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Une Vie d’Impératrice


Une vie d’Impératrice[1]


Je me plais à penser que les lecteurs de la Revue n’ont pas perdu le souvenir de l’étude que j’ai publiée ici, il y a quelque temps[2], sur l’impératrice Élisabeth de Russie, femme de l’empereur Alexandre ier. Si le portrait que j’ai tracé de cette princesse d’une si rare valeur morale est resté dans leur mémoire, ils se rappelleront que c’est au premier volume du magistral ouvrage consacré par le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch à son illustre aïeule que je dois d’avoir pu leur en présenter une ébauche. J’ai dit alors à l’aide de quelles richesses documentaires le grand-duc avait pu tirer de l’oubli un personnage méconnu et remettre en lumière une physionomie trop promptement voilée par les ombres du passé.

Ces richesses consistaient surtout dans la correspondance que, durant trente-quatre ans, l’Impératrice entretint avec sa mère la Margrave Amélie de Bade, laquelle eut la douleur de lui survivre. Arrivée à la cour de Russie en 1792, et mariée l’année suivante au grand-duc Alexandre, montée sur le trône avec lui à la mort de Paul ier et ayant vécu jusqu’en 1826, Élisabeth, pendant tout ce temps, ne cessa pas d’écrire à sa mère. Ses lettres sont innombrables et constituent, à vrai dire, l’histoire de sa vie comme aussi l’histoire de la Russie durant la même période.

Le premier volume de cette attachante publication, analysé déjà à cette place, nous a fait suivre pas à pas la princesse aux diverses étapes de son existence depuis le jour où la volonté de Catherine la Grande, d’accord avec celle de ses parens, l’appela en Russie, jusqu’au jour où son jeune mari devint empereur. Les deux autres volumes parus depuis, et le troisième, il y a quelques jours à peine, nous conduisent jusqu’à la fin de sa vie. La première lettre qu’étant impératrice elle écrit à sa mère est datée du 16 mars 1801 ; la dernière, qui clôt le troisième volume et ne précède sa mort que de quelques jours, porte la date du 26 avril 1826.

C’est donc à travers les événemens qui se sont déroulés en Europe entre ces deux dates, qu’en éclairant notre route à l’aide des confidences de l’impératrice Elisabeth, je convie le lecteur à me suivre, non sans lui faire remarquer que ce suggestif retour vers un passé mémorable s’embellit ici de tout ce que peuvent présenter de piquant et de touchant à la fois les aveux d’une fille à sa mère, quand cette fille est la compagne d’un grand souverain et quand aux impressions qu’exercent sur elle les grandeurs et les revers de son pays d’adoption, elle mêle le récit de ses douleurs d’épouse et de mère, de ses désillusions, de ses longues tristesses et de ses rares joies.


I

Au moment où le trépas tragique de Paul ier appelait son fils aîné le grand-duc Alexandre à lui succéder, ce prince avait vingt-quatre ans et sa femme vingt-deux. Restée volontairement depuis son mariage en dehors des intrigues de la Cour, Élisabeth était résolue, maintenant, quoique son mari régnât, à persévérer dans cette attitude et surtout à ne se mêler en rien des affaires de l’État. Peut-être, parce qu’elle ne faisait pas mystère de ses intentions, s’était-on trop accoutumé à la traiter un peu comme une quantité négligeable : on l’aimait, on l’estimait ; on vantait partout ses qualités et ses vertus ; mais il semblait entendu qu’autant elle méritait le respect, autant on devait tenir pour nulle son influence. Cette opinion qu’on avait d’elle, au commencement du règne, se précisera peu à peu, sans qu’elle fasse aucun effort pour la détruire. Elle paraît même s’y complaire et la subir avec satisfaction. Elle est convaincue qu’en s’y maintenant, elle répond aux désirs de son mari. Les années passeront, et rien ne sera changé, bien loin de là, dans le rôle qu’elle s’est choisi. En 1817, le grand-duc Nicolas Pavlovitch, le plus jeune des frères de l’Empereur, à la veille d’épouser la princesse Charlotte de Prusse, lui trace en ces termes la conduite qu’elle devra tenir à la Cour : « Ma mère, lui écrit-il, pourra vous donner de bons conseils, qu’avec la meilleure volonté il m’est impossible de vous donner. Relativement à l’impératrice Élisabeth, toute attention, politesse et respect, mais pas la moindre confiance dans aucun cas ; pour l’Empereur, tout respect, confiance entière, et la plus grande amitié. » Il fallait dès le début de cette étude mettre en relief ce trait significatif, parce qu’il aide à comprendre comment et pourquoi peu à peu allaient se restreindre la place et l’influence de l’Impératrice à la Cour. Son caractère et sa volonté y furent pour beaucoup, mais les circonstances plus encore.

Cet avenir était peu visible au moment où elle montait sur le trône. En ce changement de règne où tout est tragique, elle avait déployé une énergie virile et, comme je l’ai dit précédemment, dans la nuit de trouble et d’horreur qui suivit la mort de Paul Ier, elle fut, de l’aveu de plusieurs témoins, une médiatrice courageuse entre son époux, sa belle-mère et les conjurés qui venaient par des moyens criminels de délivrer la Russie d’un joug odieux. Reconnaissant de ce qu’il lui devait, Alexandre lui continua les témoignages de sa confiance et de sa tendresse, tels qu’elle les avait reçus de lui pendant le règne précédent, alors que le despotisme qui régnait sur eux contribuait si vivement à les tenir rapprochés et unis. Pendant ce temps, elle avait été, en tant qu’épouse, entièrement et complètement heureuse, sans voir encore combien la mobilité d’Alexandre, sa faiblesse devant sa mère, les influences nouvelles qu’il allait subir menaçaient ce fragile bonheur.

Il paraît avoir été à son comble lorsqu’en 1801, quelques semaines après son avènement, l’Empereur, pour faire plaisir à sa femme, invite sa belle-famille à venir passer quelque temps en Russie. L’Impératrice a la joie de voir arriver à la Cour son père, sa mère, son frère et deux de ses sœurs. Elle est allée au-devant d’eux jusqu’à Kaskovo ; elle les ramène à Saint-Pétersbourg où elle les garde pendant tout l’été et jusqu’à la fin d’août. Elle les quitte seulement alors, appelée avec l’Empereur à Moscou où doit avoir lieu le couronnement des nouveaux souverains de Russie. Au mois de décembre de la même année, son père meurt à la suite d’un accident de traîneau. C’est pour elle un coup terrible. Mais elle surmonte sa douleur pour consoler celle de sa mère, de qui malheureusement elle est séparée.

« Oh ! ma bonne maman, que puis-je vous dire ! Je ne puis que sentir, que pleurer avec vous, la perle affreuse, irréparable que nous avons faite. Maman bien-aimée, conservez-vous pour vos enfans : vous êtes leur unique soutien. Que ne suis-je avec vous, chère maman, dans ce moment cruel ! Songez à vous ! Oh ! mon Dieu, pourquoi ne puis-je pas voler vers vous ? Venez ici, je vous le demande à genoux ; c’est le seul adoucissement à nos maux. Chère maman, ne nous refusez pas… Je vous baise les mains de toute la tendresse de mon âme : depuis si longtemps j’étais habituée à y ajouter et à papa ! Si cela m’est enlevé, je suis sûre au moins qu’il lit dans mon cœur combien son souvenir y est profondément et à jamais empreint. »

La mère étant empêchée d’exaucer la prière de la fille, ce fut une aggravation au chagrin de la jeune impératrice, que contribua cependant à apaiser la présence à ses côtés de sa sœur la princesse Amélie, qui désormais allait vivre auprès d’elle.

Bien qu’Élisabeth ne pût prévoir à cette heure tous les chagrins que lui préparait la vie, on eût dit cependant qu’elle en avait le pressentiment et que, par avance, elle se résignait à les subir. Cela résulte de la correspondance qui est sous nos yeux aussi bien que des témoignages de quelques contemporains qui ont parlé d’elle, — telle la comtesse Golovine dont les Mémoires annotés et commentés par M. Waliszewski viennent de paraître. Mais il n’est pas moins douteux qu’elle fut conduite à cette résignation par ses sentimens religieux et par son impuissance, promptement constatée, à renverser les obstacles qui se dressaient entre elle et le bonheur, tel qu’elle l’avait rêvé.

Ces obstacles sont de plusieurs sortes. C’est d’abord le grand rôle que continuait à tenir à la Cour l’Impératrice mère, et l’ascendant qu’elle conservait sur son fils. Quoique pourvue de qualités de premier ordre et de mérites incontestables, la veuve de Paul ier était à la fois ambitieuse et agitée. Ses ambitions avaient été déçues à la mort de son mari. Il est certain qu’alors, et pendant quelques heures, elle s’était flattée de lui succéder et de régner. Contrainte d’y renoncer, elle n’abdiqua pas sou autorité de mère. À ce titre et sous ce prétexte, elle ne cessait de se mêler de tout et même de contrôler la conduite du souverain, tantôt pour la louer, tantôt pour la blâmer. En ce qui touche les affaires de l’État, cette tentative d’influence resta le plus souvent sans effet, quelque habileté quelle déployât pour la faire aboutir. Il en fut autrement pour les affaires de famille. Là son autorité s’exerçait inlassablement et souvent avec succès. Maintes fois, Élisabeth eut à en souffrir et encore qu’elle affectât une entière soumission à sa belle-mère, les cas sont nombreux où, soumise en apparence, elle était blessée au fond du cœur.

