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Une répétition (Maupassant)

Œuvres complètes de Guy de MaupassantLouis Conard, libraire-éditeurThéâtre (p. 2-22).

PERSONNAGESModifier

M. DESTOURNELLES, 55 ans

Mme DESTOURNELLES, 25 ans

M. René LAPIERRE, 25 ans


=UNE RÉPÉTITION=


Un salon. Portes au fond et à droit. Madame Destournelles, habillée en bergère Watteau, arrange sa coiffure devant la glace.


SCÈNE PREMIÈREModifier

M. DESTOURNELLES, en redingote, prêt à sortir, entre par la porte de droite, et s’arrête stupéfait en apercevant sa femme.


M. DESTOURNELLES

Madame, qu’est-ce donc que cette mascarade ?

Je comprend ! vous allez jouer quelque charade !


Mme DESTOURNELLES

Vous l’avez dit, monsieur.


M. DESTOURNELLES

Le costume est charmant.

Vous êtes adorable en cet accoutrement.


Mme DESTOURNELLES

Fi donc ! des compliments ?... Mais je suis votre femme,

A quoi bon ?


M. DESTOURNELLES

La réplique est cruelle, madame.

Je dis la vérité simple, c’est mon devoir

Et d’homme et de mari.


Mme DESTOURNELLES

Merci.


M. DESTOURNELLES

Peut-on savoir

A quel sujet ma femme est devenue actrice,

Et poète peut-être, ou collaboratrice

De quelque auteur fameux ? J’ignorais jusqu’ici

Que l’art vous eût jamais causé quelque souci.

Pardon. Et la charade ?


Mme DESTOURNELLES

Est une comédie.


M. DESTOURNELLES

Bravo ! vous chaussez donc le socque de Thalie ?

Alors, si ce n’est point être trop indiscret,

Pourrais-je, en vous priant, connaître le sujet ?


Mme DESTOURNELLES

Une églogue.

M. DESTOURNELLES

Parfait ! c’est une bucolique !

Et, l’avez-vous choisie avec ou sans musique ?


Mme DESTOURNELLES

Sans musique.


M. DESTOURNELLES

Tant pis !


Mme DESTOURNELLES

Et pourquoi, s’il vous plaît ?


M. DESTOURNELLES

A mon avis du moins, c’eût été plus complet

Je suis très pastoral. Je trouve que sur l’herbe

Un petit air de flûte est d’un effet superbe.

Et puis tout vrai berger, étendu sous l’ormeau,

Ne doit chanter l’amour qu’avec un chalumeau.

C’est l’accompagnement forcé de toute idylle :

L’usage en est resté depuis le doux Virgile.


Mme DESTOURNELLES, ironique

Je ne vous savais point si pétillant d’esprit.

J’avais, jusqu’à ce jour, méconnu mon mari.

A présent je voudrais vous faire prendre un rôle ;

En marquis Pompadour vous seriez vraiment... drôle.


M. DESTOURNELLES, un peu blessé

Madame, c’est très vrai. Qui pourrait faire bien

Une chose à laquelle on n’entend juste rien ?

Mme DESTOURNELLES

Vous en voulez beaucoup à cette comédie ?


M. DESTOURNELLES

Certes ; je n’aime pas les bergers d’Arcadie !

Et puis je veux laisser à chacun son métier.

Tout le monde, il est vrai, pourrait être portier ;

Mais acteur... oh non pas ! Cela c’est autre chose.

Vous ignorez comment on rit, on marche, on cause

Quand on a, par hasard, un public devant soi.

Votre grand naturel est de mauvais aloi.


Mme DESTOURNELLES, nerveuse

Je sais depuis longtemps cette vieille rengaine.


M. DESTOURNELLES, pédantesquement

Le vrai dans un salon est du faux sur la scène,

Et le vrai sur la scène est faux dans un salon !

