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Une momie qui ressuscite/Une question de diplomatie

Traduction par Albert Savine.
Une momie qui ressusciteL’Édition française illustrée (p. 135-163).

UNE QUESTION DE DIPLOMATIE


I


Le ministre des Affaires-Étrangères était alité.

Il avait la goutte.

Pendant une semaine, il était resté renfermé chez lui.

Il avait manqué deux conseils de cabinet à un moment où les événements pesaient lourdement sur son département.

Il est vrai qu’il avait un excellent sous-secrétaire d’état et un admirable cabinet, mais le ministre était un homme d’une expérience si consommée, d’une sagacité si éprouvée, que les affaires restaient en suspens en son absence.

Quand sa main ferme était au timon, le grand vaisseau de l’État poursuivait sa route aisément, doucement.

Quand elle n’y était plus, il tanguait, chancelait, jusqu’à ce qu’une douzaine de journalistes anglais se levaient dans leur omniscience et traçaient douze voies différentes, dont chacune était la seule qui put conduire au port.

C’est alors que l’Opposition disait des sottises et que le Premier Ministre adressait au Ciel des prières pour son collègue absent.

Le ministre des Affaires-Etrangères était assis dans son cabinet de toilette, dans le grand édifice de Cavendish Square.

C’était en mai.

Le jardin du square étendait comme un rideau de verdure devant la fenêtre, mais, malgré le soleil, un feu craquait et pétillait dans la grille de la chambre du malade.

Dans un grand fauteuil de peluche rouge, était assis le grand homme d’état, la tête appuyée en arrière sur un oreiller de soie, la jambe allongée, reposant sur un support ouaté.

Son visage accentué, finement ciselé, ses yeux boursouflés, lents à se mouvoir, étaient tournés vers le haut, vers le plafond peint et sculpté, avec cette expression impénétrable qui avait fait le désespoir de ses collègues du continent à l’occasion du fameux congrès où il avait paru, pour la première fois, dans l’arène de la diplomatie européenne.

Cependant, à ce moment, le pouvoir de cacher ses impressions, si habituel chez lui, lui manquait, car les lignes de sa bouche forte et droite, les plis de son front large et bombé, indiquaient suffisamment l’inquiétude et l’impatience qui le consumaient.

Et, certes, il y en avait assez pour irriter un homme, car il avait bien des choses auxquelles il devait penser, et le pouvoir de penser lui était enlevé.

Il y avait, par exemple, la question de la Dobroudja et celle de la navigation des Bouches du Danube, qu’il convenait de suivre pour les régler.

Le chancelier russe avait envoyé, sur ce sujet, un mémoire écrit de main de maître, et c’était l’ambition favorite de notre ministre d’y répondre d’une façon digne de sa réputation.

Puis, c’était le blocus de la Crête et la flotte britannique qui, mouillée au large du cap Matapan, attendait des instructions qui pouvaient changer le cours de l’histoire européenne.

Enfin, restait encore l’incident de ces trois malheureux touristes de Macédoine, dont les amis s’attendaient à tout moment à recevoir les oreilles ou les doigts, à défaut de la rançon exorbitante que l’on exigeait.

Il fallait les faire revenir de ces montagnes par la force ou par la diplomatie, ou le public outragé déchargerait sa colère sur Downing Street.

Toutes ces questions exigeaient une solution et cependant voilà que le ministre des Affaires-Etrangères d’Angleterre était cloué dans son fauteuil toutes ses pensées et toute son attention concentrées sur son gros orteil droit.

C’était humiliant, horriblement humiliant…

Cela révoltait sa raison.

Il avait le respect de lui-même, le respect de sa propre volonté.

Qu’était-ce donc qu’une machine qui pouvait être totalement hors de service, par l’inflammation d’un petit cartilage ? Il gémissait et s’irritait sur ses coussins.

Mais après tout, était-il absolument impossible qu’il se rendît à la Chambre ? Peut-être le docteur exagérait-il la situation.


II


Il y avait, ce jour-là, conseil de cabinet.

Le ministre regarda sa montre.

Il devait être maintenant presque terminé. Mais au moins, il pourrait peut-être s’aventurer à se faire conduire à Westminster.

