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Une vie (L’Humble Vérité) (1883)
Librairie Paul Ollendorff (p. 320-335).

XIV

Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis descendait s’asseoir devant le feu dans la salle.

Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la flamme, laissant aller à l’aventure ses lamentables pensées et suivant le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient la petite pièce sans qu’elle eût fait d’autre mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s’écriait : « Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n’aurez pas encore faim ce soir. »

Elle était souvent poursuivie d’idées fixes qui l’obsédaient et torturée par des préoccupations insignifiantes, les moindres choses, dans sa tête malade, prenant une importance extrême.

Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps, surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée ; et elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes les figures rencontrées là-bas ; la tête du guide Jean Ravoli la poursuivait ; et elle croyait parfois entendre sa voix.

Puis elle songeait aux douces années de l’enfance de Paul, alors qu’il lui faisait repiquer des salades, et qu’elle s’agenouillait dans la terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux pour plaire à l’enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes plantes avec le plus d’adresse et obtiendrait le plus d’élèves.

Et, tout bas, ses lèvres murmuraient : « Poulet, mon petit Poulet, » comme si elle lui eût parlé ; et, sa rêverie s’arrêtant sur ce mot, elle essayait parfois pendant des heures d’écrire dans le vide, de son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement, devant le feu, s’imaginant les voir, puis, croyant s’être trompée, elle recommençait le P d’un bras tremblant de fatigue, s’efforçant de dessiner le nom jusqu’au bout ; puis, quand elle avait fini, elle recommençait.

À la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d’autres mots, s’énervant jusqu’à la folie.

Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose changée de place l’irritait.

Rosalie souvent la forçait à marcher, l’emmenait sur la route ; mais Jeanne au bout de vingt minutes déclarait : « Je n’en puis plus, ma fille ; » et elle s’asseyait au bord du fossé.

Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus tard possible.

Depuis son enfance, une seule habitude lui était demeurée invariablement tenace, celle de se lever tout d’un coup aussitôt après avoir bu son café au lait. Elle tenait d’ailleurs à ce mélange d’une façon exagérée ; et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n’importe quoi. Elle attendait, chaque matin, l’arrivée de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle ; et, dès que la tasse pleine était posée sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait vivement d’une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir.

Mais peu à peu elle s’habitua à rêvasser quelques secondes après avoir reposé le bol dans son assiette ; puis elle s’étendit de nouveau dans le lit ; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu’au moment où Rosalie revenait furieuse, et l’habillait presque de force.

Elle n’avait plus, d’ailleurs, une apparence de volonté et, chaque fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question, s’informait de son avis, elle répondait : « Fais comme tu voudras, ma fille. »

Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée contre elle qu’elle devenait fataliste comme un Oriental ; et l’habitude de voir s’évanouir ses rêves et s’écrouler ses espoirs faisait qu’elle n’osait plus rien entreprendre, et qu’elle hésitait des journées entières avant d’accomplir la chose la plus simple, persuadée qu’elle s’engageait toujours dans la mauvaise voie et que cela tournerait mal.

Elle répétait à tout moment : « C’est moi qui n’ai pas eu de chance dans la vie. » Alors Rosalie s’écriait : « Qu’est-ce que vous diriez donc s’il vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée ! Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles deviennent trop vieilles, elles meurent de misère. »

Jeanne répondait : « Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m’a abandonnée. » Et Rosalie alors se fâchait furieusement : « En voilà une affaire ! Eh bien ! et les enfants qui sont au service militaire ! et ceux qui vont s’établir en Amérique. »

L’Amérique représentait pour elle un pays vague où l’on va faire fortune et dont on ne revient jamais.

Elle continuait : « Il y a toujours un moment où il faut se séparer, parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble. » Et elle concluait d’un ton féroce : « Eh bien, qu’est-ce que vous diriez s’il était mort ? »

Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.

Un peu de force lui revint quand l’air s’amollit aux premiers jours du printemps, mais elle n’employait ce retour d’activité qu’à se jeter de plus en plus dans ses pensées sombres.

Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers ; on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.

Il lui sembla qu’elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé, et elle demeura saisie d’une étrange et confuse émotion devant ce tas de cartons carrés.

Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui qu’elle avait apporté aux Peuples.

Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.

Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible, incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce qu’elle avait fait.

Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l’un après l’autre, ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l’un ou de l’autre, se demandant : « Que m’est-il arrivé, ce mois-là ? »

Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un à un, groupant, rattachant l’un à l’autre tous les petits faits qui avaient précédé ou suivi un événement important.