L’actrice, dans le monde, a souvent mauvais ton,

Je vous l’accorde, mais, quand vous prenez sa place,

Votre plus doux sourire a l’air d’une grimace.


Mme DESTOURNELLES, sèchement

Et vos charmants conseils ont l’air impertinent.

Est-ce fini ?


M. DESTOURNELLES

Non. Pas encore. Maintenant,

Vos pièces de salon, fausses et précieuses,

Me prennent sur les nerfs, et me sont odieuses.

Voilà mon sentiment. Quant au petit monsieur

Frisé, la bouche en cœur, et roide comme un pieu,

Débitant gauchement ses fades sucreries,

Autant fait par le ciel pour ces galanteries

Qu’un âne pour chanter une chanson d’amour ;

Commerçant le matin, et le soir troubadour,

Qui, calculant le prix ou des draps ou des toiles,

Répète vaguement des couplets aux étoiles,

Et quitte son comptoir d’un petit air léger

Pour prendre la houlette et devenir berger,

C’est un sot le matin, et le soir c’est un cuistre

Dont le rire est stupide et la grâce sinistre !

Encore, eussiez-vous pris quelque morceau plaisant

Qui, sans prétention, pourrait être amusant !

Mais choisir une églogue !... Et quelle mise en scène ?

C’est dans ces prés fleuris où serpente la Seine.

Ce salon représente un champ, frais et coquet.

Pour plus de vraisemblance on y pose un bouquet

A droite est une dame habillée en bergère ;

Elle écoute, effeuillant un rameau de fougère,

Un monsieur costumé ; c’est un petit marquis ;

Il porte lourdement un habit rose exquis,

S’incline, et dans la main il tient une houlette

Qu’il présente à la dame avec un air fort bête.

— Trois tabourets épars simulent des brebis -

Tout est faux, le décor, les gens et les habits,

Est-ce vrai ?... Ce dindon, enfin, qui fait la roue,

Doit vous baiser la main, quand ce n’est point la joue,

Et par cette faveur son orgueil attisé

A d’autres libertés se croit autorisé.

Puis ces longs tête-à-tête où l’on feint la tendresse ;

Où l’honnête femme a des rôles de maîtresse...


Il hésite et cherche ce qu’il doit dire.


Sont d’un mauvais exemple aux gens de la maison.


Mme DESTOURNELLES, très blessée

Vraiment ! Je n’aurais pas prévu cette raison !

Mais comme je veux être une femme soumise,

Que je ne veux pas voir ma vertu compromise

Aux yeux de Rosalie ou de votre cocher,

Je renonce à jouer.


M. DESTOURNELLES, haussant les épaules

Bon ! Pourquoi vous fâcher ?


Mme DESTOURNELLES, la voix tremblante, exaspérée

Rien que ce tête-à-tête à présent m’épouvante !

Personne encor sur moi n’a rien dit, je m’en vante !

Songez : si le concierge apprend par un valet

Qu’un jeune homme à pieds fut vu ; qu’il me parlait

D’amour, et qu’il avait la perruque poudrée,

La nouvelle en ira par toute la contrée.

Le facteur, en donnant ses lettres chaque jour,

Distribuera ce bruit aux portes d’alentour :

Il ira grossissant de la loge aux mansardes.

Et tous, du balayeur de la rue aux poissardes

Qui roulent leur voiture avec les : « ce qu’on dit »

Me toiseront, des pieds au front, d’un air hardi !


M. DESTOURNELLES, embarrassé, humble

Voyons, si j’ai tenu quelque propos maussade,

Ce n’était, après tout, qu’une simple boutade.

Mme DESTOURNELLES, suffoquant, les larmes aux yeux

Je sais que nous devons tout supporter, soupçons,

Injures, mots blessants de toutes les façons !

Nous devons obéir à la moindre parole,

Etre humbles et toujours douces ; c’est notre rôle,

Je le sais ; mais enfin ma douceur est à bout.

