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Une Vice-royauté britannique, souvenirs d’un gouverneur-général des colonies anglaises

Souvenirs d’un gouverneur-général des colonies anglaises
Henri Blerzy


SOUVENIRS
D'UN
GOUVERNEUR-GENERAL
DES COLONIES ANGLAISES

Varieties of vice-regal life, by sir TV. Denison, 2 vol. in-8°. London, Longman.

Parmi les nombreux sujets d’études que fournissent les colonies anglaises, il n’en est peut-être pas de plus intéressant que d’examiner les institutions qui les régissent. Ces provinces lointaines de l’empire britannique ont passé par toutes les phases gouvernementales, depuis le pouvoir absolu d’un commandant militaire jusqu’au régime représentatif. En général, leur émancipation politique date déjà de loin. Longtemps avant que lord Granville eût adopté le principe posé par Adam Smith, que les relations entre la métropole et ses colonies doivent être conformes aux lois de l’économie politique, il était admis sans conteste que toute agglomération de citoyens séparée de la patrie par la mer avait le droit de trancher, dans son indépendance et sous sa responsabilité propre, les questions d’intérêt local ; la logique a fait comprendre peu à peu sous cette rubrique d’intérêts locaux toutes les questions politiques, administratives et financières, sans qu’il y ait presque d’exception. Au fond le régime qui a prévalu est l’application la plus large, au profit des colonies, du principe du self-governement. De là des disparates étranges entre les diverses constitutions dont se sont dotées ces sociétés, nouvelles : il ne peut y avoir d’uniformité lorsque les conditions d’être sont variées. De là aussi quelques difficultés à présenter sous une forme synthétique l’histoire et la forme du gouvernement de chacune d’elles ; mais ce qui échappe à des vues d’ensemble se prête à des descriptions de détail. Les mémoires que sir William Denison a récemment publiés, après avoir exercé vingt ans de sa vie l’office de gouverneur-général en Australie et aux Indes, nous initient assez bien aux embarras d’un haut fonctionnaire de ce rang, en même temps que ces récits font voir les hésitations politiques de colons nouvellement admis à se régir eux-mêmes. Peut-être conviendra-t-on, après avoir lu ce travail, qu’administrateurs et administrés se sont le plus souvent tirés avec honneur d’une situation ambiguë dont les uns et les autres avaient une égale inexpérience.


I

Au printemps de 1846, M. Gladstone, alors ministre des colonies, demandait à l’inspecteur-général des fortifications, sir John Burgoyne, de lui désigner un officier du corps des ingénieurs militaires propre à l’emploi de lieutenant-gouverneur dans l’île de Van-Diemen. Ce mode de recrutement appliqué aux plus hautes fonctions de l’administration coloniale étonnera peut-être ; il ne paraît pas que ce fût tout à fait conforme aux habitudes. Sir John Burgoyne fit profiter de cette offre le capitaine Denison, que recommandaient au surplus de nombreuses relations de famille.

Admis par le ministre des colonies, le capitaine Denison n’eut plus qu’à s’initier aux fonctions qu’il allait remplir. Il lui suffit, paraît-il, de quelques mois consacrés à l’étude des documens, notes et lettres que son prédécesseur avait envoyés depuis trois ans au colonial office ; puis il lui fallut se préparer à un long voyage et à un long séjour en Australie, dans un pays nouveau qui était alors bien peu connu. Ces préparatifs achevés, il s’embarquait avec sa famille, et faisait voile pour les antipodes, par la route du cap de Bonne-Espérance.

Qu’était en 1846 la terre de Van-Diemen, autrement appelée Tasmanie ? Située au sud du continent de l’Australie, presque aussi grande que l’Irlande, cette île n’était habitée, à l’époque de sa découverte, au commencement de ce siècle, que par un petit nombre d’indigènes qui ressemblaient sous bien des rapports à leurs misérables voisins, les natifs de la Nouvelle-Galles du Sud. Les premiers immigrans de race blanche furent des soldats envoyés de Sydney avec un convoi de convias en 1803. Comme le climat était doux, la terre fertile, et que la présence des condamnés assurait aux cultivateurs la main-d’œuvre à bon marché, des colons arrivèrent bientôt ; ils défrichèrent le sol, bâtirent quelques maisons ; c’étaient des hommes à ne pas se laisser rebuter par de rudes épreuves, ils finirent par prospérer. Les moutons et les bêtes à cornes réussirent aussi bien qu’en Australie ; ce fut une source de richesses. La population s’accrut si vite que les ministres de la reine jugèrent bon, en 1825, d’y établir un gouvernement séparé, subordonné pour la forme à celui de la Nouvelle-Galles du Sud, indépendant en réalité, et dont le chef portait le titre de lieutenant-gouverneur. Ce gouvernement était semblable à ceux dont jouissaient les autres colonies à la même époque, c’est-à-dire que le lieutenant-gouverneur possédait une autorité à peu près absolue. Ce fonctionnaire ne relevait que du ministre ; or, comme il fallait dix-huit mois pour recevoir de Londres une réponse aux lettres que l’on y envoyait, il était facile en attendant d’agir à sa guise. Il existait, il est vrai, un conseil exécutif, composé des principales autorités : l’armée y était représentée par le commandant des troupes, l’église par l’évêque, la justice par le magistrat le plus élevé en grade. Assistée d’un certain nombre de membres choisis par le gouvernement parmi les colons, cette assemblée se transformait en conseil législatif. C’est à peu près la constitution que la Grande-Bretagne donne k toutes ses colonies naissantes.

En 1SM, la transportation fut abolie dans la Nouvelle-Galles du Sud à la suite des réclamations énergiques de la population honnête. La terre de Van-Diemen devint le seul réceptacle des convicts que l’Angleterre envoyait par milliers aux antipodes. C’était plus que l’on n’en pouvait employer aux travaux publics et dans les stations agricoles. Les Tasmaniens se plaignirent à leur tour de cette invasion de condamnés dont ils se trouvaient embarrassés. Au moment où sir William Denison arrivait au siège de son gouvernement, la population de l’île s’élevait à 66,000 individus, dont 29,000 convicts. Ceux-ci étaient placés en partie comme domestiques chez les cultivateurs, d’autres étaient employés aux travaux publics, le reste était détenu dans les prisons ou dans les pénitenciers agricoles. Cependant, malgré cette proportion colossale de criminels, l’état social n’était pas trop menacé. On circulait librement dans toute l’île sans se croire obligé de porter des armes, et la ville de Hobartown, port de mer et chef-lieu du gouvernement, était parfaitement paisible. Ce calme était dû à une police nombreuse et bien organisée, dont les condamnés eux-mêmes formaient l’élément principal.