Elle réussit, à force d’attention obstinée, d’efforts de mémoire, de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief.

Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard, se mêler, enjamber, l’une sur l’autre ; et elle demeurait parfois un temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l’esprit tendu sur l’Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c’était dans ce carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé.

Elle allait de l’un à l’autre autour de la salle qu’entouraient, comme les gravures d’un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis. Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l’un d’eux, et restait jusqu’à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches.

Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours s’épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une grande agitation la saisit.

Elle ne tenait plus en place ; elle allait et venait, sortait et rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long des fermes, s’exaltant dans une sorte de fièvre de regret.

La vue d’une marguerite blottie dans une touffe d’herbe, d’un rayon de soleil glissant entre les feuilles, d’une flaque d’eau dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l’attendrissaient, la bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l’écho de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.

Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l’avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l’avenir était clos. Elle en jouissait encore dans son cœur ; mais elle en souffrait en même temps, comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa peau séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n’y pouvait plus jeter qu’un charme affaibli et douloureux.

Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout autour d’elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l’herbe un peu moins verte ; et les fleurs, plus pâles et moins odorantes, n’enivraient plus tout à fait autant.

Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait, qu’elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre ; car peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, quand il fait beau ?

Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures, comme fouettée par l’excitation de son âme. Et parfois elle s’arrêtait tout à coup, et s’asseyait au bord de la route pour réfléchir à des choses tristes. Pourquoi n’avait-elle pas été aimée comme d’autres ? Pourquoi n’avait-elle pas même connu les simples bonheurs d’une existence calme ?

Et parfois encore elle oubliait un moment qu’elle était vieille, qu’il n’y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et solitaires, que toute sa route était parcourue ; et elle bâtissait, comme jadis, à seize ans, des projets doux à son cœur ; elle combinait des bouts d’avenir charmants. Puis la dure sensation du réel tombait sur elle ; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d’un poids qui lui aurait cassé les reins ; et elle reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en murmurant : « Oh vieille folle ! vieille folle ! »

Rosalie maintenant lui répétait à tout moment : « Mais restez donc tranquille, Madame, qu’est-ce que vous avez à vous émouver comme ça ? »

Et Jeanne répondait tristement : « Que veux-tu, je suis comme « Massacre » aux derniers jours. »

La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa table de nuit le bol de café au lait : « Allons, buvez vite, Denis est devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j’ai affaire là-bas. »

Jeanne crut qu’elle allait s’évanouir tant elle se sentit émue ; et elle s’habilla en tremblant d’émotion, effarée et défaillante à la pensée de revoir sa chère maison.

Un ciel radieux s’étalait sur le monde ; et le bidet, pris de gaietés, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune d’Étouvent, Jeanne sentit qu’elle respirait avec peine tant sa poitrine palpitait ; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière, elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle : « Oh ! oh ! oh ! » comme devant les choses qui révolutionnent le cœur.

On détela la carriole chez les Couillard ; puis, pendant que Rosalie et son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna les clefs.

Elle partit seule, et, lorsqu’elle fut devant le vieux manoir du côté de la mer, elle s’arrêta pour le regarder. Rien n’était changé au dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là sur ses murs ternis des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.

Un petit morceau d’une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux ; il venait du platane. Elle s’approcha du gros arbre à la peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied heurta, dans l’herbe, un morceau de bois pourri ; c’était le dernier fragment du banc où elle s’était assise si souvent avec tous les siens, du banc qu’on avait posé le jour même de la première visite de Julien.

Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand’peine à l’ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure enfin céda avec un dur grincement des ressorts ; et le battant, un peu résistant lui-même, s’enfonça sous une poussée.

Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu’à sa chambre. Elle ne la reconnut pas, tapissée d’un papier clair ; mais, ayant ouvert une fenêtre, elle demeura remuée jusqu’au fond de sa chair devant tout cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.

Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait, sur les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s’arrêta devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s’amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.

Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d’or qu’elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant), et qu’elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne l’avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la baisa.

Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque invisibles dans les tentures des chambres qu’on n’avait point changées, revoyait ces figures bizarres que l’imagination prête souvent aux dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le temps.

Elle marchait à pas muets, toute seule dans l’immense château silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là dedans.

Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets fermés et elle fut quelque temps avant d’y rien distinguer ; puis, son regard s’habituant à l’obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter ; et l’odeur même de la pièce, une odeur qu’elle avait toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne, l’enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans une brusque hallucination qu’enfanta son idée fixe, elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père et sa mère chauffant leurs pieds au feu.

