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Une Restauration en 1672 - Le Rétablissement du stathoudérat en Hollande

Revue des Deux Mondes tome 62, 1884
Antonin Lefèvre-Pontalis

Une restauration en 1672


LE RÉTABLISSEMENT DU STATHOUDÉRAT EN HOLLANDE.

La république des Provinces-Unies s’était personnifiée et en quelque sorte incarnée dans la maison d’Orange, à laquelle elle était redevable de son indépendance conquise sur l’Espagne. Elle avait eu à son service une dynastie de princes patriotes et populaires : Guillaume le Taciturne, Maurice, Frédéric-Henri, l’avaient tour à tour affranchie et gouvernée, en exerçant comme stathouders le pouvoir civil, partagé avec les états des provinces, et en recevant de l’assemblée de la confédération, les états-généraux, le pouvoir militaire de capitaine-général. Mais l’ambition de Guillaume II avait mis à l’épreuve la fidélité d’une nation reconnaissante ; sa tentative de coup d’état manquée, suivie de sa mort prématurée, avait empêché que la succession de ses charges ne passât à son dernier descendant. Exploitant habilement les défiances qu’il avait suscitées, le parti républicain, représenté par la bourgeoisie hollandaise, mit à profit ; la minorité de son fils pour tenir à l’écart du pouvoir le jeune prince qui devait être un jour Guillaume III, et auquel de si grandes destinées étaient réservées. Cet interrègne du stathoudérat durait depuis vingt ans, et le gouvernement d’un grand ministre, le pensionnaire de Hollande, Jean de Witt, avait glorieusement rempli cette période, en mettant une petite république au rang des premières monarchies de l’Europe.

Cette longue prospérité s’était tout à coup changée en désastres qui ne pouvaient manquer de préparer et de précipiter un changement de gouvernement. Réduites à toute extrémité par l’invasion française, à demi conquises en un mois, menacées d’un démembrement par Louis XIV et son allié, le roi d’Angleterre Charles II, les Provinces-Unies devaient nécessairement chercher un sauveur. Le prince d’Orange, qui venait d’atteindre sa majorité, paraissait prédestiné à ce rôle : c’était celui qui avait appartenu à ses ancêtres, il semblait devoir en hériter. Il avait pour lui le prestige des souvenirs, qui sont une part de la vie des peuples ; il y joignait, avec l’attrait de la jeunesse, le don précoce du commandement. Tout en lui révélait celui qui sait se faire obéir : son impénétrable réserve, son sang-froid inaltérable, son invincible opiniâtreté. Dès que la déclaration de guerre fut devenue inévitable, la charge de capitaine-général avait été rétablie en sa faveur. Quoiqu’elle ne lui eût été attribuée que pour la durée d’une campagne, sous la surveillance des commissaires des états-généraux, elle lui permettait aisément de s’élever au pouvoir qu’il convoitait comme stathouder, malgré l’édit perpétuel qui avait aboli le stathoudérat en Hollande et interdit sous serment d’en proposer le rétablissement.

Autour du prince d’Orange, le parti qui était resté fidèlement attaché à sa fortune se grossissait de tous ceux que le désir ou la prévision d’une prochaine restauration lui ralliaient. Il ne se contentait pas de réclamer l’extension du commandement qui lui appartenait en voulant que la charge de capitaine-général lui fût conférée à vie et avec la plénitude des prérogatives du pouvoir militaire ; il revendiquait en sa faveur le pouvoir civil de stathouder et se montrait impatient de lui rendre ainsi la puissance qui était le patrimoine de sa famille. On se plaignait avec violence de la défiance qui lui avait été témoignée dans l’instruction qui limitait ses pouvoirs de capitaine-général, et l’on imputait les malheurs de la guerre à la suppression du stathoudérat. « Il était temps, disaient tous ceux qui recevaient le mot d’ordre des amis du prince, de mettre Son Altesse hors de tutelle et de donner à la république un chef à la fois militaire et civil dont elle ne pouvait plus longtemps se passer ; autrement il n’y avait pas de salut à espérer. »


I

Il n’y avait qu’un homme qui pût se mettre en travers de cette réaction. Seul, le grand-pensionnaire de Witt avait jusqu’alors empêché le parti orangiste de reprendre possession du gouvernement. Pendant dix-neuf années d’un grand ministère, il avait su, par la fermeté de sa conduite et la supériorité de son intelligence, surmonter tous les obstacles, déjouer les manœuvres de ses adversaires et conserver le gouvernement sans stathouder, tel qu’il avait été organisé en 1650, après la mort de Guillaume II. Scrupuleusement fidèle à son serment, qui l’obligeait à n’y laisser porter aucune atteinte, il s’était fait de la résistance au parti orangiste le plus impérieux devoir de sa charge. Toutefois, loin de traiter le jeune prince en ennemi, il ne lui avait pas ménagé les témoignages de respect et même d’affection. Il l’avait fait élever comme pupille des états de Hollande et avait lui-même dirigé son éducation jusqu’à ce que les obstacles de tout genre qui lui avaient été suscités l’eussent obligé à y renoncer. « Il peut arriver malheur à mon parti, disait-il avec un désintéressement patriotique qui l’honore, et il faut que ce jeune homme soit un jour en état de gouverner la république. » A mesure que le jeune prince grandissait, il avait espéré désarmer ses partisans, non-seulement en le faisant nommer conseiller d’état avant ses vingt ans révolus, mais encore en lui laissant attribuer le commandement en chef de l’armée et en lui donnant la plus fidèle assistance. Malheureusement pour lui, il n’avait pas su se faire un mérite de cette politique de conciliation. Quand les concessions étaient devenues inévitables, il les avait disputées, au lieu de hâter un accord, donnant ainsi un nouvel aliment aux inimitiés et aux ressentimens du parti orangiste.

Tous les coups destinés à le faire succomber dans une lutte qui devenait chaque jour plus inégale lui avaient été portés. Les progrès si rapides de l’invasion donnèrent contre lui le signal d’une explosion de haine implacable, en permettant d’exploiter pour le perdre la crédulité populaire. Vainement avait-il tout mis en œuvre pour la défense, pris les mesures pour la concentration de l’armée après les premiers désastres et préparé à l’avance le plan des inondations auxquelles la république dut son salut ; vainement, loin de se laisser décourager par les conquêtes de l’ennemi, avait-il tracé le fier programme de la résistance en écrivant cette mémorable dépêche qui n’est pas l’un de ses moindres titres d’honneur devant la postérité : « Nous devons nous servir d’Amsterdam comme du cœur de l’état pour porter secours à tous les membres, afin que, sous la garde de Dieu, nous disputions le pays à l’ennemi jusqu’au dernier homme et avec une constance bat ave… » de Witt n’en était pas moins accusé d’être devenu le complice du roi de France, et il était représenté comme le chef d’un grand complot, préparé depuis longtemps pour lui livrer les Provinces-Unies, afin d’empêcher que le prince d’Orange ne les gouvernât. De nombreux pamphlets propageaient ces calomnies, tandis que les prédications des ministres calvinistes restés fidèles au dernier descendant des stathouders retentissaient comme un appel à la vengeance transformée en œuvre de justice. « J’éprouve, écrivait le grand-pensionnaire à l’amiral Ruyter avec une douloureuse résignation, la vérité de ce qu’on appliqua autrefois à la république romaine : Prospera omnes sibi vindicant, adversa uni imputantur (Chacun veut s’attribuer la gloire du succès, mais les malheurs publics sont imputés à un seul). »

