manquent, eh bien ! sacré tonnerre, au pis-aller, on les fabrique !

Marguerite et Samuel échangèrent un regard.

— Est-ce là tout ce que vous avez à nous proposer, marquis ? demanda le docteur. Autant dire que nous sommes perdus… perdus par vous !

Marguerite et lui se levèrent en même temps, armés tous les deux, et une arme n’était pas à dédaigner dans la main de Marguerite.

Elle avait fait ses preuves.

Mais Adèle était déjà debout, et ses doigts osseux serraient le manche de ce long couteau qui avait poignardé le Manchot dans son grenier.

En deux bonds, Adèle s’abrita derrière la table.

En passant, elle avait renversé la lampe qui se brisa contre le plancher et s’éteignit.

Il fait nuit, pas vrai ? cria-t-elle, mais c’est moi qui l’ai faite. Je suis le maître ! Vous voilà quatre contre moi, c’est bon ! à qui le tour ? On va couper quatre branches au lieu d’une !

Elle se rua sur le docteur Samuel qui recula ; mais au moment où elle allait frapper, une lueur pâle éclaira tout à coup les ténèbres comme si la lampe se fût sourdement rallumée.

En même temps, la porte qui faisait face à l’entrée principale s’ouvrit lentement.

Le bras d’Adèle tomba, pendant que ses quatre adversaires laissaient échapper le même cri de stupeur :

— Le colonel Bozzo !

Cette étrange créature, que nous avons appelée le fantôme était debout au-devant de la porte, refermée à demi, et tenait encore à la main la lampe du vestibule.

Le colonel Bozzo, puisqu’on lui donnait ce nom glorieux et terrible dans l’histoire du banditisme parisien, avait « soigné son entrée » comme on dit au théâtre. Sa pose était gaillardement comique ; il avait relevé son bonnet de soie noire de travers.

Il se dressait maigre et long dans sa douillette, sous laquelle le coffret dessinait une petite bosse carrée.

— Bonjour, bonjour, bonjour, mes amis chéris, dit-il de sa voix doucette, plus flûtée encore qu’à l’ordinaire. Tu as gardé de beaux restes, Marguerite, ma perle ! Samuel, mon fils, tu n’es pas plus joli qu’autrefois. Va bien, Comayrol ? Jaffret, comment se portent tes oiseaux ?… Viens ça, marquis, et débarrasse-moi de ma lampe.

Adèle obéit.

— Petite parole mignonne ! reprit le colonel, comme nous disions du temps du Directoire exécutif, ça me fait plaisir de vous revoir, mes enfants… Avance un fauteuil, Marguerite. Ce n’est pas qu’il y ait bien loin d’ici le Père-Lachaise, mais on s’engourdit les jambes, là-bas, hé, hé, hé, hé ! J’ai toujours de temps en temps le mot pour rire, vous voyez, c’est mon caractère.

Marguerite obéit à son tour, et, avant de s’asseoir, le colonel la baisa galamment sur les deux joues.

Aucun des cinq n’avait encore prononcé une parole.

Ils semblaient positivement stupéfiés.

Le colonel s’étala commodément dans son fauteuil, et se mit à tourner ses pouces en regardant tour à tour avec une compassion un peu méprisante chacun des membres de la piteuse assemblée.

— Voilà donc ce qui reste des Habits-Noirs ! dit-il après un silence. Voilà mes élèves et mes successeurs ! C’est ça la bande Cadet ! Eh bien ! eh bien ! mes pauvres bijoux, vous aviez essayé plus d’une fois de m’envoyer, avant l’heure, là où je suis maintenant. Je vous avais bien dit que vous me regretteriez.

— Père, dit Marguerite, et son accent suppliait, êtes-vous venu pour nous sauver ?

— Un petit peu, un petit peu, mon amour… pour cela et encore pour autre chose…

— Est-ce que vous allez vous remettre à notre tête ?

— Ah ! mais non ! Je me trouve très bien comme je suis. On a des préjugés contre l’autre monde…

— Ne raillez pas, Maître, fit Samuel, à quoi bon ?

— Toi, docteur, repartit le fantôme en le menaçant du doigt, tu es un sceptique, je sais bien cela. Tous les médecins sont des païens. Je ne raille pas du tout. Je suis mort, mort, mort, très mort !… Seulement, à cause de ma bonne conduite, le gardien du cimetière me donne une nuit de sortie de temps en temps… mais parlons de vous, fanfans, mes minutes sont comptées et j’ai à vous dire des choses d’une certaine importance : vous supposez bien que je ne me serais pas dérangé sans cela… Vous êtes tordus, mes pauvres bébés, mais là, tordus ! J’ai causé hier soir avec quelqu’un de la préfecture : on disserte là-bas sur votre méthode de payer la loi comme si c’était médaillé à l’exposition. Peut-être n’y croit-on pas encore tout à fait, car il n’y a pas d’yeux si bien crevés que ceux des clairvoyants, payés pour être microscopes ; mais la rue de Jérusalem rajeunit son personnel tout doucement. Parole d’honneur ! j’y ai vu un chef de bureau qui n’a pas de besicles ! Vous êtes tordus, tordus, tordus ! On vous lorgne : il faut jouer votre va-tout, non pas demain, mais aujourd’hui.

— Vous nous aurez dénoncés ! gronda Adèle.

— Toi, marquis, riposta le colonel sans se fâcher, tu ne valais pas le Marchef, mais enfin, tu faisais encore un tueur assez propre. Pourquoi diable as-tu changé le vilain bonhomme que tu étais en horrible vieille femme ? Marguerite, à la bonne heure, voilà un général d’armée ! seulement elle a peur depuis qu’elle a gagné un vrai titre de comtesse au loto ! Samuel encore passe, quoiqu’il ait toujours été trop prudent ; mais toi, Tupinier, hyène enragée, tu fais le mal pour le mal, ce qui est le comble de la bêtise, tu te mets en colère, tu te venges !… Ne réplique pas ! je sais ton histoire de cette nuit avec le pauvre Manchot…

— Il trahissait… voulut dire Adèle.

— Tais-toi ! tu as fait ripaille de sang, chacal ! Chien ivre, cuve ta curée ! Ta pendule est-elle juste ? Cinq heures de nuit ! Dépêchons ! Nous n’avons que le temps.

Le vieux se campa commodément dans son fauteuil et reprit d’un ton tranchant :

— Vous avez gâté la comédie, pauvres hères que vous êtes ; passez franchement au mélodrame : vous vous entre-mangerez au dénouement, si vous voulez. La fille de papa Morand vous échappe, quoique Tupinier n’ait pas menti tout à l’heure en disant qu’il l’a vue, cette nuit. Vous ne pouvez rien contre elle : peut-être que je la protège. Reste l’héritier de M. le duc de Clare qui vint mourir dans cette maison même il y a onze ans et qui me confia ses papiers de famille comme au seul honnête homme qu’il eût connu en ce monde, hé hé hé ! Voilà un homme de goût et de bon sens ! Cet héritier-là vaut un demi-million de revenus, c’est encore un assez joli denier, dites donc. Il faut qu’aujourd’hui même ce joli garçon-là soit réglé !

— Il y a deux jeunes gens à l’hôtel de Souzay, objecta Marguerite, duquel parlez-vous ?

Adèle haussa les épaules.

— De peur de se tromper… commença-t-elle avec son hideux sourire.

Mais le colonel l’interrompit et dit :

— Attention ! il faut choisir, absolument ! on ne vous en donne qu’un sur deux.

— Lequel ? demanda encore Marguerite.

— Le légitime. L’autre est sous ma protection.

— Mais comment savoir lequel est le légitime ?…

— Ah ! povera ! interrompit le fantôme, as-tu vieilli tant que cela ? Ne sais-tu plus voir à travers les yeux d’une mère, placée entre ses deux fils, lequel est l’enfant de son amour ?

Il jeta un coup d’œil à la pendule et, sans attendre la réponse, il ajouta :

— Ne m’interrompez plus. Le Manchot a parlé, et il a trouvé, cette fois, des oreilles pour l’entendre. La police est en éveil. Si vous m’en croyez, vous aurez quitté cet hôtel avant le jour, et demain soir vous serez de l’autre côté de la frontière. Premier point.

Seconde question : Je suppose que vous ne serez pas embarrassés pour trouver un jeune gars de vingt-cinq ans pour porter le nom de Clare. Aujourd’hui même, l’acte de naissance de ce garçon-là sera à l’hôtel de Souzay. Attendez le soir, si vous voulez (mais alors, cachez-vous bien d’ici-là !), mettez sur pied la bande, cernez l’hôtel de la rue Pigalle, vous n’avez plus rien à ménager, envoyez le petit duc auprès de son père défunt, et vous emporterez au bas mot quatre cent mille livres de rentes dans votre chaise de poste, voilà.

Il se leva.

Autour de lui tous les regards étaient sombres.

Marguerite dit :

— Nous n’emporterons qu’un procès. Père, vous gagneriez peut-être cette partie, vous à qui rien n’a jamais résisté ; mais nous…

— Allons donc ! fit le colonel qui semblait plus gaillard au milieu de l’abattement général, c’est simple comme bonjour. Quand le petit duc que vous allez fabriquer reviendra de l’étranger avec ses papiers, tout ira sur des roulettes… Est-ce que cette jolie duchesse Angèle est toujours appétissante ? Eh ! marquis ! quel bouton de rose autrefois ! Elle ne pouvait pas te souffrir, pauvre Amour !

Adèle fronça le sourcil.

Le fantôme se campa sur la hanche d’un air vainqueur et poursuivit avec un geste d’adorable fatuité.

— On a été jeune très longtemps, je parle de moi, et ce pauvre docteur Abel Lenoir n’y voyait que du feu. Marquis, toi, tu en étais pour tes frais. Ah ! je me souviens toujours avec plaisir de cette chère Angèle, quels yeux ! et j’ai des raisons absolument particulières pour m’intéresser à celui de ses fils qui… Enfin, c’est entendu ; je vous défends de toucher à ce jeune homme-là. Vous n’avez droit qu’au vrai duc… La pendule va-t-elle bien ?

L’aiguille marchait vers six heures.

Les membres de la bande Cadet n’avaient pas échangé entre eux une parole, mais leurs regards causaient terriblement.

— Vous nous quittez déjà, Père ? demanda Marguerite.

— Chez nous, là-bas, dans ce quartier du Père-Lachaise, répondit le colonel en ricanant, on ne rentre jamais après l’aube.

Marguerite reprit :

— Vous nous quittez sans nous apporter d’autre secours que ce conseil dérisoire, vous qui êtes si riche !

— Si riche de notre argent à nous ! ajouta le docteur Samuel dont les dents grinçaient.

Et Adèle Jaffret gronda :

— Nous pourrions nous retirer bien tranquilles, si nous avions seulement la dixième partie de ce que vous nous devez, colonel Bozzo !

Pendant que ces choses étaient dites, le bon Jaffret, d’un côté, Comayrol, de l’autre, sans remuer les pieds d’une façon appréciable, exécutaient fort adroitement une sorte de mouvement tournant.

Le cercle s’était déplacé ainsi peu à peu en sourdine, et le colonel était aux trois quarts enveloppé quand il répondit enfin :

— Le fait est que je suis assez à mon aise ; mais là-bas, mes pauvres enfants, si vous saviez comme tout est cher !… hors de prix, ma parole !

Il y eut dans le cercle un frémissement de muette colère.

Le bon Jaffret gagna encore quelques pouces à droite, Comayrol autant à gauche.

Derrière le colonel, il ne restait plus bien juste que la largeur de la porte entrebâillée.


XVI

Fifty thousand


Le colonel, grêle et frêle comme une latte sous sa douillette, gardait son sourire de spectre bon enfant au travers duquel passaient des éclairs de malice. Il avait déjà promené deux ou trois fois son regard moqueur sur le cercle de ses « amis chéris », qui allait se rétrécissant autour de lui.

Pas une ombre d’inquiétude ne rembrunissait sa physionomie, et pourtant les membres de la bande Cadet comprenaient, tous et chacun, que le colonel s’attendait à une attaque.

Marguerite et Samuel surtout, qui l’avaient vu si souvent dans le danger, passer en quelque sorte au travers de la mort comme un démon qu’il était, serraient leur jeu et prétendaient ne frapper qu’à coup sûr.

— Qu’est-ce qu’il vous en coûterait, murmura Marguerite, de nous rendre seulement notre pauvre part ! La moitié… le quart !

— Comme tu y vas, toi, mignonne ! s’écria gaiement le fantôme. J’étais venu précisément ici cette nuit pour chercher le Trésor…

Tous les visages pâlirent.

— Ici ! balbutia Marguerite.

Et Adèle ajouta d’une voix étouffée :

— Chez nous !

— Oui, oui, oui, oui, mes bons enfants, répondit le colonel, ici, — chez vous, — et si le marquis, Adèle, qui n’a jamais fait que des âneries, n’avait pas laissé échapper la petite fille du papa Morand, la vraie Tilde, vous l’auriez découvert depuis longtemps, le Trésor, rien qu’en écoutant sa prière du soir.

Il frappa sur le coffret à travers sa houppelande.

Un cri, un seul, sortit à la fois de toutes les gorges oppressées.

— Il est là !

Adèle ajouta :

— Sur vous !

Comme s’il eût voulu ajouter à la folle imprudence de sa provocation, le colonel déboutonna sa douillette et prit le coffret dans sa main.

Jaffret d’un côté, Comayrol de l’autre, passaient en ce moment et se rejoignaient derrière lui.

Il était cerné.

— Tiens, tiens ! fit-il en parcourant curieusement de l’œil les regards enflammés et les faces livides qui l’entouraient, ça vous fait de l’effet !

La même pensée vint à tous en face de ce calme imperturbable.

— Vous mentez, dit Marguerite, cette cassette exiguë ne peut contenir la centième partie du Trésor !

— Tu crois ça, toi ? riposta le colonel, eh bien ! regarde ! Il ouvrit en même temps le coffret.

— Il y a une soixantaine de mille francs, tout au plus, déclara aussitôt Adèle dont le premier regard avait supputé le nombre des chiffons.

Le fantôme en prit un, le déplia et le présenta tourné vers Marguerite en disant :

— Toi, fille, tu sais l’anglais.

Marguerite eut comme un éblouissement. Elle lut et balbutia :

Fifty thousand… pounds ! Cinquante mille livres sterling ! Un million ! et il y en a plus de soixante comme cela !

— Vingt de plus, repartit le colonel, dont le petit rire sec grinça dans le silence. Oui, oui, oui, oui ! Quatre-vingts, tout juste, quatre-vingts jolis petits millions !

L’énoncé de ce chiffre inouï fit en quelque sorte explosion.

Le reste fut rapide comme l’éclair.

Un rauquement sortit de chaque poitrine. Cinq couteaux brillèrent à la fois. Celui d’Adèle, lancé le premier avec une sauvage violence, et visant au cœur, ne rencontra que le vide, parce que le colonel avait sauté de côté.

Les autres sonnèrent contre le fer du coffret, manœuvré très habilement pour la parade.

— Bibi ! appela tout bas le colonel, ici, vieux.

Et il ajouta :

— Étrangle !

La porte s’ouvrit violemment. Jaffret et Comayrol tombèrent, et Adèle Jaffret roula sur le sol, renversée par le premier choc de l’énorme chien qui la prit à la gorge.

Le colonel n’était plus là.

Dans le noir de la pièce voisine, la voix doucette dit :

— On a toujours besoin des économies de papa, c’est dans la nature, je ne vous en veux pas, mes enfants. L’affaire de l’hôtel de Souzay tient, croyez-moi, faites-la, elle est bonne, mais souvenez-vous bien : qu’on ne touche pas un cheveu de mon ancienne Angèle, ni du cher enfant qui… N’insistons pas : j’ai été jeune, hé, marquis ?… Lâche-le, Bibi, bon chien, il a de l’ouvrage aujourd’hui. Moi, je vais à dodo. Merci, Bibi, veux-tu venir avec moi ?

Le chien, qui avait lâché Adèle à demi étranglée, bondit au-dehors.

— Eh ! marquis, j’oubliais ! dit encore la petite voix qui semblait lointaine, méfie-toi du Manchot !

On entendit un aboiement joyeux et le bruit d’une porte qui se refermait en bas, puis le silence se fit.

Dans le salon, les cinq Maîtres de la bande Cadet restaient vaincus et découragés.

Le jour n’était pas encore près de paraître ; mais la ville éveillée envoyait déjà tous ses bruits, et les lourdes voitures ébranlaient le pavé de la rue Saint-Antoine.

Marguerite et Samuel étaient debout, Comayrol n’avait pu encore se relever, le bon Jaffret gémissait dans un fauteuil, et Adèle, assise sur le tapis, lotionnait son cou meurtri avec l’eau-de-vie de sa bouteille clissée.

Le sentiment qui semblait dominer parmi eux tous, c’était une superstitieuse terreur.

Non pas le moins du monde cette épouvante qui naît des choses surnaturelles.

À l’exception du bon Jaffret, qui était un cœur simple et susceptible de poésie, ils auraient tous sauté à pieds joints par-dessus cela.

Ce qui les terrassait, c’était cette autre superstition tout humaine, celle des joueurs, des bandits, des malades, qui est simplement la conscience d’une écrasante infériorité.

— Il est jeune, dit Marguerite, cela saute aux yeux !

— Il est fort ! ajouta Samuel ; son choc m’a repoussé jusqu’à l’autre bout de la chambre ; ce n’est pas lui !

— C’est lui ! répliqua Adèle, le chien lui a obéi.

Le bon Jaffret fournit ici un détail :

— C’est dans ses poches, dit-il, que sont les osselets qui craquent.

Et Comayrol appuya piteusement :

— Sous son bonnet de soie noire il y a des cheveux d’Absalon !

Nouveau silence.

La maison s’éveillait. Le pas des domestiques allait et venait dans les corridors. Sur un signe de Marguerite, le bon Jaffret poussa les verrous aux portes.

— Qu’allons-nous faire, à présent ? demanda-t-il.

Personne ne répondit.

— Nous étions cinq contre un ! reprit Marguerite avec colère.

— Nous aurions été vingt… commença le docteur.

Marguerite l’interrompit.

— C’est un hasard diabolique, il est vrai, mais enfin, rien ne prouve que le Trésor fut précisément caché ici, et sans le chien maudit, nous aurions maintenant la cassette.

Samuel secoua la tête d’un air consterné.

— Irez-vous la chercher au Père-Lachaise, la cassette ? demanda aigrement Comayrol.

— Si je savais l’y trouver !… répliqua Marguerite.

Elle avait redressé la belle hauteur de sa taille. Les autres semblaient retrouver courage en la regardant. Samuel dit :

— Comtesse, il y a longtemps que tu n’as mis la main à la pâte. Tu es si vraiment une grande dame que tu avais fait de nous des fainéants. Nous voilà bien bas, mais tu as bonne mine de bataille ce matin, Marguerite. Si tu nous disais : en avant ! je crois que nous marcherions encore une fois derrière toi.

— Et demain, la frontière, dit Adèle, ça me va. Seulement, je ne veux plus mener votre coquine de barque. Taillez-moi de la besogne, je taperai. Mes ancêtres étaient des chevaliers et non pas des diplomates. J’ai raccourci leur épée pour en faire un couteau, voilà tout !

Marguerite semblait rêver.

— Comédien admirable, fit-elle comme si elle eût pensé tout haut, enfant quinteux, exploitant l’absurde et l’impossible, comme l’épicier du coin vend ses pruneaux, régulièrement, sagement, ce démon, qui n’est qu’un petit-bourgeois sous sa montagne de crimes, a récolté des millions là où tous autres vivent et meurent de misère. Nous avons participé à sa prospérité ; nous sommes tombés dès que sa main a cessé de nous soutenir. Cela prouve que le commerce n’est pas bon pour nous, puisque la banqueroute approche.

— Comtesse, renoncez-vous ? demanda Samuel.

Au lieu de répondre, elle poursuivit :

— Il a menti ; il ment toujours. On ne connaît au monde que trois bank-notes de la Banque d’Angleterre portant ce chiffre : fifty thousand, qui forme un million en souverains d’or ; la planche en a été brisée en présence du Conseil du Royal-exchange dès que la reine, le prince Albert et le directeur chef ont eu chacun le sien. Comment le colonel a pu s’en procurer un seul, je l’ignore, mais il est certain qu’il n’en a pas plein son coffret. Peu importe : à la mort de son petit-fils, il avait déjà cinquante millions.

— C’est-à-dire : « Nous avions » déjà cinquante millions ! rectifia Samuel. Et quoi d’étonnant ? On dit que le Rothschild d’Allemagne a sept milliards, et c’est le moins riche.

— Quel petit-fils ? demanda Adèle.

— Celui de la légende italienne, répliqua Marguerite, celui qui est tué ou qui tue selon la loi mystérieuse de la maison de Bozzo, celui qui dit à son père en le frappant : « JE VENGE TON PÈRE » et à qui le père répond en mourant : « TON FILS ME VENGERA… » Celui, enfin, l’éternel assassin, le parricide immortel qui, depuis deux siècles, s’est appelé le Maître du Silence, Beldemonio, Frère-Diable, le colonel Bozzo, que sais-je ? vivant de sa propre mort, régénéré par elle, et dont nous disions à l’heure même : « Il est jeune, il est fort ! »

Quand Marguerite se tut, nul ne parla. Au bout d’une minute seulement, le docteur Samuel reprit :

— Que ce soit fable ou vérité, nous connaissons tous cette histoire. Mais que nous importe à l’heure présente, qui est peut-être la dernière pour nous ? Revenons à la question et tranchons-la !

— C’est la question ! dit Adèle, dont les yeux ronds brillaient derrière ses lunettes. Marguerite a trouvé le joint : qu’elle commande, j’obéirai.

Et comme tous les regards l’interrogeaient, Marguerite répéta :

— C’est la question, il n’y en a pas deux. Sais-tu où prendre le cavalier Mora, toi, Cadet-l’Amour ?

— Rue de Bondy, répondit Adèle, maison du docteur Abel, au rez-de-chaussée.

— Que tout le monde écoute, alors !

Marguerite se recueillit un instant et reprit :

— Toutes les instructions du Père doivent être suivies à la lettre, toutes : qu’elles soient sincères ou perfidement calculées. Il faut cela pour lui inspirer confiance, et il faut qu’il ait confiance. Dans une demi-heure nous aurons quitté cette maison pour n’y plus rentrer…

— Causez toujours, interrompit Jaffret, je vais emballer mes oiseaux.

Et il se précipita dehors tête première.

