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Une Princesse Allemande au XVIIe siècle - Sophie de Hanovre

Une Princesse Allemande au XVIIe siècle - Sophie de Hanovre
Revue des Deux Mondes3e période, tome 50 (p. 203-213).

Mémoires, de l’électrice Sophie de Hanovre. Publicationen aus den K. Preussischen Staatsarchiven, t. IV ; Leipzig, Hirzel.


Sainte Beuve voulait que l’on mît une devise aux correspondances de Madame, mère du régent, et il avait fait choix de cette ligne d’une des lettres de Madame : « Je suis très franche est très naturelle, et je dis tout ce que j’ai sur le cœur. » On pourrait de la même façon donner pour devise aux Mémoires de l’électrice Sophie de Hanovre, tante de Madame, ces mots des Mémoires : « Je n’aime pas à mentir. » Les nuances des deux caractères seraient ainsi parfaitement marquées, La nièce dit toute la vérité et au-delà, bruyamment, avec courage et grossièreté ; la tante a la sincérité prudente et ne laisse connaître de la vérité que ce qu’il est à propos. Madame fait une scène si forte à une fille de noblesse douteuse qui se prétendait sa parente, que la demoiselle en prend une maladie et en meurt ; l’électrice Sophie accepte pour bru, moyennant une bonne dot, une nièce de la main gauche, la laisse se fourvoyer dans des intrigues de cour et la regarde se perdre sans lui tendre la main. On se représente ce que seraient les mémoires de Madame si Madame, avait écrit des mémoires : quelles tempêtes et que de gros mots ! L’électrice, à qui la vie avait apporté tout autant de déceptions et de tracas, conserve, la plume à la main, une mesure parfaite. Gaie, pénétrante et point du tout crédule, « elle avait, dit Courville qui l’a connue, une pente naturelle à chercher souvent à dire quelque chose sur, son prochain, » mais ce sont coups de griffe mignons, coups de griffe de grande dame et de femme d’esprit ; sa malice sait faire patte de velours. Elle écrit ses mémoires en français, dans un style que Leibniz, chargé de corriger ses fautes d’orthographe et s’en acquittant médiocrement, nommait sublime et que nous nous contenterons d’appeler vif et naturel. Ses descriptions des cours, qu’elle a visitées sont tout à fait charmantes, et il y aurait plus d’une bonne leçon d’histoire à en tirer.

C’est surtout à l’électrice elle-même que nous nous attacherons. Nous sommes accoutumés, en France, à voir les princesses allemandes du temps de Louis XIV sous les traits rustiques de Madame ou de la grande Dauphine. La duchesse Sophie nous fera connaître un autre type plus fin, ne le cédant à personne pour l’originalité et complétant heureusement, par la politesse et l’agrément de l’esprit, ce qui manquait aux autres du côté de la grâce et de l’usage.

Elle était née à La Haye, le 14 octobre 1630, de Frédéric V, comte palatin du Rhin, un instant roi de Bohême, et d’Elisabeth, fille de Jacques Ier d’Angleterre. Après la perte de leurs états, ses parens s’étaient réfugiés en Hollande, où ils eurent tant d’enfans qu’ils ne savaient plus quels noms leur donner. Au douzième, qui était une fille, ils prirent le parti de tirer au sort, et c’est ainsi que la future duchesse de Hanovre s’appela Sophie. Dès qu’elle fut nommée, la reine sa mère ordonna de la porter à Leyde, où étaient déjà élevés tous les aînés, et retourna à ses guenons et à ses chiens. Cette princesse avait les idées de son temps sur la part qui revient aux grands dans l’éducation de leurs enfans. La grande Mademoiselle contait que sa belle-mère ne voyait les petites Mademoiselles, filles du second lit de Gaston, qu’un demi-quart d’heure le matin et autant le soir, et ne leur disait jamais rien, sinon : « Tenez-vous droites ; levez la tête. » La reine Elisabeth vit sa fille Sophie un demi-quart d’heure en dix ans, un jour qu’elle l’avait fait venir avec un frère plus jeune pour les montrer, en même temps que ses chiens et ses singes, à une princesse de sa parenté. On nous montra, disent les Mémoires, « comme l’on fait un haras ! » Le garçon fut trouvé beau, mais on demeura d’accord que la fille était maigre et laide. La petite Sophie écoutait cette discussion et était très mortifiée.

