Une Rupture, Scène de la vie mondaine

UNE RUPTURE
SCENE DE LA VIE MONDAINE

HENRI DE ROUVRAY, trente-cinq ans.

DIANE DE CAPRY, vingt-huit ans.

UN DOMESTIQUE.

(Le théâtre représente un boudoir élégant et d’un goût parfait. — Ameublement assorti par la fantaisie, comme on en voit beaucoup aujourd’hui, mais confortable et riche. — Deux ou trois portraits de famille, un tortil de baron brodé çà et là, quelques fleurs de lis semées sur les tentures, le buste d’un prince absent, placent la scène au faubourg Saint-Germain. — Diane est assise auprès de la cheminée, une tapisserie à la main.)


UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur de Rouvray.

DIANE.

Comment! c’est vous?

HENRI.

Rien que moi! Me pardonnerez-vous de n’être pas un autre?

DIANE.

Je n’attendais personne.

HENRI.

On le voit bien. Ces fleurs, cette toilette, ce demi-jour mystérieux, ce parfum qui m’enivre à distance, voilà les attributs d’une veuve inconsolée qui aime sa solitude et qui ne veut recevoir âme qui vive.

DIANE.

Toujours méchant!

HENRI.

Baronne, j’ai fait vœu d’être méchant tant que les femmes seront cruelles. Comment vont nos amis communs?

DIANE.

Mais... je ne sais. Le monde n’est pas encore rentré, je suppose. Et vous-même, d’où venez-vous ainsi ?

HENRI.

Je fus en déplacement de chasse durant cette saison d’automne chez quelques gentilshommes de mon intimité, s’il m’est permis d’emprunter le beau style des journaux de mode à la mode.

DIANE.

Vous avez laissé votre sœur en Tour aine ?

HENRI.

Avec ses huit enfans et mon patriarche de beau-frère, tous dans la Loire jusqu’aux oreilles; mais patience, ça monte encore.

DIANE.

Vous ne prendrez donc jamais rien au sérieux?

HENRI.

Tout dépend de la place où vous mettez le sérieux, chère amie.

DIANE.

Nulle part... avec vous.

HENRI.

Faut-il vous avouer un soupçon ?

DIANE.

Si vous y tenez énormément...

HENRI.

Eh bien! baronne, malgré votre futilité apparente...

DIANE.

Grand merci 1

HENRI.

Je vous tiens pour une femme de la plus haute intelligence et du cœur, passez-moi le mot, le plus vaillant et le plus droit.

DIANE.

Quelques personnes veulent bien m’honorer d’une certaine estime.

HENRI.

Vous méritez cela d’abord, et de plus l’homme qui vous aimerait tout de bon ne ferait pas une mauvaise affaire.

DIANE.

Quand ces messieurs reviennent de la chasse, ils sont d’une indulgence sans égale pour les défauts du sexe féminin.

HENRI.

Me prenez-vous pour un officier de marine? Je suis à Paris depuis trois jours, madame, et je n’ai pas gardé plus d’illusions qu’il n’en faut.

DIANE.

Mon bon ami, vous allez dire des sottises. Ce n’est pas ce qui m’effarouche; mais vous vous vanteriez ce soir au club de me les avoir dites, et voilà ce qui ne me plairait point. Je suis charmée de vous avoir vu, j’espère que vous ne resterez plus six mois sans m’honorer d’un bout de visite, et, si vous avez quelque affaire hors d’ici...

HENRI.

Je suis ennuyeux, n’est-ce pas?...

DIANE.

Non!

HENRI.

Si! Je suis au moins gênant. Il y a de l’indiscrétion à relancer une femme qui à tort ou à raison, mais à tort selon moi, prétend s’isoler comme vous faites.

DIANE.

En quoi donc isolée? On me trouve chez moi; vous en êtes la preuve vivante.

HENRI.

Et agaçante, pas vrai? Mais on ne vous rencontre que par hasard, et vous n’allez plus voir personne. C’est un péché, c’est même le moins pardonné de tous. Notre monde a ses lois, qui ne sont pas d’une sévérité par trop draconienne. Il excuse toutes les choses excusables, c’est-à-dire qui partent du cœur; mais il ne faut ni rompre ni dénouer avec lui.

DIANE.

Ai-je rompu?

HENRI.

A Dieu ne plaise ! mais vous vous détachez quelque peu par cette réclusion obstinée. Montrez-vous, revenez, ne vous concentrez pas dans votre intérieur, si animé et si charmant qu’il vous puisse paraître. Tôt ou tard le jour vient où l’on n’est pas fâché de revoir les indifférens, qui sont le fonds de toute société humaine. Il faut donc éviter, quoi que le cœur nous conseille, de les tourner en ennemis.

DIANE.

Mille fois obligée. Il paraît que vous aviez un sermon à placer, mon bon Henri.

HENRI.

On a fait toute sorte d’économies! Adieu, baronne.

DIANE.

A bientôt.

HENRI.

Je vous y prends! Un soupir de satisfaction... Vous attendez quelqu’un?

DIANE, froidement.

Vous vous trompez. J’attends quelque chose.

HENRI.

Je crois que l’un ou l’autre se peut dire également dans l’affaire dont il s’agit. Que l’homme nous apporte la solution, ou que la solution nous...

DIANE.

Qu’est-ce à dire ?

HENRI.

Eh! pourquoi voulez-vous m’obliger à le dire? On revient de Touraine et non du Congo. On sait le train ordinaire des choses de la vie. Il y a d’un côté des familles austères, impitoyables pour les faiblesses les plus légitimes du cœur, qui persécutent une innocente veuve sous prétexte qu’elle aura donné à celui-ci un peu plus d’audiences que l’usage ne le comporte. On la somme de se mettre en règle avec les lois divines et humaines; ce n’est pourtant pas un chef-d’œuvre que ces lois-là. Dans cette extrémité, une femme de bien ne voit guère qu’un parti à prendre. Elle pousse le jeune homme au pied du mur, et lui dit : Si vous m’aimez, mon cher, prouvez-le-moi dans la quinzaine en mettant une couronne de comte partout où j’ai brodé jadis un tortil de baron...

DIANE.

Je ne vous comprends pas. Que pensez-vous? Qu’avez-vous entendu dire? Est-ce Anatole qui?...

HENRI, continuant.

Mais d’un autre côté Anatole, s’il vous plaît de l’appeler ainsi, est un jeune homme horriblement timide.

DIANE.

Lui?

HENRI.

Pas toujours. Il a eu son moment de décision ; mais la nature, l’éducation, les férules de l’abbé Pioche, une déplorable habitude d’obéir à papa, de céder à maman, de trembler devant les sourcils au pastel de sa vénérable tante,... en un mot pas de volonté, pas même le courage de dire au vieux marquis: « Mon cher père, j’ai vingt-cinq ans, et je me marie. » C’est votre faute aussi!

DIANE.

Ma faute à moi ! ma faute !

HENRI.

Dame! un poltron, poussé dans ses derniers retranchemens, devient féroce. Si vous aviez suivi nos chasses de l’automne, vous auriez vu un cerf, c*est-à-dire le plus timide des animaux, charger la meute comme un tigre. J’avoue que votre situation n’était pas absolument satisfaisante; mais enfin, telle quelle, on la pouvait prolonger un certain temps. Il est jeune, la vie est pleine d’accidens heureux qui raccommodent bien des choses. Au lieu de laisser faire au hasard, ce vieil ami des amoureux, vous mettez le marché à la main d’un enfant qui prend peur, qui renonce à tout, qui s’abandonne, et qui m’envoie ici pour vous dire : « On aime mieux se priver de vous voir que de demander grâce à la famille. »

DIANE.

Ah! c’est ainsi?

HENRI.

Exactement.

DIANE.

Vous avez lu ma lettre?

HENRI.

Oui. Délicieuse, mais trop carrée, comme on dit depuis quelque temps.

DIANE.

Et il me prend au mot?

HENRI.

Que voulez-vous qu’il fasse?

DIANE.

Tout, excepté cela. Je ne vous pardonnerai jamais cette conduite.

HENRI.

La sienne, madame ?

DIANE.

La vôtre. Si vous aviez une mauvaise nouvelle à m’annoncer, pourquoi prolonger mon supplice? On dirait que vous avez pris plaisir à mes angoisses, vous qui êtes pourtant un homme fort. Ce n’est pas généreux, monsieur. La mode de brûler les gens à petit feu est passée depuis un certain temps, même chez les sauvages.

HENRI.

Que vous vous méprenez ! Personne au monde ne vous considère et, permettez-le, ne vous aime plus que moi.

DIANE.

Il s’agit bien de vous, en vérité! Écoutez, monsieur de Rouvray, vous ne connaissez pas ma vie.

HENRI.

Mon Dieu, je la connais strictement dans les limites du possible et du permis, et le peu que j’en sais n’est pas fait pour éteindre ma sympathie bien naturelle.

DIANE.

On m’a jugée horriblement chez nous. Et pourtant, si nous ne nous soutenons pas les uns les autres, qui est-ce qui prendra notre défense?

HENRI.

Je ne conseillerais à personne de vous accuser devant moi.

DIANE.

Non! parce que vous avez l’esprit fier et l’âme haute; mais vous m’accusez en vous-même, et c’est ce qui me révolte au dernier point.

HENRI.

Si vous daignez attacher quelque valeur à mon respect, j’en suis heureux, madame, car il est sincèrement tout à vous.

DIANE.

Ne me parlez donc pas comme une fin de lettre ! Je vaux que l’on s’explique avec moi sur moi-même. Vous avez connu le baron; c’était un galant homme, comme on en voit encore quelques-uns, pas beaucoup. Son âge autorisait dans une certaine mesure la liberté de mes sentimens. J’ai mis mon point d’honneur à maintenir mes engagemens à la lettre, et je me suis entourée de barrières si hautes que vos amis les plus entreprenans n’ont pas même essayé de me faire déchoir.

HENRI.

C’est chose sue, et je vous jure que l’on vous a rendu pleine justice.

DIANE.

Sa mort m’a laissée seule et libre, car enfin ni mon père, ni mes sœurs, ni leurs maris, n’avaient le droit de contrôler les affections d’une veuve de vingt-six ans.

HENRI.

Ni moi non plus, d’accord.

DIANE.

M. de Sanlaville, qui n’avait pas mon âge, et qui sortait, je crois, de son collège ou de son séminaire, s’est épris d’une de ces passions enfantines dont l’exagération est sans danger pour vous, messieurs, mais où la sincérité d’une femme se laisse prendre quelquefois.

HENRI.

Souvent.

DIANE.

Je sais que l’on encourt un certain ridicuk lorsque l’on donne créance aux sermens, aux menaces, au désespoir, au suicide d’un petit monsieur qui s’amuse et qui nous récite à huis clos les pages les plus brûlantes de la Nouvelle Héloïse ou de Werther. Oui, c’est folie que d’y croire; mais celles qui n’y croient pas risquent un crime. Les malheurs sont vite arrivés. On est femme, on est faible; on s’immole, et le monde, qui n’entre pas dans ces détails de conscience, nous jette la pierre à coup sûr, soit que nous laissions courir un jeune homme à sa perte, soit que nous le sauvions à nos risques et périls. Qu’en dites-vous, monsieur de Rouvray? J’ai été faible, j’en conviens. Convenez à votre tour que je n’ai pas été coquette...

HENRI.

Vous avez été la meilleure et la plus adorable des femmes, et celui qui dirait autrement serait le dernier des bélîtres.

DIANE.

L’avant-dernier.

HENRI.

C’est vrai !

DIANE.

Car enfin je me suis engagée, moi, sans demander ni garanties, ni réciprocité, ni reconnaissance même. J’ai tout donné à un jeune homme qui ne me promettait rien, qui n’avait le droit de rien promettre. Je n’ai rien stipulé, rien calculé, rien prévu.

HENRI.

Il n’y a que les braves cœurs pour s’aventurer ainsi, et moi-même...

DIANE.

Laissez-moi dire... Votre ami...

HENRI.

Je ne suis pas tellement son ami. Et sans la parenté lointaine qui nous lie...

DIANE.

Votre cousin, soit. Anatole m’a compromise autant qu’il l’a voulu. Je n’ai pas marchandé ma perte. Du jour où mon honneur est devenu le sien, je n’ai pas cru devoir en prendre plus de soin que lui-même. Ma porte lui a été toujours ouverte. Ma famille, mes gens, mes amis, les siens, le monde, ont su de notre amour tout ce qu’il a trouvé bon d’en laisser voir.

HENRI.

L’héroïsme de l’imprudence !

DIANE.

En vraie morale, je ne risquais rien. Libre, je m’unissais à un homme libre, qui tôt ou tard, s’il avait eu du cœur, devait se mettre en règle avec l’usage et la loi.

HENRI.

Les parens...

DIANE.

Leurs droits cessent à l’âge où l’homme peut se gouverner lui-même. C’est justement parce que cette heure a sonné que ma famille m’a fait des remontrances, et que moi-même j’ai mis Anatole en demeure de prendre un parti.

HENRI.

Eh parbleu ! j’entends bien ; mais il est toujours imprudent de jouer tout son bien sur une carte.

DIANE.

A votre compte, la prudence me commandait de le croire infâme.

HENRI.

Non, mais faible. C’est un enfant qui ne deviendra jamais homme. Quand je pense à tout ceci, je ne sais si Je dois vous plaindre ou vous féliciter.

DIANE.

Pensez-vous donc que je le pleure? Non, da! Grand bien lui fasse î II reste encore des couvents. Dieu merci !

HENRI, avec enthousiasme.

Ah ! baronne, que j’avais raison !

DIANE.

Quand? Comment? A quel propos?

HENRI.

Oui, je vous connaissais, je vous comprenais mieux que lui, lorsque je lui disais : Cette femme a réuni la tendresse de La VYallière au noble orgueil de Montespan.

DIANE.

En vérité, monsieur de Rouvray, vous m’avez fait l’honneur de plaider ma cause ?

HENRI.

Avec tout ce que j’ai de force et de conviction. Je lui ai dit...

DIANE.

Laissons le plaidoyer, puisque le procès est perdu ; mais je vous remercie de m’avoir gardé quelque estime, vous qui savez tout.

HENRI.

Où pouvais-je la mieux placer, mon estime ? Faut-il la réserver pour les prudes qui fuient devant le danger ou pour les coquettes qui se jouent de la faiblesse humaine? Le véritable héroïsme, entendez-vous, consiste à tomber noblement, à sacrifier tout au bonheur de celui qu’on aime. C’est le martyre dans l’amour, et je ne connais pas de plus piètre sire au monde que celui qui méprise une femme parce qu’elle a eu la générosité de se donner ’à lui. Ah! madame, si vous saviez !

DIANE.

Je sais, monsieur, que vous vous êtes chargé du message, et j’ai quelque droit d’en conclure que vous ne blâmiez pas la trahison.

HENRI.

Eh bien ! apprenez tout. Ce matin, quand je l’ai vu tremblant comme la feuille à l’idée d’implorer le consentement de son père, je me suis révolté, je l’ai flétri ; non-seulement je lui ai reproché son ingratitude et sa mauvaise foi, mais je l’ai traité de lâche ! Et il m’a laissé dire.

DIANE.

C’est impossible ! Un homme que j’ai aimé !

HENRI.

Je vous le jure !

DIANE.

Qu’a-t-il fait?

HENRI.

Pas grand’ chose, il a pleuré.

DIANE.

Et vous?

HENRI.

Moi?

DIANE.

Oui. Vous avez dû rire.

HENRI.

Pourquoi ?

DIANE.

Parce que telle est votre humeur, et que vous semblez homme à prendre gaîment toute chose.

HENRI.

Ne parlons pas de moi, je vous en prie. Si je m’y mets, j’en dirai trop. Mieux vaut me taire, ici surtout.

DIANE.

Vous m’intriguez terriblement. Je pensais vous connaître un peu. Y aurait-il par hasard un autre M. de Rouvray sous celui que le monde admire ?

HENRI.

Et vous aussi, vous me croyez tout en surface?

DIANE.

Non, mais je sais de vous ce que vous en avez fait paraître.

HENRI.

Soit, à votre aise. Ne cherchez point au-delà. Je suis un étourdi, un viveur, un homme de club et d’avant-scène, tout aux plaisirs faciles, qui, grâce à Dieu, ne chôment jamais à Paris, incapable d’aimer, n’est-ce pas? c’est convenu; je m’amuse.

DIANE.

Je ne dis pas cela.

HENRI.

Dites-le, croyez-le comme eux tous, vous, la seule à qui j’aurais voulu persuader le contraire !

DIANE.

Moi?

HENRI.

Vieille histoire! amour absurde, étouffé dans son germe, il y a plus de cinq ans, vous savez où; c’était en Normandie, votre mari vivait. Vous ne m’avez pas remarqué, vous êtes devenue veuve; Anatole a paru... Parlons de vous, ma belle, et pauvre et noble amie. Il ne faut pas que vous vous jetiez au couvent. Vous êtes jeune. La vie, que vous avez à peine commencée, vous garde une ample provision de bonheurs inconnus. Après avoir épuisé les joies amères du sacrifice, il vous reste à jouir de l’amour triomphant, dominateur et despotique. J’en connais plus de mille, sans me compter, qui s’enorgueilliront de ramper à vos genoux. Vivez, régnez, vengez sur quelques fous de mon espèce l’injure qu’un enfant sans conscience et sans remords fait subir à votre fierté.

DIANE.

Merci! je m’en tiens à mon plan. Le cloître me vengera mieux que toutes les vanités du monde. Je veux souffrir, mourir pour celui qui me laisse, sous ses yeux, à deux pas de lui, avec un obstacle infranchissable entre nous deux. Les remords lui viendront quand il sera vraiment un homme. Il voudra réparer son crime. Et même peut-être un jour se reprendra-t-il à m’aimer. Je le saurai, car les murs du couvent laissent passer les bruits du monde; mais, implacable comme la justice, je meurtrirai mon front sur les dalles du sanctuaire, j’enivrerai mon cœur d’un renoncement obstiné, et désespérée, mais contente, je jouirai de son malheur et du mien.

HENRI.

C’est joli, malheureusement c’est long. Moi, je vous vengerai en un tour de main, si vous me laissez faire.

DIANE.

Vous seriez homme à le tuer?

HENRI.

Comme un loup, pour vous faire hommage de sa patte.

DIANE.

A défaut de sa main? Merci. Vous êtes un brave garçon, je le savais; mais je ne mérite pas, je ne veux pas que vous exposiez votre vie.

HENRI.

Eh! que diable voulez-vous que j’en fasse? Elle n’est plus à moi.

DIANE.

A qui donc est-elle?

HENRI.

A vous, à vous seule. Je vous aime depuis notre première rencontre. Ce que j’ai souffert de votre unique et déplorable faiblesse, personne ne le saura, pas même vous.

DIANE.

Mon ami...

HENRI.

Vous ne me supposez pas capable d’un sentiment vulgaire?

DIANE.

Oh non !

HENRI.

Je serais le dernier des hommes, si j’abusais de ce trouble et de ce désespoir pour tomber à vos pieds et vous dire qu’en tout temps, en tout lieu, dans mes plus scandaleuses folies, je n’ai jamais pensé qu’à vous.

DIANE.

Vous ne le direz pas, j’en suis sûre.

HENRI.

Jamais! Si j’ai parlé, c’est pour vous faire entendre que ce malheureux petit roman, interrompu par la sottise d’un écolier, n’est pas même la première page de votre vie.

DIANE.

C’est la dernière.

HENRI.

Enfant!.. Mais les meilleurs, les plus loyaux et les plus braves mourraient avec délice pour un sourire de vous.

DIANE.

On pourrait encore m’aimer?

HENRI.

Si l’on peut !

DIANE.

Je vous crois; mais assez... Je vous en prie, ne me regardez pas ainsi. Je ne me possède pas bien. Cette nouvelle,... ces émotions,... vous-même qui m’apparaissez sous un jour favorable sans doute, mais absolument imprévu,... ce feu qui brille dans vos yeux... Laissez-moi, cher Henri.

HENRI.

Dans un pareil moment! quand vous êtes trahie par celui qui devrait s’immoler mille fois pour vous!...

DIANE.

Je ne veux la mort de personne. Je ne demande rien... Je suis heureuse,... oui, vraiment bienheureuse... de rencontrer dans mon malheur un dévoûment... Adieu!... Merci... Adieu!... (Elle fait un mouvement pour sortir.)

HENRI, la retenant.

Ange !

DIANE.

Un pauvre ange terriblement déchu. Mes ailes sont brisées, et je ne sais plus où j’en suis.

HENRI.

Appuyez-vous sur moi. Disposez de mon bras, de mon sang, de ma vie, de mon salut éternel; commandez-moi des choses héroïques, effroyables, impossibles !

DIANE.

Je ne vous commande rien,... pas même de m’adorer.

HENRI.

Auriez-vous donc le cœur de me le défendre?

DIANE.

Oui!... Non!... Je ne sais pas...

HENRI.

Diane, vous m’aimez!... Dieu nous a créés l’un pour l’autre. Jusqu’à ce jour tout a été méprise dans votre vie et dans la mienne; mais nous devions nous rencontrer enfin.

DIANE.

Vous croyez ?

HENRI.

Je le jure par vos grands yeux effarés, par votre cœur qui bat,… par ces lèvres...

DIANE.

Henri !

HENRI.

Ah ! l’univers est à moi !... (Il la presse sur son cœur et l’embrasse. Silence.)

DIANE.

C’est pour la vie, n’est-ce pas?

HENRI.

Certes ce n’est pas moi qui ferai la sottise de rompre avec un petit être aussi délicieux.

DIANE.

Vous sentez-vous capable de m’aimer sans arrière-pensée?

HENRI.

Assurément, comment l’entendez-vous?

DIANE.

Le souvenir?...

HENRI.

Moi, jaloux du passé? Vous me faites injure.

DIANE.

Ce jeune homme n’était rien pour moi. Je l’ai plus oublié en une minute que si je ne l’avais jamais connu. Vous aviez raison, cher Henri, je commence une vie nouvelle. Vous m’avez ouvert tout un monde.

HENRI.

N’est-ce pas?

DIANE.

Le ciel a eu pitié de moi.

HENRI.

Méchante, qui voulait entrer au couvent! Y pensez-vous encore?

DIANE.

Oh ! jamais, tant que vous m’aimerez.

HENRI.

Autant dire : jamais de la vie !

DIANE.

Vous êtes bon. Je ne méritais pas...

HENRI.

Je vous aime ! Ah 1 si l’on m’avait dit ce matin qu’une si sotte ambassade aurait un si beau dénoûment. (Le domestique entre et apporte une lettre sur un plateau.)

DIANE, prenant la lettre.

De lui? Voilà qui est particulier. Comprenez-vous qu’il ose m’écrire ?

HENRI.

Je le croyais mieux élevé. Sa lettre et ma visite font double emploi.

DIANE.

Quelque nouvelle impertinence sans doute.

HENRI.

C’est à moi qu’il manque surtout.

DIANE jette l’enveloppe, déplie la lettre, s’arrête au moment de la lire, et la tend à Henri.

Tenez, mon cher Henri. Voilà le cas que je fais de sa prose. Vous pouvez lire ou déchirer, à votre choix.

HENRI, après avoir jeté un coup d’œil sur la lettre.

Ah!... c’est nouveau.

DIANE.

Quoi donc ?

HENRI.

Rien...

DIANE.

Mais encore ?

HENRI.

Voyez vous-même. (Il lui rend la lettre.) Ces irrésolus sont capables de tout.

DIANE.

Ciel! (Lisant.) « Mon cher amour... »

HENRI.

Impertinent !

DIANE.

Pourquoi donc?... (Elle continue.) « Oubliez tout ce qu’Henri vous a pu dire... »

HENRI, à part.

C’est commode.

DIANE.

« ... Il est trop vrai que ce matin le respect filial, la peur d’exaspérer un digne homme que je vénère autant que je l’aime, m’avaient poussé aux dernières limites du désespoir. Je renonçais à vous, au bonheur, à la vie; mais Henri m’a traité de lâche... »

HENRI, à part.

Oui, j’ai bien travaillé.

DIANE, continuant.