— Tout ce que la bande a de gens valides, reprit Marguerite, doit être mis sur pied. L’Amour, consens-tu à tenir le couteau pour cette fois ?

— C’est mon état, répondit Adèle, et vous serez contents de moi… Mais qui paiera la loi ?

Marguerite haussa les épaules.

— Faillite à la loi ! dit-elle. Après ceci, la fin du monde ! Nous sommes cinquante fois millionnaires ou morts !… Aujourd’hui, le quartier général sera chez moi, à mon pied-à-terre de la rive droite, rue de La Rochefoucauld ; mon hôtel est abandonné comme toutes vos demeures. Dans la journée, visite à Mme la duchesse : je me charge de savoir par ses paroles ou de lire sur son visage lequel de ses fils est véritablement aimé. Celui-là nous l’épargnerons, c’est le bâtard ; l’autre…

— Compris ! dit Adèle ; Et après ?

— Nous quittons Paris en toute hâte, pour obéir au Père jusqu’au bout… et il en est instruit aussitôt, car il nous espionne de près : Pistolet travaille pour lui.

— Eh bien ?

— Eh bien ! il s’endort tranquille, ce soir, puisqu’il croit que nous roulons vers la frontière… et à minuit, son logis est cerné à son tour, sa porte forcée, nous entrons dans la chambre où il dort…

— Bravo ! fit-on en explosion.

— Et quand l’Amour lui serrera la gorge, jeune ou vieux, si grand comédien qu’il soit, je vous jure bien qu’il dira où est notre argent !


XVII

Un acte de mariage, deux actes de naissance


Nous savons que Mlle Clotilde, la pupille des Jaffret, était une brave fillette au cœur excellent, pleine d’esprit, de gentillesse et de dévouement ; mais il ne vous a jamais été dit qu’elle fût une jeune demoiselle rompue aux exigences de l’étiquette mondaine.

L’hôtel Fitz-Roy, habité par ce prodigieux ménage, M. et Mme Jaffret, ne valait peut-être pas, au point de vue de l’éducation et des belles manières, le couvent des Oiseaux.

Clotilde avait un grand amour dans le cœur ; cela aiguise les instincts et développe l’intelligence, mais cela ne porte pas à observer très strictement les petites conventions mondaines.

Clotilde avait deviné autour de l’homme qu’elle aimait des dangers de plus d’une sorte.

Ces dangers, elle essayait de les conjurer à sa manière.

Comme, dans sa croyance, Georges n’était pas plus le prince de Souzay qu’elle n’était elle-même Mlle de Clare, son rêve, c’eût été de fuir loin de ces intrigues, qu’elle jugeait dangereuses et coupables.

Pour elle, la caverne avait dénoncé les brigands.

Elle avait deux sortes d’ennemis ; les Jaffret, Marguerite, Samuel, Comayrol, etc., d’un côté, qui la tenaient garrottée au beau milieu de cette intrigue ; de l’autre, Mme la duchesse de Clare, cette mère qui, ayant deux fils, mettait l’un à l’abri de l’autre, donnant au premier l’amour, la richesse, le nom, tout ce qui est désirable en ce monde, et réservant au second tout ce qui est travail, péril ou misère.

Clotilde avait trouvé aide et conseil auprès du docteur Abel Lenoir ; mais le docteur n’avait levé pour elle aucun voile.

Peut-être ne savait-il pas ; plus probablement il ne pouvait pas révéler un secret qui n’était pas à lui.

Au milieu de cette nuit dont les douze heures contiennent notre drame presque tout entier, nous l’eussions trouvée seule dans sa chambre située au second étage de l’hôtel Fitz-Roy. Elle n’avait pas fermé l’œil, elle ne s’était pas même mise au lit.

Seulement elle avait changé de robe.

Elle portait, au lieu de sa toilette de fiancée, le costume qui servait à ses excursions nocturnes.

On eût dit un petit soldat prêt pour l’appel de la bataille.

Quand tous les invités s’étaient retirés, Clotilde avait vu à de certains signes bien connus d’elle que les membres du conseil de famille (lisez les membres de la bande Cadet) étaient restés pour délibérer.

Il était tard déjà. Georges n’avait rejoint la voiture où l’attendait fidèlement Tardenois qu’à plus de deux heures du matin.

Clotilde avait essayé d’abord de se glisser aux écoutes, et ce n’eût pas été la première fois ; mais toutes les portes du salon de la corbeille, où se tenait le conciliabule, étaient fermées et un vent de découragement semblait peser sur la délibération.

Ils parlaient peu de l’autre côté des draperies et ils parlaient bas.

C’est à peine si la voix d’Adèle, aigre comme le cri d’un épervier, lançait de temps en temps quelques notes acariâtres à travers les clôtures.

De guerre lasse, Clotilde gagna sa chambre. Elle était gaie de nature et brave. Peut-être, au souvenir de son entretien avec Georges, eut-elle un rêve de souriant amour, mais la mélancolie la prit trop vite, et au moment où nous passons le seuil de son frais réduit, elle songeait tristement, assise sur le pied de son lit.

Le temps passait sans qu’elle se rendît compte de la durée de sa rêverie.

L’heure sonna à l’horloge de Saint-Paul ; Clotilde n’avait pas compté les coups.

Elle consulta sa pendule qui venait de s’arrêter.

Voulant au moins savoir si le jour approchait, elle vint à la croisée dont elle souleva les rideaux.

Le ciel était encore tout sombre et n’avait d’autres lueurs que celles de la lune courant sous les nuages ; mais dans la cour, que le réverbère éclairait, Clotilde aperçut quelqu’un d’éveillé.

Ce n’était pas un voleur, car le gros chien qui, toutes les nuits, faisant patrouille du côté des démolitions, rôdait sur le pavé bien tranquillement, mais ce n’était ni le concierge, ni aucun des domestiques de la maison ; Clotilde vit cela d’un coup d’œil.

Qui était-ce ?

Et à quelle besogne se livrait ce nocturne ouvrier qui travaillait sans lanterne si longtemps avant le lever du jour ?

Au service de sa curiosité, Clotilde avait des yeux de dix-huit ans. Elle ne reconnut pas l’ouvrier puisqu’elle ne l’avait jamais vu, mais, à force de regarder, elle distingua la nature de sa besogne. On soulevait une dalle parmi celles qui composaient le « chemin » menant de la porte latérale à la conciergerie.

Clotilde vit le trou béant ; elle vit aussi l’ouvrier se pencher au-dessus de l’ouverture et en retirer un objet, qu’il cacha sous ses vêtements.

Le chien accroupi ressemblait à un témoin juré.

Clotilde vit encore qu’on rejeta sous la dalle quelque chose qui lui parut être des papiers.

Sa curiosité était violemment excitée et pourtant elle ne prodigua pas beaucoup d’efforts pour résoudre mentalement le problème parce que, dès ce premier instant, elle était déterminée à en aller chercher elle-même la solution à tout risque.

Ce qu’elle craignait ou espérait, assurément elle n’aurait point su vous le dire.

Le danger l’entourait, la fièvre la tenait, elle était habituée à ne pas redouter la nuit.

Avant même que notre fantôme eût replacé la dalle, Clotilde descendait à bas bruit l’escalier de service communiquant avec là : porte no III ; elle s’était munie à tout hasard du crochet mignon qui lui servait à boutonner ses bottines : pauvre levier, mais qui devait lui suffire.

Il n’y avait plus personne dans la cour quand elle ouvrit la porte no III. Elle suivit le chemin des dalles ; mais comment reconnaître celle qu’on avait levée ?

Elle n’avait pas le secret du nombre onze, et, dans la profondeur de la cour, on aurait pu compter au moins une centaine de ces petites pierres carrées.

Clotilde n’eut même pas le temps d’être embarrassée.

Une marque humide et ronde tachait le chemin à sept ou huit pas de la porte : c’était là que le gros chien de garde, tout mouillé, s’était accroupi au bord de l’excavation.

Clotilde s’agenouilla et tenta la dalle voisine de l’endroit mouillé. Nous ne voulons point dire qu’elle la souleva avec la même aisance que ce sorcier de colonel, mais enfin, elle la souleva, sans autre aide que son crochet mignon.

Elle prit au fond du trou les trois papiers.

L’instant d’après elle rentrait dans sa chambre, essoufflée et le cœur battant.

Auriez-vous eu des scrupules a sa place ?

Clotilde n’en eut pas.

Elle déplia le premier papier dès qu’elle fut à portée de sa lampe et lut l’en-tête d’un acte de mariage, célébré à Briars (Selkirk), Écosse, entre William-Georges-Henry Fitz-Roy Stuart de Clare de Souzay et demoiselle Françoise-Jeanne-Angèle de Tupinier de Beaugé, le 4 août 1828.

Je ne sais comment vous dire cela, mais ce ne fut pas l’étonnement qui domina sur la physionomie si mobile et si expressive de la jeune fille.

Son front charmant s’assombrit pendant qu’elle lisait le nom de Mme la duchesse, et ces paroles tombèrent de ses lèvres :

— J’ai tort, je ne devrais pas détester sa mère !

Elle jeta l’acte sur son lit. La réflexion, ou peut-être la colère, creusait une ride entre ses deux sourcils.

Le second papier qu’elle ouvrit était l’acte de naissance d’Albert-William-Henry Stuart Fitz-Roy de Clare, fils du duc William et d’Angèle, né à Glasgow, le 30 mai 1829.

— Albert ! murmura-t-elle. Ce n’est pas Georges qui est le duc ! Tant mieux ! Oh ! tant mieux ! Je l’avais bien deviné !

Autour de sa bouche le sourire était revenu. Il ne restait plus qu’un papier, Clotilde le déplia. Mais aussitôt qu’elle en eut commencé la lecture, une grande émotion la saisit.

— Clotilde ! pensa-t-elle tout haut. Clotilde de Clare ! Ce soir, c’était moi ! J’ai signé ce nom au contrat. Elle essaya de rire, mais elle ne put et murmura :

— À l’heure où nous sommes, est-ce encore moi ?

Ce troisième papier était aussi un acte de naissance, celui de Clotilde-Marie-Élisabeth Morand Stuart Fitz-Roy de Clare, fille de Etienne-Nicolas Morand Stuart Fitz-Roy et de Marie-Clotilde Gordon de Wanghan, née à Paris, le 20 juin 1837…

— Je dois avoir au moins un an de plus que cela, et peut-être deux, pensa encore Clotilde. Ce n’est pas moi… ce ne peut pas être moi !

À l’acte même un petit carré de papier à lettres était attaché avec une épingle : Clotilde eut de la peine à en déchiffrer l’écriture qui tremblait. Il disait :

« Ma fillette bien-aimée, nous avons été bien pauvres ensemble. J’ai eu faim souvent pour te garder le dernier morceau de pain : te souviens-tu de moi, ton pauvre vieux père ?

« As-tu assez pleuré, pauvre chérie ! Je te frappais, moi qui t’aimais tant ! Tu vois bien maintenant que j’avais raison. Je sentais que j’allais m’en aller et te laisser toute seule. Je voulais te marquer en dedans d’un signe qui fût en toi mais non pas sur toi, car tu étais entourée d’ennemis… Si tu lis jamais cela, Tilde, ma petite fille, et Dieu sait que je l’espère, c’est que tu n’as pas oublié la prière qui t’indiquait où tu retrouverais ton nom. Pardonne-moi de t’avoir battue. »

Clotilde avait des larmes plein les yeux, quoique rien de cela ne se rapportât à elle.

Un instant, elle resta prise par une émotion invincible et souriant parmi ses larmes, puis elle se redressa brusquement :

— Ce n’est pas moi ! dit-elle encore. Que m’importent ces choses ? Moi, je n’ai ni passé ni souvenirs. Le vieux curé de Saint-Paul me l’a demandée une fois, cette prière ; jamais je ne l’ai sue. Ce n’est pas moi… Mais, alors, qui est-ce ?

Cette question n’eut point de réponse. Un nom vint jusqu’aux lèvres de mademoiselle Clotilde, mais elle ne le prononça pas, et ses belles épaules eurent un mouvement dédaigneux, peut-être même ennemi.

— Une fois, murmura-t-elle pourtant après un silence, elle vint ici avec son père Échalot et elle me dit : « Moi aussi, on m’appelait Tilde autrefois… »

Tout à coup elle se mit sur ses pieds. On commençait à entendre au loin les bruits confus de la grand-ville qui, bien avant le jour, se frotte les yeux en murmurant.

Clotilde avait l’air décidé, maintenant.

— Quoi qu’il arrive, dit-elle, ceci est un dépôt et je le garderai. Mon pauvre Clément n’y est pas plus intéressé que moi, puisqu’il est prince seulement par la grâce de cette femme qui le jette en proie à tous les dangers… sa mère, comme il l’appelle ! Et il l’aime mieux que moi… Et quelque chose me dit qu’une autre est encore mieux aimée… Ah ! je ne vivrai pas vieille !

Elle voulut opposer son vaillant sourire à ses larmes, mais les larmes noyèrent le sourire.

— Moi, reprit-elle, je suis l’amie d’enfance, celle qu’on craint de blesser. Il me trouve jolie avec cela, et il est bon… Mais, après tout, personne ne m’a dit que j’eusse une rivale, pourquoi en suis-je sûre ? Et pourquoi y a-t-il en moi cette certitude d’être vaincue !… J’entends encore la voix de cette petite : « On m’appelait Tilde autrefois… »

Elle essuya ses yeux, son regard fit le tour de la chambre pendant qu’elle serrait les trois actes dans son sein.

— Allons ! dit-elle, ma résolution était prise dès hier au soir ; je ne devais pas rester un jour de plus dans cette maison… à plus forte raison maintenant que je porte sur moi la destinée de sa mère, de son frère… et de l’autre !

Elle couvrit son visage de ses mains, balbutiant parmi ses sanglots :

— Mon Dieu ! je suis peut-être folle ! Il est mon fiancé ! Hier, lui qui n’a jamais su proférer un mensonge, hier au soir, il était à mes genoux et il me disait : « Je t’aime ! » Mon Dieu, pourquoi suis-je désespérée ?…

XVIII

Où elle a llait…

C’était un souvenir aussi vieux que celui de Clément lui-même, car pour mademoiselle Clotilde le prince Georges de Souzay était toujours Clément, le pauvre enfant esclave qu’elle avait protégé.

Dès la première fois que Clotilde l’avait vu, Clément lui avait parlé de cette autre petite Tilde du cimetière, si drôle et si gentille, pendant qu’elle récitait sa prière qui n’était ni le Pater noster, ni le Credo, ni le Confiteor.

Ce n’était pas tout d’un coup que mademoiselle Clotilde avait pris la détermination de quitter la maison Jaffret où s’étaient écoulés les jours de son enfance. On ne l’y avait point maltraitée.

Comme elle était instrument, ceux qui comptaient se servir d’elle la maniaient avec précaution.

Et, en définitive, les espérances de la bande Cadet étaient fort loin d’être extravagantes en ce qui concernait la découverte des titres de la maison de Clare, puisque, pendant plusieurs années, en allant et venant dans la cour de l’hôtel Fitz-Roy, ils avaient foulé la pierre qui recouvrait ces actes.

Étant donné l’espèce de possession d’état qui militait en faveur de mademoiselle Clotilde, l’acte de naissance écossais eût suffi assurément à la faire reconnaître devant les tribunaux.

Seulement, mademoiselle Clotilde, honnête et digne enfant, n’avait jamais été complice.

Il nous est arrivé de dire en riant qu’elle n’avait pas été élevée aux Oiseaux ; sans rien préjuger contre l’excellente éducation qu’on doit recevoir dans ce couvent célèbre, il est certain que ses plus angéliques petites demoiselles ne peuvent avoir le cœur plus droit ni la conscience plus nette que la pupille de ces coquins de Jaffret, et je pense que vous ne lui en voudrez pas pour cela.

Elle était ce que Dieu l’avait faite : une noble fille, en dépit de tout.

Tant qu’elle avait promené un regard curieux et soupçonneux autour d’elle, ses répugnances avaient plié devant une vague pensée de devoir.

Ce qui l’entourait, en somme, c’était « sa famille ».

Et d’ailleurs, où trouver ailleurs un refuge ?

Mais la mesure était comble ; elle avait vu, elle avait compris.

Sa volonté ne s’était pas exprimée nettement lors de son entrevue avec son fiancé, parce qu’un grand amour la tenait domptée ; mais le conseil porté par sa nuit avait été : « Il faut partir. »

Et, à l’heure où nous sommes, la nouvelle responsabilité qui pesait sur elle rendait sa décision irrévocable.

Désormais, quand même celui qu’elle aimait de toutes les forces de son âme, quand même Georges lui eût dit de rester, elle n’aurait pas obéi.

Elle savait comment quitter l’hôtel sans être aperçue.

Elle sortit, ignorant que tous les autres habitants de la maison allaient faire comme elle et qu’avant le jour il ne resterait plus personne dans l’ancienne demeure des Fitz-Roy.

C’était à peu près l’heure où le colonel Bozzo prenait si rudement congé de la bande Cadet dans le petit salon. Clotilde gagna le dehors par les jardins. La première messe de Saint-Paul sonnait, elle s’y rendit tout droit, cherchant d’instinct asile et conseil auprès de Dieu.

Tant que dura l’office, elle resta absorbée dans sa méditation, qui était à la fois un travail et une ardente prière. Après la messe on aurait pu la voir encore longtemps agenouillée. Puis, tout d’un coup, elle traversa l’église et gagna la sortie à pas précipités.

Le jour venait. Les passants commençaient à être moins rares. Clotilde se mit à marcher d’un pas ferme vers la rue Pavée.

Le conseil imploré, Dieu le lui avait-il envoyé ?

Elle avait deux amis, deux hommes d’honneur, en qui sa confiance était grande.

L’un deux était M. Buin, le directeur de la prison, qui lui avait toujours témoigné l’affection d’un père.

C’est chez lui qu’elle allait.

De loin, elle trouvait la chose si simple et si naturelle ! De près, ce fut autre chose. Quand elle eut tourné l’angle de la rue Pavée, sa marche se ralentit à son insu.

Elle hésitait déjà. Que lui dire ? M. Buin appartenait à l’administration ; il était sous le coup d’un malheur administratif. Parmi le monceau de choses que Clotilde savait et qui l’étouffaient, plusieurs, beaucoup se rapportaient directement ou non à l’évasion de la veille, et le captif délivré était Clément : le prince Georges !

Comment toucher à ce sujet brûlant ? Comment l’omettre ? Et même en dehors de cela, que révéler et que dissimuler ?

La sincérité est une.

Dès qu’il faut choisir entre les éléments qui composent la vérité, quel guide prendre ?

En passant devant la grande porte de la prison, Clotilde regarda le marteau, mais elle n’osa pas le soulever.

Elle continua sa route.

Son autre ami, c’était le Dr Abel Lenoir.

Plus qu’un ami, déjà, celui-là, un confident.

Toute la bravoure de Clotilde revint pendant qu’elle montait à la place Royale pour gagner le boulevard.

Le docteur Abel était précisément le confesseur qu’il fallait ; il aimait Georges, il témoignait à la mère de Georges un dévouement absolu ; mieux que personne au monde peut-être, il pouvait se reconnaître dans ce dédale des affaires de la maison de Clare, et par-dessus tout il était l’ennemi-né, le grand ennemi des Habits Noirs.

Oh ! pour cela, toute sa vie répondait de sa haine !

Clotilde avait donné rendez-vous à Georges chez le docteur Abel ; donc elle n’avait pas attendu ce moment pour compter sur lui.

Dans tout Paris elle n’aurait pu trouver un asile meilleur ni un plus sûr asile, et cependant, elle n’abandonna pas le boulevard pour prendre la rue de Bondy où était le logis du docteur. Elle suivit son chemin tout droit, le long des théâtres, toujours pensive et de plus en plus combattue.

À la porte Saint-Martin, elle monta dans un fiacre en disant au cocher :

— Rue Pigalle.

— Quel numéro ? demanda le cocher.

— Allez toujours, je vous arrêterai.

Le prince Georges de Souzay demeurait rue Pigalle.

Clotilde allait-elle le trouver lui ou sa mère ?

Mais non, elle passa devant l’hôtel de Souzay comme devant les deux autres portes. Elle allait plus loin : où allait-elle ?

Quelque chose l’attirait, voilà ce qui est certain. C’était une route, une seule, toujours la même, qu’elle suivait depuis l’église Saint-Paul.

Et si quelqu’un lui eût demandé de prononcer un nom qui désignât le but de cette route, jusqu’au dernier moment, peut-être aurait-elle pu répondre avec vérité : « Je ne sais pas. »

Elle arrêta et paya son fiacre au haut de la rue Pigalle et redescendit à pied le boulevard vers la place Clichy. Comme elle tournait l’angle qui fait face au cimetière, elle aperçut les baraques de la foire et resta immobile.

— Est-ce possible, se dit-elle ; est-ce que vraiment je vais là ?


XIX

Là !


Là, c’était la maison roulante du pauvre Échalot, que nous avons quittée au moment où Pistolet arrivait en retard au rendez-vous de cette nuit. Mademoiselle Clotilde était de bonne foi quand elle se demandait, tout le long du chemin, si elle entrerait chez le directeur de la prison, d’abord, puis chez le docteur Abel et peut-être que l’idée lui était venue en effet de soulever le marteau de l’hôtel de Souzay ; mais qui ne s’est ainsi trompé soi-même aux heures de grand trouble ?

En sortant de Saint-Paul, et même avant d’y entrer, Clotilde était déjà en route pour chercher, pour trouver Lirette.

Lirette était le poids même qui lui oppressait le cœur.

Elle tremblait. Les premiers rayons du blanc soleil d’hiver éclairaient le campement forain encore endormi. On ne voyait personne à l’entour.

Par-derrière, c’était ce désordre souillé, cette confusion, ce tohu-bohu d’objets malpropres et impossibles qui accompagne partout les nomades de la foire.

— L’artiste n’y regarde pas de si près ! vous dira la femme-colosse démissionnaire ou l’hercule ramolli qui mange sa soupe dans une cuvette cassée.

Ces étables d’Augias forment la coulisse du chimérique théâtre dont chaque soir le parterre, à en croire le sarcasme de l’affiche, est bourré de souverains étrangers.

Parmi tous ces palais de sapin, ornés de magnificences à la colle, le plus minable était sans contredit « l’établissement » d’Échalot.

Clotilde l’avait reconnu du premier coup d’œil, et pourtant, elle restait immobile. Nous parlions de palais : au seuil de n’importe quel palais, Clotilde aurait été moins timide.