Nos maîtres... nos maris, qui se permettent... tout,

Rôdent autour de nous ainsi que des gendarmes,

Nous accusent sans cesse, espionnent...


M. DESTOURNELLES, caressant

Pas de larmes,

Je t’en prie ; et faisons la paix. Pardon, C’est vrai,

Je fus brutal et sot... je l’avoue, et suis prêt

A tout ce qu’il faudra pour que tu me pardonnes.

Tiens, je baise tes mains. Comme elles sont mignonnes !

J’y veux mettre ce soir deux gros bracelets d’or ;

Mais tu joûras. M’as-tu pardonné ?


Mme DESTOURNELLES, très digne

Pas encor.


M. DESTOURNELLES

Non ? mais bientôt.


Mme DESTOURNELLES, de même

Qui sait ?

SCÈNE IIModifier

LES MÊMES, RENÉ LAPIERRE, en marquis Louis XV.


UN DOMESTIQUE, annonçant

Monsieur René Lapierre.


RENÉ, entrant

En marquis Louis Quinze.


M. DESTOURNELLES

Ah ! votre partenaire ;

Au revoir.


Saluant M. Lapierre


Beau marquis.


RENÉ

Monsieur, pour vous servir.


M. DESTOURNELLES

Le costume est charmant et vous sied à ravir.


Il sort. René baise la main de madame Destournelles.

SCÈNE IIIModifier

MADAME DESTOURNELLES, RENÉ


Mme DESTOURNELLES, nerveuse, la voix sèche

Au moins, avez-vous bien retenu votre rôle ?


RENÉ

Je n’en oublirai point une seule parole.


Mme DESTOURNELLES

Alors nous commençons puisque vous êtes prêt :

Je suis seule d’abord. Le marquis apparaît.

Sans me voir il arrive au milieu de la scène ;

Pendant quelques instants il rêve et se promène ;

Et puis il m’aperçoit. Nous y sommes ?


RENÉ

J’y suis.


Elle s’assied sur une chaise basse. Il s’approche d’elle avec des grâces prétentieuses.


Mme DESTOURNELLES

Soyez plus libre et plus naturel.


RENÉ, s’arrêtant

Je ne puis ;

J’en suis fort empêché, car mon habit me gêne.


Son épée se prend entre ses jambes.

Mme DESTOURNELLES, sèchement

Votre rapière va s’échapper de sa gaîne.

Vous paraissez épais et lourd. Recommençons.


Il fait le même manège que tout à l’heure, mais d’une façon encore plus maniérée.


Vous n’avez pas besoin de toutes ces façons,

Monsieur.


RENÉ, vexé

Je voudrais bien vous voir prendre ma place,

Madame. Comment donc voulez-vous que je fasse ?


Mme DESTOURNELLES, impatiente

Comme si vous étiez un marquis naturel ;

Un vrai marquis. Quittez cet air trop solennel,

Et marchez simplement comme un monsieur qui passe.

Relevez quelque peu votre épée, avec grâce ;

Une main sur la hanche ; et puis promenez-vous,

Sans avoir tant de plomb fondu dans les genoux.

Vous êtes empesé comme un dessin de mode.


RENÉ

Si je ne portais point cet habit incommode...


Mme DESTOURNELLES

Vous me faites l’effet d’un marquis croque-mort,

Soyez donc gracieux.


Il recommence


RENÉ

Est-ce bien ?


Mme DESTOURNELLES

Pas encor.

Que l’homme est emprunté ! Dire que toute femme,

J’entends femme du monde, est actrice dans l’âme.

La femme de théâtre est gauche, et ne sait pas

Sourire, se lever, s’asseoir, ou faire un pas

Sans paraître tragique. Un rien les embarrasse.

Cela ne s’apprend point, c’est affaire de race.

On peut acquérir l’art, mais non le naturel.

Par l’étude on devient ce que fut la Rachel

Qui demeura toujours roide ou prétentieuse,

Souvent fort dramatique, et jamais gracieuse.