Au surplus ce que l’on pensait de la transportation variait assez communément d’une année à l’autre, suivant les circonstances. L’immigration volontaire devenait-elle abondante, la main-d’œuvre était à bon marché, et l’on se plaignait des convicts. Les ouvriers étaient-ils rares, les propriétaires ruraux étaient charmés de trouver dans les dépôts pénitentiaires des manœuvres peu exigeans sous le rapport du salaire et de la nourriture. En outre les ateliers publics, largement recrutés par cette population suspecte, avaient accompli des travaux remarquables que les autres provinces australiennes enviaient à la Tasmanie. Dès cette époque, il y avait du nord au sud de l’île, de Launcestown à Hobartown, une excellente route de 200 kilomètres, maintenue toute l’année en bon état d’entretien. On avouait en conscience que, si la transportation était suspendue sans que le gouvernement métropolitain prît des mesures pour favoriser l’immigration libre, la colonie, réduite à ses seules ressources, se trouverait dans une passe difficile.

Les colons se plaignaient bien d’autre part que les convicts fussent des serviteurs insupportables. Paresseux, ivrognes, négligens, voleurs, on leur accordait tous les vices ; mais n’était-ce pas en partie la fâcheuse conséquence du régime auquel ces malheureux étaient soumis ? Le gouvernement lui-même les traitait avec trop de dureté. Qu’on en juge par un détail. Les nouveau-venus dont le caractère n’était pas encore éprouvé et ceux qui avaient été jugés incorrigibles après un plus long séjour étaient confinés dans la péninsule de Tasman, qu’une langue de terre de très faible largeur rattache à la terre ferme. Ils y étaient répartis entre plusieurs stations agricoles, par catégories autant que possible ; mais ces stations étaient si mal organisées qu’elles ne produisaient même pas assez de légumes pour la subsistance des prisonniers. Les surveillans les traitaient tous avec une égale rigueur, sans avoir le tact de discerner les bons des mauvais ; l’enseignement religieux, confié à un seul ecclésiastique pour une population de plusieurs milliers d’hommes, était presque nul. La péninsule, entourée par l’océan, ne permettait pas de songer à une évasion ; l’isthme étroit par lequel elle tenait à l’île principale était protégé d’une façon que l’on peut trouver barbare. A des pieux fichés en terre de distance en distance, éclairés par des lanternes pendant la nuit, étaient attachés des chiens qui auraient sauté à la gorge des fugitifs. En somme, c’était le système pénitentiaire le moins propre à ramener à de meilleurs sentimens les hommes que l’on y soumettait.

La situation se compliqua peu de temps après par l’arrivée de condamnés irlandais, Smith O’Brien, Meagher et d’autres, qui étaient transportés pour des motifs politiques. Aux yeux de leurs compatriotes, ces hommes étaient des martyrs et non des criminels. Au reste, les instructions envoyées au lieutenant-gouverneur par le navire même qui les amenait ne les assimilait pas entièrement aux convicts ordinaires. Sir William Denison était autorisé à leur accorder tout de suite le ticket of leave, que l’on ne concédait d’habitude qu’après un long séjour dans l’île. Le condamné admis au bénéfice de ce régime n’était plus enfermé ; il avait la liberté d’aller et de venir, de gagner sa vie comme il l’entendait, sous réserve de se présenter à certains jours chez le magistrat du district. Smith O’Brien refusa bravement cette tolérance, en échange de laquelle on ne lui demandait qu’un engagement d’honneur de ne pas s’échapper. Les autres acceptèrent, mais ils usèrent aussitôt de leur liberté pour publier un journal dans lequel ils attaquaient avec une violence extrême les autorités de la métropole et de la colonie. Bientôt l’un d’eux se fit condamner, peut-être à l’occasion de ce même journal, à trois mois de travail forcé dans la péninsule de Tasman. Quelque peu versé dans la chicane, il eut la prétention de soutenir que le jugement qui le frappait était irrégulier. A l’en croire, les juges anglais avaient bien pu le condamner à la déportation, mais non au travail obligatoire. Une fois en voie de réclamer, il alla plus loin. Il contesta même la légalité du jugement porté contre lui en Angleterre. Un avocat de l’endroit se chargea de défendre sa cause ; mais ce qui paraîtra sans doute plus extraordinaire, les juges lui donnèrent raison et le firent mettre en liberté, sous prétexte qu’il avait été condamné à être pendu, et qu’il n’y avait aucune preuve que cette sentence eût été commuée. Là-dessus, le lieutenant-gouverneur prit sur lui de casser, de son autorité privée, le jugement du tribunal colonial, et donna l’ordre de réintégrer l’Irlandais dans la prison, d’où il n’aurait jamais dû sortir. Il était trop tard ; le condamné s’était empressé de mettre fin au conflit par une fuite précipitée.

Sir William Denison n’était pas heureux avec la magistrature locale. Le tribunal colonial, composé de deux juges, était investi par la constitution d’un pouvoir formidable, celui de mettre un veto sur toutes les résolutions prises par le conseil législatif. On comprend quel embarras c’était lorsque ces deux juges venaient après coup s’opposer à l’exécution d’une loi d’impôt dont dépendait l’équilibre du budget. Les récits de sir William Denison semblent prouver du reste que le veto du tribunal était considéré par les hommes d’état de la métropole comme un sage contre-poids à l’autorité trop absolue du lieutenant-gouverneur, car toutes les fois que celui-ci se plaignait au ministre des colonies de l’ingérence de ce tribunal dans les affaires locales, il recevait pour seule réponse de pressantes recommandations d’être plus prudent dans ses rapports avec le pouvoir judiciaire. Quoique composé de membres élus par la couronne, le conseil législatif n’était pas non plus une assemblée facile à conduire. Tantôt certains membres donnaient leur démission, tantôt d’autres s’abstenaient de paraître aux séances, si bien que le conseil n’était plus en nombre pour délibérer. Aussi sir William Denison vit-il venir sans regret le régime représentatif, qu’un acte du parlement britannique octroya en 1851 aux colonies australiennes. La conséquence de cet acte allait être de rejeter sur une assemblée librement élue par les habitans toutes les difficultés administratives dont le représentant de la reine avait eu seul le fardeau jusqu’à ce jour. C’était peut-être, se dira-t-on, une démarche téméraire que d’accorder des institutions parlementaires à une colonie dans laquelle un bon tiers de la population se composait de déportés. Le moment en outre était assez mal choisi, car la découverte de l’or sur le continent voisin avait jeté une perturbation profonde dans la Tasmanie. Les hommes valides partaient en masse pour les terrains aurifères. L’île avait perdu 10,000 habitans en trois ans. La main-d’œuvre manquait pour les travaux les plus urgens. Le prix des vivres s’était élevé à un chiffre exorbitant. Les colons arrivaient d’ailleurs à la vie politique sous l’empire de fâcheuses impressions ; ils étaient convaincus qu’il y avait antagonisme entre leurs intérêts particuliers et ceux du gouvernement métropolitain. Sir William Denison s’était employé, pendant tout son séjour dans l’île de Van-Diemen, à éteindre autant que possible les discussions irritantes que le hasard ou la force des choses soulevait à chaque instant. Il n’y avait pas toujours réussi. C’est qu’aussi les circonstances lui avaient été souvent défavorables. Ainsi certain jour il envoie au ministre des colonies un long rapport confidentiel sur l’état de la société dans l’île avec des observations faites en toute franchise sur les hommes importans du pays. Ne s’avise-t-on pas à Londres d’imprimer tout au long ce document, qui n’aurait jamais dû sortir des cartons du colonial office ! On conçoit les colères des administrés de sir William Denison lorsque le paquebot leur rapporta ces impressions secrètes de leur lieutenant-gouverneur. Il faillit y perdre toute la popularité qu’une sérieuse application aux intérêts du pays lui avait précédemment acquise.