Ici, elle avait peur.

Peur de voir et de savoir.

Elle regardait de loin ces minces murailles au-delà desquelles était peut-être son destin.

Derrière ces pauvres planches, les choses étaient comme nous les avons laissées ; seulement Échalot ronflait ivre de rêves et de grandeurs. Dans la petite cabine du bout, Pistolet était seul avec Lirette.

Il n’entre pas dans notre plan de peindre ici en pied ce personnage singulier et à coup sûr remarquable, qui prit un jour d’assaut le meilleur fauteuil de la rue de Jérusalem et mena la police après l’avoir battue. Sa place est marquée d’avance dans l’épisode qui racontera en grand la dernière et mortelle bataille livrée par le Dr Abel Lenoir au colonel Bozzo.

Nous dirons seulement qu’à l’époque où nous sommes, Clampin, dit Pistolet, futur maître de la sécurité publique, avait encore un peu le bec jaune du gamin de Paris, quoiqu’il eût déjà mené fort loin de sérieuses études. Il lisait par en bas le livre de nos civilisations. Bien des gens pensent que c’est là le vrai livre, peut-être le seul livre.

Et aussi que c’est le vrai sens à choisir pour en déchiffrer les lignes, si on veut apprendre à connaître les hommes, c’est-à-dire à les gouverner. Clampin, dit Pistolet, quoiqu’on lui refusât une place de douze cents francs, avait vaguement l’idée de s’éveiller un jour ministre.

Ne souriez pas : les paris restent ouverts.

C’était un beau petit homme aux cheveux frisés, au front rayonnant comme celui de saint Jean-Baptiste. On voyait bien qu’il porterait l’habit supérieurement quand il voudrait : l’habit qui gêne tant de riches et nobles entournures !

— Voilà donc ce qui est bien convenu, dit-il à mademoiselle Lirette, qui l’écoutait comme un oracle. Vous savez désormais tout ce que vous avez à savoir. Soyez chez le docteur Abel à huit heures, et reposez-vous sur moi pour le reste.

— Et la onzième pierre ? demanda Lirette. Pistolet se leva et ses épaules remuèrent.

— Ces choses-là, dit-il, on n’en cause pas tout haut dans une maison à jour comme un panier. Vous avez causé, vous avez eu tort. Le trou doit être vide depuis beau temps ! C’est égal, j’ai besoin à l’hôtel Fitz-Roy et je vais soulever la dalle pour l’acquit de ma conscience… Vous êtes à croquer, vous savez, avec ma robe ? Quand vous serez princesse, vous me ferez cadeau d’une montre : ça manque à mon mobilier.

Il sauta sur la place sans toucher les degrés du perron de bois et détala comme un cerf.

Au haut des marches, les yeux de Lirette qui le suivaient exprimaient une respectueuse admiration, comme s’il se fût agi d’un protecteur mûr et plein d’expérience ; mais le regard de la jolie fille changea tout à coup en s’arrêtant sur une femme immobile et pâle presque autant qu’une morte, qui s’appuyait à l’angle de la baraque voisine.

— Clotilde ! murmura Lirette, qui ne voulait point croire d’abord au témoignage de ses yeux, est-ce possible ! Mademoiselle Clotilde ! Mlle de Clare ne bougea pas. Lirette hésitait, mais il lui sembla que Clotilde chancelait. Elle s’élança juste à temps pour l’empêcher de tomber à la renverse.

— Est-ce que vous veniez me voir, Clotilde ? demanda-t-elle. Dans la prunelle assombrie de Mlle de Clare il y avait de l’égarement ! Au lieu de répondre, elle dit :

— Pourquoi es-tu habillée en dame maintenant ?

Lirette rougit mais ce fut de plaisir. Je ne sais quoi de victorieux était en elle. Mlle de Clare dit encore, et sa pauvre voix défaillait :

— Mène-moi chez toi.

Lirette obéit aussitôt. Elle était forte. Clotilde qui s’aidait à peine fut portée plutôt que conduite jusqu’au petit réduit où la robe de soie avait été cousue.

— Vous brûlez la fièvre ! dit Lirette.

Mlle de Clare essaya de s’asseoir sur le lit, mais sa tête lourde emporta son corps, elle s’affaissa en balbutiant :

— Ah ! comme elle est belle ainsi ! J’ai eu tort de venir : je ne doute plus. C’est elle qu’il aime ! Et c’est elle… Ah ! oui ! j’ai son sort dans ma main !

Ses yeux se fermèrent pendant qu’elle touchait involontairement les papiers qui étaient dans son sein.

Lirette l’arrangea sur son petit lit comme un enfant. Elle la baisa au front longuement. Ses yeux avaient des larmes de pitié, mais tout autour de son radieux visage la beauté éclatait comme une gloire.

Elle courut éveiller Échalot ; en le secouant, elle disait :

— Il m’aime ! c’est elle qui l’avoue ! Georges ! oh ! Georges !

— Ah çà ! ah çà ! faisait le brave homme. Vas-tu me laisser tranquille, toi ! à moins que ça ne soit pour ma naissance qu’on en aurait enfin découvert le secret !

— Père, dit Lirette, levez-vous et venez ! Elle l’entraîna dans sa chambre et reprit :

— Je suis obligée de me rendre chez le docteur Abel, et voici la seule créature humaine (en dehors de vous) qui ait été bonne pour moi. Veillez sur elle, je vous la confie. Elle est ma rivale, mais je l’aime comme la prunelle de mes yeux !

XX

La chambre d’Albert

Vers cette même heure, il ne faisait pas encore jour, rue Pigalle, dans le petit hôtel de Souzay qui dormait, silencieux, tout au fond de son étroite avenue.

C’est seulement une heure plus tard que Mme Meyer (de Prusse) avait coutume de se mettre en campagne, chaque matin, pour porter des nouvelles de ses maîtres aux fournisseu rs.

Georges était seul dans sa chambre et dormait d’un sommeil agité. Je ne sais quoi l’éveilla, un rêve peut-être, et il se leva sur son séant pour regarder tout autour de lui.

Impossible de voir une plus franche, une plus charmante figure d’amoureux, et quand le regard, détaché de son visage, tombait jusqu’à son bras, on éprouvait un serrement de cœur.

— Ah ! bon ! fit-il en riant, je ne suis plus dans mon paradis de la Force ! Pauvre M. Buin ! Je ne sais pas encore bien pourquoi tant de cache-cache et tant de mystères, mais j’épouse ma belle petite Clotilde, à ce qu’il paraît, pour tout de bon, et ma foi, je trouve le pis-aller délicieux ! Est-elle assez jolie ! Et comme elle m’aime !

Il jeta le bras gauche en arrière, sans regarder, pour prendre quelque chose sur sa table de nuit, et ses doigts rencontrèrent des fleurs fanées.

Sa figure changea comme si on eût éteint brusquement le rayon qui éclairait son sourire.

Il retira sa main vivement : les violettes, pourtant, n’ont pas d’épines.

— Comme elle a embelli ! murmura-t-il, pendant que le nuage descendait plus sombre sur son front.

Évidemment, ce n’était plus de Clotilde qu’il parlait. Il reprit tout pensif :

— Comme elle a grandi ! C’est une jeune fille aussi ! Et j’avais beau faire ! Le regard de ses grands yeux sauvages et doux m’éblouissait, pendant que Clotilde me parlait d’amour. Clotilde ! ma bonne, ma vaillante Clotilde ! Je veux l’aimer ! Sur ma foi, je le veux !

Ah ! certes, il disait vrai ; mais sa main retourna à la table de nuit et prit le bouquet de violettes.

— Et tout cela, gronda-t-il avec colère, parce que je lui ai envoyé un baiser, à cette petite, un soir qu’elle dansait sur la corde. Avait-elle quinze ans ? J’eus tort, on n’envoie pas de baisers… Elle me le rendit, ah ! devant tout le monde ! Quelle honte, mais comme j’étais heureux !

Il respira les fleurs et ferma les yeux comme pour mieux en savourer le parfum.

— Pour un peu, moi, d’abord, reprit-il, je serais sentimental comme un demi-cent de troubadours… Mais ce baiser ne lui donne pas de droits sur moi, que diable !… Et depuis ce soir-là, pendant des mois, pendant plus d’une année, elle m’a suivi ! C’était mon ombre ! Je crois, Dieu me pardonne, qu’elle m’aurait porté son bouquet de violettes au bout du monde : c’est de la persécution ! Entrez…

Il baisa encore une fois le bouquet avant de le glisser dans son sein. La porte s’ouvrit. Tardenois venait dire que Mme la duchesse désirait voir Georges sur-le-champ. Le vieux valet n’avait pas achevé que Georges était déjà hors du lit.

— Et Albert ? demanda-t-il.

Tardenois secoua la tête tristement et répondit :

— Mme la duchesse n’a pas permis qu’on le vît ce matin. C’est toujours comme cela, quand M. le duc est plus malade.

Georges était déjà prêt. Tardenois marcha devant lui, traversa le corridor, ouvrit une porte et répéta :

— M. le duc.

La veille encore, on ne donnait à Georges que le titre de prince.

Y avait-il donc deux ducs, à présent ?

C’était une grande pièce dont les deux croisées avaient leurs persiennes closes. Au fond, une large alcôve laissait retomber ses rideaux qui cachaient le lit.

On n’a pas besoin de savoir pour dire : il y a ici un malade ; la souffrance a ses effluves comme le plaisir épand son parfum.

Mme la duchesse de Clare, pâle, triste, mais toujours belle, malgré la fatigue d’une nuit sans sommeil, était assise au coin de la haute cheminée, où couvait un feu doux. Auprès d’elle, sur un guéridon, restaient la lampe éteinte et le livre des prières qui avaient servi à sa veillée.

Georges s’approcha d’elle vivement et voulut lui baiser la main, mais elle lui jeta ses deux bras autour du cou et l’embrassa à deux ou trois reprises, penché qu’il était au-dessus d’elle, au front d’abord, puis avec une sorte d’emportement douloureux à la place où le bras droit aurait dû continuer l’épaule.

— Tout ce que tu as souffert en ta vie, dit-elle, vient de moi !

— Est-ce qu’Albert est plus mal, ma mère ? demanda Georges.

— Non, répliqua-t-elle, Albert ne peut pas être plus mal sans mourir. Tu l’as vu hier au soir ?

— Je l’ai vu.

— L’aurais-tu reconnu ?

— Ma mère, dit Georges à voix basse, pendant que son regard allait vers le lit, on croit parfois les malades endormis et ils écoutent. Prenez garde.

Angèle secoua la tête lentement.

— Ce matin, il ne nous écoute pas, dit-elle. Ai-je su jamais résister à sa fantaisie ? Il a voulu sortir…

— Dans l’état où il est ! s’écria Georges. Mais puisque nous sommes seuls, je vous en prie, ma mère, dites-moi quelle est sa maladie.

— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? murmura Angèle au lieu de répondre.

— Après vous, je n’aime rien davantage au monde.

— Pas même ta fiancée ?

Georges rougit. Mme de Clare reprit, tandis qu’un peu de sang revenait aussi à ses joues :

— Mais ce n’est pas pour te parler de notre cher malade que je t’ai appelé aujourd’hui. Nous causons bien rarement, nous deux, Georges. Quand une mère voit un de ses fils dépérir… mourir… Figure-toi que je l’ai cru empoisonné… Et je médisais : c’est le châtiment de Dieu… Te souviens-tu comme il était joyeux et fort, et fou, l’année dernière à époque pareille ? Il me semble entendre encore le rire éclatant qui annonçait de loin sa présence…

Deux larmes roulaient sur sa joue. Elle s’interrompit dans un sanglot, et Georges murmura :

— Vous avez dit, empoisonné…

— Je suis une extravagante ! Le docteur dit que je perds la tête. Si l’un de vous devait être en butte aux tentatives des assassins…

Elle s’arrêta, et Georges acheva dans l’élan de son cœur.

— Grâce à Dieu, ce serait moi !

La main froide d’Angèle s’appuya contre son front.

— Tu m’entends, dit-elle, avec une sorte d’impatience, je ne veux pas que nous parlions de lui aujourd’hui. Lui ! toujours lui ! jamais rien que lui ! il y a des moments où je le prendrais en haine…

Elle frappait du pied, parce que Georges souriait en la regardant.

— Tu ne me crois pas ! s’écria-t-elle. Eh bien ! c’est pourtant la vérité vraie. Que de fois je me suis vue sur le point de le haïr !

Elle arrêta d’un geste dur la protestation qui pendait aux lèvres de Georges, et reprit avec une volubilité soudaine :

— Il me résistait ! Tout enfant, il était mon maître. Dans cette maison y a-t-il jamais eu autre chose que sa volonté ?

— Il avait droit… glissa Georges, qui voulait de bonne foi calmer ce grand courroux.

— Droit ! répéta Mme de Clare avec une expression si étrange que Georges resta bouche béante à la regarder.

Elle baissa les yeux et poursuivit pendant qu’une rougeur fugitive passait sur ses joues :

— Tandis que toi, tu m’obéissais, Georges, mon fils, mon cher fils, toujours, quoi qu’il pût en coûter à tes caprices d’enfant ! Tu devançais mes ordres, tu cherchais à deviner mes désirs, tu m’aimais…

— Oh ! lui aussi, ma mère !

— Je ne sais ! Les tyrans n’aiment personne. Je te dis que je ne veux pas parler de lui ! Jamais il ne m’a quittée ; toi, tu as été éloigné, exilé…

— C’était dans mon intérêt…

— C’était… oui, tu dis vrai, j’avais peur pour toi…

Elle s’arrêta encore une fois. Il y avait un trouble poignant au fond de sa conscience.

Autrefois, au lit de mort du duc William, elle avait pu lui dire : « Jamais je ne vous ai menti ! »

Aurait-elle pu dire encore, à l’heure où nous sommes, qu’elle était pure de tout mensonge ?

L’histoire de cette belle Angèle Tupinier de Beaugé sera courte.

Quelque temps après la mort de son mari, la duchesse Angèle, repoussée jusqu’alors par la maison de Clare qui contestait la validité de son union, avait été accueillie par la noble et malheureuse princesse d’Eppstein3 (Nita de Clare), tante du dernier duc, grâce à l’entremise du Dr Abel Lenoir.

Puissamment riche et plus généreuse qu’une reine, la princesse d’Eppstein avait reconnu ou plutôt constitué le douaire qu’Angèle ne pouvait réclamer en l’absence de tout acte établissant son mariage.

Le Dr Abel Lenoir avait placé auprès d’elle alors les deux plus fidèles valets de son mari : Tardenois et Larsonneur.

En entrant dans la maison, ces valets et le docteur lui-même (car il était resté éloigné d’Angèle pendant un long espace de temps) avaient trouvé deux enfants dont l’un était assurément l’héritier de Clare.

Mais lequel ?

Angèle n’avait pas encore menti. Le prince Georges, qu’on appelait alors Clément et qui venait de rentrer à la maison paternelle, privé d’un bras au château du Bréhut, en Bretagne, était pour le monde « le duc ». L’autre, Albert, n’était rien, sinon pour le docteur Abel qui souvent l’embrassait à la dérobée.

Mais, pendant que le docteur combattait les suites de l’infernal supplice infligé au pauvre enfant par cette bête féroce de Tupinier, un travail se fit dans l’opinion de la maison.

On peut mentir autrement que par la parole.

Le docteur savait que, au jour de sa naissance, le premier né d’Angèle, son fils à lui, Abel, avait reçu le nom de Clément.

Par suite des circonstances, pendant la vie et après la mort du duc William, les deux enfants étaient toujours restés aux soins d’Angèle et d’Angèle seule.

Tardenois, de son côté, savait que le petit duc, né à Glasgow portait le nom d’Albert.

Il y avait donc eu échange de noms.

Était-ce Angèle qui avait opéré cet échange ?

Quant à ce troisième nom : Georges, il n’y avait aucun mystère, au moins en ce qui concerne les gens de la maison.

Il avait été choisi par le docteur lui-même quand notre pauvre Clément, à peine guéri et muni de ce bras factice qui faisait illusion, entra de nouveau en campagne comme prétendant à la main de Clotilde de Clare.

Garder le nom de Clément chez Adèle Jaffret eût été par trop téméraire, et je crois bien que, même en laissant ce nom à l’hôtel de Souzay, Georges n’espérait point tromper Cadet-l’Amour déguisé en vieille femme.

Ils s’étaient vus tous les deux trop longtemps et de trop près pour cela.

Mais le propre de cet étrange carnaval auquel nous assistons était précisément la transparence de tous les travestissements.

Les deux partis se battaient entre eux cartes sur table, ne cachant leur jeu qu’au-dehors, savoir : les gens de la bande Cadet parce qu’ils fuyaient la justice et la police, les soldats du Dr Lenoir parce qu’ils ne voulaient ni de l’une ni de l’autre.

Nous racontons, nous ne jugeons pas.

Pour ce qui regarde le brouillard amoncelé à plaisir autour de l’état civil des deux jeunes gens, Georges et Albert, si quelqu’un se plaint, tant mieux, car, alors c’est que nous aurons rendu la situation avec une exactitude absolue.

Personne, en effet, ne savait, pas plus dans la maison qu’ailleurs : ni Tardenois, ni Larsonneur, ni le docteur Abel qui hésitait maintenant entre Albert et Georges dans son amour de père, ni Georges ni Albert eux-mêmes, personne, excepté la duchesse Angèle, ne savait la vérité.

XXI

Georges

Au cas où le lecteur intelligent et sage regarderait le Dr Abel Lenoir comme un maniaque parce qu’il ne voulait ni de la police ni de la justice, nous n’y verrions, pour notre part aucune espèce d’inconvénient.

Le fait est que nous ne recommandons nullement sa manière de procéder qui est coûteuse, laborieuse et surtout dan gereuse.

En principe, le moindre officier de paix vaut tous les docteurs Abel Lenoir du monde.

Quand on voudra et tant qu’on voudra, nous chanterons les louanges, méritées si glorieusement par l’administration française. L’Europe entière nous envie nos bureaux, c’est convenu, mais quand l’idée me vient que je pourrais avoir affaire à eux, j’ai un peu la chair de poule.

Le Dr Abel Lenoir avait eu affaire à eux, voilà tout.

Nous reprenons notre récit.

Le dernier mot de la duchesse Angèle, assise en face de Georges dans la chambre à coucher d’Albert absent, avait été celui-ci.

— Tu as raison, mon fils, j’avais peur pour toi.

Elle faisait allusion au premier exil de Georges, caché par elle chez le marbrier du cimetière Montmartre, et enlevé par Cadet-l’Amour la nuit même où décéda M. de Clare, en son hôtel de la rue Culture.

— Tu as raison, répéta-t-elle, certes, ce fut dans ton intérêt que je t’éloignai de moi ; mais pourtant quelle différence ! Albert resta près de sa mère, et, pendant que tu souffrais loin de moi, quelle débauche de caresses autour de cet enfant qui n’a jamais obéi qu’à la tyrannie de son propre caprice ! Et te voilà fort, toi mon fils ! Et il se meurt. C’est la punition !

— La punition de quoi ? demanda Georges.

Une parole voulut jaillir hors des lèvres d’Angèle, mais elle la retint.

— Ouvre la fenêtre, dit-elle, ma tête brûle.

Les persiennes repoussées montrèrent un jardin assez vaste entouré par un rang de vieux arbres, au-delà desquels on voyait les derrières de la rue de La Rochefoucauld : de grands murs qui, pour la plupart n’avaient pas de fenêtres.

Un lieu plus retiré se fût difficilement trouvé dans Paris.

Aussitôt que la croisée fut ouverte, l’air du matin entra comme un flux vivifiant dans la chambre.

— Donne-moi des nouvelles de ta nuit, reprit la duchesse, as-tu réussi ?

— Le contrat de mariage est signé, sauf réserve, pour les actes qui manquent, répondit Georges.

— Je ne te parle pas de cela… mais d’abord, as-tu été reconnu ?

— Puisque j’ai reconnu Tupinier, il a dû faire de même pour moi, ma mère… De quoi donc me parliez-vous, je vous prie ?

— S’il t’a reconnu, je ne veux plus que tu t’exposes. Tout cela est fini, bien fini… Je te parlais du véritable but de cette comédie où le docteur ne t’aurait pas embarqué s’il m’avait cru. Il s’agissait de cette étrange histoire : l’Oremus, au moyen duquel on doit retrouver les papiers du vieux Morand Stuart, dernier dépositaire de mon acte de mariage et de ton acte de naissance.

— Le mien ? demanda Georges bonnement. Mon acte de naissance, à moi ? Ne faites-vous point erreur, ma mère ?

Mme de Clare ne répondit pas.

Elle était redevenue pâle, et plus troublée qu’au début de l’entrevue.

— Eh bien ! ma mère, continua Georges, qui vit cela et se garda d’insister, notre belle petite Clotilde ne sait pas le premier mot de l’Oremus… Vous verrez comme vous l’aimerez, quand elle sera ici !

— Oui ! prononça Mme de Clare entre ses dents serrées, il faudra bien que je l’aime… quand elle sera ici !

— Que dites-vous, ma mère ?

— Rien ! fit Angèle avec une inexplicable colère. Continue : elle n’a pas voulu te réciter la prière ?

— Ce n’est pas cela. Elle veut tout ce que je veux, mais il y a erreur. Erreur et tromperie. En face de moi, les Jaffret ont mis une jeune fille qui n’est pas plus la fille de Morand Stuart que je ne suis, moi, le fils du prince de Souzay, duc de Clare.

Mme de Clare balbutia comme malgré elle.

— Qu’en sais-tu ?

— Sur mon honneur, pas le premier mot ! s’écria Georges en riant : du moins en ce qui me regarde, moi personnellement, mais vous me le direz peut-être à la fin. Voulez-vous que ce soit aujourd’hui ? Voyons ! qui suis-je, ma mère ?

Mme la duchesse de Clare ne s’attendait pas a cette question. Il lui semblait que Georges ne devait jamais lui demander compte de rien.

Elle détourna les yeux, murmurant avec un visible embarras :

— Je ne parlais pas de toi, bon ami, en faisant cette question :

« Qu’en sais-tu ? » je voulais dire : que sais-tu si cette jeune Clotilde n’est pas la fille de Morand Stuard ?

— Ah ! répondit Georges, qui rougit à son tour, cela, c’est différent, je le sais, ou au moins, je crois le savoir.

Il hésita, puis reprit :

— Je ne vous parle pas volontiers du temps où j’étais en Bretagne, ma mère ; l’histoire serait longue et triste à vous raconter… !