Il repoussa la petite table ronde, couverte de flacons et de médicaments, et, se soulevant en appuyant ses mains sur les deux bras de son fauteuil, il saisit un gros bâton de chêne et se traîna lentement à travers la chambre.

Pendant un moment, tandis qu’il remuait, l’énergie sembla revenir à son corps et à son esprit.

La flotte anglaise quitterait Matapan. On exercerait une pression pour encourager les Turcs. On donnerait une leçon aux Grecs.

Oh ! En un instant la Méditerranée s’évanouit, et il ne resta que son orteil enflé, chauffé au rouge, importun et inoubliable.

Le ministre approcha en boitant de la fenêtre, et posa sa main gauche sur le loquet, tandis qu’il s’appuyait de la droite sur son bâton.

Dehors, le jardin du square s’étalait, brillant et frais.

Quelques passants circulaient, bien mis, et une voiture correcte sortait de la porte du ministère.

Le regard rapide du ministre de Affaires-Etrangères aperçut l’écusson du panneau.

Ses lèvres se serrèrent un instant, et ses sourcils en broussailles se froncèrent d’une façon menaçante.

Il regagna son siège et frappa le gong qui se trouvait sur la table.

— Madame ?… dit-il au domestique qui se présenta.

Il voyait clairement qu’il lui était impossible de se rendre à la Chambre.

Les élancements dans sa jambe l’avertissaient que le docteur n’avait pas exagéré le mal. Mais il avait une petite préoccupation mentale qui avait pour le moment éclipsé ses souffrances physiques.

Il frappa avec impatience le parquet de sa canne, jusqu’à ce que la porte du cabinet de toilette s’ouvrît, et une dame de haute taille, élégante, d’un âge plutôt mûr, entra dans la pièce.

Ses cheveux étaient grisonnants, mais son visage calme et doux avait toute la fraîcheur de la jeunesse.

Sa robe de peluche verte, parsemée de passementerie d’or sur la poitrine et les épaules, mettait en valeur la finesse de ses contours.

— Vous m’avez demandé, Charles ?

— Quelle est cette voiture qui vient de sortir ?

— Oh ! vous vous êtes levé ! dit-elle, agitant l’index en manière de remontrance. Quel vieux chéri vous êtes ! Comment pouvez-vous commettre une telle imprudence ?… Que dirai-je à M. William lorsqu’il viendra ? Vous savez qu’il abandonne ses malades lorsqu’ils lui résistent…

— Dans cette circonstance, c’est le malade qui pourrait l’abandonner, dit le ministre d’un ton grognon. Mais, je vous prie, Clara, de répondre à ma question.

— Oh ! la voiture, ce doit être celle de lord Arthur Sibthorpe.

— J’ai vu les trois chevrons sur le panneau, murmura le malade.

Sa femme s’était un peu redressée et ouvrait ses grands yeux bleus.

— Alors, pourquoi le demander ? dit-elle. On dirait presque que vous voulez tendre un piège. Croiriez-vous que je vous tromperais ? Vous n’avez pas pris votre poudre de lithine.

— Pour l’amour de Dieu ! laissez cela ! Je vous l’ai demandé parce que j’étais surpris que Sir Arthur nous fît visite. Je m’imaginais, Clara, que je m’étais exprimé clairement sur ce point. Qui l’a reçu ?…

— Moi… c’est-à-dire Ida et moi.

— Je ne veux pas qu’il se mette en contact avec Ida. Je n’approuve pas cela. Les choses sont déjà allées trop loin.

La dame s’assit sur un tabouret recouvert de velours, et pencha sa taille superbe sur la main du ministre, qu’elle caressa doucement entre les siennes.

— Vous l’avez dit, Charles, reprit-elle, les choses sont allées trop loin, et je vous donne ma parole que je ne m’en suis pas doutée, jusqu’au moment où il n’y avait plus de remède. Je suis peut-être à blâmer, je le suis sans doute, mais ce fut si rapide, la fin de la saison et une semaine chez lord Darmythorne… ce fut tout. Mais, Charles, elle l’aime tant, et elle est notre unique enfant ! Comment pourrions-nous la rendre malheureuse ?…

— Tut, tut ! dit le ministre avec impatience, en tapant la peluche de son bras de fauteuil. En voilà assez ! Je vous le dis, Clara, et je vous en donne ma parole, tous mes devoirs officiels, toutes les affaires de ce grand empire ne me donnent pas autant d’ennuis qu’Ida.