«... Et cette injure m’a jeté hors des gonds. A peine m’avait-il quitté que j’ai couru me précipiter aux genoux de mon père. Il est bon, chère Diane; il est clément et généreux. Il consent à bénir notre union... » — C’est un vrai gentilhomme. — « Il nous pardonne de nous être aimés sans son aveu. »

HENRI, à part.

L’aimable jeune fille que monsieur mon cousin!

DIANE.

«... Attendez-moi, j’accours, j’ai besoin de tomber à vos pieds et de vous répéter pour la millième fois que je vous aime. »

HENRI.

Y serons-nous pour lui?

DIANE.

Vous n’êtes pas hospitalier pour les gens de votre famille.

HENRI.

Je suis avant tout de la vôtre, désormais.

DIANE.

Il ne vous manque plus que de vous impatroniser chez moi! N’est-ce donc pas assez, monsieur, d’avoir calomnié votre ami, votre parent, devant celle qu’il aime?

HENRI.

J’ai calomnié, moi?

DIANE.

Mais je ne vous ai pas cru. Mon cœur, ma conscience, tout mon être, protestaient contre une affirmation gratuite et monstrueuse.

HENRI.

Je n’ai pas entendu la protestation. Pardonnez-moi, madame.

DIANE.

Comment avez-vous eu le front?...

HENRI.

Le front?

DIANE.

Eh ! oui, le front de me dire à moi-même qu’il m’abandonnait pour toujours.

HENRI.

J’ai rempli mon mandat en conscience, parole d’honneur.

DIANE.

Vous avez donc bien peu d’esprit, si vous n’avez pas deviné qu’après votre départ il irait implorer son père?

HENRI.

Je l’aurais deviné, s’il me l’avait dit.

DIANE.

Beau mérite ! Que voulez-vous que je devienne à présent?

HENRI.

Tout ce qu’il vous plaira. Vous avez du choix, ce me semble.

DIANE.

Mais je n’aime et je ne connais qu’un seul homme!

HENRI.

Moi?

DIANE.

Lui!

HENRI.

Il paraît que les premiers ne sont pas les derniers, contrairement au mot de l’Évangile.

DIANE.

Blasphémez maintenant! Il ne vous manquait plus que cela! Que faire? que devenir? Vous ne voyez donc pas que je suis perdue ?

HENRI.

Raisonnons.

DIANE.

Pas un mot ! (pleurant.) Ah ! malheureuse que je suis !

HENRI.

Ne pleurez pas, Diane !

DIANE.

Trêve de familiarités, je vous prie.

HENRI.

Pardon ! Mon tort le plus impardonnable est de n’avoir pas deviné qu’un timide deviendrait hardi par hasard.

DIANE.

Par amour.

HENRI.

Soit!

DIANE.

Vous le connaissiez, vous aviez reçu ses confidences, vous saviez à quel point il m’adorait! Il faut que vous soyez le plus aveugle des hommes pour avoir un seul instant douté de lui !

HENRI.

Et vous?

DIANE.

Eh ! savais-je ce que je faisais? Vous avez abusé du fol entraînement d’une âme désespérée!

HENRI.

J’en conviens, si tel est votre bon plaisir; mais je suis prêt à réparer le mal que j’ai pu faire dans l’innocence de mon cœur.

DIANE.

Bien! J’accepte. Rentrez chez vous, fermez la porte, n’écrivez rien, ne dites rien à personne, et brûlez-vous la cervelle. A ce signe, je verrai que vous êtes un homme de cœur.

HENRI, à part.

Jusqu’à présent, je n’avais pas compris Marguerite de Bourgogne; mais ce rôle, qui paraît entaché d’exagération, commence à devenir vraisemblable.

DIANE.

Hésiteriez-vous par hasard?

HENRI.

Par hasard? non ! mais par instinct de conservation, (on entend le roulement d’une voiture.)

DIANE.

Dieu! le voici! fuyez, disparaissez, sortez de ma maison, de ma mémoire. Il va vous rencontrer. Que croira-t-il? que direz-vous?

HENRI.

Moi? pas un mot, madame. Je reste son cousin fidèle... et votre serviteur discret. Rien ne s’est passé entre nous, car en somme erreur n’est pas compte.


***