Mme de Clare l’interrompit une seconde fois. Elle paraissait suivre une idée depuis le commencement de l’entretien : une idée qui l’occupait sans cesse et qu’elle n’exprimait jamais.

— Si la jeune fille n’est pas ce que nous pensions, dit-elle, raison de plus pour que cette comédie ait une fin : elle a trop duré.

— Ma mère, répliqua Georges, vous n’appeliez pas cela une comédie, il y a trois mois. Clotilde et moi, nous nous aimons.

Peut-être que Mme de Clare n’avait pas entendu. Ce fut du moins comme si Georges n’eût rien dit, car elle reprit d’un ton de parfaite indifférence :

— Mon cher enfant, vous n’irez plus à l’hôtel Fitz-Roy. Georges la regarda d’un air étonné et dit :

— Avez-vous bien réfléchi à ce que vous me demandez, madame ? Au point où en sont les choses, pensez-vous qu’il soit honorable et même possible de se conduire ainsi ? Je dois beaucoup à Clotilde : sans elle, je dormirais là-bas dans le petit cimetière de Bretagne. Elle m’aime…

— Et toi ? prononça tout bas Angèle, dont les sourcils étaient froncés violemment, l’aimes-tu ?

— Je viens de vous le dire, ma mère, mais vous ne m’avez pas écouté.

Elle voulut se lever, elle retomba brisée.

Il y avait sur son visage un profond désespoir.

— Ah ! fit-elle, tu l’aimes ! nous sommes donc condamnés ! Puis, en un cri déchirant :

— C’est toi qui l’auras tué, toi, toi ! Tu lui as pris son pauvre bonheur ! Tout pour toi, rien pour lui ! Qu’a-t-il fait à Dieu pour être ainsi misérable ! Ah ! il n’avait plus rien, rien qu’un peu de sang au fond de ses veines : te voilà revenu, il te la faut cette goutte de sang… il te la faut ! Ne dis pas non ! Tu l’as vu pourtant… Et tu le sais bien, ne va pas mentir ! Tu sais bien qu’il meurt d’amour pour elle !

Georges n’eut que le temps de se précipiter pour la soutenir. Elle chancela, et s’affaissa foudroyée.

Dans son épouvante, il voulut appeler, mais brisée qu’elle était et livide plus qu’une morte, elle gardait sa connaissance…

— Non, non, fit-elle, reste avec moi, je ne veux que toi, ne vois-tu pas que j’ai parlé follement ! Je suis si malheureuse ! Écoute ! Est-ce que tu as pu douter de mon cœur où tu tiens la première place… la place qui t’est due ! Oh ! Georges ! mon Georges ! tu es bon, tu nous aimes, tu vas avoir pitié de nous !

Elle mit ses lèvres froides sur le front de Georges agenouillé auprès d’elle, et poursuivit de sa voix noyée par les larmes :

— Tu es le maître, ici. Je ne sais pas si Dieu me pardonnera ; mais toi, mon fils, ô mon fils, ne me repousse pas ! Nous n’avons rien, Albert et moi. Tout est à toi, tout, puisque c’est toi qui est le duc de Clare !

— Ma mère ! au nom du ciel ! balbutiait Georges qui la tenait pressée contre sa poitrine, pourquoi me parlez-vous ainsi ? Je ne vous crois pas… Est-ce qu’il m’est possible de vous croire !

— Tu doutes, Georges ! merci, mon fils… mais je dis vrai, je te le jure ! Et Albert n’est pas complice ! Seigneur, mon Dieu ! c’est moi qu’il fallait frapper ! Pourquoi m’avez-vous mis dans le cœur cette folie ? Je vivais par lui, il était mon âme… Écoutez-moi, monsieur de Clare, écoute-moi, mon enfant, mon cher enfant, sais-tu que j’étais bien à plaindre entre vos deux berceaux… Je ne voulais pas, non, sur mon espoir en la miséricorde de Dieu ! monsieur le duc, je ne voulais pas vous voler votre nom, vos titres, votre fortune, non, non !… Mais, misérable que je suis, que voulais-je donc alors ?…

Elle se rejeta si violemment en arrière qu’elle échappa à l’étreinte de Georges en criant avec angoisse :

— Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! je suis une créature perdue ! Albert va mourir, voilà tout ce que je sais ! et je ne peux pas le sauver, même au prix de ma conscience !

Elle s’arrêta.

Georges se taisait.

Quand elle reprit, sa voix expirait entre ses lèvres.

— Georges, dit-elle, mon fils, que puis-je espérer de vous ? Je vous aime, ah ! le mal que je vous ai fait, je l’ai expié par des larmes de sang ; mais lui, est-ce qu’il y a des mots pour dire la démence de mon adoration ! Lui ! Albert ! mon orgueil, mon esclavage ! déteste-moi, enfant, je le veux bien, méprise-moi, je l’ai mérité, mais sauve-le ! Ah ! je t’en prie, rends-moi mon fils ! rends-moi mon cœur !

Elle se laissa glisser à genoux avant que Georges, toujours agenouillé, pût l’en empêcher, et il y avait quelque chose de poignant dans l’extravagance de ce groupe : la mère et le fils prosternés en face l’un de l’autre.

Georges pleurait comme un enfant.

Il souleva sa mère, et tout en la replaçant dans son fauteuil, il dévorait son visage de baisers, disant :

— Mais je savais bien tout cela ! Et il y a longtemps ! Et je l’aime presque autant que tu peux l’aimer ; seulement, c’est à cause de toi, c’est à travers toi ! parce que… Sais-tu, ma mère, je t’aime comme tu l’aimes !

Elle le regardait avec une admiration étonnée. Il se mit à rire en continuant :

— Mon nom, mes titres, ma fortune, tout cela peut être à moi ; mais n’est-ce pas lui qui est beau, noble, fier ?…

— Non, oh non ! interrompit Angèle entrant dans cette discussion à la fois puérile et passionnée, c’est toi, c’est bien toi qui es bon, et beau, et généreux ! digne de ton nom, de ta richesse…

Georges dit :

— Si c’est à moi, tout cela, je puis le donner…

— Non ! Du moins, nous ne pouvons pas le recevoir, nous.

Il s’assit auprès d’elle, et sa voix s’imprégna de caresses pour dire :

— Mère, tout le monde croit que c’est lui ; moi-même, ah ! je mentais, tout à l’heure, je ne savais rien. Il y a cinq minutes, j’aurais juré que c’était lui… Et si j’osais te le dire, je ne suis pas encore bien sûr…

Angèle l’arrêta d’un geste.

— Je vous remercie encore, mon fils, dit-elle, mais il ne s’agit pas de cela. Vous êtes prodigue, c’est dans la bonne foi de votre grand cœur que vous nous offrez, comme si c’était une chose indifférente, le magnifique état qui vous appartient. Nous n’en avons plus besoin, hélas ! ce qui est pour nous en question, c’est la vie… Et il y a des choses qui ne se peuvent céder.

— Je ne connais rien au monde que je ne puisse vous donner, ma mère.

Elle lui prit la main, et, par un mouvement rapide, elle l’appuya contre ses lèvres.

— Que faites-vous ! s’écria-t-il, je suis donc tout à fait un étranger pour vous, puisque vous m’implorez ! Elle l’entoura de ses bras qui frémissaient.

— Il y a des choses qu’on ne donne pas ! répéta-t-elle : tu m’as dit qu’elle t’aimait…

Georges baissa la tête.

Mme de Clare, qui le dévorait du regard, murmura :

— Tu vois bien que c’est impossible ! Un silence se fit.

Puis la voix tremblante de Georges murmura :

— Celles qui aiment bien, devinent. Elle avait peur de vous, ma mère, et cette nuit, je lui ai dit ces propres paroles : « Dieu veuille que je n’aie jamais à choisir entre ma mère et toi ! »

XXII

Sacrifice

Un peu de temps s’était écoulé. Mme la duchesse de Clare et son fils restaient assis à côté l’un de l’autre, et la tête d’Angèle s’appuyait contre l’épaule de Georges.

Elle écoutait battre ce pauvre brave cœur.

— Je ne la connais pas, disait-elle ; je la haïssais parce que je savais qu’elle était l’appât, le même appât, tendu à chacun de vous deux. Tu m’apprends qu’elle était l’esclave, je lui pardonne, tu me dis qu’elle t’a sauvé la vie là-bas au château de Bretagne, je la bénis. Elle est belle, n’est-ce pas ? Oui, puisque Albert l’a choisie… Mon Georges ! pauvre cher enfant ! jamais on n’a demandé pareil sacrifice à personne…

— Peut-être que vous vous trompez, ma mère, sur la nature du sacrifice, dit Georges qui était froid maintenant, et sur son étendue aussi. Je croyais aimer Clotilde, je le crois encore ; mais il est certain que je n’ai jamais beaucoup interrogé le fond de mon cœur.

— N’essaye pas de diminuer ma reconnaissance ! s’écria Angèle. Une pensée douloureuse plissait le beau front de Georges.

— J’ai peur de regarder au-dedans de moi ! murmura-t-il. La duchesse poursuivit :

— Albert n’était pas comme toi ; il avait émietté sa jeunesse en folies et je le croyais du moins à l’abri de ce mal qui s’attaque à ceux qui ont trop de cœur : la fièvre d’amour. Figure-toi, elle tomba sur lui comme la foudre. Le piège dont tu fus victime avait été dressé pour lui rue de la Victoire, chez les demoiselles Fitz-Roy, et sans toi, sans ton dévouement fraternel, c’est lui qui aurait été arrêté après le meurtre. Cette jeune fille, cette Clotilde le repoussa parce qu’elle t’aimait, et, en quelques semaines, nous vîmes Albert changer à ce point qu’on se demandait : « Est-ce lui ? » Te souviens-tu comme il était brillant, bruyant, joyeux, fort, acharné à dépenser, à prodiguer plutôt le trop-plein de sa vie ?… Ce terrible mal d’amour le terrassa et le brisa. Morne, silencieux, découragé, bientôt il ne fut plus que l’ombre de lui-même. Je te l’ai dit : je crus qu’on me l’avait empoisonné. Le docteur Abel, qui a fait des miracles auprès de toi, n’a rien pu quand il s’est agi de lui, et pourtant… Elle s’arrêta comme si elle eût craint d’en avoir trop dit.

— Et pourtant le docteur a pour Albert la tendresse d’un père, acheva Georges avec simplicité.

— Pour vous deux, oui ! dit la duchesse vivement. C’était vrai. Georges demanda :

— Mais pourquoi avoir laissé les choses aller si longtemps et si loin, ma mère ?

— C’est cette nuit seulement que j’ai eu le douloureux secret d’Albert, repartit Angèle. Auparavant, je m’en doutais, mais cette nuit, il m’a dit : « C’est aujourd’hui le contrat, n’est-ce pas ? Je sens qu’ils sont là-bas à signer ma mort. » Et il a ajouté : « Quand je suis entré dans la chambre de Georges, ce soir, j’avais sur moi un couteau… »

— Oh ! fit Georges avec horreur. Angèle se couvrit le visage à deux mains.

— J’ai eu tort de dire cela, balbutia-t-elle ; c’était pour lui, le couteau… je le crois, j’en suis sûre !

— Pauvre, pauvre frère ! s’écria Georges, dont les larmes jaillirent. Vous avez eu raison de parler, madame : cela me permet de sonder jusqu’au fond sa torture… et, au lieu de me frapper, il a été bon pour moi, affectueux, tendre comme toujours.

Il regarda tout à coup Mme de Clare en face.

— Je donnerais ma vie pour moins que cela, dit-il presque gaiement.

Puis, voyant l’effroi qui naissait dans les yeux de sa mère :

— Non, non, reprit-il, c’est mal parler. Je n’ai pas voulu vous causer un chagrin…

— Ce serait le premier ! s’écria Angèle dans un élan de sincère tendresse. Jure-moi…

— Ah ! de bon cœur ! interrompit Georges. Seulement, mon embarras est cruel. Pendant que vous me prenez pour un héros, j’ai presque des remords. Il faut que vous sachiez cela : avant qu’il fût question du mariage…

La duchesse l’interrompit à son tour et ce fut une explosion :

— Est-ce que tu aimerais une autre femme ? demanda-t-elle. Georges fronça le sourcil et répondit à voix basse :

— Si cela était, madame, je tâcherais d’arracher cet amour de mon cœur. Je ne sais pas si je suis un de Clare, mais sur ma foi, je suis certain d’être un galant homme, et je ne me servirais pas de mon dévouement, envers Albert et vous, comme d’un prétexte pour retirer ma parole à la chère, à la noble enfant qui avait eu confiance en moi. J’ai mal agi en parlant de vous donner ma vie : on ne dit pas ces choses-là ; on ne les fait pas non plus à cause du deuil qu’elles laissent après elles ; mais rien au monde ne peut m’empêcher, ma mère, de vous donner mon bonheur !

Cela fut dit simplement et il effleura d’un baiser les doigts d’Angèle, qui peut-être ne comprenait pas tout ce qu’il y avait d’exquise chevalerie dans ses paroles.

En ce moment on entendit le bruit discret d’une voiture roulant sur le sable de l’allée.

— Voici Albert ! dit la duchesse, et j’ai encore tant de choses à te dire ! Certes, si elle n’avait pas compris, le temps était passé de faire effort pour deviner la charade.

Albert était là ! Il n’y avait plus qu’Albert !

— C’est bien convenu, reprit-elle avec précipitation, tu te retires, mon Georges bien-aimé, tu renonces à elle, tu fais un miracle en rappelant ton frère à la vie, mais… les paroles ne me viennent pas… Comment te dire cela ? ta générosité ne peut pas faire que le pauvre enfant soit aimé…

Elle regarda Georges avec des yeux qui achevaient son inquiète prière.

Georges, lui, comprenait tout de suite, dès qu’on s’adressait à son cœur.

Il garda un instant le silence, puis il pensa tout haut :

— Peut-être. C’est un pauvre bon petit cœur que Clotilde. Je ferai ce que je pourrai.

— C’est que, dit encore Angèle, il ne faudrait pas qu’il se doutât…

— Bien entendu ! dit Georges avec un triste sourire, je vous prie de vous en fier à moi, madame, je tâcherai d’y mettre quelque adresse… Et qui sait si mon frère ne va pas condamner mon infidélité ?

Une petite porte située à gauche de l’alcôve s’ouvrit et Albert parut. Il était si pâle que Mme de Clare ne put retenir un cri de détresse.

Georges s’était levé.

À sa vue, Albert recula comme s’il eût reçu un choc.

— Tu ne seras pas jaloux de moi, je pense, dit-il amèrement quand je t’aurai avoué que je viens de l’hôtel Fitz-Roy : je voulais voir Clotilde une fois encore. Tu devines pourquoi ? Je parie que notre mère t’aura confessé ma misérable manie. Fais bien attention à ceci : tout ce que je te demande c’est de ne pas m’insulter de ta pitié. Il se laissa choir sur un fauteuil auprès de la porte.

— N’est-il pas trop tard ? se demandait la malheureuse mère. La mort le tient déjà.

Georges alla vers son frère, la main tendue.

— Reste où tu es, lui dit Albert durement ne t’approche pas de moi.

Puis il reprit :

— J’ai été bon, je ne le suis plus, je souffre trop. Pourquoi ferais-je encore semblant d’aimer ceux que je hais et par qui je meurs !

Après avoir cherché péniblement son haleine, Albert reprit :

— Pardon, ma mère, si je vous cause un chagrin, mais il faut que je vous parle !

Il se tourna vers Georges et fixa sur lui son regard farouche en disant :

— Toi, monsieur le duc, tu as le beau rôle, ici comme partout, ici comme toujours. J’ai cru un instant qu’on me donnait ce titre pour détourner sur moi certains dangers qui te menaçaient… je ne sais pas lesquels… Tout est louche et ambigu dans cette maison, où j’ai été si malheureux en rendant notre mère si misérable.

— Toi ! mon enfant chéri ! s’écria Angèle.

— Oui, vous m’avez aimé profondément, madame, ah ! vous m’avez bien trop aimé, et vous allez me dire que j’étais votre bonheur… alors votre bonheur est mort… dites-lui adieu, croyez-moi.

Il chercha encore son souffle pendant qu’Angèle éclatait en sanglots, puis il reprit en s’adressant à Georges :

— Mon frère, je suis aussi faible d’esprit que de corps. J’ai menti : je ne peux pas vous haïr, ce serait trop horrible… Vous allez peut-être me donner le mot de l’énigme. Quelque chose de singulier se passe à l’hôtel Fitz-Roy, ce matin. Je ne suis pas comme vous, moi ; il m’est défendu d’entrer, je fais mes visites de bien loin, dans la rue. Il y a derrière la prison un endroit d’où l’on aperçoit les croisées de Clotilde, et je regarde par la portière, pendant que le cocher ricane en se moquant de moi. Aujourd’hui pourtant il a gardé son sérieux : il voyait bien que c’était la dernière fois…

— Albert ! supplia Angèle : ne parle pas ainsi !

— Je ne sais pas du tout ce qui se passe chez les Jaffret, dit Georges, j’ai quitté hier l’hôtel aux environs de minuit…

— Ce matin, reprit Albert, la maison est déserte. On a vu mademoiselle Clotilde sortir avant le jour.

— Je sais où est Mlle de Clare, interrompit Georges doucement.

— Ah ! fit Albert.

— Et je vais la rejoindre de ce pas, ajouta Georges. Je dois vous faire savoir, mon frère, que, par suite d’événements… de difficultés de famille, mon mariage avec Mlle de Clare est rompu…

— Rompu ! répéta Albert comme un écho. Angèle le dévorait des yeux. Georges acheva :

— Ce qui me rend ma liberté pour d’autres engagements, pris avant qu’il fût question de cette union. Je suis content d’avoir recouvré ma liberté… Au revoir, Albert.

Cette fois, ce dernier lui tendit la main. Une nuance rosée venait de monter à sa joue.

— Si vous aviez quelque différend avec la famille de Mlle de Clare, dit-il pourtant, vous me pardonneriez de n’être point de votre côté. Je vous en préviens, mon frère. Je suis content aussi ; mais si vous avez mal agi en cette affaire, Mlle de Clare aura en moi un défenseur.

Il se ranimait à vue d’œil.

Georges lui secoua la main en souriant et vint prendre congé de sa mère, qui lui dit :

— Il semble que la vie revienne en lui. Que Dieu te récompense, mon fils et mon sauveur ! Achève bien ce que tu as si bien commencé.

Elle lui donna un baiser, un bon baiser qui était encore pour Albert.

Georges sourit.

Il y a des gens (il n’y en a pas beaucoup) qui se dévouent si naturellement et d’un élan si spontané qu’il leur arrive d’englober parfois dans leurs largesses une part du bien d’autrui. Sans cet excès, le monde les regarderait volontiers comme des imbéciles ; avec cet excès, ils sont dangereux.

Georges n’était pas encore arrivé au bout de l’avenue conduisant à la rue Pigalle que déjà la pensée de Clotilde rentrait de force dans son cœur.

Tant qu’il était resté sous le charme de sa mère, dont la volonté le pénétrait comme une fascination, il n’avait vu que sa propre souffrance à lui, et il était si bien habitué à se donner tout entier à sa mère !

Mais Clotilde !

Ce fut un cri dans sa conscience.

Ce franc sourire d’enfant, si gai, si tendre, le sourire de celle qui avait consolé autrefois ses jours de malheur, passa tout à coup devant ses yeux.

Il l’avait quittée quelques heures auparavant en lui disant : « Je t’aime », et toutes les paroles échangées dans cet entretien d’amour lui revenaient comme des reproches.

Elle les avait mendiés, ces mots, elle les avait conquis en quelque sorte à force d’amour charmant ; ils étaient à elle, et voilà que lui, Georges, allait reprendre ce qu’il avait donné et baigner de larmes ce sourire !

Elle était au rendez-vous déjà peut-être, chez le docteur Abel, elle l’attendait, heureuse, car elle avait si grande confiance en lui !

Que lui dire ?

Comment lui imposer un devoir qui n’était pas à elle ? De quel droit exiger d’elle un sacrifice que rien ne lui commandait ?

Quand Georges arriva rue de Bondy, devant le logis du Dr Abel Lenoir, tout était confusion dans sa pensée. Il ne savait plus, on pourrait presque dire qu’il ne voulait plus.

— Vous ne verrez pas monsieur ce matin, lui dit le vieux valet du docteur. Il y en a eu des allées et des venues depuis hier au soir ! M. Pistolet sort d’ici, vous savez, ce gentil garçon qui a un museau de fouine et des yeux de furet : il avait un air… Je m’y connais ! L’anguille est sous la roche.

— Et… demanda Georges, quelqu’un n’est pas venu… pour moi ?

— Je suis bête ! s’écria le bonhomme. Ce quelqu’un-là est une quelqu’une, dites donc ! Elle vous attend au salon.

XXIII

Chanson d ’amour

Le vieux valet précéda Georges vers le salon.

— Quant à ça, dit-il, pour qu’on s’aperçoive de votre bras maintenant, faudrait y mettre une étiquette comme quoi il n’est pas de chair et d’os. Et dire qu’un homme comme M. Lenoir s’occupe de ci et de ça, au lieu de faire de la médecine ! Il ne conspire pas contre le gouvernement, pour sûr, mais il en vient ici tous les jours, de ces figures, il en vient du matin jusqu’au soir ! Savoir quel commerce il fait avec tous ces gens-là ! Vos domestiques en sont, vous savez, du moins, M. Larsonneur et M. Tardenois, deux personnes comme il faut, quant à ça ! M. Larsonneur est venu hier soir, devinez pourquoi, pour dire que Clément-le-Manchot s’était évadé de la prison de la Force. Qu’est-ce que ça fait à monsieur ?… Mais soyez tranquille, nous ne sommes pourtant pas de la bande Cadet !

Il eut un bon rire content et s’arrêta devant la porte du salon.

Georges n’écoutait guère, comme on peut le croire.

Il congédia le brave homme en le remerciant et mit la main sur le bouton de la porte.

« Je donnerais un an de ma vie, pensait-il, pour fuir cette entrevue ! Je ne sais pas comment mon cœur est fait : j’avais peur de ne pas l’aimer, et maintenant, il n’y a qu’elle en moi… je vais me jeter à ses genoux, m’humilier, la supplier ! Elle disait hier soir : « Combien je voudrais aimer Albert !… » je ne pourrai pourtant pas me fâcher s’il lui échappe quelque chose contre ma mère. »

Il poussa la porte et entra comme un baigneur qui prend son eau tout d’un coup.

