Une maison de poupée/Acte II

Traduction par Albert Savine.
(p. 78-121).
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ACTE DEUXIÈME


Même décor.


Dans un coin près du piano, l’arbre de Noël dépouillé de tous les objets dont il était chargé. Épars sur le sofa le chapeau et le manteau de Nora. Nora seule trottine d’ici, de là, avec application. Elle finit par s’arrêter près du sofa et prend le manteau.



Scène première

NORA, reposant le manteau.

Quelqu’un. (Elle gagne la porte et écoute.) Non… non, personne… Ce n’est ni pour aujourd’hui jour de Noël, ni pour demain. Mais il se peut que… (Elle ouvre la porte et regarde au dehors.) Non, dans la boîte, il n’y a rien ! Elle est vide. Quelle folie ! Cette menace n’était pas sérieuse. Pareille chose ne peut arriver. J’ai trois enfants.



Scène II

NORA, ANNE-MARIE.

Anne-Marie, entre par la porte de gauche, avec une grande boîte de carton.

J’ai enfin trouvé la boîte du costume.


Nora.

C’est bien, laisse-la sur la table.


Anne-Marie, obéissant.

Il se peut que le costume ne puisse être porté tel qu’il est.


Nora.

Oh ! je le mettrai bien volontiers en morceaux !


Anne-Marie.

Ah ! cela non ! On peut l’arranger facilement. Il ne faut qu’un peu de patience.


Nora.

Oui, j’irai demander à madame Linde de m’aider.


Anne-Marie.

Sortir de nouveau avec un si mauvais temps !… Vous allez prendre froid et tomber malade.


Nora.

Ce ne serait pas le pire qui pourrait m’arriver.


Anne-Marie.

Les pauvrets jouent avec les cadeaux de Noël, mais…


Nora.

Ils parlent beaucoup de moi…


Anne-Marie.

Ils sont si habitués à la société de leur maman.


Nora.

Oui, Anne-Marie, mais vois-tu, dans l’avenir, je ne pourrai pas être autant avec eux.


Anne-Marie.

Les enfants s’habituent à tout.


Nora.

Tu le crois. Penses-tu que si leur maman partait pour toujours, ils l’oublieraient.


Anne-Marie.

Oh ! mon Dieu ! Pour toujours ?


Nora.

Dis-moi, Anne-Marie… Je me suis toujours demandé quelque chose. Comment as-tu eu le courage de confier ton enfant à des mains étrangères ?


Anne-Marie.

Et que faire, puisqu’il me fallait élever la petite Nora !


Nora.

Oui, mais comment as-tu pu te décider ?


Anne-Marie.

Il se présentait pour moi une si bonne place. C’était une chance rare pour une fille qui avait eu un malheur… car le gredin ne voulait rien faire pour moi.


Nora.

Ta fille t’aura oubliée sans doute.


Anne-Marie.

Ah ! non, bien sûr, elle m’a écrit quand elle a fait sa première communion, et puis une autre fois, quand elle s’est mariée.


Nora, lui jetant les bras autour du cou.

Ma vieille nounou, tu as été une bonne mère pour moi, quand j’étais petite.


Anne-Marie.

La pauvre petite Nora n’avait d’autre mère que moi.


Nora.

Et si mes enfants venaient à n’en plus avoir, je sais bien que tu… Tout cela est parler pour ne rien dire. (Elle ouvre la boîte.) Allons ! va les retrouver, il faut que… Tu verras comme je serai jolie demain.


Anne-Marie.

Dans tout le bal, il n’y aura personne d’aussi joli que madame. Voilà mon avis.

Elle sort par la porte à gauche.



Scène III

NORA, seule.

Nora, ouvrant la boîte, puis la repoussant.

Si j’osais sortir… Si j’étais sûre que personne ne viendra… si je savais qu’il ne se passera rien à la maison pendant ce temps. Quelle folie ! Personne ne viendra. Plus de folles inquiétudes… Brossons le manchon. Les jolis gants ! les jolis gants… Ah ! chassons les idées. Un, deux, trois, quatre, cinq, six ! (Elle pousse un cri.) Ah ! les voici.

Elle veut gagner la porte, mais elle reste indécise.



Scène IV

NORA, MADAME LINDE.

Madame Linde, entre après s’être débarrassée de son manteau et de son chapeau dans l’antichambre.

Ah !


Nora.

C’est toi, Christine. Il n’y a personne avec toi, n’est-ce pas ? Comme tu arrives à propos !


Madame Linde.

J’ai su que tu étais venu me chercher.


Nora.

Oui, je passais justement devant chez toi. Je voulais te demander de m’aider. Asseyons-nous sur le sofa. Tu verras ce dont il s’agit. Demain il y a un bal costumé, à l’étage au-dessus, chez le consul Stenborg. Torvald veut que je me déguise en pêcheuse napolitaine et que je danse la tarentelle que j’ai apprise à Capri.


Madame Linde.

Ah ! ah ! tu vas donner une vraie représentation ?


Nora.

Oui, c’est le désir de Torvald. Voici le costume. Torvald me l’a fait faire là-bas, mais il est si abîmé que je ne sais vraiment pas…


Madame Linde.

Il sera vite arrangé. La garniture seule est décousue par endroit. Dépêchons. Du fil ! des aiguilles ! Ah ! voilà tout ce qu’il faut ?


Nora.

Que tu es bonne !


Madame Linde, causant.

De sorte que tu te déguises demain. Écoute, je viendrai un moment te voir, moi aussi. Je ne t’ai pas remerciée pour la bonne soirée d’hier.


Nora, se levant, et traversant la scène.

Il me semble qu’hier on n’était pas bien ici comme d’habitude. Tu aurais dû arriver un peu plus tôt, Christine. Il est vrai que Torvald a au plus haut point l’art de rendre la maison agréable.


Madame Linde.

Et toi aussi… Ne nie pas. Tu es bien la fille de ton père. Mais, dis-moi, le docteur Rank est-il toujours aussi affaissé qu’hier ?


Nora.

Non, hier, il l’était plus que d’habitude. Le malheureux souffre d’une terrible affection de la moelle épinière. Vois-tu, son père était un être répugnant ! Il entretenait des maîtresses et… on pourrait même dire pis. Aussi son fils a-t-il été maladif depuis son enfance.


Madame Linde, laissant tomber son travail.

Mais qui t’a conté de pareilles choses, ma chère Nora ?


Nora.