Sa mère se sentait à son égard la conscience en repos. Toute déchue let besogneuse qu’elle était, elle n’épargnait rien pour ses enfans. On leur avait organisé à Leyde une cour « tout à fait à l’allemande, » avec force précepteurs, gouvernantes, leçons et cérémonies. En se levant, les princesses récitaient ces fastidieux quatrains de Pibrac que Mme de Maintenon enfant apprenait par cœur en gardant les dindons, et qui étaient alors aussi obligatoires pour les jeunes filles, et à peu près aussi utiles que l’algèbre l’est de nos jours. Les maîtres se succédaient jusqu’à l’heure du dîner, au grand ennui de la princesse Sophie, qui n’avait aucun goût pour le travail, et avec le repas commençait la leçon d’étiquette et de belles manières. « Quand j’entrais dans la salle, je trouvais tous mes frères rangés de front et leur gouverneur avec leurs gentilshommes postés derrière eux à côté dans le même ordre. J’étais obligée par ordonnance de faire premièrement une fort grande révérence pour les princes et une petite pour les autres, ensuite encore une fort grande en me rangeant vis-à-vis d’eux, ensuite encore une petite pour ma gouvernante, laquelle en entrant avec ses filles dans la salle m’en fit de fort grandes. J’étais aussi obligée de leur en faire encore une en leur donnant mes gants à garder, et puis encore une autre, quand je me remettais vis-à-vis de mes frères ; une autre, quand les gentilshommes m’apportaient un grand bassin pour laver les mains, encore une après la prière et la dernière pour me mettre à table, ce qui en fait neuf bien comptées. »

On droit voir une recrue prussienne à l’exercice. A de certains jours, ce dîner si bien gagné se trouvait être une conférence. On invitait des pasteurs ou des professeurs pour entretenir la jeunesse de sujets sérieux, et il fallait s’instruire même en mangeant. L’une des sœurs de la princesse Sophie, Elisabeth, devint à ce régime une grande savante. « Elle savait toutes les langues et toutes les sciences et avait un commerce réglé avec M. Descartes. » Il n’y avait pas de régime capable de faire une savante de la princesse Sophie, pas plus qu’on ne réussit à la rendre dévote en lui faisant apprendre tout le catéchisme par cœur à un âge où elle n’en comprenait mot. Pétillante et rieuse, aimant les arts, les plaisirs élégans, elle nous apparaît dès la première jeunesse avec l’indépendance d’esprit et la grâce qu’elle conservera jusqu’à quatre-vingts ans. Ce qu’elle voulait savoir, elle l’apprenait vite et bien ; elle parlait quatre ou cinq langues dans la perfection. Ce qu’elle jugeait inutile de savoir pour son état de princesse, dont elle avait très haute opinion, lui était insupportable à étudier.

Vers l’âge de dix ans, la reine sa mère l’admit avec ses sœurs aînées à cette singulière cour de La Haye qui fait penser, dans son laisser-aller et sa bonhomie, à certaines vieilles maisons de province pleines d’animaux et d’enfans, grandes arches de Noé où chacun suit sa pente en liberté. Elisabeth, l’élève de Descartes, vivait dans les livres et prêtait à rire par ses distractions de savante absorbée. Sa sœur Henriette se montrait tout Allemande par la passion des choses du ménage et excellait dans les confitures. Une troisième, Louise, s’était donnée aux arts ; elle peignait fort joliment, était toujours habillée de travers et coiffée à la diable. Les serviteurs avaient comme les maîtres des physionomies sui generis. Il y en avait qui dataient de trois générations ; on les avait eus par héritage. De vieilles filles aveugles, impotentes, grognons, traînaient dans les coins avec les écuelles des chiens et d’autres meubles intimes. La bonne reine Elisabeth ne s’occupait de rien, ne surveillait rien, jouait placidement avec ses bêtes tandis que ses filles s’élevaient entre elles comme elles pouvaient et travaillaient à jeter leurs filets sur le prince de Galles, depuis Charles II, exilé comme elles.