Dès 1797, au début du règne de Paul Ier, on trouve dans les lettres d’Élisabeth un écho de ses contrariétés. Le 8 juillet, se plaignant secrètement des agitations de la Cour, elle écrivait :

« Je vous avoue que je n’aurais pas cru que ce train de vie serait aussi inhumain : ce n’est pas en lui-même qu’il l’était, mais c’est la chère Impératrice que le rendait tel… Avec tout ce train de vie, j’étais malade, si languissante, si anéantie quelquefois que je n’avais l’esprit à rien, et l’Impératrice, quoiqu’elle avait réellement beaucoup de soins pour moi, était cependant si pointilleuse que par exemple (je dormais toutes les après-dînées), ayant oublié une fois de lui faire dire que je ne dormais pas, elle m’a boudée toute la journée et a éclaté le soir avec beaucoup d’humeur en me disant que puisque je lui avais laissé croire que je dormais tandis qu’il n’en était rien, apparemment sa société m’était désagréable, qu’elle aurait soin de m’éviter et lorsque j’ai voulu m’excuser, elle me dit de me taire, qu’il ne me convenait pas de parler. Vous avouerez, maman, que de pareilles scènes, à propos de bottes, ne sont pas agréables… »

Quelques jours plus tard, la jeune grande-duchesse, en l’absence de son beau-père, dans ses confidences filiales, revient aux mêmes ennuis : « Il faut toujours plier la tête sous le joug ; ce serait un crime de nous laisser une fois respirer à volonté. C’est de l’Impératrice que cela vient ; c’est elle qui veut que nous soyons ainsi que tout le monde, parées comme si l’Empereur y était et nous promenant en société pour que cela ait l’air Cour ; ce sont ses propres expressions. Oh ! mon Dieu, comment peut-on attacher tant d’importance à des futilités ! Je vous assure, maman, que si je ne m’étais fait une règle de supporter avec la plus grande patience toutes les contrariétés, je ne saurais que devenir ; mais, depuis notre départ de Moscou, je me suis prescrit toute l’indifférence possible pour les petites et toute la patience pour les grandes, en général pour tout ce qui pourrait arriver. Je me dis : Allons ! on n’est pas dans ce monde uniquement pour jouir ; il faut se mettre au-dessus de cela et ne pas permettre que cela tourmente. Et je me trouve fort bien de cette manière ; quand j’ai envie de murmurer, je ne dis que : Patience ! et je rentre en moi-même. Ah ! maman ! c’est toujours mon refrain : un endroit grand comme la main avec ce qu’on aime, c’est là le seul, le vrai bonheur ! Encore du temps de feu l’Impératrice (Catherine), nos chaînes étaient-elles dorées pour quelques yeux ; mais si, à présent, l’univers entier ne voit pas qu’elles sont de fer, l’univers entier est aveugle. »

On peut conclure de ces aveux que tout n’était pas couleur de rose dans la vie de la grande-duchesse Elisabeth. Sa transformation en souveraine n’améliora pas son sort. À l’influence de sa belle-mère qu’elle savait lui être peu favorable, vinrent s’en joindre d’autres qui ne lui étaient pas moins hostiles : celle d’abord de la maîtresse de son mari, la comtesse Narychkine dont il sera question plus loin ; et ensuite celle de la grande-duchesse Catherine, sœur de l’Empereur et toute-puissante sur lui. L’historien d’Elisabeth, dans les commentaires dont il encadre sa correspondance, nous décrit la situation douloureuse de la souveraine.

« La grande-duchesse Catherine, écrit-il, la mieux douée des sœurs d’Alexandre, avait le talent de s’intéresser à tout, passait pour une vraie patriote et aimait se mêler de politique tant intérieure qu’extérieure. Ses relations avec l’impératrice Élisabeth n’avaient rien d’amical et pour bien des raisons : d’abord la différence de caractère et la divergence de vues, puis aussi l’influence qu’avait sur sa fille l’Impératrice mère qui ne sympathisait pas avec Élisabeth et la critiquait souvent devant ses enfans ; enfin la préférence manifeste d’Alexandre pour cette sœur et sa confiance en elle ne pouvaient être sans exciter la jalousie de sa femme. Triste existence que celle d’Élisabeth à cette époque ! L’Empereur était toujours sous le joug de Mme Narychkine et continuait à lui témoigner les mêmes marques d’attention et d’attachement. »

C’est à l’année 1809 que se rapportent ces lignes. Mais l’état de choses qu’elles révèlent s’annonçait déjà en 1803, c’est-à-dire deux ans après l’avènement d’Alexandre. Eût-il été alors possible à l’impératrice Élisabeth de le conjurer ? Eut-elle raison de fermer les yeux sur les infidélités de son époux et de rester, sans plaintes ni murmures, témoin de ses assiduités auprès de la belle Polonaise ? « On ne peut se défendre d’un certain étonnement en face de cette attitude passive, écrit encore le grand-duc Nicolas ; mais il suffit de se mettre à la place de l’Impératrice pour se rendre compte qu’une autre altitude n’était guère de nature à lui ramener le cœur de l’infidèle. »

L’adoption d’une telle ligne de conduite, dont Elisabeth ne devait se départir jamais, ne pouvait aller sans de vives peines et d’incessans sacrifices que beaucoup d’autres à sa place n’auraient pas acceptés aussi bénévolement. Mais c’était une résignée. De bonne heure et si haut placée qu’elle fût, elle avait mesuré la vanité des choses humaines.

« Oui, maman, vous avez bien raison, mande-t-elle à sa mère le 3 mars 1803, il n’y a que peines et misères en ce monde, et je vous assure que je pense souvent que si on avait encore le choix de recommencer à vivre, pour ma part, j’aimerais autant n’avoir jamais existé ; mais, puisque je suis une fois dans ce monde, il faut endurer et supporter ; la vie au fond n’est que cela. » En cette même année, faisant allusion à l’infidélité de son époux « et aux nuages noirs qui planent sur son horizon, » elle écrit : « Je me dis sans cesse qu’on est dans ce monde non pas pour jouir, mais pour supporter, cependant je ne puis m’empêcher de trouver un peu injuste que je doive supporter seule la peine d’une chose dont la faute n’est certainement pas à moi seule. Enfin encore une fois patience et brisons là-dessus. » Que de fois sa correspondance nous révélera le pessimisme qui résulte de ses chagrins de femme, et qui lui inspire des réflexions telles que celles-ci : « On apprend bien vite dans la vie à ne désirer vivre que pour bien mourir ! » « Je ne puis souffrir d’inspirer de la pitié dans aucun genre. » C’est encore ce pessimisme qui lui suggère et entretient en elle un besoin d’isolement, aussi vif qu’impérieux et sous l’empire duquel, au cours d’un séjour à Gatchina, chez l’Impératrice mère, elle laisse échapper cet aveu : « Vous savez comme elle fait les honneurs chez elle, mais… il vaut mieux être chez soi. »

En 1806, à la veille de prendre possession d’un appartement particulier qui a été aménagé pour elle dans la résidence impériale de Kamenoï Ostrof, elle mande à sa mère : « Cet appartement sera une retraite profonde : si je le veux, je pourrai y porter l’oubli du monde entier… Ne me blâmez pas trop, maman, sur ces sentimens un peu misanthropes ; ils ne me rendent pas mauvaise et, en approchant de l’âge mûr, il vaut mieux en avoir de pareils que de trop frivoles. C’est à mon avis une punition du ciel qu’une femme d’un âge mûr qui a les goûts de toute jeune personne. »

Quand elle parle ainsi, elle n’a pas encore vingt-huit ans et, pour qu’elle se croie dans la maturité de l’âge, il faut bien que son âme ait été profondément atteinte par les coups du sort et qu’ils aient imprimé à sa jeunesse un caractère d’amer découragement. Même langage en 1809. Elle se rappelle les jours heureux qu’elle a vécus quelques années avant, quand sa famille vint la voir en Russie : « Ah ! si l’on pouvait changer le passé en avenir, et que vous soyez ici comme vous y étiez avec papa et Marie et moi, avec l’expérience que j’ai acquise de plus, cela serait bon, bien bon ! Adieu, ma bonne maman, ceci restera une chimère ; mais, malheureusement, tout ce qui s’est passé depuis n’en est point une ni que les années et les peines qu’elles ont apportées avec elles n’ont servi qu’à m’attacher davantage à vous, ma bien chère maman, et à toujours mieux apprécier vos bontés et le bonheur d’avoir une mère comme vous. »

Contrairement à ce qu’il advient souvent du pessimisme, le sien, loin de déprimer son âme, y détermine l’explosion d’un profond sentiment religieux qu’en 1811, le spectacle de la fameuse comète lui donne l’occasion de manifester.

