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Une vie (L’Humble Vérité) (1883)
Librairie Paul Ollendorff (p. 82-102).

V


Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à Marseille.

Après l’angoisse du premier soir, Jeanne s’était habituée déjà au contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa répugnance n’eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.

Elle le trouvait beau, elle l’aimait ; elle se sentait de nouveau heureuse et gaie.

Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait émue ; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille : « C’est pour tes petites dépenses de jeune femme, » dit-elle.

Jeanne la jeta dans sa poche ; et les chevaux détalèrent.

Vers le soir, Julien lui dit : « Combien ta mère t’a-t-elle donné dans cette bourse ? » Elle n’y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot d’or se répandit : deux mille francs. Elle battit des mains : « Je ferai des folies, » et elle resserra l’argent.

Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à Marseille.

Et le lendemain le Roi-Louis, un petit paquebot qui allait à Naples en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.

La Corse ! les mâquis ! les bandits ! les montagnes ! la patrie de Napoléon ! Il semblait à Jeanne qu’elle sortait de la réalité pour entrer, tout éveillée, dans un rêve.

Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises de la Provence. La mer immobile, d’un azur puissant, comme figée, comme durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s’étalait sous le ciel infini, d’un bleu presque exagéré.

Elle dit : « Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père Lastique ? »

Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l’oreille.

Les roues du vapeur battaient l’eau, troublant son épais sommeil ; et par-derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où l’onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu’à perte de vue le sillage tout droit du bâtiment.

Soudain, vers l’avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson, un dauphin, bondit hors de l’eau, puis y replongea la tête la première et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bête n’allait pas reparaître. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore ; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et tantôt ensemble, tantôt l’une après l’autre, comme dans un jeu, dans une poursuite gaie, elles s’élançaient en l’air par un grand saut qui décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.

Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une joie folle et enfantine.

Tout à coup, ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin, vers la pleine mer ; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.

Le soir venait, un soir calme, radieux, plein de clarté, de paix heureuse. Pas un frisson dans l’air ou sur l’eau ; et ce repos illimité de la mer et du ciel s’étendait aux âmes engourdies où pas un frisson non plus ne passait.

Le grand soleil s’enfonçait doucement là-bas, vers l’Afrique invisible, l’Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs ; mais une sorte de caresse fraîche, qui n’était cependant pas même une apparence de brise, effleura les visages lorsque l’astre eut disparu.

Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l’on sentait toutes les horribles odeurs des paquebots ; et ils s’étendirent tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien s’endormit tout de suite ; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée par l’inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait ; et elle regardait au-dessus d’elle ces légions d’étoiles si claires, d’une lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.

Vers le matin, cependant, elle s’assoupit. Des bruits, des voix la réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se levèrent.

Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui pénétrait jusqu’au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers l’avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l’aube naissante, une sorte d’accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, semblait posée sur les flots.

Puis cela apparut plus distinct ; les formes se marquèrent davantage sur le ciel éclairci ; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres surgit : la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.

Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes en ombres noires ; puis tous les sommets s’allumèrent tandis que le reste de l’île demeurait embrumé de vapeur.

Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont, et, d’une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés dans les bourrasques, il dit à Jeanne :

— La sentez-vous, cette gueuse-là ?

Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, d’arômes sauvages.

Le capitaine reprit :

— C’est la Corse qui fleure comme ça, Madame ; c’est son odeur de jolie femme, à elle. Après vingt ans d’absence, je la reconnaîtrais à cinq milles au large. J’en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l’odeur de son pays. Il est de ma famille.

Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à travers l’Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.

Jeanne fut tellement émue qu’elle faillit pleurer.

Puis le marin tendit le bras vers l’horizon : « Les Sanguinaires ! » dit-il.

Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.

Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et tranquille, entouré d’un peuple de hauts sommets dont les pentes basses semblaient couvertes de mousses.

Le capitaine indiqua cette verdure : « Le mâquis. »

À mesure qu’on avançait, le cercle des monts semblait se refermer derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d’azur si transparent qu’on en voyait parfois le fond.

Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au bord des flots, au pied des montagnes.

Quelques petits bateaux italiens étaient à l’ancre dans le port. Quatre ou cinq barques s’en vinrent rôder autour du Roi-Louis pour chercher ses passagers.

Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme : « C’est assez, n’est-ce pas, de donner vingt sous à l’homme de service ? »

Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle souffrait chaque fois. Elle répondit avec un peu d’impatience : « Quand on n’est pas sûr de donner assez, on donne trop. »

Sans cesse, il discutait avec les maîtres et les garçons d’hôtel, avec les voituriers, avec les vendeurs de n’importe quoi, et quand il avait, à force d’arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne, en se frottant les mains : « Je n’aime pas être volé. »

Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d’avance des observations qu’il allait faire sur chaque article, humiliée par ces marchandages, rougissant jusqu’aux cheveux sous le regard méprisant des domestiques qui suivaient son mari de l’œil en gardant au fond de la main son insuffisant pourboire.

Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.

Le premier arbre qu’elle vit fut un palmier !

Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l’encoignure d’une vaste place, et se firent servir à déjeuner.

Lorsqu’ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui murmura tendrement à l’oreille : « Si nous nous couchions un peu, ma chatte ? »

Elle resta surprise : « Nous coucher ? Mais je ne me sens pas fatiguée. »

Il l’enlaça. « J’ai envie de toi. Tu comprends ? Depuis deux jours !… »

Elle s’empourpra, honteuse, balbutiant : « Oh ! maintenant ! Mais que dirait-on ? Que penserait-on ? Comment oserais-tu demander une chambre en plein jour ? Oh ! Julien, je t’en supplie. »

Mais il l’interrompit : « Je m’en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens d’hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne. »

Et il sonna.

Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de l’époux, n’obéissant qu’avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de bestial, de dégradant, une saleté enfin.

Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant comme si elle eût partagé ses ardeurs.

Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à leur chambre. L’homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne comprenait pas, affirmait que l’appartement serait préparé pour la nuit.

Julien impatienté s’expliqua : « Non, tout de suite. Nous sommes fatigués du voyage, nous voulons nous reposer. »

Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de se sauver.

Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n’osait plus passer devant les gens qu’elle rencontrait, persuadée qu’ils allaient rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à Julien de ne pas comprendre cela, de n’avoir point ces fines pudeurs, ces délicatesses d’instinct ; et elle sentait entre elle et lui comme un voile, un obstacle, s’apercevant pour la première fois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu’à l’âme, jusqu’au fond des pensées, qu’elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non mêlées, et que l’être moral de chacun de nous reste éternellement seul par la vie.

Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond de son golfe bleu, chaude comme dans une fournaise derrière son rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu’à elle.

Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux. Ils prirent donc deux petits étalons corses à l’œil furieux, maigres et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions, car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.

La route suivait d’abord le golfe pour s’enfoncer dans une vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait des torrents presque secs ; une apparence de ruisseau remuait encore sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.

Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit à califourchon sur son âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l’île est couverte semblait épaissir l’air ; et la route allait s’élevant lentement au milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons de féerie ; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers immenses avaient l’air de buissons verts tant les vagues de la terre soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées, disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres tombées du sommet. C’était un village, un petit hameau de granit accroché là, cramponné comme un vrai nid d’oiseau, presque invisible sur l’immense montagne.

Ce long voyage au pas énervait Jeanne. « Courons un peu », dit-elle. Et elle lança son cheval. Puis, comme elle n’entendait pas son mari galoper près d’elle, elle se retourna et se mit à rire d’un rire fou en le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant étrangement. Sa beauté même, sa figure de beau cavalier rendaient plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s’étendait entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme un manteau.

C’était le mâquis, l’impénétrable mâquis, formé de chênes verts, de genévriers, d’arbousiers, de lentisques, d’alaternes, de bruyères, de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d’une de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil mince et rond d’eau glacée qui sort d’un petit trou dans la roche et coule au bout d’une feuille de châtaignier disposée par un passant pour amener le courant menu jusqu’à la bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu’elle avait grand’peine à ne point jeter des cris d’allégresse.

Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de Sagone.

Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes et belles filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine, singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d’une fontaine. Julien leur ayant crié « Bonsoir », elles répondirent d’une voix chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.