La princesse Sophie s’était donné pour tâche de faire enrager toute la maison et s’en acquittait à merveille. Elle n’avait plus d’autre occupation, car précepteurs et leçons avaient été supprimés en quittant Leyde. On vit alors quel sentiment des bienséances la cour « tout à fait à l’allemande » avait développé chez ces jeunes princesses. Les espiègleries avec lesquelles l’électrice assure qu’elle charmait tous les « gens d’esprit » laissent derrière elles les plaisanteries les plus grasses du Malade imaginaire. Du reste, elle aurait été élevée à la française qu’il n’en aurait pas été autrement. Quand on lit les mémoires et les correspondances du XVIIe siècle, on est continuellement frappé du fond de grossièreté que recouvraient les dehors polis de la cour de Louis XIV. La duchesse de Bourgogne en fera bien d’autres que la princesse Sophie, et le roi et Mme de Maintenon en riront tout comme les gens d’esprit de La Haye.

Les années passèrent ; la petite fille maigre et laide devint une belle personne. « J’avais, dit-elle, les cheveux d’un brun clair, naturellement bouclés, l’air gai et dégagé, la taille bien faite, mais pas fort grande, le port d’une princesse. » Une petite remarque jetée négligemment quelques lignes plus haut nous apprend que les femmes de la famille avaient toutes la jambe et le pied admirables. Nous avons sous les yeux un portrait qui représente l’électrice Sophie vers la soixantaine, après la petite vérole. Les traits sont réguliers et nobles, le front haut et large, le regard intelligent ; l’air est d’une très grande dame. Sous ses dehors d’enfant terrible, le caractère avait été mûri de bonne heure. Les difficultés et les déboires de l’exil avaient développé le fond de philosophie, accentué le tour d’esprit raisonnable et positif. Toute jeune, sa première règle de conduite, qui ne changera plus, était de se garder en joie ; car la bonne humeur, disait-elle, conserve la santé, et la santé conserve la vie, « qui m’est bien chère. » L’orgueil aidant la bonne humeur, rarement on prit plus gaillardement le temps comme il vient, les hommes comme ils sont, les choses pour ce qu’elles valent. Étant toujours, à La Haye, sans argent et presque sans le nécessaire, elle se résout une fois pour toutes à prendre chez les marchands ce qu’il lui faut et à « laisser à la Providence le soin de payer, » ne manque plus de rien et admire de bonne foi que la pauvreté ne lui fasse « aucune peine. » Son fiancé, le duc George-Guillaume de Hanovre, qui lui avait pourtant dit « mille choses obligeantes » auxquelles la princesse Sophie se rend le témoignage de n’avoir « pas trop mal répondu, » propose sans plus de façons de se substituer pour le mariage son cadet, Ernest-Auguste. La princesse réplique gracieusement qu’elle n’avait « jamais eu de l’amour que pour un bon établissement et que, si elle le pouvait trouver avec le cadet, elle n’aurait aucune peine à quitter l’un pour l’autre. » Ainsi fut fait. George-Guillaume avantagea son cadet, et Sophie vécut fort bien avec Ernest-Auguste, mari médiocre. Devenue mère de famille, elle éleva ses enfans selon les mêmes principes de sagesse pratique. Ayant remarqué les inconvéniens des conversions forcées, comme l’avait été celle de sa nièce à son mariage avec Monsieur, elle ne donna point du tout de religion à sa fille et se réserva de la faire instruire dans la religion de son mari. Courville, qui nous a conservé ce détail, en avait tiré bon augure pour un projet de sa façon. Par intérêt pour la maison de Hanovre, où il avait des liaisons étroites, il proposait que le duc Ernest-Auguste se fit catholique avec sa famille, moyennant quoi lui, Courville, se faisait fort d’obtenir du pape la réunion au duché de Hanovre de certains biens ecclésiastiques. Le duc répondit qu’il était trop vieux pour changer de religion, mais sa femme aurait tenté l’aventure. « Mme la duchesse me fit des complimens et des amitiés sur la bonne volonté que j’avais d’une manière qui me fit juger qu’elle aurait volontiers consenti à la proposition si son mari y était entré [1]. » Ajoutons que la duchesse était sceptique en médecine dans un siècle où douter des médecins était le premier pas duis la voie de l’impiété.

