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Une Mission archéologique aux ruines khmers

Revue des Deux Mondes tome 23, 1877
Louis Delaporte

Une mission archéologique aux ruines khmers


La Cochinchine française comprend, on le sait, les six provinces les plus méridionales de l’empire d’Annam ; c’est une région fertile, coupée de rivières et de marais, qui équivaut comme superficie à la dixième partie de la France, et dont la population atteint le chiffre de 2 millions d’âmes. Dernier reste de l’ancien royaume khmer, le petit état du Cambodge, qui limite à l’ouest la Cochinchine, présente une étendue un peu plus considérable avec une population moitié moindre, car plusieurs districts de son territoire sont inhabités. Ces deux pays forment aujourd’hui l’ensemble de nos possessions dans cette contrée extrême de l’Asie ; ils occupent la pointe sud-est de l’Indo-Chine et embrassent tout le delta terminal du Mékong, qui, sorti des plateaux neigeux du Thibet, a déjà fourni une course de plus de 800 lieues quand il entre sur notre territoire pour s’y jeter dans la mer par de nombreuses embouchures. Notre regretté compagnon Louis de Carné a raconté ici même les péripéties émouvantes du long voyage d’exploration entrepris en 1866 dans ces mystérieuses régions de l’Indo-Chine centrale, arrosées par le grand fleuve. Cette mission, dont j’avais l’honneur de faire partie sous les ordres du commandant de Lagrée, n’eut pas seulement pour résultats de faire connaître les contrées limitrophes de notre colonie et de résoudre le problème géographique du cours du Mékong, elle recueillit aussi des données précieuses sur un autre grand cours d’eau, le Song-koï, et en retrouvant dans ce fleuve les traces d’un courant commercial important entre la Chine méridionale et les ports du littoral, elle démontra de prime abord la possibilité de l’utiliser, au moins dans une certaine mesure, pour la navigation européenne. — L’exploration de l’Indo-Chine devait donc avoir pour conséquence la reconnaissance complète de la grande artère fluviale du Tonkin, appelée à fournir la voie vainement cherchée par le Mékong, et, si la mort ne fût pas venue frapper le commandant de Lagrée au terme de sa première entreprise, il n’eût cédé à personne l’accomplissement de cette tâche. Initié à ses projets, je n’avais cessé depuis mon retour en France de rechercher les moyens d’achever l’œuvre qu’il avait glorieusement commencée. Avec l’appui bienveillant du gouverneur de Cochinchine, j’obtins du ministère de la marine l’organisation d’une mission subventionnée par la Société de géographie de Paris et les ministères de l’instruction publique et des affaires étrangères, et, au commencement du mois de mai 1873, je reçus l’ordre de me rendre à Saïgon pour en prendre la direction.

Comme il fallait attendre, avant de gagner les embouchures du Song-koï, le retour de la saison sèche, moins brûlante et plus favorable à l’exploration des cours d’eau qui sillonnent le delta du fleuve et les plaines du bas pays, je fus officiellement autorisé à user du temps qui me restait jusqu’au mois de novembre pour visiter ces anciens monumens khmers dont j’avais eu occasion, lors de mon voyage sur le Mékong, d’admirer les ruines grandioses, disséminées dans les forêts de la vaste presqu’île indo-chinoise.

Chose surprenante, ni les missionnaires, ni les traficans portugais et hollandais qui ont parcouru ces contrées dans les deux derniers siècles, et qui vraisemblablement ont eu connaissance de ces superbes édifices, ne semblent en avoir révélé l’existence à l’Europe. Le naturaliste français Henri Mouhot fit donc, on peut le dire, une véritable découverte lorsqu’en 1861, explorant le royaume de Siam, il rencontra d’abord les ruines khmers de Battambang, et plus tard lorsqu’il visita celles d’Angcor, capitale de l’ancien Cambodge. Deux ans après, ces grandes œuvres d’architecture étaient signalées pour la première fois par la publication posthume du journal de ce voyageur, pages émues où éclate à chaque instant un vif enthousiasme pour « ces Michel-Ange de l’Orient dont le génie conçut et accomplit de telles merveilles. »