Les passions déchaînées contre cet honnête serviteur de l’état et auxquelles, deux mois plus tard, il devait être si cruellement sacrifié comme une victime expiatoire, armèrent une première fois le poignard des assassins. La révolution qui se préparait allait être facilitée par cet attentat, auquel il devait survivre, mais en se trouvant mis, par ses blessures, hors d’état de garder la direction des affaires publiques. Le mardi 21 juin 1672, malgré la nuit déjà commencée, il travaillait dans son cabinet, à côté de la salle des états, pour y achever sa tâche « et terminer chaque jour les affaires du jour, » suivant la maxime qu’il aimait à répéter et à mettre en pratique. A la même heure, dans le voisinage, quatre conjurés étaient réunis pour le faire tomber sous leurs coups. Les deux fils d’un conseiller à la cour de Hollande, Jacob et Pierre van der Graef, s’étaient associé pour cette criminelle entreprise Adolphe Borrebagh, maître de poste de Maestricht, et Corneille de Bruyn, marchand grainetier, lieutenant d’une des compagnies bourgeoises de La Haye. Profitant de l’éloignement de leur père, qui s’était retiré à Delft pour y mettre sa fortune en sûreté contre l’invasion, ils avaient invité leurs complices à souper et s’étaient entretenus avec eux des malheurs publics, en les imputant au grand-pensionnaire. Soit que leur projet fût médité à l’avance, soit qu’ils ne fissent que céder subitement à une inspiration criminelle, ils s’arrêtèrent devant l’étang ou vivier qui borde le palais des états, sous les arbres de l’avenue qui y fait face. La lumière qu’ils aperçurent dans le cabinet du grand-pensionnaire les décida, sur la remarque de Borrebagh, à profiter de l’obscurité et de la solitude pour l’attendre à son passage et le faire périr dans cette embuscade.

Troublés par la crainte, au lieu de l’attaquer tous quatre, ils tirèrent au sort pour choisir celui qui le frapperait le premier, et deux fois de suite le sort désigna de Bruyn. Pendant qu’ils délibéraient, Jean de Witt sortit de la cour intérieure du palais entre onze heures et minuit pour regagner tranquillement sa demeure, qui était très rapprochée. Il était précédé d’un de ses serviteurs, qui portait un flambeau pour l’éclairer, et suivi de son premier clerc, qui était chargé de son sac à dépêches. Les conjurés, protégés par l’ombre des arbres, occupaient le chemin qu’il devait suivre. Quand le grand-pensionnaire eut franchi l’arcade de la cour, ils marchèrent à sa rencontre, Borrebagh commença l’attaque en arrachant brusquement le flambeau des mains du serviteur qui le portait, pendant que Pierre van der Graef, enlevant au commis le sac qui lui était confié, l’empêchait de secourir son maître ; en même temps, de Bruyn, obéissant à la consigne qu’il avait reçue, se précipita sur Jean de Witt et l’atteignit d’un coup de sabre sur le cou.

Quoique surpris et sans armes, le grand-pensionnaire eut le courage et la présence d’esprit de saisir le meurtrier et de le terrasser. Ses complices vinrent aussitôt à son aide pour le dégager, et tandis que, dans cette lutte corps à corps, ils se meurtrissaient la main, ils firent à Jean de Witt de nouvelles blessures. Jacob van der Graef lui porta par derrière un coup de couteau qui, pénétrant dans l’épaule, le fit tomber à terre si violemment que la tête reçut une forte contusion. Les assassins, croyant qu’il était mort, se retirèrent en toute hâte, pendant que le grand-pensionnaire, qui n’était qu’ensanglanté, avait la force de se relever et rentrait dans sa maison. Les médecins des états, van der Straeten et Helvetius, et les deux chirurgiens de Wilde, qui furent appelés aussitôt auprès de lui, reconnurent qu’aucune de ses blessures n’était mortelle. Il se mit au lit avec une fièvre ardente, entouré des soins que lui prodiguaient son vieux père, sa vaillante sœur, Johanna de Witt, mariée à Beveren, seigneur de Zwyndrecht, et sa fille aînée Anna. Toujours fidèle à ses devoirs, il surmonta ses souffrances pour écrire aux états de Hollande une lettre calme et simple dans laquelle, remerciant Dieu de l’avoir sauvé d’une mort presque certaine, il leur racontait avec les détails les plus précis l’attentat auquel il avait échappé et les priait de le dispenser de remplir sa charge jusqu’à son rétablissement.

Les états de Hollande, en apprenant cette tentative d’assassinat contre le premier ministre de leur province, lui firent témoigner leurs tristes sympathies, auxquelles les principaux personnages de la république s’associèrent. Inquiets pour eux-mêmes et craignant un vaste complot, ils prirent pour leur sûreté les précautions nécessaires, en mettant sur pied les compagnies bourgeoises, qui s’empressèrent de répondre à leur appel. Ils ne se montrèrent pas moins vigilans pour la poursuite et la punition du crime. Ils prescrivirent à la cour de Hollande toutes les recherches qui permettraient de découvrir les coupables, firent fermer les portes de la ville pour les empêcher de s’échapper et promirent 5,000 florins à ceux qui les dénonceraient.

L’un d’eux, Jacob van der Graef, fils aîné du conseiller à la cour de Hollande, était déjà arrêté. Se croyant sûr de l’impunité, et préoccupé de ne donner aucun éveil, il avait achevé la nuit avec ses complices dans la maison du libraire van Dyck, où les assassins s’étaient retirés pour faire panser la blessure reçue par l’un des conjurés, de Bruyn. Le lendemain matin, empruntant à son hôte un manteau pour n’être pas reconnu, il crut pouvoir rentrer sans danger dans la maison paternelle, mais il la trouva gardée. Un médecin qui passait sur la promenade au moment où Graef retournait sur ses pas pour s’assurer si de Witt était tué avait entendu prononcer à voix basse ces paroles : « Graef ! Graef ! où êtes-vous ? Venez vite. » Dès qu’il eut connaissance de l’attentat, il se rendit chez le grand-pensionnaire, auquel il signala cet indice de crime, et les ordres furent aussitôt donnés pour que les abords de la maison du conseiller fussent soigneusement surveillés. Quand Jacob van der Graef s’y présenta, croyant en trouver l’accès libre, il ne comprit pas les signes d’intelligence qui lui étaient faits par quelques-uns des bourgeois mis en faction, qui désiraient le faire échapper. Les taches de sang qu’il portait sur lui, et dont il ne se doutait pas, suffisaient pour le dénoncer. Après de vaines explications, il fut conduit à la conciergerie de la cour et ensuite à la prison, et confirma les soupçons de son crime en conjurant les bourgeois qui l’escortaient de le laisser s’enfuir. Au troisième interrogatoire, il fut obligé de s’avouer coupable et donna le nom de ses complices.