On se figure que cette société d’outre-mer devait être sauvage et grossière. Tant s’en fallait au contraire qu’il en fût ainsi. A côté de convicts libérés et d’aventuriers d’origine suspecte, on y comptait bon nombre d’immigrans issus de bonnes familles et façonnés aux habitudes de la vie mondaine. Les préséances, l’étiquette, les raouts officiels du chef du gouvernement occupaient presque autant les Tasmaniens que les questions économiques qui touchaient à leur fortune. Aimable et prévenante, lady Denison secondait à merveille sir William dans l’exercice de ces fonctions d’apparat, que l’on ne s’attendait guère avoir prendre au sérieux dans une si jeune colonie.

Les années s’écoulaient au milieu de ces occupations de nature variée. Sir W. Denison avait dépassé déjà la durée ordinaire d’un commandement. Il attendait non sans anxiété de connaître la nouvelle résidence que lui assignerait le colonial office. Vers la fin de 1854, il fut nommé gouverneur-général de la Nouvelle-Galles du Sud, la plus importante de toutes les provinces australiennes à cette époque. Il eut la satisfaction de laisser quelques regrets derrière lui, si du moins l’on en doit juger par les témoignages de sympathie dont son départ fut le signal. La reconnaissance des Tasmaniens se traduisit au surplus par quelque chose de plus solide que de vaines acclamations. Une souscription publique, dont les listes se couvrirent rapidement, permit de lui offrir en signe : d’adieu un service de table en argent d’une valeur de 2,000 livres sterling.


II

Sir Charles Fitzroy, gouverneur-général sortant de la Nouvelle-Galles du Sud, venait de faire un séjour de huit ans à Sydney, période pendant laquelle la colonie avait fait des progrès importans. Les premières lignes de chemins de fer avaient été construites ; les communications postales avec la mère-patrie étaient devenues plus rapides et plus régulières ; la découverte de l’or avait multiplié le nombre des immigrans européens ; l’établissement d’une université et d’un hôtel des monnaies à Sydney contribuait à donner à cette capitale un air de grande ville. L’agitation soulevée par les adversaires de la déportation avait seule troublé le bon accord existant entre le gouverneur-général et les habitants, encore les gens impartiaux convenaient-ils que sir Charles n’avait fait que soutenir avec douceur en cette affaire la ligne de conduite que le ministre des colonies lui avait imposée.

Si quelques personnes auguraient bien de la carrière du nouveau gouverneur-général en faisant valoir qu’il avait réalisé d’importantes améliorations dans l’île de Van-Diemen, qu’il y avait trouvé en arrivant des dissensions intestines que son esprit conciliant avait apaisées, que le régime pénitentiaire avait été réformé par lui, d’autres au contraire prétendaient qu’il n’avait jamais eu d’autre souci ni d’autre mérite que de plaire à ses supérieurs. La presse opposante de Sydney ne se gênait pas pour dire qu’il s’était fait la réputation d’un geôlier brutal, qu’il avait indignement calomnié dans ses dépêches les hommes qui n’étaient pas d’accord avec lui, et qu’en somme il fallait attendre qu’il eut fait ses preuves avant de lui accorder quelque confiance.

C’est qu’à la vérité la Nouvelle-Galles du Sud était une colonie bien autrement turbulente que la Tasmanie. On y comptait alors 250,000 habitans ; la population s’accroissait de 30,000 individus tous les ans. Les mines d’or y attiraient de nombreux aventuriers ; l’élève des troupeaux, entreprise sur une vaste échelle dans les plaines situées au-delà des Montagnes-Bleues, y avait créé d’impenses fortunes. Déjà vieille de soixante ans, la ville de Sydney renfermait une population née en partie dans le pays, et dont le temps avait effacé les taches originelles. Le gouvernement de la reine venait d’accorder une constitution représentative dont on avait hâte de jouir. Il appartenait à sir William de mettre en mouvement pour la première fois ce mécanisme parlementaire, dont les rouages neufs ne fonctionnent pas sans frottement. Il y apportait les dispositions les plus conciliantes, car voici ce que nous trouvons dans une de ses lettres, écrite peu de mois après son arrivée à Sydney, « Les journaux qui faisaient de l’opposition à sir Ch. Fitzroy m’ont entrepris à propos de quelques dépêches signées de moi et relatives au mode d’élection de la chambre haute. Ils en concluent que je m’efforcerai de renverser un système qui est contraire à mes vues personnelles ; mais ils se trompent étrangement. J’estime que tout changement est un mal auquel on ne doit s’exposer que pour éviter un plus grand mal, ou pour réaliser quelque résultat d’une bonté exceptionnelle. »

Qu’était la constitution nouvelle octroyée par le gouvernement britannique à la Nouvelle-Galles du Sud ? La première pensée des hommes d’état auxquels en revenait l’initiative avait été de la calquer sur celle du Canada, c’est-à-dire d’instituer un conseil législatif nommé à vie par la couronne et une chambre de représentans élus par les censitaires. Au reste le cens était abaissé autant que possible, car il suffisait pour être électeur de justifier d’un revenu annuel de 10 livres sterling ou d’une propriété d’une valeur de 100 livres sterl. en bien-fonds. Dans une contrée où l’argent avait peu de valeur et la terre s’acquérait facilement, le cens ainsi réduit n’était plus que la stricte expression d’une modique somme de travail et d’économie. Les affaires administratives devaient être conduites par un conseil exécutif ou conseil des ministres soumis à la censure du parlement. Les membres de ce conseil étaient le secrétaire colonial, le trésorier, le chef de la justice et quelques autres encore, au nombre de sept en tout. Enfin un article portait qu’aucun changement constitutionnel ne pourrait être introduit à moins de réunir les deux tiers des voix dans l’une et l’autre chambre. Cette dernière clause, qui semblait être un frein nécessaire contre des modifications intempestives, fut écartée dès le principe par le parlement britannique.