Bah ! quand on a eu trois enfants, quand on reçoit la visite de certaines dames qui sont à moitié médecins, et qui vous racontent bien des choses…


Madame Linde, elle se remet à coudre. Silence.

Le docteur Rank vient ici tous les jours ?


Nora.

Tous les jours. C’est le meilleur ami de Torvald et aussi le mien. Le docteur Rank est pour ainsi dire de la maison.


Madame Linde.

Mais, dis-moi, cet homme est-il complètement sincère, je veux dire, aime-t-il à faire des compliments !


Nora.

Au contraire. Pourquoi cette question ?


Madame Linde.

Hier, quand tu me l’as présenté, il m’a assuré qu’il avait souvent entendu prononcer mon nom et, pourtant, j’ai vu plus tard que ton mari n’avait pas de moi la plus légère idée. Comment se fait-il alors que le docteur Rank ait pu ?…


Nora.

Tu as raison Christine. Torvald a une grande adoration pour moi. Il veut que je ne sois que pour lui, comme il dit. Les premiers temps, il était jaloux rien que m’entendre parler des personnes aimées qui m’entouraient auparavant. Naturellement, je me suis abstenue d’en parler dès lors, mais avec le docteur Rank, j’en parle souvent. Cela l’amuse de m’entendre.


Madame Linde.

Écoute-moi bien, Nora. Tu es une enfant en plus d’un sens. Je suis ton aînée. J’ai un peu plus d’expérience. Je vais te donner un conseil à propos du docteur Rank. Il faudrait tâcher de mettre fin à tout cela.


Nora.

Mettre fin à quoi ?


Madame Linde.

À bien des choses… Hier, tu me parlais d’un adorateur riche qui devait te procurer de l’argent.


Nora.

C’est vrai. Mais cet adorateur n’existe pas malheureusement. Qu’y a-t-il encore ?


Madame Linde.

Le docteur Rank est-il riche ?


Nora.

Oui, il a de la fortune.


Madame Linde.

Et pas de famille ?


Nora.

Aucune, mais.


Madame Linde.

Et il vient ici tous les jours ?


Nora.

Tu le sais bien.


Madame Linde.

Comment un homme chevaleresque pourrait-il ainsi manquer de délicatesse ?


Nora.

Je ne te comprends pas.


Madame Linde.

Ne joue pas la comédie, Nora. Je crois que je devine à qui tu as emprunté les douze cents écus.


Nora.

Tu as tout à fait perdu la tête ! Peux-tu croire semblable chose ? Un ami qui vient ici tous les jours ! Eh ! bien ! La situation ne serait pas si terrible.


Madame Linde.

Alors, ce n’est vraiment pas à lui ?


Nora.

Sûrement non. Il ne m’en est pas venue un seul instant la pensée. D’abord, il ne pouvait pas nous prêter d’argent à cette époque. Il n’a fait son héritage qu’ensuite.


Madame Linde.

Je crois que ça a été un bonheur pour toi, ma chère Nora.


Nora.

Non, jamais, je n’aurai eu l’idée de demander au docteur… et pourtant je suis certaine que si je lui demandais…


Madame Linde.

Mais naturellement, tu ne le feras pas…


Nora.

Bien entendu ! Je ne crois pas que ce soit nécessaire, mais je suis sûre que si je parlais au docteur Rank…


Madame Linde.

À l’insu de ton mari…


Nora.

Il faut bien que j’en sorte. Je me suis engagée là-dedans sans qu’il le sache. Maintenant il faut que cela finisse.


Madame Linde.

Je te le disais bien hier, mais…


Nora, allant et venant.

Un homme peut se débrouiller plus facilement de ce genre d’affaires qu’une femme.


Madame Linde.

Si tu parles du mari, oui.


Nora.

Niaiserie. (Elle s’arrête.) Quand tout a été payé, on rend le reçu, n’est-ce pas ?


Madame Linde.

Naturellement.


Nora.

Et on peut le déchirer en mille morceaux et… le brûler, cet infâme papier !


Madame Linde, elle regarde fixement Nora, abandonne son travail et se lève lentement.

Nora, tu me caches quelque chose.


Nora.

C’est à ma figure que tu le reconnais ?


Madame Linde.

Depuis hier, il s’est passé quelque chose. Nora, dis-moi ce que c’est ?


Nora, se tournant de son côté.

Christine ! (Écoutant.) Chut ! Torvald est là. Passe dans la chambre des enfants. Torvald ne peut supporter de voir coudre. Dis à Anne-Marie de t’aider.


Madame Linde, ramassant une partie du travail.

Bon ! Mais je ne m’en irai pas que tu ne m’aies tout dit franchement.

Elle sort par la porte à gauche.



Scène V

NORA, HELMER.
En même temps que madame Linde sort par la gauche, Helmer entre par la porte de l’antichambre.

Nora, allant à sa rencontre.

Avec quelle impatience je t’attendais, mon cher Torvald.


Helmer.

C’était la couturière ?


Nora.

Non, c’était Christine qui m’aidait à arranger mon costume. Tu verras quel effet je vais faire.


Helmer.

Oui, j’ai eu une belle idée.


Nora.

Une idée superbe, mais aussi je suis gentille de vouloir te complaire.


Helmer, lui caressant le menton.

Gentille ?… De complaire à ton mari ? Allons, toquée ! Je sais que ce n’est pas là ce que tu voulais dire. Mais je ne veux pas t’interrompre. Tu dois avoir à essayer, je suppose.


Nora.

Et toi tu vas travailler ?


Helmer.

Oui, (Lui montrant des papiers.) Tu vois, je suis allé à la banque.

Il va entrer dans son cabinet.

Nora.

Torvald ?


Helmer, s’arrêtant.

Tu dis ?


Nora.

Si l’écureuil te demandait instamment quelque chose ?…


Helmer.

Quoi ?


Nora.

Tu le ferais, dis ?


Helmer.

Avant tout je voudrais savoir de quoi il s’agit.


Nora.

Si tu voulais être complaisant et aimable, l’écureuil gambaderait et ferait toutes espèces de grimaces.


Helmer.

Parle vite.


Nora.

L’alouette gazouillerait sur tous les tons.


Helmer.

L’alouette ne fait pas autre chose.


Nora.

Je danserais pour t’amuser comme les sylphides au clair de la lune.


Helmer.

Nora, est-ce que ce ne serait pas ce dont tu m’as parlé ce matin ?


Nora, s’approchant.

Oui, Torvald… fais-moi ce plaisir.


Helmer.