— Mais, c’est notre unique enfant, Charles !

— Raison de plus pour qu’elle ne contracte pas une mésalliance.

— Mésalliance, Charles ! Lord Arthur Sibthorpe est le fils du duc de Tavistock ! il a une généalogie qui remonte à l’Heptarchie. Debrett les fait descendre directement de Morcaz, comte de Northumberland…

Le ministre haussa les épaules.

— Lord Arthur est le quatrième fils du plus pauvre duc d’Angleterre, dit-il… Il n’a ni avenir, ni profession.

— Mais, Charles, vous pourriez lui trouver les deux.

— Je ne l’aime pas. Je ne me soucie pas de l’alliance…

— Mais songez à Ida ! Vous savez combien sa santé est délicate. Toute son âme repose sur lui. Vous n’auriez pas le cœur, Charles, de les séparer ?…


III


On frappa à la porte.

La dame s’avança rapidement et ouvrit.

— Entrez, Thomas !

— S’il vous plaît, madame, le premier ministre est en bas.

— Faites-le monter, Thomas… Maintenant, Charles, vous ne devez pas vous exciter sur les affaires publiques. Soyez bon, froid et raisonnable comme un bon chéri. J’ai confiance en vous…

Elle jeta un châle léger sur les épaules du malade.

Elle passa dans la chambre à coucher comme on introduisait le grand homme par la porte du cabinet de toilette.

— Mon cher Charles, dit-il en s’avançant dans la pièce avec la pétulance de jeune homme qui l’avait rendu célèbre. Je suis sûr que vous vous sentez un peu mieux… Presque prêt à reprendre le harnais, n’est-ce pas ? Vous nous avez bien manqué tant à la Chambre qu’au Conseil. Les affaires de Grèce provoquent une vraie tempête… Le Times a pris un vilain ton ce matin.

— C’est ce que j’ai vu, dit le malade, regardant son chef en souriant. Bien, bien, nous leur ferons voir que le pays n’est pas encore en entièrement dirigé par la presse. Nous devons suivre notre voie sans broncher.

— Certainement, Charles, très certainement, acquiesça le ministre les mains dans les poches.

— C’est bien aimable de votre part d’être venu. J’étais impatient d’apprendre ce qui s’est passé au conseil.

— Pures formalités, rien de plus. À propos, tout va bien pour les prisonniers macédoniens.

— Remercions-en le Ciel !

— Nous avons ajourné tout le reste jusqu’à ce que vous soyez parmi nous, la semaine prochaine… La question de dissolution commence à presser. Les rapports des provinces sont excellents.

Le ministre des Affaires-Etrangères fit un mouvement et gémit.

— Nous devrions réellement modifier un peu notre politique extérieure, dit-il. Il me faut répondre à la note de Novikoff. Il est habile, mais ses erreurs sont évidentes. Je désire aussi que nous nettoyions la frontière d’Afghanistan. Cette maladie m’exaspère. Il y a tout à faire, mais mon cerveau est comme obscurci. Quelquefois, je pense que c’est la goutte ; d’autres fois, j’attribue cet effet au colchique.

— Que dit notre autocrate médical, dit en riant le première ministre. Vous êtes si irrévérencieux, Charles ! Avec un évêque, on peut se sentir à son aise. Ils peuvent être touchés par des arguments. Mais un médecin, avec son stéthoscope et son thermomètre est chose à part. Vos discours n’ont pas de prise sur lui. Il est très calme au-dessus de vous. Et alors, naturellement, vous êtes en infériorité devant lui. En bonne santé et fort, on peut lui tenir tête. Avez-vous lu Hahnemann ? Quelle est votre opinion sur Hahnemann ?

Le malade connaissait trop bien son illustre collègue pour le suivre sur ces sentiers détournés où il se plaisait à errer.