Il avait été déconcerté quand on lui avait représenté son épée tombée de son fourreau et ramassée à la place où l’attentat venait d’être commis. Il déclara « qu’il ne pouvait se rendre compte d’aucune raison qui l’eût porté à commettre cette tentative d’assassinat, sinon qu’il était abandonné de Dieu, » et il en témoigna tout son repentir. « Lorsque j’eus résolu d’assassiner le grand-pensionnaire de Witt, avoua-t-il, je demandai à Dieu de vouloir bien faire réussir mon entreprise si le grand-pensionnaire était un traître, mais de me faire perdre la vie s’il était un honnête homme. « Il n’avait d’autre excuse que celle du fanatisme, et il fut condamné à mort. Sa jeunesse (il était encore étudiant à l’université de Leyde), la considération dont jouissait sa famille, la fuite de ses complices, qui avaient pu s’évader de La Haye, intéressaient à son sort, malgré l’indignation qu’inspirait ce lâche guet-apens.

D’après des récits plus ou moins contestables, qui ne sont confirmés par aucun témoignage, Jean de Witt aurait été pressé par des amis de solliciter des états la grâce du coupable afin de regagner par sa clémence la faveur populaire qu’il avait perdue. Le grand-pensionnaire, ne se départant pas de son austère rigidité, se serait refusé à faire cette démarche, en disant que, s’il pardonnait de bon cœur à son assassin, il n’en était pas moins obligé de laisser à la justice son libre cours, afin que la sécurité des autres régens ne fût pas compromise par l’impunité du crime. A ces suppositions on peut opposer une déclaration contraire, d’après laquelle aucune demande d’intercession en faveur du condamné n’avait pu être adressée à Jean de Witt, « la fièvre continue qu’il eut pendant plus de huit jours n’ayant permis de l’entretenir d’aucune affaire. » Quoi qu’il en soit de ces allégations, le sursis à l’exécution de la sentence ne fut pas accordé, et Jacob van der Graef mourut avec courage, mutilé par le bourreau de Haarlem, qui le manqua une première fois avant de lui trancher la tête. Le jour de l’exécution, il fallut faire garder l’échafaud et prendre les mesures qui devaient empêcher la population de la campagne de venir tenter une émeute à La Haye. Le pasteur David Amya, qui avait visité Jacob van der Graef dans sa prison, publia la relation de sa captivité et de son supplice, qui fut vendue, en quelques jours, à plusieurs milliers d’exemplaires ; il y faisait un parallèle criminel entre l’assassin de Jean de Witt et l’ange de la Bible qui avait soutenu la lutte contre le patriarche Jacob. Les ennemis du grand-pensionnaire se servirent de ce libelle pour faire considérer son assassin comme un martyr.

Les trois autres meurtriers avaient échappé à toute poursuite. Ils s’étaient réfugiés au camp du prince d’Orange et y trouvèrent un asile, malgré les recherches des états, qui les désignèrent vainement au prince ainsi qu’aux chefs de l’armée. « Nous prenons cette affaire fort à cœur, lui écrivirent-ils, et nous avons résolu de faire voir notre ressentiment aux auteurs d’un attentat commis sur la personne de notre premier ministre. » Ils allèrent même jusqu’à dénoncer la protection occulte qui semblait dérober les fugitifs à la justice. « Nous sommes informés, écrivaient-ils qu’ils se sont sauvés parmi les troupes de l’état qui sont campées à Bodegrave ou en d’autres endroits que Votre Altesse sait bien. » Ces soupçons étaient justifiés. Non-seulement les complices de Jacob van der Graef ne furent pas inquiétés ; mais encore, deux mois plus tard, ils purent profiter de l’amnistie générale pour rentrer dans leurs demeures : l’un d’eux, Borrebagh, conserva son emploi de maître de poste et en obtint la survivance pour son fils, tandis que l’autre, de Bruyn, fut choisi par le nouveau stathouder comme l’un des magistrats municipaux de La Haye. La scandaleuse récompense de leur crime leur fut ainsi accordée.

Un secret mot d’ordre semblait avoir désigné les deux frères aux coups des meurtriers. Quatre jours après l’attentat ourdi à La Haye contre le grand-pensionnaire, Corneille de Witt, qui avait été obligé par ses douleurs articulaires de quitter la flotte, où il venait de se signaler glorieusement comme commissaire des états-généraux, faillit également être la victime d’un assassinat. Le lendemain de son retour à Dordrecht, au commencement de la nuit, quatre inconnus dont l’attitude était suspecte et menaçante vinrent frapper à sa maison en demandant à lui parler d’affaires importantes ; l’entrée leur ayant été refusée à raison de l’heure tardive, ils tentèrent de la forcer. Mais la garde bourgeoise, qui faisait le service de nuit, fut prévenue à temps par les domestiques, auxquels une porte dérobée avait permis de sortir précipitamment pour donner l’alerte ; elle accourut en hâte et fit prendre la fuite aux malfaiteurs, qu’elle ne put arrêter.


II

Ces criminelles tentatives contre la vie du grand-pensionnaire et de son frère devaient servir à précipiter le mouvement général destiné à rétablir la charge de stathouder au profit du prince d’Orange. Cette révolution avait été habilement préparée par les fausses nouvelles qui étaient propagées pour entraîner la population aux derniers excès. « Le bruit de la mort du prince ayant été répandu à Amsterdam, écrivait l’envoyé de l’électeur de Brandebourg, Blaspiel, le peuple se mit dans la plus grande agitation et voulait courir à La Haye pour tirer vengeance de ceux qui lui étaient signalés comme les ennemis de Son Altesse. »

La Zélande donna la première le signal du changement de gouvernement, et ce fut la ville de Ter-Veere, dont le prince d’Orange était le seigneur, qui en prit l’initiative. Le jour même où les blessures reçues par Jean de Witt le mettaient hors d’état de continuer l’exercice de ses fonctions, les habitans de Ter-Veere s’attroupèrent pour aller demander aux membres du conseil de la ville de se prononcer en faveur du prince d’Orange, et ceux-ci, intimidés ou complices, le proclamèrent stathouder. Le mouvement, une fois commencé, se communiqua à toute la province, sans rencontrer aucune résistance : presque partout le peuple ne faisait que prévenir les secrets désirs des régens, qui, sans oser rompre l’accord conclu avec les états de Hollande, étaient tout disposés à se laisser faire violence. La déclaration des états de Zélande en faveur du prince d’Orange était inévitable, quand le soulèvement de la Hollande la rendit superflue.

Quelques jours avaient suffi pour que l’exemple donné par les habitans de Ter-Veere fût suivi par la ville de Dordrecht, qui, plus que toute autre, semblait intéressée à conserver une inébranlable fidélité au gouvernement des états. Elle était considérée comme le fief de Jean et de Corneille de Witt, qui y étaient nés, et qui, soit eux-mêmes, soit par leurs parens et leurs amis, avaient été jusqu’alors les maîtres du conseil des régens. Sa défection devait donc porter au parti républicain un coup irréparable. Elle fut préparée par des soupçons perfidement accrédités contre les magistrats municipaux. Les députés envoyés aux états par le conseil de Dordrecht s’étant prononcés pour la paix, la bourgeoisie se laissa persuader que les conseillers négociaient déjà avec l’ennemi la capitulation de la ville. Elle leur fit demander s’ils étaient résolus à la défendre, dans le cas où elle serait attaquée. Ils répondirent qu’ils sacrifieraient leur fortune et leur vie pour résister à l’invasion.

Cette réponse ne suffit pas pour rendre confiance AUX habitans. La visite des magasins fut exigée pour constater les moyens de défense. L’absence du gardien, chez lequel on alla chercher les clés, donna un prétexte au cri de trahison, qui fut répété de toutes parts. Vainement les magasins furent-ils ensuite ouverts, de telle sorte qu’on pût s’assurer à l’aise qu’ils étaient suffisamment pourvus ; la foule s’était l’assemblée en manifestant les dispositions les plus hostiles, et les meneurs qui la dirigeaient donnèrent le signal de l’émeute en faisant arborer deux pavillons au haut de la tour : l’un, de couleur orange, flottait au-dessus de l’autre, qui était blanc, avec cette inscription : Orange op (dessus) ; Wit onder (dessous). Le nom patronymique de Jean de Witt signifiant blanc en hollandais, ce jeu de mots était destiné à servir de ralliement contre le grand-pensionnaire et son parti. Pour obéir aux injonctions populaires, le conseil des régens est obligé de se réunir. Un ouvrier arrête le bourgmestre Mailing, qui voulait s’échapper, et, la hache à la main, le menace de lui fendre la tête s’il oppose la moindre résistance aux volontés des habitans. N’osant pas rester fidèles à l’édit perpétuel qu’ils avaient juré de maintenir intact et craignant, s’ils consentaient à l’abroger, d’avoir à rendre compte aux états de la violation de leur serment, les régens se flattent de trouver un expédient : ils font annoncer à son de trompe le choix de députés envoyés vers le prince d’Orange, à son camp de Bodegrave, pour le conjurer de se rendre sans retard à Dordrecht. Toujours attentif à ne pas se compromettre, le prince, qui tenait à se garantir contre toute accusation de complicité avec la sédition, commence par refuser de répondre à leur appel en alléguant la nécessité de rester à son poste. Redoutant l’explosion de la colère populaire s’ils ne peuvent annoncer son arrivée, les députés le pressent de se mettre en route, et il cède à leurs prières, en paraissant se laisser vaincre.

Le lendemain matin, il fait son entrée solennelle en compagnie des membres de la députation, auxquels s’était joint le beau-frère de Jean et Corneille de Witt, Jacob de Beveren, seigneur de Zwyndrecht, commissaire des états de Hollande. Les habitans escortent le jeune prince et le conduisent à l’hôtel de ville, où il se rend à pied et la tête couverte. Les régens le suivent chapeau-bas et l’invitent avec empressement à prendre séance dans le conseil, mais ils se gardent de lui faire aucune ouverture, afin de le rendre responsable de la décision qui sera prise. Ils lui demandent s’il a quelque proposition à leur communiquer. Le prince, surpris de leur silence, dissimule son étonnement et leur rappelle qu’il n’est venu qu’à leur demande, afin d’écouter ce qu’ils ont à lui dire. Ceux-ci, sans se départir de leur réserve, le remercient de l’honneur qu’il leur fait en se rendant dans la ville et l’invitent à en visiter les fortifications et les magasins, espérant ainsi donner le change à la foule. Mais, au retour de cette tournée, les habitans, craignant d’être trompés, se pressent autour de son carrosse, et pour obéir au mot d’ordre qui leur a été donné par le pasteur Henri Dibbets, refusent de le laisser sortir avant de s’être assurés du vote des régens.

Le prince s’étant contenté de déclarer qu’il était satisfait, les plus exaltés demandent à grands cris si les régens l’ont proclamé, déclarant qu’ils sauront bien lui faire rendre les charges de ses pères ; pour obtenir une réponse, ils couchent en joue l’un des bourgmestres, qui l’accompagnait. Vainement, celui-ci, se mettant à la portière, essaie de les calmer en criant : « Vive Orange ! » la foule irrité témoigne qu’elle ne se laissera pas abuser par de vains mots. Bile suit le prince jusqu’à l’auberge du Paon, où les régens lui avaient fait préparer un repas, et menace de les massacrer s’ils ne représentent pas l’acte destiné à rétablir en sa faveur le stathoudérat. L’un des séditieux entrant dans la salle et, s’adressant au prince, lui dit : « Que Votre Altesse demande tout ce qui lui plaira, et nous ferons en sorte qu’elle l’obtienne. » Les régens, obligés de céder, et n’osant pas quitter l’auberge sans avoir consenti à la satisfaction qui leur était imposée, ordonnent au secrétaire du conseil de rédiger la résolution dans laquelle ils déclarent qu’au nom de la ville, ils font choix du prince d’Orange comme stathouder. Le prince, prudent jusqu’au bout, se crut obligé d’invoquer l’engagement solennel qu’il avait pris le jour de sa nomination comme capitaine-général, en jurant obéissance à l’édit perpétuel. Il fallut que les régens le lissent relever de son serment par les deux pasteurs qui s’étaient signalés dans le soulèvement de la journée. Le premier acte de la révolution était accompli.

Dans cet entraînement auquel tous cédaient, il n’y eut qu’une seule tentative de résistance, et ce fut le frère de Jean de Witt, Corneille de Witt, qui, inaccessible à toute défaillance, s’opposa opiniâtrement aux impérieuses exigences de ses concitoyens. Lorsque la délibération qui prononçait le rétablissement du stathoudérat eut été signée par les dix-sept conseillers présens, on fit observer dans la foule qui restait ameutée que sa signature manquait, et ses ennemis ne voulurent pas laisser échapper cette occasion de l’humilier. Il continuait à être retenu au lit par la maladie et, pour l’obliger à ratifier la résolution prise en son absence, on lui envoya le secrétaire de la ville, accompagné du capitaine de la bourgeoisie. Après avoir pris connaissance de l’acte dont la signature lui était imposée, Corneille de Witt demanda si la rédaction en pouvait être changée « en y employant des termes moins positifs. » La réponse ayant été négative, il déclara qu’il aimerait mieux mourir sur son lit et avoir la tête brisée, plutôt que d’y donner son consentement. « Vous pouvez me trancher le cou avec l’épée que vous avez au côté, dit-il au capitaine de la bourgeoisie. Quant à moi, j’ai prêté serment à l’édit perpétuel, je veux le tenir puisque je n’en suis pas dispensé. » Le capitaine ayant protesté qu’il n’était pas venu pour être un assassin, il lui répliqua laconiquement : « Je ne peux pas signer, quoi qu’il arrive. »