« De dessus l’observatoire de l’Académie, où j’ai grimpé pour la bien voir à travers un télescope et où j’ai profité de l’occasion pour faire quelques autres connaissances plus intimes au firmament, j’ai vu comme vous le monde, ses agitations et mon propre néant. Mais ne trouvez-vous pas, chère maman, que ce sentiment-là de néant, au lieu d’humilier, élève l’âme ? Et souvent, au milieu d’une grande pompe, je me suis sentie bien plus humiliée que dans ce moment-là, et dans tout ce qui nous montre notre misère immédiatement au-dessous de la grandeur de Dieu. C’est que la consolation dans ces momens-là est plus grande que la peine. Me voilà en train de prêcher ! Tout ceci ne ferait pas si mal en chaire ! » Et faisant allusion à la violation policière du secret des lettres, qui ne respecte même pas les siennes et qui l’empêche, à moins d’une occasion sûre, d’ouvrir entièrement son cœur à sa mère, elle finit par cette réflexion malicieuse : « Qu’en diront ceux qui inspectent notre correspondance ? Je n’ai qu’à désirer qu’ils méditent sur ce sujet : ils s’en trouveront bien. »

Par tout ce qui précède, il est aisé de constater que cette noble créature contrainte par les circonstances à se replier sur elle-même, à qui manquaient la gloire d’une vie publique, les agrémens d’une vie privée et qui ne connut que durant peu de jours les joies maternelles, s’efforçait de combler autant qu’elle le pouvait le vide de sa vie. En 1808, un de ses contemporains écrit : « Ses enfans sont morts, son époux ne s’occupe plus d’elle, sa famille en est séparée pour jamais, la Cour ne la voit guère, tous les intérêts de la vie ont disparu pour elle. Mais cette charmante figure sans couleur et sans expression cache un grand génie et, un jour, une occasion pourra subitement la développer. Alors on verra une femme d’un ordre supérieur, mais qui en sera encore plus étonnée que les autres. »

Il y a beaucoup à reprendre dans ce jugement qui nous représente l’Impératrice comme n’ayant pas le sentiment de sa valeur personnelle et qui, d’autre part, exagère peut-être un peu en lui attribuant du génie. Ce qu’il en faut retenir, c’est la prédiction hypothétique qui annonce que la jeune souveraine serait à la hauteur des circonstances les plus graves, si l’avenir en faisait surgir de telles. Cette prédiction, qui se fondait sur le passé et notamment sur l’attitude d’Élisabeth à la mort de Paul ier, devait se réaliser à peu d’années de là lorsque les dissentimens survenus entre Napoléon et Alexandre les mirent aux prises en de tragiques conflits.

Telle que nous connaissons maintenant l’impératrice Élisabeth, on ne saurait s’étonner qu’elle ait cherché dans des distractions intellectuelles un allégement à ses douloureuses préoccupations. Elle appelle l’étude à son aide, celle du dessin, celle de la langue russe que depuis longtemps elle parlait avec facilité, mais dont elle voulait étudier les chefs-d’œuvre dans les grands écrivains moscovites. À ces études elle consacre tous les instans qu’elle peut dérober aux exigences protocolaires de la Cour. Le jeu d’échecs, puis des représentations de tragédie qui lui permettent d’applaudir au talent de la grande actrice française, Mlle George, constituent les plaisirs qu’elle préfère. Mais c’est surtout à la lecture des auteurs français qu’elle s’applique. Par l’entremise de sa mère, elle reçoit fréquemment les publications de France et ce qu’elle en dit nous révèle ses goûts en matière de littérature. Elle n’aime guère les romans ; ceux de Mme Radcliffe « la dégoûtent à l’excès, » En 1804, elle avoue que, depuis trois ans, elle n’a lu complètement en fait de romans que Delphine, Valérie et La duchesse de La Vallière. « bien que ce ne soit pas précisément ce qu’il y a de plus utile. » Ce qui lui plaît davantage, c’est l’histoire. Elle lit d’abord tout ce qu’elle peut trouver d’intéressant sur le passé de la Russie depuis Pierre le Grand, puis le Siècle de Louis XIV, les Souvenirs de Mme de Caylus et d’autres ouvrages de ce genre : « Plus j’en lis, plus cela m’amuse, parce que je me familiarise avec les personnages de ce temps de manière à les croire de ma société. » À citer encore le jugement qu’elle porte sur la Delphine de Mme de Staël, qui venait de paraître : « Le premier volume m’a assez plu, mais le reste, non. Comme vous dites, il y a de belles pensées, mais il y a aussi des expressions singulières ; et ce qui, à mes yeux, ôte tout intérêt à Mme Delphine, c’est qu’elle continue sa liaison avec un homme marié, ce qui selon moi est parfaitement mal. Je pardonne tout à une femme hormis de séduire un homme marié, car on ne peut pas en calculer les suites funestes. » Sous cette appréciation qui s’inspire de sa droiture de conscience, il y a une plainte, car à cette heure, elle souffre cruellement du lien qui s’est formé entre son mari et la comtesse Narychkine.


II

Il n’est pas établi qu’antérieurement à sa liaison avec Marie Narychkine le grand-duc Alexandre, plus tard empereur, ait été infidèle à sa femme. S’il le fut, elle l’ignora. À l’époque où il connut la belle enjôleuse qui allait prendre sur lui tant d’empire, Élisabeth était sans défiance. On en trouve la preuve dans un incident assez grave qui se produisit en 1799, alors qu’elle n’était encore que grande-duchesse, au moment de la naissance de sa première fille qui mourut peu après. Le grand-duc avait alors pour ami intime le prince Czartoryski. Grâce à cette amitié, celui-ci était devenu le familier de sa maison. La comtesse Golovine raconte dans ses Mémoires que les ennemis de la grande-duchesse tirèrent parti de ces relations pour jeter un doute dans l’esprit de l’empereur Paul sur la légitimité de la naissance de sa petite-fille. Comme s’il ajoutait foi à leurs calomnies, il éloigna Czartoryski de Saint-Pétersbourg et pendant plus de trois mois ne parla pas à sa bru. Cette intrigue odieuse dont la grande-duchesse imputa la responsabilité, bien à tort d’ailleurs, à la comtesse Golovine et dont elle lui garda rancune au point de rester brouillée avec elle pendant plusieurs années, n’ébranla pas la confiance du grand-duc dans sa femme, « Si on veut me brouiller avec le grand-duc, on n’en parviendra pas à bout, déclarait-elle ; lui qui n’ignore aucune de mes pensées et de mes actions ne peut jamais se brouiller avec moi et je les en défie sur ma tête. Oh ! je le sens, c’est bon de n’avoir rien à se reprocher vis-à-vis de son mari, on peut affronter tout. Tout cela vient pourtant de cette chère comtesse Golovine sur laquelle je me suis trompée pendant cinq ans et que ce n’est que depuis quelques jours que je vois clair… Vous serez étonnée de cette lettre et de la véhémence avec laquelle elle est écrite. Mais, c’est que ces injures sont encore toutes fraîches ; au fond elles me sont fort indifférentes par les raisons que je vous ai dites. Ah ! maman, quels gens ! et qu’il est affreux de se tromper sur des gens qu’on croyait honnêtes et bons. »

De cette lettre comme de celles qui la suivent dans le recueil du grand-duc Nicolas, il résulte que ces douloureux incidens n’amenèrent aucun refroidissement entre les époux et qu’encore à cette époque, Elisabeth n’avait aucun motif pour mettre en doute la fidélité d’Alexandre. C’est l’année suivante et dans un des bals masqués qui furent donnés à l’occasion du carnaval qu’il commença à distinguer Mme Narychkine. À en croire la comtesse Golovine à qui nous devons ce détail, tandis qu’il faisait sa cour, il se découvrit un rival dans la personne de Platon Zoubof, l’ancien favori de Catherine. Ses deux adorateurs se seraient alors promis que le moins favorisé céderait sa place à l’autre. La victoire serait restée à Zoubof et, toujours d’après la comtesse, le grand-duc aurait renoncé à cette femme qu’il ne pouvait que mépriser. Si ce récit est exact, il est au moins incomplet, puisque peu après l’avènement d’Alexandre, ses relations amoureuses avec Mme Narychkine n’étaient plus un mystère pour personne.

Nous ne savons comment Élisabeth les découvrit ni à quel moment elle en acquit la certitude. C’est en janvier 1804 qu’apparaissent dans sa correspondance des propos qui démontrent qu’elle n’ignore plus rien.

« Quant à moi, ma bonne maman, persévérance et patience resteront toujours les principes de ma conduite et le temps ne peut que m’y fortifier, quoique souvent je désespère. Vous ne vous êtes pas trompée sur le cœur, mais peut-être bien sur le caractère que moi-même je ne croyais pas tel qu’on le voit quelquefois. Ah ! c’est désolant ! je ne puis pas vous parler ici comme je le voudrais, l’occasion n’est pas assez sûre. Hélas ! maman, je crains bien que des tentatives réitérées de votre part n’aient pas plus de succès que les premières ! Mais, vous avez bien raison, en tous cas je dois les ignorer. »

Au mois de juin de la même année, elle explique à sa mère pourquoi la Cour n’est pas encore partie pour Kamenoï Ostrof où elle doit passer l’été. Elle ne regrette pas ce retard parce qu’il lui a permis de rester auprès d’une de ses plus chères amies dont on attend l’accouchement. Mais elle en révèle la cause comme suite et non sans une pointe de malice.