Pour son esprit sagace et pratique, il y avait quelque chose de répulsif dans ce gaspillage d’énergie qu’entraînait une discussion sur l’Église primitive ou sur les vingt-sept principes de Mesmer.

Il avait l’habitude de glisser rapidement sur une invitation à de pareilles conversations, et d’en fuir l’occasion.

— J’ai à peine jeté les yeux sur ses écrits, dit-il… À propos, je suppose qu’il n’y a pas de nouvelles spéciales concernant mon département ?

— Ah ! j’allais oublier… Oui, il y a quelque chose qui est la cause de ma visite. Sir Algernon Jones a démissionné à Tanger. Voilà un poste vacant.

— Il vaudrait mieux y pourvoir de suite… Plus on tarde, plus il y a de candidats.

— Ah ! le patronage, le patronage, soupira le premier ministre. Chaque poste vacant vous fait un ami douteux et une douzaine d’ennemis positifs. Quoi de plus amer que le candidat désappointé ? Mais vous avez raison, Charles ; il vaut mieux pourvoir le poste de suite, d’autant plus qu’il y a de légers troubles au Maroc. Je crois savoir que le duc de Tavistock ambitionne la place pour son quatrième fils, lord Arthur Sibthorpe… Nous avons quelque obligations au duc…

Le ministre de l’Extérieur s’assit vivement.

— Mon cher ami, dit-il, c’est précisément celui que j’aurais désigné. Lord Arthur serait beaucoup mieux à Tanger en ce moment qu’à… à…

— Cavendish Square ? hasarda son chef, avec un mouvement finement interrogateur de ses sourcils.

— Bien, disons à Londres. Il a des manières et du tact… Il était à Constantinople du temps de Norton.

— Alors, il parle l’arabe ?

— Peu… Mais son français est bon.

— Puisque nous parlons d’arabe, Charles, avez-vous approfondi Averroès ?

— Non, pas du tout… Mais la nomination serait excellente à tous les points de vue. Voulez-vous avoir la bonté d’arranger cette affaire en mon absence ?

— Certainement, Charles, certainement. Y a-t-il autre chose que je puisse faire ?

— Non, j’espère être à la Chambre lundi…

— Je l’espère. Vous nous manquez tous les jours davantage. Le Times essaiera de nous faire des niches à propos de cette affaire de Grèce. Un leader, écrivain irresponsable, est une terrible chose, Charles. Il n’y a aucun moyen de le réfuter, quelque absurdes que soient ses assertions. Au revoir ! Lisez Porson, au revoir !

Il serra la main du malade, agita gracieusement son chapeau à larges bords et sortit de la chambre avec la même élasticité, la même énergie qu’il y était entré.


IV


Le valet de pied avait déjà ouvert la grande porte pour reconduire l’illustre visiteur à sa voiture, lorsqu’une dame sortit du salon et toucha sa manche.

Derrière la portière de velours frappé, à moitié tirée, une petite figure pâle guettait, moitié curieuse, moitié effrayée.

— Puis-je vous dire un mot ?

— Certainement, Lady Charles.

— J’espère que je ne suis pas indiscrète. Je ne voudrais pour rien au monde dépasser les limites…

— Ma chère Lady Charles ! interrompit le premier ministre avec une inclination et un geste de jeune homme.

— Je vous prie de ne pas me répondre si je vais trop loin. Mais je sais que Lord Arthur Sibthorpe a demandé Tanger. Est-ce prendre trop de liberté de vous demander quelles sont ses chances ?

— Le poste est donné.

— Oh !

Sur le premier plan et derrière, il y avait des figures désappointées.

— Et Lord Arthur l’a.

Le premier ministre riait en lui-même de son espièglerie.

— Nous venons de le décider, continua-t-il. Lord Arthur doit partir dans une semaine. Je suis enchanté de voir, Lady Charles, que cette nomination a votre approbation. Tanger est un endroit extrêmement intéressant. Catherine de Bragance et le colonel Kirke doivent vous venir en mémoire. Burton a écrit des choses parfaites sur l’Afrique du Nord… Je dîne à Windsor, ainsi je suis certain que vous m’excuserez de vous quitter. J’espère que Lord Charles ira mieux… Il est difficile qu’il soit autrement avec une semblable garde-malade.