Elle recula, épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s’y soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.

La vision avait disparu.

Elle demeura éperdue pendant quelques minutes ; puis elle reprit lentement la possession d’elle-même et voulut s’enfuir, ayant peur d’être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle s’appuyait ; et elle aperçut l’échelle de Poulet.

Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles inégaux ; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c’était l’écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne, plus petite, tantôt celle de tante Lison, un peu tremblée. Et il lui sembla que l’enfant d’autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le mur pour qu’on mesurât sa taille.

Le baron criait : « Jeanne, il a grandi d’un centimètre depuis six semaines. »

Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d’amour.

Mais on l’appelait au dehors. C’était la voix de Rosalie : « Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner. » Elle sortit, perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu’on lui disait. Elle mangea des choses qu’on lui servit, écouta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les fermiers qui s’informaient de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu’on lui tendait, et elle remonta dans la voiture.

Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle sentait en son cœur qu’elle venait de dire adieu pour toujours à sa maison.

On s’en revint à Batteville.

Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut quelque chose de blanc sous la porte ; c’était une lettre que le facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu’elle venait de Paul, et l’ouvrit, tremblant d’angoisse. Il disait :


« Ma chère maman, je ne t’ai pas écrit plus tôt parce que je ne voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même aller te voir incessamment. Je suis à l’heure présente sous le coup d’un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme est mourante après avoir accouché d’une petite fille, voici trois jours ; et je n’ai pas le sou. Je ne sais que faire de l’enfant que ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j’ai peur de la perdre. Ne pourrais-tu t’en charger ? Je ne sais absolument que faire et je n’ai pas d’argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste pour poste.

« Ton fils qui t’aime,
« Paul. »

Jeanne s’affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d’appeler Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis demeurèrent silencieuses, l’une en face de l’autre, longtemps.

Rosalie, enfin, parla : « J’vas aller chercher la petite moi, Madame. On ne peut pas la laisser comme ça. »

Jeanne répondit : « Va, ma fille. »

Elles se turent encore, puis la bonne reprit : « Mettez votre chapeau, Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l’autre va mourir, faut que M. Paul l’épouse, pour la petite, plus tard. »

Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu’elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieux de l’âme : la maîtresse de son fils allait mourir.

Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu’elle se fit répéter plusieurs fois ; puis, sûre de ne pas commettre d’erreur, elle déclara : « Ne craignez rien, je m’en charge maintenant. »

Elle partit pour Paris la nuit même.

Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.

Vers trois heures elle fit atteler la carriole d’un voisin qui la conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.

Elle restait debout sur le quai, l’œil tendu sur la ligne droite des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, au bout de l’horizon. De temps en temps elle regardait l’horloge. — Encore dix minutes. — Encore cinq minutes. — Encore deux minutes. — Voici l’heure. — Rien n’apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup, elle aperçut une tache blanche, une fumée, puis au-dessous, un point noir qui grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine enfin, ralentissant sa marche, passa, en ronflant, devant Jeanne qui guettait avidement les portières. Plusieurs s’ouvrirent ; des gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers, des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.

Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses jambes étaient devenues molles. Sa bonne, l’ayant vue, la rejoignit avec son air calme ordinaire ; et elle dit : « Bonjour, Madame ; me v’là revenue, c’est pas sans peine. »

Jeanne balbutia : « Eh bien ? »

Rosalie répondit : « Eh bien, elle est morte c’te nuit. Ils sont mariés, v’là la petite. » Et elle tendit l’enfant qu’on ne voyait point dans ses linges.

Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis montèrent dans la voiture.

Rosalie reprit : « M. Paul viendra dès l’enterrement fini. Demain à la même heure, faut croire. »

Jeanne murmura « Paul… » et n’ajouta rien.

Le soleil baissait vers l’horizon, inondant de clarté les plaines verdoyantes, tachées de place en place par l’or des colzas en fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.

Et Jeanne regardait droit devant elle en l’air, dans le ciel que coupait, comme des fusées, le vol cintré des hirondelles. Et soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair ; c’était la chaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.

Alors une émotion infinie l’envahit. Elle découvrit brusquement la figure de l’enfant qu’elle n’avait pas encore vue : la fille de son fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l’embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.

Mais Rosalie, contente et bourrue, l’arrêta. « Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez ; vous allez la faire crier. »

Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »