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Le ColporteurLouis Conard, libraire-éditeur (p. 163-174).
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UNE SOIRÉE.




Maître Saval, notaire à Vernon, aimait passionnément la musique. Jeune encore, chauve déjà, rasé toujours avec soin, un peu gros, comme il sied, portant un pince-nez d’or au lieu des antiques lunettes, actif, galant et joyeux, il passait dans Vernon pour un artiste. Il touchait du piano et jouait du violon, donnait des soirées musicales où l’on interprétait les opéras nouveaux.

Il avait même ce qu’on appelle un filet de voix, rien qu’un filet, un tout petit filet ; mais il le conduisait avec tant de goût que les « Bravo ! Exquis ! Surprenant ! Adorable ! » jaillissaient de toutes les bouches dès qu’il avait murmuré la dernière note.

Il était abonné chez un éditeur de musique de Paris, qui lui adressait les nouveautés, et il envoyait de temps en temps à la haute société de la ville des petits billets ainsi tournés :

« Vous êtes prié d’assister, lundi soir, chez M. Saval, notaire, à la première audition à Vernon, du Saïs. »

Quelques officiers, doués de jolie voix, faisaient les chœurs. Deux ou trois dames du cru chantaient aussi. Le notaire remplissait le rôle de chef d’orchestre avec tant de sûreté, que le chef de musique du 190e de ligne avait dit de lui, un jour, au Café de l’Europe :

— Oh ! M. Saval, c’est un maître ; il est bien malheureux qu’il n’ait pas embrassé la carrière des arts.

Quand on citait son nom dans un salon, il se trouvait toujours quelqu’un pour déclarer :

— Ce n’est pas un amateur, c’est un artiste, un véritable artiste.

Et deux ou trois personnes répétaient, avec une conviction profonde :

— Oh ! oui, un véritable artiste ; en appuyant beaucoup sur « véritable ».

Chaque fois qu’une œuvre nouvelle était interprétée sur une grande scène de Paris, M. Saval faisait le voyage.

Or, l’an dernier, il voulut, selon sa coutume, aller entendre Henri VIII. Il prit donc l’express qui arrive à Paris à quatre heures et trente minutes, étant résolu à repartir par le train de minuit trente-cinq, pour ne point coucher à l’hôtel. Il avait endossé chez lui la tenue de soirée, habit noir et cravate blanche, qu’il dissimulait sous son pardessus au col relevé.

Dès qu’il eut mis le pied rue d’Amsterdam, il se sentit tout joyeux. Il se disait :

— Décidément l’air de Paris ne ressemble à aucun air. Il a un je ne sais quoi de montant, d’excitant, de grisant, qui vous donne une drôle d’envie de gambader et de faire bien autre chose encore. Dès que je débarque ici, il me semble, tout d’un coup, que je viens de boire une bouteille de Champagne. Quelle vie on pourrait mener dans cette ville, au milieu des artistes ! Heureux les élus, les grands hommes qui jouissent de la renommée dans une pareille ville ! Quelle existence est la leur !

Et il faisait des projets ; il aurait voulu connaître quelques-uns de ces hommes célèbres, pour parler d’eux à Vernon et passer de temps en temps une soirée chez eux lorsqu’il venait à Paris.

Mais tout à coup une idée le frappa. Il avait entendu citer de petits cafés des boulevards extérieurs, où se réunissaient des peintres déjà connus, des hommes de lettres, même des musiciens, et il se mit à monter vers Montmartre d’un pas lent.

Il avait deux heures devant lui. Il voulait voir. Il passa devant les brasseries fréquentées par les derniers bohèmes, regardant les têtes, cherchant à deviner les artistes. Enfin il entra au Rat-Mort, alléché par le titre.

Cinq ou six femmes accoudées sur les tables de marbre parlaient bas de leurs affaires d’amour, des querelles de Lucie avec Hortense, de la gredinerie d’Octave. Elles étaient mûres, trop grasses ou trop maigres, fatiguées, usées. On les devinait presque chauves ; et elles buvaient des bocks comme des hommes.

M. Saval s’assit loin d’elles, et attendit, car l’heure de l’absinthe approchait.

Un grand jeune homme vint bientôt se placer près de lui. La patronne l’appela M. « Romantin ». Le notaire tressaillit. Est-ce ce Romantin qui venait d’avoir une première médaille au dernier Salon ?

Le jeune homme d’un geste fit venir le garçon :

— Tu vas me donner à dîner tout de suite, et puis tu porteras à mon nouvel atelier, 15, boulevard de Clichy, trente bouteilles de bière et le jambon que j’ai commandé ce matin. Nous allons pendre la crémaillère.

M. Saval aussitôt se fit servir à dîner. Puis il ôta son pardessus, montrant son habit et sa cravate blanche.

Son voisin ne paraissait point le remarquer. Il avait pris un journal et lisait. M. Saval le regardait de côté, brûlant du désir de lui parler.

Deux jeunes hommes entrèrent vêtus de vestes de velours rouge, et portant des barbes en pointe à la Henri III. Ils s’assirent en face de Romantin.

Le premier dit :

— C’est pour ce soir ?

Romantin lui serra la main :

— Je te crois, mon vieux, et tout le monde y sera. J’ai Bonnat, Guillemet, Gervex, Béraud, Hébert, Duez, Clairin, Jean-Paul Laurens ; ce sera une fête épatante. Et des femmes, tu verras ! Toutes les actrices sans exception, toutes celles qui n’ont rien à faire ce soir, bien entendu.

Le patron de l’établissement s’était approché.

— Vous la pendez souvent, cette crémaillère ?

Le peintre répondit :

— Je vous crois, tous les trois mois, à chaque terme.

M. Saval n’y tint plus et d’une voix hésitante :

— Je vous demande pardon de vous déranger, monsieur, mais j’ai entendu prononcer votre nom et je serais fort désireux de savoir si vous êtes bien M. Romantin dont j’ai tant admiré l’œuvre au dernier Salon.

L’artiste répondit :

— Lui-même, en personne, monsieur.

Le notaire alors fit un compliment bien tourné, prouvant qu’il avait des lettres.

Le peintre séduit répondit par des politesses. On causa. Romantin en revint à sa crémaillère, détaillant les magnificences de la fête.

M. Saval l’interrogea sur tous les hommes qu’il allait recevoir, ajoutant :

— Ce serait pour un étranger une extraordinaire bonne fortune que de rencontrer, d’un seul coup, tant de célébrités réunies chez un artiste de votre valeur.

Romantin, conquis, répondit :

— Si ça peut vous être agréable, venez.

M. Saval accepta avec enthousiasme, pensant : « J’aurai toujours le temps de voir Henri VIII. »

Tous deux avaient achevé leur repas. Le notaire s’acharna à payer les deux notes, voulant répondre aux gracieusetés de son voisin. Il paya aussi les consommations des jeunes gens en velours rouge ; puis il sortit avec son peintre.

Ils s’arrêtèrent devant une maison très longue, et peu élevée, dont tout le premier étage avait l’air d’une serre interminable. Six ateliers s’alignaient à la file, en façade sur le boulevard.

Romantin entra le premier, monta l’escalier, ouvrit une porte, alluma une allumette, puis une bougie.

Ils se trouvaient dans une pièce démesurée dont le mobilier consistait en trois chaises, deux chevalets, et quelques esquisses posées par terre, le long des murs. M. Saval, stupéfait, restait immobile sur la porte.

Le peintre prononça :

— Voilà, nous avons la place ; mais tout est à faire.

Puis, examinant le haut appartement nu, dont le plafond se perdait dans l’ombre, il déclara :

— On pourrait tirer un grand parti de cet atelier.

Il en fit le tour en le contemplant avec la plus grande attention, puis reprit :

— J’ai bien une maîtresse qui aurait pu nous aider. Pour draper des étoffes, les femmes sont incomparables. Mais je l’ai envoyée à la campagne pour aujourd’hui, afin de m’en débarrasser ce soir. Ce n’est pas qu’elle m’ennuie, mais elle manque par trop d’usage ; cela m’aurait gêné pour mes invités.

Il réfléchit quelques secondes, puis ajouta :

— C’est une bonne fille, mais pas commode. Si elle savait que je reçois du monde, elle m’arracherait les yeux.

M. Saval n’avait point fait un mouvement ; il ne comprenait pas.

L’artiste s’approcha de lui.

— Puisque je vous ai invité, vous allez m’aider à quelque chose.

Le notaire déclara :

— Usez de moi comme vous voudrez. Je suis à votre disposition.

Romantin ôta sa jaquette.

— Eh bien, citoyen, à l’ouvrage. Nous allons d’abord nettoyer.

Il alla derrière le chevalet, qui portait une toile représentant un chat, et prit un balai très usé.

— Tenez, balayez pendant que je vais me préoccuper de l’éclairage.

M. Saval prit le balai, le considéra et se mit à frotter maladroitement le parquet en soulevant un ouragan de poussière.

Romantin indigné l’arrêta :

— Vous ne savez donc pas balayer, sacrebleu ! Tenez, regardez-moi.

Et il commença à rouler devant lui des tas d’ordure grise, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie ; puis il rendit le balai au notaire, qui l’imita.

En cinq minutes, une telle fumée de poussière emplissait l’atelier que Romantin demanda :

— Où êtes-vous ? Je ne vous vois plus.

M. Saval, qui toussait, se rapprocha. Le peintre lui dit :

— Comment vous y prendriez-vous pour faire un lustre ?

L’autre, abasourdi, demanda :

— Quel lustre ?

— Mais un lustre pour éclairer, un lustre avec des bougies.

Le notaire ne comprenait point. Il répondit :

— Je ne sais pas.

Le peintre se mit à gambader en jouant des castagnettes avec ses doigts.

— Eh bien ! moi, j’ai trouvé, monseigneur.

Puis il reprit avec plus de calme :

— Vous avez bien cinq francs sur vous ?

M. Saval répondit :

— Mais oui.

L’artiste reprit :

— Eh bien ! vous allez m’acheter pour cinq francs de bougies pendant que je vais aller chez le tonnelier.

Et il poussa dehors le notaire en habit. Au bout de cinq minutes, ils étaient revenus rapportant, l’un des bougies, l’autre un cercle de futaille. Puis Romantin plongea dans un placard et en tira une vingtaine de bouteilles vides, qu’il attacha en couronne autour du cercle. Il descendit ensuite emprunter une échelle à la concierge, après avoir expliqué qu’il avait obtenu les faveurs de la vieille femme en faisant le portrait de son chat exposé sur le chevalet.

Lorsqu’il fut remonté avec un escabeau, il demanda à M. Saval :

— Êtes-vous souple ?

L’autre sans comprendre répondit :

— Mais oui.

— Eh bien, vous allez grimper là-dessus et m’attacher ce lustre-là à l’anneau du plafond. Puis vous mettrez une bougie dans chaque bouteille et vous allumerez. Je vous dis que j’ai le génie de l’éclairage. Mais retirez votre habit, sacrebleu ! vous avez l’air d’un larbin.

La porte s’ouvrit brutalement ; une femme parut, les yeux brillants, et demeura debout sur le seuil.

Romantin la considérait avec une épouvante dans le regard.

Elle attendit quelques secondes, croisa ses bras sur sa poitrine ; puis d’une voix aiguë, vibrante, exaspérée :

— Ah ! sale mufle, c’est comme ça que tu me lâches ?

Romantin ne répondit pas. Elle reprit :

— Ah ! gredin. Tu faisais le gentil encore en m’envoyant à la campagne. Tu vas voir un peu comme je vais l’arranger ta fête. Oui, c’est moi qui vais les recevoir tes amis…

Elle s’animait :

— Je vais leur en flanquer par la figure des bouteilles et des bougies…

Romantin prononça d’une voix douce :

— Mathilde…

Mais elle ne l’écoutait pas, elle continuait :

— Attends un peu, mon gaillard, attends un peu !

Romantin s’approcha, essayant de lui prendre les mains :

— Mathilde…

Mais elle était lancée, maintenant ; elle allait, vidant sa hotte aux gros mots et son sac aux reproches. Cela coulait de sa bouche comme un ruisseau qui roule des ordures. Les paroles précipitées semblaient se battre pour sortir. Elle bredouillait, bégayait, bafouillait, retrouvant soudain de la voix pour jeter une injure, un juron.

Il lui avait saisi les mains, sans qu’elle s’en aperçût ; elle ne semblait même pas le voir, tout occupée à parler, à soulager son cœur. Et soudain elle pleura. Les larmes lui coulaient des yeux sans qu’elle arrêtât le flux de ses plaintes. Mais les mots avaient pris des intonations criardes et fausses, des notes mouillées, puis des sanglots l’interrompirent. Elle repartit encore deux ou trois fois, arrêtée soudain par un étranglement, et enfin se tut, dans un débordement de larmes.

Alors il la serra dans ses bras, lui baisant les cheveux, attendri lui-même.

— Mathilde, ma petite Mathilde, écoute. Tu vas être bien raisonnable. Tu sais, si je donne une fête, c’est pour remercier ces messieurs de ma médaille du Salon. Je ne peux pas recevoir de femmes. Tu devrais comprendre ça. Avec les artistes, ça n’est pas comme avec tout le monde.

Elle balbutia dans ses pleurs :

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

Il reprit :

— C’était pour ne pas te fâcher, ne point te faire de peine. Écoute, je vais te reconduire chez toi. Tu seras bien sage, bien gentille, tu resteras tranquillement à m’attendre dans le dodo et je reviendrai sitôt que ce sera fini.

Elle murmura :

— Oui, mais tu ne recommenceras pas ?

— Non, je te le jure.

Il se tourna vers M. Saval, qui venait d’accrocher enfin le lustre :

— Mon cher ami, je reviens dans cinq minutes. Si quelqu’un arrivait en mon absence, faites les honneurs pour moi, n’est-ce pas ?

Et il entraîna Mathilde, qui s’essuyait les yeux et se mouchait coup sur coup.

Resté seul, M. Saval acheva de mettre de l’ordre autour de lui. Puis il alluma les bougies et attendit.

Il attendit un quart d’heure, une demi-heure, une heure. Romantin ne revenait pas. Puis, tout à coup, ce fut dans l’escalier un bruit effroyable, une chanson hurlée en chœur par vingt bouches, et un pas rythmé comme celui d’un régiment prussien. Les secousses régulières des pieds ébranlaient la maison tout entière. La porte s’ouvrit, une foule parut. Hommes et femmes à la file, se tenant par les bras, deux par deux, et tapant du talon en cadence, s’avancèrent dans l’atelier comme un serpent qui se déroule. Ils hurlaient :

Entrez dans mon établissement,
Bonnes d’enfants et soldats !…

M. Saval, éperdu, en grande tenue, restait debout sous le lustre. La procession l’aperçut et poussa un hurlement : « Un larbin ! un larbin ! » Et se mit à tourner autour de lui, l’enfermant dans un cercle de vociférations. Puis on se prit par la main et on dansa une ronde affolée.

Il essayait de s’expliquer :

— Messieurs… messieurs… mesdames…

Mais on ne l’écoutait pas. On tournait, on sautait, on braillait.

À la fin la danse s’arrêta.

M. Saval prononça :

— Messieurs…

Un grand garçon, blond et barbu jusqu’au nez, lui coupa la parole :

— Comment vous appelez-vous, mon ami ?

Le notaire effaré prononça :

— Je suis M. Saval.

Une voix cria :

— Tu veux dire Baptiste.

Une femme dit :

— Laissez-le donc tranquille, ce garçon ; il va se fâcher à la fin. Il est payé pour nous servir et pas pour se faire moquer de lui.

Alors M. Saval s’aperçut que chaque invité apportait ses provisions. L’un tenait une bouteille et l’autre un pâté. Celui-ci un pain, celui-là un jambon.

Le grand garçon blond lui mit dans les bras un saucisson démesuré et commanda :

— Tiens, va dresser le buffet dans le coin, là-bas. Tu mettras les bouteilles à gauche et les provisions à droite.

Saval, perdant la tête, s’écria :

— Mais, messieurs, je suis un notaire !

Il y eut un instant de silence, puis un rire fou. Un monsieur soupçonneux demanda :

— Comment êtes-vous ici ?

Il s’expliqua, racontant son projet d’aller à l’Opéra, son départ de Vernon, son arrivée à Paris, toute sa soirée.

On s’était assis autour de lui pour l’écouter, on lui lançait des mots ; on l’appelait Schéhérazade.

Romantin ne revenait pas. D’autres invités arrivaient. On leur présentait M. Saval pour qu’il recommençât son histoire. Il refusait, on le forçait à raconter ; on l’attacha sur une des trois chaises, entre deux femmes qui lui versaient sans cesse à boire. Il buvait, il riait, il parlait, il chantait aussi. Il voulut danser avec sa chaise, il tomba.

À partir de ce moment, il oublia tout. Il lui sembla pourtant qu’on le déshabillait, qu’on le couchait, et qu’il avait mal au cœur.

Il faisait grand jour quand il s’éveilla, étendu, au fond d’un placard, dans un lit qu’il ne connaissait pas.

Une vieille femme, un balai à la main, le regardait d’un air furieux. À la fin, elle prononça :

— Salop, va ! Salop ! Si c’est permis de se soûler comme ça !

Il s’assit sur son séant, il se sentait mal à son aise. Il demanda :

— Où suis-je ?

— Où vous êtes, salop ? Vous êtes gris. Allez-vous bientôt décaniller, et plus vite que ça ?

Il voulut se lever. Il était nu dans ce lit. Ses habits avaient disparu. Il prononça :

— Madame, je… !

Puis il se souvint… Que faire ? Il demanda :

— Monsieur Romantin n’est pas rentré ?

La concierge vociféra :

— Voulez-vous bien décaniller, qu’il ne vous trouve pas ici au moins !

M. Saval, confus, déclara :

— Je n’ai plus mes habits, on me les a pris.

Il dut attendre, expliquer son cas, prévenir ses amis, emprunter de l’argent pour se vêtir. Il ne repartit que le soir.

Et quand on parle musique chez lui, dans son beau salon de Vernon, il déclare avec autorité que la peinture est un art fort inférieur.


Une Soirée a paru dans le Gaulois du vendredi 21 septembre 1883.