Et tu as le courage de m’en reparler ?


Nora.

Oui, oui, il faut que tu consentes, il faut que Krogstad conserve son poste à la banque.


Helmer.

Ma chère Nora, j’ai destiné ce poste à madame Linde.


Nora.

Je t’en suis très reconnaissante, mais ne peux-tu congédier quelqu’autre employé et pas Krogstad ?


Helmer.

C’est une obstination qui passe les bornes, parce que hier tu as fait une promesse irréfléchie, tu voudrais que…


Nora.

Ce n’est pas pour cela, Torvald. C’est pour toi, toi-même, tu as dit qu’il écrivait dans les mauvais journaux, il pourrait te faire tant de mal, j’en ai une peur épouvantable.


Helmer.

Oh ! je comprends… Tu te seras souvenue de ce qui s’est passé autrefois et tu t’es épouvantée.


Nora.

De quoi parles-tu ?


Helmer.

Évidemment tu penses à ton père.


Nora.

Oui, souviens-toi de tout ce qu’ont écrit dans les journaux sur papa de vilaines gens… et de toutes les calomnies qu’ils ont lancées contre lui. Je crois qu’on l’aurait destitué si le ministère ne t’avait pas envoyé faire l’enquête et si tu ne t’étais pas montré si bienveillant pour lui.


Helmer.

Ma petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire inattaquable ; moi j’en suis un et j’espère continuer à l’être tant que je conserverai ma position.


Nora.

Oh ! qui sait ce que les mauvaises langues sont capables d’inventer. Nous pourrons être si bien, si tranquilles, si contents dans notre nid paisible, toi, les enfants et moi ! Voilà pourquoi je te supplie avec tant d’insistance.


Helmer.

Mais c’est précisément parce que tu me parles en sa faveur qu’il ne m’est pas possible de le conserver. L’on sait déjà à la banque qu’il doit être révoqué. SI maintenant on savait que la femme du nouveau directeur l’a fait changer de décision…


Nora.

Eh bien !


Helmer.

Non, peu importe naturellement pourvu que tu fasses triompher ta volonté ! Peux-tu vraiment croire que j’irai me rendre ridicule aux yeux de tout le personnel, faire savoir que je dépends de toute espèce d’influences extérieures. Tu peux être certaine que les conséquences ne tarderaient pas à se faire sentir, et d’ailleurs, il y a une autre raison qui rend la présence de Krogstad impossible à la banque tant que j’en serai le directeur.


Nora.

Laquelle ?


Helmer.

En ce qui concerne sa tache morale… à la rigueur je pourrais être indulgent…


Nora.

Oui, n’est-ce pas, Torvald ?


Helmer.

Surtout quand on me dit que c’est un bon employé. Mais je le connais de vieille date. C’est une de ces amitiés de jeunesse contractées à la légère et qui, ensuite, dans la vie, sont souvent une gêne. Pour tout te dire, nous nous tutoyons et cet homme a si peu de tact qu’il ne fait pas le moindre effort pour dissimuler en présence d’étrangers. Au contraire, il croit que cela lui donne le droit de prendre avec moi un ton familier et à chaque instant c’est un tu par ci, un tu par là. Je te jure que cela m’est on ne peut plus désagréable. Cela rendrait impossible ma situation à la banque.


Nora.

Torvald, tu ne penses pas un mot de ce que tu dis.


Helmer.

Si fait et pourquoi pas ?


Nora.

Parce que ce serait un mobile mesquin.


Helmer.

Que dis-tu, mesquin ? Tu me juges mesquin ?


Nora.

Nullement, mon cher Torvald, tout au contraire et c’est pour cela…


Helmer.

Cela revient au même. Tu dis que mes mobiles sont mesquins, par conséquent je dois l’être, mesquin. Vraiment ? Il est temps que cela finisse.

Il appelle Hélène.

Nora.

Que vas-tu faire ?


Helmer.

Prendre une résolution.

La femme de chambre entre.



Scène VI

NORA, HELMER, LA FEMME DE CHAMBRE.

Helmer.

Prenez cette lettre. Allez tout de suite chercher un commissionnaire pour la porter immédiatement, l’adresse est sur l’enveloppe. Voilà de l’argent.


La femme de chambre.

Bien, monsieur.

Elle sort emportant la lettre.



Scène VII

NORA, HELMER.
Helmer replie ses papiers.

Helmer.

Eh bien ! madame la têtue !


Nora, d’une voix étouffée.

Qu’y a-t-il dans cette enveloppe ?


Helmer.

La révocation de Krogstad.


Nora.

Arrête, Torvald, il est encore temps. Oh ! Torvald, arrête cette lettre. Fais-le pour moi, pour toi, pour les enfants ! Écoute-moi, Torvald… Fais-le, tu ne sais pas ce qu’il peut nous en coûter à tous.


Helmer.

Il est trop tard.


Nora.

Oui, trop tard.


Helmer.

Ma chère Nora, je te pardonne cette angoisse bien qu’au fond elle soit injurieuse pour moi. Oui, elle l’est. N’est-ce pas une injure que de croire que je pourrai avoir à craindre la vengeance d’un misérable chicaneau ? Mais de toutes façons je te la pardonne, parce que cela prouve la grande affection que tu as pour moi. (Il la serre dans ses bras.) Il le faut, ma Nora adorée. Quoi qu’il arrive, il le faut. Dans les heures graves tu verrais que j’ai de la force et du courage et que je prends tout sur moi.


Nora, effrayée.

Que veux-tu dire ?


Helmer.

Tout, te dis-je.


Nora, d’une voix ferme.

Jamais tu ne feras pas cela.


Helmer.

Bien ! alors nous partagerons, Nora, comme mari et femme. Cela doit être ainsi. (La caressant.) Es-tu contente maintenant ? Allons ! Allons ! pas de ces regards de colombe effarouchée ! Tout cela est pure imagination. À présent ce que tu devrais faire, c’est jouer la tarentelle et t’exercer au tambourin. Je vais m’enfermer dans mon cabinet. De là-bas je n’entendrai rien ! Tu pourras faire tout le bruit que tu voudras et quand Rank viendra tu lui diras où je suis.

Il lui fait un signe de tête, entre dans son cabinet en emportant ses papiers et ferme la porte.



Scène VIII

NORA, seule.
Nora accablée par l’angoisse demeure clouée sur son siège et dit à mi-voix.

Nora.

