Ouvrir le menu principal

Librairie Hachette (p. 9-70).

autour de new york

I

La carte, d’abord !

Étalons sur la table les 42 États de l’Union. Partons de New York, montons jusqu’à Québec, rejoignons Chicago et descendons le Mississipi jusqu’à son embouchure. Telle est la portion du sol américain que nous allons parcourir ensemble. Ce n’est même pas la moitié, à peine le tiers de la grande République et pourtant, dans cet espace restreint, elle tient presque tout entière. C’est là que sont les champs de bataille d’où sortit son indépendance, c’est là qu’eut lieu cette guerre fratricide dont le résultat inespéré fut de consolider à jamais l’œuvre de Washington. C’est là que se trouvent Baltimore, le centre catholique ; New York, le centre commercial ; Boston, le centre littéraire ; c’est là qu’est l’Est encore puissant, mais déjà raffiné et peut-être sur son déclin, le Sud qui réagit courageusement et refait son avenir, l’Ouest enfin débordant de vie, de force et d’entêtement ; non pas ce Far West, maintenant reculé jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses, où vivent les cow-boys de M. de Grancey, mais l’Ouest, organisé et policé, dont Chicago est la capitale et la vivante représentation. Ce pays n’est pas beau, pris dans l’ensemble ; d’un bout à l’autre, il est plat ; vous y ferez deux mille lieues en chemin de fer sans passer sous un tunnel. Il ne donne pas davantage une impression d’immensité. Tant de fois en Europe on vous a parlé de ses proportions colossales que les fleuves vous paraissent étroits, les cités mesquines, les distances peu considérables ; il faut quelque temps pour vous convaincre des dimensions réelles de toutes choses. Et je sais des Américains qui, venant en Europe, et s’imaginant arriver dans le pays de Lilliput, ont éprouvé l’impression inverse et l’avouent sincèrement.

Mais si le cadre est moins grandiose et moins saisissant que vous ne vous y attendez, quel n’est pas votre étonnement d’y trouver une civilisation établie, une société solidement assise, et surtout des traditions puissantes. Les choses, au premier abord, n’indiquent guère un semblable état ; elles ont au contraire l’air inachevé, unfinished. C’est la sensation perpétuelle. Il en est un peu de même dans les institutions : çà et là, des lois barbares, des coutumes invraisemblables, des lacunes stupéfiantes qu’on n’a pas eu le temps de combler ; on y songera plus tard. Ajoutez-y le soin que met la presse à relever toutes les excentricités, toutes les bizarreries, toutes les nouvelles à sensation pour un public qui s’en montre très friand ; et vous comprendrez comment ceux qui font des livres avec des coupures de journaux ont pu vous donner l’idée d’un peuple moralement en enfance et s’éveillant à peine aux grandes pensées et aux jouissances de l’esprit. Ils vous ont représenté le Yankee comme un cavalier tenant sur sa monture ardente par un effet d’énergique volonté et de merveilleux équilibre ; ils ne vous l’ont pas représenté domptant peu à peu cette monture par une science consommée de l’équitation,… en quoi, ils se sont trompés.

II

Ce matin, nous avons ouvert la série des cocktails. Il y en a au whiskey ! Il y en a au gin ! Il y en a au vermout ! Puis ce sont des bols d’eau glacée, des huîtres arrachées à leur coquille et cuites comme de vulgaires légumes, ou frites comme des salsifis ; du raisin de Californie sentant le musc ; de l’oatmeal, sorte de bouillie d’avoine servant d’apéritif au premier déjeuner. Quand on est fait à ces ingrédients divers, que les bootblacks vous ont ciré vos chaussures au coin des rues et que les locomotives de l’Elevated vous ont promené dans New York, au premier étage des maisons, on se trouve suffisamment américanisé pour passer l’Hudson et entrer dans l’État de New Jersey.

L’Hudson ne se laisse pas traverser par des ponts, mais il permet aux ferries de le sillonner en tous sens. Ce sont des bacs gigantesques où s’entassent piétons, voitures et bagages. On aperçoit de tous côtés des ceintures de sauvetage et cette mesure de rassérènement tranquillise chacun. La machine, alors, se met en route doucement ; elle offre une vague ressemblance avec un monstre antédiluvien. D’autres viennent à sa rencontre. La nuit, des feux multicolores les signalent ; un son rauque s’échappe de leurs entrailles. Elles s’emboîtent à destination dans des sortes de quais formés de palissades élastiques ; un pont est jeté ; les voyageurs reprennent leur marche ; ceux-ci pour pénétrer dans la ville de New Jersey, qui fait sur l’Hudson vis-à-vis à New York, ceux-là pour monter dans les longs wagons peuplés de cinquante sièges où le nègre, l’ouvrier et le banquier s’assoient côte à côte. Une seule classe, c’est plus démocratique. Il est vrai qu’il y a, le jour, les parlors, la nuit, les sleepers, où, moyennant un faible supplément, on jouit d’un plus grand confort et d’un voisinage plus choisi.

III

Des constructions, ça et là, sont ruinées ou abandonnées, mais ces ruines n’ont rien de pittoresque, elles sont faites de matériaux tout neufs. Un désordre complet dans l’arrangement des choses ; maisons de bois, édifices sans architecture, cultures irrégulières, enclos de pacotilles, jardins naissants ; et, au milieu de tout cela, des fils télégraphiques innombrables, des railways en tous sens et, dans les petits villages que l’on traverse, des foyers électriques qui jettent, le soir, des lueurs de clair de lune sur cette campagne si bizarre. On dirait tout un peuple arrivé la veille avec un chargement colossal de marchandises, et commençant à s’installer. La peinture fait partout défaut, le bois est mal équarri, tout semble provisoire ; il n’y a que la volonté de l’homme qui se montre dans sa force et son audace.

Tout en regardant par les fenêtres, nous devisions, le professeur Sloane et moi, de la pluie et du beau temps, des Mormons, du congrès des « Trois Amériques » qui va se réunir à Washington, des salaires des professeurs, qui sont moins bien traités ici qu’en Angleterre Et Princeton apparaît dans la nuit noire,… de grands édifices au penchant d’une colline, jetant du feu par les innombrables fenêtres de leurs façades.

Le lendemain, nous parcourons toute l’Université. La journée commence par une « lecture » ; le professeur fait un cours de science politique et sociale et étudie les diverses phases de la formation des États ; une cinquantaine d’étudiants l’écoutent avec attention ; sur leurs visages apparaît le même caractère d’inachèvement que je remarquais hier dans les villes et sur le bord des routes. La race n’est pas marquée ; elle ne semble pas définitive et n’a pas encore de type. Quelques chevelures blondes, une paire d’yeux bleu pâle révèlent, çà et là, l’origine britannique, mais la plupart de ces jeunes hommes ont des physionomies qui, pour être intelligentes et énergiques, n’en sont pas moins dépourvues de toute trace de nationalité. À la fin, le professeur retient l’un d’eux, un grand, fort garçon, aux cheveux noirs frisés, l’air un peu brutal, revêtu d’une espèce de houppelande jaunâtre, sous laquelle on devine un déshabillé sans gêne. C’est le foot-ball captain et il se met aussitôt à notre disposition avec une parfaite amabilité. Devant le perron s’est arrêtée une voiture américaine, une de ces petites voitures où les roues semblent faites avec des allumettes et les harnais avec des ficelles, et un troisième cicerone en descend.