« Le fin de la chose est ceci : c’est que certaine personne fait faire des réparations à sa campagne et ne pense pas y aller et ce qui est plaisant c’est que l’Empereur se fait un mérite de rester en ville en disant que c’est par attention pour moi. Au reste, il est vrai que je n’en ai pas été fâchée tout ce temps ; mais, à présent, je voudrais déjà aller à Kamenoï Ostrof : aussi ai-je prié l’Empereur de ne pas se gêner pour moi ayant appris qu’il restait en ville uniquement par attention pour moi. Vous voyez, chère maman, que je suis portée à prendre les choses en couleur de rose et je bénis le ciel quand je me trouve dans ces dispositions. »

Dispositions de résignée qu’entretiennent sa tendresse pour l’infidèle, l’espoir qu’il lui reviendra et aussi la juste compréhension de sa dignité et de ce qu’elle lui commande. Mais elles n’empêchent ni les indignations, ni les plaintes qui s’échappent parfois de son cœur trop plein :

« Amélie m’a dit qu’elle vous parlait des couches de la Dame qui a mis au monde une fille. On dit qu’elle se croit grosse encore ; je ne sais si c’est vrai, mais je n’aurais plus la bonté de m’en affecter comme la première fois. Vous ai-je dit, chère maman, que la première fois, elle a eu l’impudence de m’apprendre la première sa grossesse qui était si peu avancée que j’aurais très bien pu l’ignorer ? Je trouve qu’il faut avoir pour cela un front dont moi je n’ai pas d’idée. C’était à un bal et la chose n’étant pas aussi notoire qu’à présent, je lui parlai comme à une autre, je lui demandai des nouvelles de sa santé ; elle me dit qu’elle ne s’était pas bien portée comme je crois que je suis grosse. Ne trouvez pas, maman, qu’il faut avoir un front inouï pour cela ? Elle savait très bien que je n’ignorais pas de quelle façon pouvait être sa grossesse. Je ne sais ce que tout cela deviendra et comment cela finira, mais je sais que je n’altérerai plus mon caractère ni ma santé pour un être qui n’en vaut pas la peine, car, si je ne suis pas devenue misanthrope et hypo-condre, il y a du bonheur. J’ai fait plus que je ne croyais pouvoir endurer. Mais il y a une mesure de patience qui surpasse les forces humaines. Ajoutez à cela que l’Empereur est le premier à tourner en ridicule une conduite sage et qu’il tient à ce sujet des propos réellement révoltans dans la bouche de celui qui doit veiller à l’ordre, aux mœurs sans lesquelles il n’y a pas d’ordre. »

Un peu plus tard, la colère qu’on sent vibrer à travers ces confidences se transforme en compassion. La fille que l’Empereur a eue de sa maîtresse meurt au berceau : « Je ne sais, mande l’Impératrice, si Amélie vous a écrit un événement qui m’a bien frappée et qui m’aurait fait croire à une juste Providence, si je n’y croyais pas. C’est la mort de cette enfant dont l’existence et la naissance m’avaient causé tant de chagrins. Il me semble réellement que la Providence ne veuille pas souffrir d’enfant illégitime dans cette famille. C’est au mois d’août que cette mort arriva et je plaignis l’Empereur du fond de mon cœur, parce qu’il était vivement et profondément affligé pendant près de huit jours ; mais il faut que la mère s’en soit consolée bien vite parce que sans cela il ne l’aurait pas été aussitôt. Au reste, elle avait perdu un autre enfant l’hiver passé et elle avait dansé trois semaines après. L’amitié que je témoignai à l’Empereur à cette occasion, sans aucun effort car elle est et sera toujours dans mon cœur pour-lui, et la part que je prenais à sa peine me valut presque de la tendresse de sa part ; mais pendant une quinzaine de jours seulement. D’ailleurs il est très bien pour moi quand nous sommes ensemble, mais ces momens ne sont ni longs ni fréquens. Quant à ma manière d’être à son égard, maman, je ne puis vous en donner un meilleur témoignage que de vous renvoyer à l’opinion de sa mère qui, certainement, doit être plus partiale qu’une autre et qui me répète sans cesse qu’elle me trouve parfaitement bien pour lui… L’idée de toutes les mains par lesquelles ma lettre passera m’empêche de me livrer davantage, quoique j’aurais à vous rendre compte de rudes momens que j’ai passés cet été. »

En lisant dans les lettres de sa fille les péripéties de ce drame de Cour, la margrave Amélie de Bade ne pouvait ne pas gémir et ne pas s’irriter de la conduite de son gendre. Au début, elle n’y voulait pas croire. Mais bientôt elle dut se rendre à l’évidence. Elle résolut alors de raisonner son gendre : « Je ne perds pas l’idée de lui écrire sur ce sujet, disait-elle à sa fille, car je le répète, il n’y a que moi qui puisse lui faire des représentations : j’en ai le droit par la confiance qu’il m’a marquée autrefois. » Les représentations n’amenèrent aucun changement. Au mois de janvier 1806, la margrave ayant rencontré Napoléon à Carlsruhe, fut aussi humiliée qu’affligée en l’entendant lui dire :

— Votre gendre est entouré de Polonais : son ministre et sa maîtresse sont de cette nation et la dernière est une méchante femme.

À ce moment, la liaison était publique, les journaux en parlaient. L’un d’eux racontait que quelques efforts qu’eussent faits les deux impératrices lorsque Alexandre était rentré à Saint-Pétersbourg, l’une pour ressaisir son influence politique sur son fils, l’autre pour reconquérir le cœur de son époux, Mme Narychkine, plus heureuse que ses deux rivales, avait seule réussi à reprendre son pouvoir. L’Empereur, le jour même de son arrivée, s’était rendu chez elle. Maintenant, elle affichait son crédit et en obtenait tous les jours des preuves plus marquantes, ce qui contribuait à diminuer la considération d’Alexandre, l’amour des Russes et leur culte pour leur souverain. La margrave aurait alors voulu qu’Élisabeth protestât et exigeât le renvoi de la favorite. Mais ses conseils s’étaient brisés contre la ferme volonté de la jeune femme de rester passive et de subir sans se plaindre la douloureuse situation qui lui était faite.

Dès ce moment et jusqu’à l’heure où ce scandale prendra fin, à la cour de Russie, tout ce qui brigue les honneurs sera aux pieds de la favorite et, pour justifier l’Empereur des soins qu’il lui donne, rejettera sur le caractère de l’Impératrice, sur sa froideur, sur l’isolement auquel elle se condamne et dont elle ne se départ que pour se montrer dans les solennités et les cérémonies où sa présence est indispensable, la responsabilité de la trahison dont elle est la victime. Pour elle il n’y a que sévérités, toute l’indulgence est pour la maîtresse. L’austère Joseph de Maistre lui-même, qui réside à Saint-Pétersbourg comme ministre du roi de Sardaigne, s’associera au sentiment des courtisans de l’Empereur et cherchera presque des excuses aux torts de celui-ci.

« Ce qui m’attriste infiniment, confie-t-il au roi Victor-Emmanuel en 1811, c’est de voir que l’éloignement entre les deux augustes époux se perfectionne au point que je ne vois pas trop d’espérance pour un rapprochement si désirable. En rendant toute la justice possible à la vertu, aux grâces, à l’instruction, à la bonté, enfin, sire, à toutes les bonnes qualités de l’excellente Impératrice, il me paraît cependant imposable de nier qu’elle n’ait mis dans sa conduite une certaine inflexibilité qui lui a nui infiniment. Sans doute que ce sentiment a été purifié plus ou moins. Mais comment ? Mais quand ? Mais jusqu’à quel point ? Personne, personne ne le sait, personne ne peut juger ces torts entre époux. Eux-mêmes ne seraient pas en état de dire de quel côté se trouve le premier tort. En attendant, la maîtresse est là avec sa bonté, sa beauté, son adresse, ses grâces, la puissance de l’habitude, et celle d’un lien très coupable sans doute, très malheureux, mais très naturel et qui ne se trouve pas d’un autre côté. Puisque le mal est fait, et sans remède, observons que cette inclination ne coûte pas un rouble à l’Etat, qu’elle n’a pas la moindre influence politique au point que le soupçon même devient muet et que le mari est pour le moins aussi content que la femme. Je ne l’aurai jamais assez répété à Votre Majesté : c’est mal, c’est très mal, c’est déplorable ; mais cependant, lorsque Louis XIV arrachait de force la femme d’un grand seigneur, officier général, c’était plus mal encore. C’est tout dire : c’est mieux que très mal ! »

L’éloignement entre les époux que commentait Joseph de Maistre ne s’était pas perfectionné, comme il disait, sans qu’ils se fussent parfois rapprochés. En 1806, nous trouvons l’Impératrice tout entière au bonheur que lui apportait la naissance inespérée d’une fille et ensuite à la douleur de la voir mourir. Cette enfant semble avoir été le gage d’un rapprochement survenu entre les époux au mois de septembre de l’année précédente.

