Une famille pendant la guerre/XXXV

Berthe à André de Vineuil.
Les Platanes, 15 novembre.

Une victoire ! une victoire ! une vraie ! et tu y étais mon cher, bien cher André ! notre joie est mêlée de tant de crainte qu’elle n’est presque plus une joie.

Les journaux anglais viennent d’arriver, ils portent en énormes caractères pour la première fois : « Great French Victory ! Orléans occupied by the French troops[1] ». L’émotion nous a suffoqués, nous n’osions lire plus loin, il nous semblait que la ligne suivante allait démentir celle-là ou bien nous apprendre quelque chose d’affreux sur notre soldat. Nous ne vivrons plus jusqu’à ce qu’un mot de toi nous rassure, mais le jour où viendra ce mot… quelle joie ! tout ce qui est triste et amer sera oublié.

Il y a un instant, j’ai aperçu François se dirigeant contre ses habitudes vers ce que nous appelons le quartier prussien. J’ai compris que ce parfum de victoire, apporté par le journal, lui rendait un peu d’aplomb et qu’il n’était pas fâché de voir quelle figure faisaient nos occupants.

J’ai guetté son retour, mais je l’ai trouvé désappointé. Les Prussiens n’ont montré ni surprise ni inquiétude, ils prétendent que l’évacuation d’Orléans est une ruse de guerre de von der Thann ; que, s’il a quitté la ville, c’est qu’il l’a bien voulu, et qu’évidemment il ne tardera pas à y rentrer. D’ailleurs, Frédéric-Charles arrive avec les troupes qui assiégeaient Metz ; si von der Thann a besoin de secours, il en aura tant et plus. Tout cela se dit sans passion, sans animation, la pipe entre les dents.

François était vexé que la victoire où était M. André n’eût pas produit plus d’effet. Il ne rattrape sa confiance qu’en supposant que les Prussiens ont ordre de cacher leurs appréhensions. Pour moi, je ne sais que penser, ou plutôt, je ne pense pas, j’attends, j’attends un mot de toi, je prie, et je suis reconnaissante de ce que Dieu veut bien accorder du moins un encouragement à nos armes.

Dans notre vie si calme, si monotone, si réduite, où chaque lendemain, durant des semaines, peut ressembler à la veille, il y a cependant quelquefois des émotions violentes.

C’était un soir, vers quatre heures, maman revenait avec nous d’une promenade rapide dans le parc. Les enfants auraient voulu aller en bateau, mais nos Prussiens, comme on finit par les appeler, quoique les deux termes hurlent de se trouver ensemble, nos Prussiens s’en étaient emparés, et force avait été de changer les plans des petits que le seul espoir de trouver des hérissons dans le saut de loup avait pu consoler. Robert commençait à descendre dans le fossé, tandis que Marguerite et moi fouillions, à la recherche des hérissons, un énorme tas de feuilles mortes retirées des allées :

« Il n’y en a pas, » disait Marguerite découragée.

Au même instant, le sommet du tas de feuilles parut chanceler : un bras, des jambes apparurent. Marguerite se jeta en criant contre maman ; à dire vrai, j’avais très-peur. Il ne s’agissait pourtant que d’un pauvre être nullement menaçant, maigre, vêtu de haillons et bleu à force d’être pâle, comme nous nous en aperçûmes quand le visage appartenant aux membres se fut débarrassé des feuilles.

« Ayez pitié de moi, je me sauve, je meurs de faim, » nous dit ce malheureux, et il ajouta :

« Y a-t-il des Prussiens par ici ?

« Il y en a, répondit maman, est-ce eux que vous craignez ?

« J’étais leur charretier, ils m’ont pris avec mes deux chevaux en passant dans mon pays. Il y a dix-sept jours que je roule avec eux ; je ne peux pas dire la misère que j’ai endurée ; maintenant je me sauve, mais je n’ai rien mangé qu’un morceau de biscuit, hier. Voulez-vous me donner du pain ? j’ai des papiers de chez moi. »

Je n’avais jamais vu anxiété pareille se peindre sur une figure. Le pauvre homme regardait maman presque avec défiance, il paraissait prêt à reprendre sa course, à tenter un dernier effort s’il était repoussé, et pourtant ses yeux semblaient demander la vie en demandant ce morceau de pain.

« Nous ferons ce que nous pourrons pour vous sauver, dit maman, que Dieu nous aide ! Comme ma maison est pleine de Prussiens, il faut une grande prudence.