Autour de nous s’étend un beau jardin ; tranchant sur l’herbe verte, les allées semées de cailloux bleuâtres dessinent les mouvements de terrain, entourent les grands arbres dorés par l’automne et se dirigent vers de luxueux bâtiments en pierres rougeâtres ou grises ; ils sont flanqués de tours et de clochetons, de colonnes et de rosaces, de vitraux et de créneaux. L’ensemble est beau ; tout cela sent la fortune et l’avenir et on se prend à oublier de noter les imperfections, les fautes de détail, les manques de soin qui sont partout perceptibles. Nous allons d’édifice en édifice, frappant à toutes les portes. Ici, une collection minéralogique, là, l’ornithologie américaine, et, plus loin, un cabinet de physique bien outillé. Les professeurs, que nous dérangeons au milieu d’une préparation chimique ou d’un calcul pénible, se font un plaisir de nous montrer leur département. Le plus souvent, ce sont des hommes jeunes, dont les moustaches ne sont guère plus épaisses que celles de leurs auditeurs.

Le long d’un vieux bâtiment qui fut le point de départ de l’Université, chaque « promotion », en partant, a planté un pied de lierre et scellé dans le mur une plaque de marbre avec la date qui la distinguera dans les annales de Princeton. Déjà les lierres entrelacés couvrent la façade ; distincts au niveau du sol, ils ne forment plus là-haut qu’une masse unie d’ombre et de verdure.

Visite à la chapelle (presbytérienne) : un magnifique temple de granit et de marbre avec des détails d’architecture d’une grande originalité et des vitraux à prismes qui renvoient des rayons brisés dans les coins les plus obscurs. Point d’autel ; quelques fauteuils : on dirait une salle de conférences. Dans un angle, une simple inscription mentionnant le nom du généreux donatcür dont le fils, professeur de l’Université, est un de ceux qui nous accompagnent ; c’est par hasard que cette inscription frappe mes regards ; lui, n’en avait pas soufflé mot et je me garde de l’interroger Seulement, quand j’y repense à présent, je vois toujours ce spectacle : les voûtes somptueuses, le nom du millionnaire écrit sur la muraille, et la figure du professeur un peu plus loin dans la pénombre,… et je pense avec regret qu’en France il n’y a point de familles de ce genre-là !

On me met entre les mains le « Bric-à-Brac », annuaire drolatique de l’Université — et trois numéros du bulletin publié périodiquement par les professeurs. Dans le bulletin, je trouve un speech que le président a prononcé lors de la dernière rentrée ; deux passages sont à noter. Le premier est une remarque judicieuse : « À telle place, un bâtiment élevé pour tel usage ferait bien » ; un petit renvoi indique que Mme S… s’est empressée de satisfaire le désir si discrètement exprimé, en donnant 75 000 dollars (375 000 francs) pour édifier le bâtiment. Le second passage est adressé aux nouveaux venus : « Voici le moment, leur dit le président, de montrer par le choix de vos amis, par votre manière de vivre et par vos plans d’avenir, quels hommes vous êtes ». Quant au Bric-à-Brac, il est publié par les étudiants et illustré de croquis et de portraits ; l’imagination semble parfois un peu dévergondée, mais le coup de crayon est fin.

Princeton comptait, en 1888, 601 étudiants, dont 506 suivaient le cours académique et 95 travaillaient les sciences. Les bourses étaient au nombre de 77 ; il y avait environ 42 professeurs. Le premier président fut installé en 1747 et le plus ancien édifice date de 1756 ; les administrateurs forment un conseil d’une trentaine de membres, qui se recrutent eux-mêmes et sont présidés par le gouverneur de l’État de New Jersey. Il y a toujours quatre promotions à la fois dans l’Université ; les freshmen sont les derniers venus ; les sophomores en sont à leur deuxième année ; les juniors, à la troisième ; les seniors, à la quatrième. Chaque promotion a son président, son vice-président, son secrétaire, etc. On la désigne par le chiffre de son année de sortie ; ainsi ceux qui entrent en 1890 s’appelleront « 94 ».

La promotion « 89 » vient de publier son livre d’or, intitulé Nassau Herald[1] ; il contient des discours prononcés à l’occasion de diverses solennités plus amusantes que solennelles ; anachronismes, calembours, plaisanteries, surnoms et parodies, les jeunes orateurs s’en sont donné à cœur joie ; les idées sont drôles parfois ; il y a de la gaieté et de l’humour ; mais la frontière est souvent dépassée et la bêtise bête, souvent atteinte. La brochure se termine par une statistique des heureux mortels ayant appartenu à la promotion ; leur nom, leur âge, leur taille, leur poids, tout est indiqué ; il y est même fait mention des opinions politiques et de la longueur des moustaches ; une moyenne de la hauteur des chapeaux et de la longueur des souliers est établie À côté de cela, quelques détails utiles : le nombre total était de 150 ; 132 sont entrés au début ; 8 sont entrés la seconde année ; 6, la troisième ; 4 n’ont fait qu’un an ; 76 jouaient aux cartes, 50 fumaient, 90 fréquentaient le théâtre, 18 avaient été dans une autre université avant de venir à Princeton ; ici, les plaisanteries recommencent : nombre de fiancés : 3 ; 12 autres l’étaient probablement, mais sans vouloir l’avouer. Le piano comptait 15 adeptes ; l’orgue, 5 ; le violon, 8 ; la flûte, 6 ; 26 s’adonnaient à des « instruments divers ». Leurs goûts sportifs font aussi l’objet d’une statistique : il y avait 27 joueurs de foot-ball, 13 de base-ball, 24 de tennis, 11 de la crosse ; le résultat était le suivant : la poitrine la plus large avait environ 105 centimètres, et la plus étroite, 80 ; moyenne : 90. Quant aux carrières, 17 préparaient la théologie (presbytérienne) ; 18, la médecine ; 19, le droit ; 8, la pédagogie ; 6 voulaient être ingénieurs ; 3, journalistes ; 8 comptaient entrer dans les affaires et 13 n’avaient pas encore pris de décision !

Reprenons notre promenade ; voici la bibliothèque, grande salle octogonale où l’on se procure pour rien des livres, du silence… et du sommeil, peut-être ! Au centre, dans un bureau circulaire, un vieux monsieur à l’air honnête surveille les bouquins et fait des comptes interminables ; beaucoup de revues françaises et étrangères.