« Je suis encore toute bouleversée du départ de l’Empereur, dont il n’y a pas deux heures, écrivait à cette date Élisabeth. J’ai besoin de sortir de cet état violent et il n’y a pas de meilleur remède que de vous écrire, chère et bonne maman ; mais, comme je ne saurais avoir un style coulant dans ce moment-ci, pardonnez-moi si ma lettre n’a pas le sens commun… Mon Dieu ! ce départ, j’y reviens toujours, c’est que je suis encore trop remplie et le souvenir de la tendre amitié que l’Empereur m’a témoignée ces derniers temps vient achever de m’attendrir. » Malheureusement, ce beau retour fut de brève durée et comme nous l’avons déjà dit, l’influence de la maîtresse redevint toute-puissante. Mais, du moins, l’Impératrice avait-elle de quoi se consoler. Pendant l’année 1807, et durant les premières semaines de 1808, « sa petite Lisinka » tient la plus grande place dans sa correspondance. Du matin au soir, elle s’occupe d’elle ; elle n’a qu’elle devant les yeux et les détails qu’elle envoie à sa mère pour la tenir au courant des progrès de l’enfant nous donnent la mesure du bonheur qu’elle en conçoit. En octobre, se trouvant à Kamenoï Ostrof par un temps superbe, elle écrit :

« J’en suis bien charmée pour la petite qui en profite autant que possible, et je ne sais si c’est cette raison qui la rend d’une gaîté folle depuis que nous sommes ici ; si Dieu la conserve telle qu’elle est, elle sera d’une vivacité difficile à contenir et qui me donnera souvent de belles frayeurs. Sa bonne, qui est du double plus forte que moi, a souvent de la peine à la tenir tellement elle est remuante et vigoureuse dans ses mouvemens. » — « Les nouvelles de Lisinka sont bonnes. Depuis une dizaine de jours qu’elle a adopté une manière de se promener sur son derrière, elle fait ainsi presque tout le tour de sa chambre, elle ne sait pas aller à quatre pattes, mais elle va très vite à sa manière. »

À cette époque, l’Impératrice reçoit la nouvelle de la mort de son amie la plus chère, la princesse Natalie Galitzine. La défunte laisse une fille en bas âge. L’Impératrice se promet de l’adopter afin de la donner pour compagne à la sienne. « Depuis que nous sommes au Palais d’hiver, Lisinka a fait connaissance avec Lise Galitzine, mais il a fallu trois jours pour cela : elle ne se jettera pas à la tête de ses nouvelles connaissances, et tant mieux ! La première entrevue l’a mise de la plus mauvaise humeur. La pauvre Lise, qui a une petite tournure civilisée, a fait beaucoup de frais et voulait embrasser Lisinka qui a des manières extrêmement brusques et quelque chose de rustre et l’a repoussée vigoureusement. Si l’on peut juger d’un enfant de cet âge, elle promet du caractère ; ah ! Dieu veuille qu’elle en ait ! La seconde entrevue était un peu mieux et, à la troisième, elle paraissait déjà trouver du plaisir à voir sa petite compagne. Il me tarde de les voir déjà à l’âge de cinq et six ans, élevées ensemble, s’aimant d’une amitié fraternelle ! Hélas ! je fais des projets et j’ignore même si le prince Galitzine me laissera sa fille. »

Le prince la lui laissa et pendant quelques mois encore les deux enfans vécurent côte à côte ainsi que deux sœurs. Naturellement et sans négliger l’orpheline qu’elle avait adoptée, c’est surtout de sa propre fille que s’occupait l’Impératrice et qu’elle entretenait sa mère. « Elle va avoir un an. Mais c’est l’époque de quatorze mois, que je voudrais qui fût déjà passée ; j’en ai une terreur inexprimable, parce que c’est l’âge où l’autre est morte… Elle se porte à merveille ; la pauvre Lise Galitzine, qui a trois mois de plus qu’elle, pèse la moitié de son poids. Elles sont ensemble toutes les après-dînées, Lise enchantée, embrassant à droite et à gauche tout le monde, mais la mienne ne peut pas se faire encore à la société d’un être de son âge, et quand Lise l’approche un peu de trop près, elle fait une mine la plus ridicule, comme si on lui jetait de l’eau sur Je corps… Elle parlera certainement dans peu, et même, on peut dire sans exagération qu’elle parle déjà, parce qu’il y a des sons qu’elle prononce avec intention : par exemple, quand elle ne veut pas de quelque chose, c’est nie, nie, sans fin pour non qui se prononce niette en russe ; de même up en anglais quand elle veut être levée. Elle est réellement bien, bien gentille, et il faut encore que je vous fasse part d’un petit tour que je lui ai enseigné et qu’elle a appris avec une extrême intelligence ; je lui ai appris à dire tak, ce qui équivaut à oui ou c’est ça, quand je lui demande à l’oreille si elle est ma Lisinka. Elle n’y manque jamais quand elle est de bonne humeur, et d’un petit air si fin comme si elle entrait dans la plaisanterie. Pardon, maman, ce sujet comme toujours m’a entraînée plus loin que je ne voulais. »

Ces extraits d’une correspondance confidentielle et familiale témoignent du plus rare bonheur maternel. Mais il n’était devenu si complet que pour être brutalement détruit. Le 8 avril 1808, Élisabeth écrivait : « Lisinka se porte à merveille, elle a communié le dimanche de Pâques et, lorsqu’on a voulu lui donner la communion, elle s’est détournée et a dit no, de sorte qu’il a fallu la forcer comme pour une médecine. Lise Galitzine aussi a communié. Ces deux petites étaient intéressantes à voir. » Le 2 mai suivant, l’enfant était morte à la suite de convulsions. Le désespoir d’Élisabeth ne lui laissant pas la faculté d’écrire, sa sœur la princesse Amélie annonça la catastrophe à la margrave de Bade. « Sa santé ne souffrira pas, je l’espère, de ce coup affreux. Elle est résignée, soumise à la volonté de Dieu, mais combien elle souffre ! Tant que sa pauvre enfant reste encore dans son appartement, elle ne la quitte presque pas ; elle a voulu la veiller cette dernière nuit : ce soir, à sept heures, elle sera transportée à Newsky. Nous avons passé la nuit dans sa chambre. Ce matin, elle l’a habillée, elle la placée elle-même dans son cercueil. Le cher petit ange n’est presque pas changé ; elle a conservé quelque trace de son doux sourire. » Le lendemain, c’est l’Impératrice qui tient la plume : « Maman, je suis bien malheureuse ; mais, vous aussi ma bonne, ma pauvre maman, combien vous devez l’être ! Ah ! si vous me donniez la permission de demander à Dieu la fin de mon supplice ! Je ne suis pourtant plus bonne à rien dans ce monde, mon âme n’aura plus la force de se relever de ce dernier coup ! Lisinka, cet ange adoré, sera enterrée, tout à côté de votre sœur (la première femme de Paul ier). Il ne restait plus que peu de place dans cette église, qui va renfermer les restes de mes deux enfans ; j’ai choisi celle-ci en pensant à vous, ma bonne maman. »

On aimerait à voir, dans ces circonstances, le mari se rapprocher de sa femme, le père mêler ses larmes à celles de la mère, lui apporter des consolations et lui en demander. Mais la correspondance, silencieuse en ce qui le concerne, ne permet pas de lui assigner ce rôle. C’est par Joseph de Maistre que nous savons qu’à cinq heures du matin, on était allé le réveiller.

« À cette heure, l’enfant qui était dans les bras de sa mère se jeta sur son épaule et ne remua plus. L’Impératrice crut que l’enfant se reposait ; un instant après, elle porta la main sur la tête de la petite qu’elle sentit couverte d’une sueur froide.

« — Ah ! ma chère Lise, tu me quittes.

« Elle était morte. »

Joseph de Maistre raconte encore que le chirurgien de l’Empereur essayant de le consoler en lui disant qu’il était jeune, ainsi que l’Impératrice, et qu’il devait espérer d’autres enfans, entendit cette réponse :

— Non, mon ami, Dieu n’aime pas mes enfans.

Ce n’est donc pas du côté de son mari qu’Élisabeth peut attendre quelque allégement à sa douleur. Elle le demande à la prière, à la méditation, à une activité plus grande pour développer les œuvres charitables dont elle s’occupe. Mais elle restera inconsolable. Jusqu’à la fin de sa vie, dans ce qu’elle dit et dans ce qu’elle écrit, ses regrets éclateront fréquemment, et le souvenir de « l’ange adoré » ne s’effacera jamais de son cœur. C’est en pensant à sa Lisinka qu’elle continuera à prodiguer des soins maternels à Lise Galitzine, et quand une mort prématurée lui arrachera aussi cette enfant, c’est sa fille qu’elle pleurera en la pleurant. Le tombeau de Lisinka devient pour elle un but de fréquens et pieux pèlerinages, et pour perpétuer son nom, elle dote de la fortune qu’elle lui destinait des institutions de bienfaisance.

Si triste que fût à cette époque l’existence d’Elisabeth telle que sa correspondance autorise à la juger et à la décrire, elle avait à cœur de ne manquer en rien aux devoirs qui lui incombaient à la place éminente qu’elle occupait. À ce moment comme avant et comme plus tard, elle s’appliqua à les remplir. Elle allait souvent au couvent de Newski pleurer seule sur le tombeau de ses enfans. Mais on la voyait aussi partout où il était nécessaire qu’elle se montrât. Cependant, sa santé s’était gravement altérée. Les médecins ordonnèrent un séjour à la mer. Pendant l’été de 1810, une modeste maison de Ploën, petit village de Courlande, servit de retraite à l’Impératrice. Elle y trouva repos, agrément et par conséquent apaisement, heureuse surtout de n’avoir à jouir que de plaisirs innocens, ainsi qu’elle le disait. Elle revint à Saint-Pétersbourg en meilleur état physique et moral, attribuant ce changement à la liberté et au calme qui lui avaient été assurés pendant ses trop courtes vacances. Jamais elle n’avait eu plus besoin de force et de philosophie pour supporter la situation qu’elle retrouva à son retour, alors que son mari était totalement livré à la double influence de sa maîtresse, la comtesse Narychkine, et de sa sœur, la grande-duchesse Catherine. En dépit de la compassion qu’elle inspirait et du respect universel dont elle était l’objet, c’est vers ces puissantes rivales que se tournaient les courtisans. Mais sa défaveur la laissait indifférente. « Plus je souffre et mieux cela vaut pour moi, » disait-elle à sa mère. Cette réflexion explique l’apparente insensibilité qu’elle opposait aux tristesses de sa vie. Elle ne voulait ouvrir son âme à personne, si ce n’est à sa mère : on eût dit qu’elle tirait orgueil de se montrer supérieure à ses malheurs.