Il serait capable de le faire. Il le ferait malgré tout… Jamais, oh ! jamais… Tout plutôt que cela, au secours !… Un moyen… On sonne… Le docteur Rank… Tout, tout plutôt que cela.

Elle passe la main sur son front comme pour se calmer et va ouvrir la porte d’entrée. On aperçoit le docteur Rank qui suspend son manteau dans l’antichambre. Pendant la scène suivante, la nuit vient peu à peu.



Scène IX

NORA, LE DOCTEUR RANK.

Nora.

Bonsoir, docteur, je vous ai reconnu à votre manière de sonner… N’entrez pas maintenant dans le cabinet de Torvald, Je crois qu’il est occupé.


Rank.

Et vous ?


Nora, pendant que le docteur entre et qu’elle ferme la porte.

Oh ! vous savez, pour vous j’ai toujours un moment.


Rank.

Merci. Je mettrai à profit tout le temps que je pourrai.


Nora.

Comment ? Tout le temps que vous pourrez ?


Rank.

Oui, ne vous alarmez pas.


Nora.

L’expression est un peu étrange. Va-t-il se passer quelque chose ?


Rank.

Ce que je prévois depuis longtemps, mais je ne croyais pas que ce fût si tôt.


Nora, le prenant par un bras.

Qu’y a-t-il ? Que vous a-t-on dit ? Docteur, dites-le moi.


Rank, s’asseyant près de la cheminée.

J’ai descendu la côte jusqu’en bas. Il n’y a plus rien à faire.


Nora, soulagée.

Il s’agit de vous ?


Rank.

Et de qui donc peut-il s’agir ? À quoi bon me tromper moi-même ? Je suis le plus misérable de mes malades… Ces jours-ci j’ai fait un examen général de mon état. C’est la banqueroute. Avant un mois sans doute je pourrirai dans le cimetière.


Nora.

Taisez-vous ? Quelle affreuse façon de parler.


Rank.

C’est la chose même qui est laide. Le pire, cependant ce sont les horreurs qui doivent précéder. Il ne me reste plus à procéder qu’à un seul examen ; quand je l’aurai fait, je saurai à peu de chose près pour quand sera le dénouement. Je désire vous dire une chose. Helmer, avec son tempérament délicat, a une aversion profonde pour tout ce qui est laid, je ne veux pas le voir à mon chevet.


Nora.

Mais docteur…


Rank.

Je ne le veux sous aucun prétexte. Je lui fermerai ma porte. Sitôt que j’aurai la certitude de la catastrophe, je vous enverrai une carte de visite marquée d’une croix noire. Vous saurez alors que l’abomination de la désolation est commencée.


Nora.

Non, aujourd’hui vous êtes trop extravagant, et moi qui désirais tant que vous fussiez de bonne humeur.


Rank.

Avec la mort devant les yeux, et en payant pour un autre… Est-ce là de la justice ? Et dire que dans chaque famille il existe d’une façon ou d’une autre une liquidation de ce genre…


Nora, se bouchant les oreilles.

Chut ! soyons gais, soyons gais !


Rank.

En vérité c’est risible ! Mon épine dorsale, la pauvre innocente, doit souffrir encore à cause de la vie joyeuse que mon père a menée quand il était lieutenant.


Nora, à gauche près du guéridon.

Il aimait trop les asperges et le foie gras, n’est-ce pas ?


Rank.

Et les truffes ?


Nora.

Ah ! oui, les truffes et les huîtres.


Rank.

Et les huîtres, bien entendu.


Nora.

Et par là-dessus des rasades de Porto et de Champagne… Il est regrettable que toutes ces choses si bonnes attaquent l’épine dorsale.


Rank.

Surtout quand elles attaquent une malheureuse épine dorsale qui n’en a jamais joui.


Nora.

Oh ! oui, c’est ce qu’il y a de plus triste dans l’affaire !


Rank, qui la regarde attentivement.

Hum !


Nora, après une pause.

Pourquoi souriez-vous ?


Rank.

Mais c’est vous qui avez souri.


Nora.

Non, docteur, je vous jure que c’était vous.


Rank, se levant.

Vous êtes plus moqueuse que je ne pensais.


Nora.

C’est qu’aujourd’hui je suis si en disposition de dire des bêtises.


Rank.

Cela se voit


Nora, mettant les mains sur les épaules du docteur.

Cher, cher docteur, il ne faut pas mourir et nous abandonner, Torvald et moi.


Rank.

Ce sera un chagrin dont vous serez bien vite consolés. On oublie si vite ceux qui meurent.


Nora, le regardant avec inquiétude.

Croyez-vous ?


Rank.

On se crée de nouvelles relations et ensuite…


Nora.

On se crée de nouvelles relations ?


Rank.

Vous et Helmer, vous le ferez sitôt que j’aurai disparu. Pour vous, il me semble que vous avez déjà commencé. Que venait faire ici cette madame Linde ?


Nora.

Ah ! vous n’allez pas être jaloux de cette pauvre Christine.


Rank.

Mais si, je le suis ! Elle me succédera dans la maison. Quand mon heure aura sonné, cette dame…


Nora.

Chut, pas si haut, elle est là à côté.


Rank.

Aujourd’hui encore ? Vous voyez bien.


Nora.

Elle est là pour m’aider à arranger mon costume. Mon Dieu, que vous êtes incompréhensible. (Elle s’assied sur le sofa.) Maintenant il faut être sensés. Demain vous verrez avec quelle grâce je danse et vous pourrez dire que je ne danse ainsi que pour vous, et pour Torvald bien entendu. (Elle tire différentes choses de la boîte.) Docteur, venez vous asseoir pour que je vous montre quelque chose ?


Rank, s’asseyant.

Quoi ?


Nora.

Vous n’avez qu’à regarder… Voyez ?


Rank.

Des bas de soie.


Nora.

De couleur chair, n’est-ce pas joli ? Maintenant il fait trop sombre, mais demain… Non, non, vous ne verrez que les pieds. Cependant si par hasard vous voyez un peu plus haut…


Rank.

Hum, hum !…


Nora.

Pourquoi faites-vous ce geste de doute ? Ne croyez-vous pas qu’ils m’iront bien ?


Rank.

Sur quel échantillon dois-je en juger ?


Nora, le regardant un moment.

Fi ! Êtes-vous vilain ? (Elle lui secoue légèrement une oreille avec les bas.) Voilà tout ce que vous méritez.

Elle les remet dans la boîte.

Rank.

Y a-t-il d’autres merveilles à admirer ?


Nora.