Sur les arbres, de grandes affiches annoncent un concert donné par le Banjo Club ; il paraît que ces guitaristes ne manquent pas de talent ; …d’autres avis, des annonces, s’étalent de tous côtés. Les étudiants vont et viennent ; à les voir ainsi menant leur existence de chaque jour, ils ont l’air très complets ; leurs muscles sont faits de bons matériaux comme leurs costumes ; il y a là tout ce qu’il faut ; seulement ils portent leurs muscles aussi mal que leurs costumes ; ils sont propres et ils ont l’air sales ; ils sont polis et ils ont l’air malhonnêtes. Et soudain l’Amérique m’apparaît sous la forme d’un grand corps dégingandé dans lequel la sève bouillonnante remonte et descend sans cesse, comme si elle se heurtait à des conduits obstrués. Plus tard, dans les universités où l’on se pique d’avoir de belles manières, on m’a dit du mal de Princeton ; on m’a dit que tout y était brutal, rough, que c’étaient des fils de fermiers, des campagnards qui y donnaient le ton ; plus tard encore, au moment de quitter l’Amérique, j’y suis revenu et j’ai revu les mêmes choses, mais avec d’autres yeux ; mon voyage m’avait appris que ces fermiers, ces ruraux aux manières brusques, à l’apparence brutale étaient les vrais Américains, la base de la nation, l’espoir de l’avenir ; qu’en eux s’incarnaient la tradition déjà séculaire, l’antique bon sens, la vigueur morale ; que par eux, enfin, le présent se reliait intimement au passé et le continuait.

Princeton est une toute petite ville ; le paysage d’alentour est riant ; de grands arbres bordent les avenues ; les étudiants ont leurs chambres (deux ou trois pièces pour chacun) dans les dormitories[2], vastes constructions au nombre de huit ou neuf disséminées autour de la chapelle et de la bibliothèque et constituant l’Université proprement dite ; autour de la ville est une ceinture de jolis cottages où résident les professeurs. Les étudiants ne prennent pas leurs repas dans les dormitories ; ils déjeunent et dînent dans les eating clubs, sortes de pensions où ils se réunissent par groupes, faisant un marché avec le patron de la pension et se partageant la dépense qui n’est pas très élevée. Un étudiant, paraît-il, peut vivre confortablement, sans faire de folies, mais sans se priver, pour 4 000 francs par an ; c’est moins cher qu’en Angleterre.

À présent, c’est la nuit ; la campagne s’endort, paisiblement, au clair de la lune ; là-bas, sur le champ de foot-ball si animé ce matin, s’étendent de grandes ombres ; de rares lumières brillent encore à quelques fenêtres. Tout est tranquille, silencieux ; demain, la vie réglée et ordonnée continuera ; de nouveau on jouera, de nouveau on parlera de Démosthène et de Cicéron, de nouveau on étudiera la chimie et on trouvera la solution des problèmes.… Ce spectacle du firmament étoilé et de la terre qui repose me semble tout à fait étrange ; cela ne répond pas à l’idée qu’inconsciemment je me faisais de l’Amérique ; il manque la trépidation de la vapeur et le bruit d’un soufflet de forge, troublant la nuit Ainsi, dans ce nouveau monde, on pense, on réfléchit ? Il y a autre chose que le dollar ?…

IV

Les quatre années d’études, les « eating clubs », les « dormitories », les associations innombrables, athlétiques, littéraires, etc., l’excessive indépendance des jeunes gens, voilà ce qui frappe dès l’abord ; et cela, on le retrouve à peu près partout du nord au sud, de l’est à l’ouest. Les universités américaines portent souvent le nom impropre de collège ; par contre, on désigne les collèges sous le nom de schools. Quant aux public schools, nom donné en Angleterre aux principaux collèges du pays, on appelle ainsi, en Amérique, les écoles primaires. L’enseignement primaire transatlantique est connu ; on l’a beaucoup étudié, en Europe, dans ces dernières années ; ici, je ne m’en occupe pas. La mission que M. le ministre de l’Instruction publique m’avait confiée n’avait trait qu’à l’enseignement secondaire et supérieur, moins connu et peut-être plus digne de l’être. Il y a, toutefois, un trait d’union entre l’école primaire et les universités ; ce sont les high schools, dont j’aurai à parler ; on pourrait les comparer aux moins avancés des gymnases allemands ; en fait, ce sont des écoles primaires supérieures d’un genre particulier. Mais, quand l’on considère combien est importante cette période d’éducation comprise entre onze et dix-sept ans, on déplore, avec la plupart des pédagogues américains, que les États-Unis soient si riches en universités et, par contre, possèdent si peu de collèges. Les high schools sont des externats et, d’ailleurs, la principale préoccupation est de préparer les élèves à l’examen d’entrée des universités ; cela ne peut donner, ni au point de vue moral, ni au point de vue intellectuel, un résultat bien complet, une base bien solide.

Quelques collèges existent pourtant ; d’autres se fondent et il est permis de prévoir le temps où cette lacune sera comblée ; l’apaisement des vieilles haines anglo-américaines y est pour quelque chose, ainsi que dans le développement rapide et presque excessif des jeux anglais. Il est certain qu’à la suite de la guerre de Sécession, les États-Unis, sortis intacts d’une épouvantable lutte fratricide, ont pris confiance en eux-mêmes ; ils ont constaté qu’ils formaient une nation solide, et la crainte de se laisser entamer en adoptant des idées ou des coutumes étrangères a peu à peu disparu. Alors le foot-ball, le rowing et, d’une manière générale, tous les exercices de plein air ont fait irruption dans le nouveau monde et, en même temps, les pédagogues ont tourné leurs regards vers la Grande-Bretagne pour y puiser les principes de réorganisation, principes qui eussent produit de bien meilleurs résultats encore si les idées allemandes n’étaient venues à la traverse, jeter le désordre et semer de mauvais germes. L’éducation américaine est un champ de bataille où la pédagogie allemande et la pédagogie anglaise sont aux prises ; cela, non seulement parce que les Allemands forment dans l’Union un parti très puissant, mais surtout parce que, depuis trente ans, l’élite de la jeunesse s’en vient achever ses études dans les universités germaniques.

Ces quelques collèges qui existent çà et là et ceux qui se fondent actuellement échappent à l’influence allemande, et les saines idées pédagogiques exprimées par le grand Arnold y sont en vigueur. Princeton a cette bonne fortune de posséder à ses côtés, sous son aile, le collège de Lawrenceville (Lawrenceville school), qui lui préparera de fortes générations d’étudiants et lui assurera, dans l’avenir, une énorme supériorité sur les autres universités, ses rivales.

V

La route que nous suivons, pour y arriver, est défoncée ; ça et là, sur des ormes aux troncs noueux, des planches-affiches nous informent que le « ivy soap is healing its effects ». Des maisons de bois, à véranda, apparaissent sur les collines Nous traversons un champ de bataille dont le nom frappe pour la première fois mes oreilles ; je n’en sais pas davantage sur le compte du général qui y remporta la victoire : et, pourtant, il s’agit de la guerre d’indépendance, à laquelle la France fut mêlée. Que serait-ce, s’il s’agissait de la guerre de Sécession, dont nous ne connaissons pas les détails les plus importants ? Jamais cette lacune historique ne m’avait autant frappé ; j’imagine cependant que Lincoln et Jefferson, Washington et Lee valent bien Psammeticus et Gengis-khan !