Du reste, le moment approchait où ceux de son pays allaient faire diversion aux siens, lui fournir l’occasion de révéler toute sa valeur morale et l’ardent patriotisme dont elle était animée depuis que son mariage l’avait faite Russe. Ce patriotisme lui venait de l’amour qu’elle avait conçu pour son pays d’adoption. Déjà en 1805, elle le proclamait.

« À présent que j’ai passé la moitié de ma vie ici (étant venue à l’âge de treize ans et j’en ai vingt-six, j’ai plus vécu ici qu’en Allemagne, parce que j’appelle vivre penser et sentir et que, dans toute la première enfance, l’existence est plutôt animale), à présent donc, je vous avoue, maman, que je me sens très fort des entrailles pour la Russie, que, quelque plaisir que j’aurais à revoir l’Allemagne, que j’aie à y penser, je serais désolée de quitter la Russie pour toujours et que si, par quelque circonstance imaginaire, je me trouvais isolée et maîtresse de choisir le lieu de ma demeure, c’est en Russie que j’irais m’établir, quand même je devrais être ignorée de l’univers entier. » En 1812, quand les armées françaises foulent le sol moscovite, elle exprime ce sentiment avec plus de force. Nuit et jour, elle se préoccupe du salut de sa chère, de sa bien-aimée Russie à qui elle porte dans, ce moment le sentiment qu’on aurait pour un enfant chéri et sérieusement malade. « Dieu ne l’abandonnera pas, j’en suis sûre ; mais elle souffre et moi avec elle de tous les, détails de sa souffrance. » Le même refrain se retrouve à tout instant dans ses lettres. En Russie seulement, elle se croit chez elle et dans sa patrie.


III

Sur les idées dont la correspondance de l’Impératrice nous la montre animée, était venue naturellement se greffer une haine ardente contre Bonaparte. Elle n’avait cessé d’en témoigner. La mort du duc d’Enghien enlevé traîtreusement la nuit dans les États de Bade ; les bons rapports que le margrave entretenait avec le gouvernement français ; le mariage de Charles de Rade, son petit-fils, avec Stéphanie de Beauharnais, qui faisait du frère d’Élisabeth l’allié de Napoléon ; les défaites de l’armée russe ; la bataille de Friedland et enfin l’alliance conclue à Tilsitt entre les deux empereurs, autant de circonstances où les ressentimens de la jeune souveraine éclatent non sans violence. En apprenant ta mort du duc d’Enghien, elle écrit : « Je vous parlais dans ma lettre de la juste indignation qu’a excitée son enlèvement ; une heure après, j’apprends qu’il a été fusillé. Je ne peux vous rendre reflet que cela m’a fait et que cela a causé généralement. Cela m’a bouleversée toute la journée, et ce qui y contribue encore, c’est que j’ai reçu les gazettes dans la journée et que dans le journal de Paris, on ose dire que c’est de l’autorisation de mon grand-père qu’on a commis cette indignité dans son pays. Le chargé d’affaires de l’Empereur à Paris dit qu’on n’a averti mon grand-père qu’après que le beau coup avait été fait. Je voudrais cependant savoir la vérité de cela, si vous pouvez me la dire, chère maman. La supposition seule que le journal de Paris eût dit vrai me mettrait hors de moi ; je n’aurais pas pu supporter ce déshonneur pour notre famille. » Quelques semaines plus tard, une visite de son grand-père à Napoléon la met hors d’elle. « Quoi ! mon grand-père va faire sa cour à Bonaparte ! Il me semble que quand même il aurait passé par ses Etats, il se serait éloigné ou mis dans son lit à jouer le malade pour éviter de le voir, et il va le chercher ! Cela me fait une peine et une honte que je ne puis rendre… Quoique cela ne serait pas trop de saison pour mon grand-père, je comprendrais qu’il aille incognito le voir comme une curiosité, mais sûrement il ne s’en tiendra pas là ; il ira chez lui, il lui donnera des Majesté à tort et à travers. Je vous jure que je voudrais me cacher le visage de honte en y pensant seulement. » Son exaspération redouble à la nouvelle du mariage de son frère : « Comment mon grand-père peut-il laisser faire des choses pareilles, car ce n’est pas lui qui les aura imaginées, j’espère ? Il n’y a pas de terme à cette vilenie. »

On ne saurait s’étonner qu’en proie à de tels sentimens, l’impératrice Élisabeth ait considéré la paix de Tilsitt comme une humiliation pour la Russie et pour son souverain. À la Cour, tout le monde pensait comme elle. Mais la fermeté d’Alexandre, la satisfaction qu’il montrait et sous laquelle se dissimulaient les arrière-pensées qui ne se firent jour qu’après Erfurth, imposaient silence à tous. « La jeune Cour est tout entière régie par la volonté de l’Empereur, disait dans ses rapports le général Savary envoyé de Napoléon à Saint-Pétersbourg. L’impératrice Élisabeth timide et réservée dit et pense comme on le désire. » C’était vrai. Elle recevait Savary, le comblait de politesses, l’invitait même à dîner, docile aux ordres de son mari, alors absent. Mais ces témoignages de bienveillance n’étaient que comédie. À cet égard, sa lettre du 29 août 1807 est significative.

« Tout ce sang répandu ne l’a été que pour combler la gloire de Bonaparte et pour l’affermir sur le trône. Savez-vous, maman, que cet homme me paraît comme un séducteur libertin qui, de gré ou de force, fait passer toutes les belles dans ses bras ; la Russie, comme la plus vertueuse, s’est longtemps défendue, mais elle a franchi le pas comme une autre et c’est peut-être autant à la séduction qu’à la force qu’elle a cédé dans la personne de l’Empereur. Il a un secret attrait pour son séducteur qui perce dans tout. Je voudrais bien savoir quelle est la magie dont se sert Napoléon pour métamorphoser les opinions si subitement et à un tel point… Malheureusement, ce n’est que l’Empereur et une petite partie du public que le séducteur a conquis ; le gros a, jusqu’à présent, des opinions et des sentimens entièrement opposés, et plus l’Empereur montre d’attachement à son nouvel allié, plus il le distingue dans la personne de Savary, plus il fait crier hautement, au point que cela est devenu effrayant pendant un certain moment. »

Malgré tout cependant, l’impératrice Élisabeth estimait que, puisque la chose était faite, il fallait la soutenir et consolider ainsi une paix nécessaire. Aussi blâmait-elle avec vivacité les agitations des mécontens et les flagorneries dont ils entouraient l’Impératrice mère qui ne craignait pas de donner le mauvais exemple en critiquant la conduite de son fils :

« Elle a réussi à ressembler à un chef de fronde ; tous les mécontens qui sont en grand nombre se rallient autour d’elle, l’élèvent aux nues et jamais sa Cour n’a été aussi grande. Je ne puis vous rendre à quel point cela m’indigne ! Est-ce dans un moment comme celui-ci où elle n’ignore pas à quel point le public est aigri contre l’Empereur, est-ce dans ce moment à elle à attirer, à distinguer et flatter ceux qui crient le plus fort ? Je ne sais, mais je ne puis trouver cette conduite louable surtout de la part d’une mère… »

En lisant ces réflexions, on regrette que l’empereur Alexandre ait alors méconnu la noble compagne associée à sa vie et lui, ait refusé sa confiance. Que de bons conseils, quel réconfort et quel appui il eût trouvés auprès d’elle ! Mais il était toujours sous le charme de la favorite et sous l’influence de la grande-duchesse Catherine. Le bruit courait alors d’un mariage entre cette princesse et Napoléon. Élisabeth n’y croyait guère, convaincue qu’une telle alliance n’entrait pas dans les projets de l’empereur des Français.

« Quant à elle, elle s’en arrangerait fort bien, je crois ; il ne lui faut qu’un mari et la liberté, quoique je doute qu’elle l’ait entière avec celui-ci. Je n’ai jamais vu une plus singulière jeune personne ; elle est en mauvais chemin parce qu’elle prit pour modèle d’opinions, de conduite, de manières même son cher frère Constantin. Elle a un ton qui ne conviendrait pas à une femme de quarante ans et bien moins à une jeune fille de dix-neuf, par-dessus tout la prétention de mener sa mère par le nez et en effet elle y réussit quelquefois. Je ne comprends pas que l’Impératrice qui, avec ses autres filles et belles-filles, était d’une exigence, d’une sévérité outrées, se laisse traiter par celle-ci avec une impertinence qui souvent me révolte et trouve en elle que c’est de l’originalité. »

Ce n’est pas seulement dans les circonstances que nous venons de rappeler que l’impératrice Élisabeth puise ses griefs contre Napoléon. Sa sœur Frédérique avait épousé le roi de Suède Gustave IV. Ce prince, ayant refusé de se prêter aux desseins politiques du vainqueur de la Russie, s’était vu dépouillé par lui de la Poméranie et par son beau-frère Alexandre de la Finlande. Puis une conspiration militaire lui avait enlevé la couronne et c’est avec son successeur, auquel devait bientôt succéder Bernadotte, que la Russie avait conclu la paix. Non sans raison, Élisabeth attribuait à Napoléon tous les malheurs de son beau-frère et de sa sœur. Son ressentiment trouva dans leur infortune un aliment de plus. L’année 1812 lui fournit l’occasion de l’exprimer sans retenue et avec éclat.

