Une femme nue à la caserne/01

(Pseudo)
Librairie des éditions modernes (p. 5-16).

Grand’Halte - Une femme nue à la caserne, 1921 - Bandeau01



LA CHUTE D’UN ANGE


Une cour de quartier c’est toujours grand et carré. On y trouve à terre du petit gravier, autour des bâtiments somptueux et dans un coin l’adjudant de semaine.

Or, celle de Saint-Crépin, ne différait point de ses sœurs, sauf que l’adjudant de semaine, à la minute exacte où commence cette histoire, venait de s’enfermer au bureau afin de se livrer dans la solitude à la douceur de l’injection au permanganate.

En revanche, il y avait du soleil et au centre le maréchal des logis Couleuvrine, rêveur et désœuvré.

Les bottes de Couleuvrine brillaient au soleil, et ces bottes, le margis les admirait, les tapotant amicalement d’une cravache flatteuse.

Soudain, au poste il y eut un grand bruit de vieille ferraille, de godillots légers écrasant le gravier, puis d’entre les grilles noires, surgit le képi rutilant du colonel.

Couleuvrine eut une minute d’ennui, parce qu’il se figura incontinent, que ce supérieur hiérarchique allait lui trouver sans tarder, une de ces petites occupations, dont il ne sentait point le pressant besoin.

Sa première idée fut donc de se défiler habilement derrière le premier abri, mais sa seconde idée le cloua immobile et nerveux à la place où il se trouvait.

Et cela, simplement parce que derrière le colonel, il y avait des dames.

Il ne fut pas le seul à noter ce fait extraordinaire, de toutes les encoignures fusait l’aveu étonné :

— V’là des poules !

Mais les galons du colonel suffisaient à faire évanouir tous les bourgerons écrus et les sabots élégants. Seul Couleuvrine résista.

Cet événement extraordinaire avait comme tous les événements extraordinaires une explication plausible.

Mistress Elisabeth Brickshole, la femme du milliardaire bien connu, Philipp Josuah Brickshole, était l’hôte pour quelques jours, de Madame Timinet, l’épouse légitime du grand chocolatier de Saint-Crépin.

Toutes les villes de Province n’ont pas un Louvre ou un château de Versailles à offrir à leurs visiteurs. À mistress Brickshole, on fit examiner la mairie, la Sous-Préfecture construite en style ionique, l’urinoir municipal pourvu de tout le confort moderne. Bref la visite de la caserne s’imposait.

On vint en troupe, les légitimes de messieurs les officiers et de quelques fonctionnaires, civils en dehors de leur bureau, firent cortège à la milliardaire blonde et par surcroît américaine. Et le colonel, comme aux grands jours de la guerre, prit bravement la tête de la colonne.

Voici donc expliquée l’irruption spontanée et simultanée de tant de gentes dames dans la cour d’un quartier plus habituée à être foulée par l’escarpin verni et clouté du soldat français.

Mais en arrivant dans cette cour, le colonel pour la première fois de sa vie trembla. Du côté de Couleuvrine, il jeta un regard inquiet, puis ce regard devint paternel, pour compter son joli bataillon. Dans sa moustache blanche, il émit sa pensée, avec sincérité :

— Pourvu que ce bougre-là n’approche pas, ou il m’enlève une de mes femmes… Et je suis responsable, nom de nom !

Habile, il esquissa une conversion à gauche, afin de mettre plus de terrain, « no man’s land » entre l’ennemi et sa troupe enjuponnée.

Mais il avait compté sans l’hypocrisie rusée des dames.

Madame Timinet poussa du coude mistress Bessie et lui indiquant Couleuvrine, souffla :

— C’est lui !

Mistress Brickshole devint très rouge devant ses yeux couleur de pervenche en fleur, elle ajusta son face-à-main, et murmura :

— Oh dear !… c’est cela Couleuvrine… Je pense que je ferai sa connaissance…

— Un héros, il a la croix de guerre et la médaille militaire, ponctua madame Petitperthuis, l’épouse du pharmacien.

— Il a encore mieux fait avec moi, pensa madame Sapercé, la femme de l’entrepositaire des tabacs.

Le colonel, le geste large, montrait la belle ordonnance des bâtiments qui se tenaient raides, à l’alignement. Il expliqua, qu’il y avait beaucoup de fenêtres, afin que ça ne sentît pas trop mauvais à l’intérieur. Ce qui, du reste, ne servait à rien.

Mais en même temps, il guignait le margis et entre deux explications, grondait :

— S’il approche, j’le fous dedans…

Les hommes de garde avaient peureusement réintégré le poste, les dragons épars émis les encoignures, avaient disparu comme aspirés en des régions inconnues par une pompe mystérieuse et puissante.

Seul, Couleuvrine, sans peur et sans reproche, esquissait un pas espagnol au centre de la cour.