L’électrice Sophie, fille d’Allemand, élevée à l’allemande et fixée en Allemagne, tenait de race la disposition à ne pas se perdre dans les nuages. Sa nation n’avait pas encore été prise de l’accès de sentimentalité qu’elle aura au XVIIIe siècle en même temps que la nôtre, et dont nous la voyons se dégager en ce moment, plus tard que nous et peut- être plus complètement. Il y a deux cents ans, aucun symptôme n’annonçait la crise. L’Allemagne du XVIIe siècle n’avait pas plus que la France du XVIIe siècle le goût de la sensiblerie et des pleurnicheries. En revanche, elle aimait plus encore la goinfrerie et les malpropretés [2]. Ni à la cour de Heidelberg, ni à la cour de Hanovre, ni à la cour de Zelle, un amoureux du temps de l’électrice ne se serait avisé de dire à sa belle que pour lui plaire il fallait « savoir pleurer et aimer les larmes [3]. » On demandait alors à une belle tout autre chose. Quand la d’Olbreuse, une petite Française intrigante, vise à devenir belle-sœur de la duchesse Sophie, qui ne le lui pardonnera pas, elle n’a garde de jouer la mélancolie et de larmoyer ; ce n’était pas encore la mode et on l’aurait trouvée très ennuyeuse. Elle se montre « fort folâtre et fort enjouée, battant l’un, pinçant l’autre, comme des talens par où elle voulait plaire [4]. » Plaisirs bruyans, franche gaîté, propos libres, voilà le ton du jour ; la maladie de l’attendrissement viendra en son lieu ; pour l’instant, personne n’y pense, pas plus là-bas qu’ici.

Les Mémoires de l’électrice sont importans pour éclairer définitivement ce point. Elle voyageait beaucoup, savait regarder et raconter ce qu’elle avait vu. Ses descriptions fixent la physionomie de l’Allemagne de son temps. Nous défions de trouver une société où les réalités tiennent plus de place, où les subtilités du sentiment en tiennent moins. La série des tableaux commence avec le départ de La Haye (1650), lorsque la princesse Sophie vint habiter à Heidelberg, chez son frère Charles-Louis, rétabli dans une portion des états paternels par les traités de Westphalie. C’est d’abord, pendant le voyage même, le duc de Neubourg, le « plus propre de sa cour, » mais y ayant trop peu de peine. C’est le landgrave de Hesse-Cassel, dont la femme court la poste à cheval, son ajustement en désordre, et suivie d’une demoiselle aussi « délabrée » que sa maîtresse. C’est l’intérieur de Charles-Louis, à Heidelberg : l’électrice Charlotte joue des griffes, tape, mord, grimpe sur des échelles, un couteau à la main, pour tuer les amies de son mari. Celui-ci, prince patient et débonnaire, s’était appliqué inutilement à adoucir l’humeur de sa femme. Il l’avait « mitonnée sept années de suite sans en avoir pu venir à bout. » Chaque complaisance nouvelle « la faisait cabrer davantage, car elle était de l’humeur de son oncle le landgrave Frédéric, qui n’était soumis que quand on le maltraitait. » Plus de femmes qu’on ne croit aiment à être battues, et l’électrice Charlotte était du nombre. Le mitonnage n’eut d’autre résultat que des scènes scandaleuses où la favorite, Mlle de Degenfeld, faillit être mise en pièces, et que la’ princesse Sophie, au courant de tout, experte en tout, aussi peu dégoûtée en paroles que sa nièce la mère du régent, conte lestement dans ses Mémoires.