Avant même que la nouvelle constitution ne fût mise en vigueur, le conseil législatif avait eu le soin de voter des pensions de retraite en faveur des anciens membres du gouvernement. Chacun comprenait que ces fonctionnaires, nommés par la couronne, ne resteraient plus en place dès qu’un parlement élu contrôlerait leur conduite. L’un deux, M. Thomson, secrétaire colonial, était cependant un homme de talent et d’expérience ; il avait été l’un des plus chauds promoteurs de la révolution libérale qui venait de s’accomplir ; malgré la popularité de bon aloi qu’il avait acquise, il n’osa pas affronter les périls de cette nouvelle situation. L’embarras était de former le premier ministère auquel incomberait le devoir de mettre en marche le régime parlementaire. Aucun parti n’était prêt à prendre le pouvoir, ou, pour mieux dire, il n’y avait pas de partis organisés. Si les hommes importans de la colonie s’étaient déjà trouvés en lutte, ce n’avait été que sur des questions locales, questions d’un intérêt bien secondaire en comparaison des affaires importantes qu’il appartenait maintenant au gouvernement colonial de résoudre. Le premier cabinet fut donc composé d’hommes que l’on avait souvent vus soutenir des principes opposés en politique, un libéral pour les affaires intérieures, un conservateur à la justice et un radical aux finances.

Le chef de cette administration était M. Donaldson, que l’étude des questions financières et un talent réel de parole avaient déjà mis en évidence. Il s’était empressé d’offrir un portefeuille à M. Cowper, qui, comme lui, avait été l’un des chefs de l’opposition contre l’ancien gouvernement. M. Cowper n’accepta point, blessé sans doute de ce que le gouverneur-général ne l’avait pas chargé lui-même de composer le ministère. C’était peut-être aussi de la prudence, car l’assemblée législative, fruit des premières élections générales, se montrait animée d’un esprit de mesquines taquineries qui ne présageait rien de bon. Ainsi, par exemple, M. Donaldson avait appelé au poste de trésorier un colon, M. Warren, dont la compétence en matière de finances n’était pas contestée ; mais, ce colon n’étant pas député, on l’avait nommé en même temps membre du conseil législatif, dont les sièges étaient encore en ce moment à la nomination du ministère. Les députés s’en émurent ; juges en premier ressort de toutes les questions de taxes et d’impôts, ils prétendirent que le ministre des finances ne pouvait être choisi en dehors de la chambre élective. Il fallut céder. M. Warren se démit de ses fonctions.

Après avoir fait cette concession à leurs adversaires, M. Donaldson et ses collègues n’en furent pas plus solides. Ils étaient entrés aux affaires le 22 janvier 1856 ; le 21 août de la même année, ils se retiraient en masse devant un vote hostile de la chambre, qui avait mal pris un projet, après tout assez secondaire, de réorganisation administrative. En réalité, l’assemblée se trouvait partagée presque également entre deux fractions opposées, le moindre déplacement de voix suffisait pour mettre l’une ou l’autre en minorité. L’esprit d’individualisme était alors si développé chez les députés de la Nouvelle-Galles du Sud qu’aucun d’eux ne se résignait à sacrifier ses propres idées pour faire triompher la cause commune. Quoique en accord d’opinions avec la grande majorité de ses concitoyens et appelé au pouvoir sept mois auparavant avec l’assentiment presque unanime du pays, M. Donaldson avait sans cesse été tenu en échec par une imposante minorité. Cette situation était inquiétante pour les futurs ministres. Cette fois le soin de former une administration fut confié à M. Cowper, qui ne fut que six semaines au pouvoir. L’assemblée législative était décidément impossible à conduire. Le bruit courut que M. Cowper, avant de résigner ses fonctions, avait demandé au gouverneur-général de la dissoudre. Sir William Denison, avec un rare bon sens, ne voulut pas recourir à cette mesure extrême, alléguant que toutes ces difficultés n’étaient que les oscillations inévitables d’une nouvelle forme de gouvernement, et qu’au surplus la chambre n’avait encore eu l’occasion d’exprimer son opinion sur aucune question d’un intérêt vital pour le pays.

Le nouveau chef du ministère, M. Parker, avait la réputation incontestée d’être en politique impartial et conciliant. Il parlait avec netteté et précision, sinon avec éloquence. Ancien secrétaire particulier de sir George Gipps, qui avait été gouverneur-général de 1838 à 1846, on se plaisait à lui accorder les qualités d’un grand politique ou tout au moins d’un bon administrateur, ce qui nous porterait à croire plutôt que la colonie souffrait d’une véritable pénurie d’hommes d’état. Au fond, M. Parker n’avait échappé à l’hostilité des partis adverses que par la médiocrité de ses vues et la modération de son caractère. Il voulut faire rentrer aux affaires avec lui ses deux prédécesseurs, M. Donaldson et M. Cowper. Celui-ci refusa ; mais le premier y consentit. Le cabinet subit un échec avant même de s’être présenté devant les chambres. Les députés, en devenant ministres, étaient obligés de se soumettre aux chances d’une réélection. M. Donaldson ne fut pas renommé par ses électeurs. Heureusement un ami dévoué, représentant d’un district rural, se démit afin de lui faire une place.

La seconde session du parlement s’ouvrit le 11 août 1857. Dès les premiers jours, le cabinet fut en butte aux attaques de l’opposition à propos de certaines nominations qu’il avait faites dans les emplois publics. Des jeunes gens inexpérimentés avaient été appelés à des postes de confiance, des hommes précédemment révoqués avec raison avaient été réintégrés. On critiquait surtout les nominations de juges de paix. Il y avait, paraît-il, sur la liste approuvée par le ministère, des banqueroutiers, des ivrognes, des gens aussi dépourvus de sens moral que d’influence politique ; par contre, d’anciens et honorables magistrats n’y figuraient plus ; d’un autre côté, il y avait les noms de personnes parties pour l’Angleterre ou mortes depuis longtemps. M. Cowper avait beau jeu à combattre les ministres sur ce sujet, car l’irrégularité de recrutement des fonctionnaires publics avait été l’un des principaux griefs des colons avant que le gouvernement parlementaire ne fût institué. Cependant M. Parker et ses collègues sortirent de ce conflit avec quelques voix de majorité.