Aucune, vous ne verrez rien parce que vous n’êtes pas sage.

Elle fouille dans la boîte tout en fredonnant.

Rank, après un court silence.

Quand je suis avec vous ici familièrement, je n’arrive pas à comprendre… je ne comprends pas ce qu’il serait advenu de moi si je n’étais jamais venu dans cette maison.


Nora, souriant.

Vraiment, oui, je crois qu’en fin de compte vous êtes joliment bien ici.


Rank, baissant la voix et regardant fixement dans le vide.

Et il faut abandonner tout cela.


Nora.

Quelle niaiserie ! Pourquoi devez-vous nous abandonner ?


Rank, toujours à voix baisse et regardant dans le vague devant lui.

Et ne laisser derrière soi le moindre motif de reconnaissance… Ne laisser tout au plus qu’une peine passagère… Ne laisser qu’une place vide que viendra occuper le premier venu.


Nora.

Et si je vous demandais… ? Non.


Rank.

Si vous me demandiez quoi ?


Nora.

Une grande preuve d’affection.


Rank.

Oui, quoi ?


Nora.

C’est-à-dire un immense service.


Rank.

Voudrez-vous me donner une fois cette grande joie ?


Nora.

Oui, mais vous ne savez pas de quoi il s’agit.


Rank.

Nous allons voir. Parlez.


Nora.

Non, non, ce n’est pas possible, docteur. C’est une chose si énorme : un conseil, une aide et un service tout à la fois.


Rank.

Tant mieux ! Je ne me doute pas de ce que ce peut être, mais parlez donc. N’avez-vous pas confiance en moi ?


Nora.

Comme en personne. Je sais que vous êtes mon meilleur, mon plus loyal ami. Aussi je vais tout vous dire. Eh bien ! Docteur, il faut que vous m’aidiez à éviter quelque chose. Vous savez combien Torvald m’aime, il n’hésiterait pas à donner sa vie pour moi.


Rank, se penchant vers elle.

Nora, croyez-vous qu’il soit le seul ?


Nora, faisant un léger mouvement.

Comment ?


Rank.

Le seul qui donnerait volontiers sa vie pour vous ?


Nora, tristement.

Mais vraiment ?


Rank.

J’ai juré que vous le sauriez avant que je meure. Jamais il ne s’est rencontré circonstance plus favorable. Oui, Nora, maintenant vous le savez et c’est autant dire que vous pouvez vous confier à moi comme à personne.


Nora, se levant tranquillement, très naturelle.

Laissez-moi passer.


Rank, lui livrant passage, mais sans se lever.

Nora !


Nora, sur la porte d’entrée.

Hélène, apporte la lampe. (Allant vers la cheminée.) Oh ! cher docteur ! Comme vous avez mal fait !


Rank.

Est-ce un mal de vous avoir aimée aussi profondément qu’il se peut.


Nora.

Non, mais de me l’avoir dit… C’était assez…


Rank.

Que voulez-vous dire ? Que vous le saviez ?

La femme de chambre apporte la lampe.

Rank.

Nora… Madame… Je vous demande si vous le saviez…


Nora.

Est-ce que je le sais ? Je ne puis réellement pas vous le dire… Comment avez-vous pu être si maladroit, docteur ? Tout allait si bien.


Rank.

Enfin maintenant vous avez la certitude que je suis à votre disposition corps et âme, voulez-vous parler ?


Nora, le regardant.

Après ce que vous venez de me dire ?


Rank.

Je vous en prie, dites-moi ce que c’est ?


Nora.

C’est fini, vous ne saurez rien.


Rank.

Si, si, ne me châtiez pas de cette façon. Laissez-moi vous aider autant qu’il est possible humainement.


Nora.

Maintenant il ne vous est pas loisible de rien faire pour moi… d’ailleurs je n’ai besoin de personne. Vous le devinez bien ce n’était qu’un caprice, pas autre chose. C’est évident. (Elle s’assied dans la balancine et le regarde en souriant.) Ah ! vous êtes tout à fait ce qu’on appelle un homme chic ! N’avez-vous pas honte, maintenant que la lampe est allumée ?


Rank.

À dire vrai, non ; mais faut-il que je m’en aille… pour toujours ?


Nora.

Allons donc ! Naturellement vous viendrez comme avant. Vous savez bien que Torvald ne peut pas se passer de vous.


Rank.

Oui, mais vous ?


Nora.

Moi, tout est si agréable à mes yeux quand vous êtes là !


Rank.

C’est ce qui m’a induit en erreur. Vous êtes une énigme. Il m’a semblé parfois que vous aviez autant de plaisir à être avec moi qu’avec Helmer !


Nora.

Parfaitement… Il y a les gens qu’on aime. Et les gens avec qui on se plaît.


Rank.

C’est vrai.


Nora.

Quand j’étais à la maison, j’aimais papa par dessus tout naturellement, mais je n’avais pas de plus grand plaisir que de descendre en cachette à l’office. Les domestiques ne me grondaient jamais et étaient toujours en train de se raconter les histoires les plus divertissantes…


Rank.

Ah parfait !… De sorte que ce sont les servantes que je remplace.


Nora, se levant d’un trait et courant à lui.

Non, mon Dieu ! cher docteur, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais vous pouvez bien comprendre que maintenant ce qui m’arrivait avec papa, m’arrive avec Torvald.



Scène X

NORA, RANK, LA FEMME DE CHAMBRE.

La femme de chambre, sortant de l’antichambre.

Madame…

Elle lui parle à l’oreille et lui donne une carte.

Nora.

Ah !…

Elle met la carte dans sa poche.

Rank.

Quelque ennui ?


Nora.

Non, rien de semblable. C’est… mon nouveau costume.


Rank.

Comment ? Mais il est là.


Nora.

Oui, celui-là, mais il y en a un autre. C’est moi qui l’ai commandé… Torvald n’en doit rien savoir…


Rank.

Ah ! voilà donc ce grand secret.


Nora.

Le voilà ! Allez donc vite le trouver. Il est dans la pièce du fond… Empêchez-le de venir…


Rank.

Vous pouvez être tranquille, il ne m’échappera pas.

Il passe dans le cabinet d’Helmer.



Scène XI

NORA, LA FEMME DE CHAMBRE.

Nora, à la femme de chambre.

On attend dans la cuisine ?


La femme de chambre.

Oui, il est monté par l’escalier de service…


Nora.

On ne lui a pas dit qu’il y avait du monde ?