Il s’inclina, salua, et descendit les marches vers son coupé.

Quand la voiture se mit en route, Lady Charles put voir qu’il était déjà profondément absorbé par un roman broché.

Elle referma les rideaux de velours et retourna au salon.


V


Sa fille se tenait au soleil, près de la fenêtre.

Grande, délicate et exquise, ses traits et sa silhouette rappelaient ceux de sa mère, mais en plus frêle, plus doux, plus délicat.

La lumière dorée frappait une moitié de sa figure distinguée, expressive, et éclairait ses cheveux blonds enroulés en torsades épaisses et une teinte rosée enveloppait son costume ajusté de drap fauve orné de garnitures cannelle.

Une petite collerette molle entourait sa gorge.

Son cou blanc, gracieux et sa tête bien plantée en sortaient comme un lys de la mousse.

Ses petites mains blanches étaient jointes, et ses yeux bleus tournés vers sa mère d’un air suppliant.

— Sotte fille ! sotte fille ! dit la mère répondant à un regard qui l’implorait.

Elle posa ses mains sur les épaules de sa fille et l’attira vers elle.

— C’est une très belle position pour débuter, et il aura le pied à l’étrier.

— Mais, oh ! maman, dans une semaine, pauvre Arthur !

— Il sera heureux.

— Quoi, heureux de notre séparation ?

— Il n’y a pas besoin de se séparer, vous partirez avec lui.

— Oh, maman !

— Oui, je vous le dis.

— Oh ! maman, dans une semaine ?

— Certainement. On peut faire beaucoup de choses en une semaine. Je vais commander votre trousseau aujourd’hui.

— Oh ! chérie, doux ange ! Mais j’ai si peur… Et papa ! Oh chère, j’ai si peur !

— Votre père est un diplomate, ma chérie.

— Oui, maman.

— Mais, entre nous, il s’est marié à une autre diplomate. S’il peut diriger l’empire britannique, je pense que je peux le diriger, lui, Ida. Combien de temps y a-t-il que vous êtes fiancée, mon enfant ?

— Six semaines, maman.

— Alors, il est tout à fait temps d’arriver à une solution. Lord Arthur ne peut quitter l’Angleterre sans vous. Vous devez aller à Tanger comme femme du ministre. Vous allez vous asseoir là, sur ce canapé et me laisser conduire les choses. Voilà la voiture de Sir William. Je crois que je sais comment m’y prendre avec lui. James, priez le docteur de monter jusqu’ici.


VI


Une lourde voiture à deux chevaux s’était arrêtée à la porte.

Il n’y eut qu’un coup solennel frappé par le marteau de la porte.

Un instant après, la porte du salon s’ouvrait, et le valet de pied introduisait le célèbre médecin.

C’était un petit homme, rasé de près, habillé de noir à l’ancienne mode, cravate blanche sur un col montant.

En marchant, il balançait son pince-nez d’or de la main droite.

Il était penché en avant, avec un clignotement suggestif des cas compliqués et attristants qu’il venait de soigner.

— Ah ! dit-il en entrant, ma jeune malade, je suis enchanté de l’occasion.

— Oui, je désire vous parler à son sujet, Sir William. Prenez ce fauteuil, je vous en prie.

— Merci, je vais m’asseoir auprès d’elle, dit-il en prenant place sur le canapé. Elle a meilleure mine, moins d’anémie, incontestablement, le pouls plus plein. De légères couleurs, et cependant pas pectiques.

— Je me sens plus forte, Sir William.

— Mais elle a toujours cette douleur de côté.

— Ah ! cette douleur !

Il frappa légèrement sur l’omoplate, puis se pencha en avant avec son stéthoscope dans chaque oreille.

— Encore un peu de faiblesse, un léger crépitement, murmura-t-il.

— Vous avez parlé d’un changement d’air, docteur ?

— Oui, certainement, un changement d’air judicieux serait recommandable.

— Vous avez parlé d’un climat sec. Je veux suivre à la lettre ce que vous recommanderez.

— Vous avez toujours été le modèle des malades.

— Nous voulons l’être. Vous avez dit un climat sec.