Une jeune fille se leva en lançant un petit cri caressant.

Elle vint à lui les bras ouverts, souriante comme la jeunesse avec un rayon du soleil matinal qui jouait dans les belles boucles de ses cheveux.

Ce n’était pas Clotilde.

— Lirette ! balbutia Georges que l’étonnement fit reculer.

Elle avait la fameuse robe de taffetas noir.

Vous dire comme elle était jolie ne se peut.

Il en est qui naissent princesses, et il semblait que cette petite abandonnée, dont l’enfance et la jeunesse avaient traversé tant de misère, se fût déguisée en fillette de la bourgeoisie avec cette soie qui la touchait pour la première fois, mais qui était au-dessous d’elle.

Georges resta tout interdit à la regarder.

Elle n’était pas grande dame, cette Lirette, oh ! non, ni même grande pensionnaire ; il n’y avait en elle rien d’appris ni de convenu ; mais cette chose adorable dont le nom fait sourire maintenant parce que Mme Gibou la met dans son thé avec la cannelle, et la moutarde, cette chose noble entre toutes et lamentablement déshonorée : la distinction, rayonnait autour de son front comme une auréole.

Elle avait une douceur si fière et tant de bravoure dans sa timidité ! Son regard ingénu brillait de tant de finesse, et tant d’esprit couvait sous ses candeurs !

Et dans les flexibilités de sa taille, épanouie à demi, la grâce abondait si prodigue !

C’était une brunette aux cheveux chatoyants, teintés de fauves reflets ; ses yeux d’un bleu obscur nageaient dans le pur cristal de cette larme qui est la virginité, et la double fleur de ses lèvres, quand elles s’ouvraient pour sourire, montrait des perles d’ivoire plein la bouche, ce joyeux écrin du baiser.

Elle vint à lui, je l’ai dit, vaillante et toute préparée à oser, maintenant qu’elle était Mlle de Clare ; mais elle s’arrêta, étonnée de trembler bien plus fort qu’au temps où elle apportait son petit bouquet de violettes.

Lui, Georges, notre pauvre paladin enfant, frappé de la voir si merveilleusement belle, défendait son cœur héroïquement. Il savait bien qu’il aimait, il ne se doutait pas qu’il aimait, à la folie. La passion entrait en lui comme un flux et le domptait.

Ils restèrent tous les deux immobiles et muets.

Et Georges dit, après un long silence, avec des larmes dans la voix.

— Je venais chercher Clotilde, ma fiancée.

Ne souriez pas ! Ce mot était grand comme celui du chevalier d’Assas. Et encore, autour de la poitrine du chevalier d’Assas, il n’y avait que des pointes de baïonnettes !

Lirette répondit de sa voix qui pénétrait le cœur comme une harmonie :

— C’est moi qui suis Clotilde, la Clotilde de Clément. Vous m’avez donné de votre pain au bord de la fosse où dormait mon père. Nous sommes fiancés depuis ce jour-là.

Et ils pleurèrent tous deux.

Les scènes d’amour ne sont pas ainsi, je le sais bien. Je dis ce qui était. Il y avait là-dedans plus d’amour ardent, naïf, exquis, plus de flamme et plus de frissons que dans toutes les scènes du monde.

Ah ! ce n’était pas une scène. Les scènes ne sont que de pâles traductions.

Mais Georges luttait, parce qu’il ne voulait pas être heureux. Il dit, comme si toutes ces choses ne devaient pas être de l’hébreu pour la jeune fille.

— J’ai promis de céder Clotilde à mon frère Albert qui se meurt, mais je lui avais promis à elle aussi de l’aimer et je ne profiterai pas de son malheur. Je vivrai, je mourrai seul, je le jure.

L’hébreu ? Elles le comprennent. Les pleurs de Lirette souriaient.

— Si vous ne voulez pas de moi, répondit-elle, moi aussi, je vivrai, je mourrai seule, car pour moi, sur la terre, il n’y a que vous. Je vivrai en vous, je mourrai pour vous.

Il écoutait, vibrant dans tout son être. C’était l’amour enchanté des contes du premier âge. Quand il voulut fuir, il n’était plus temps. Elle avait dit :

— Moi aussi, je l’aime… Quand elle était au-dessus de moi, elle a été bonne pour moi, je veux bien être sa sœur. Si elle est condamnée à souffrir, pourquoi ne serions-nous pas deux à la consoler vous et moi ?

Georges se laissa aller sur le divan. Sa tête tournait comme dans l’ivresse. Lirette se mit sur un tabouret à ses pieds.

Et leurs regards qui s’attiraient se plongèrent l’un en l’autre.

Georges n’osait parler. Lirette disait comme en rêve :

— Je suis née ce jour-là. Je m’en souviens, de ce jour, comme s’il était tout seul dans mon passé. Petite que j’étais, je vous aimais comme je vous aime à présent et comme je vous aimerai toujours. Quand on nous sépara, mon cœur s’en alla avec vous. Ce qui restait de moi vous cherchait. Pour moi ; vivre, c’était cela : penser à vous…

— Moi, balbutia Georges, je ne peux pas t’aimer ! Oh ! non, ce serait lâche d’être si heureux, si heureux !… Pense donc ! puisque je vais dire à Clotilde : « Tu es condamnée ! » il faut au moins que j’ajoute : « Je serai condamné comme toi ! »

— C’est moi qui suis Clotilde, dit pour la seconde fois Lirette.

Et elle ajouta :

— C’est moi qui vous aime !

Puis sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit :

— Je vous voyais grand dans ces choses de l’enfance. Notre rencontre au cimetière était pour moi comme un poème énorme et qui durait longtemps, longtemps. Cette part de votre déjeuner, c’était un grand bienfait qui me sauvait la vie. Et je crois bien encore qu’il en fut ainsi. Je ne grelottai plus quand vous fûtes auprès de moi… Mais par exemple, c’est vous qui me fîtes oublier la prière…

— Ah ! murmura Georges, c’est vrai ! La prière… Mais que m’importe cela, maintenant !

— Ce n’était plus en latin, reprit encore Lirette, que je voulais parler à Dieu, il me fallait lui dire des choses que je pusse comprendre. Quand je m’enfuis de chez le marbrier, je croyais vous trouver encore au cimetière. Je cherchai bien longtemps, et comme je pleurais !… Le soir, dans la baraque du pauvre homme qui me recueillit, au lieu de mon Oremus je dis en joignant mes petites mains : « Clément, Clément, je veux Clément, mon Dieu ! qu’il soit bien heureux et bien joyeux. Délivrez-le de tout mal. Faites que je le retrouve et que je lui donne aussi quelque jour de mon pain… avec toute mon âme ! »

Il écoutait ces paroles qui l’enveloppaient comme une musique. Sa pensée flottait.

Il la contemplait, à chaque instant plus belle. Elle triomphait, mais tout bas, et il restait juste assez de ses larmes pour diamanter son sourire.

— Est-ce que Dieu, dit-elle, voilant les sonorités de sa voix sous des douceurs infinies, n’exauce pas toujours la prière des petits enfants ? Vous m’aimerez, Georges, vous approcherez votre cœur de mes lèvres comme Clément fit autrefois de son pain. J’attendrai… j’attends… Ah ! tu vois bien que tu m’aimes !

Ceci fut un cri d’extase.

La tête de Georges s’était penchée sur sa poitrine, attirée par l’appel mystérieux. Ce n’était pas Lirette qui avait été chercher son baiser. Leurs bouches s’étaient rencontrées en un long soupir de bonheur…

Elle était reine, et Georges, vaincu, écoutait sa loi en s’enivrant des parfums de son souffle, tout imprégné de la fraîcheur qui brûle.

— Il y a des gens, disait Lirette d’un beau petit air sage, qui pensent pour nous et qui ont rédigé nos actions. La journée d’aujourd’hui verra la fin d’une lutte étrange et peut-être sanglante. Celui chez qui nous sommes ici, le Dr Abel Lenoir, travaille pour nous. C’est par son ordre que je suis habillée en demoiselle, et c’est par sa volonté que nous avons été réunis. J’ai retrouvé les paroles de la prière : à l’heure qu’il est, on a dû fouiller jusqu’au fond de la cachette… Connais-tu M. Pistolet ?

— Oui, répondit Georges en souriant : c’est un des hommes du docteur.

— As-tu confiance dans le docteur ?

— Bien plus qu’en moi-même.

— Alors, viens avec moi, je vais te mener près de celle que tu appelles Clotilde…

— Clotilde ! s’écria Georges : au fait, pourquoi n’est-elle pas venue ? Où est-elle ?

— Chez moi.

— Chez toi ? Mlle de Clare !

— C’est moi qui suis Mlle de Clare, prononça Lirette en se redressant.

Puis elle ajouta :

— La pauvre maison d’Échalot n’est pas, en effet, une retraite convenable pour la fiancée de ton frère. Nous allons la conduire à l’hôtel de Souzay.

— Nous… répéta Georges.

— Ne faut-il pas bien, répliqua Lirette, que tu me mènes à ta mère ?

Et, comme Georges hésitait, elle acheva :

— Quand nous arriverons à l’hôtel de Souzay, Mme la duchesse aura les papiers de sa maison avec l’acte qui me donne droit au nom que nous porterons tous les deux, mon beau cousin de Clare.

XXIV

La route de la ri vière

Les choses ne devaient point se passer tout à fait selon le programme ainsi réglé par mademoiselle Lirette.

Échalot avait coutume de trouver son déjeuner servi à son réveil : une soupe où vous auriez péché des oignons quand même le dernier oignon eût disparu de l’univers.

Mais aujourd’hui, en l’absence de Lirette, personne ne s’était occupé de la soupe.

Échalot, fidèle au poste confié, avait lutté longtemps contre son appétit, mais enfin, cédant à la fringale, il s’était éloigné, comme il le dit plus tard, « un tout petit moment » pour s’offrir une choucroute-saucisse de dix sous, à la Renaissance-de-Ramponneau dans l’avenue.

C’est la renommée. Échalot était un grand estomac, que les excès de bonne chère n’avaient pas blasé. Il aimait la choucroute. Il en demanda une seconde, puis une troisième et, malgré toute la diligence qu’il mit à engloutir cette triple provende, quand il revint à la baraque, la chambrette de sa fille d’adoption était vide.

En son absence, Clotilde avait ouvert les yeux.

La fièvre la tenait.

Stupéfaite à la vue des objets qui l’entouraient et qu’elle ne connaissait point, elle se regarda elle-même, couchée qu’elle était, tout habillée sur ce petit lit. Un vague souvenir lui revint, mais quand elle voulut le débrouiller, un chaos plus inextricable se fit en elle.

Rien ne s’éclaira dans sa pensée. Au contraire ce fut une nuit soudaine et complète, au fond de laquelle était le désespoir.

Elle se leva ; elle sortit de la maison roulante sans même regarder autour d’elle. Il y avait du monde maintenant sur la place, et la population de la foire remarqua cette fille pâle qui marchait droit et posément comme si elle eût été sûre de son chemin.

Son chemin ?

Avait-elle un chemin ?

On dit qu’à ces heures funestes le choix du hasard est presque toujours une malédiction.

Elle prit le premier chemin venu.

C’est une longue route que celle qui mène à la Seine en suivant tout droit l’avenue de Clichy, puis le chemin de Saint-Ouen. Clotilde, dans des circonstances ordinaires, aurait eu de la peine peut-être à la parcourir à pied.

Aujourd’hui, elle alla, portant sa fièvre, elle alla, marchant avec peine et lenteur, mais ne s’arrêtant jamais.

Elle alla pendant des heures et des heures.

Elle ne voyait rien de ce qui était sur la route. Son découragement l’entourait comme un mur de ténèbres.

À une grande lieue de la place Clichy, devant la grille de ce château où le roi Louis XVIII philosophait l’amitié égrillarde avec Mme du Cayla, le chemin tourne à droite.

Clotilde ne savait pas qu’en prenant par les champs, elle arriverait plus vite à la rivière, mais elle prit par les champs, quoique nulle route n’y fût encore tracée.

Ceux qui la rencontraient ne devinaient point sa fatigue. Son pas était ferme quoique lent. Elle portait la tête haute. Sa figure morne ne disait rien. Elle était belle comme les statues.

Au bas du parc, la Seine coulait dans la campagne blanche de givre.

L’été, l’île de Saint-Ouen, long bouquet et verdure (la guerre n’avait pas encore coupé les magnifiques peupliers) est un des rendez-vous les plus chers à la joie populaire, on y danse abondamment, on y chante à tue-tête, on y aime, mais autrement qu’au château du Cayla ; tous les plaisirs de la vie parisienne sont réunis dans ces jardins de l’Armide sans façon.

L’hiver, c’est une solitude.

Clotilde descendit jusqu’à la berge déserte et glacée. Elle ne sentait pas le froid. Elle s’assit par terre au bord de l’eau et appuya sa tête contre ses genoux relevés.

Il y avait un bateau, un seul, et dans le bateau, un pauvre homme qui pêchait pour apporter le pain du soir à ses enfants.

Les gens de la rivière connaissent bien cette posture des désespérées. L’homme du bateau cria :

— Ma pauvre belle, il fait trop froid, rentrez chez vous.

Clotilde ne l’entendit pas.

Et peut-être qu’elle ne pensait pas encore à mourir.

Cela lui vint tout d’un coup. Elle regarda l’eau et son front s’éclaira. L’idée de refuge naissait. Elle se leva. L’homme du bateau cria encore :

— Vous savez, l’enfant, je vas être obligé de démarrer pour vous repêcher et les petits pleurent après leur soupe.

Elle s’arrêta. Entendit-elle ? Mon Dieu non.

Seulement, sa main qui étreignait son cœur avait rencontré les papiers de l’hôtel Fitz-Roy.

— Ce n’est pas à moi, dit-elle ; avant de m’en aller, je dois rendre cela.

Et elle tourna le dos à la rivière, remontant le champ comme elle l’avait descendu, lentement, la tête droite, semblable à une statue qui marche.

Et la longue route fut reprise en sens contraire sans hâte ni fatigue. Des heures encore passèrent.

Le jour s’en allait baissant, quand Clotilde atteignit de nouveau la place Clichy, pleine de bruit et de foule. Les saltimbanques annonçaient leur dernière représentation.

Il n’y avait qu’une baraque abandonnée, c’était celle d’Échalot.

Clotilde ne vit rien de tout cela. Elle tourna vers le boulevard sans regarder ni à droite ni à gauche et monta du côté du cimetière.

Elle savait où elle allait.

Le boulevard fut suivi par elle jusqu’à l’angle de la rue Pigalle qu’elle tourna pour la descendre jusqu’à la hauteur de l’hôtel de Souzay.

Là, elle s’arrêta.

Contre l’habitude constante, la porte cochère du logis de Mme la duchesse de Clare était ouverte.

Clotilde n’entra point.

Elle s’assit sur la borne où nous vîmes Lirette pour la première fois, et quiconque l’eût regardée en ce moment aurait vu le terrible effort qu’elle tentait pour éclairer sa pensée.

— C’est ici, murmura-t-elle.

Sa main chercha son cœur et froissa les papiers qui étaient sous sa robe. Elle dit encore :

— Ce n’est pas à moi… Ce n’est pas à moi !

Puis, en se levant tout d’une pièce :

— Clément ! mon ami chéri ! C’est le nom, c’est la fortune de Clément ! Le bonheur lui viendra par moi…

En prononçant ce nom, sa voix était douce comme un chant.

Elle franchit le seuil et suivit la longue avenue bordée d’arbres. Sur son passage quelqu’un se cacha entre l’un des troncs et le mur. C’était peine perdue ; ne se fût-on point caché, Clotilde n’aurait rien vu.

Un instant, elle fit halte au-devant de la maison qui semblait déserte.

Mais le jardin ne l’était pas.

L’arrivée de Clotilde y produisit un mouvement, et plusieurs ombres glissèrent derrière les massifs de lilas défeuillés.

— Ils sont là tous les deux, dit-elle, en regardant la maison ; celui que j’aime, celle que je hais.

Quoique l’obscurité fût à peu près complète (il pouvait être six heures du soir), aucune lumière ne brillait à la façade de l’hôtel qui regardait la rue.

Rien n’était éclairé non plus au rez-de-chaussée, soit dans les cuisines, soit à l’office.

Une autre que Clotilde aurait remarqué sans doute la physionomie singulière que ces ténèbres et cette solitude prêtaient à la maison.

Elle n’avait garde de remarquer quoi que ce fût, et des symptômes beaucoup plus apparents lui auraient échappé de même.

Elle entra par la grande porte du milieu, et traversant le vestibule où il n’y avait personne, elle monta l’escalier principal.

Au premier étage, elle trouva une porte entrebâillée qu’elle poussa.

C’était une chambre assez vaste, meublée avec un luxe délicat : une chambre de femme.

La premier mouvement de Clotilde fut de reculer, car une lueur instinctive se faisait dans la nuit de son intelligence : elle sentait là son ennemie, la mère de celui qu’elle aimait tant, celle qui par trois fois en Bretagne, rue de la Victoire et à l’hôtel Fitz-Roy avait joué la vie du prince Georges pour sauvegarder un autre fils, un fils adoré, celui-là.

— Mauvaise mère ! dit-elle.

Mais aux derniers rayons du soir, elle aperçut un prie-Dieu auprès de la fenêtre, à la tête du lit. Elle s’en approcha et s’y agenouilla.

Puis, à peine prosternée, comme si un ressort se fût détendu au-dedans d’elle, tout à coup, elle s’affaissa sans même pousser un cri.

Elle ne souffrait plus.

Si la crise qui terrassait ainsi la pauvre Clotilde au moment où elle venait accomplir son dernier devoir eût tardé une minute encore, elle aurait entendu son nom prononcé dans la chambre voisine au milieu d’une discussion soudainement élevée.

Son nom et le nom de celui qu’elle aimait.

Mais, avant d’entamer le récit des événements étranges qui eurent lieu cette nuit à l’hôtel de Souzay, si calme, d’ordinaire, dans sa tristesse, nous reviendrons un instant sur nos pas, résumant en peu de mots l’histoire de la journée, nécessaire à l’intelligence du dernier acte de notre drame.

Le Dr Abel Lenoir, lors de sa visite quotidienne, avait trouvé Albert sensiblement mieux et la duchesse à demi folle de joie.

Nous savons que le docteur était autre chose qu’un médecin dans la maison de Mme de Clare. On lui eût laissé croire volontiers, néanmoins que ce miraculeux résultat était dû à ses bons soins, s’il n’avait exigé une explication.

En la lui donnant, Angèle appuya surtout sur ce fait que Georges était un heureux martyr. Son sacrifice ressemblait à une délivrance.

Ce fut chez Mme de Clare que Pistolet vint trouver le docteur après son expédition à l’hôtel Fitz-Roy.

Pistolet s’était mis en campagne en quittant Lirette, ce matin. Toute la nuit précédente, le docteur avait eu ses gens à lui autour de la maison Jaffret, non seulement pour éclairer autant que possible les faits et gestes de la bande, mais surtout pour veiller à la sûreté du prince Georges en cas de besoin.

Pistolet était le chef de cette police particulière.

Il venait au rapport.

Son résumé clair et court donna d’abord la physionomie à peu près exacte de ce qui s’était passé après la soirée des fiançailles.

Les maîtres ne s’étaient pas couchés, on avait vu le « fantôme » pénétrer dans le jardin par le mur de planches, on avait surpris la sortie de mademoiselle Clotilde avant le jour.

Mais l’important se trouvait dans la récolte personnelle de Pistolet, qui était arrivé, rue Culture, au moment même où le déménagement de l’hôtel s’opérait. Les agents avaient vu commencer ce déménagement.

Les Jaffret semblaient, en vérité, quitter leur demeure sans espoir de retour.

Et certes, c’était là une idée bizarre, le lendemain de la signature d’un contrat, à la veille d’une noce.

Le mot de l’énigme semblait être dans le fait de la visite du fantôme dont le récit ne sembla causer aucune surprise au Dr Abel Lenoir, lequel dit seulement :

— Je savais que mon voisin Mora n’avait pas couché cette nuit chez lui, rue de Bondy.

Cependant, le mot de l’énigme pouvait être aussi dans l’histoire de la onzième dalle deux fois soulevée.

Le docteur était au fait par avance de tout ce qui concernait le vieux Morand Stuart et son Oremus.

Il écouta cette partie du rapport de Pistolet avec une extrême attention.

— Du moment que Mora avait entendu la conversation d’Échalot et de Lirette, acheva Pistolet, vous devinez que je n’espérais plus beaucoup trouver les papiers sous la dalle. Néanmoins, pour ne rien négliger, j’ai pénétré dans la cour de l’hôtel, j’ai compté les pierres, j’ai soulevé la onzième…

— Eh bien ? fit le docteur.

— Il y avait une cachette, une très belle cachette ; mais elle était vide.

— As-tu interrogé le concierge ?

— Naturellement. Il n’a rien vu, pas même nos agents, et de ce que peuvent être devenus les maîtres de l’hôtel il ne sait rien.

Le docteur réfléchit un instant, puis il dit :

— Mora les a prévenus. Ils sont cachés quelque part dans Paris. C’est la crise. Ils ont leur proie, ils doivent chercher déjà les moyens d’escompter leur victoire. Mets sur pied tout ce que nous avons d’hommes. Tu entends bien, tout ! Prends Tardenois, Larsonneur, prends jusqu’à mon vieux valet Guillaume, et fais une battue à fond. Il nous faut ces actes, je les veux !

XXV

Ville gagnée

Pistolet s’était dirigé vers la porte, mais il revint. Il avait oublié de mentionner la scène sauvage de la rue Vieille-du-Temple : l’assassinat de Clément-le-Manchot par Cadet-l’Amour.

— Ce malheureux peut-il nous servir ? demanda le docteur.

— Je ne l’ai pas revu depuis cette nuit, répondit Pistolet ; mais s’il doit s’en relever jamais, il ne bougera de plus d’un mois, j’en réponds !

— Va donc et mène rondement la chasse ! tu cours après ta fortune. Pistolet sortit.

Il emmena Tardenois, Larsonneur et les autres valets.

Voilà pourquoi nous avons vu Clotilde entrer dans la maison sans trouver à qui parler.

L’office était vide et la cuisine aussi, parce que Mme Meyer (de Prusse) avait pris campos après avoir donné vacances aux servantes.

Pourquoi ? Comment ? Il faut bien enfin le dire : parce que l’ennemi était dans la maison même.

Non pas les compatriotes de Mme Meyer, mais la bande Cadet.