La femme de chambre.

Oui, mais cela n’a servi de rien.


Nora.

Il n’a pas voulu partir ?


La femme de chambre.

Non, il dit qu’il ne s’en ira que quand il aura parlé à Madame.


Nora.

Bien, fais-le entrer, mais sans faire de bruit. N’en parle à personne, Hélène. C’est une surprise pour Monsieur.


La femme de chambre.

Oui, oui, je comprends.

Elle sort.



Scène XII

NORA, seule.

Nora.

Voici l’instant terrible… Le voici qui vient… Non, non, cela est impossible. Cela ne peut pas arriver.

La femme de chambre introduit Krogstad et ferme la porte.



Scène XIII

NORA, KROGSTAD.
Krogstad est en costume de voyage avec des bottes fortes et un bonnet fourré.

Nora, s’approchant de lui.

Parlez bas, mon mari est là.


Krogstad.

Peu importe !


Nora.

Que voulez-vous ?


Krogstad.

Vous dire quelque chose.


Nora.

Parlez vite, qu’est-ce ?


Krogstad.

Vous savez que j’ai reçu mon congé ?


Nora.

Je n’ai pas pu l’empêcher, monsieur Krogstad. J’ai plaidé votre cause jusqu’au bout, mais tout a été inutile.


Krogstad.

Votre mari a-t-il si peu d’affection pour vous ? Il sait ce qui peut arriver et malgré cela il ose.


Nora.

Pourquoi vous imaginez-vous qu’il le sait.


Krogstad.

Réellement, je ne l’ai jamais cru. Mon bon Torvald Helmer ne serait pas homme à faire preuve de tant de courage.


Nora.

Monsieur Krogstad, j’exige que vous respectiez mon mari.


Krogstad.

Bien entendu, je le respecte autant que je le dois, mais vous mettez tant de soin à lui cacher cette affaire… Je me permets de supposer que vous êtes mieux informée qu’hier sur la gravité de ce que vous avez fait.


Nora.

Mieux informée que ce que j’aurais pu l’être par vous !


Krogstad.

En effet, un juriste aussi détestable.


Nora.

Que me voulez-vous ?


Krogstad.

Rien. Uniquement voir comment vous allez, Madame. J’ai pensé à vous toute la journée, quoique je ne sois qu’un méchant chicaneau, un avocat peu malin, un… enfin ce que je suis, malgré tout j’ai encore un peu de ce qu’on appelle du cœur.


Nora.

Prouvez-le ! Pensez à mes enfants.


Krogstad.

Votre mari a-t-il pensé aux miens ? Mais peu importe, je voulais vous dire de ne pas prendre la chose si au tragique. D’abord je ne déposerai pas de plainte contre vous.


Nora.

Vraiment non. J’en étais certaine.


Krogstad.

Il vaut bien mieux terminer cette affaire à l’amiable. Il est inutile que des tiers s’en mêlent ! Cela peut rester entre nous trois.


Nora.

Mon mari ne doit jamais savoir…


Krogstad.

Comment pouvez-vous l’empêcher ? Peut-être pouvez-vous payer ce qui reste dû ?


Nora.

Immédiatement, non.


Krogstad.

Vous avez peut-être trouvé un moyen de vous procurer de l’argent ces jours-ci ?


Nora.

Non, je n’ai pas trouvé de moyens que je puisse employer.


Krogstad.

D’ailleurs, cela ne vous servirait à rien. Vous m’offririez n’importe quelle somme que je ne vous rendrais pas le reçu.


Nora.

Expliquez-moi alors comment vous voulez vous en servir.


Krogstad.

Je veux simplement le conserver, l’avoir en ma possession. Nul étranger ne doit le savoir. De sorte que si vous avez pensé à quelque résolution désespérée…


Nora.

J’y ai pensé.


Krogstad.

À tout abandonner et à fuir.


Nora.

J’y ai pensé, oui.


Krogstad.

Ou à quelque chose de pire encore…


Nora.

Comment pouvez-vous savoir ?


Krogstad.

Renoncez à ces idées.


Nora.

Mais comment savez-vous que je les ai ?


Krogstad.

Presque tous, nous les avons d’abord. Je les ai eues comme les autres, mais j’avoue que le courage m’a manqué.


Nora, d’une voix sourde.

Moi aussi !


Krogstad, tranquillisé.

N’est-il pas vrai ? Vous aussi le courage vous a manqué ?…


Nora.

Oui.


Krogstad.

Ce serait d’ailleurs une bêtise colossale… Une fois le premier orage conjugal passé… j’ai là dans mon portefeuille une lettre pour votre mari…


Nora.

Vous lui dites tout ?


Krogstad.

Avec les plus grandes atténuations possibles.


Nora, d’une voix haletante.

Il ne faut pas qu’il voie cette lettre. Déchirez-la, je trouverai de l’argent.


Krogstad.

Pardon, madame ; mais je crois vous avoir dit, il y a un moment…


Nora.

Oh ! je ne parle pas de l’argent que je vous dois. Dites-moi la somme que vous demandez à mon mari et je vous la donnerai.


Krogstad.

Je ne demande pas d’argent à votre mari.


Nora.

Alors, que voulez-vous ?


Krogstad.

Je vais vous dire : Je veux réussir, madame, je veux faire fortune et votre mari doit m’y aider. Depuis un an et demi, je n’ai commis aucun acte indélicat. Pendant tout ce temps j’ai lutté avec les plus dures difficultés. J’étais satisfait de recommencer à gravir les échelons un à un. Maintenant on me congédie. Il ne me suffit pas qu’on me réintègre par suite d’une faveur. Je veux entrer à la banque dans des conditions meilleures qu’avant… Il faut que votre mari crée une place pour moi…


Nora.

Cela, il ne le fera jamais.


Krogstad.

Il le fera. Je le connais. Il n’osera pas sourciller, et une fois cela obtenu, vous verrez. Avant un an, je serai le bras droit du directeur. Ce sera Nils Krogstad et non Torvald Helmer qui dirigera la banque.


Nora.

Jamais !


Krogstad.

Voudriez-vous plutôt ?…


Nora.

Maintenant j’ai du courage.


Krogstad.

Oh ! oh ! Vous ne m’effrayez pas. Une dame distinguée, délicate comme vous…


Nora.

Vous verrez… vous verrez…


Krogstad.

Sous la glace peut-être ? Dans l’abîme humide, froid et sombre ? Et au printemps on revient à la surface défigurée, méconnaissable, sans un cheveu.