La grande affaire du moment était la réforme électorale dont ces premières épreuves du régime représentatif avaient montré l’urgence. M. Parker entamait cette question avec des idées que ne partageait pas tout le monde. Suivant lui, c’étaient les intérêts et non les personnes qui avaient droit à être représentés ; de là cette conséquence spéciale pour la Nouvelle-Galles du Sud que les riches propriétaires de moutons de l’intérieur devaient, à nombre égal, nommer plus de députés que la population des villes ; il voulait aussi exclure des listes électorales les individus qui ne savaient pas lire et écrire. Ce projet était en désaccord avec les instincts démocratiques d’un pays où l’éducation et la fortune jouissaient d’une médiocre influence. L’opposition n’eut pas de peine à le faire voir. Le cabinet se sentit sans appui, et donna sa démission.

M. Cowper, qui fut chargé de recomposer le ministère, rentrait aux affaires sans avoir en apparence plus de chances de succès qu’il ne lui en restait l’année précédente lorsqu’il s’était retiré ; mais, à la première difficulté qu’il rencontra devant l’assemblée législative, il obtint du gouverneur-général un décret de dissolution. Soit que les membres les plus turbulens n’eussent pas été réélus ou que les députés fussent fatigués des luttes stériles de ces derniers temps, la chambre voulut bien enfin, à une majorité des deux tiers, accorder un vote de confiance aux ministres. Les agitations des sessions antérieures firent place à un régime plus régulier. On s’occupa bientôt de refondre la loi électorale. Les membres de la chambre haute furent soumis à l’élection aussi bien que ceux de la chambre législative. Abolition du cens, suffrage universel, vote au scrutin secret, augmentation du nombre des députés, telles furent les principales réformes introduites. Elles mettaient la Nouvelle-Galles du Sud en plein régime démocratique. Anglais, immigrans étrangers ou noirs indigènes, tous les habitans acquéraient le droit de voter après six mois de résidence. C’était une dérogation évidente aux règles habituelles de la législations métropolitaine. Les citoyens de l’Australie n’avaient pas importé avec eux les vieux préjugés de la mère-patrie ; enfans de leurs œuvres, ils tenaient peu aux dignités héréditaires, aux distinctions sociales que leurs frères d’Europe considèrent comme le palladium de l’empire britannique. Malgré ces réformes, la lutte entre le parlement et le cabinet continua encore quelque temps, quoique avec moins d’aigreur ; les trois premières années du régime parlementaire virent naître et mourir, six ministères. On pourrait être tenté d’en conclure que les Australiens étaient bien instables, ou qu’ils n’étaient pas encore murs pour le gouvernement représentatif ; mais on peut aussi faire valoir à leur décharge que l’un et l’autre parti s’abstinrent de recourir à des mesures violentes, et que ces viremens incessans de la politique ne nuisaient pas après tout à l’expédition des affaires courantes, car dans ces premières années on élabora nombre de lois utiles que la Nouvelle-Galles du Sud réclamait depuis longtemps.

Le rôle de sir William Denison, un peu effacé pendant cette période d’agitation parlementaire, ne fut pas cependant sans mérite. Malgré ses habitudes de commandement militaire, en dépit des prérogatives presque absolues dont il avait joui dans l’île de Van-Diemen, il eut l’esprit de prendre au sérieux la position négative de chef d’un gouvernement représentatif. On ne put l’accuser de montrer plus de bienveillance à l’un qu’à l’autre des deux partis qui se disputaient le pouvoir. Il disait adieu aux ministres sortans du même air qu’il souhaitait la bienvenue aux ministres entrans [1]. Ce n’est pas à dire toutefois qu’il fût un témoin indifférent. Il s’en explique dans ses lettres avec une franchise dont il s’abstenait sans doute à l’égard de ses administrés. « Vous recevrez par ce courrier, écrit-il au sous-secrétaire d’état des colonies, le compte-rendu officiel de l’organisation d’un gouvernement responsable. Le duc de Newcastle, alors ministre des colonies, définit cela le gouvernement par partis. Je lui ai répondu que nous n’avons pas ici de partis, et que la seule théorie politique en discussion est république ou monarchie… On se renvoie d’un côté à l’autre de la chambre les mots de « constitutionnel » ou « inconstitutionnel ; » mais au fond chaque orateur n’a, dans l’esprit qu’une question personnelle : « pourquoi ne suis-je pas membre du gouvernement au lieu de monsieur un tel ? » Une autre fois c’est lady Denison qui mentionne dans son journal les événemens politiques. « Les difficultés qu’éprouve le ministère ont abouti à une dissolution du parlement, et maintenant on procède, aux élections ; mais l’aspect de la nouvelle chambre n’est pas satisfaisant. Il semblerait en vérité que l’éducation, l’honorabilité de caractère, la position sociale, sont, pour les électeurs de la Nouvelle-Galles du Sud, des motifs de repousser un candidat. Les élus sont presque tous des hommes nouveaux, comme si les anciens députés étaient des hommes trop honorables pour l’esprit de démocratie sauvage qui domine en ce moment. »

On le voit, lady Denison prenait les choses d’une façon plus tragique que son époux. Celui-ci, se regardant presque comme un homme dépourvu de toute autorité, abandonnait volontiers à ses ministres le travail et les soucis des affaires. Comme dédommagement, il organisait une société d’agriculture, il présidait les sociétés scientifiques et littéraires, il faisait des projets de chemins de fer pour les campagnes et d’égouts pour les villes. En le dépouillant des fonctions actives que le titre de gouverneur-général rappelle d’habitude à l’esprit, on lui avait laissé cependant pleine et entière autorité sur une intéressante dépendance des colonies australiennes, sur l’île de Norfolk, jadis le séjour des convicts les plus endurcis, et habitée maintenant par une population libre dont l’origine est assez singulière. En ce qui concernait cette principauté microscopique de 200 habitans, sir William Denison avait le pouvoir de faire les lois aussi bien que de veiller à leur exécution.

L’histoire des habitans de l’île Pitcairn est assez connue pour qu’il ne soit besoin que d’en rappeler ici les faits principaux. En 1787, le lieutenant Bligh, commandant le navire la Bounty, revenait de Taïti. Son équipage, s’étant insurgé, le descendit dans une chaloupe avec quelques matelots restés fidèles. Les rebelles retournèrent alors à Taïti, se choisirent des compagnes et firent voile pour l’île Pitcairn, située en dehors des routes habituelles du commerce. Ils avaient amené aussi des hommes de Taïti. La paix ne régna pas longtemps entre les Polynésiens et les Européens. Ils se battirent ; les blancs succombèrent tous, sauf deux. L’un de ces deux hommes était Adams, qui réussit à organiser d’une façon passable cette petite société de sang mêlé. En 1853, les descendans des insurgés de la Bounty s’étaient multipliés à tel point que les récoltes de l’île Pitcairn ne suffisaient plus à leur nourriture. Ils demandèrent eux-mêmes au gouvernement britannique de vouloir bien les transporter sur une terre de plus grande étendue. On leur offrit l’île Norfolk, où les gouverneurs-généraux de la Nouvelle-Galles du Sud avaient créé un établissement pénitentiaire, devenu inutile depuis que la transportation avait été abolie en Australie. L’exode de cette population à moitié sauvage eut lieu en 1856, non pas sans regrets et sans difficultés. Les anciens de la tribu s’affligeaient de quitter leur terre natale ; jeunes et vieux s’effrayèrent, en arrivant à l’île Norfolk, de voir quantité de choses dont ils n’avaient encore nulle idée. Ils n’avaient jamais mangé de viande de bœuf ni bu de lait ; cette nourriture nouvelle leur parut étrange d’abord, puis ils s’y accoutumèrent assez vite, si bien même qu’une fois leur provision de blé épuisée, ils ne mangèrent plus que du bœuf et des pommes de terre.