En plein jour, dans Paris tranquille, au milieu d’un quartier populeux, à l’insu des passants de la rue et des voisins habitant les demeures d’alentour, une maison avait été prise d’assaut et restait au pouvoir de l’envahisseur.

Il faut raconter en détail cet événement qui semble au premier aspect invraisemblable comme une féerie et qui s’accomplit le plus simplement du monde, prélude d’événements plus extraordinaires encore.

Il pouvait être dix heures du matin quand Pistolet, sur l’ordre du Dr Lenoir, emmena Tardenois, Larsonneur et les autres pour les lancer sur la piste des Habits Noirs.

Une heure après, arrivèrent Georges et Lirette, qui n’avaient plus trouvé Clotilde dans la baraque d’Échalot.

Pour la première fois depuis bien des années, il y eut dans la maison d’Angèle une scène de bonheur, une scène de famille.

On n’avait encore, en somme, aucune raison de s’inquiéter pour Clotilde, et Lirette apportait en entrant ici de tels motifs d’espoir qu’on la reçut comme une providence.

Elle était le salut d’Albert puisqu’elle brisait le lien qui attachait Georges à Clotilde ; elle était aussi la promesse d’une ère nouvelle au point de vue de la fortune et de la sécurité légale, puisque, vivant témoignage, elle pouvait certifier l’existence des actes qui constataient l’état civil de la duchesse et de son fils.

C’était une autre existence qui commençait. Angèle, ramenée au bien par l’espoir, ne voulait plus ni subterfuges ni ambages ; elle aimait ses deux fils, elle chérissait déjà cette ravissante créature qui allait être sa fille, elle attendait l’autre… Ah ! celle-là, comme elle allait l’adorer ! La femme d’Albert !

Celui-ci dormait, visité par de beaux rêves.

Le docteur venait de sortir, en annonçant qu’il reviendrait.

Vers deux heures après midi, Rose Lequiel, la femme de chambre, faisant le service de Tardenois absent, ouvrit la porte d’une pièce, voisine de la chambre à coucher d’Angèle, et où celle-ci se tenait avec Lirette et Georges.

Rose Lequiel annonça Mme la comtesse Marguerite de Clare et M. le comte de Comayrol.

Il y avait des années que Marguerite et Angèle ne s’étaient vues. Rivales de beauté autrefois, elles n’avaient jamais éprouvé l’une pour l’autre une bien vive sympathie. Angèle fut étonnée. Elle ne connaissait pas M. de Comayrol.

— Faites entrer au salon, dit-elle. Mais Marguerite était déjà sur le seuil.

— Sans cérémonie, n’est-ce pas, dit-elle, tout à fait ? Entrez, comte. Ma bonne et chère cousine nous excusera.

Angèle s’était levée.

Mme la comtesse vint à elle d’un pas délibéré en ajoutant :

— Vous voyez, nous sommes en costume de voyage… Bonjour, prince… Chère duchesse, Georges nous a fait connaître hier l’aimable intention que vous aviez eue de venir à l’hôtel Fitz-Roy pour signer au contrat.

— En effet, je le voulais, dit Angèle, qui pensa tout d’un coup à Albert.

Pour maintenir le projet de mariage en changeant d’épouseur, il fallait gagner les bonnes grâces de Marguerite.

Elle tendit sa main la première.

Marguerite la secoua cordialement. Vous eussiez dit en vérité les deux meilleures amies du monde.

Marguerite reprit :

— C’est vous qui nous teniez rigueur, cousine. Nous avons considéré cette bonne parole comme un premier pas, et vous voyez notre empressement à risquer le second. Malgré les très grosses affaires qui sont tombées sur nous aujourd’hui, j’ai dit à la famille : « Je ne partirai pas sans voir Angèle… » Permettez-moi de vous présenter M. le comte de Comayrol, un des témoins de notre Clotilde.

M. le comte de Comayrol salua. Il était botté et harnaché comme pour faire le tour d’Europe. On s’assit. Lirette se tenait à l’écart, effrayée sans savoir pourquoi. Georges n’essayait même pas de dissimuler son malaise. Était-ce l’heure de l’explication ?

Mais toute cette glace fut brisée du premier coup. Marguerite rapprocha son fauteuil de celui d’Angèle.

— Il y a quelque petite chose, lui dit-elle à voix basse, et vous vous en doutez bien. Vous aviez donné pouvoir à maître Souëf, et certes, nous n’en demandions pas davantage ; mais ce contrat est provisoire dans l’idée de maître Souëf lui-même, et le mariage n’ira pas tout seul. Est-ce que vous ne causeriez pas volontiers un instant en tête à tête avec moi, ma belle cousine ?

— Très volontiers, au contraire, répondit Angèle vivement, j’ai moi-même à vous parler d’une certaine circonstance…

— J’en étais sûre ! s’écria Marguerite en riant bonnement. Comme on a tort de ne pas se voir et s’entendre !… Georges, mon cher enfant, pardonnezmoi si je dispose de vous, il faut que vous emmeniez M. de Comayrol pendant dix minutes, ainsi que cette charmante demoiselle… Elle est de la famille ?

Lirette s’était levée. Ce fut elle qui répondit :

— Oui, madame, je suis de la famille.

Son regard heurta celui de Marguerite, qui sourit, puis tourna la tête.

— Georges, dit Angèle, vous mènerez M. le comte au salon.

— Non, oh ! non, fit Marguerite dont le sourire prit une singulière expression ; au salon, il y a déjà quelqu’un.

— Quelqu’un ! répéta la duchesse étonnée ; qui donc ? Au lieu de répondre ! Marguerite demanda :

— Est-ce que le petit salon ne donne pas sur le jardin ?

— Si fait, mais…

— Vous ne comprenez rien à tout cela, n’est-ce pas ? interrompit la comtesse en lui adressant un signe d’intelligence. Faites comme si vous compreniez, vous allez avoir le mot de l’énigme… Allez, Georges, au petit salon… Vous saurez tout et vous me remercierez.

M. de Comayrol offrit galamment son bras à Lirette.

Sur un coup d’œil d’Angèle, Georges les accompagna.

Tout le monde souriait encore, mais autour de la situation, il y avait déjà une mortelle inquiétude.

Aussitôt que la porte fut refermée, la physionomie de Marguerite changea.

— Maintenant, dit-elle, mademoiselle Tupinier, à bas les masques, s’il vous plaît ! Nous ne pouvons pas nous souffrir, vous et moi, parce que nous sommes du même métier et que nous nous faisons concurrence…

— Madame !… voulut interrompre la duchesse, plus stupéfaite encore qu’indignée.

— Mais, en définitive, poursuivit Marguerite, il n’y a pas entre nous une de ces haines implacables qui font courir comme un fourmillement l’envie d’étrangler jusqu’au bout des doigts. Moi, je suis assez bonne fille, au fond, jouons donc cartes sur table. Je suis une voleuse, ma cousine, commandant à des voleurs.

— Oh !… fit Angèle, qui essaya de se lever.

— Et vous le saviez très bien, continua Marguerite, ce qui ne vous a pas empêchée d’envoyer votre fils à l’hôtel de Fitz-Roy avec de beaux bouquets, ma foi, pour demander la main de notre pupille. Je suis de la bande Cadet ou plutôt : Je suis la bande Cadet ! Vous le saviez si parfaitement que vous aviez fondé la bande Abel Lenoir pour nous combattre. C’est un homme de talent que ce docteur, mais son idée n’a pas le sens commun. Au XIXe siècle, ma chère, le plus naïf des commissaires de police vaut tous les francs-juges de l’univers. Ce n’est pas à cause de vous que nous jouons notre va-tout aujourd’hui, avant de quitter Paris et peut-être la France, c’est parce qu’on nous a avertis, cette nuit, que le commissaire de police allait se mêler de nos affaires. Rien que pour cela.

Elle s’arrêta. Son regard couvrait Angèle, qui s’était remise et qui réfléchissait.

Il y avait autour de cette scène, entamée si bizarrement, un silence plein de repos. Le soleil d’hiver, qui allait baissant, dessinait sur le tapis en deux larges raies lumineuses les broderies de la mousseline qui recouvrait les glaces des croisées. On n’entendait rien, sinon ce murmure lointain de Paris, si rassurant et si doux à l’oreille, quoi qu’on dise.

Comment craindre les choses de la forêt de Bondy quand on entend ce beau Paris causer, rouler carrosse et rire ?…

— Je sais à quoi vous pensez, madame la duchesse, reprit Marguerite, car ce nom de Tupinier ne doit pas vous plaire, et je veux revenir à mes habitudes de bonne compagnie qui sont chez moi une seconde… ou une troisième nature. Ce mot de commissaire de police vous a émoustillée. Celui du quartier demeure à trois portes de chez vous, vous croyez cela… Eh bien, non ! il est à l’autre bout du monde. Entre lui et vous, il y a moi : la bande Cadet !

Angèle garda le silence. Marguerite reprit encore.

— Et je vous prie de remarquer combien nos bandits sont sages. Ils emplissent votre maison, et vous n’entendez aucun bruit…

— Ils emplissent ma maison ! répéta la duchesse sans savoir qu’elle parlait.

— Toute la partie de votre maison qui regarde l’avenue, oui, expliqua complaisamment Marguerite, et cela s’est fait tout seul, aussitôt après le départ du Dr Lenoir. Vous aviez pris soin vous-même d’éloigner vos valets. Restaient bien vos servantes, mais Mlle Rose Lequiel est venue lui dire « de votre part » qu’elles pouvaient prendre la permission de dix heures aujourd’hui.

— Rose ! fit Angèle. De ma part !

— Hélas ! ma chère, elle vous est dévouée comme les nourrices de la comédie, mais elle a quarante-cinq ans, l’âge des passions conservées en boîtes, et nous avons un don Juan du nom de Similor qui ravage ces vieux cœurs dans la perfection… Nous sommes entrés bien tranquillement. Notre quartier général est au salon, et vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai priée de n’y point envoyer votre cher fils, ce qui eût été dangereux pour lui. Entre vous et la ville les communications sont coupées, quoique votre porte cochère là-bas reste ouverte, car je veux bien vous dire que cette belle petite Clotilde, la fiancée de votre fils, ne fait pas partie de notre association. Elle nous a faussé compagnie ce matin, et j’ai quelques raisons de croire que cette porte ouverte sera pour elle comme le collet qui prend les alouettes. Nous avons besoin d’elle et nous l’aurons. Du côté du jardin, au contraire, ah ! vous êtes libre comme l’air !…

Elle se leva et vint ouvrir une des croisées.

— Seulement, ajouta-t-elle, c’est un jardin de prison que vous avez là. Il n’y a qu’une seule fenêtre là-bas, derrière les arbres… Et en vérité, j’y vois quelqu’un !

La duchesse se leva vivement et ouvrit la bouche pour appeler à l’aide. Marguerite riait.

— Regardez bien auparavant, dit-elle.

— Jaffret ! murmura Angèle en reculant.

— Le bon Jaffret ! appuya Marguerite avec onction. Et il a apporté ses bouvreuils !

Jaffret donnait, en effet, la becquée à ses favoris, et, à travers l’espace, sa voix exercée se fit entendre, chantant :

— Huick ! huick !… rrriki ! huick !

— Bonjour, filleule ! dit une autre voix sous la croisée même. Menons les choses rondement, ma mignonne, le chemin de fer n’attend pas, et dehors il fait un froid de loup !

Dans l’allée, Angèle avait reconnu Cadet-l’Amour qui se promenait en fumant sa pipe. Elle retomba brisée sur son fauteuil et murmura :

— Madame, que voulez-vous de moi ?

XXVI

Choisir !

Quand la fenêtre fut refermée, le jour avait baissé considérablement dans le boudoir, où Marguerite et Angèle étaient réunies.

Le soleil n’entrait plus, caché qu’il était par les tentures. Le silence continuait de régner au-dedans comme au-dehors.

— Ce que nous voulons de vous ? répéta Marguerite, en reprenant son siège, c’est diffici le à dire, ma cousine, et délicat. On m’a choisie pour porter la parole, parce que les femmes, entre elles, ne reculent devant aucune vérité, si dure qu’elle soit ; mais voilà pourtant que j’hésite.

Elle s’arrêta, en effet, et sembla se recueillir.

La duchesse attendait, le cœur serré par une indicible terreur.

— Madame, reprit Marguerite, qui devenait grave malgré elle, vous nous avez trompés, ou du moins, nous soupçonnons que vous avez voulu nous tromper. Vous avez deux fils. Lequel est le préféré, nous l’ignorons. Soit que vous ayez lancé le bâtard pour servir d’égide à son frère légitime… on dit cela parmi vos propres serviteurs… Soit que vous ayez voulu, au contraire, profitant de la nuit qui entoure le passé des deux jeunes gens, donner au fils naturel les droits du jeune duc…

— Je vous jure, madame… interrompit Angèle.

Mais Marguerite l’interrompit à son tour et dit avec une sorte de solennité :

— J’ai pitié de vous, ne vous engagez pas, vous pourriez amèrement regretter vos paroles. Je vous préviens, et c’est un service cela, que vous allez avoir à faire un choix entre vos deux enfants : un choix… mortel !

La poitrine de la duchesse rendit un grand gémissement.

— Nous ne sommes pas seulement des voleurs comme je vous l’ai dit, reprit Marguerite, nous sommes des assassins. La maison de Clare, dont nous portons toutes les deux le nom, est cruellement payée pour le savoir. L’homme qui vient de vous nommer sa filleule, et qui en a le droit, est ici pour tuer un de vos fils.

Angèle, les yeux horriblement ouverts, les mains crispées sur les bras de son fauteuil, écoutait comme on fait un épouvantable rêve.

Elle ne croyait pas.

Et pourtant, il fallait croire, car le visage de Marguerite se contractait, tiraillé par un tic douloureux.

Marguerite avait trop présumé de la dureté de son cœur, Marguerite elle-même !

L’horrible et cynique franchise qu’elle s’était imposée l’épouvantait.

Elle était à la torture, et sans l’énormité de l’enjeu, qui était au bout de la partie engagée, peut-être eût-elle reculé…

Rendons-nous bien compte de la situation : l’enjeu, ce n’était pas la fortune de Clare.

En suivant la route que tenait Marguerite il y avait loin et beaucoup de détours pour arriver jusqu’à la fortune de Clare qui pouvait, de mille manières, s’échapper en chemin.

L’enjeu, le véritable enjeu, celui qui valait toute l’angoisse de tous les crimes et encore plus, au gré de Marguerite, c’était le coffre du colonel : cette poignée de chiffons dont l’un criait : « Je représente cinquante mille guinées ! »

Elle savait où il était ce coffret renfermant soixante ou quatre-vingts millions.

Elle savait qu’au rez-de-chaussée de la maison habitée par le Dr Lenoir, rue de Bondy, un homme, jeune ou vieux, qu’importait cela ! veillait tout seul sur ce trésor.

Cet homme en valait cent, c’est vrai, il était la quintessence de l’habileté dans le mal, tous ceux qui s’étaient attaqués à lui étaient morts ; mais un coup de couteau bien planté dans le cœur tue les sorciers comme les naïfs… Et pour récompenser l’audace de ce coup, il y avait la montagne d’or !

Ici, à l’hôtel de Souzay, ce n’était que la comédie, destinée à endormir la vigilance de cet homme. Lui-même en avait fourni le plan railleur et impossible, et lui-même, c’était chose certaine, étant donné son caractère, en surveillait l’exécution, ici ou là, de loin ou de près, ricanant d’aise en quelque coin comme un dilettante dans sa loge.

Il fallait que la pièce fût jouée sérieusement et furieusement, jusqu’à la lie de son absurde férocité ; il fallait que la bande Cadet prît sa volée vers la frontière, les griffes pleines de sang, pour revenir à bas bruit… et encore !

Savez-vous ce qu’il faisait, le fantôme, à l’heure où ses « bons chéris » essayaient de lui donner le change à l’hôtel de Souzay ?

Un homme de quarante ans environ, bien nourri comme doit l’être un philanthrope, montait le raide escalier du logis de Pistolet, rue Vieille-du-Temple. C’était là, nous nous en souvenons, que Clément-le-Manchot avait trouvé un asile, la nuit précédente, en sortant des mains de Cadet-l’Amour.

Clément-le-Manchot dormait sur un matelas.

Le docteur Abel était venu le voir dans la journée. L’influence de son traitement se faisait déjà sentir.

Le philanthrope entra sans éveiller le blessé et resta bien cinq minutes à regarder curieusement l’effroyable état où Cadet-l’Amour l’avait mis.

Puis il lui secoua le bras doucement.

— Manchot, dit-il, éveille-toi, mon garçon… Comme te voilà fait !

— Qui m’appelle ? gronda le malheureux.

— Tu ne me reconnais seulement pas ! J’étais venu te dire une chose : si tu avais pu te soutenir sur tes jambes, l’occasion était belle. Ce soir Cadet travaille rue Pigalle, à l’hôtel de Souzay… mais tu ne vaux plus rien.

— Est-ce vous, monsieur Mora ? demanda Clément, je ne vous vois pas.

— Tu n’es pas capable, mon pauvre gars, dit l’autre, il t’a trop malmené ! je te laisse la goutte, tâche de te rendormir… C’est à la nuit, vers huit heures, que Cadet-l’Amour travaillera rue Pigalle… Bonsoir.

Et il partit.

En tâtant auprès de lui, Clément trouva une bouteille d’eau-de-vie.

Le philanthrope était déjà au bas de l’escalier.

Revenons à l’hôtel de Souzay.

Nous n’avons pas oublié que le colonel avait défendu qu’on touchât un cheveu de la tête du bâtard, et nous savons que Marguerite avait combiné d’avance le piège qui devait être tendu à la misérable mère.

Elle était femme, sinon mère, elle-même ; elle devinait que tout l’amour de la mère se concentrait sur le fils déshérité, sur le vaincu.

Dans cette épreuve, qui ressemblait de loin au jugement de Salomon, elle était déterminée à frapper celui qu’Angèle désignerait comme étant le fils légitime, bien certaine ainsi de ne se point tromper, puisqu’elle comptait sur le mensonge de l’amour.

— Madame, dit-elle, cherchant à ressaisir, sinon le calme, du moins la clarté de sa pensée, si vous avez sujet de nous mépriser et de nous craindre comme des criminels que nous sommes, il nous est permis à nous d’avoir défiance de vous. Votre vie n’est pas irréprochable.

— C’est vrai, balbutia Angèle qui éclata en sanglots, c’est vrai, j’ai péché ; mais se peut-il qu’un châtiment si atroce me soit réservé !

— Nous ne prétendons en aucune façon punir, répliqua Marguerite, mais bien prendre nos sûretés. Nous savons que les papiers de Clare sont en votre pouvoir…

— Quels papiers ?

— Votre acte de mariage, l’acte de naissance de la fille de Morand Stuart.

— C’est une erreur ! s’écria la duchesse. Vous allez commettre un crime inutile ; je vous jure qu’on vous a trompés !

— Je ne vous en veux pas pour ce mensonge, répliqua Marguerite ; à votre place j’agirais comme vous.

Ce n’était pas un mensonge ; mais le renseignement fourni par le fantôme quand il avait désigné l’hôtel de Souzay comme le lieu où les papiers contenus dans la cachette devaient être retrouvés, n’était pas non plus contraire à la vérité.

Il n’y avait ici qu’une erreur de temps. La pauvre Clotilde marchait en ce moment sur la route de Saint-Ouen pour apporter précisément les trois pièces désignées à l’hôtel de Souzay, où elle allait arriver dans quelques minutes.

Marguerite avait repris toute sa froideur. Elle continua :

— Raisonnons comme si vous aviez ces actes, nous ne pouvons mutuellement nous tromper. Il y a un héritier de Clare-Souzay, qui épouse l’unique héritière de l’autre branche de Clare. Ce couple est notre bien à vous et à nous. On ne refuse pas de vous admettre au partage. Voulez-vous être de la bande Cadet, madame la duchesse ? Angèle ne répondit que par un geste d’horreur.

— Vous ne voulez pas ? poursuivit Marguerite, vous avez raison, cela ne détournerait pas de vous le calice d’amertume. Nous sommes à l’extrémité d’une pente fatale. Si je pouvais vous dire ce que vaut pour nous la partie qui se joue ici et qui vous paraît encore plus extravagante que barbare…

Son œil lança ce grand éclair des fiévreux de l’or, car elle voyait en un mirage le coffret, toutes ses bank-notes, et l’ivresse jaune lui montait au cerveau violemment.

— Cela vaut… reprit-elle d’une voix subitement altérée ; mais, vous ne me croiriez pas ! ce sont des richesses auxquelles on ne peut croire ! Et, d’ailleurs, qu’importe ? L’arrêt est prononcé, prononcé par vous qui avez été trop habile. Un de ces deux jeunes gens est de trop, parce que, tant qu’il y en aura deux, nous aurons peur de vous qui avez fait vos preuves d’astuce et de tricherie, mentant partout, mentant toujours, mentant jusqu’au lit de mort de votre mari. C’est le nom d’Albert que porte l’acte de naissance du fils de William de Clare, et l’enfant dont vous aviez fait un marbrier, pour le mieux cacher, s’appelait Clément ! et celui que vous nous avez envoyé à l’hôtel Fitz-Roy a nom Georges ! et dans sa prison… Ah ! nous n’aurions pas besoin du poignard si nous savions où frapper ! Il nous suffirait de nous effacer pour laisser agir la justice… Et, dans sa prison, disais-je, il avait des papiers au nom de Pierre Tardenois !… D’un autre côté, celui qui passe ici pour le secrétaire du jeune duc s’appelle Albert ! C’est le chaos. Vous avez trop bien brouillé les cartes, madame, on n’y voit plus dans la nuit que vous avez faite… Nous vous condamnons à faire la lumière, à dire vous-même et tout haut : « Voici le duc de Clare, et voilà le bâtard ! »

Angèle se laissa tomber à genoux.

Elle essayait de parler et ne pouvait. Toute l’angoisse que peut endurer une créature humaine sans mourir était sur son visage.

— Madame, madame ! balbutia-t-elle enfin, ayez pitié de moi, je les aime tous les deux !

Elle disait cela comme les pauvres petits qui demandent grâce. Marguerite détourna les yeux.

— Madame… répétait Angèle qui se traînait sur ses genoux, je suis en votre pouvoir. Je ne veux plus de la fortune ! Les titres, j’y renonce ! Nous irons hors de France, loin, bien loin… si loin que nous ne nous gênerons plus. Madame ! oh ! madame, vous n’avez pas mesuré ma torture. Je vous en supplie…

— Il faut choisir, prononça tout bas Marguerite.