Soudain Lawrenceville apparaît dans la plaine ; on embrasse tout, d’un coup d’œil : les neuf boarding houses, où les élèves sont répartis autour d’un professeur ; le memorial hall, qui renferme les classes et les salles de travail ; les champs de jeu enfin et les bâtiments de dépendances. Les garçons jouent au tennis et au foot-ball ; des gens du village traversent les parterres ; quelques professeurs se promènent en causant. C’est bien un collège anglais, mais tout neuf, créé tout d’une pièce J’en fais l’observation au head master qui accueille ce compliment avec un sourire amer. Ils veulent bien qu’on reconnaisse chez eux le caractère britannique, mais à l’origine seulement ; l’Amérique, aux yeux des Américains, est une Angleterre améliorée : a better England.

Lawrenceville ne date point d’hier ; bien au contraire, c’est une fondation fort ancienne, mais, jusqu’à ces derniers temps, le collège végétait pauvrement et son installation laissait fort à désirer. Un ancien élève, M. John C. Green, de New York, y a pourvu par son testament et Lawrenceville s’est trouvé soudain posséder plusieurs millions de dollars ; situation très favorable à coup sûr, mais dont il fallait encore savoir tirer parti. Les administrateurs et le directeur ne se sont pas laissés entraîner par la passion de « faire grand », passion si puissante en Amérique ; ils n’ont pas rêvé des merveilles d’architecture ou une armée d’élèves ; ils se sont contentés de faire de la place pour un maximum de 300 élèves et de rendre les constructions aussi pratiques et attrayantes que possible.

Les enfants entrent vers douze ans, rarement avant ; ils passent un examen d’entrée sur la grammaire anglaise, la géographie, l’arithmétique ; autant que possible, on désire qu’ils aient déjà fait un peu de latin. Dans les deux classes inférieures, ils font leurs devoirs et apprennent leurs leçons tous ensemble, sous l’œil d’un maître ; au delà, ils travaillent librement. Il y a trois sections : classique, scientifique, anglaise. Pour la première classe (first form), les trois sections ont le même programme, à savoir : latin, anglais, arithmétique, algèbre, physiologie et hygiène, dessin et musique. Avec la seconde classe commence la bifurcation ; la section classique entreprend le grec ; les deux autres, l’allemand ; toutes trois continuent le latin, l’anglais, le dessin et la musique ; on leur enseigne en plus la botanique et l’histoire générale. Le programme de la troisième classe est le développement de celui de la seconde ; enfin, dans la quatrième classe, la section classique poursuit ses études latines et grecques ; le latin, au contraire, n’est plus imposé aux deux autres et est remplacé par le français ; on fait de la géométrie, de la trigonométrie, de la physique et de la chimie ; le cours d’histoire comprend l’histoire de l’Amérique et celle de l’Europe au XIXe siècle. L’histoire de France et celle d’Allemagne sont enseignées en même temps que les langues française et allemande. La déclamation joue un rôle important à travers les quatre années ; la géographie n’est étudiée que pendant la dernière année.

Je ne sais pas comment ce programme est rempli ; pour le savoir, il aurait fallu rester longtemps à Lawrenceville ; mais je n’en connais pas de plus simple et de plus logique.

L’aimable head master, le docteur Mackenzie, nous fait visiter la blanchisserie ; la main-d’œuvre est si chère, en ce pays, qu’on invente sans cesse des machines nouvelles ; cette blanchisserie est extraordinaire ; imaginez un amas de linge sale que vous perdez de vue subitement et qui reparaît, dix minutes après, transformé en une suite de trousseaux parfumés !… Les boarding houses contiennent de 8 à 24 élèves chacune ; les élèves prennent leurs repas avec le professeur et sa famille ; mais la partie de la maison qu’ils habitent est séparée des appartements de celui-ci. Ils ont une chambre pour chacun et les plus grands travaillent dans des « études » où ils sont deux ; chaque étude correspond à deux chambres ; ce sont des pièces assez grandes, meublées simplement, mais décorées par leurs locataires d’une foule de gravures et de bibelots. C’est très anglais ; en Angleterre, toutefois, les enfants ne mangent pas tous les jours à la table du professeur et je crois que cela est plus sage. L’influence de la vie de famille ne s’en fait pas moins sentir, mais la familiarité ne peut exister.

Il y a un gymnase pour les jours de mauvais temps, des terrains pour le base-ball, le tennis, la crosse, un étang qui sert pour nager en été, pour patiner en hiver, des bains chauds. (Le tub est peu en usage aux États-Unis ; beaucoup de personnes prennent des bains chauds tous les matins ; dans un climat aussi excitant, cette coutume peut être bonne ; elle ne convient pas au nôtre, où rien ne saurait remplacer la douche d’eau froide le matin.)

Lawrenceville ne dépend d’aucune dénomination religieuse, c’est tout simplement une école chrétienne : dans chaque maison, on dit la prière matin et soir ; l’instruction religieuse comprend l’étude de la Bible et du Nouveau Testament.

La pension est de 500 dollars (2 500 francs) par an ; on donne des bourses et des demi-bourses en grand nombre, d’abord à ceux qui se présentent pour les conquérir, ensuite aux bons élèves dont les parents éprouvent des revers soudains de fortune, chose fréquente en Amérique, où la paille de Job n’est pas loin du trône de Gould.

VI

… Rien d’étrange comme l’endroit où New York se fond dans la campagne. C’est tout près de ce « Central Park » créé il y a déjà plusieurs années et baptisé, avec une superbe assurance, d’un nom que l’avenir va justifier. Il était alors tout à fait hors de la ville ; à présent les maisons l’entourent : elles se dressent par groupes, le long des rues à peine esquissées où l’herbe croît encore. Le sol est vierge ; des roches grises et des monticules alternent avec les constructions ; de grandes lampes électriques achèvent de donner au paysage un aspect inattendu, presque déraisonnable.

VII

La légère armature de l’Elevated occupe le plus souvent le milieu des rues ; parfois elle se dédouble pour suivre les deux trottoirs : d’un côté les trains montants, de l’autre les trains descendants. Dessous passent des voitures, des camions, les charrettes rouges de l’Express Company, qui portent les bagages à domicile, des omnibus rococo, des fiacres à deux dollars, et des policemen à casse-tête, rares et sans prestige. Là-haut, les trains se succèdent de minute en minute, s’arrêtant aux stations établies aux carrefours et numérotées comme les rues qu’elles recouvrent. Suspendues en l’air avec leurs bureaux, leurs marchands de journaux et leurs toits pointus à la chinoise, ces stations font, de loin, l’effet de bibelots exotiques. Quant à la voie, rien n’égale sa simplicité : les rails sont posés sur l’armature ; il y a le vide à droite, le vide à gauche, le vide dessous. Le tarif uniforme est de cinq cents ; dans les wagons le public s’empile indéfiniment ; on dirait l’intérieur d’un baril de sardines. À mesure que l’on descend down town, vers la ville des bureaux, des banques et des maisons à quatorze étages, le va-et-vient augmente. Les Anglais, dans la Cité, sont pressés, mais restent flegmatiques. Ici, on voit des figures agitées ; le calcul ahurissant se lit dans tous les regards.