Nora.

Vous ne me faites pas peur.


Krogstad.

Et vous non plus. On ne fait pas ces choses-là, madame, à quoi bon d’ailleurs ? De toutes façons, le papier est là, dans mon portefeuille.


Nora.

Quand je n’existerai plus.


Krogstad.

Oubliez-vous qu’alors votre mémoire sera dans mes mains ?

Nora perplexe le regarde.

Krogstad.

Vous voilà avertie ! Pas de bêtises ! Quand Helmer recevra ma lettre, j’attends sa réponse, et souvenez-vous bien que c’est votre mari qui m’oblige à cette démarche. Voilà ce que je ne lui pardonnerai jamais… Adieu, madame.

Il sort.



Scène XIII

NORA, seule

Nora, entr’ouvrant avec précaution la porte du vestibule, et écoutant.

Il est parti… Il n’enverra pas sa lettre, non, non, c’est impossible. (Elle ouvre de nouveau la porte.) Qu’est-ce ? Il s’est arrêté, il réfléchit… Va-t-il aller ?…

On entend tomber une lettre dans la boîte à lettre. Puis les pas de Krogstad dont le bruit s’éteint peu à peu à mesure qu’il descend l’escalier. Nora réprime un cri et court au guéridon. Un moment de silence.

Nora.

La voici dans la boîte ! (Elle revient en silence à la porte de l’antichambre.) Ça y est ! Torvald, Torvald, nous sommes perdus !



Scène XIV

NORA, MADAME LINDE.

Madame Linde, elle entre, portant le costume, par la gauche.

Je n’ai pu faire mieux ! Veux-tu l’essayer ?


Nora, bas, d’une voix étouffée.

Christine, viens ici.


Madame Linde, jetant le vêtement sur le sofa.

Qu’as-tu ? Tu sembles tout à fait bouleversée ?


Nora.

Viens ici. Vois-tu cette lettre là, à travers l’ouverture de la boîte ?


Madame Linde.

Oui, je la vois parfaitement.


Nora.

C’est une lettre de Krogstad.


Madame Linde.

Nora… C’est Krogstad qui t’a prêté cet argent ?


Nora.

Oui, et maintenant Torvald saura tout.


Madame Linde.

Crois-moi, Nora, cela vaut mieux pour vous deux.


Nora.

C’est que tu ne sais pas tout, j’ai employé une fausse signature.


Madame Linde.

Grands dieux ! Que dis-tu ?


Nora.

Maintenant, écoute quelque chose, Christine. Écoute ce que je vais te dire, il faut que tu me serves de témoin.


Madame Linde.

De témoin de quoi, dis ?


Nora.

Si je devenais folle… et cela peut bien arriver.


Madame Linde.

Nora !


Nora.

Ou s’il m’arrivait quelqu’autre chose, et que je ne fusse pas là pour…


Madame Linde.

Nora, Nora, tu perds la tête.


Nora.

S’il y avait alors quelqu’un qui voulût endosser la responsabilité… tu comprends ?


Madame Linde.

Oui, comment peux-tu croire ?


Nora.

Alors, tu dois déclarer que c’est faux, Christine. Je n’ai pas perdu la tête, j’ai le jugement sain, et je te le dis, personne ne l’a su. J’ai agi seule, absolument seule, souviens-toi bien de cela…


Madame Linde.

Bien ! je m’en souviendrai, mais je ne comprends pas.


Nora.

Ah ! comment comprendrais-tu ? Ce qui va arriver est un prodige.


Madame Linde.

Un prodige !


Nora.

Oui, un prodige, mais c’est si terrible… Christine, il ne faut pas que cela arrive, je ne le veux pas. Il ne le faut à aucun prix.


Madame Linde.

Je vais parler sur-le-champ à Krogstad.


Nora.

Ne va pas le voir ; tu serais mal reçue.


Madame Linde.

Il y eut un temps où il eût fait tout au monde pour me plaire.


Nora.

Lui ?


Madame Linde.

Où habite-t-il ?


Nora.

Et le sais-je ? (Elle fouille sa poche.) Voici sa carte. Mais la lettre, la lettre !



Scène XV

NORA, MADAME LINDE, HELMER dans son cabinet.

Helmer, de son cabinet, heurtant à la porte de communication.

Nora.


Nora, avec un cri d’angoisse.

Qu’arrive-t-il ? que me veux-tu ?


Helmer.

Allons ! allons ! n’aie pas peur. Nous ne pouvons pas entrer. Tu as fermé la porte. Sans doute tu essayes ton costume ?


Nora.

Oui, oui, je l’essaye… Que je vais être belle, Torvald !


Madame Linde, après avoir regardé la carte.

Il habite tout près d’ici, là, au coin de la rue.


Nora.

Oui. Mais à quoi bon ? Nous sommes perdus. La lettre est dans la boîte.


Madame Linde.

Et c’est ton mari qui a la clef.


Nora.

Il l’a toujours.


Madame Linde.

Krogstad peut réclamer sa lettre avant qu’elle ne soit lue. Il peut inventer un prétexte quelconque.


Nora.

Mais c’est justement l’heure où Torvald a l’habitude…


Madame Linde.

En attendant, va le retrouver chez lui. Je reviens aussi vite que je le pourrai.

Elle s’en va en hâte par la porte du vestibule.



Scène XVI

NORA, puis HELMER, puis RANK.
Nora s’approche de la porte d’Helmer, l’ouvre et regarde.

Nora.

Torvald.


Helmer, en dedans.

Bon ! on peut enfin entrer… Viens, Rank. Nous allons voir. (Il entre.) Mais où en sommes-nous ?


Nora.

Quoi, cher Torvald ?


Helmer.

Rank m’a préparé à assister à une grande exhibition de costume.


Rank, qui entre à son tour.

C’est ce que j’avais compris, mais il paraît que je me suis trompé.


Nora.

Absolument. Avant demain personne ne me verra dans tous mes atours.


Helmer.

Mais, ma chère Nora, comme tu es pâle ! T’es-tu fatiguée en répétant la tarentelle ?


Nora.

Non, je ne l’ai pas même répétée une fois.


Helmer.

Alors, il faut que je m’en mêle.


Nora.

Oui, Torvald, c’est indispensable. Je ne puis rien faire sans toi, j’ai tout oublié !


Helmer.

Bien ! nous nous y remettrons.


Nora.