Sir William, profitant, au mois de septembre 1857, de ce que le ministère venait d’être changé et que la chambre s’était prorogée pour six semaines à la demande des membres du nouveau cabinet, entreprit de faire une visite à ses sujets de Norfolk. C’est à 900 milles environ à l’est de Sydney ; l’île vue de la mer n’est pas sans attraits. Le grand et bel arbre que l’on appelle le pin de l’île Norfolk en orne le rivage ; mais il n’y a pas de port ni de rade, et ce n’est pas sans danger que les canots atterrissent par les gros temps. Doux et dociles, les insulaires avaient alors le type malais assez prononcé, pommettes saillantes, nez recourbé, lèvres minces ; ils sont sans doute encore les mêmes, car le gouvernement britannique s’est efforcé de les préserver du mélange avec des colons étrangers qui leur auraient apporté plus de vices que de bons conseils. On s’est contenté de leur envoyer un ecclésiastique, un instituteur et quelques ouvriers d’art, pour leur apprendre à cultiver la terre et à se bâtir des maisons. Les citoyens de ce petit état jouissent au surplus d’une rare liberté. Il n’y avait au début qu’un seul magistrat, élu chaque année par l’assemblée générale des habitans, hommes et femmes. L’usage de faire voter les deux sexes avait existé de tout temps dans l’île Pitcairn. La tradition s’en continua dans l’île Norfolk sans que personne y fît opposition.

A la fin de l’année 1860, sir William Denison avait achevé ses six ans de séjour dans la Nouvelle-Galles du Sud. Tout en aspirant au gouvernement d’une grande colonie, il en avait assez de ce régime parlementaire, qui le réduisait, lui, le représentant de la reine, au rôle le plus insignifiant. Un jour, il reçut avis qu’il était nommé gouverneur de la présidence de Madras. Les gouvernemens de l’Inde ont toujours été enviés par les hommes d’état de la Grande-Bretagne ; la vie y est fastueuse, le salaire magnifique ; on y commande en roi à des millions d’hommes. Ces avantages sont cependant compensés par de graves inconvéniens, dont le plus sérieux est l’ardeur du climat et son insalubrité pour de jeunes enfans. Notre gouverneur-général était chargé de famille ; ce ne fut qu’en se décidant à renvoyer en Europe ces petits êtres qui lui étaient si chers qu’il accepta le proconsulat de Madras où nous allons le suivre. L’Hindoustan ne diffère pas de l’Australie que par le climat ; c’est un autre monde, une autre population, d’autres mœurs et un autre gouvernement.

III

Au mois de janvier 1861, lorsque sir William Denison arrivait à Madras, l’Inde ressentait encore les effets de la grande commotion qui, trois ans plus tôt, avait menacé d’anéantir l’ascendant de la Grande-Bretagne en Asie. Le règne de la compagnie était achevé. Le vice-roi, qui siège à Calcutta, et les nombreux officiers subalternes qui administrent sous ses ordres cet immense empire étaient devenus des fonctionnaires de la couronne. C’était à lord Canning que, l’insurrection éteinte, était échue la tâche ingrate de constituer le gouvernement sur de nouvelles bases. Cet homme d’état, d’un caractère timide, bien que persévérant, n’avait pas les allures brillantes d’un fondateur d’empire. Son prédécesseur, lord Dalhousie, s’était distingué en étendant par des annexions hâtives les frontières du territoire britannique ; son successeur, lord Lawrence, devait se dévouer à une œuvre non moins grandiose, le progrès matériel de l’Inde par les travaux d’utilité publique. Réorganiser l’armée indigène, assoupir les haines d’Anglais à Hindou et mahométan, ramener la concorde entre la race conquise et la race conquérante, telles furent les préoccupations de lord Canning et de ses lieutenans.

Nul n’ignore que l’Inde anglaise est divisée en trois présidences, le Bengale, Madras et Bombay. La première est soumise à la surveillance directe du vice-roi ; les deux autres ont pour chefs des gouverneurs dont la subordination au vice-roi n’a jamais été fixée par des règles précises. L’autorité métropolitaine a toujours éludé par des réponses évasives les règlemens d’attributions que l’on voulait obtenir d’elle sur ce sujet. Il ne déplaisait pas aux ministres de la reine que des hommes investis de si grands commandemens sentissent en même temps le fardeau d’une vaste responsabilité. Chaque gouverneur de présidence est assisté d’un conseil dont font partie les principaux fonctionnaires de la province. S’occupe-t-on d’une affaire militaire, elle est examinée par le commandant des troupes ; discute-t-on une question judiciaire, le magistrat le plus élevé en grade en prépare la solution ; s’agit-il enfin de légiférer en quelque matière que ce soit, le conseil se complète par l’adjonction de plusieurs membres, européens et indigènes, que la désignation du gouverneur transforme pour la circonstance en représentans du peuple. Il y a dans cette institution le germe pour l’avenir d’un régime représentatif plus sérieux. Par malheur les notables indigènes font triste figure en ces conseils. On a beau les autoriser à s’exprimer dans leur langue naturelle et les assister d’un interprète, cela ne leur inculque pas les idées européennes. On cite un maharajah des plus intelligens et des plus dévoués aux Anglais qui, après avoir siégé sans mot dire en plusieurs sessions, parut éprouver le désir bien naturel d’attacher son nom à une réforme importante. Il présenta donc un projet de loi en vertu duquel il aurait été défendu de tuer des bœufs et de manger des beefsteaks. Il lui fut répondu avec un sérieux parfait que le conseil n’avait pas le droit de traiter les questions religieuses. L’honorable maharajah se le tint pour dit, et ne sollicita pas d’être maintenu en ses fonctions.