Toutefois, l’intervention de sa femme ébranle la fermeté de son refus, en mettant aux prises les sentimens du mari et du père avec ceux du citoyen. Maria van Berkel, craignant que sa demeure ne fût envahie par la population attroupée devant la porte, et que le capitaine de la bourgeoisie pouvait à peine contenir, avait senti fléchir sa grande âme. Quoiqu’elle eût toujours fait preuve d’une intrépidité toute virile au milieu des périls qui avaient plus d’une fois menacé son mari, elle le presse avec instance de céder. Corneille de Witt résistant encore à ses prières, pour avoir raison de son refus, elle lui déclare avec désespoir qu’elle n’a plus d’autre parti à prendre que celui de s’éloigner, se croyant tenue comme mère d’aller mettre en sûreté la vie de ses enfans. Vaincu par ses larmes, Corneille de Witt prend la plume dont sa main endolorie peut à peine faire usage ; il écrit son nom et y ajoute ces deux lettres : V. C., qui voulaient dire : Vi coactus (contraint par la force.) Le secrétaire Muys lui en demande l’explication et le supplie de les faire disparaître pour ne pas donner un nouveau signal aux fureurs de la foule. « Je ne les retirerai pas, dit-il, parce qu’autrement je ne consentirais pas à signer. » Pendant que sa femme les efface à son insu, prévoyant ce pieux subterfuge de la tendresse conjugale, il demande au secrétaire de dresser un procès-verbal de sa protestation, dont il se fit plus tard remettre la copie. Il s’était mis en mesure, ainsi qu’il affirmait lui-même avec orgueil, de témoigner aux états ses maîtres qu’il n’était pas un parjure.

Le mouvement populaire de Dordrecht ne resta pas isolé et fut comme une traînée de poudre qui propagea l’incendie. A Rotterdam, le complot fut préparé par les officiers de la bourgeoisie. A la première nouvelle de l’insurrection de Dordrecht, l’un d’eux, voulant profiter de l’office religieux qui réunissait les habitans à la grande église, fit occuper par sa compagnie les avenues qui y conduisaient et obligea tous ceux qui sortaient du prêche à se déclarer partisans du prince ou des états. Une assemblée se trouva ainsi improvisée pour demander la nomination d’un stathouder ; elle fut haranguée par le pasteur Borstius, et l’un des régens, gagné à la cause orangiste, s’offrit pour transmettre aux conseillers la volonté populaire, pendant que le drapeau orange, hissé en haut du clocher de la ville, annonçait le changement de gouvernement, Menacés du pillage de leur maison et de la mort, les conseillers se réunirent pour sanctionner la résolution, à laquelle les deux bourgmestres opposèrent seuls une vigoureuse résistance. Le lendemain, des députés furent envoyés au prince d’Orange pour lui notifier sa nomination, et le bourgmestre qui les accompagnait ne craignit pas de lui dénoncer la violence faite aux magistrats. Celui-ci, mécontent, sans doute, de cette déclaration hardie, ou préoccupé de garder encore certains ménagemens, les accueillit avec une froide réserve. Il les reçut auprès de son camp de Bodegrave, sans descendre de son carrosse, ayant auprès de lui le commissaire des états-généraux, Beverningh, et se contenta de répondre qu’il n’accepterait la charge de stathouder que pour le bien de l’état.


III

Quand les mêmes scènes de violence se furent renouvelées impunément dans un grand nombre de villes de la province, les états de Hollande se trouvèrent désarmés et réduits à l’impuissance. Assaillis à la fois par les épreuves d’une invasion victorieuse et d’une révolution imminente, privés de la direction de leur grand-pensionnaire, retenu dans sa demeure par les blessures qui avaient failli lui coûter la vie, ils ne pouvaient plus ni arrêter ni ralentir un mouvement devenu irrésistible. L’union persévérante de tous les membres de leur assemblée aurait à peine suffi pour leur permettre de résister. Elle était déjà ébranlée par l’impatience de tous ceux qui se sentaient libres de manifester désormais leurs secrètes préférences ou qui étaient intéressés à s’assurer, par des témoignages de zèle tardif, les bonnes grâces d’un nouveau maître. Ils étaient néanmoins arrêtés par la crainte du parjure, l’édit perpétuel auquel les députés avaient prêté serment leur interdisant avec la plus grande rigueur toute proposition de rétablissement du stathoudérat. Aussi, les députés des deux villes les plus favorables aux intérêts du prince d’Orange, Leyde et Haarlem, s’étaient-ils contentés de proposer l’extension de ses pouvoirs militaires ; ils réclamaient pour lui la pleine indépendance du commandement, qui devait l’affranchir de toute sujétion à l’égard des commissaires civils, ou députés au camp, et demandaient que la délivrance des patentes nécessaires à la marche des troupes cessât d’appartenir aux états des provinces. Les états de Hollande se montrèrent disposés à faire ces concessions ; ils espéraient encore qu’elles leur permettraient d’échapper aux nouvelles exigences qu’ils redoutaient. Mais cette satisfaction ne pouvait plus suffire aux partisans du prince d’Orange, et le jour même où elle leur fut accordée par un vote unanime, ils demandèrent le changement du gouvernement.

Ils y étaient encouragés par l’éloignement de Jean de Witt et par le départ de son parent Vivien, qui, en sa qualité de pensionnaire de Dordrecht, était chargé de le remplacer, mais venait d’être rappelé par les régens de la ville : ils n’avaient pas dès lors à craindre la résistance inflexible qui aurait pu leur être opposée. Au contraire, ils comptaient sur le pensionnaire de Leyde, Burgersdyck, qui, à défaut des pensionnaires de Haarlem et de Delft, également absens, devait présider l’assemblée. Dès la veille, ils avaient eu soin de se rendre compte des dispositions avec lesquelles la motion impatiemment attendue serait accueillie. Les commissaires envoyés à La Haye par les régens de Rotterdam pour y transmettre aux états la résolution qui venait d’être prise par le conseil de la ville, en faveur du rétablissement du stathoudérat, avaient demandé aux députés de Rotterdam, encore hésitans, de prendre les devans pour intervenir et s’étaient mis en rapport avec Burgersdyck. Ce fut celui-ci qui, à la fin de la séance, invita les membres des états à examiner « si l’on ne pouvait pas donner à quelques députés la liberté défaire une proposition pour le bien du pays, quoiqu’elle dût être contraire aux résolutions ayant force de loi. » Cette proposition fut accueillie avec faveur. Le procédé qui permettait d’éluder le serment prêté à l’édit perpétuel était désormais trouvé, et les députés pouvaient impunément s’affranchir des engagemens qu’il leur imposait.