Mouhot avait voyagé avec l’appui des sociétés savantes de la Grande-Bretagne ; ses découvertes eurent du retentissement à Londres, et deux Anglais, partis comme lui de Bancok, ne tardèrent pas à suivre ses traces. Plus tard, un Allemand érudit, le docteur Bastian, n’hésitait pas, pour visiter les ruines khmers, à prolonger jusque dans l’Indo-Chine méridionale le voyage qu’il accomplissait alors à travers l’Asie. Cet explorateur avait toutefois été précédé à Angcor par le commandant de Lagrée, qui, déjà représentant de la France au Cambodge, avait profité de son long séjour dans le pays pour se rendre à plusieurs reprises à l’antique cité et en étudier les monumens principaux. Les rares voyageurs conduits dans cette région par la curiosité ou par les hasards de nos luttes militaires n’avaient pas été sans recueillir quelques statuettes ou quelques morceaux de sculpture en souvenir de leur passage ; le chef de la mission du Mékong avait lui-même rapporté quelques moulages et des pièces de peu d’importance, qui furent offerts après sa mort à l’exposition permanente des colonies, où ils figurent encore aujourd’hui. Ces échantillons, tout au plus propres à éveiller l’attention, ne pouvaient suffire à donner une idée exacte de l’art khmer ; celui-ci, par son ampleur et par sa beauté, méritait mieux que les honneurs d’une simple vitrine où s’entassent dans une confuse promiscuité des collections de toute nature et de toute provenance. Il y avait à créer de ce chef un musée spécial d’antiquités. Réunir les premiers élémens authentiques de ce musée, en visitant les ruines déjà signalées et en fouillant plus avant les régions où l’on était assuré d’en rencontrer d’autres, tel était l’objet de la nouvelle entreprise qu’une subvention généreuse accordée par la direction des beaux-arts allait me permettre de réaliser. Grâce à la sollicitude éclairée du gouverneur de la colonie, les préparatifs furent vite achevés. Au matériel ordinaire de campagne, on ajouta tous les instrumens nécessaires pour dégager les monumens, faire des fouilles, transporter de lourds fardeaux, estamper et mouler les inscriptions et les sculptures ; tout cet attirail fut embarqué à bord d’une canonnière et d’une chaloupe à vapeur, montées par 60 hommes d’équipage.

Si cette excursion d’une nature particulière au travers des immenses et marécageuses forêts du Cambodge offrait en soi de vifs attraits, une expérience répétée du redoutable climat indo-chinois et des difficultés de toute sorte où l’on se heurte en ces contrées, surtout pendant la saison des pluies, m’imposait tout d’abord le choix d’un personnel d’élite. Avec un temps limité et des ressources restreintes, le moindre tâtonnement devenait funeste. Aussi la colonne d’exploration fut-elle composée d’officiers et de marins déjà familiers avec les périls et les aventures d’un semblable voyage ; tous étaient volontaires. M. Bouillet, ingénieur-hydrographe, M. Ratte, ingénieur civil, M. le docteur Jullien, délégué du Muséum, étaient partis de France avec moi ; à notre arrivée à Saïgon, M. le docteur Harmand, médecin de la marine, et M. Faraut, conducteur des ponts et chaussées, furent en outre adjoints à la mission, que rallia plus tard, vers la fin du voyage, M. Filoz, capitaine d’infanterie de marine. Le gouverneur de la colonie avait fait communiquer d’avance au roi Norodom le plan des opérations que nous allions tenter ; dès que ce prince les eut approuvées, nous reçûmes nos dernières instructions avec notre ordre de départ.

I.

Le 23 juillet 1873, à huit heures du matin, la canonnière la Javeline et la Chaloupe n° 5 quittaient le port de Saïgon. Entraînés par le rapide courant du Donnaï, nous modérons d’abord notre vitesse pour passer au milieu des navires et des barques qui encombrent le large fleuve en aval. À notre droite défilent les vastes constructions de l’arsenal, les quais bordés de maisons et les établissemens de la compagnie des messageries maritimes qui se succèdent sur une ligne de plusieurs kilomètres. En arrière s’étagent sur une petite éminence d’importans édifices publics. L’ensemble offre un coup d’œil qui ne manque pas d’une certaine grandeur.

Nous ne tardons pas à dépasser le village annamite du fort du Sud et les derniers navires au mouillage ; alors seulement nous pouvons faire route à toute vapeur. À plusieurs reprises encore, grâce aux méandres du fleuve, nous apercevons à travers le feuillage des palmiers les toits des plus hautes maisons de la ville et les mâtures des bâtimens de guerre, puis tout cela s’efface et disparaît dans la brume ; nous n’avons plus d’autre horizon que les rives uniformes de la rivière avec sa double bordure de palétuviers.