Oui, n’est-ce pas ? Tu vas enfin t’occuper de moi ? Tu me le promets. Je suis si inquiète… de cette soirée… Pas d’affaires, pas de lettres, tu veux bien.


Helmer.

Je te le promets. Ce soir je suis entièrement à ta disposition… ma petite alouette… Ah ! vraiment, auparavant il faut que je voie quelque chose.

Il se dirige vers la porte du vestibule.

Nora.

Que vas-tu faire ?


Helmer.

Voir seulement s’il y a des lettres.


Nora.

Non, Torvald, n’y va pas.


Helmer.

Pourquoi ?


Nora.

Je t’en supplie, Torvald. Il n’y en a pas.


Helmer.

Laisse-moi voir.

Il fait un pas vers la porte, Nora se met au piano et commence à jouer la tarentelle.

Helmer.

Ah !


Nora.

Je ne pourrai danser demain, si je ne répète pas aujourd’hui avec toi.


Helmer, s’approchant d’elle.

Tu as vraiment si grand peur, ma petite Nora.


Nora.

Ah ! oui, une peur terrible ! Nous allons répéter tout de suite. Nous avons encore le temps avant de nous mettre à table. Assieds-toi là, mon cher Torvald, et joue. Reprends-moi, donne-moi des conseils comme d’habitude.


Helmer.

Puisque tu le désires, allons-y !

Il s’assied au piano. Nora ouvre un carton, en tire un tambourin et un châle multicolore. Elle se drape en un clin d’œil. D’un bond elle se campe au milieu de la pièce.

Nora, criant.

Allons, joue, je vais danser.

Helmer joue, Nora danse, Rank demeure immobile à côté d’Helmer, la suivant des yeux.

Helmer, qui joue.

Plus lentement, plus lentement !


Nora.

Je ne puis pas.


Helmer.

Moins vite, moins vite !


Nora.

Mais je ne puis pas.


Helmer.

Non, non, ce n’est pas ça du tout.


Nora, en riant, et en agitant le tambourin.

Que te disais-je ?


Rank.

Laissez-moi me mettre au piano.


Helmer, se levant.

De tout cœur, comme cela je pourrai mieux la guider.

Rank s’assied au piano et joue. Nora danse d’une façon de plus en plus distraite, Helmer, placé près de la cheminée, lui adresse de temps en temps une observation qu’elle paraît ne pas entendre. Ses cheveux s’éparpillent sur ses épaules. Elle n’y prend garde et continue à danser.



Scène XVII

NORA, HELMER, RANK, MADAME LINDE, entre.

Madame Linde, s’arrêtant embarrassée.

Ah !


Nora.

Tu me surprends en pleine folie.


Helmer.

Mais, Nora, ma chérie, tu danses comme si ta vie était en jeu.


Nora.

Elle l’est.


Helmer.

Arrête-toi, Rank. C’est une faveur, arrête-toi, te dis-je.

Le piano se tait, et Nora s’arrête soudain.

Helmer.

Nora, je ne l’aurais jamais cru, tu as oublié tout ce que je t’avais appris.


Nora, jetant loin d’elle le tambourin.

Tu le vois.


Helmer.

Allons ! Tu as besoin de beaucoup travailler.


Nora.

Tu vois si j’en ai besoin. Tu me guideras jusqu’au bout, Torvald.


Helmer.

Tu peux y compter.


Nora.

Aujourd’hui et demain tu ne dois penser qu’à moi. Tu ne dois pas ouvrir de lettres, pas même la boîte aux lettres.


Helmer.

Bon ! Encore la terreur de cet homme.


Nora.

Eh ben oui, il y a un peu de cela.


Helmer.

Nora, je le lis sur ta figure. Sûrement il y a là une lettre de lui.


Nora.

Je ne le sais pas. Mais à cette heure il ne faut pas lire ces choses-là. Que nulle ombre ne viennent s’interposer entre nous avant que ce soit fini.


Rank, à part à Helmer.

Il ne faut pas la contrarier.


Helmer, lui passant le bras autour de la taille.

Allons, ma petite, on fera ce que tu veux, mais demain quand tu auras dansé…


Nora.

Tu seras libre.



Scène XVIII

NORA, HELMER, RANK, MADAME LINDE, LA FEMME DE CHAMBRE.

La femme de chambre, de la porte à droite.

Madame est servie.


Nora.

Apporte du champagne, Hélène.


La femme de chambre.

Oui, madame.

Elle sort.



Scène XIX

NORA, HELMER, RANK, MADAME LINDE.

Helmer.

Oh ! là, oh là ! Il va y avoir un festin, paraît-il.


Nora.

Fête et festin jusqu’à demain. (Elle crie à la femme de chambre.) Et quelques pralines, Hélène, ou plutôt beaucoup de pralines. Une fois n’est pas coutume.


Helmer, lui prenant les mains.

Allons ! Je t’aime ainsi. Il ne faut pas se rendre folle de peur. Il faut redevenir comme toujours une alouette mélodieuse.


Nora.

Oui, Torvald, oui, mais précède-nous. Et vous aussi docteur. Toi, Christine tu m’aideras à m’arranger les cheveux.


Rank, à part à Helmer, en se dirigeant vers la porte de la salle à manger.

Qu’y a-t-il ?… Tout cela ?… Présage-t-il… quelque chose de particulier ?…


Helmer.

Nullement, ami. Ce n’est que cette angoisse puérile dont je t’ai parlé.

Ils sortent par la droite.



Scène XX

NORA, MADAME LINDE.

Nora.

Eh bien ?


Madame Linde.

Il est parti pour la campagne.


Nora.

Je l’ai vu à ta figure.


Madame Linde.

Il revient demain au soir. Je lui ai laissé quatre lignes.


Nora.

Tu n’aurais pas le faire. Il ne faut essayer de rien empêcher. Au fond, c’est un plaisir d’attendre la terreur.


Madame Linde.

Qu’attends-tu ?


Nora.

Oh ! tu ne comprendrais pas. Suis-les. Je viens tout de suite.

Madame Linde sort.



Scène XXI

NORA, seule, demeure immobile un moment comme pour se ressaisir.

Nora.

Cinq heures ! D’ici à minuit sept heures, puis vingt-quatre heures jusqu’à minuit de demain. Alors j’aurais dansé la tarentelle. Vingt-quatre heures ! J’ai vingt-quatre heures à vivre.



Scène XXII

NORA, HELMER.

Helmer, à la porte de droite.

Mais où est l’alouette ?


Nora, bondissant dans ses bras.

La voici !

Rideau.