A Stuttgart, chez le duc de Wurtemberg, à Darmstadt, chez le landgrave George ou le landgrave Louis, à Zell, à Osnabrücke, à Hanovre, l’impression laissée par les Mémoires est la même. Ces gens-là sont à cent lieues de la sentimentalité vague qu’on s’est plu à représenter comme l’un des traits essentiels du caractère germanique. Ils sont, au rebours, essentiellement positifs. En galanterie, en religion, dans les choses du sentiment et dans la conduite de la vie, ils vont au solide, ne perdent point de temps en soupirs ni à regarder le clair de lune. Pendant un voyage en Italie, l’électrice est frappée du commerce de déclarations en prose et en vers qui se fait autour d’elle et du peu de suites sérieuses de ces bouquets à Chloris. — « Je crois, ajoute-t-elle plaisamment, qu’il n’y avait que M. le duc (son mari) qui profitait de ses galanteries et qui s’attachait au solide. » — Cette aimable Italie, où l’on manque de la tuer à force de danser, lui semble mousse légère à côté de sa bonne Allemagne ? où l’on se grise avec sérieux, où les plus grands seigneurs ont pour « marquer leur passion » aux dames des traits rabelaisiens, où les jeunes couples se « baisent devant tout le monde » à embarrasser les assistans. En lisant tel passage des Mémoires où il est question de nouveaux mariés, on se croirait de nos jours, sur le bateau à vapeur de Bingen à Bonn, ou dans un Stellwagen bavarois.

La princesse Sophie était tout à fait de son pays pour le sens pratique, Elle en donna une preuve supérieure lors de son mariage, en 1658. George-Guillaume, le premier fiancé, avait promis de garder le célibat et cédé ses droits sur le Hanovre à son frère Ernest-Auguste ; c’étaient les conditions auxquelles Ernest-Auguste consentait à épouser à sa place, La princesse Sophie, le marché accepté, s’attacha également à le tenir loyalement et à en tirer tout le parti qu’il comportait. Elle avait été éprise de George-Guillaume ; elle voulut l’être d’Ernest-Auguste et le fut. « J’étais bien sûre de le trouver aimable, écrit-elle, parce que j’étais résolue de l’aimer. » Elle avait le don de diriger son cœur où elle jugeait honnête et utile qu’il allât. Par là elle est digne de toute notre estime. Cela dit, et notre tribut de respect payé sans marchander, nous ajouterons qu’elle possédait peut-être ce don commode d’aimer et de haïr à propos à un trop haut degré. On finit, quoi qu’on en ait, par se défier d’un cœur aussi docile. Une âme moins soumise, pour laquelle on aurait çà et là quelques inquiétudes, édifierait moins, elle attacherait davantage.

L’union avec Ernest-Auguste fut peu heureuse par la faute du mari, jaloux et infidèle, La duchesse ne se jeta point dans les reproches et les larmes. Atteinte au vif, elle s’occupa de sauver au moins du naufrage les biens matériels et mondains. La succession de Hanovre menaçait d’échapper à la branche cadette. Pendant qu’Ernest-Auguste courait les aventures en Italie, George-Guillaume regrettait ses promesses en contemplant les beaux yeux de cette Eléonore d’Olbreuse dont il a été question plus haut. A la fin, il n’y put tenir et manqua à son engagement de célibat. Point tout d’un coup, cependant ; sa belle-sœur veillait ; il épousa par degrés. Le premier contrat de mariage, auquel signèrent le duc Ernest-Auguste de Hanovre et la duchesse Sophie sa femme, fut rédigé par une suivante tenant lieu de notaire. Mlle d’Olbreuse jugea la cérémonie suffisante pour commencer, de quoi l’électrice l’approuve, car, dit-elle, la résolution « était fort honorable pour une personne de sa naissance. » Les efforts de la jeune femme pour faire régulariser sa situation et légitimer ses enfans tiennent une grande place dans les Mémoires. L’électrice défendit les droits des siens avec une aigreur qui subsista après le succès, lorsque son mari fut paisiblement en possession du Hanovre. Elle avait été outrée de l’impertinence de la d’Olbreuse, une fille de rien, qui ne se trouvait pas assez honorée d’être la maîtresse d’un prince, et elle étendit sa haine sur Sophie-Dorothée, fille d’Eléonore et de George-Guillaume. Les lettres de l’électrice qui ont été publiées contiennent sur cette enfant des mots cruels qui ne lui seront pas pardonnés, parce qu’elle mariera malgré tout Sophie-Dorothée, pour des raisons d’argent, à son fils. « C’est une pilule bien amère à avaler, écrit-elle à propos de ce mariage, mais si on la dore de 100,000 écus par ans en souveraineté, on fermera les yeux en la prenant [5]. » On cesse d’excuser les duretés d’un orgueil qu’apprivoise si vite le son des écus. Dès que les prérogatives du sang entrent en cause, l’électrice Sophie devient âpre, vindicative, ne ploie plus que devant l’intérêt ; nous l’aimerions mieux ne ployant pas du tout.

