Une raillerie de l’amour/05


UN ENFANT.


Il est si beau l’enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisės,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !
Victor Hugo.


V.


La jeune et jolie personne était Nérestine qui, ayant monté l’escalier avec la légèreté d’un oiseau, se jeta toute essoufflée, comme une étourdie, dans les bras de Georgina.

— Ah ! que je suis contente, Georgina ! je vais au bal ! à ce beau bal déguisé où vous allez, n’est-ce pas ? le cœur me bat de joie, et je viens pour… Pardon, madame, dit-elle à madame Nilys, en lui faisant une grande révérence de pension. Messieurs, pardon, je ne vous voyais pas.

— C’est tout simple, dit Ernest, le bal !

— Vous en êtes donc aussi ? chère petite.

— Les premières invitées ! à ce qu’assure ma mère : cette fête sera très-belle. Ma robe est un chef-d’œuvre ; mais je suis dans un cruel embarras, Georgina, et vous seule pouvez réparer ce contre-temps terrible.

— De quoi s’agit-il donc ? mademoiselle ; demanda Ernest, je suis effrayé.

— Et moi donc, monsieur ! je n’avais pas une goutte de sang dans les veines, quand on s’est aperçu, en essayant cette parure, que la guirlande de tête n’était pas d’accord avec la garniture. pas

— Quelle catastrophe ! s’écria monsieur Nairac.

— Eh bien ! où est le malheur ? dit madame Nilys avec calme, mettez une toque.

— Une toque pour danser la gavotte ! Oh ! il n’y a pas moyen, madame, répondit gravement Nérestine.

— Pourquoi non ? dit Ernest, une toque élégante comme celle de Georgina vous siérait très-bien.

— Hélas ! monsieur ! repartit l’enfant, je ne suis mariée ni veuve, et je ne peux porter que des fleurs.

— C’est très-malheureux ! dit Ernest.

— Vous êtes folle, Nérestine, interrompit doucement Georgina, pour vous coiffer selon votre âge, à défaut de fleurs, vous mettrez des perles ; vous mettrez les miennes, dit-elle tout bas en l’embrassant. Ah ! ma tante ! c’est unique : j’en ai rêvé cette nuit…

— Vous avez rêvé de perles ? Georgina ! dit madame Nilys avec un peu d’effroi : il y aura des larmes aujourd’hui.

— Chacun a sa chimère, dit Ernest au commandant qui riait.

— Ah ! que je vous aime ! Georgina. Au fait les perles sont jolies, quand on ne peut porter les diamans.

— Où donc est l’obstacle aux diamans ? demanda monsieur Nairac.

— Mais, monsieur, il faut se marier pour porter cette parure.

— Ainsi donc, vous enviez le sort d’une mariée et celui d’une veuve, répliqua Ernest. Mais lequel de ces deux états préférez-vous ?

— Ah ! je n’en sais rien, monsieur, cela m’est égal pourvu que je danse.

— Vous vous plaisez à la faire déraisonner, dit Georgina, vous voyez bien que le bal lui fait tourner la tête.

— C’est que ma mère prétend que tous les mariages s’arrangent au bal, répondit naïvement Nérestine.

— Elle est trop au dépourvu, et vous êtes impitoyables, interrompit Georgina ; si folle, si peu sur ses gardes, elle songe à peine à ce que vous lui dites.

— J’y songe, au contraire, répondit Nérestine à demi-voix, et je voulais vous parler seule à ce sujet : mais, s’ils restent là, je dirai tout sans le vouloir.

— Il y a quelque confidence en l’air, dit madame Nilys, suivez-moi, messieurs, et laissons-les ensemble.

— Si vous étiez curieuse, répondit le commandant à voix basse, je vous mettrais au fait, car j’ai tout deviné ! Je suis votre serviteur, mesdames, ajouta-t-il tout haut, en suivant madame Nilys et son neveu qu’elle emmenait ; allons, mademoiselle, cria-t-il, tenez-vous sous les armes, les militaires qui arrivent d’Allemagne sont sans doute disposés à vous les rendre.

Georgina n’entendait pas ; elle suivait des yeux Ernest avec une préoccupation pénible.

— Il a deviné ! dit, par exclamation, Nérestine.

— Ne soyez pas trop longtemps, ma nièce : le commandant Noxis reste à diner…

— Soyez tranquille, madame, répondit-il, les jeunes filles ne font pas attendre leurs secrets.

Et madame de Sévalle sonna pour demander ses perles.



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