Pour se rendre de Saïgon à Phnom-Penh, les gros vapeurs de la nouvelle compagnie descendent le Donna jusqu’à la mer, puis pénètrent dans le Mékong par l’embouchure supérieure, dont la barre, quoique assez difficile à franchir, offre néanmoins une profondeur d’eau suffisante. Les bâtimens d’un moindre tonnage tels que notre canonnière vont au contraire rejoindre le grand fleuve à la ville de Mytho en suivant l’arroyo de la poste. C’est par ce dernier canal que transite tout le commerce des provinces méridionales du Cambodge, du Grand-Lac et du Laos ; aussi cette voie, très fréquentée, offre-t-elle un spectacle pittoresque « et plein d’animation. En toute saison, des sampans annamites, de longues barques cambodgiennes, des jonques chinoises, s’y croisent et s’y enchevêtrent, un vapeur vient-il à passer, les embarcations se serrent, se heurtent, se lancent dans les palétuviers de la rive ou s’envasent avec des craquemens qu’accompagne un étrange concert de cris en toutes langues. Le long du canal, ce n’est qu’une suite presque ininterrompue d’habitations à demi cachées dans le feuillage. La végétation est d’une variété et d’une fraîcheur surprenantes ; tantôt nous filons entre deux rideaux de grands cocotiers où se mêlent de superbes arbres à fruits, tantôt, dans les parties marécageuses, nous traversons un fouillis de lianes, de palmiers d’eau et de plantes grimpantes d’une diversité infinie. Après vingt-quatre heures environ de cette navigation, nous arrivons à Mytho, au confluent de l’arroyo et du Mékong, et de là nous nous dirigeons sur Chaudoc.

Le bras du fleuve sur lequel nous nous engageons ici est d’une largeur extrême ; le courant, très rapide au milieu, se ralentit près des bords ; aussi rangeons-nous la rive le plus possible. Ce ne sont d’abord, à droite et à gauche, que des bois alternant avec des cultures ; on n’aperçoit guère les demeures des indigènes, bien enfouies dans les massifs de verdure, mais on en devine l’existence aux groupes d’enfans qui jouent sur la berge, aux nombreux sentiers qui s’enfoncent en serpentant sous le feuillage. Bientôt les arbres deviennent plus rares et font place à de hautes herbes qui s’étendent à perte de vue : c’est la plaine des joncs, vaste marais de plus de 10,000 kilomètres de superficie, d’où émergent seulement de place en place quelques terrains habitables. Dans les premières années de la conquête, ces îlots ont souvent servi de repaires à de redoutables bandes de pirates dont la destruction nous a coûté de durs sacrifices. Là, non loin de la petite ville annamite de Tap-Muoi, on rencontre une première ruine khmer, un ancien temple brahmanique sans doute : « la tour aux cinq compartimens, » ou, en cambodgien : Preasat Pram Loveng. Ce sont des débris informes rarement visités par les Européens à cause des légions de moustiques qui pullulent dans le marécage. Cependant, malgré l’état de délabrement de cet édifice, le voyageur qui veut en fouiller les restes à peu près enfouis sous la végétation y rencontre encore des chambranles, des entablemens, des frises couvertes de sculptures délicates, et telle est la puissance de cet art accompli que la vue de quelques pierres marquées de son empreinte suffit, au milieu des vulgarités chinoises qui couvrent le pays, pour faire entrevoir les splendeurs de l’Inde antique.

Chaudoc est sur la limite de la région inondée. Près de cette ville, qu’un canal relie à Hatien, notre unique port sur le golfe de Siam, sont de grands chantiers pour la construction des pirogues, creusées dans les troncs d’arbres provenant des forêts du Cambodge ou du Laos. Il y a dans les environs un certain nombre de monumens khmers, forteresses, temples bouddhiques et brahmaniques, monastères, grottes, dont nous ignorions encore l’existence au moment de notre passage à Chaudoc, mais qu’ont reconnus depuis lors MM. Aymonier et Moura.

Phnom Chiso ou Iswara (la montagne de Siva) en est le principal. Il est juché comme un nid d’aigle au sommet d’une colline abrupte ; pour y atteindre, il faut gravir un escalier de quatre cents marches taillé dans le roc. Non loin de là se trouve une petite bonzerie habitée par des religieux qui ont installé leur Bouddha au fond du sanctuaire ruiné, et qui, plusieurs fois par jour, viennent faire leurs dévotions et entretenir le feu sacré aux pieds du dieu. Phnom Chiso inspire aux indigènes une terreur superstitieuse : les gens du peuple ne s’y rendent que chargés d’offrandes ; quant aux mandarins, ils n’osent en approcher, persuadés qu’ils s’exposeraient à perdre leur place ou même qu’ils courraient fortune de mourir dans l’année. Le roi Norodom s’efforce de combattre cette croyance populaire ; dans une récente visite qu’il a faite au monument, il a commandé aux quatre cents mandarins de son escorte de l’accompagner jusqu’au sommet de la colline sainte ; comme beaucoup hésitaient, il les a décidés par ce raisonnement sans réplique : — Que craignez-vous ? La destitution ? Mais ne suis-je pas le seul maître de vos charges. La mort ? Ne voyez-vous pas que je m’y expose tout le premier ? — Ce qui n’empêche pas que, si, par une fatale coïncidence, Norodom fût venu à mourir dans l’année, bonzes et dévots n’auraient pas manqué de crier au miracle, et la superstition en aurait repris des forces nouvelles.