« 26 août. — Je suis sûre que vous êtes bien mal instruits en Allemagne de ce qui se passe chez nous. Peut-être vous a-t-on déjà fait croire que nous avons fui en Sibérie, tandis que nous n’avons pas quitté Pétersbourg. Nous sommes préparés à tout, à la vérité, hormis des négociations. Plus Napoléon s’avancera, moins il doit croire une paix possible. Chaque pas qu’il fait dans cette immense Russie l’approche davantage de l’abîme. Nous verrons comment il supportera l’hiver. »

« 28 août. — Du moment que Napoléon eut passé nos frontières, c’était comme une étincelle électrique qui s’étendait dans toute la Russie et si l’immensité de son étendue avait permis que, dans le même moment, on en soit instruit dans tous les coins de l’Empire, il se serait levé un cri d’indignation si terrible qu’il aurait, je crois, retenti au bout de l’univers. À mesure que Napoléon avance, ce sentiment se lève davantage. Des vieillards qui ont perdu tout leur bien ou à peu près, disent : Nous trouverons moyen de vivre ; tout est préférable à une paix honteuse. Des femmes qui ont tous les leurs à l’armée ne regardent les dangers qu’ils courent que comme secondaires et ne craignent que la paix. Cette paix qui serait l’arrêt de mort de la Russie ne peut pas se faire heureusement : l’Empereur n’en conçoit pas l’idée et quand même il le voudrait, il ne le pourrait pas. Voilà le beau héroïque de notre position… »

« 24 septembre. — J’ai en horreur cet esprit de mensonge qui fait une des bases fondamentales de la conduite de Napoléon, et quiconque le peut ne doit pas négliger de combattre les effets de toutes ses forces : on aura fait passer pour une défaite la bataille de Borodino bien complètement gagnée par nous et si complètement que Napoléon parcourait les rangs comme un fou en criant : Français ! voilà une bataille perdue, je n’en ai jamais perdu, souffrirez-vous que celle-ci le soit ? et que le lendemain il a donné à l’ordre du jour que l’armée française s’était couverte de honte. Mais, malheureusement, nous n’avons pas su ou pas pu profiter de cette victoire et finalement Koutousoff a jugé à propos d’abandonner Moscou… Napoléon en entrant à Moscou n’a trouvé rien de ce qu’il espérait : il comptait sur un public, il n’y en avait plus, tout avait quitté ; il comptait sur des ressources, il n’a presque rien trouvé ; il comptait sur l’effet moral, le découragement, l’abattement qu’il causerait à la nation, il n’a fait qu’exciter la rage et le désir de la vengeance. Pétersbourg même dût-il subir le même sort, l’Empereur serait également éloigné d’une paix honteuse. »

Ce que l’Impératrice ne disait pas, c’est qu’après l’entrée des Français à Moscou, un parti s’était formé à la Cour moscovite, qui était d’avis qu’on devait conclure la paix. Dans ce parti qu’inspirait et conseillait l’Impératrice mère, figuraient le grand-duc Constantin, plusieurs ministres et les personnages les plus influens de l’Empire. Alexandre, résolu à combattre jusqu’à la mort, n’avait, pour soutenir sa résistance, que sa femme et sa sœur mariée récemment au prince d’Oldenbourg, lequel était d’une nature généreuse dont elle suivait les directions. On sait que le parti de la guerre à outrance l’emporta. L’Empereur ne devait jamais oublier qu’en cette occasion, l’Impératrice était entrée avec ardeur dans ses vues patriotiques. C’est tout ce qu’il y a lieu de dire ici de l’attitude de l’Impératrice pendant la tragique campagne de 1812, encore que ses lettres soient remplies de détails qui révèlent le courage des Russes et tout ce que nous savions déjà de ce sanglant conflit. Il était à peine dénoué par les désastres de l’armée française que l’Empereur quittait Saint-Pétersbourg pour se jeter avec ses alliés à la poursuite de l’ennemi. L’année 1813 se passa pour l’Impératrice dans l’isolement et dans le calme. Mais elle ne restait pas oisive et en même temps qu’elle suivait avec une émotion passionnée les péripéties de la campagne, elle s’occupait activement de seconder les efforts de la Société Patriotique qui s’était formée pour venir en aide aux victimes de l’invasion et pour procurer des secours à tant de malheureux qui survivaient aux morts, invalides et blessés, familles nombreuses et désolées qui pleuraient un père, un mari, un frère et qu’une noire misère menaçait. En ces circonstances, le dévouement d’Elisabeth est à la hauteur de toutes les obligations et de tous les devoirs. Sa conduite inspire une admiration universelle et peut-être connut-elle alors la joie de voir tout un peuple, de qui elle avait pu se croire méconnue, rendre hommage à son caractère et à la noblesse de sa vie. Si douce que pût être à son cœur cette manifestation réparatrice, elle attendait une autre récompense que seul son mari pouvait lui accorder. Cette récompense ne lui manqua pas. Le 7 décembre 1813, elle constatait qu’un an s’était écoulé depuis que l’Empereur avait quitté Pétersbourg. « Il me disait que son absence durerait peut-être trois semaines, peut-être six, peut-être six mois : quelque chose me disait que cette absence serait bien longue et je ne peux exprimer l’anxiété avec laquelle je me suis séparée de lui. » En écrivant ces lignes, elle ne se doutait pas qu’un grand bonheur lui était réservé ni qu’il fût si proche.

Il lui arriva le surlendemain.

« Chère, chère maman, je suis ivre de joie : je vous reverrai et bientôt, le plus tôt possible ! Je suis encore trop bouleversée pour vous raconter le tout avec suite. L’Empereur a conçu en secret l’idée bienfaisante de me faire venir : que Dieu l’en bénisse mille et mille fois ! qu’il me donne surtout les moyens de lui prouver ma tendre, ma profonde reconnaissance par quoi que ce soit ! Grand Dieu ! qu’ai-je fait pour mériter ce bonheur ! C’est mon cri continuel depuis ce matin ! Je crains quelquefois de devenir folle de bonheur ! Je vous reverrai ! Je reverrai mes sœurs ! Carlsruhe ! ces lieux si chers ! La joie, les préparatifs pour un voyage de si longue haleine survenu si subitement et que je hâte autant qu’il est en mon pouvoir, tout cela fait que je ne me retrouve pas. L’Empereur m’a écrit une lettre charmante de Carlsruhe, remplie de détails les plus précieux et les plus intéressans pour moi. Il a été si heureux de se trouver au milieu de tous les miens, à ce qu’il dit, plus heureux qu’il ne s’y attendait ! Ma bien-aimée maman, je crains de mourir de joie : plus j’envisage cet avenir, plus il me transporte. »

Ainsi, le long délaissement dont elle avait été la victime n’avait pu la détacher de son mari. Elle le retrouva à Carlsruhe, et sa présence doubla le prix de la joie qu’elle éprouvait en se retrouvant dans sa famille. Elle ne rentra en Russie que deux ans plus tard, à la fin de 1815. Pendant ces deux années si pleines d’événemens : les deux invasions de la France, le rétablissement des Bourbons, le Congrès de Vienne, le retour de l’île d’Elbe, la seconde Restauration, elle avait été souvent séparée de lui. Mais elle espérait que, revenu dans ses Etats, il ne la quitterait plus. Une fois encore son espoir devait être trompé. On peut le supposer en lisant les conseils qu’au commencement de 1816, lui donnait sa mère.

« Ne croyez pas que Patience et Espérance en Dieu restera toujours votre devise : non ! cela changera en bien, j’en suis sûre. Au nom du ciel, point de coup de tête, car, croyez-moi, tout le tort retomberait de votre côté… Quant à ce qu’on ne vous accorde pas parfois votre place, je la soutiendrais, si j’étais vous, au risque même d’avoir des mauvaises paroles de la part de celui qui devrait être le premier à y veiller ; si ce n’est par tendresse, cela doit être par égard pour celle qui porte son nom. » Ces conseils portèrent leur fruit. Au mois d’avril suivant, la margrave félicitait sa fille de ses bonnes dispositions d’esprit et de cœur : « Que Dieu vous soutienne dans cet état et vous donne la force de supporter votre devise : Patience et Persévérance, avec laquelle vous réussirez, j’en suis convaincue. »

Cette conviction n’était pas trompeuse. L’heure approchait où un changement radical dans la mentalité d’Alexandre, résultant peut-être d’un mysticisme que lui avait suggéré Mme de Krudener, allait le ramener auprès de l’épouse trop longtemps délaissée. Malheureusement, les satisfactions que causait à celle-ci ce tardif retour ne la trouvaient plus en état d’en jouir comme elle en eût joui au temps de sa jeunesse et lorsqu’elle pouvait encore nourrir de vastes espoirs. Bien qu’elle n’eût dépassé la quarantaine que de peu d’années, elle avait trop souffert de ses désillusions pour que sa santé ne se fût pas altérée et pour que son cœur ne se ressentît de ses désenchantemens. Et puis, autour d’elle, la mort faisait des ravages. Élisabeth perdait tour à tour Lise Galitzine, sa fille adoptive, sa vieille amie la comtesse Golovine, son frère Charles de Bade, la grande-duchesse Catherine, qu’un second mariage après la mort du prince d’Oldenbourg avait mise sur le trône de Wurtemberg, et enfin sa sœur Amélie qui si longtemps était restée auprès d’elle en Russie. À la suite de ce dernier deuil, décembre 1823, elle écrivait :