— L’ai-je dit ?… J’oublie un peu les détails de notre conversation… Mais un climat sec est certainement indiqué.

— Lequel ?

— Eh bien, franchement, je pense qu’il faut laisser au malade quelque latitude. Je ne veux pas exercer une discipline trop rigoureuse. Il y a place pour le choix individuel : l’Engadine, l’Europe centrale, l’Egypte, Alger, ce que vous préférerez…

— J’ai entendu dire que Tanger est aussi recommandé…

— Oh, oui, certainement, c’est très sec.

— Vous entendez, Ida, Sir William dit que vous devez aller à Tanger.

— Ou à quelque…

— Non, non, Sir William ! Nous nous sentons d’autant plus en sûreté que nous sommes plus obéissants. Vous avez dit Tanger, nous essayerons certainement Tanger.

— Vraiment, Lady Charles, votre foi est des plus flatteuses. Ce n’est pas tout le monde qui sacrifierait volontiers ses propres projets et ses goûts.

— Nous connaissons votre habilité et votre expérience, Sir William. Ida essaiera Tanger. Je suis convaincue qu’elle s’en trouvera bien.

— Je n’en doute pas.

— Mais vous connaissez Lord Charles. Il est assez porté à décider des questions médicales comme il décide des affaires de l’Etat… J’espère que vous vous montrerez ferme avec lui.

— Du moment que Lord Charles m’honore jusqu’à me demander mon avis, je suis certain qu’il ne me placerait pas dans cette fausse position de voir dédaigner cet avis.

Le médecin baronnet fit tourner le cordon de son pince-nez et avança la main en signe de protestation.

— Non, non, mais il faut être ferme sur la question de Tanger.

— M’étant formé cette opinion que Tanger est le meilleur endroit pour notre jeune malade, je ne changerai pas volontiers.

— Certainement non.

— J’en parlerai à Lord Charles tout à l’heure quand je monterai chez lui.

— Je vous en prie…

— En attendant, il faut qu’elle continue son traitement. J’ai confiance que l’air chaud d’Afrique nous la renverra dans quelques mois avec toutes ses forces rétablies.

Il s’inclina de cette façon courtoise, charmante, d’autrefois, qui avait tant contribué à lui assurer un revenu de dix mille livres à l’année et, de ce pas précautionneux de l’homme dont la vie se passe dans les chambres des malades, il suivit le domestique.


VII


Lorsque le rideau rouge fut retombé, Ida jeta ses bras autour du cou de sa mère et appuya son visage sur son sein.

— Oh ! maman, vous êtes une diplomate ! s’écria-t-elle.

Mais l’expression de sa mère était plutôt celle du général qui voit les premières lueurs du canon que celle du général victorieux.

— Tout ira bien, chérie, dit-elle en abaissant ses yeux sur les boucles blondes et la petite oreille de sa fille. Il y a encore beaucoup à faire, mais je crois que nous pouvons nous risquer à commander le trousseau.

— Oh ! comme vous êtes brave.

— Naturellement… En tous cas, les choses doivent se faire très simplement. Il faut qu’Arthur obtienne la licence. Je n’approuve pas les mariages secrets ; mais lorsque l’homme doit occuper une position officielle, il faut faire quelque concession. Nous pouvons avoir Lady Hilda Edgecombe, les Trevors, et les Greville, et je suis sûre que le premier ministre viendrait, s’il le pouvait.

— Et papa ?

— Oh oui, il viendra aussi, s’il est assez bien portant. Il nous faut attendre que Sir William soit parti, et en attendant je vais écrire à Lord Arthur.

Une demi-heure s’était écoulée.

Nombre de billets avaient été expédiés de l’écriture fine et hardie de Lady Charles, lorsque la porte battit.

L’on entendit bientôt après les roues de la voiture du docteur raclant le trottoir.

Lady Charles déposa sa plume, embrassa sa fille, et se rendit à la chambre du malade.


VIII


Le ministre des Affaires-Étrangères était étendu dans sa chaise, avec un foulard de soie rouge sur le front, et un pied empaqueté dans du coton, étendu sur un support.