Au sortir de Chaudoc, nous pénétrons dans le bras méridional du Mékong, moins large que l’autre, mais bordé de rives plus riantes, et bientôt nous dépassons la frontière de Cochinchine et nous entrons dans les eaux cambodgiennes. À partir de ce point, les aspects se modifient graduellement : les berges du fleuve s’élèvent ; aux humbles et disgracieuses cases annamites succèdent de véritables villages, composés de spacieuses et sveltes habitations sur pilotis. Chaque hameau possède une pagode, qu’on distingue à ses toits superposés, à son faîte élégamment recourbé sous l’ombrage des palmiers sacrés. Avec le caractère du paysage change aussi le type des habitans. L’œil n’est plus attristé par la vue de ces indigènes de race annamite dont la laideur est encore accentuée par la longue chemise de nuance terne qui leur sert de costume ; partout dans la campagne on aperçoit des hommes vigoureux dont le corps bronzé, presque nu, reluit au soleil ; des femmes avenantes, bien proportionnées, vêtues parfois à la mode siamoise, d’une courte jupe et d’une écharpe aux couleurs éclatantes.

Enfin une immense nappe d’eau nous apparaît ; nous touchons au point où le Mékong coule dans un lit unique de 8 kilomètres de largeur. En même temps, nous discernons de loin, au-dessus d’une forêt de cocotiers, la haute flèche d’un stoupa bouddhique ; en avant se trouve un temple, autour se groupent d’autres stoupas plus petits ; le tout occupe le haut d’un tumulus, Phnom-Penh, la montagne pleine, dont la ville située auprès a tiré son nom. Au bas de l’escalier par lequel on accède à cette éminence dorment de grands lions de grès, épaves de quelque édifice de l’antique époque khmer. Parmi les broussailles voisines, une statue repose sur un piédestal : c’est Nandi, la divinité qui garde la porte du Kailaça ou paradis de Siva, au sommet du mont Mérou, et que l’on représente, au Cambodge comme dans l’Inde, sous la figure d’un homme avec une tête de bœuf. Cette statue, de médiocre valeur, mais presque intacte, n’accuse pas une grande antiquité ; elle est faite d’une sorte de stuc obtenu au moyen de chaux, de sable et même d’un peu de sucre mélangés à un mucilage de feuilles provenant d’un arbre de la famille des laurinées : procédé analogue à celui des Hindous et qui se rapproche également de celui qu’employaient les anciens mayas du Yucatan dans la construction de leurs monumens.

Depuis dix ans qu’elle est devenue la capitale du Cambodge, le siége de la résidence royale et celui du protectorat français, Phnom-Penh a pris une extension remarquable et présente même déjà un caractère presque européen. Une notable partie des cases en bambous qui formaient la rue principale ont été remplacées par des maisons en briques, construites des deniers de Norodom et louées par lui à ses sujets. Le trafic énorme qui se fait dans cette ville, principalement à l’époque de la pêche sur les lacs, est presque entièrement concentré entre les mains de commerçans originaires des provinces méridionales du Céleste-Empire. Cette espèce de colonie chinoise, qui, unie, pourrait causer de graves embarras au gouvernement, est par bonheur divisée en deux congrégations rivales et sans cesse en dispute. Il y a en outre à Phnom-Penh beaucoup d’Annamites, de Malais, de Siamois et quelques Européens. Au milieu d’élémens si divers, la fonction du protectorat français, représenté par un officier habile autant que ferme, M. Moura, est loin d’être une sinécure : il faut d’une part prévenir les conflits, de l’autre réprimer les exactions des mandarins et tenir la bride aux fantaisies parfois despotiques du roi Norodom ; il faut enfin guider ce prince, l’empêcher de tomber aux mains du premier aventurier venu, et lui faire comprendre les devoirs en même temps que les avantages de notre civilisation, dont il n’est que trop disposé à s’approprier tout d’abord les vices.