Des trois grandes capitales de la péninsule, c’est à Madras que les Anglo-Indiens donnent volontiers la préférence. Bombay est la proie de spéculations insensées depuis que les progrès de la navigation à vapeur l’ont rapproché de l’Europe. Calcutta est empoissonné par les miasmes fétides qu’exhale le delta du Gange. Plus méridionale que ses rivales, située au bord de la mer sur une côte inhospitalière, que les navires de commerce ne fréquentent pas volontiers, Madras avec ses 700,000 habitans respire la vie créole, facile et nonchalante. Ajoutez à cela que cette province n’a pas de voisins, redoutables, puisqu’elle confine par trois côtés à la mer et par le quatrième à l’Hindoustan, qu’elle fut le premier théâtre où les Européens se montrèrent [2], et que les natifs, opprimés d’une part par les Mahrattes, de l’autre par les mahométans, les reçurent, dès le principe comme des libérateurs ; ajoutez aussi que le bon accord entre Anglais et indigènes a été tel, qu’aucun régiment de ce pays-ne prit parti à l’insurrection de 1857, et l’on comprendra que le gouverneur de Madras, maître souverain de 20 millions d’âmes, a cependant un rôle assez facile à jouer.

S’il est aisé d’administrer ces millions d’Hindous dociles et pacifiques, la situation d’un gouverneur de présidence n’en est pas moins brillante. C’est toujours le même luxe d’apparat, les mêmes magnificences que tous les récits de voyage nous montrent autour des nababs britanniques, véritables satrapes. La correspondance de lady Denison nous fait voir cependant que, bien que préparé à cette existence, on a peine à s’y faire. Palais de ville et palais de campagne, résidence d’été sur les hauteurs, fraîches et salubres des Neilgherries, des nuées de domestiques oisifs, des réceptions royales, des voyages en palanquin avec cortège d’éléphans, c’est une vie pompeuse qui plaît quelques jours, mais au faste de laquelle on se soustrait dès que l’on en a la liberté.

Ce qu’il y a peut-être de plus scabreux dans le gouvernement anglo-indien, ce sont les rapports avec les souverains indigènes, encore indépendans de nom, que le pavillon anglais protège, conseille, soutient, détrône au besoin. Sir W. Denison se trouvait à Madras le protecteur de plusieurs de ces petits souverains, entre autres du rajah de Mysore avec 3 millions et demi de sujets et de celui de Travancore, qui commande à 1 million d’hommes. Le premier était encore en 1863 le même personnage que sir Arthur Wellesley avait mis sur le trône soixante-cinq ans auparavant, en sa qualité de plus proche parent de l’ancienne famille royale de Mysore, après la mort du fameux aventurier Tippou-Saheb. Loin de justifier la confiance des Anglais, il avait si mal gouverné ses états, que depuis longtemps on lui avait imposé en quelque sorte un conseil judiciaire, sous la forme d’une commission de fonctionnaires européens, auxquels toute affaire administrative était dévolue. Ce rajah tenait au reste une cour splendide, avec ce mélange de barbarie et de civilisation qui est le propre de toutes les cours asiatiques. Il se promenait dans un fastueux carrosse de fabrique européenne ; mais ce carrosse était attelé de six éléphans en place de chevaux, et quand il faisait à ses hôtes l’honneur de leur offrir la main, il fallait que ceux-ci eussent bien soin de se déganter, la religion hindoue ne permettant pas à un brahmane de toucher la peau d’un animal. Quant au rajah de Travancore, c’était un moins magnifique potentat, mais par compensation il s’occupait avec un peu plus de souci des intérêts de ses sujets, et, recommandé par les progrès qu’il avait su réaliser, il se sentait en mesure d’atteindre les deux récompenses les plus enviées par les souverains indigènes : le titre honorifique de chevalier de l’Étoile de l’Inde et les fonctions plus réelles de membre du conseil du vice-roi.

Peut-on s’étonner qu’au retour de ses entrevues avec ces souverains natifs sir William fût dépourvu de confiance dans la capacité des Hindous ? Au lieu des énergiques colons de l’Australie au milieu desquels il venait de passer quatorze ans, il ne rencontrait que gens mous et indolens. Après avoir déclaré que les habitants de la Nouvelle-Galles du Sud n’étaient pas mûrs pour le régime parlementaire, encore moins était-il enclin à laisser prendre aux Hindous part dans la gestion de leurs propres affaires. « Je crains, écrit-il un jour, que le gouvernement ne veuille adopter le mot d’ordre : l’Inde pour les Hindous, et n’essaie de gouverner pour et par eux. Mes sentimens sont tout l’opposé de cela. Je ne puis me fier à eux. » A l’en croire, les Anglais ne doivent pas oublier un seul instant qu’ils tiennent ce pays par la force des armes. Il est juste assurément de rendre le peuple heureux et content ; mais il diffère tant des Européens par les mœurs, par la religion, par le caractère, que les deux races, celle des conquérans et celle des vaincus, ne pourront jamais s’amalgamer.

Un autre jour, il écrit à lord Canning : « Mes cheveux se sont dressés sur ma tête quand on m’a dit que j’allais être affligé d’un conseil législatif. Mes pensées se sont reportées à douze ans en arrière, à une époque où je luttais dans la terre de Van-Diemen contre une assemblée de ce genre… Ne pensez-vous pas que, dans une contrée que nous tenons par le sabre, admettre la moindre apparence de représentation nationale est une erreur fatale pour l’avenir, sinon pour le présent ? On me répondra qu’un conseil législatif n’est pas une assemblée représentative, et c’est la vérité à un certain point de vue ; mais les hommes qui le composent sont censés les représentans des diverses classes de la société. Leur nomination implique l’aveu que le gouvernement n’est pas compétent dans les affaires que ce conseil doit examiner.

« D’ailleurs, ajoute-t-il plus loin, pour quoi faire un conseil législatif à Madras ? La population de la présidence est d’environ 20 millions de natifs, et, sans compter les employés du gouvernement, 20,000 Européens. Ces derniers ne songent guère à s’établir en Asie. Retourner en Angleterre dès qu’ils se seront enrichis est le but de leur existence. Ils ne tiennent à rien dans le pays. L’Inde ne sera jamais une patrie pour eux. Quels droits ont-ils à être représentés dans une assemblée délibérante ? »