Moi, j’ai joué deux fois, et j’eus un succès fou.

J’avais une toilette exquise, un vrai bijou.

On m’applaudit, c’était comme une frénésie ;

J’ai cru que je ferais mourir de jalousie

Madame de Lancy qui jouait avec moi.

Je disais quelques vers : je ne sais plus trop quoi ;

Quelque chose de drôle et qui fit beaucoup rire.

Mais, la deuxième fois, je n’avais rien à dire ;

Je faisais une bonne apportant un plateau

Où devait se trouver un verre rempli d’eau.

J’apportai le plateau ; mais j’oubliai le verre.

L’acteur me regarda d’une façon sévère ;

Le public se tordait ; alors je m’aperçus

Que j’avais le plateau voulu, mais rien dessus.

Ma foi, je n’y tins pas, j’ai ri comme une folle.

Le monsieur n’a pas pu reprendre la parole

Tant on était joyeux. On a ri tout le temps !...


Se tournant vers René qui la regarde fixement en l’écoutant


Mais que faites-vous donc, monsieur, je vous attends ?


RENÉ

Madame, j’écoutais.

Mme DESTOURNELLES

C’est moi qui vous écoute.

Vous n’avez pas de temps à perdre. Allons, en route

Eh bien ?


RENÉ, après une longue hésitation

Je ne sais plus du tout le premier vers.


Mme DESTOURNELLES, furieuse

Monsieur, vous commencez à m’agacer les nerfs.


RENÉ

Quand j’aurai le premier, tous viendront à la suite.


Mme DESTOURNELLES

Certes, ils viendront. A moins qu’ils ne prennent la fuite.


RENÉ, se frappant le front

Comme on oublie ! Allons, soufflez-moi, rien qu’un peu.


Mme DESTOURNELLES

Ah ! puissé-je, en soufflant, rallumer votre feu.


Elle souffle


Je te vis, charmante bergère,


RENÉ, il récite avec embarras

Je te vis, charmante bergère,

Assise, un jour, sur la fougère ;

Oui, là-bas, je te vis un jour ;

Et tout mon cœur brûla d’amour ;

Non point de flamme passagère

Qui s’éteint, trompeuse et légère.

C’est d’un indestructible amour

Que je brûlai, douce bergère,

Quand je te vis sur la fougère...

C’est bien ?


Mme DESTOURNELLES

« C’est bien » n’est pas au rôle, assurément.

Et puis ce serait bien... si c’était autrement.


RENÉ

Pourquoi cela ?


Mme DESTOURNELLES

Pourquoi ? vous êtes détestable

Comme un petit garçon qui récite une fable.

Votre voix, votre corps, vos gestes sont en bois.

Avez-vous aimé ?


RENÉ, très étonné

Moi ?


Mme DESTOURNELLES

Vous.


RENÉ

Certes... quelquefois.


Mme DESTOURNELLES

Eh bien, racontez-moi cela.


RENÉ

Quoi ?

Mme DESTOURNELLES

Vos conquêtes ;

Car je ne vous vois pas faisant tourner les têtes.


RENÉ

Je ne dirai point si j’ai réussi...


Mme DESTOURNELLES

Toujours ?

Non. Vous ne devez pas être heureux en amours.

Eh bien ! nous allons voir ce que vous savez faire.

Supposons qu’une femme, habile en l’art de plaire,

Se trouve en tête-à-tête avec vous. Son... esprit

Dès longtemps attira votre cœur et le prit.

— Supposons que je sois cette femme charmante —

Vous voulez exprimer l’amour qui vous tourmente ;

Nous sommes tous deux seuls. Allez.


Elle attend. Il reste debout devant elle dans une pose embarrassée.


Eh bien, c’est tout ?

On peut sans péril écouter jusqu’au bout.

Alors changeons de rôle, et soyez la bergère.

Je vais improviser. Asseyez-vous, ma chère.