La résidence royale est à elle seule une ville ; dans son enceinte logent plusieurs milliers de personnes, toutes attachées au service du roi. Au fond de la première cour, entourée de constructions diverses, telles que salle des gardes, ateliers, écuries, s’élève le palais européen, tout semblable aux demeures des riches commerçans de Saïgon ; par derrière, dans un autre enclos, se trouvent l’habitation indigène, des jardins, des cases : c’est le quartier du harem, interdit aux profanes. Les mandarins en sont les plus empressés pourvoyeurs ; ils espèrent, en offrant au roi leurs filles les plus avenantes, s’assurer du crédit près de lui. Les femmes ont du reste la liberté de sortir, et, par un de ces caprices bizarres assez communs chez les monarques d’Orient, tour à tour despotes et paternels, si l’une d’elles désire convoler avec un jeune homme de la ville, le prince, sur la demande des deux amans, renonce volontiers à ses droits et autorise le mariage. En revanche, toute tentative pour s’introduire dans le gynécée est punie avec une extrême sévérité. À mon premier passage au Cambodge, un jeune bonze, en grande faveur à la cour, fut surpris en conversation criminelle avec une des plus jolies femmes de Norodom ; celui-ci, selon l’usage, ordonna d’enterrer vifs les deux amans. Le délinquant ne dut sa grâce qu’à l’intervention de la vieille reine-mère, dont la dévotion fort zélée essaie de ranimer au Cambodge l’ancienne ferveur bouddhique en multipliant par tout le pays les monumens religieux. Depuis lors, le beau sexe n’est pas devenu moins fragile ; seul, le genre de supplice s’est modifié. Au retour de notre expédition, le roi, étant venu en visite chez le chef du protectorat français, lui demanda comme par hasard dans la conversation quelques détails sur la manière dont on fusillait en Europe. M. Moura, sans y attacher plus d’importance, satisfit sur ce point la curiosité du monarque. Deux heures après, quel ne fut pas notre étonnement d’apprendre que quatre jeunes femmes du harem avaient été passées par les armes à l’européenne. En nous approchant du palais, nous pûmes même voir, — supplément de rite qui n’avait plus rien d’européen, — les têtes suspendues et toutes sanglantes encore de ces malheureuses.

Norodom nous reçut fort bien et promit de faciliter de tout son pouvoir nos recherches archéologiques. Il nous demanda ensuite le secours de nos médecins ; il souffrait d’une chute récente, et c’est une croyance au Cambodge qu’un roi infirme ou boiteux n’est plus capable de régner. Il nous avoua en confidence qu’il avait dû consulter d’abord, pour se conformer aux usages superstitieux de ses sujets, les innombrables empiriques, astrologues et devins du pays. Aucun d’eux n’avait pu le guérir ; tous s’accordaient pour imputer aux méchans esprits la persistance de son mal. Notre docteur se mit incontinent aux ordres de Norodom. Le cérémonial exigeait que l’auguste malade ne fût palpé que par l’intermédiaire d’une de ses femmes. Heureusement notre praticien réussit à faire comprendre à sa majesté l’insuffisance de ce procédé, et bientôt un examen attentif lui permit de le rassurer entièrement. En sortant du palais, nous trouvâmes à la porte un groupe de bonzes agenouillés et priant pour la guérison du prince ; d’autres parcouraient les rues en chantant des cantiques et en psalmodiant des versets sacrés. Des prières publiques avaient été ordonnées dans tout le royaume ; autour des pagodes, devant chaque maison étaient dressés de hauts bambous portant des banderoles de toutes couleurs. Près des statues de Bouddha, aux carrefours des chemins, au pied des stoupas et jusque dans l’intérieur des habitations chinoises brûlaient des bâtons odoriférans. Le trafic habituel paraissait suspendu, le peuple circulait par les rues en habit de cérémonie ; pendant la soirée et fort avant dans la nuit, les rues furent remplies de gens portant des torches ou des lanternes ; le bruit du gong et du tam-tam se mêlait de tous côtés aux détonations des pétards, et le ciel ne cessait d’être sillonné par le vol des fusées, dont les crépitations et l’éclat devaient éloigner les mauvais génies acharnés à tourmenter le souverain.

Quelques jours après, notre mission, augmentée des interprètes que M. Moura nous avait procurés et d’un mandarin porteur d’ordres écrits de la main du roi, se mit en route pour la région des lacs. Le soir même, ayant laissé derrière nous les collines d’Udongs (la Superbe), couronnées de pyramides aiguës, et la longue file de cases de Compong-Luong (le rivage royal), ancienne capitale du Cambodge, nous mouillions à Compong-Chenang (le marché des marmites), où les indigènes s’approvisionnent à l’époque de la pêche, et nous y prenions des pilotes pour nous diriger dans le dédale très peu connu des divers cours d’eau que nous allions avoir à parcourir.