Le gouverneur de Madras n’était pas plus favorable à la colonisation européenne qu’à l’émancipation des Hindous. C’était au moment le plus critique de la guerre de sécession aux États-Unis. Les filateurs de Manchester, qui cherchaient du coton partout, croyaient avoir découvert dans l’Inde centrale les terres les plus propres à la production de ce précieux textile. Ils demandaient au gouvernement de construire des routes et des ports, de leur concéder de vastes superficies. Quelques années auparavant, de hardis planteurs avaient introduit sur les hauts plateaux des Neilgherries la culture du thé et du quinquina, et puis on établissait des chemins de fer en tous les sens ; des travaux d’irrigation conçus sur la plus vaste échelle étaient entrepris dans les bassins des principales rivières. La conséquence première de ce vaste mouvement d’affaires était d’amener dans la péninsule des ingénieurs, des ouvriers et des capitaux anglais. Sir William accueille-t-il avec faveur ces pionniers de la civilisation ? Au contraire il redoute l’influence qu’ils ne pourront manquer de prendre sur les affaires du pays. Des colons européens ! ils commencent par demander au budget de l’état de grosses dépenses, puis ils se répandent dans les campagnes, se disputent avec les indigènes ; aux premiers symptômes d’une insurrection, il faut envoyer des troupes pour les défendre, et l’on n’a plus assez de soldats pour les opérations actives contre les rebelles. Ce n’est pas tout, les colons anglais qui s’établissent dans l’Inde n’ont rien de plus pressé que de réclamer la jouissance de leurs droits politiques. Ils veulent être représentés dans les assemblées délibérantes du pays ; ils appellent cela un droit inhérent à leur naissance. Il se trouve dans la chambre des communes quelque député qui appuie leur requête pour se donner de la popularité, et l’on arrive à ce résultat bizarre, que c’est le parlement britannique, où peu de membres se sont donné la peins d’étudier la question de l’Inde, qui s’arroge le droit de faire des lois pour cette contrée lointaine.

Nous avons voulu rendre tout au long les argumens sur lesquels sir William Denison revient sans cesse pour démontrer que l’on avait raison de maintenir dans l’Inde le régime absolu des premiers temps de la conquête. Ce gouverneur était alors, croyons-nous, l’interprète d’un parti assez nombreux en Angleterre ; mais ce parti a eu un grand tort, il n’a pas su se faire écouter. Au lieu de restreindre les franchises politiques que le gouvernement de la reine avait octroyées aux colonies australiennes en 1861, on leur a laissé prendre tant d’extension que ces dépendances ne tiennent plus à la métropole que par le lien fragile de l’affection pour la mère-patrie. Loin de décourager la colonisation anglo-indienne, le dernier vice-roi, lord Lawrence, a donné l’impulsion la plus vive à tous les travaux où la main-d’œuvre et le génie européens sont le plus nécessaires : chemins de fer, canaux, cultures industrielles. Il a évité les guerres de frontières et les agrandissement. Il s’est efforcé de rallier la population native en l’associant dans une certaine mesure au gouvernement. Il n’a pas restauré les dynasties que les gouverneurs-généraux précèdent avaient détrônées ; mais au moins ; il a laissé végéter en paix celles qui subsistaient encore.

C’est que la politique coloniale de l’Angleterre a subi depuis dix ou quinze ans une révolution complète. Il n’est pas nécessaire de remonter bien loin dans, le passé pour s’apercevoir que l’Inde n’etait autrefois que l’apanage d’une compagnie financière, en quelque sorte une riche ferme que les tenanciers exploitaient au mieux de leurs intérêts. La péninsule est aujourd’hui partie intégrante de l’empire britannique, et, comme telle, les hommes qui la régissent sont soumis au contrôle du parlement. Sans doute les indigènes n’ont qu’une part imperceptible dans l’administration de leurs propres affaires ; les conseils législatifs des présidences n’ont droit d’émettre que des avis ; mais il est établi en principe (c’est là le point capital) que l’Angleterre doit donner à ses sujets hindous, en échange de leur indépendance, protection, tranquillité et progrès social. La métropole envoie en effet dans l’Inde ses plus braves soldats, ses plus savans ingénieurs et ses plus habiles administrateurs ; elle comble, s’il y a lieu, le déficit du budget colonial, ou garantit les emprunts qui le mettent en équilibre.

En ce qui concerne les colonies, telles que l’Australie ou le Canada, formées par des immigrans européens sans mélange de races natives, le changement a été plus radical encore. Le principe nouveau est que les obligations de la métropole croissent à proportion de la part d’ingérence qu’elle s’attribue dans le gouvernement des colonies. Il est beau de commander, mais il est imprudent d’oublier que tout commandement implique responsabilité. Nous avons des dépendances sous toutes les latitudes et sur tous les méridiens, se sont dit les hommes d’état de la Grande-Bretagne ; nous en avons d’imprévoyantes comme la Nouvelle-Zélande, qui s’engage dans des guerres insensées contre les Maoris ; nous en avons de riches comme la Nouvelle-Galles du Sud, qui trouve toujours notre autorité importune, de prospères comme le Canada, de défaillantes comme les îles Falkland. Irons-nous assumer la responsabilité de décider sans sortir de chez nous ce qui convient le mieux à chacune d’elles ? Non, ce serait une faute lourde, car nous engagerions nos finances, notre armée, notre marine, dans des entreprises dont nous ne pourrions prévoir les conséquences. Ainsi donc il est de notre devoir et de notre intérêt de laisser chaque colonie s’administrer elle-même. L’application de ce principe a été poussée aussi loin que possible. Quand le parlement de la Nouvelle-Zélande a voulu continuer la guerre contre les rebelles indigènes, on lui a signifié qu’il ne devait plus compter sur le concours des troupes britanniques ; les parlemens de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud ont inauguré un régime douanier protecteur qui est nuisible à l’industrie anglaise ; on les a laissés faire. La Grande-Bretagne a mis en pratique l’axiome posé par Adam Smith, que les colonies incapables de se soutenir et de se défendre elles-mêmes sont des dépendances inutiles.

Ce n’est pas ici le lieu de démontrer que cet axiome devient faux lorsqu’on le pousse à l’extrême, nous verrions que le parlement britannique n’a pu y rester toujours fidèle ; mais nous reviendrons peut-être plus tard sur ce sujet, qui a donné lieu en Angleterre à de longues et intéressantes discussions. Qu’on nous permette seulement de faire remarquer avec quelle facilité le caractère anglais se prête à ces expériences du régime représentatif. On a vu plus haut que la Nouvelle-Galles du Sud est restée prospère en se débattant au milieu des embarras d’un gouvernement parlementaire improvisé. N’est-il pas aussi curieux de voir sir William Denison, avec son éducation militaire et ses idées absolues, se prêter avec complaisance à l’application d’un régime pour lequel il ne cache pas ses antipathies ?


H. BLEBZY.


  1. Sir William Denison n’enregistre même pas dans ses mémoires tous les incidens de ces luttes parlementaires. Nous en avons emprunté le récit à l’Histoire de la Nouvelle-Galles du Sud, par M. Flanagan, compilation bien faite où les événemens de chaque jour sont en quelque sorte photographiés.
  2. Voyez dans la Revue du 1er novembre 1868, les Français dans l’Inde.