Elle prend le chapeau du marquis ; s’en coiffe ; fléchit un genou devant lui, et, avec une moquerie dans la voix.


Je cours après le bonheur ;

Plus je cours, plus il va vite.

Mais ce bonheur qui m’évite,

Dis, n’est-il pas dans ton cœur ?

Je cherche la douce fièvre ;

Mais elle me fuit toujours.

Cette fièvre des amours,

N’est-elle pas su r ta lèvre ?

Pour les trouver j’ai dessein

De baiser, ô ma farouche,

Et ton âme sur ta bouche,

Et ton doux cœur sur ton sein.


Elle le regarde en riant, puis, se relevant.


Il l’embrasse. Êtes-vous une bergère en Sèvres ?

Troublez-vous. Qu’un soupir s’échappe de vos lèvres.

Baissez les yeux, tremblez, pâlissez, rougissez.


Changeant de ton. D’une voix brève


Çà, nous ne ferons rien. Cher monsieur, c’est assez.


RENÉ, brusquement

Je suis mauvais, la faute en est à mon costume ;

Si j’étais en habit tout simple, je présume

Que je saurais sans peine exprimer mon amour.

A l’époque fleurie où régnait Pompadour,

presque autant que la tête on poudrait la pensée ;

Et la phrase ambiguë, avec soin cadencée,

Semblait une chanson aux lèvres des amants.

Ils avaient en l’esprit encor plus d’ornements

Que de rubans de soie à leur fraîche toilette.

L’amant était léger, l’amante était follette.

Ils ne se permettaient que de petits baisers

Pour ne point faire tort à leurs cheveux frisés ;

Et gardaient tant de grâce et de délicatesse

Qu’un mot un peu brutal eût rompu leur tendresse.

Mais aujourd’hui, qu’on a décousu pour toujours

La pompe des habits et celle des discours,

Nous ne comprenons plus ces futiles manières ;

Et pour se faire aimer il faut d’autres prières,

Plus simples mais aussi plus ardentes.


Mme DESTOURNELLES

Il faut,

Cher monsieur, pour jouer un rôle sans défaut,

Se mettre, avec l’habit, la peau du personnage ;

Sentir avec son cœur, penser selon son âge,

Aimer comme il aimait.


RENÉ

Mais moi, si j’aime aussi.


Mme DESTOURNELLES

Vous n’aimez pas.


RENÉ

Pardon, j’aime.


Mme DESTOURNELLES

Mais non.


RENÉ

Mais si.


Mme DESTOURNELLES

Alors vous avez dû lui dire : « Je vous aime. »

Rappelez-vous le ton, et puis faites de même.


RENÉ

Non. Je n’ai point osé lui dire.


Mme DESTOURNELLES

C’est discret.

Vous avez donc pensé qu’elle devinerait ?

RENÉ

Non.


Mme DESTOURNELLES

Mais qu’espérez-vous alors ?


RENÉ

Moi ? rien. Je n’ose.


Mme DESTOURNELLES

C’est faux. L’homme toujours espère quelque chose.


RENÉ

Je ne veux qu’un sourire, un mot, un bon regard.


Mme DESTOURNELLES

C’est trop peu.


RENÉ

Rien de plus. A moins que le hasard,

Un jour, plaide ma cause.


Mme DESTOURNELLES

Oh ! le hasard ne plaide,

N’oubliez point ceci, que pour celui qui l’aide.


RENÉ

Je souffre horriblement de n’oser point parler.

Son œil, quand il me fixe, a l’air de m’étrangler ;

J’ai peur d’elle.


Mme DESTOURNELLES

Mon Dieu ! que les hommes sont... bêtes.

Savez-vous point encore, ignorant que vou s êtes,

Que ces compliments-là ne nous blessent jamais.

Vous verriez, si j’étais un homme, et si j’aimais.


René saisit ses mains et les baise avec passion. Elle les retire vivement, très étonnée, un peu fâchée


Je n’autorise pas ces manières trop lestes ;

La parole suffit, monsieur, gardez vos gestes.