— Je crois qu’il est l’heure de la friction, dit la dame en agitant un flacon de verre blanc, puis-je vous mettre un peu de liniment ?

— Oh ! cette peste d’orteil ! gémit le patient. Sir William ne veut pas entendre parler de me voir remuer. Je crois qu’il est l’homme le plus obstiné et le plus têtu que j’aie rencontré. Je lui ai dit qu’il s’est trompé sur sa vocation et que j’allais lui procurer un poste à Constantinople. Nous avons besoin d’une mule, là-bas.

— Pauvre Sir William ! dit en riant Mrs. Charles. Mais comment vous a-t-il mis en colère ?

— Il est si entêté, si dogmatique !

— À quel sujet ?

— Eh bien, il a imposé sa loi sur Ida. Il a décrété, paraît-il, qu’elle doit aller à Tanger.

— Il m’en a dit un mot avant de monter chez vous.

— Oh ! il vous en a parlé, n’est-ce pas ?

Son regard impénétrable se tourna lentement vers elle.

Le visage de la dame avait revêtu une expression d’évidente innocence, une candeur que la nature ne trouve que chez la femme qui veut donner le change.

— Il a examiné ses poumons, Charles. Il n’a pas dit grand’chose, mais son expression était très grave.

— Pour ne pas dire sinistre, interrompit le ministre.

— Non, non, Charles, il n’y a pas de quoi plaisanter. Il a dit qu’il lui fallait un changement d’air. Je suis sûre qu’il en pensait plus qu’il n’en a dit. Il a parlé de faiblesse et de crépitement et des effets de l’air d’Afrique. Puis il a parlé des localités sèches qui fortifient la santé, et il déclara que Tanger était l’endroit qu’il fallait. Il dit que même peu de mois passés là-bas amèneraient un changement.

— Et ce fut tout ?

— Oui, ce fut tout.

Lord Charles haussa les épaules de l’air d’un homme qui n’est qu’à moitié convaincu.

— Mais naturellement, dit la dame avec tranquillité, si vous pensez qu’il vaut mieux qu’Ida n’y aille pas, elle n’ira pas… La seule chose, c’est que si son état empirait par la suite, nous nous sentirions mal à l’aise… Dans un état de faiblesse comme celui-là, un court espace de temps peut amener un changement. Sir William trouve évidemment la situation critique. Mais il n’y a pas de raison pour qu’il cherche à vous influencer. Il y a un peu de responsabilité cependant. Si vous prenez tout sur vous et m’en dégagez complètement, de manière que par la suite…

— Ma chère Clara, comme vous faites l’oiseau de mauvais augure.

— Oh ! je n’en ai nulle envie, Charles ! mais vous vous rappelez ce qui est arrivé à la fille de Lord Bellamy ? Elle avait juste l’âge d’Ida… C’est un autre cas où l’on ne tint pas compte de l’avis de Sir William.

Lord Charles grogna d’impatience.

— Je n’ai pas repoussé son avis, dit-il.

— Non, non, naturellement. Je connais trop votre bon sens et votre cœur, cher. Vous avez été très sage en envisageant la question sous toutes ses faces. C’est ce que nous, pauvres femmes, ne pouvons faire. Nous, c’est le sentiment contre la raison, comme je vous l’ai souvent entendu dire. Nous balançons d’un côté et de l’autre, mais vous, hommes, vous êtes tenaces et vous gagnez votre procès contre nous. Mais je suis enchantée que vous soyez décidé pour Tanger.

— Le suis-je ?

— Mais, cher, vous avez dit que vous ne repoussiez pas l’avis du Dr. William.

— Eh bien, Clara, en admettant qu’Ida aille à Tanger, vous m’accorderez qu’il est impossible que je l’accompagne ?

— Absolument.

— Et pour vous ?

— Tant que vous êtes malade, ma place est près de vous.

— Il y a votre sœur.

— Elle part pour la Floride.

— Alors, Lady Dumbarton ?

— Elle soigne son père. Il ne peut en être question.

— Alors, à qui pouvons-nous nous adresser ? Surtout au moment où la saison commence. Vous le voyez, Clara, le sort est contre Sir William.