VIII

Par delà les maisons, si hautes qu’elles soient, apparaît par instants la tête du colosse auquel nous sommes venus rendre visite. Le pont de Brooklyn fut ouvert le 24 mai 1883 ; les noms de John A. Roebling, qui le commença, et de Washington Roebling, son fils, qui l’acheva, sont gravés profondément dans le granit ; il fallut treize années et 15 millions de dollars. Des rampes énormes et formidables conduisent aux piles ogivales dont la masse vous écrase ; à travers le treillis de fer qui descend de là-haut, comme le filet d’un tennis géant, tout New York est visible… et, de quelque côté qu’on se tourne, on ne voit rien qui n’ait été fait, refait ou défait par l’homme, rien qui ne porte les traces de sa pensée, rien qui ne soit l’œuvre de ses bras.

IX

Luncheon à l’Union League, club républicain fondé jadis pour « soutenir le gouvernement ». Au premier abord, cette façon de soutenir un gouvernement peut sembler étrange : elle consiste à créer un établissement luxueux avec des tapis épais, d’excellents fauteuils et tout le confort imaginable ; mais cet établissement est un lieu de réunion : la réunion engendre l’union ― et l’union fait la force.

Ce n’est pas si bête après tout.

X

Nous fréquentons aussi le Manhattan, quartier général du parti démocrate, le Calumet, club élégant et jeune, le Century, où se réunissent les auteurs, les gens de lettres, les journalistes et, d’une manière générale, les hommes les plus intéressants de New York ; mais l’University Club est encore celui que je préfère. Que de bonnes heures j’ai passées dans sa bibliothèque, où se viennent centraliser les innombrables Revues d’Écoliers et d’Étudiants publiées d’un bout à l’autre de l’Union ; car les universités qui se fondent dans le Far West n’ont pas toujours de professeurs et, au début, les étudiants peuvent leur manquer ; mais dès le second jour de leur existence elles ont un organe publié par la faculté, laquelle se compose parfois du fondateur et de sa femme. Ces publications à couvertures multicolores m’apportaient des impressions lointaines ; j’entendais, en bas, les billes se choquer sur les billards et, dehors, le vent remuer les arbres de Madison square. C’était une oasis dans le brouhaha de la grande ville ; là encore, le mercantilisme disparaissait pour laisser voir l’effort intellectuel, le travail désintéressé, la conquête de la science.

XI

Quant au New York Athletic Club, c’est un bel édifice de briques situé au coin de la Sixième Avenue et de la cinquante-cinquième rue. Au rez-de-chaussée se trouve une piscine ; au premier, les salons, les billards, la salle à manger ; au second, les vestiaires, la salle d’escrime ; dans le sous-sol, des bowling alleys[3] ; au troisième, enfin, un immense gymnase au parquet ciré sur lequel gisent une demi-douzaine de matelas solidement rembourrés, aptes à fournir des fins de culbutes tout à fait confortables. À mi-hauteur, une galerie entoure le gymnase : elle supporte une piste élastique légèrement inclinée aux tournants et permettant l’entraînement des coureurs ; çà et là, pendent de grosses masses de cuir sur lesquelles les boxeurs s’exercent à frapper à tours de bras. Dans un coin, des rowing machines qui vous permettent de ramer pendant des heures sans sortir de votre cabinet de toilette.

Le New York Athlelic Club a été fondé le 8 septembre 1868 ; le nombre de ses membres est limité à 2 000 et 800 personnes sont inscrites à la file pour en faire partie. Ajoutez qu’il y en a d’autres du même genre dans New York, mais aucun, je pense, ne possède une annexe aussi charmante que la propriété de Travers lsland, qui lui a été laissée par un de ses anciens présidents. C’est à quarante minutes de New York, sur le bras de mer appelé the Sound. De gracieux mouvements de terrain, un site à la fois sauvage et civilisé séduisent dès l’abord le visiteur : un grand pavillon — presque un château — s’élève sur la colline ; à l’intérieur, des chambres pour les membres, un bar, des salons, des salles de bain ; la grande salle est ornée d’une monumentale cheminée où sont inscrits, encadrant une fresque vaporeuse, ces mots charmants : When friends meet, hearts warm, « Quand les amis se rencontrent, les cœurs s’échauffent ». Un sceptique ferait bien remarquer que le whiskey échauffe aussi les cœurs, plus peut-être que l’amitié ; mais moi qui ne le suis pas, j’approuve pleinement qu’on poétise les effets du whiskey en les attribuant à l’amitié ; en foi de quoi, nous avalâmes aussitôt quelques cocktails !

Huit jours plus tard, je reprenais le chemin de Travers Island, une petite cocarde bleue et rouge indiquant que ma boutonnière était admise à porter les couleurs du club ; il s’agissait d’assister au Fall meeting, c’est-à-dire à la réunion d’automne clôturant la série des fêtes de plein air ; à la gare, une foule véritable, des guichets supplémentaires établis, des trains toutes les cinq minutes

Il fait superbe ; de la station à la grille d’entrée, la route est sillonnée de breaks, de cavaliers, de bicycles et de piétons. L’aspect de l’île est des plus gais ; les tribunes, peuplées de toilettes claires, sont déjà remplies. Un mail-coach hardiment conduit tourne devant la maison, d’où s’échappent les accords d’un orchestre à peu près tzigane. De la galerie extérieure, on voit l’ensemble de la propriété : la grande pelouse verte avec les bannières blanches, les coureurs en costume, causant par groupes, le jury réuni sous une tente, et une musique militaire entourant son chef qui est debout, le bâton levé !… Des barques circulent sur la rivière, qui s’en va se perdre dans la mer semée d’îles verdoyantes. Les voitures arrivent toujours et la conversation s’anime. La réunion est choisie ; il n’y a là que des invités ; pourtant ce n’est pas aussi raffiné, aussi correct que cela le serait en Europe. Les hommes sont plus négligés : ils crachent, ils reniflent, ils s’étalent avec un reste de sans-gêne yankee.

Les courses ont été bien menées et bien soutenues ; celle de 3 milles (4 kilomètres) est enlevée en 15 minutes 11 secondes 1/5. Les sauts à la perche sont également très remarquables ; une course d’obstacles divers obtient un succès de gaieté ; après chaque exercice, des crieurs viennent annoncer aux quatre points cardinaux le nom du vainqueur, la durée de sa course, la hauteur qu’il a sautée, etc. ; et, quand le record is broken, c’est-à-dire quand le maximum de hauteur, le minimum de temps antérieurement atteints se trouvent dépassés, un tonnerre d’applaudissements salue le nouveau champion.