Le grand lac de Tonly-Sap et les lacs secondaires qui en sont voisins occupent une large dépression au centre des immenses plaines boisées du Cambodge ; ils reçoivent le tribut de nombreuses rivières qui forment tout autour comme les rayons d’un vaste cercle et qui sont reliées entre elles par des arroyos multiples ; dans la saison des pluies, toutes les parties basses des forêts sont inondées sur une étendue de 25 kilomètres. C’est à l’extrémité occidentale de la grande nappe lacustre, sur le territoire de Siam, que se trouve Angcor, l’ancienne capitale du pays ; aux environs, dans un rayon de 200 à 400 kilomètres, sont disséminés les plus remarquables débris de l’antique civilisation khmer. L’origine de ces monumens est encore obscure. Ce sont des citadelles immenses, de grandes voies de communication, des ponts, des canaux et des réservoirs, puis des palais, des temples, d’énormes pyramides commémoratives. De ces derniers édifices la destination nous est connue quant à l’ensemble ; ce qui reste à déterminer d’une manière certaine, c’est l’appropriation des diverses parties qui les composaient. Élégans de formes, riches d’ornemens, superbes d’effet, ces monumens religieux, bâtis d’un seul jet sur un plan unique et issus d’une période relativement courte, surpassent en étendue tous les temples connus, même ceux de l’Égypte, œuvres agglomérées d’un labeur de plusieurs siècles. Par leurs sculptures hiératiques, ils rappellent les constructions de l’Inde ; mais ils leur sont supérieurs par leur magnifique ordonnance architecturale. L’art qui les a produits semble avoir été importé en Indo-Chine vers le commencement de notre ère par quelque colonie de brahmanes exilés. Dans ces innombrables sanctuaires, que les nouveau-venus érigèrent aux mille divinités du panthéon indou, Bouddha a de bonne heure figuré à côté de l’ancêtre Brahma, de Siva et de Vishnou, dont les avatars sont représentés en bas-reliefs sur les murs de ces antiques édifices ; puis, peu à peu, il a pris le pas sur ses rivaux, et a fini par les reléguer à une place équivoque dans la dévotion des Cambodgiens modernes, dont le culte est devenu un bizarre mélange de leurs religions primitives avec les croyances de l’Inde.

Il nous était impossible, vu le peu de temps dont nous disposions, d’explorer tout cet ensemble de grandioses débris ; aussi résolûmes-nous de limiter nos recherches à la région la plus riche et de reconnaître particulièrement les centres de ruines qui seraient le plus facilement accessibles à l’aide des canaux et des rivières. Guidés par nos pilotes de Compong-Chenang, nous nous engageons dans un des nombreux arroyos qui serpentent au travers des bancs de vase, des îlots, du fouillis arborescent de la grande forêt en partie inondée. Dès l’abord nous sommes émerveillés de la splendide sauvagerie des aspects. La végétation est d’une puissance extraordinaire ; les arbres sont surchargés d’orchidées, de plantes grimpantes retombant en festons jusque dans le courant, qui les entraîne ; une multitude de lianes étrangement contournées s’élancent en vibrant d’un fût à l’autre. De place en place, un banian colossal domine fièrement l’immense massif ; ailleurs un grand tronc mort élève tristement ses bras décharnés, comme pour protester contre cette exubérance de vie. Rien ne rappelle la présence de l’homme, et pourtant quelle incroyable animation ! Des myriades d’oiseaux, pélicans, canards, sarcelles, cormorans, couvrent la surface du lac ; diverses variétés de hérons, des aigrettes, des ibis, perchent dans le feuillage ou se cachent au milieu des joncs ; des caïmans flottent immobiles sur les eaux, tandis que des troupes de dauphins et d’autres poissons plus gros encore viennent bruyamment respirer à la surface, ou frôlent la carène de notre navire en luttant de vitesse avec lui. Nous voici déjà bien loin du rivage ; nous n’apercevons maintenant, à plusieurs milles de distance, qu’une nappe liquide verdie par la cime des joncs qui émergent d’une profondeur de 10 mètres, et où dérivent, comme de petits îlots mouvans, des troncs d’arbres enchevêtrés avec des lianes et des roseaux. Nous continuons d’avancer à travers des traînées d’arbustes à demi noyés qui, vingt fois, menacent d’obstruer entièrement le passage ; bientôt toute issue nous semble définitivement fermée, une ligne de verdure uniforme et continue apparaît devant nous ; mais nos pilotes nous indiquent un enfoncement à peine perceptible entre les arbres. Nous atteignons bientôt cette saignée : c’est l’une des embouchures du Stung-Sen, rivière inexplorée que la canonnière doit remonter pour se rapprocher des ruines.