« Je sens que beaucoup, beaucoup est fini pour moi sans retour dans ce monde, surtout à présent. Il y a des momens où cela me paraît cruel, mais je n’ai qu’à me rappeler que la vie ne m’a pas été donnée pour ce monde, alors cela me paraît tout naturel et même miséricordieux de la part de Dieu, qui ne permet pas que je m’attache un bien qui n’est pas celui de ma destination. Sans doute que cela m’est plus facile qu’à une autre parce que je n’ai pas d’enfant. »

Le détachement de la vie dont témoigne cette lettre ne l’empêchait pas cependant de sentir le bienfait d’une affection désintéressée et sincère. En ce moment, elle s’était attachée à une jeune princesse wurtembergeoise qui venait d’épouser le grand-duc Michel et de prendre le nom d’Hélène Pavlovna. Cette affection, payée de retour, apporta beaucoup de douceur dans sa fin d’existence, ainsi que le prouve une lettre datée de juillet 1824, qui nous révèle tout ce que gardait encore de chaleur et de puissance d’aimer ce cœur meurtri où l’époux, malgré ses torts, tenait toujours la première place. Il venait d’être très malade, et les soins que lui avait prodigués sa femme semblaient rendre indestructible la tendre confiance qui maintenant régnait entre les époux. À cette époque, la comtesse Narychkine, qui n’était plus pour l’Empereur que l’héroïne d’un vieux roman, perdit une fille âgée de dix-huit ans qu’elle avait eue de lui et qui allait se marier. L’Impératrice racontait l’événement à sa mère et en même temps qu’elle témoignait, dans son récit, de sa constante sollicitude pour l’Empereur, elle lui confiait la preuve d’amitié que venait de lui donner la grande-duchesse Hélène. Dès le commencement de la maladie de Mlle Narychkine, l’Empereur avait fait part de ses inquiétudes à sa femme. « Il m’avait toujours parlé avec confiance à ce sujet et je lui en ai su gré. » La jeune fille morte, il ne cacha pas à Élisabeth la peine qu’il ressentait. Mais la grande-duchesse Hélène ignorait cette confidence.

« Le jour suivant, raconte l’Impératrice, je reçois d’elle une lettre touchante, remplie de combats, de crainte de perdre mon amitié, mais disant qu’elle s’y expose volontiers pour mes intérêts, quelle voit que j’ignore la perte que l’Empereur a faite, qu’il y va de mes intérêts les plus chers, et cela entremêlé de mille excuses et finissant par dire que si je trouve mauvais ce qu’elle me dit et lui retire mon amitié, elle perd tout au monde. Cette lettre me toucha vivement et cette démarche me donna la mesure de son jugement et de la rectitude de son cœur. Je lui répondis avec toute la sensibilité du mien et lui disque je savais tout par l’Empereur lui-même. Mais n’est-ce pas bien joli, maman, et à dix-sept ans ? Jamais, jamais, je n’oublierai cela. Je le dis à l’Empereur qui en a aussi été touché… Voilà mon historiette, j’ai été charmée de pouvoir vous la conter en l’honneur de ma bonne petite Hélène. Je voudrais bien n’en jamais avoir que de pareilles à conter de la part de la famille impériale ; mais, hélas ! c’est la première preuve d’amitié que je reçois d’un des membres de la famille. »

Quel aveu que celui que contiennent ces dernières lignes et quel jour il jette sur la vie de l’impératrice Élisabeth ! Quand elle pousse ce cri où l’on sent tant d’amertume et en même temps tant d’indulgence et de regrets, il y a vingt-trois ans qu’elle porte la couronne et elle en est encore à attendre de ses parens par alliance une preuve d’amitié ! Il est juste de dire qu’à cette heure, elle n’en souhaitait plus. L’état précaire de la santé de son mari, non moins menacée que la sienne, venait de plus en plus l’unique objet de ses préoccupations. On sait qu’il mourut, le 19 novembre 1825, à Taganrog où il était venu rejoindre l’Impératrice qu’on y avait envoyée pour lui faire respirer un air plus vivifiant et plus réconfortant que celui de Pétersbourg. Le grand-duc Nicolas raconte dans les plus grands détails cet événement dont les circonstances réduisent à néant la légende, d’ailleurs démentie déjà, qui représente Alexandre abandonnant volontairement sa couronne, se retirant du monde et, nouveau Charles-Quint, allant s’ensevelir dans un cloître pour y attendre sa fin. Des documens qui nous permettent de suivre jour par jour les progrès de sa maladie, les circonstances de sa mort, nous ne voulons retenir que deux lettres où la douleur d’Élisabeth s’exhale avec véhémence :

« Chère maman, notre ange est au ciel, et moi, sur la terre, de tous ceux qui le pleurent, la créature la plus malheureuse, puissé-je le rejoindre bientôt ! Oh ! mon Dieu, c’est presque au-delà des forces humaines, mais puisqu’il me l’a envoyé, sans doute il faut pouvoir le supporter. Je ne comprends pas, je ne sais si je rêve, je ne puis pas combiner, comprendre mon existence. Voici de ses cheveux, chère maman ! Hélas ! pourquoi a-t-il dû souffrir autant ? Mais sa figure maintenant ne porte plus que l’expression de la satisfaction et de la bienveillance qui lui sont naturelles ; il semble approuver ce qui se passe autour de lui ! Ah ! chère maman, que nous sommes tous malheureux ! Tant qu’il sera ici, je reste ici ; quand il partira, si on le trouve possible, je partirai aussi ; j’y serai avec lui tant que je pourrai. Je ne sais encore ce que je deviendrai. Chère maman, conservez-moi vos bontés. »

Le surlendemain, la lamentation est plus déchirante encore. À l’entendre, on ne se douterait pas que la veuve qui la profère a tant souffert, durant sa vie, par celui qu’elle pleure.

« Je vous écris, chère bonne maman, sans savoir que vous dire. Je suis incapable de rendre ce que j’éprouve, c’est une douleur continue, un sentiment de désolation auquel je crains parfois que ma religion ne succombe ! Oh ! mon Dieu ! c’est presque au-delà de mes forces ! Si encore je n’avais pas reçu de lui tant de caresses, tant de témoignages de tendresse presque jusqu’au dernier moment ! Et il a fallu voir expirer cet être angélique qui conservait la faculté d’aimer, ayant perdu celle de comprendre ! Que faire de ma volonté qui lui était toute soumise, de ma vie que j’aimais à lui consacrer ! Oh ! maman, maman, que faire, que devenir ! Je ne vois plus rien devant moi. Je reste ici tant qu’il y sera ; quand il partira, je partirai aussi, je ne sais quand, où j’irai. Je ne puis vous en dire davantage, chère maman, je me porte bien, ne souffrez pas trop pour moi ; mais si j’osais, je désirerais bien suivre celui qui était le but de toute ma vie. »

Il est donc vrai que la mort effaçait dans cette âme admirable le souvenir du passé lointain pour n’y laisser vivre que celui de l’intimité qui avait régné entre elle et son mari durant les dernières années et qu’elle avait accueillie comme un bienfait du ciel. C’est ce sentiment qu’elle exprimera jusqu’à la fin dans ses lettres où l’on voit sa douleur s’exprimer sans rien perdre de sa violence et s’affirmer sa résignation qu’inspire l’espérance de rejoindre bientôt le bien-aimé. Cette espérance se réalisa le 4 mai de l’année suivante. La mort de l’impératrice Élisabeth fut digne de sa vie. Elle se savait condamnée. Elle s’éteignit doucement, sans presque s’en apercevoir, préparée depuis longtemps à quitter ce monde où rien ne la retenait, puisque son mari n’y était plus.

L’impérial historien qui vient d’élever un superbe monument à sa mémoire incline à penser que les longues et cruelles épreuves pur lesquelles elle avait passé résultèrent surtout d’une certaine contradiction entre son esprit et son cœur, ou plutôt du retard que mettait le jugement à corriger les trop vifs élans du cœur. Ce n’est pas l’impression que nous laisse la lecture de la volumineuse correspondance dont nous venons de cueillir et de rassembler ici les plus belles fleurs. En nous rappelant le charmant billet qu’à la veille de son mariage, la future impératrice adressait à son fiancé, il nous semble que c’est lui seul qui doit porter devant l’histoire la responsabilité des malheurs dont elle eut à souffrir. Elle lui écrivait alors : « Il tient le bonheur de ma vie dans ses mains : aussi il est certain de me rendre malheureuse à jamais, si jamais il cesse de m’aimer. » Elle lui traçait ainsi les conditions indispensables à leur bonheur commun. C’est parce qu’il ne comprit pas combien sincère était ce langage que ce bonheur fut détruit. Nous avons vainement cherché dans les lettres de sa femme un argument qui prouve le contraire. Nous croyons d’ailleurs que le grand-duc Nicolas n’est pas loin de partager cet avis puisqu’il est visible, à toutes les pages de son beau livre, que l’impératrice Élisabeth est l’objet de son respect et de son admiration.


Ernest Daudet.
  1. L’impératrice Elisabeth, épouse d’Alexandre Ier, par le Grand-Duc Nicolas Mikhaïlovitch, 2e et 3e volumes grand in-8, ornés de 60 planches, 1909 et 1910.
  2. Voyez la Revue du 15 mars 1909.