La séance du lendemain fut assombrie par de funestes communications. Les rigueurs de la mauvaise fortune s’appesantissaient sur les états. De Groot venait de leur faire le rapport des conditions inexorables que Louis XIV prétendait leur faire subir et qui ne leur permettaient plus d’acheter la paix qu’au prix de l’humiliation et du démembrement. Ils étaient aux prises avec les embarras d’un parti à prendre sur l’acceptation et le refus de ces dures exigences, quand les nouvelles de la sédition de Dordrecht, du soulèvement de Rotterdam et des violences exercées à Delft ainsi qu’à Haarlem se succédèrent tour à tour comme les tintemens lugubres de la cloche d’alarme et achevèrent de répandre la consternation dans l’assemblée. L’heure était favorablement choisie pour hâter le dénoûment de la révolution que les états allaient être obligés de sanctionner.

Encouragés par les premières ouvertures qui avaient été faites la veille à l’assemblée, les députés de Rotterdam prirent des mesures détournées pour provoquer la délibération, qui ne pouvait plus être retardée. La motion fut faite par le bourgmestre Pesser, qui avait jusqu’alors été considéré comme l’un des principaux adversaires du parti orangiste. Il commença par déclarer qu’il avait, de la part de sa ville, une communication importante à faire pour le service du pays, mais que l’honneur et la loi ne lui permettaient pas de rendre publique, à moins qu’il n’obtînt l’autorisation expresse d’en donner connaissance. Les nobles n’étaient présens à l’assemblée qu’au nombre de trois, MM. de Duvenwoorde, d’Asperen et Maasdam ; ils affectèrent la surprise et réclamèrent des explications plus précises, mais en faisant entendre qu’il fallait se donner les uns aux autres pleine liberté de proposer toutes les résolutions réclamées par l’intérêt de l’état. Les députés de Dordrecht, ne voulant pas donner un démenti à l’inflexible résistance dont leur concitoyen, Corneille de Witt, venait de leur donner l’exemple, essaient vainement d’arrêter le courant ; ils déclarent qu’ils ne se croient pas autorisés à laisser parler d’une affaire sur laquelle une loi fondamentale interdit toute délibération ; leur voix reste isolée. Les députés de Delft font savoir qu’ils se croient libres d’opiner s’ils y sont autorisés par le conseil de leur ville. Les députés de Haarlem, moins timides, se prononcent en faveur de la demande de Rotterdam, en représentant la nécessité de donner une prompte satisfaction au peuple et le danger de la refuser. Plus hardis, les députés de Leyde renoncent aux ménagemens que les membres de l’assemblée semblaient encore vouloir garder et n’usent plus d’aucun détour. Le pensionnaire Burgersdyck représente en leur nom qu’il est mutile de dissimuler plus longtemps et constate que la proposition de Rotterdam a pour but l’abolition de l’édit perpétuel ; il demande qu’elle soit dès lors mise en délibération, mais en ajoutant qu’il ne peut se prononcer sans avoir reçu les instructions des régens de Leyde, dont il n’est que le délégué.

Cette franche déclaration fait cesser toute incertitude, et les députés, procédant à un second tour de scrutin, n’hésitent plus à opiner ouvertement sur l’abrogation de redit perpétuel. Les nobles se prononcent les premiers pour la dispense du serment. Le pensionnaire d’Haarlem, ne voulant pas se laisser devancer, demande qu’on se hâte de pourvoir à la nomination du prince d’Orange comme stathouder, afin d’éviter des retards qui ne peuvent être que préjudiciables. Les autres députés, plus circonspects pour la plupart, se tiennent sur la réserve ; mais ils se mettent d’accord pour se dispenser du serment et en relèvent également les magistrats des villes, afin de pouvoir les consulter. Pour éviter toute perte de temps, on convient que les résolutions des conseils des villes seront communiquées à la prochaine séance, qui est fixée au surlendemain, et pour laquelle tous les membres des états se donnent solennellement rendez-vous. « Il y a eu à l’assemblée une très longue délibération touchant un grand point qui regarde Votre Altesse, » écrit au prince d’Orange son principal confident d’Asperen, président des conseillers députés, qui étaient les membres de la commission permanente des états. « Je pense que, dans trois jours, Votre Altesse sera stathouder. Il y a déjà onze voix qui sont acquises, et le reste se prépare ; dimanche prochain, toutes les voix seront assurées à Votre Altesse. En écrivant, vos affaires avancent en poste. »

Il restait à savoir quelle serait l’attitude de la ville d’Amsterdam, qui ne s’était pas encore prononcée. Vingt ans auparavant, elle avait opposé une énergique résistance au dernier stathouder, père du prince d’Orange, et était restée longtemps l’auxiliaire le plus fidèle du parti républicain ; mais depuis que les habitans s’étaient passionnés pour la continuation de la guerre, ils réclamaient avec emportement un nouveau gouvernement, afin de mettre obstacle à toutes les tentatives de négociation. « Il est temps, écrivait-on d’Amsterdam à l’agent français Bernard, que les magistrats renoncent à l’édit perpétuel, parce que le peuple se trouve déjà dans la rue pour les y contraindre. » D’ailleurs, les régens qui, dans la crainte d’un soulèvement populaire, venaient de se prononcer contre les pleins pouvoirs donnés à de Groot pour traiter avec Louis XIV, étaient disposés à se laisser faire la loi plutôt qu’à résister. La plupart témoignaient les dispositions les plus favorables au prince d’Orange ; ils y étaient encouragés par Van Beuningen et par Valkenier, devenu le plus fougueux partisan de la cause orangiste. Toutefois, ils n’osèrent prendre l’initiative d’une proposition tendant au rétablissement du stathoudérat et ils éludèrent l’envoi d’une députation au prince d’Orange, qui leur était demandé par le conseiller Outshoorn.

La prudente réserve du premier bourgmestre, Henri Hooft, appuyée par l’échevin Bontemantel et par André de Graef, oncle de Jean de Witt, fit prévaloir une politique de temporisation. Les députés de la ville aux états ayant demandé des instructions sur la conduite à tenir, le conseil leur fit savoir qu’ils devaient s’abstenir de toute ouverture et ne les autorisa à donner un vote favorable qu’en cas d’unanimité de l’assemblée. Peu s’en fallut qu’André de Graef, auquel ce message avait été confié, dénoncé comme l’un des complices du parti de la paix et soupçonné d’être envoyé à La Haye pour ratifier les propositions du roi de France, ne fût la victime des violences populaires. Cette irritation se calma le lendemain, quand le conseil, apprenant que les membres des états s’étaient dégagés de leur serment et avaient laissé les régens des villes libres de se prononcer, mit fin à ses hésitations.