— Écoutez-moi ! reprit la duchesse dont la voix changea, et nous devons l’avouer, une lueur cauteleuse s’alluma dans sa prunelle, car, même à cette heure navrée, sa partialité maternelle n’était pas morte, écoutez-moi, je ne vous tromperai plus. Je vous donnerai le vrai de Clare, celui dont le nom est dans l’acte de naissance, le duc Albert, cette fois, pour épouser votre Clotilde… Mais laissez vivre mon autre enfant.

— Non ! dit Marguerite.

Angèle bondit sur ses pieds. Tout son sang rougit son visage. Elle se rua sur Marguerite qui la reçut de pied ferme. Un instant leurs deux visages terribles et superbes se touchèrent presque. Leurs yeux se brûlaient. Vous eussiez dit deux tigresses qui vont s’entre-dévorer.

— C’est moi qui vais te tuer ! râla Angèle, j’ai la force, je le sais ; j’en suis sûre, j’ai la rage… Ah ! prends garde !

Au lieu de reculer, Marguerite avança la tête.

Leurs bouches se touchaient presque, comme pour un baiser. Et Marguerite dit avec un rire convulsif :

— Folle ! tu parles de tes enfants ! oh ! folle ! folle ! moi, je me bats pour quatre-vingts millions !

Elle se dégagea d’un seul effort, irrésistible et froid comme l’or lui-même, et gagna la porte. Sur le seuil elle se retourna pour ajouter :

— Ici, dans un quart d’heure, celui qui doit mourir ! Je le veux, il le faut ! Sinon, ils mourront tous les deux !

Angèle se laissa tomber comme une morte.

XXVII

Ombres chi noises

Il n’y avait aucune exagération dans ce que Marguerite avait dit tout à l’heure à Angèle.

Le conseil donné par le colonel, la nuit dernière, lors de son invasion à l’hôtel Fitz-Roy, avait été suivi à la lettre, et ce soir, toute la bande Cadet était sur pied.

Si bien déchue que fût la frérie des Habits Noirs, quelque chose restait de sa redoutable organisation. L’espace de temps compris entre six heures du matin et midi avait suffi pour lever le ban et l’arrière-ban des joueurs de poule de L’Épi-Scié, et pendant qu’une garnison suffisante occupait à bas bruit l’hôtel de Souzay qui, du dehors, avait l’air de la maison la plus tranquille du monde, Pique puce (M. Noël), Cocotte et d’autres habiles contre-chassaient les valets de Mme de Clare pour les retenir loin de l’hôtel.

Tant que les gens de service ne revenaient pas, il n’y avait absolument rien à craindre pour les envahisseurs de l’hôtel.

La duchesse, en effet, ne voyait personne, sauf le Dr Abel Lenoir, et l’ordre était donné, aux sentinelles de la bande Cadet, de laisser entrer le Dr Lenoir, s’il se présentait.

Pareille consigne existait pour Pistolet.

Pareille pour mademoiselle Clotilde.

Quant aux autres visites qui auraient pu venir par hasard, Amédée Similor, traître à l’amitié d’Échalot et séducteur de la vieille Rose Lequiel, avait revêtu la grande livrée de Clare.

Il se tenait quelque part au rez-de-chaussée, jouant à merveille son rôle de valet, et tout prêt à répondre que les maîtres de la maison étaient absents.

Au grand salon donnant sur l’avenue, se trouvaient une demi-douzaine de braves, sous la présidence du Dr Samuel ; nous avons vu Cadet-l’Amour au jardin fumant sa pipe, et la seule fenêtre du voisinage donnant sur les derrières de l’hôtel était occupée par le bon Jaffret, qui avait pris, avec ses bouvreuils, possession du pied-à-terre de Marguerite, rue de La Rochefoucauld.

C’était le quartier général. Tous les Maîtres de la bande Cadet ayant abandonné leurs logis aujourd’hui même (et ce n’était pas trop tôt), on avait choisi ce lieu pour se réunir en cas de besoin et délibérer.

D’après ces dispositions, toute la partie de l’hôtel de Souzay qui regardait les jardins était libre ; l’autre moitié, celle qui avait ses croisées sur l’avenue menant à la rue Pigalle, était en rigoureux état de siège.

Quant aux habitants mêmes de l’hôtel, nous savons où était Mme la duchesse ; Albert, couché tout habillé sur son lit, dormait d’un bon sommeil, suite d’une crise favorable, provoquée par l’explication de ce matin, et ne se doutait de rien. Depuis que les Habits Noirs étaient entrés dans la maison, il ne s’était produit aucun bruit qui pût l’éveiller.

Le prince Georges, Lirette et M. le comte de Comayrol étaient réunis au petit salon où l’entretien allait comme il pouvait.

Il n’y avait personne dans la chambre de Georges, ni dans celle d’Angèle, où Clotilde, guidée par le hasard, ne devait pas tarder à entrer.

Il faisait nuit déjà quand elle arriva. Personne ne mit obstacle à son passage, et ce fut à l’aventure qu’elle poussa la première porte qui se présenta entrouverte devant elle.

Quelques instants après Clotilde, le Dr Abel Lenoir franchit le seuil de la porte cochère.

Il était inquiet, on n’avait retrouvé la trace d’aucun des membres de la bande Cadet, et Pistolet venait de lui apprendre que, dans la journée, des descentes de police avaient eu lieu simultanément à l’hôtel Fitz-Roy, chez la comtesse Marguerite de Clare et chez le Dr Samuel.

On le laissa pénétrer comme Clotilde jusque dans la maison ; mais plus clairvoyant que la pauvre jeune fille, il ne put manquer de « sentir », dès les premiers pas, qu’il y avait là quelque chose d’anormal et d’extraordinaire.

Il entra néanmoins, monta l’escalier du premier étage et se dirigea, selon son habitude, vers la chambre de la duchesse. Au moment d’y pénétrer, il entendit que l’on causait dans le boudoir. C’était la fin de l’entretien d’Angèle et de Marguerite.

Quelques instants après encore, une troisième personne arriva par la rue Pigalle.

C’était un homme qui marchait avec beaucoup de peine, et dont on ne pouvait voir le visage, caché sous deux bandes de toiles croisées.

Celui-ci n’étant pas signalé à la consigne, deux sentinelles dissimulées derrière les arbres, sortirent de leur abri et l’abordèrent.

— Ce n’est pas la rue ici, l’ami, dit l’une d’elles, reprenez la porte.

Mais l’autre, l’interrompit, disant :

— Tu ne reconnais donc pas, le Manchot ! Et dans quel état !

Les deux hommes reculèrent d’un même mouvement.

L’un deux, qui était presque un enfant, mit pourtant de la gloriole à vaincre cette répugnance instinctive et se rapprocha.

— On va donc rire cette nuit, Clément ? demanda-t-il, faisant allusion au sinistre métier du malheureux ; j’ai idée qu’ils t’attendent… Ne fais pas le fier : c’est moi, Saladin, le petit de Similor.

Il se rengorgea en prononçant ce nom illustre. Le Manchot l’écarta et passa sans répondre.

— C’est bon ! fit Saladin en regagnant son arbre ; paraît que ce qu’on dit est vrai. L’Amour t’a arrangé, et tu n’es pas de bonne humeur. Si tu ne veux pas attraper une autre danse, ne te promène pas dans le jardin !

Parvenu au bout de l’avenue, le Manchot, au lieu de s’introduire dans la maison, tourna sur la gauche pour gagner le passage qui menait au jardin. Il se glissa derrière les massifs et guetta, collé au tronc d’un tilleul.

Rien ne bougeait autour de lui, mais bientôt le vent du soir apporta jusqu’à lui une odeur de pipe.

Il gonfla ses narines et flaira cette odeur, comme les gens qui s’y connaissent goûtent une gorgée de vin chez le marchand.

— C’est ça, dit-il, je reconnaîtrais sa pipe entre mille !

Et il se tint coi, blotti par terre, malgré la gelée.

Ceux-là même qui auraient passé tout près de lui n’auraient pas soupçonné sa présence.

Marguerite, cependant, avait rejoint Comayrol, Georges et Lirette au petit salon.

— Nous nous sommes entendues, Mme la duchesse et moi, dit-elle, c’est une bonne et belle réconciliation. Pardon, si je vous laisse encore. Je vais bientôt revenir et ne vous quitterai plus.

Elle descendit le grand escalier et sortit par la grande porte.

Prenant alors le chemin suivi par Clément-le-Manchot tout à l’heure, elle se rendit au jardin.

— L’Amour, appela-t-elle avec précaution.

— Sacré tonnerre ! gronda une voix enrouée tout auprès d’elle, voilà un bête de froid ! je me suis enrhumé comme un bœuf.

— Avez-vous l’échelle ?

— Il n’en manque pas d’échelles, on répare l’entrée, ici à droite… Est-ce que ça va finir aujourd’hui ou demain, cette affaire-là ?

— Encore dix minutes.

Elle examina la façade et s’orienta. Les fenêtres du boudoir où avait eu lieu sa conversation avec Angèle restaient éclairées. Marguerite les désigna du doigt et dit :

— Dressez l’échelle-là.

— Et après ?

— La fenêtre de gauche est restée entrouverte ; celle où vous avez vu Angèle tout à l’heure…

— Est-ce que c’est Angèle qu’on va régler ?

— Non !… ce sera un malade ou celui qui n’a qu’un bras. Vous savez bien, l’un ou l’autre : il ne faut qu’un coup.

— Un bon !… Et après ?

— La clef des champs, et à minuit, rue de Bondy, au rez-de-chaussée : le coffret !

Cadet-l’Amour eut un grognement joyeux.

Derrière son arbre, le Manchot tendait l’oreille.

Dans le boudoir où elle était restée seule, Angèle, en rouvrant les yeux, vit quelqu’un agenouillé auprès d’elle.

— Abel ! c’est Dieu qui vous envoie ! fit-elle, en joignant les mains. Puisque vous voilà, nous sommes peut-être sauvés ! Il se passe ici quelque chose de si terrible…

— Je sais ce qui se passe, interrompit le docteur d’une voix grave et triste. Nous ne sommes pas sauvés. J’ai pu entrer, mais je ne sais pas si je pourrai sortir…

— C’est donc bien vrai que nous sommes prisonniers !

— Exactement vrai… Madame, je vais faire de mon mieux pour trouver une issue, mais le temps presse, et en mon absence, qui sait ?…

— Vous avez donc entendu ! gémit-elle, je n’ai pas rêvé !

— Tout, oui, j’ai tout entendu, et tout est réel parce que vos sauvages ennemis sont capables de tout !

— Que faire, mon Dieu ! Marguerite va revenir… Combien de temps ai-je été évanouie ?

— Cinq minutes.

Elle répétait en se tordant les bras :

— Elle ne m’avait donné qu’un quart d’heure ! Que faire ! que faire !

— Quoi qu’il arrive, prononça le docteur avec autorité, il faut que le fils de votre mari soit sauvé, madame.

Sa voix, en disant cela, ordonnait, mais tremblait.

— Faut-il donc, s’écria Angèle révoltée, que votre fils à vous, meure ?

Le docteur se redressa.

Sur son visage on pouvait lire l’angoisse poignante qui lui torturait le cœur.

— Madame, répéta-t-il pourtant, et sa voix ne tremblait plus, ceci est ma volonté. Quoi qu’il arrive, je vous le demande, et au besoin, je vous l’ordonne, il faut que le fils de votre mari soit sauvé ! C’est le devoir.

Angèle saisit sa main étendue et la baisa.

— Si vous aviez ordonné autrefois… dit-elle. Mais je vous obéirai : vous êtes mon maître et je vous aime ! Je jure que le fils du duc de Clare vivra !

Abel la releva serrée contre sa poitrine ; il y eut entre eux une rapide étreinte, puis le docteur sortit.

Derrière lui, Angèle sortit aussi. Le corridor était désert : elle courut, laissant tomber des paroles entrecoupées jusqu’à la chambre d’Albert.

Avant d’ouvrir la porte, elle prêta l’oreille.

Le docteur avait pu fuir peut-être, car, du côté du vestibule on n’entendait aucun bruit.

Au contraire, dans le corridor, qu’Angèle venait de suivre en quittant le boudoir et sur lequel donnait aussi sa propre chambre, à elle, un pas léger sonnait, du moins Angèle se figura cela : un pas de femme. Angèle regarda, essayant de percer l’obscurité, mais elle ne vit rien.

Elle poussa la porte et entra chez le mieux aimé de ses fils.

Albert dormait et il rêvait. Le nom de Clotilde expira entre ses lèvres.

Un sanglot déchira la poitrine d’Angèle qui pensa :

— Ce n’est pas à moi qu’il songe et c’est pour un autre que je meurs ! Elle s’arracha de ce chevet adoré, disant encore :

— Si je l’éveillais, tout serait perdu ! Il ne voudrait pas…

Elle écouta de nouveau parce que ce léger bruit, entendu dans le corridor, restait autour de son oreille.

Mais les minutes étaient comptées.

Angèle prit la veilleuse qui était sur la table de nuit et traversa la chambre pour gagner une baie ouverte, au-devant de laquelle tombait seulement une draperie.

C’était la garde-robe où étaient les vêtements d’Albert.

Angèle souleva la draperie, et, aussitôt entrée, elle déposa la lampe pour faire choix d’un costume d’homme complet dont elle rangea les pièces méthodiquement, comme on fait avant de s’habiller ; elle se hâtait tant qu’elle pouvait, mais ses mains frissonnantes trahissaient son empressement.

Au moment où elle dégrafait sa robe, ce bruit qui la poursuivait, ce bruit de pas, vint encore à son oreille, et, cette fois, il partait de la chambre même d’Albert.

Au seuil de la garde-robe il y avait une femme debout, entre les draperies : une jeune fille admirablement belle, mais plus pâle encore qu’Albert lui-même, échevelée et portant dans son regard le morne symptôme de la folie.

D’une main, cette jeune fille tenait à poignée les masses prodigieuses de sa chevelure, de l’autre, elle maniait une paire de ciseaux, qui, courant et grinçant à travers la splendeur des boucles blondes, couvraient le plancher d’une moisson de soie et d’or.

Mme la duchesse de Clare n’avait jamais vu Clotilde, mais elle la devina du premier coup d’œil, car, dans sa stupeur, ce fut le nom de Clotilde qui lui vint aux lèvres.


XXVIII

Le droit de mourir


La jeune fille fit un pas vers Mme de Clare. La dernière boucle de ses cheveux était tombée, elle jeta les ciseaux et dit :

— Oui, c’est moi qu’on appelait Clotilde. J’aime un de vos fils et l’autre m’aime ; mais, vous, je vous hais.

— Silence, au nom de Dieu ! balbutia la duchesse ; vous allez l’éveiller.

Clotilde continua de marcher. Son pas silencieux et léger effleurait à peine le parquet, et pourtant il y avait dans ses mouvements cette raideur, cette grandeur tragique qui accompagne si souvent la perte de la raison.

Elle mit ses mains sur les épaules de Mme de Clare, qui subissait en sa présence une étrange impression d’effroi, et la regarda longuement avec une attention intense.

La petite lampe de cristal, posée sur un meuble, les éclairait d’en bas comme ferait, au théâtre, le feu diminué de la rampe.

Elles étaient belles toutes les deux diversement, mais je ne sais quelle condamnation implacable pesait sur leurs fronts.

Clotilde, avec ses cheveux coupés dont l’absence découvrait ses tempes et accusait plus rudement le désordre de sa pensée, avait l’air hardi des adolescentes et nulle trace de ses chères gaietés d’autrefois ne survivait dans les lignes de marbre qui sculptaient la fière correction de sa beauté.

Angèle faisait compassion ; elle semblait, en vérité, plus belle à mesure que l’épouvante et la douleur l’écrasaient davantage.

Mais ce charme exquis de la délicieuse duchesse, qui eût conjuré peut-être le courroux d’un homme, ici, ne servait à rien.

Entre femmes, on ne se tient pas compte de cela, au contraire, et le regard de cette farouche enfant de dix-huit ans ne trahissait assurément aucune pitié.

— Ce n’est pas ma faute si j’ai entendu, dit-elle, je suis entrée au hasard dans la chambre où vous couchez, là-bas, à l’autre bout de la galerie. J’ai perdu le souvenir de beaucoup de choses, et la tête me fait mal quand j’y veux penser ; mais il y a d’autres choses où je vois très clair…

— Et pourquoi me haïssez-vous, pauvre enfant ? demanda Angèle.

— Je ne veux pas être interrogée, répliqua Clotilde durement ; laissez-moi dire. J’étais bien lasse, j’avais fait beaucoup de chemin… Ah ! la triste route ! et je me laissais aller à dormir. Était-ce un sommeil ? tout se mourait en moi. Vous étiez dans la chambre voisine avec la comtesse Marguerite de Clare, que je connais bien et qui est une méchante femme comme vous. Et je suis devenue méchante, moi aussi, peut-être, car il me plaisait d’écouter vos sanglots. Marguerite vous torturait, je trouvais cela juste…

— Mais que vous ai-je fait ? s’écria Angèle. Le regard de Clotilde brûla.

— Trois fois, répliqua-t-elle, trois fois, vous, sa mère qu’il aime tant, vous l’avez exposé à mourir ! Voilà ce que vous m’avez fait !

La tête de Mme la duchesse de Clare se courba.

— Je vais lui payer ma dette, dit-elle, je suis ici pour cela.

— Vous vous trompez, repartit Clotilde, vous ne lui payerez pas votre dette : je ne veux pas que vous mouriez pour lui.

Angèle se redressa :

— Vous ne voulez pas ! répéta-t-elle.

— Non, prononça tout bas Clotilde, je ne veux pas, mauvaise mère, mauvaise femme ! J’ai demeuré dans la maison où vous vîntes au lit de mort de votre mari pour tromper son agonie et le tuer dans un baiser.

— Sur mon salut !… commença Angèle.

— Ah ! interrompit Clotilde sans émotion apparente et de sa voix qui restait glacée, vous jurâtes aussi cette nuit-là. N’essayez pas de mentir avec moi. Je vous connais, et j’étais là tout à l’heure séparée de vous par une mince cloison, quand la comtesse Marguerite vous a quittée. Votre première pensée (votre vraie pensée, celle qui est à vous) a été de livrer Georges, le duc de Clare, à la place de cet Albert, le fils de votre faute. Osez me regarder en face et me dire : « Vous mentez ! »

Angèle baissa les yeux, tandis que sa poitrine rendait un gémissement.

— C’est un autre que vous, poursuivit Clotilde, un autre qui vous a dit : « Il faut que le fils de votre mari soit sauvé, je le veux ! »

Angèle garda le silence.

— Alors, continua encore Clotilde, cœur d’esclave, âme vile, tyran de ceux qui sont agenouillés, mais prosternée devant tout maître qui ordonne, vous avez répondu : « Le fils du duc de Clare vivra. »

« Et cette idée du sacrifice vous est venue sur le tard, à la dernière heure. Vous n’êtes pas digne de ce rôle, madame ; ce rôle est à moi, je le prends, je le garde !

Elle écarta Angèle d’un geste puissant, mais tranquille, et dépouillant sa robe, elle mit la main sur les vêtements d’homme.

Il y avait de l’admiration dans le regard désolé de la duchesse.

— Je ne veux pas, murmura-t-elle. Vous savez qu’Albert vous aime ! Je ne peux pas vous laisser mourir. C’est moi qui suis condamnée !

Clotilde, qui s’habillait, eut un sourire d’amer dédain :

— Vous appelez cela « être condamnée », dit-elle. Moi je me sens choisie, désignée par la bonté de Dieu !

— Cela ne sera pas !… s’écria la duchesse, secouée par un emportement soudain ; à la fin, de quel droit m’outragez-vous ? Moi aussi, je veux ! et moi seule ai le droit de vouloir…

Elle se tut.

Clotilde avait mis un doigt sur ses lèvres et disait à son tour :

— Silence ! vous allez l’éveiller !

Elle avait ce sourire triomphant des simples qui ont trouvé l’argument sans réplique.

Et, abandonnant sa toilette commencée, elle se rapprocha d’Angèle dont elle prit les deux poignets qu’elle serra froidement, mais avec tant de force que l’autre fléchit les genoux.

À l’aide du propre mouchoir d’Angèle qui résistait, mais en vain, elle lui lia les bras solidement.

Et, tout en travaillant, sans élever la voix, elle disait :

— Vous avez deux enfants dont l’un, mon Georges bien-aimé, mon Clément d’autrefois, est M. le duc de Clare. Je sais cela, maintenant que vous me l’avez appris à travers la cloison. Hier, je croyais encore le contraire, parce que vos mensonges m’avaient abusée. Celui-là est un cœur héroïque, ah ! n’est-ce pas, madame ? Vous connaissez aussi bien que moi sa chère et belle âme… Votre Albert est-il un lâche ? Non. Eh bien ! tous les deux, l’un comme l’autre, s’ils pouvaient se douter de ce qui se passe, réclameraient le danger qui leur appartient, qui appartient surtout à celui que le docteur Abel ne vous a pas ordonné de sauver. Croyez-moi donc, ne faites pas de bruit, si vous voulez garder votre Albert !

Cela était si vrai qu’Angèle implora, au lieu de combattre désormais.

— Je vous en prie, dit-elle, je vous en prie, ayez pitié de moi ! C’est un supplice sans nom que je souffre !…

Ses jambes étaient liées maintenant comme ses bras.

Clotilde acheva de passer les habits d’homme.

Avec ses cheveux courts et une fois sa haute taille redressée, elle faisait illusion.

— Madame, dit-elle à Angèle, qui râlait à l’endroit même où elle était tombée, j’ai espoir que le docteur Abel a pu quitter la maison, car nul bruit de lutte n’est venu jusqu’à moi. À présent que j’ai conquis ce grand bonheur de mourir pour celui que j’aime, je ne vous en veux plus : soyez pardonnée…

— Mais vous n’êtes pas folle, malheureuse, admirable enfant ! s’écria Angèle.

— Je suis heureuse ! répondit Clotilde avec un splendide sourire.

Tout le cœur d’Angèle s’élançait hors de sa poitrine.