Pendant un entr’acte j’ai gagné le garage de bateaux caché derrière un repli de terrain, au bord de l’eau ; la saison est finie ; quelques jerseys sèchent encore dans le vestiaire, mais la plupart des embarcations dorment leur long sommeil hivernal. Les eaux brillent au soleil et réfléchissent les feuilles rouges, de ce rouge d’Amérique qui vous griffe les yeux et donne au paysage une apparence de mascarade ;… un des gardiens du garage pêche des quantités de petits poissons plats, qui gigotent sur les planches du ponton d’embarquement avec des soubresauts de désespoir

XII

Columbia College fut fondé en 1754, sous le nom de King’s College : réorganisée après la Révolution sous le nom qu’elle porte encore aujourd’hui, cette puissante université compte 1 700 étudiants et ses revenus montaient il y a quelques années à 1 100 000 francs ; les bâtiments qu’elle occupe représentent une valeur de 3 838 500 francs. C’est assez gentil et si j’étais Columbia College je réaliserais promptement cette somme, et l’emploierais à m’installer grandement sur les rives de l’Hudson ou sur la baie de New York. Quelque plaisantes que soient la Quatrième Avenue et la Cinquantième rue, un coin de rivage ferait bien mieux mon affaire et celle de mes étudiants. Telle qu’elle est actuellement, l’université se trouve dans une situation de notoire infériorité par rapport à ses sœurs. Je ne parlerai pas seulement des dangers que les grandes cités font courir à la jeunesse, parce que d’une part les jeunes gens qui veulent travailler savent bien le faire dans les villes, et que de l’autre ceux qui veulent s’amuser y réussissent parfois dans les bourgades ; mais le travail n’est pas tout dans une éducation universitaire et ces étudiants disséminés çà et là, vivant séparément, perdus dans le brouhaha de New York, ne peuvent retirer de leur stage de quatre années les avantages moraux et sociaux qu’une organisation différente leur assurerait.

Columbia possède une école des mines, une école de médecine, une école de droit, une faculté dite « des arts » et une faculté des sciences politiques. Diverses associations et corporations de New York jouissent du privilège d’y faire entrer gratuitement un certain nombre de jeunes gens. Il y a, d’ailleurs, des bourses de la valeur de 100 dollars (500 francs) chacune et des fellowships.

XIII

Le catalogue du Berkeley School est revêtu d’une couverture en parchemin avec une inscription en lettres dorées ; cela convient très bien à un collège aristocratique tel que celui-ci. Il fut ouvert le 23 septembre 1880, au n°252 de Madison avenue. Son fondateur, l’aimable docteur John White, était un gradué d’Harvard ; il enseignait de 1870 à 1873 dans une école de Boston. En 1874, il parcourut l’Europe pour y visiter les principaux établissements d’instruction ; les six années qui suivirent, il dirigea un collège à Cleveland, Ohio, et s’en vint enfin à New York réaliser une idée qu’il nourrissait depuis longtemps. L’idée était bonne, ou du moins le public la jugea telle. Au début, il eut 6 enfants ; quelques mois après, ils étaient 60 ; au commencement de la seconde année, on en comptait 150 ; et à présent, les parents prennent soin de faire inscrire leurs fils plusieurs années à l’avance ; les places sont prises dans le présent et dans l’avenir. Cela a permis d’attirer de bons professeurs, en leur donnant des salaires élevés Le succès étant indiscutable, il se trouvera sûrement de braves millionnaires pour enrichir le Berkeley, y créer des bourses,… et ce collège deviendra puissant et exercera une action sur le monde pédagogique.

Actuellement, c’est une maison de la quarante-quatrième rue, ne différant en rien de ses voisines. Façade étroite, porte basse ; dix autres façades étroites et portes basses suivent celle-ci. New York se bâtit par tranches et le même motif indéfiniment répété indique qu’un même spéculateur et un même architecte ont élevé ces demeures uniformes, toutes à la fois. À l’intérieur de celle-ci, on trouve un escalier tournant, des paliers resserrés, des chambres démeublées pour la « recitation », d’autres pourvues de pupitres Cela répond si peu à l’idée que nous nous faisons d’une école que j’en demeure confondu. 250 enfants apprennent du latin dans ce petit hôtel ? C’est invraisemblable ! le latin ne prend pas sur ces murs couverts de papier à fleurs, sous ces plafonds à rosaces ! Ils viennent remettre leurs devoirs et recevoir des semonces dans ce délicieux cabinet de travail où le Dr White siège en complet gris devant un bureau Louis xvi ?

… Eh bien, pourquoi pas ? après tout ! Et faut-il que nous soyons assez routiniers pour préjuger d’une éducation par le cadre qui l’entoure ! Vous me direz que ce n’est pas l’élégance, mais la petitesse du cadre qui choque. Une école doit être vaste, avec des pièces de grandes dimensions, où l’air et le jour se trouvent bien à leur aise ! Cela vaut mieux, j’en demeure d’accord. Mais le Berkeley est un externat : 8 élèves seulement sont internes ; tous les autres arrivent à neuf heures le matin, après avoir déjeuné, et leurs classes, interrompues seulement une demi-heure à midi, pour un léger lunch, cessent à 2 h. 50. Le samedi, ils ne viennent pas du tout ; chaque jour ils emportent des devoirs à faire chez eux.

Pour un tel régime, c’est beaucoup de payer 2 000 francs par an (les internes payent de 5 000 à 6 000 francs). Mais le Dr White s’adresse à une clientèle qui trouve ce prix très modéré ; il est aisé, d’ailleurs, avec des bourses nombreuses et bien garnies, de rétablir le niveau démocratique ;… et puis les élèves du Berkeley jouissent de grands avantages au point de vue des jeux et des exercices physiques. Tout à côté du collège se trouve un Athletic Club ingénieusement fondé par le Dr White. Il se rendait compte que l’établissement d’un gymnase, d’une piscine, d’un boat house et l’achat de terrains de jeux coûteraient un prix énorme, et il songeait aux moyens de réduire cette dépense. Il imagina donc de créer un club avec la clause qu’à de certaines heures le club appartiendrait à ses élèves. À New York, tout le monde est occupé dans le milieu de la journée ; c’est alors que le magnifique gymnase, les douches, la piscine, les bowling alleys sont envahis par la jeunesse ;… puis, vers six heures, les membres viennent à leur tour faire du trapèze et nager. Actionnaires du club, ils se trouvent en même temps intéressés à la prospérité de l’école C’est très malin ! Le plus curieux c’est que la société des administrateurs vient de s’adjoindre un club athlétique pour les femmes ; c’est le seul dont j’aie encore entendu parler. Une entrée séparée donne accès à un gymnase dont les appareils sont appropriés aux besoins du beau sexe,… si tant est que le beau sexe ait besoin d’autre chose que de plein air et d’exercices naturels. L’édifice contient encore une superbe salle de spectacle où les élèves donnent leurs séances de déclamation et qui, louée le reste du temps pour des concerts et des conférences, rapporte un très joli revenu.

Le boat house est situé sur les bords pittoresques de l’Harlem River, à 20 minutes de New York ; il est gentil et meublé d’excellents bateaux. Le Dr White est venu au secours d’une société nautique qui sombrait… en lui achetant tout son matériel, dont elle peut maintenant continuer à se servir en retour d’une cotisation modérée. Toujours la même organisation : les élèves d’abord, les membres ensuite. Sur une colline, dominant la rivière, se trouve le terrain de jeu connu sous le nom de « Berkeley Oval ». C’est une pelouse de grandes dimensions, entourée d’une piste en parabole, ce qui assure aux mouvements des coureurs une grande régularité (?). Des tribunes s’élèvent sur un côté ; ailleurs, un espace s’inonde aisément pour être transformé en patinoire ; plus loin encore, des écuries où les joueurs qui viennent à cheval de New York peuvent faire attendre leurs montures.

Les leçons de gymnastique sont données le jeudi et le mardi pendant une heure, mais les enfants ont, en outre, la permission de fréquenter le gymnase les autres jours, et tout à leur guise. On les examine soigneusement deux fois par an. Ils vont au « Berkeley Oval » le lundi et le vendredi dans l’après-midi.