Sa femme appuya ses coudes sur le dossier du grand fauteuil rouge et passa ses doigts sur les boucles grisonnantes de l’homme d’état se penchant en même temps jusqu’à ce que ses lèvres fussent près de son oreille.

— Il y a Sir Arthur Sibthorpe, dit-elle doucement.


IX


Lord Charles bondit sur sa chaise, et prononça un mot ou deux de ceux que l’on entendait plus souvent dans le cabinet du ministre du temps de Lord Melbourne qu’aujourd’hui.

— Êtes-vous folle, Clara !… Qui est-ce qui a pu vous mettre une pareille idée en tête ?…

— Le premier ministre.

— Qui ! Le premier ministre ?

— Oui, cher. Maintenant, soyez gentil… Ou peut-être, j’aurais dû ne jamais vous en parler.

— Eh bien, je pense que vous vous êtes trop avancée pour reculer.

— Alors, c’est le premier ministre qui m’a dit que Lord Arthur partait pour Tanger.

— C’est un fait, quoiqu’il me fut sorti de la mémoire pour le moment.

— Puis vint Sir William, avec son opinion sur Ida. Oh ! Charles, c’est sûrement plus qu’une coïncidence !

— Je suis convaincu, dit Lord Charles avec son regard fin, interrogateur, que c’est beaucoup plus qu’une coïncidence. Vous êtes une femme très adroite, ma chère… Un administrateur et un organisateur né !

La dame laissa tomber le compliment.

— Songez à notre jeune temps, Charles, murmura-t-elle, tandis que ses doigts jouaient encore avec ses cheveux. Qu’étiez-vous alors ?… Un pauvre homme… pas même ambassadeur à Tanger. Mais je vous aimais, et j’ai cru en vous… l’ai-je jamais regretté ? Ida aime Lord Arthur et croit en lui, pourquoi le regretterait-elle jamais ?

Lord Charles gardait le silence.

Ses yeux étaient fixés sur les branches vertes qui se balançaient à l’extérieur de la fenêtre.

Mais son esprit se reportait à une maison de campagne du Devonshire, il y a trente ans, et à une heureuse soirée où, entre des haies de vieux ifs, il marchait à côté d’une jeune fille élancée et lui faisait part de ses espérances, de ses craintes et de ses ambitions.

Il prit la petite main blanche et la pressa sur ses lèvres.

— Vous avez été une bonne femme pour moi, Clara.

Elle ne dit rien.

Elle n’essaya pas de profiter de son avantage.

Un général moins expérimenté aurait pu l’essayer et aurait tout compromis.

Elle resta silencieuse et sérieuse, remarquant le jeu rapide de la pensée qui se manifestait par les yeux et les lèvres de son mari.

Il y avait une étincelle dans les uns et une contraction amusée dans les autres, lorsqu’il la regarda enfin.

— Clara, dit-il, niez-le si vous pouvez… vous avez commandé le trousseau.

Elle lui pinça légèrement l’oreille.

— Sauf votre approbation, dit-elle.

— Vous avez écrit à l’archevêque.

— Ma lettre n’est pas partie.

— Vous avez écrit un billet à Lord Arthur.

— Comment pouvez-vous dire cela ?

— Il est en bas en ce moment.

— Non, mais je crois que c’est son coupé.

Lord Charles se laissa retomber en arrière avec un air de désespoir qui voulait être comique.

— Qui pourrait lutter avec une telle femme ? s’écria-t-il. Ah ! si je pouvais vous envoyer à Novikoff ! Il est trop fort pour tous mes hommes. Mais Clara, je ne puis pas le recevoir ici.

— Pas même pour recevoir votre bénédiction.

— Non, non.

— Ils en seraient si heureux !

— Je ne puis supporter des scènes.

— Alors, je vais la leur porter.

— Et je vous prie de ne plus parler de cela aujourd’hui, en aucune façon. J’ai été faible à ce sujet.

— Oh ! Charles, vous qui êtes si fort.

— Vous m’avez attaqué de flanc, Clara, cela a été bien joué. Je dois vous féliciter.

— Eh bien, murmura-t-elle en l’embrassant, vous savez que pendant trente ans j’ai étudié sous un habile diplomate…