Une raillerie de l’amour/17


L’AVEU.


Quand il y a long-temps que tu ne m’as parlé, il me semble qu’une partie de mon existence me manque.

Clément xiv.

XVII.


Cette nuit avait changé Camille. Son cœur avait battu trop fortement pour qu’il redevînt paisible. L’abattement amer qu’il retrouva dans le monde, où madame de Sévalle ne se montrait plus, comme dans la solitude où son image le poursuivait encore, lui rendit son intimité avec Ernest presque aussi pénible que leur séparation. Le regarder, c’était revoir l’ombre de Georgina dont il n’osait parler qu’à peine, dont le cruel Ernest l’éloignait avec une pitié feinte qui le torturait.

Cette crise, dont le tourmenteur ne paraissait pas s’apercevoir, devint trop violente pour se prolonger, ni s’enfermer long-temps dans une âme jeune, ardente et loyale, où avait pénétré l’espoir de n’être point haï.

Il n’osait le rappeler à Ernest dans l’effroi d’avoir mal entendu ; il n’osait se plaindre de ne la rencontrer nulle part quand il la cherchait partout. Mais en voyant Ernest seul, il était tenté de lui demander compte de sa sœur, et de le battre du courage qu’il avait de la quitter pour lui. Car c’était lui maintenant qui aurait bien appris à Ernest tout ce que valait Georgina, une parole à voix basse, un serrement de main de Georgina !

Ernest, comme un navigateur qui ne quitte pas des yeux la boussole qui le guide, semblait tenir un registre des soupirs profonds de son ami. Un jour qu’il en calculait le total avec une satisfaction intérieure, il se hasarda tout-à-coup à rappeler le voyage prochain de sa sœur ; il appuya sur l’espérance de rentrer ainsi dans toute leur liberté, s’étendant avec une barbare amplification, sur les plaisirs retrouvés comme au temps des vacances du collége, et de leur chaîne prête à se briser. Il jeta négligemment le mot mariage avec le nom de Fronval, qui vint frapper sur la patience de Camille de manière à la faire éclater. Après avoir arrêté sur Ernest des yeux pleins d’un feu sombre, il sauta furieux hors de sa chaise, où il s’efforçait d’écouter silencieusement ces plans de liberté qui le rendaient fou de douleur.

— Tais-toi ! Ernest, par pitié, tais-toi ; tu ne sais donc pas que, depuis quelques jours, tu me retournes un poignard dans le cœur. Eh bien ! je le sens, moi ! et je te prie de finir. Ah ! tu ne vois pas, toi qui voyais autrefois jusqu’au fond de ma tête, qu’il y a là une insupportable souffrance, et que je suis bien las de cette vie d’effort et de contrainte ! Tu ne vois pas, toi qui me regardes, que je suis bien malheureux, et que j’adore ta sœur ? Là ! le sais-tu présentement.

— Comment te croire ? répondit Ernest feignant la surprise, et retenant son cœur qui bondissait de joie.

— L’aurai-je dit, répliqua gravement Camille, si je ne me l’étais dit cent fois à moi-même ? Mais tu es affreux de froideur si tu ne l’as pas deviné dans l’accent seul dont je t’ai vingt fois nommé mon frère ; … mon frère ! mon frère ! répéta-t-il avec la chaleur entraînante d’une passion profonde, et jetant ses bras au du cou d’Ernest, et le serrant dans l’émotion des larmes qu’il ne pouvait plus contenir. Il venait de laisser tomber à ses pieds l’odieux fardeau de la dissimulation dont il avait horriblement souffert. Mais il reprit bientôt avec terreur : Tu n’oses peut-être pas me dire qu’elle ne m’aime… pas ? Il n’osa prononcer : Qu’elle ne m’aime plus.

Ernest sourit, et répondit qu’il fallait voir.

— Quoi voir ! son mariage avec Fronval, peut-être ? Tu sais que je le tue, s’il y songe. Mais il aime trop la danse pour ne pas aimer beaucoup la vie ; et… si elle ne m’abhorre pas ; … Ernest, je ne le mérite plus ; va, je te le jure, et parole d’honneur, je ne l’ai jamais mérité.

— Ne parlons pas du passé, mon ami ; l’avenir me semble trop beau pour nous occuper maintenant d’autre chose.



----