Les lundi, mercredi et vendredi, de dix à onze heures du matin, il y a exercice militaire obligatoire pour tous. Ces jours-là, les élèves portent un uniforme de drap bleu foncé avec des galons correspondant à leurs grades. Le petit régiment du collège est absolument indépendant. Il y a un colonel, un adjudant, un sergent-major et six compagnies. On leur apprend un peu de théorie, ainsi que le maniement du sabre et de la lance. Le Dr White, qui a servi pendant la guerre, dirige lui-même, avec le plus grand soin et le plus grand sérieux, sa troupe, où figurent des soldats de six ans ; assurément, c’est l’un des côtés les plus typiques des Américains, ce militarisme un peu puéril qui semble leur tenir au cœur. En Angleterre, il n’est jamais question de mettre un fusil dans les mains d’un enfant et de le faire pirouetter au commandement à droite et à gauche ; mais, quand les jeunes gens se transforment en hommes, on aime bien qu’ils s’enrôlent parmi les volontaires, et, avant même de quitter le collège, beaucoup le font. L’idée de constituer dans le collège un corps spécial que ne dirige ou ne surveille aucun officier de l’armée régulière, et dont les chefs sont eux-mêmes des élèves, me paraît originale, pour ne pas dire davantage. Cela tourne au joujou.

Washington a laissé derrière lui une armée naissante qui ne s’est guère développée numériquement, parce que la nécessité ne s’en faisait pas sentir, mais qui a conservé dans toute sa vigueur l’esprit militaire dont il l’avait animée. Demain nous irons lui faire visite, dans cette solitude de West Point qui est à la fois son berceau et son quartier général Mais à côté de cette armée, aussi solide que restreinte, du moins quant aux officiers, le militarisme vulgaire s’est répandu de tous côtés. Il faut en chercher la cause dans l’émigration allemande et dans les souvenirs de la guerre de Sécession, cette interminable et terrible lutte pleine de prodiges d’énergie, de dévouement et de stoïcisme antique. Américains de naissance et Allemands américanisés par l’émigration sont tout à la paix, au commerce, aux audaces financières, aux rivalités mercantiles ;… mais ce passé sanglant agit sur les premiers et les seconds ne peuvent oublier que Bismarck est leur compatriote ; ils l’oublient d’autant moins qu’ils se sentent hors de son atteinte, plus portés, par conséquent, à l’admirer. Il en résulte que ce peuple, une fois ses affaires terminées, ses opérations suspendues, joue au soldat avec un vif plaisir. Cela les amuse énormément de boutonner leurs vêtements, de marcher en rang et d’obéir à quelqu’un D’ailleurs la pédagogie allemande leur persuade que la discipline militaire est le meilleur instrument d’éducation ; et ils en font consciencieusement l’essai, après avoir d’ailleurs donné libre carrière à leurs instincts d’Anglo-Saxons.

Mais nous voici loin du Berkeley et, avant de le quitter, je voudrais noter un fait caractéristique. Quand un garçon se présente pour y être reçu, on lui demande la promesse écrite qu’il ne fumera pas tant qu’il fera partie du collège ; or, lorsque les paquebots débarquent leurs passagers, on fait signer à ceux-ci la déclaration qu’ils n’ont dans leurs malles aucun objet susceptible d’être taxé à la douane ; ensuite, on fouille les malles exactement comme si nulle déclaration n’avait été signée. Agit-on de même ici vis-à-vis des garçons, ou s’en rapporte-t-on à leur parole ?

Quand je quittai le Dr White, il me remit aimablement une brochure renfermant les divers discours prononcés l’an dernier à l’inauguration du gymnase. Cela commença, suivant la coutume, par une prière que lut l’évêque de New York. Je n’avais encore jamais eu connaissance d’une prière composée pour l’inauguration d’un gymnase et je n’avais pas l’idée de toutes les belles choses qui peuvent être dites à cette occasion sur le rôle de la force musculaire en ce monde, sur la légitimité de la recherche d’une beauté physique qui marche de pair avec la santé et la vertu. Après la prière vinrent les speeches, gais et spirituels, et remplis de ces anecdotes insignifiantes auxquelles les Américains ont le don d’ajouter de l’intérêt et du charme par la façon ravissante dont ils les content. Où ont-ils pris ce don-là ?… ce n’est sûrement pas en Angleterre. Le premier orateur débuta en avouant que, ne sachant quoi dire, il s’était adressé à son jeune fils, élève enthousiaste du Berkeley, et lui avait demandé quel plan il devait suivre dans son discours : « Eh bien, papa, répondit l’enfant, fais une tartine sur le collège…, et de l’épate à propos du Dr White,… et…, et dis-leur que le gymnase va être un grand progrès pour le pays ».

XIV

Sur le pier, nous attendons le bateau d’Albany qui fait escale à West Point. Sa masse blanche apparaît dans les brumes ondoyantes qui roulent sur l’Hudson, et le mouvement de son lourd balancier se dessine sur le ciel. C’est une maison flottante, à plusieurs étages. Des drapeaux français, hollandais, anglais, espagnols s’agitent sur la terrasse qui forme le toit, tandis qu’à l’intérieur un orchestre fait entendre le Chant du Départ. Les nègres vont et viennent dans la vaste salle à manger ; des marchands de photographies et de mauvais romans apportent leurs marchandises presque sous le nez des voyageurs qui, confortablement étalés dans les rocking chairs, regardent passer les rives majestueuses du fleuve.

L’Hudson, par un beau jour comme celui-ci, constitue un des très rares paysages devant lesquels le touriste européen qui ne franchit pas le Mississipi doit s’incliner ; partout ailleurs, les souvenirs de son vieux monde font pâlir pour lui les tableaux qu’il contemple. À la longue, il se fait aux charmes mystérieux de la plaine immense, des forêts sombres, des savanes et des marais, mais l’impression première a été décevante et il faut longtemps pour qu’elle s’efface. Au contraire, les rives de l’Hudson, la masse du Niagara tombant à ses pieds, le panorama de Québec et celui de Montréal, le Potomac vu du Capitole de Washington et les étincelants couchers de soleil de la Floride restent pour toujours présents à sa mémoire.