Les visiteurs, rassasiés de la vue des bâtiments rectilignes, avaient pénétré dans un couloir. De là, ils passèrent dans un autre couloir, puis dans un troisième couloir. On ne peut se figurer combien il y a de couloirs dans une caserne bien ordonnée, c’est à croire que les pièces sont là uniquement pour remplir les vides.

Les dames traînaient la patte et affirmaient, sur des tons aigus, que tout cela était joli, joli, tout plein. Mais in-petto, elles se disaient qu’il serait bien plus rigolo de voir des dragons tout nus.

Lorsque le cortège féminin se fut engouffré dans les profondeurs de couloirs, le margis sentit en lui une angoisse insurmontable, quelque chose, comme l’appel de la Nature ou le besoin d’une miction immédiate. Il s’en fut donc droit vers les bâtiments.

Il n’eut pas besoin de chercher, son flair indéfectible, le mettait toujours sur la trace du jupon voltigeur.

Sur la pointe de ses bottes molles, à l’instar de l’assassin prêt à faire le coup du père Français, il s’élança à travers la pampa des corridors.

Et des dames l’aperçurent, le reconnaissant de loin, à sa silhouette souple, au mince galon d’argent, à sa moustache noire. Cela les incita sur-le-champ, à ralentir leur marche.

Parmi ces dernières se trouvait, par le plus heureux des hasards mistress Brickshole. Elle eut de brusques battements de cœur, ses nichons frétillants sautèrent sous la robe soyeuse et ses lèvres s’humidifièrent doucement.

Cependant, toujours sous la conduite du colonel, on monta au premier étage, qui était encore bien plus beau que le rez-de-chaussée.

Le margis monta aussi ; du reste il en avait l’habitude, c’est même ce qui avait beaucoup contribué à sa réputation dans Saint-Crépin.

Mais, soudain, à une bifurcation malicieuse, il se buta à une gente promeneuse, dont le lacet s’était opportunément dénoué.

Galant, régence, distingué, Couleuvrine tomba un genou en terre et feignit de vouloir renouer le lacet insouciant.

Seulement, un peu au-dessus, il y avait une cheville, et cette cheville, le margis la caressa doucement, sans penser à mal, d’une main dolente.

Puis il se dit qu’il n’y avait aucune bonne raison, pour qu’il n’agit point de même à l’égard de la jarretière.

Les doigts agiles grimpèrent plus haut, toujours plus haut : quo non ascendam !

Une voix flutée soupira :

— Oh dear ! …mais vous me chatouillez !

Il fut benoit pour affirmer :

— Je ne demande pas mieux !

La vérité est qu’il poursuivait une besogne occulte et mystérieuse, décrite tout au long dans les livres de magie noire.

La même voix gazouilla :

— Oh ! god gracious !… Je tournais en liquéfaction !

Cet euphémisme délicat, toucha le margis au plus profond de son cœur. Il sentit trépider en lui ce cochon, qui jamais ne sommeillait.

Il se releva donc et sans peur reçut sur ses boutons nickelés, les nichons palpitants de mistress Brickshole.

Ses mains en même temps s’appuyèrent sur une croupe charnue, qui lui fut un sérieux levier. Et ainsi, grâce à des biceps entraînés et à une habileté native, il souleva mistress Bessie à vingt centimètres de terre, c’est-à-dire, suffisamment pour l’emporter en une chambre voisine.

Celte pièce s’ornait d’un éclat de glace biseautée et de quatre lits chastes, tendus de couvertures brunes d’une élégance spartiate.

Mistress Brickshole n’en crut pas moins pénétrer au paradis ou séjour des trente-six voluptés.

Sur l’une de ces couvertures gouvernementales et poussiéreuses, il posa délicatement d’abord l’arrière-train de la milliardaire et ensuite le reste.

Napoléon l’a dit lui-même, quand on tient l’ennemi sur un matelas, il faut le pousser à fond. Couleuvrine manœuvra en bon stratège.

Les doigts légers il enleva un chapeau inutile. Puis il tourna un peu la dame sur le flanc, afin de décrocher une robe folâtre et un jupon soyeux fleurant la violette ou le Premier oui oui !

Mistress Brickshole en virant, faisait : oh ! oh ! mais à part cela n’offrait qu’une défense illusoire. Elle était si faible, la pauvre ! auprès de ce gentilhomme de cape et d’épée.

Ce fut donc la cause qu’elle apparut soudain en pantalon. Une large dentelle couvrait son genou rond, un pan de chemise tirebouchonné, tendait une pointe audacieuse. Deux nénés rigoleurs et qui ne devaient rien à personne, passèrent par dessus bord d’une chemise ornementée de rubans amarantes.

Ces nénés-là, Couleuvrine les prit dans la main, parce qu’il ne voulait pas les laisser traîner. Aussitôt, il se livra sur eux à une étude approfondie de leur conformation épidermique et épithéliale.