En arrivant à Piana, il fallut demander l’hospitalité comme dans les temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie en attendant que s’ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh ! c’était bien un voyage, cela ! avec tout l’imprévu des routes inexplorées.

Ils s’adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les patriarches devaient recevoir l’hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute la charpente piquée des vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s’arrêtèrent en face d’une forêt, d’une vraie forêt de granit pourpré. C’étaient des pics, des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le temps, le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu’à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus, difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemar pétrifiée par le vouloir de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de Julien qu’elle étreignit, envahie d’un besoin d’aimer devant cette beauté des choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe ceint tout entier d’une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeanne balbutia : « Oh ! Julien ! » sans trouver d’autres mots, attendrie d’admiration, la gorge étranglée ; et deux larmes coulèrent de ses yeux. Il la regardait, stupéfait, demandant : « Qu’as-tu, ma chatte ? »

Elle essuya ses joues, sourit et, d’une voix un peu tremblante : « Ce n’est rien… c’est nerveux… Je ne sais pas… J’ai été saisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur. »

Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces êtres vibrants affolés d’un rien, qu’un enthousiasme remue comme une catastrophe, qu’une sensation insaisissable révolutionne, affole de joie ou désespère.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation du mauvais chemin : « Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval. »

Par une route presque impraticable, ils descendirent au fond de ce golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d’Ota.

Mais le sentier s’annonçait horrible. Julien proposa : « Si nous montions à pied ? » Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d’être seule avec lui après l’émotion de tout à l’heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s’entr’ouvrait. Le sentier s’enfonce dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles ; et un gros torrent parcourt cette crevasse. L’air est glacé, le granit paraît noir et tout là-haut ce qu’on voit du ciel bleu étonne et engourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux ; un énorme oiseau s’envolait d’un trou : c’était un aigle. Ses ailes ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits et il monta jusqu’à l’azur où il disparut.

Plus loin, la fêlure du mont se dédouble ; le sentier grimpe entre les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à terre par crainte du vertige.

Tout à coup le soleil les inonda ; ils crurent sortir de l’enfer. Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de pierres, jusqu’à une source toute petite canalisée dans un bâton creux pour l’usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol alentour. Jeanne s’agenouilla pour boire ; et Julien en fit autant.

Et, comme elle savourait la fraîcheur de l’eau, il lui prit la taille et tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista ; leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les hasards de la lutte, ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d’eau froide, repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers coulaient dans le courant.

Soudain Jeanne eut une inspiration d’amour. Elle emplit sa bouche du clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts ; et il but d’un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les entrailles un désir enflammé.

Jeanne s’appuyait sur lui avec une tendresse inusitée ; son cœur palpitait ; ses reins se soulevaient ; ses yeux semblaient amollis, trempés d’eau. Elle murmura tout bas : « Julien… je t’aime ! » et, l’attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son visage empourpré de honte.

Il s’abattit sur elle, l’étreignant avec emportement. Elle haletait dans une attente énervée ; et tout à coup elle poussa un cri, frappée, comme de la foudre, par la sensation qu’elle appelait.

Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle demeurait palpitante et courbaturée, et ils n’arrivèrent à Évisa que le soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C’était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l’air morne d’un phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, où toute élégance reste ignorée ; et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français et d’italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix claire l’interrompit ; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s’élança, embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en répétant : « Bonjour, Madame, bonjour, Monsieur, ça va bien ? »

Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras, car elle portait l’autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le monde, en disant à son mari : « Va les promener jusqu’au dîner. »

M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant fréquemment, et répétant à chaque quinte : « C’est l’air du Val qui est fraîche, qui m’est tombée sur la poitrine. »

Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés. Soudain, il s’arrêta, et, de son accent monotone : « C’est ici que mon cousin, Jean Rinaldi, fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j’étais tout près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. « Jean, cria-t-il, ne va pas à Albertacce ; n’y va pas Jean, ou je te tue, je te le dis. »

Je pris le bras de Jean : « N’y va pas, Jean, il le ferait. »

C’était pour une fille qu’ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.

Mais Jean se mit à crier : « J’irai, Mathieu ; ce n’est pas toi qui m’empêcheras. »

Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j’aie pu ajuster le mien, et il tira.

Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien que mon fusil en échappa et roula jusqu’au gros châtaignier là-bas.

Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il était mort. »

Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce crime. Jeanne demanda : « Et l’assassin ? »

Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit : « Il a gagné la montagne. C’est mon frère qui l’a tué, l’an suivant. Vous savez bien, mon frère, Philippi Palabretti, le bandit. »

Jeanne frissonna : « Votre frère ? un bandit ? »

Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l’œil. « Oui, Madame, c’était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu’ils ont été cernés dans le Niolo, après six jours de lutte, et qu’ils allaient périr de faim. »

Puis il ajouta, d’un air résigné : « C’est le pays qui veut ça, » du même ton qu’il prenait pour dire : « C’est l’air du Val qui est fraîche. »

Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle les eût connus depuis vingt ans.

Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore, entre les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu’elle avait ressentie sur la mousse de la fontaine ?

Lorsqu’ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite ; et ce fut sa première nuit d’amour.

Et, le lendemain, à l’heure de partir, elle ne se décidait plus à quitter cette humble maison où il lui semblait qu’un bonheur nouveau avait commencé pour elle.

Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en établissant bien qu’elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour, un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque superstitieuse.

La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle consentit : « Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout petit. »

Jeanne ouvrit de grands yeux. L’autre ajouta tout bas, près de l’oreille, comme on confie un doux et intime secret : « C’est pour tuer mon beau-frère. » Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d’un coup de stylet presque cicatrisé : « Si je n’avais pas été aussi forte que lui, dit-elle, il m’aurait tuée. Mon mari n’est pas jaloux, lui, il me connaît ; et puis il est malade, vous savez ; et cela lui calme le sang. D’ailleurs, je suis une honnête femme, moi, Madame ; mais mon beau-frère croit tout ce qu’on lui dit. Il est jaloux pour mon mari ; et il recommencera certainement. Alors, j’aurais un petit pistolet, je serais tranquille, et sûre de me venger. »

Jeanne promit d’envoyer l’arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie, et continua sa route.

Le reste de son voyage ne fut plus qu’un songe, un enlacement sans fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni les gens, ni les lieux où elle s’arrêtait. Elle ne regardait plus que Julien.

Alors commença l’intimité enfantine et charmante des niaiseries d’amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms mignards de tous les détours et contours et replis de leurs corps où se plaisaient leurs bouches.

Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son téton du côté gauche était souvent à l’air au réveil. Julien, l’ayant remarqué, appelait celui-là : « monsieur de Couche-dehors » et l’autre « monsieur Lamoureux », parce que la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.

La route profonde entre les deux devint « l’allée de petite mère » parce qu’il s’y promenait sans cesse ; et une autre route plus secrète fut dénommée le « chemin de Damas » en souvenir du val d’Ota.

En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla dans ses poches. Ne trouvant point ce qu’il lui fallait, il dit à Jeanne : « Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma ceinture ; et cela m’évitera de faire de la monnaie. »

Et elle lui tendit sa bourse.

Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.

Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.

Deux mois s’étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au 15 octobre.

Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas, de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque temps, semblait changé, fatigué, indifférent ; et elle avait peur sans savoir de quoi.

Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu’elle venait d’accomplir le tour du bonheur.

Ils s’en allèrent enfin.

Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation définitive aux Peuples ; et Jeanne se réjouissait de rapporter des merveilles, grâce au cadeau de petite mère ; mais la première chose à laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d’Évisa.

Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien :

— Mon chéri, veux-tu me rendre l’argent de maman parce que je vais faire mes emplettes ?

Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.

— Combien te faut-il ?

Elle fut surprise et balbutia :

— Mais… ce que tu voudras.

Il reprit : « Je vais te donner cent francs ; surtout ne le gaspille pas. »

Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.

Enfin elle prononça en hésitant : « Mais… je… t’avais remis cet argent pour… »

Il ne la laissa pas achever.

— Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, qu’importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t’en refuse point, n’est-ce pas, puisque je te donne cent francs.

Elle prit les cinq pièces d’or, sans ajouter un mot ; mais elle n’osa plus en demander d’autres et n’acheta rien que le pistolet.

Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.