Toujours nul vestige d’habitation ; pas une barque, un fleuve sans rivages ; deux ou trois bambous dépassant à peine la surface de l’eau, telle est la seule trace visible de ces importantes pêcheries qui, chaque année, pendant la saison sèche, s’établissent aux embouchures de tous les affluens du lac. Nous entrons dans une forêt de trams, grands arbres dont l’écorce, détachée en larges écailles, sert à former la toiture des cases des indigènes, et, quelques instans après, nous découvrons le village de Phat-Son-Day. Ce n’est qu’un hameau flottant, exclusivement occupé par des pécheurs ; les habitans de ces parages vivent presque constamment dans leurs barques ; ils se contentent d’établir sur la rive, à fleur d’eau, de petits campemens provisoires pour y loger leurs animaux domestiques, et, suivant la crue, ils se transportent aux points qui leur promettent le meilleur butin, errant sans cesse sur ce désert liquide comme les Arabes nomades à travers leur désert de sable. Deux jours de navigation dans cette solitude nous conduisent enfin à un lieu vivant, Compong-Thom, le grand marché, une ancienne ville qui fut détruite par un incendie. Ici le personnel de la mission se sépare momentanément : tandis que M. Bouillet se charge de remonter le cours supérieur de la rivière, nous nous disposons, de notre côté, à gagner la montagne Phnom-Son-Tuc, où l’on nous a signalé des ruines.

Les cases de Compong-Thom sont construites sur un terrain qui dépasse de 2 mètres à peine le niveau de la rivière, et tout alentour, à perte de vue, s’étendent des marais ; Phnom-Son-Tuc, au contraire, s’élève au-dessus de cette vaste plaine liquide comme un îlot volcanique sortant de la mer. Installés dans des chars, nous coupons en ligne droite à travers les hautes herbes dans plusieurs pieds d’eau. Les buffles, qui traînent nos véhicules, sont là dans leur élément favori ; c’est plaisir de les voir barboter dans la vase parfois jusqu’à mi-corps, puis, au plus épais du fourré, écarter les joncs avec leurs longues cornes arquées, et, le cou tendu, reniflant avec bruit, comme pour s’exciter à l’effort, se frayer victorieusement un passage. À un endroit, une rivière profonde nous barre le chemin. Que faire ? Nos indigènes ne sont pas embarrassés pour si peu. Les hommes s’embarquent sur une pirogue, mais une pirogue si étroite qu’il faut faire des prodiges d’équilibre pour ne point chavirer. Pour les chariots et les buffles, la manœuvre est plus ingénieuse. Après avoir traversé le cours d’eau, les guides, au moyen de lianes, halent d’une rive à l’autre les véhicules, et, du même coup, les bêtes d’attelage, qui, attachées derrière les chars, nagent sans péril à leur suite. Nous sortons enfin du marécage et nous prenons pied sur la terre ferme. C’est une zone étroite, mais fertile et bien cultivée, qui entoure la base du monticule où nous nous rendons. Là le mé-sroc ou chef de village vient à notre rencontre avec de nouveaux conducteurs, et alors commence, par un étroit sentier ombreux, l’ascension de la montagne sainte. Malheureusement, au plus fort de l’escalade, nous sommes surpris par une averse diluvienne telle qu’il n’en tombe que dans ces régions, et en un instant notre route se trouve transformée en un véritable torrent. Il nous faut gravir péniblement des blocs de grès glissans, puis nous engager dans un escalier naturel qui contourne une gigantesque muraille de l’autre côté de laquelle se font entendre des tintemens argentins. Tant bien que mal, pourtant, nous arrivons au sommet. Devant nous se dresse une jolie pagode cambodgienne dont les toits recourbés sont garnis de clochettes. C’était le son de ces clochettes agitées par le vent qui avait de loin frappé nos oreilles. La place est déserte ; mais les offrandes qui entourent la statue de Bouddha attestent qu’on y vient parfois en pèlerinage. Des chevelures coupées qui baignent dans une sorte d’auge en pierre, remplie d’eau, — peut-être anciennement quelque phra-bat ou empreinte sacrée du pied de Sakia-Mouni, — prouvent aussi que maint dévot, désireux de se vouer à la vie contemplative, a choisi ce lieu saint pour y accomplir la cérémonie de la tonsure et y prendre, suivant le rite, la robe jaune des bonzes.