Nous avons dû marquer les ombres. Hâtons-nous de revenir aux cotes lumineux de la figure. Ils sont éclatans et se reflètent délicieusement dans les Mémoires. L’électrice a l’observation vive et enjouée Elle trouve au bout de sa plume, parmi une foule de négligences et d’incorrections, de ces termes heureux qui font vivre les gens. Elle voit vrai. On s’en convainc dans les pages où elle raconte son voyage de France, chez sa sœur Louise, convertie au catholicisme et abbesse de Maubuisson, et chez sa nièce Charlotte, femme de Monsieur. Depuis l’arrivée à Maubuisson, où elle aperçoit dans la basse-cour la bonne grosse Madame courant « de toutes ses forces et Mademoiselle après elle » pour venir recevoir sa tante, jusqu’aux adieux de la reine Marie-Thérèse, qui ne trouve jamais rien à répondre aux complimens, il n’y a pas un trait que nous ne reconnaissions juste. Et quelles touches spirituelles elle ajoute à ces physionomies familières de la cour du grand roi ! Son Monsieur est un chef-d’œuvre. On ne se représente plus Monsieur que minaudant avec un bonnet de nuit enrubanné et tatillonnant parmi les chiffons.

L’abbaye de Maubuisson était à deux lieues de Paris, près de Saint-Ouen. Ce fut le 22 août 1679 que l’électrice Sophie, traversant les cours, aperçut Madame s’essoufflant à sa rencontre. « A peine pouvais-je sortir du carrosse pour satisfaire à ce que je lui devais La bonne princesse en m’embrassant pleura de joie de me revoir et me tenait toujours entre ses bras. Elle ne me quitta qu’un moment pour me donner le temps de saluer Mademoiselle, pendant qu’elle baisa fort tendrement M. d’Harling. qui avait étés a gouvernante. Après cela elle me reprit sous le bras et me présenta à M. le duc d’Orléans, que je trouvai a la porte du couvent avec ma sœur l’abbesse. Ce prince me fit un accueil le plus obligeant du monde et vivait avec moi comme s’il m’eût connue toute sa vie. Pendant que j’embrassais ma sœur, il monta dans le parloir avec Mademoiselle sa fille, et je suivis quelque temps après avec Madame, qui me tenait toujours embrassée du côté du cœur. »

L’excellente Madame dut interrompre ses embrassades pour laisser la parole à Monsieur, qui brûlait d’avoir son tour. Il avait à raconter les toilettes qu’il se faisait faire pour le mariage de sa fille Marie-Louise [6] avec Charles II d’Espagne, et il était plein de son sujet. Il ne quitta Maubuisson qu’après avoir fait promettre à sa tante de Hanovre de venir dès le lendemain au Palais-Royal voir ses ajustemens. Elle y vint, et gagna le cœur de Monsieur en passant l’après-midi à chiffonner avec lui. Monsieur prit en main le soin de la garde-robe de l’électrice et de sa suite. Il s’employa à mettre ces Allemandes à la mode de Paris, choisit les étoffes, tint conseil avec les tailleurs, inventa des montures pour les pierreries, tout cela avec un intérêt vif et, pour ainsi dire, confiant. Il n’avait pas l’ombre d’un doute sur l’importance décisive de ces sortes de questions. A l’arrivée de sa tante à la cour, à Fontainebleau, il ne la laissa pas se reconnaître et l’entraîna à l’instant dans un petit cabinet où on lui brodait un justaucorps pour les noces ; cette broderie était pour Monsieur l’affaire sérieuse du mariage de sa fille. Il voulut présenter lui-même l’électrice, la mena par la main devant Marie-Thérèse, prit vivement une bougie et l’approcha de la reine pour faire admirer ses pierreries. L’électrice confuse se hâta de se jeter dans les complimens et sur ce que le plaisir de considérer la reine l’empêchait de regarder les pierreries. Marie-Thérèse, l’air doux et engoncé, le dos rond, la main blanche et belle, souriait en montrant ses dents noires et répétait avec un à-propos admirable : « Le roi m’aime tant ! Je lui suis si obligée ! » En 1679, la reine était « obligée » au roi de Mme de Montespan et de Fontanges, entre autres, et en ne parlant que du présent.