Clotilde lui souriait doucement. Puis, se penchant au-dessus de la duchesse, qui essayait de tendre ses bras :

— Vous qui restez, dit-elle, faites ce que je ne pourrai plus faire. Il me restait une tâche à accomplir, je vous la confie. Voici d’abord qui est à vous : votre acte de mariage…

— Quoi ! s’écria Angèle, c’est par vous ! C’est vous !…

— Voici, continua Clotilde, l’acte de naissance de Clément, le prince Georges, l’héritier légitime et unique. Promettez-moi…

— Oh ! s’écria Angèle, sur tout ce que j’ai au monde de plus cher et de plus sacré, je jure…

— Cette fois, je vous crois… Et voici enfin de quoi rendre un nom et une fortune à celle qui fut ma pauvre petite amie, Lirette, qui est maintenant ma rivale victorieuse, à Clotilde de Clare dont j’ai usurpé la place à mon insu et par qui je meurs. Prenez tout et gagnez votre pardon, madame.

— Chère fille ! balbutia Angèle étouffée par ses sanglots, grand cœur ! Oh ! si tu pouvais voir en moi comme je t’aime ! Reste… Écoute ! je t’en prie ! ne meurs pas ! c’est me tuer cent fois et dans une horrible torture !

Elle sentit les lèvres de Clotilde effleurer son front ; elle entendit en un murmure :

— Vous avez dit : ma fille… J’avais fait ce rêve, en effet. Oubliez mes dures paroles… Adieu, ma mère !

La tête d’Angèle, privée de sentiment, heurta contre le bois du parquet.

Mais le temps pressait.

Clotilde légère, le front haut, drapée dans le manteau d’Albert qui cachait à demi son visage, traversait, déjà sur la pointe du pied la chambre du jeune malade, endormi toujours.

Cette scène avait duré quelques minutes à peine, et l’instant du mortel rendez-vous, assigné par Marguerite, n’était dépassé que de bien peu.

Le corridor restait désert et silencieux comme nous l’avons laissé.

Clotilde retrouva son chemin, guidée par la lumière de la lampe qui continuait de brûler dans le boudoir où avait eu lieu l’entretien d’Angèle et de Marguerite.

La porte était ouverte à demi…

Clotilde entra vivement, jouant jusqu’au bout le rôle de celui qu’on aurait attiré dans un piège.

Cadet-l’Amour était caché dans l’ombre de la porte, en dedans. Il attendait là, depuis longtemps, et commençait à s’impatienter.

On lui avait dit de frapper sans laisser au jeune homme qui allait entrer le temps de se retourner.

Il frappa au cœur par-derrière, et frappa un de ces coups savants qui avaient fondé sa renommée. Le prétendu jeune homme tomba en avant, la face contre terre, sans même pousser un cri.

À cet instant, des bruits se firent dans la maison et aussi au-dehors.

On entendit des pas courir de tous côtés tumultueusement ; des voix dirent :

— Sauve qui peut !

— La police arrive !

Aussi la bande Cadet, capitaines et soldats, se lança dans les jardins comme une volée d’étourneaux : tous étaient là, Marguerite, Samuel, Comayrol, et Piquepuce, et Cocotte, et le flamboyant Similor, tous, tous, jusqu’au jeune Saladin qui avait poussé le premier cri d’alarme dans l’avenue.

Il n’y avait pas moyen de songer à prendre la fuite par l’avenue où couraient déjà les agents, conduits par le Dr Lenoir, et que suivaient Tardenois, Larsonneur et Pistolet.

Mais ce n’était pas pour rien que le bon Jaffret faisait faction rue de La Rochefoucauld.

On avait prévu le cas d’une défaite.

Les communications étaient ouvertes entre le pied-à-terre de Marguerite et les jardins de l’hôtel de Souzay.

Une échelle se dressait contre le grand mur à tout événement.

L’état-major passa d’abord, puis l’armée suivit, et l’échelle fut retirée de l’autre côté du mur.

Tout le monde était parti, sauf le général en chef.

Cadet-l’Amour, en effet, au premier bruit annonçant le danger, et sans plus s’occuper de sa victime, s’était précipité vers la fenêtre du boudoir, dont il avait enjambé l’appui lestement. Ce genre d’exercice le connaissait, et il était bien sûr, en se laissant glisser le long des montants, d’arriver un des premiers au grand mur.

Seulement, dès qu’il eut lâché l’appui de la fenêtre, un juron s’étrangla dans sa gorge, et il essaya, mais en vain, de remonter.

Il sentait l’échelle se balancer sous le poids de son corps.

— Pas de farce ! cria-t-il, déjà inquiet et tout mouillé de sueur froide. Les agents arrivent… Qui est là, en bas ?

— C’est moi, marquis, répondit une voix moqueuse. Le bandit frissonna jusque dans la moelle de ses os.

— Qui, toi ? balbutia-t-il entre ses dents qui craquaient.

La voix moqueuse répondit :

— Moi, Clément-le-Manchot, et j’ai apporté le sac où j’étais lié quand tu m’as « arrangé » cette nuit.

XXIX

Le sac

Cadet-l’Amour n’avait pas menti, on entendait les hommes de police dans l’escalier et dans les corridors.

La maison était en leur pouvoir.

Pourtant, à ce nom de Clément-le-Manchot, Cadet-l’Amour n’hésita pas. Les agents, les sergents de ville, la prison, le bagne, la guillotine, tout cela lui faisait moins peur que Clément-le-Manchot.

— Sacré tonnerre ! gronda-t-il, je me suis trop égayé avec lui, l’autre nuit ! Et encore, je l’ai piqué de travers, nom de nom, de nom d’imbécile !

La figure horriblement lacérée de Clément lui sauta aux yeux comme un vertige, et le sang de ses veines se figea. Sa gorge avait déjà le rauquement de la bête aux abois.

Il fit effort de nouveau pour remonter à tout risque, malgré le bruit de pas et de voix qu’il entendait dans le boudoir même, malgré le cadavre accusateur qui l’attendait en haut, criant le flagrant délit.

Mais il n’eut pas le temps, la voix d’en bas, qui s’étranglait aussi, mais dans un spasme joyeux, dit :

— Ah ! mais non, maman, non, non, non ! c’est moi qui veux te manger, je ne te laisse pas aux autres !

Et l’échelle, violemment tirée de côté, glissa contre le mur, pendant que la voix ajoutait :

— Saute, marquis !

On se ruait du corridor dans le boudoir où le premier cri fut poussé à la vue du corps de Clotilde étendu la face contre terre, et qui fut pris, comme de raison, pour celui d’un jeune homme assassiné.

Cadet-l’Amour avait eu le soin d’attirer la fenêtre en franchissant le balcon ; sans cela, tout le monde s’y fût précipité et l’on aurait vu ce qui se passait en bas. Cette précaution donna une demi-minute au Manchot pour accomplir sa besogne, et il en profita.

Cadet-l’Amour était tombé comme une masse, sur le côté droit, sans autre bruit qu’un gémissement sourd, couvert par le choc de son corps contre la terre dure et glacée.

Il faisait un froid rigoureux.

La jambe du bandit fut broyée, et l’échelle, en versant sur lui, cassa son bras droit au ras de l’épaule…

Le supplice du talion commençait.

Sur le coup, Cadet-l’Amour perdit connaissance. Le Manchot se jeta sur lui avec un voluptueux grognement : c’était sa proie.

Sans s’inquiéter de ce qui se passait au premier étage, où les bruits de toute sorte grandissaient, il dégagea son ancien patron de l’échelle et le traîna d’un temps jusqu’au massif le plus voisin derrière lequel il disparut avec lui.

Là, il s’arrêta pour regarder à travers les branches.

La fenêtre du boudoir s’ouvrait, donnant passage à ceux d’en haut qui se penchaient au balcon. En même temps, d’autres agents arrivaient tout courant dans le jardin en tournant le coin de la maison.

D’en haut et d’en bas à la fois, on signala l’échelle renversée.

— Viens-t’en nous deux, Adèle, dit tout bas le Manchot, on ne pourrait pas s’amuser ici à son aise, v’là les gêneurs !

Et il recommença à traîner son fardeau vivant, mais inerte, bien doucement. Il connaissait les êtres. Cadet-l’Amour, ce soir, en montant à l’échelle, l’avait débarrassé de la seule surveillance qui l’inquiétât. Il avait eu plus d’une demi-heure pour explorer le jardin en tous sens.

Il ne se pressait pas, évitant surtout de faire du bruit, et d’ailleurs le grand mouvement qui avait lieu sous la fenêtre le servait.

On réparait le perron donnant sur le parterre. L’hôtel avait là une brèche entourée de matériaux qui égara les premières recherches.

Au contraire, le Manchot, lui, ne s’égarait pas ; il savait parfaitement où il allait.

L’hôtel de Souzay était une vieille maison, qui avait dû exister longtemps avant les bâtiments de rapport qui l’entouraient maintenant de toute part. Il y avait à l’autre bout du jardin, non loin de l’endroit par où la bande Cadet avait pris sa volée, une porte percée dans le grand mur. Sans doute, elle avait servi autrefois d’issue pour gagner la campagne : personne n’ignore qu’au commencement de ce siècle, le quartier de La Rochefoucauld n’était qu’un groupe de villas.

Depuis bien des années, la porte ne servait plus. Elle restait seulement comme le signe d’une « servitude » établie en faveur de l’hôtel de Souzay, qui avait droit de passage sur la rue de La Rochefoucauld.

Le Manchot était de ceux qui n’entrent jamais nulle part, et pour cause, sans s’inquiéter du moyen d’en sortir. Non seulement il avait découvert la porte, mais encore, il l’avait ouverte : muni qu’il était, comme toujours, de son « indispensable », ce bienfaisant crochet que les voleurs, dans leur respectueuse gratitude, appellent un monseigneur comme s’ils parlaient d’un évêque.

Au-delà, il avait trouvé une petite cour isolée où il n’y avait rien, sinon une pompe-fontaine, emmaillotée de paille pour en préserver l’eau contre la rigueur de la saison.

C’était précisément là que le Manchot se rendait.

La fatigue et le froid avaient exaspéré sa fièvre ; la bise cuisait comme un feu les chairs dénudées de sa misérable figure ; la plaie, de son côté, le mordait cruellement, et ses yeux sanglants le poignaient comme si on y eût retourné deux couteaux. Il était faible, son souffle haletait.

Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambes chancelantes.

Mais il allait.

Mais il traînait son haquet animé bravement et joyeusement. Il lui parlait, il avait envie de le caresser.

— Fais pas semblant d’être morte, Adèle, lui disait-il d’un ton sincèrement amical. C’est des bêtises. Tu sais bien qu’on n’a pas fini de rire ensemble. Après ça, j’aime autant que tu n’aies pas momentanément la jouissance de tes facultés, parce que tu crierais comme un geai, et ceux de la préfecture ont beau être innocents, nous serions ramassés… Vieux bijou, tu pèses lourd !

Quand ils entrèrent dans la petite cour, le jardin s’emplissait déjà de pas et d’appels. On y était en pleine chasse.

Le premier soin du Manchot, avant même de souffler, fut de fermer la porte en conscience, après quoi, il força des petits cailloux dans la serrure.

— Ça y est, Adèle, dit-il ensuite, ancienne drogue, on ne t’en veut pas, tu sais… Écoute ! les voilà ! ils brûlent… J’ai de la chance que tu ne peux pas hurler !

On entendit, en effet, de l’autre côté du mur, des voix qui disaient !

— Une porte !

— Oui, mais condamnée.

— Si c’est Cadet-l’Amour, je vous dis que nous ne l’aurons pas, il est bien trop malin !

Et les voix s’éloignèrent. Le Manchot riait de tout son cœur.

— Quant à ça, reprit-il, l’ouvrage était proprement fait ; ils n’ont pas vu seulement que la serrure a été touchée, et, comme il gèle à pierre fendre, tu n’as pas laissé de trace, Adèle, vieux coucou ! Ah ! oui, tu étais une maligne bête, mais c’est fini, biribi !

Il eut un soupir de bien-être en ajoutant :

— À présent, nous voilà tranquilles. On va y aller posément, comme des petits agneaux. As-tu ta bouteille ?

Sa main plongea dans la poche du bandit, et il en retira le flacon clisse qu’il baisa longuement, après l’avoir débouché.

— Brrr ! fit-il, on avait besoin de réchauffer son intérieur. Quelle Berezina, papa ! as-tu ton canif ?

Le canif, c’était l’énorme couteau que l’Amour portait dans la doublure de cuir de sa houppelande.

Il l’avait, encore tout humide du sang de son dernier meurtre.

Le Manchot en éprouva la pointe et détacha une manière de ceinture qui tenait à son flanc par une corde. Il l’avait dit tout à l’heure au bas de l’échelle : « Et j’ai apporté mon sac. » C’était le sac.

Le talion se dessinait. Mais ce diable de Manchot n’était pas un plagiaire. Il avait trouvé autre chose que le fouet pour payer la dette de son supplice.

Au préalable, Cadet-l’Amour, privé de sentiment, fut mis dans le sac.

Cela l’éveilla à moitié et il se prit à gémir tout bas, aux élancements de ses membres brisés.

— Attends voir, madame Jaffret, lui disait Clément, j’essaye pourtant bien de ne pas te faire mal… Failli chien ! le froid qu’il fait ! Ah ! ça va marcher, j’en réponds !

Il noua les cordons du sac autour du cou de Cadet qui gronda plus fort, puis il le traîna sous la pompe.

— Eh ! l’enflé ! demanda-t-il, rêves-tu de noce à la barrière ? Ça a l’air que tu me boudes !

Le malheureux ne répondit pas.

— Faut pourtant que tu t’éveilles, ma poule. Voyons voir d’où tu es chatouilleux de ton corps ?

À travers la toile du sac, il promena la pointe du grand couteau le long des côtes de Cadet, qui tressaillait faiblement à chaque piqûre, mais comme cela n’allait pas assez vite à son gré, Clément ouvrit la bouche du patient avec le manche du couteau et lui entonna un tiers de la bouteille clissée.

Cadet, pour le coup, essaya de se lever, et tout son corps s’agita dans le sac avec violence.

— Comme moi ! s’écria le Manchot en se tordant de rire, j’étais tout pareil ! je me reconnais ! Ah ! satané farceur ! l’autre nuit, c’était toi qui t’amusais !… Attention ! voyons voir si la paille a empêché l’eau de geler.

Il saisit le levier de la pompe et le mania à tour de bras. Une gerbe jaillit et inonda le sac.

— Est-ce que tu m’entends, bonhomme ? demanda Clément. Ça va prendre, tu sais ? à la minute, comme un fromage de chez le glacier !

Cela prit, et avec une effrayante rapidité. Le sac devint dur comme un cercueil. Là-dedans, Cadet se plaignait tout bas.

— Ça va trop vite maintenant, dit le Manchot ; une goutte, ma tante, sans façon ?

Le manche du couteau joua et le reste de la bouteille clissée coula dans la gorge du misérable, qui piteusement geignait et pleurait.

— Et un bain, à présent, maman, pour épaissir ta couche ! La pompe travailla.

— C’est pour mon bras, disait le Manchot qui s’exaltait petit à petit, tu vas mourir en bouteille, marquis ! Es-tu repris ? À la pompe, alors ! C’est pour mes joues, mon front, mes yeux ! Eh ! patron ! ne vous en allez pas encore, j’ai duré plus longtemps que cela, moi, cette nuit ! Coquin de sort ! j’ai gaspillé l’eau-de-vie… Encore une douche pour le coup de couteau de la fin !

Cadet-l’Amour ne râlait plus.

Le froid était si intense que le sac était devenu bloc de glace.

Le Manchot, ivre de bestiale fureur, le dressa contre la muraille et essaya de le briser à coups de pied. N’y pouvant réussir, il le recoucha, et, prenant son élan, il fit un saut en hauteur, pour retomber de tout son poids, les deux talons réunis, sur la bière de glace qui creva avec un épouvantable bruit.

La poitrine écrasée de l’autre bête féroce rendit un horrible soupir.

Par le trou, d’où il retira ses deux jambes, le Manchot lança vingt coups de coutelas inutiles, puis il se vautra par terre et s’endormit, ivre mort de vengeance.

XXX

Le dénouement

Telle fut la fin du sanguinaire scélérat qui avait donné son nom à la bande Cadet.

On retrouva le lendemain, dans l’arrière-cour de la rue de La Rochefoucauld, cette chose hideuse que le Manchot y avait laissée : le corps d’un vieillard chauve, noué dans un sac qui était un bloc de glace.

Le concierge déclara que, dans la soirée, un homme dont le visage était enveloppé de linges et qui semblait marcher avec peine avait demandé le cordon bien avant minuit.

C’était Clément-le-Manchot qui avait cuvé sa débauche de tigre et qui allait se coucher.

Il nous resterait à dire ici ce que les autres chefs de la bande, la comtesse Marguerite, Samuel, Comayrol et le bon Jaffret firent cette nuit au rez-de-chaussée de la, maison du Dr Lenoir, rue de Bondy, chez ce mystérieux personnage, M. Mora, que nous avons laissé dans l’ombre de parti pris et que Cadet-l’Amour disait être le colonel Bozzo, ancien Père-à-tous des Habits Noirs, enterré au Père-Lachaise depuis des années, mais cela ne regarde pas la bande Cadet.

La bande Cadet mourut avec son parrain, ce soir-là même.

C’est le prologue d’un autre drame, absolument distinct de celui-ci.

Le dénouement de notre présente histoire eut lieu à l’hôtel de Souzay même, dans le boudoir où les deux dames de Clare, Marguerite et Angèle, avaient eu leur entrevue.

C’était au moment où les agents fouillaient les massifs, à la recherche de l’assassin, et alors que le Manchot traînait encore son sinistre haquet sur la terre gelée avant de crocheter la porte du bout. Les événements, qui vous ont semblé peut-être lents sous notre plume, avaient marché vite, au contraire ; neuf heures n’étaient pas sonnées.

Dans le boudoir, le docteur Abel se penchait au-dessus du prétendu jeune homme assassiné dont il venait de reconnaître le sexe.

On avait retourné Clotilde, qui était maintenant étendue sur le tapis, la face en l’air.

Le docteur avait défendu, tant il la trouvait mal, qu’on la soulevât pour la porter sur un lit.

Auprès d’elle, Lirette et le prince Georges étaient agenouillés.

Le commissaire verbalisait dans la chambre de Mme la duchesse, dont la porte restait ouverte. Par l’autre porte, celle qui donnait sur le corridor, Albert entra, soutenu d’un côté par sa mère, de l’autre par Tardenois.

C’était le bruit de l’invasion qui l’avait éveillé. Il s’était levé tout seul et avait détaché lui-même les liens d’Angèle, revenue à la vie.

De ce qui s’était passé, il savait seulement ce qu’avaient pu lui apprendre les paroles entrecoupées de sanglots qui échappaient à la détresse de sa mère ; il ne se doutait de rien, à vrai dire, car la maison était tranquille quand il s’était endormi et des choses semblables ne se devinent pas.

Et pourtant, un pressentiment mortel lui opprimait le cœur.

Il ne pouvait ignorer, du moins, la ténébreuse bataille où sa famille était engagée ; il savait, et nous l’avons vu s’en indigner, que la poitrine de son frère avait été mise plusieurs fois entre lui et le danger.

Désormais, d’un mot il allait tout comprendre.

Et d’avance Angèle subissait les tourments de l’enfer.

À l’instant où la mère et le fils franchissaient le seuil, le docteur disait :

— Le cœur bat encore, il reste un souffle, mais il n’y a plus d’espoir.

— Qui donc a été frappé ? demanda Albert. Mon frère ? Est-ce mon frère qu’on a tué pour moi ?

Le silence lui répondit.

Il sentait sa mère chanceler au lieu de le soutenir.

La lumière de la lampe, démasquée par le mouvement du docteur qui se relevait, tomba sur le visage de Clotilde.

Albert ne la reconnut pas tout d’abord, car elle avait l’air d’un enfant avec ses cheveux coupés et ses habits d’homme.

Elle était merveilleusement belle sous sa pâleur de marbre.

Le pauvre vaillant sourire de défi qui restait autour de ses lèvres faisait admiration et pitié.

Albert se pencha en avant, la bouche et les yeux grands ouverts.

— Est-ce que ma raison est perdue ? dit-il.

Puis il prononça le nom de Clotilde et son corps fut pris d’un tremblement qui secoua le vieux Tardenois de la tête aux pieds.

— Abel ! appela Mme de Clare, au secours !

Et comme le docteur restait incliné au-dessus de la mourante, elle ajouta :

— Abel ! Abel ! ton fils se meurt !

— Elle va parler, dit le docteur, qui guettait le réveil de Clotilde.

Il se leva et vint vers Albert, qu’il prit aux mains de Tardenois pour l’entourer de ses bras. La duchesse s’était affaissée, mourante, sur un siège.

— C’est elle qui l’a tuée, n’est-ce pas ? demanda Albert en montrant du doigt la duchesse, qu’elle soit maudite !

Le docteur le baisa sur le front.

— Dieu te pardonnera cette parole et ta cruauté, dit-il, car tu t’en vas bien jeune, et tu as beaucoup souffert, mais n’accuse pas ta mère : son crime fut de n’aimer que toi !

Une voix faible fut entendue dans le profond silence. Elle disait aussi :

— N’accusez pas votre mère qui voulait mourir pour vous ! C’était la blessée qui parlait.

Elle rouvrit les yeux, et son premier regard se baissa parce qu’il avait rencontré les larmes de Lirette, mais elle dit, comme si elle eût voulu excuser ce mouvement.

— Petite amie, vous êtes maintenant une riche et noble demoiselle. C’est moi qui vous apporte votre héritage et j’en ai bien de la joie.

— Oh ! Clotilde chérie ! balbutia Lirette, vivez seulement pour que nous vous aimions tous à genoux !…

— Mon pauvre Clément, interrompit la mourante en prenant la main de Georges, c’est moi aussi qui t’apporte ta fortune et ton nom. J’ai été dure avec ta mère, mais je lui ai demandé pardon… Pourquoi pleures-tu ? Dieu est bon : qu’aurais-je fait sur la terre puisque vous vous aimez ?…

Elle souriait, le sourire des enfants et des anges. Sa tête s’était légèrement soulevée. Elle attira les mains réunies de Georges et de Lirette jusque sur son cœur et dit encore :

— Soyez bien heureux !

Sa tête retomba sur le tapis d’un mouvement doux et lent.

Elle était morte.

— Adieu, ma mère, dit Albert, je vais à elle.

Et il n’y eut plus rien que le cri déchirant d’Angèle, qui tomba foudroyée sur le corps de son fils adoré. Ce fut près d’elle que le docteur Abel s’agenouilla.

— Enfants, dit-il à Georges et à Lirette, celle-ci est la vraie condamnée, car elle vivra…