D’après le récit manuscrit de la séance, telle qu’elle a été reproduite par l’échevin Bontemantel, qui y assistait, aucun débat n’aurait eu lieu dans le conseil sur le vote qui révoquait l’édit perpétuel, si pour se singulariser, Valkemer n’avait pas proposé de nommer le prince d’Orange comte de Hollande, sans rien changer d’ailleurs à la résolution solennelle qui avait aboli la charge de stathouder. C’était rétablir le stathoudérat sous un autre titre et avec des pouvoirs bien plus étendus, qui auraient fait du prince d’Orange le souverain de la Hollande. Non-seulement Valkemer prétendait s’éviter ainsi l’embarras de révoquer l’édit dont il avait été le principal promoteur, mais encore il se flattait de dépasser par son projet les propositions qui avaient été faites jusqu’alors par les partisans les plus déclarés d’une restauration. Il y avait déjà rallié plusieurs conseillers, quand Bontemantel représenta énergiquement qu’on réveillerait ainsi les craintes et les inimitiés, le titre de comte paraissant menaçant pour la liberté du pays. Il ajouta que les membres des états, qui étaient prêts à s’entendre pour la nomination d’un stathouder, se diviseraient inévitablement si une autre proposition leur était faite et fit valoir la nécessité de leur union pour le salut de la république. Les régens d’Amsterdam, se laissant persuader, se contentèrent de donner l’ordre à leurs députés d’appuyer la demande de rétablissement du stathoudérat et leur recommandèrent de n’épargner aucun effort pour obtenir un vote unanime.

Partout ailleurs, les conseils des villes se hâtèrent de donner leur assentiment à la proposition d’abrogation de l’édit perpétuel, et quand les états de Hollande se réunirent le dimanche soir, 3 juillet 1672, il n’y avait plus qu’à sanctionner le vote des régens. Tous les membres de l’assemblée, sauf ceux de Schiedam, qui n’arrivèrent qu’au cours de la délibération, étaient présens à l’ouverture de la séance. Ils étaient résolus ou résignés à reconnaître la nécessité de faire cesser l’interrègne de la maison d’Orange, qui durait depuis vingt ans. En l’absence du grand-pensionnaire de Witt et de son suppléant Vivien, la délibération était conduite par le pensionnaire de Delft, Van der Dussen.

Une fois la discussion ouverte, aucune observation n’est faite sur la dispense du serment, qui est solennellement enregistrée. Le rétablissement du stathoudérat est aussitôt proposé par les députés d’Amsterdam ; mais quoique tous les membres soient d’accord pour y adhérer, les pouvoirs qui doivent être donnés au stathouder provoquent un conflit d’opinions, et ce sont les députés jusque-là les plus favorables au prince d’Orange qui font leurs réserves. Haarlem et Leyde réclament la conservation des privilèges des villes et demandent que le choix, des magistrats municipaux continue d’appartenir aux conseils. Leyde représente en outre que les états de Hollande ne doivent pas précipiter leur résolution, sans s’être entendus préalablement avec les états-généraux, qui, par l’acte d’harmonie, avaient déclaré incompatibles les deux charges de stathouder et de capitaine-général. Mais les députés d’Amsterdam, au nom desquels André de Graef prend la parole, se prononcent contre toute restriction et tout ajournement. Ils font observer qu’il ne faut rien faire à demi si l’on veut donner satisfaction au peuple et ajoutent que le moindre délai met en péril l’indépendance du pays. « La personne du prince d’Orange, déclare l’un de leurs bourgmestres, vaut bien une armée de vingt mille hommes. » Ils résument leur avis dans ces mots laconiques : « Hodie constat, hodie agatur (Aujourd’hui, on est d’accord, c’est aujourd’hui qu’il faut agir). »

Malgré ces pressantes instances, les députés de plusieurs villes, entre autres ceux de Gouda, se montrent indécis, et quelques-uns, tels que ceux d’Alkmaar et de Purmerende, refusent péremptoirement de laisser le prince d’Orange maître des magistratures municipales. D’ailleurs, cette nomination des régens n’étant pas comprise de plein droit dans les attributions légales du stathouder et ne pouvant lui appartenir sans une résolution spéciale des états, les députés, pour se mettre d’accord, prennent le parti de considérer cette, extension de ses pouvoirs comme une question réservée. Le stathoudérat était ainsi rétabli sans que les libertés des villes fussent sacrifiées. Les députés qui représentaient le parti républicain pouvaient dès lors se flatter d’avoir à la dernière heure obtenu une transaction qui les mettait à l’abri d’une trop grande dépendance. Sauf la prérogative du choix des régens, les états reconnaissaient d’ailleurs au nouveau stathouder toutes les dignités qui avaient appartenu à ses ancêtres. La résolution qui rétablissait en sa faveur le stathoudérat le mettait en même temps pour sa vie en possession de la charge de capitaine et amiral-général de la province. Les états décidèrent qu’une députation, qui comprenait l’un des membres de la noblesse et les bourgmestres des villes de la province, lui serait envoyée pour lui offrir la première magistrature du pays, en même temps que pour le dispenser du serment par lequel il s’était engagé à la refuser. Le lundi 4 juillet 1672, à quatre heures du matin, la résolution de l’assemblée était enregistrée comme un vote définitif, aux termes de laquelle le prince d’Orange, qui n’avait pas encore vingt-deux ans accomplis, fut proclamé, sous le nom de Guillaume III, stathouder, capitaine et amiral-général de Hollande.

Deux jours auparavant, les états de Zélande, dominés par la volonté populaire, avaient pris les devans par le rétablissement du stathoudérat de leur province en faveur du fils de Guillaume II. Les autres provinces ne pouvaient suivre cet exemple : trois d’entre elles, la Gueldre, Utrecht et Overyssel, étaient en partie conquises et leurs états ne pouvaient se réunir. Les deux autres, la Frise et Groningue, avaient conservé comme stathouder, sous la tutelle de sa mère, le jeune fils de leur ancien gouverneur, Henri-Casimir de Nassau. Quant aux états-généraux, ils s’empressèrent de mettre en harmonie avec les nouveaux pouvoirs du prince d’Orange les attributions du commandement en chef telles qu’elles devaient désormais lui appartenir. Le vendredi 8 juillet, sur la proposition des états de Hollande, sous la présidence du député Horenkom, en présence de vingt-cinq députés, ils reconnurent le prince d’Orange comme capitaine et amiral-général de la république, nommé à vie et ayant, à ce titre, sous ses ordres, avec le libre usage de son commandement, l’armée et la flotte des Provinces-Unies. Cinq commissaires de leur assemblée, représentant les provinces qui n’étaient pas conquises par l’ennemi et dont les députés pouvaient dès lors continuera siéger dans l’assemblée fédérale, lui furent envoyés pour lui donner connaissance de la résolution qui joignait le pouvoir militaire dans toute sa plénitude au pouvoir civil dont il était désormais investi.