Un accident faillit gâter l’amitié de Monsieur pour sa tante de Hanovre. C’était le soir, et chacun s’était retiré dans son appartement. L’électrice entra, sans être annoncée, dans la chambre de Madame et surprit Monsieur en déshabillé de nuit : robe de chambre, bonnet à rubans couleur de feu sur une tête sans perruque, quelque chose enfin comme Argan attendant M. Purgon. Le pauvre Monsieur était au désespoir d’être vu aussi peu à son avantage. Il tournait toujours la tête de l’autre côté, tandis que sa tante, pour « l’apprivoiser, » se mêlait d’un arrangement de parure auquel il était occupé. La politique (Monsieur pouvait être utile) inspira enfin à l’électrice une attache de chapeau dont la beauté fut irrésistible. Monsieur oublia son bonnet de nuit en considérant l’attache de chapeau. Sa tante le laissa consolé et même « fort content. » — « Après avoir fait, poursuit-elle, un ouvrage de cette conséquence, je pouvais dormir en repos, et je me retirai pour m’aller coucher. » Madame avait assisté à la leçon sans en profiter. Elle était incapable de ces souplesses. Il y serait allé de sa vie qu’elle n’aurait pu prendre sur elle d’inventer une attache de chapeau.

Le mariage de Mademoiselle avec le roi d’Espagne se fit dans la chapelle du château de Fontainebleau. L’électrice y assista du haut d’une tribune : « Je laisse, dit-elle, au Mercure galant à décrire le détail de cette cérémonie, dont le cardinal de Bouillon faisait un des principaux personnages. Je dirai seulement l’envie de rire et qu’il avait de la peine à s’en empêcher. Pour le roi, il regarda Mlle de Fontanges avec plus de dévotion que l’autel ; elle était dans une tribune en haut de son côté, ce qui lui fit souvent hausser la tête. La Montespan, dont la faveur était sur son déclin, était placée sur le même rang, éloignée de sa rivale, dans un fort grand négligé avec. des coiffes brodées, dans un morne chagrin de voir triompher une plus jeune qu’elle, qui était fort ajustée et paraissait fort gaie. M, ne de Mecklembourg, assise auprès de moi, se donna milles peines pour se radoucir de tous les côtés où elle voyait des gens dont elle crût pouvoir avoir besoin, surtout vers la Montespan et M. de Pomponne. J’applaudis ma fortune en moi-même de me trouver dans un état bien plus heureux au-dessus de tout cela. Je trouvai la reine fort gênée dans son ajustement, car elle avait une jupe d’une broderie plus pesante que celle qu’on met sur les housses de chevaux, quoiqu’il faisait extrêmement chaud. Monsieur parut fort content, car il est si heureux qu’il le peut être des cérémonies de la grandeur sans en avoir le pouvoir. Madame parut fort gaie de voir devenir Madame sa belle-fille reine. La petite Mademoiselle semblait souhaiter un pareil sort ; la grande Mademoiselle de Montpensier avait fort grand air, Mme de Guise[7] n’en avait point du tout. Madame sa sœur, la duchesse de Florence, me parut fort aimable et Mme de Blois fort belle, qui était fille de La Vallière. Je pris garde quand le roi s’ennuya pendant la cérémonie ; il ouvrait la bouche et fermait les yeux. Pour M. le dauphin, il me parut insipide… Et j’admirai M. de Verneuil, fils de Henri IV, qui se portait à merveille à l’âge de près de quatre-vingts ans ; sa femme faisait aussi figure : on portait sa queue comme celle des princesses, mais elle n’était pas si longue. Tous ces princes et princesses s’évertuèrent à faire des révérences pour l’autel, pour le roi et pour la reine. Pour conclusion de la cérémonie, le roi fit celle de jurer la paix avec le roi d’Espagne, dont la belle reine était la victime qu’on immolait pour cette prétendue réconciliation… Ensuite chacun se retira pour aller dîner. » On aura remarqué le ton dégagé de ce morceau. C’est le ton d’une curieuse dont l’esprit n’est pas embarrassé d’admiration, encore moins de respect, devant les pompes et tant de personnages fameux de la cour du roi-soleil. La vénération de l’électrice pour le rang ne s’étendait qu’à ce qui lui tenait par le sang ; c’était essentiellement un culte de famille.