RENÉ, tombant à ses genoux

Certes, j’étais timide et grotesque. Pourquoi ?

Je craignais que mon cœur éclatât malgré moi !

Et qu’au lieu des fadeurs de ces propos frivoles,

Ce cœur qui débordait ne dit d’autres paroles.


Elle s’éloigne de lui, il la poursuit en tenant sa robe


Ah ! vous l’avez permis, madame, il est trop tard.

Vous n’avez donc pas vu briller dans mon regard,

Quand il était sur vous, des éclairs de folie ;

Ni trouvé sur ma face égarée et pâlie

Ces sillons qu’ont creusés les tortures des nuits ?

Vous n’avez donc pas vu que souvent je vous fuis ;

Qu’un frisson me saisit quand votre main m’effleure ;

Et que si j’ai perdu la tête, tout à l’heure,

C’est qu’en me regardant vos lèvres ont souri,

Que votre œil m’a touché, marqué, brûlé, meurtri ?

Ainsi qu’un malheureux, monté sur une cime,

Se sent pris tout à coup des fièvres de l’abîme,

Et se jette éperdu dedans, la tête en feu ;

Ainsi, quand je regarde au fond de votre bleu,

Le vertige me prend d’un amour sans limite !


Il saisit sa main et la pose sur son cœur


Tenez, sentez-vous pas comme mon cœur palpite ?

Mme DESTOURNELLES, effarée

C’est trop. On vous croirait la cervelle égarée ;

Et la diction même a l’air exagérée.


La porte du fond s’ouvre sans bruit, et M. Destournelles apparaît, tenant à chaque main un écrin à bracelet. Il s’arrête et écoute sans être vu.


RENÉ

Oui, c’est vrai, mon esprit s’égare, je suis fou !

Quand on lâche un cheval, la bride sur le cou,

Il s’emporte, et voilà ce qu’a fait ma pensée ;

Jusqu’ici je l’avais tenue et terrassée,

Mais elle a, près de vous, des élans trop puissants.

Je ne puis exprimer les ardeurs que je sens !

Oui, je vous aime, et j’ai la lèvre torturée

Du besoin de toucher votre bouche adorée ;

Et mes bras, malgré moi, s’ouvrent pour vous saisir,

Tant me pousse vers vous un immense désir.


Mme DESTOURNELLES, lui échappant

Je me fâche. Cessez cette plaisanterie.


RENÉ, se traînant à ses pieds

Je vous aime, je vous aime.


Mme DESTOURNELLES, effrayée

Assez, ou je crie.


RENÉ, avec accablement

Pardon.

Mme DESTOURNELLES, avec hauteur

Relevez-vous, monsieur, je vais sonner.


RENÉ, désespéré

Mon Dieu ! vous ne pourrez jamais me pardonner.



SCÈNE IVModifier

LES MÊMES, M. DESTOURNELLES


M. DESTOURNELLES, applaudissant

Bravo ! bravo ! Très bien ! vous jouez à merveille !

Je ne vous croyais pas une chaleur pareille.

Mes compliments, monsieur, c’est très bien. Et j’avais

La sotte intention de vous trouver mauvais !

Oh ! mille fois pardon, vous êtes admirable ;

Et vous avez surtout cet art incomparable

D’être si naturel, si juste, si vivant,

Que ce morceau d’amour est vraiment émouvant.

Tout est parfait : la voix, l’expression, le geste !

Le difficile est fait maintenant, et le reste

Viendra tout seul. Pourtant, il faut savoir comment

Vous vous en tirerez juste au dernier moment ;

Car cela va toujours très bien quand on répète ;

Mais aux jours de Première on perd un peu la tête.


Mme DESTOURNELLES, avec un sourire imperceptible, et prenant les bracelets des mains de son mari

Mon ami, demeurez tranquille sur ce point,

Car si monsieur la perd... je ne la perdrai point.