New York est déjà loin, silhouette fantastique surmontée par une réclame dont les lettres géantes sont accrochées en l’air sur un treillis de métal ; le mouvement diminue ; plus de ferries, plus de barques. L’Hudson, puissant et calme, est bordé à droite par des collines verdoyantes semées de villas ; à gauche, ce sont les fameuses Palissades, longue suite de falaises qui tombent à pic dans le fleuve ; taillées avec une incroyable symétrie, bordées en haut et en bas d’une épaisse couche de végétation, ces murailles ont l’aspect farouche des grandes excentricités naturelles ; elles s’en viennent, l’une derrière l’autre, un peu en biais, comme des vagues formidables, soudainement pétrifiées, et c’est ainsi pendant des lieues et des lieues. Notre paquebot les suit d’assez loin et nous les voyons disparaître à l’horizon dans un brouillard irisé. La solitude est complète à présent et l’orchestre joue un hymne triomphal, qui transforme notre promenade en une expédition de conte de fée sur une route enchantée

Ensuite le paysage se modifie rapidement ; nous entrons dans les « Highlands ». Là, tout a un nom écossais et tout, à la vérité, rappelle l’Écosse ; voici de belles montagnes où le rocher alterne avec les sapins. Le fleuve circule dans un labyrinthe prenant, à chaque instant, des aspects de lacs. Enfin le bateau s’arrête et, sur l’estacade, nous apercevons des uniformes dorés, des aiguillettes resplendissantes, des toilettes printanières. À quelques encablures chauffe une canonnière à trois mâts, toute blanche Ce sont les délégués des trois Amériques qui sont venus visiter West Point et qui repartent. Il y a eu une revue en leur honneur et le « superintendant », comme on appelle ici le commandant de l’école, est venu les reconduire. Le congrès s’est réuni à Washington l’autre jour ; après avoir entendu le discours de M. Blaine et avoir présenté leurs hommages au chef de l’État, les invités de la République ont été priés de s’ajourner à six semaines ; un train spécial, dont les wagons ont été aménagés avec un luxe inouï, va les promener à travers les États-Unis ; on leur montrera le Niagara et les abattoirs de Chicago, West Point et Annapolis[4], Boston et San Francisco ;… c’est la préface ingénieuse qu’a imaginée le « Bismarck américain ».

Le colonel Michie nous attend ; il n’a pas mis d’aiguillettes pour nous, ni revêtu sa grande tenue, mais il a une provision de bonne volonté qu’il met à notre service. Ensemble, nous gravissons la colline et pénétrons dans le manège et dans les écuries ; de là, nous passons à un pavillon carré qui renferme les bureaux et l’administration. Le superintendant, assisté de son aide de camp, nous fait un parfait accueil ; sa physionomie est claire ; il a une attitude très militaire et une politesse de grand seigneur. De la fenêtre où il se tenait, une lorgnette à la main, au moment où nous sommes entrés, on découvre l’Hudson encadré dans les montagnes, avec un premier plan de sapins et de pentes abruptes. Faisant point de vue au centre du tableau, la canonnière fédérale apparaît dans un nuage de fumée. Elle envoie le salut de 21 coups de canon que répercutent les échos de West Point, cependant que le pavillon étoilé s’abaisse et se relève lentement. C’est le rêve de Blaine qui passe, c’est l’avenir de l’Amérique, ce sont les aspirations ardentes et confuses du nouveau monde, auxquelles il a donné une forme et créé une légende !

Le Mess Hall est un grand réfectoire orné de trophées et de trois beaux portraits représentant Grant, Shéridan et Sherman : on les a inaugurés hier en présence du dernier survivant des trois, Sherman. Le menu paraît bon et substantiel ; à côté, se trouve la table des jeunes officiers célibataires ; les murs du fumoir sont couverts de souvenirs de Napoléon ier et un moulage de sa figure est sur la cheminée. On le vénère ici et il semble, d’ailleurs, que le régime soit en partie calqué sur celui de nos écoles militaires. Au point de vue matériel, les saint-cyriens gagneraient au change, mais par ailleurs ils auraient peine à se faire aux sévérités du règlement. Cela n’a aucun rapport avec la vie que mènent les élèves de Woolwich et de Sandhurst. Ici tout est réglementé ; les « cadets » sont occupés toute la journée ; ils n’ont pas un instant dont ils puissent disposer pour le sport ou la promenade ; le samedi seulement, dans l’après-midi, ils ont droit de s’échapper pendant quelques heures. Le cours dure quatre années, avec huit semaines de vacances en une seule fois, entre la deuxième et la troisième année. Les parents qui viennent voir leurs fils ne peuvent même pas les avoir à dîner.

Nous entrons dans le gymnase, dans les casernements, un peu partout. Les cadets sont deux dans une chambre. Le mobilier est d’une simplicité spartiate ; mais, du moins, il y a de la place, de l’air et de l’eau ; ce n’est pas la chambrée. Les voici qui descendent au mess, fifre et tambour en tête, bien alignés et d’une allure très martiale ; ils ont leur petite tenue : pantalon et dolman très collants en drap gris bordés de galon noir. Les cadets sont nommés par le président des États-Unis, qui a le droit d’en choisir dix sans désignation d’État et ensuite un dans chaque État ou territoire représenté au Congrès. En pratique, c’est le député de l’État qui désigne au président celui des candidats qu’il convient de choisir et, chose singulière, ce système a donné de bons résultats. Pourtant, différents États ont établi des concours préliminaires, afin d’éliminer les médiocrités et de laisser moins de place à la protection. Une fois admis, les cadets ont encore à passer un examen d’entrée : examen physique dans lequel on se montre assez sévère ; examen intellectuel qui porte sur la grammaire, l’arithmétique, l’histoire et la géographie des États-Unis ; il est impossible d’en moins demander et beaucoup d’Américains estiment, avec raison, que ce n’est pas suffisant.

Chaque année, le président nomme un comité de « visiteurs » chargés d’inspecter l’Académie (c’est ainsi qu’on appelle l’école), et de rendre compte aux Chambres des résultats de leur enquête. Tout leur est révélé ; ils examinent les comptes, l’état des toitures et la qualité de la viande, aussi bien que l’enseignement et la discipline. Cette commission civile est au reste fort bien reçue à West Point, où sa venue ne paraît pas exciter de jalousies.

À un certain moment, malgré le respect profond que les Américains portent à toute institution dont Washington a été l’inspirateur, l’opinion publique s’émut de certaines critiques ; on représentait l’Académie comme un centre aristocratique qui devenait un danger pour la démocratie républicaine. La commission d’enquête, par les statistiques qu’elle publia, fit disparaître ces accusations mal fondées.

Les cadets reçoivent, dès leur admission, une paye de 2 700 francs par an ; ils sortent avec le titre de second lieutenant ; mais souvent aussi, ils restent en route, tant pour insuffisance de travail que pour infractions au règlement. On est très sévère et il est indubitable que le corps d’officiers des États-Unis est un corps d’élite ; les soldats, recrutés à la vieille mode anglaise, ne sont peut-être pas dignes d’être si bien commandés.

Les dépenses annuelles sont de 775 975 francs ; les Américains calculent qu’un régiment d’infanterie coûte à peu près quatre fois plus par an et que l’État de Pennsylvanie dépense le double de cette somme pour subvenir aux frais de sa garde nationale[5]. La commission de 1879 avait indiqué, parmi les améliorations désirables, une réforme de l’enseignement des langues vivantes ; il s’agissait de remplacer l’espagnol par l’allemand. Les commissaires de 1887 ont été mieux avisés en soulignant l’importance de l’espagnol sur un continent où cette langue est si répandue.

  1. Le collège porta d’abord le nom de Nassau, en l’honneur du roi Guillaume iii.
  2. Mot à mot : dortoirs.
  3. Le jeu de boules est très en usage aux États-Unis.
  4. École navale des États-Unis.
  5. Les charges inscrites au budget de la Grande-Bretagne pour les écoles de Woolwich et de Sandhurst s’élèvent à environ 1 280 900 francs.