Elle écrivit ce qui subsiste de ses Mémoires en quelques semaines, au retour du voyage de France, et ne les reprit jamais. Ils s’arrêtent au mois de février 1681. Si nous faisions une biographie, c’est ici qu’il faudrait placer l’histoire du mariage du fils d’Ernest-Auguste, George-Louis, roi d’Angleterre en 1714 sous le nom de George Ier, avec sa cousine Sophie-Dorothée, fille d’Éléonore d’Olbreuse. Nous aurions à raconter les tristes suites de la pilule « dorée de 100,000 écus » et à essayer de déterminer le rôle de l’électrice Sophie dans le meurtre de Philippe de Königsmark et dans l’emprisonnement de Sophie-Dorothée au château d’Ahlden. Il nous en coûterait quelque peine, nous l’avouons, de nous représenter avec M. Schaumann, auteur des derniers travaux sur la matière [8] cette spirituelle duchesse Sophie en belle-mère de mélodrame. Elle nous paraît infiniment plus ressemblante à elle-même dans les Lettres de Madame, dansant à quatre-vingts ans sonnés une allemande avec son petit-fils, formant des vœux pour sortir de ce monde avec élégance, sans l’appareil fâcheux qui accompagne la maladie, et mourant comme elle l’avait souhaité, de mort subite au milieu d’un jardin (1714) !

Tenons-nous-en à cette impression souriante sans entrer dans des questions restées fort obscures [9]. Notre but était seulement de faire connaître la personne par les côtés pour ainsi dire mondains de son esprit et de son caractère : l’imagination ailée, l’humeur railleuse, désabusée sans aigreur, la constance à se conserver gaie à travers les tracas, par principe d’hygiène. En opposant l’électrice Sophie à Madame, on a les. deux types extrêmes de la grande dame allemande au XVIIe siècle. Toutes deux hors de pair par l’originalité et par les grandes qualités, il serait malaisé d’être plus dissemblables que ces princesses par les formes extérieures : Elles n’ont pas l’air d’appartenir au même âge de civilisation. Madame, disons le mot, était une barbare. L’électrice Sophie n’avait ni la chaleur de cœur ni la droiture virile de Madame, mais ce n’est pas d’elle que Saint-Simon aurait écrit : a la figure et le rustre d’un Suisse. »


ARVEDE BARINE.

  1. Mémoires de Courville, édition Petitot, p. 501.
  2. Voir dans les Mémoires de l’électrice Sophie, p. 49, l’histoire du verre de vin bu deux fois.
  3. Lettres de Martin Miller, années 1774 et suiv. (Deutsche Rundschau, septembre 1881.)
  4. Mémoires de l’électrice Sophie.
  5. Lettre du 9 novembre 1679 à son frère Charles-Louis, électeur palatin, père de Madame, mère du régent.
  6. Fille du premier lit de Monsieur.
  7. Élisabeth d’Orléans, fille du seconde lit de Gaston.
  8. Sophie-Dorothea, Prinzessin von Ahlden, und Kurfürstin Sophie von Hannover, par A. F. H. Schaumann, directeur des archives d’état de Hanovre ; Hanovre, 1879 ; Klindworth.
  9. On ne possède pas de documens authentiques sur les origines du procès intenté à Sophie-Dorothée en 1694. Les pièces mêmes du procès ont été anéanties.