« Remettez-vous sous vos feuilles jusqu’à ce que l’une de nous, ou peut-être un homme âgé qui porte une casquette cirée, vous vienne chercher. Vous ferez ce qu’on vous dira. Vous, enfants, pensez bien ceci : ne dites pas un mot à personne, ne parlez même pas entre vous de ce que vous venez de voir. Si les Prussiens soupçonnaient que nous cachons un fugitif, celui-ci serait, et nous en même temps, dans le plus grand danger. »

Maman pensait à tout et n’avait pas l’air troublé ; moi, j’avais la réaction de mon saisissement, et je pouvais à peine marcher. Les enfants se conduisirent très-bien, ils demandèrent seulement tout bas pourquoi maman n’avait pas fait conter à l’homme toute son histoire. On leur dit que le plus pressé était de le sauver ; un Allemand aurait pu survenir et l’apercevoir. J’appelai François et un long conseil fut tenu. Cacher le fugitif dans la maison ou dans une grange n’était pas possible, les Prussiens entrant partout ; c’est à peine si nos chambres et le salon sont à l’abri de leur intrusion. François proposa de lui faire passer la nuit dans l’une des huttes de charbonnier de la forêt, mais on n’en pouvait trouver à portée que du côté de Mortefontaine, c’est-à-dire en se rapprochant de Paris, tandis que maman aurait voulu le mettre sur la route du nord, où la libre terre française peut être plus tôt rencontrée. En attendant la décision, je remplissais le carnier de mon père avec de la viande froide, du pain, du vin ; il y a bien tenu la nourriture de trois jours.

Un peu avant six heures, maman a mis son châle pour conduire François jusqu’au tas de feuilles où devait être notre homme ; justement on est venu l’avertir que le sergent prussien demandait à la voir ; or il faut à ce sergent une heure pour expliquer le moindre détail. Maman m’a passé son châle.

« Veux-tu conduire François ? m’a-t-elle dit, tu sais qu’il faudra revenir seule ? »

J’ai pris son châle avec un vague sentiment que je mourrais de peur, mais qu’il fallait aller.

Nous nous sommes glissés par les allées les plus sombres. Heureusement que la pluie était venue, une pluie froide et serrée qui ôtait aux prudents landwehr toute envie de fumer dehors. Nous avons atteint le saut de loup, dont les murs blancs renvoyaient une espèce de lueur ; rien ne bougeait sous le tas de feuilles, on n’entendait que la pluie, même le canon de Paris ne vibrait plus dans cet air humide. Je me décidai à appeler tout bas, notre homme sortit des feuilles, on devinait sa silhouette noire plus qu’on ne la voyait ; de visage, il n’en était plus question.

Je lui mis d’abord dans la main un flacon de bouillon chaud, le premier merci ne vint qu’après qu’il l’eut vidé ; mais ce merci avait un tel accent, il venait de si loin que quelque chose s’émut en moi et que des larmes que je ne comprenais pas bien me vinrent aux yeux. François lui dit de se hâter, car lui-même ne devait pas rentrer trop tard de peur d’éveiller les soupçons ; il lui donna un morceau de pain à manger tout en marchant, se chargea de la carnassière et entraîna le malheureux qui semblait quitter à regret l’abri et le repos de ses feuilles. Certainement il voulait me dire quelque chose pour remercier maman, mais l’émotion, la hâte de François, ne lui ont permis qu’un murmure que j’ai compris.

La pluie ne cessait pas, on se sentait transi, il me fallait rentrer seule et n’être pas vue. Je te passe cette retraite, qui n’est pas la partie la plus glorieuse de l’histoire. En retrouvant maman et le feu, j’ai fait mine de m’évanouir, et ai donné à notre pauvre mère un souci dont elle n’avait pas besoin. Elle commençait à se reprocher de m’avoir trop demandé quand l’indignation de la voir s’accuser m’a fait revivre. Maman a attendu François pour le faire entrer par le salon. Il est revenu changé en fleuve, mais enchanté du Lorrain ; car notre fugitif est un Lorrain d’un village près de Frouard. C’est à Nanteuil seulement que ce Wakel a pu échapper à l’escorte du convoi prussien. Sans argent depuis longtemps, il ne se procurait qu’avec beaucoup de peine une nourriture insuffisante, il avait été plusieurs fois battu cruellement. Le dernier de ses chevaux mourut avant d’arriver à Nanteuil, il s’adressa une fois de plus à l’officier commandant pour être autorisé à rentrer chez lui, faisant valoir qu’il ne pourrait rendre de services sans ses chevaux. On lui répondit qu’on lui en trouverait d’autres, qu’il ne s’occupât que de marcher. Le désespoir le décida à tenter de s’échapper, il était arrivé chez nous depuis plusieurs heures. Que Dieu l’accompagne et le garde jusqu’au bout !

François a pris très-bonne opinion du pauvre garçon. Comme il ne peut retourner chez lui, il va s’engager dans le premier corps français qu’il rencontrera. François l’a laissé dans cette vieille cabane de gazon, à demi cachée par les genets, qui existe près du poteau d’Anleu ; il voulait essayer le lendemain de le rejoindre pour le conduire un peu plus loin… Mais ma lettre dépasse toutes les proportions permises. Adieu, mon cher, mon brave André ! Des nouvelles, des nouvelles ! Nous t’en supplions !

  1. Grande victoire des Français ! Orléans occupé par les troupes françaises.