Aux félicitations officielles qui lui étaient adressées se joignirent celles de sa grand’mère, la princesse douairière, heureuse dans sa vieillesse d’avoir assez vécu pour voir le descendant de la maison d’Orange recouvrer les charges qui avaient appartenu tour à tour à son mari, Frédéric-Henri, et à son fils, Guillaume II. « Je suis de ceux, écrivait-elle à son petit-fils, qui avaient fort tardé à vous souhaiter le bonheur de toutes les charges que cet état vous a données. Je vous plains que c’est en ce temps que tout est en trouble, mais j’espère que Dieu vous assistera. Je vous souhaite la patience et la constance de votre grand-père, et je ne doute pas, quand vous demanderez à Dieu son assistance, qu’il vous bénira en toutes choses. »

Le jeune prince recueillit également le témoignage de satisfaction et les encouragemens que le vieux maître chargé de l’éducation religieuse de son enfance, Cornélius Trigland, lui fit parvenir à son lit de mort : « Je prie Dieu, lui écrivait-il, pour que Votre Altesse reste sérieusement attachée, comme elle l’a toujours été, à la religion chrétienne réformée et qu’elle suive les maximes de ses illustres prédécesseurs. Si je ne dois plus revoir votre personne, vous penserez que je vous ai servi avec toute fidélité et que je vous appris le fondement du bonheur, celui avec lequel sont morts tous les saints de l’ancien et du Nouveau-Testament, et qui est réservé à Votre Altesse si elle bâtit dessus. Je prie que Dieu vous donne tous les dons nécessaires pour exercer dignement vos charges, qu’il vous accorde de longs jours et fasse votre salut, qu’il couvre votre tête au jour du combat et qu’il vous couronne de gloire et de victoire, qu’il vous rende maître de vos ennemis et de ceux qui vous haïssent, qu’il vous fasse revenir en triomphe ; et là-dessus, je baise vos mains avec tout respect. »

Le prince d’Orange accueillit avec son calme ordinaire le rapide changement de fortune qui lui rendait l’héritage de ses ancêtres. En recevant dans son camp de Bodegrave les députés des états de Hollande, il ne sortit pas de ses habitudes de circonspection et se contenta de leur demander s’il était dispensé de son serment. Sur leur réponse affirmative, il les chargea de ses remercîmens, en leur promettant de faire usage de son autorité pour la délivrance du pays et le rétablissement de la tranquillité intérieure. Les députés des états-généraux, qui, quatre jours plus tard, se présentèrent devant lui, le trouvèrent disposé à venir prendre possession de ses charges, et, le lendemain de la résolution qu’ils étaient venus lui notifier, il se rendit dans l’assemblée de la confédération pour y prêter un nouveau serment en qualité de capitaine et amiral-général nommé à vie. Il avait commencé par se faire recevoir comme stathouder par les états de Hollande. Dès les premières heures de la matinée, on l’avait introduit dans leur assemblée, avec le cérémonial eu usage pour ses prédécesseurs, sous la conduite de Vivien, qui remplissait provisoirement les fonctions de grand-pensionnaire, et de Duvenwoorde, l’un des membres de la noblesse, accompagnés des députés de Dordrecht, d’Amsterdam et d’Alkmaar. Invité à siéger dans un fauteuil de velours, au haut bout de la salle, au-dessus des sièges occupés par les nobles, il avait ensuite été conduit dans la cour de Hollande, afin d’y être reconnu comme chef de la justice. Avec autant de tact que de prudence, il s’abstint de tout discours et, le même jour, il repartit pour le quartier-général.

« Voilà le gouvernement du pays changé en moins de quinze jours, écrit à l’agent français Bernard l’un de ses correspondans de La Haye ; tout dépend maintenant de la volonté du prince : étant maître, il n’y a personne qui osera le contredire. C’est en lui que réside principalement aujourd’hui ce qui reste d’autorité chez les états ; il est souverain, sans le nom seulement. » Saint-Évremond avait prédit cette révolution à Jean de Witt. On lit dans ses œuvres : « Il me souvient avoir dit souvent en Hollande, et même au grand-pensionnaire, qu’on se méprenait sur le caractère des Hollandais. Ils appréhenderaient un prince avare, capable de prendre leurs biens, un prince violent qui pourrait leur faire des outrages ; mais ils s’accommodent de la qualité de prince avec plaisir. Les magistrats aiment leur indépendance pour être en état de gouverner des gens qui dépendent d’eux, et le peuple est disposé à se soumettre plus aisément à l’autorité d’un chef qu’à celle de magistrats qui, pour lui, sont, à proprement parler, des égaux. »

Ce chef ne pouvait être autre que le dernier héritier des princes d’Orange. Menacées d’être englouties par le flot de l’invasion, les Provinces-Unies lui demandèrent leur salut. Il suffisait que le pouvoir exercé par ses ancêtres lui fût rendu pour que les défenseurs du pays retrouvassent l’élan patriotique qui jusqu’alors leur avait fait défaut. Tandis que la confiance publique, prompte à renaître, faisait remonter les obligations de la province de Hollande de 30 florins à 90 florins, dans l’espoir de nouvelles alliances qu’une restauration princière pouvait assurer à la république, les correspondances secrètes adressées au roi de France l’informaient qu’il n’y avait plus que résolution témoignée de continuer la guerre. « Les bourgeois et les paysans, ajoutaient-ils, au lieu de continuer à se dérober au service, demandent d’eux-mêmes à marcher sous les ordres du prince ; ceux de Nord-Hollande fourniront jusqu’à trente mille hommes s’il le désire. En confondant sa destinée avec celle des fondateurs de son indépendance, la république semblait s’être interdit toute capitulation. Elle se sentait soutenue par les espérances que Guillaume III lui donnait ; elle lui en tenait compte comme de services rendus, et, dans les jours de grands dangers, ce sont les espérances qui font souvent le salut des peuples. C’était une nation tout entière qui avait confiance en lui, malgré sa jeunesse et son inexpérience militaire, sans se laisser décourager par l’infériorité des forces qu’il pouvait opposer à l’invasion, et cette confiance fut justifiée avec éclat.

A peine âgé de vingt-deux ans, n’ayant appris jusqu’alors la guerre et la politique que dans les livres, Guillaume III devait se révéler, dans sa lutte contre Louis XIV, comme l’un des grands généraux et l’un des premiers hommes d’état de son siècle. Soutenu à la fois par le patriotisme et par l’ambition, il allait opposer aux malheurs publics le plus intrépide courage en même temps que la plus inébranlable fermeté d’âme, et c’est en ne désespérant pas de son pays qu’à force d’opiniâtreté il s’en fit le libérateur. Cette œuvre de délivrance ne devait pas moins lui profiter qu’aux Provinces-Unies ; elle ne lui valut pas seulement une restauration qui, en rétablissant le stathoudérat, le rendait maître du gouvernement d’une république, elle lui prépara en outre le grand rôle qu’il fut appelé à jouer dans la politique européenne et qui, seize ans plus tard, lui permit de s’emparer par une révolution du trône de la Grande-Bretagne, en lui assurant ainsi la possession d’un royaume.


ANTONIN LEFEVBE-PONTALES.