Le résultat de cet examen qui l’obligeait à promener sa moustache, sur une fraise mûre, fut que mistress Brickshole recommença à faire :

Oh ! oh ! puis ouille ! ouille !

Ce qui en américain signifie : » Laissez moi, monsieur, je suis une honnête femme. »

Mais le margis ne connaissait d’anglais, qu’une vêture imperméable et protectrice. Il continua donc, avec une insouciance enfantine.

Le pantalon glissa, comme sait glisser un pantalon qui n’est plus retenu que par les bons sentiments.

Et Bessie montra ses cuisses, à l’instar d’une statue antique. Oh ! de belles cuisses rondes, charnues, blanches comme lait de génisse, veinées d’un bleu aristocratique ou de Prusse.

Couleuvrine sourit d’attendrissement, sa moustache redevint passionnée et curieuse. Et la milliardaire surprise sans nul doute, murmura :

— Oh ! la ! la !

Ce qui veut dire : » Ôtez votre main de là, ou je le dis à mon père. »

Encore une fois, le margis resta insensible à ces conseils de haute sagesse. Il cherchait quelque chose, mais quoi ?

Bref, pour faciliter sa tâche, la chemise de linon passa par dessus la chevelure dorée de mistress Brickshole.

Celle-ci épouvantée, reconnut avec ingénuité :

Oh ! my god !… Je suis toute nue !… bare like a fish !

Cependant, elle se tut très vite, ses yeux bleus devenaient violets, à cause de la terreur probablement, en fixant Couleuvrine imperturbable.

Elle eut une exclamation candide qu’il est impossible d’exprimer en langage ordinaire. En usant de la langue hermétique des temples chaldéens, nous dirons seulement que Bessie s’écria :

— Oh ! monsieur le militaire, comme vous avez un grand sabre !

Il y eut un silence comme tous les silences, avec un peu de bruit autour. La couverture brune ploya sous l’amertume, des ressorts gémirent avec mélancolie, on ne sut jamais pourquoi.

Mistress Prickshole chuchota :

Oh ! there’s a good boy !… Les Français nous avaient déjà donné La Fayette et les pommes de terre frites… Et maintenant !… …Comment payer jamais !

Lentement la plainte des ressorts s’éteignit, en un râle prolongé.

La chambre de sous-officier au 99è dragon, avec ses quatre lits chastes et son morceau de glace biseautée, était le paradis aux trente-six voluptés. Pas une de plus, pas une de moins.

Mais comme dans les mélodrames, soudain retentit en les profondeurs insondables du couloir, un cliquetis d’éperons. Une voix, assurément habituée au commandement, criait :

— Couleuvrine ! Couleuvrine !

Le margis proféra une exclamation guerrière et pour la compréhension du vulgaire, ajouta :

— V’la l’colon !

Aussitôt il fut correct dans ses bottes, le dolman pincé l’œil grave, pour se présenter dans le corridor :

— Voilà ! mon colonel !

Seulement, il avait eu la précaution, avant de sortir, de cacher judicieusement, les pièces à conviction. C’est-à-dire, que d’un coup de pied nerveux il avait envoyé robe, jupon et chemise sous un meuble qui faisait semblant d’être une armoire. De deux bras vigoureux, il avait saisi mistress Bessie toute nue pour la déposer sur le plancher, mais sous le lit.

Néanmoins, il ne coupa point à la petite besogne anodine et superflue dont la vie militaire est pavée.

Bien mieux le colonel l’entraîna avec lui au rez-de-chaussée. Mais tout en descendant les vastes escaliers, il formulait dans sa moustache blanche :

— C’ qu’il a bien pu faire de ma visiteuse, l’animal !

En vérité, il n’ignorait point l’usage que le margis avait pu faire d’une dame seule, toutefois il aurait souhaité qu’il la rendît après emploi.

La réponse à cette question primordiale restait difficile à deviner, Couleuvrine cachait ses pensées intimes sous le masque du respect.

Mais il se disait qu’il avait abandonné sous un lit une femme nue et cela lui déplaisait.

Ce souvenir le chagrinait, en effet, pour plusieurs raisons. La première était qu’elle risquait de prendre froid et une dame avec un coryza c’est comme un bâton de poulailler, on ne sait par où l’attraper. La deuxième raison était qu’il y avait une utilisation beaucoup plus normale d’une femme nue, que de la laisser traîner sous un lit de sous-officier. Enfin, les quatrième, troisième, cinquième raisons, jusqu’à la douzième inclusivement, sortent du cadre de cet ouvrage, récit naïf et sincère de la chute d’un ange.

Cependant lorsque l’ange a chuté il se relève, c’est ce que fit mistress Elisabeth Brickshole, nous allons voir comment et par quels moyens subtils.