Dès l’abord, la pagode seule avait attiré nos regards, mais nous ne tardons pas à remarquer que les blocs de rocher environnans, tout recouverts de végétation, ont été jadis profondément sculptés. Aux uns on avait donné la forme de pyramides ornées de découpures étagées, d’autres avaient figuré les diverses représentations du Bouddha, debout, assis ou couché. Quelques-unes de ces statues ont plus de 15 mètres de hauteur ; certaines d’entre elles sont assez belles d’exécution et remontent visiblement à plusieurs siècles, car les Cambodgiens ont depuis longtemps désappris l’art de fouiller les dures entrailles de leurs rochers, et les idoles colossales qui occupent aujourd’hui le fond de leurs temples ne sont faites que de briques recouvertes de divers enduits. À l’opposite de la pente que nous avions gravie, le roc était taillé à pic du sommet jusqu’à la base ; par places, la paroi verticale était ouvragée de gigantesques effigies. L’une d’elles fixa particulièrement notre attention : elle représentait le Bouddha étendu au fond d’une excavation et dormant la tête appuyée sur des oreillers. Un gros bloc en surplomb l’abritait ; des lianes et de grandes plantes au feuillage varié entouraient son corps ; on eût dit que le dieu, fatigué, était venu chercher le repos dans l’odorante et fraîche pénombre de quelque grotte mystérieuse. D’autres figurations de la même divinité, les mains jointes ou dans l’attitude de la prédication, environnaient ce grand bas-relief. Plus bas, sur des gradins naturels, dont l’accès nous était impossible, nous vîmes des vestiges de constructions détruites par le temps et la végétation ; c’étaient des espèces de hangars recouvrant d’immenses personnages de pierre.

Tandis que nous contemplons un instant, du haut de notre observatoire, le spacieux panorama qui se déroule à nos pieds, un bruissement subit agite le feuillage autour de nous, et une troupe de singes s’avance en gambadant ; ce sont des semnopithèques au poil sombre avec une longue queue blanche ; à peine avons-nous le temps de les examiner, car, en nous apercevant, ils rentrent aussitôt dans le fourré. Un repas à la mode du pays nous attendait au bas de la montagne dans une de ces cases ouvertes dites salas, qu’on improvise comme maisons d’hospitalité pour les étrangers. Sous l’œil ravi des indigènes assis en rond autour de nous, nous faisons honneur au riz, aux salades de bambou et de concombres, ainsi qu’aux oranges et aux bananes ; nous ne pouvons toutefois prendre sur nous de goûter le poisson plus que faisandé, les œufs couvés, les vers de bambous et autres mets recherchés qu’on a joints au festin par un surcroît d’attention.

II.

À la nuit tombante, nous étions de retour à Compong-Thom ; le lendemain nous regagnions le lac et nous pénétrions dans un autre affluent qui devait nous conduire à Stung, chef-lieu de la province du même nom. À l’entrée de cette nouvelle rivière, la ligne des anciennes pêcheries était marquée par un barrage de troncs d’arbres, au milieu desquels il y avait place suffisante pour le passage de la canonnière. Nous le franchîmes, et nous nous enfonçâmes en pleine forêt, par 5 mètres d’eau. Nous avions déjà décrit bon nombre de sinuosités à travers les hautes herbes et les bouquets d’arbres, lorsque tout à coup, à notre grande surprise, une large percée s’ouvrit devant nous dans la futaie et nous laissa voir une immense étendue d’eau à l’horizon. Était-ce un mirage, ou cette navigation aux zigzags fantastiques nous avait-elle ramenés à la mer intérieure d’où nous sortions ? Il n’en était rien ; nous avions atteint un de ces bassins lacustres, encore inexplorés, qui, au rapport des indigènes, existent en assez grand nombre dans la zone basse limitrophe du Tonly-Sap. La Javeline s’y engagea d’une allure circonspecte ; c’était une nappe ovale de 6 à 7 kilomètres en longueur, bordée de tous côtés par la forêt, et envahie par un vaste ourlet circulaire de grandes herbes très denses. Nous traversâmes la partie libre et nous fîmes prudemment halte à la limite des joncs. Nos pilotes ne pouvant distinguer, à cette distance, l’embouchure de la rivière de Stung, que nous voulions atteindre, des pirogues furent envoyées à la découverte. Tandis qu’installés sur le toit de la canonnière, nous cherchions de notre côté à reconnaître au moyen de nos lorgnettes quelque brèche lointaine dans le massif, des gémissemens étouffés frappèrent nos oreilles. L’auteur de ces lamentations n’était autre que le mandarin dont le roi Norodom avait grossi officiellement notre escorte. Depuis deux jours le pauvre homme, blotti dans un coin obscur avec tout son bagage, une natte, une boîte à bétel et un oreiller, offrait l’image achevée de la mélancolie souffreteuse. Nous avions eu beau l’interroger sur les causes de sa tristesse, il s’était refusé opiniâtrement à parler. Au moment où ses plaintes venaient de distraire notre attention, sa figure présentait une expression singulière ; de grosses gouttes de sueur ruisselaient de son front ; bientôt il se mit à pousser des cris bizarres et à gesticuler en tremblant de tous ses membres. Impossible néanmoins de lui arracher une syllabe. Nos interprètes affirmaient qu’il était en extase ; « c’est son Bouddha qui l’agite, » nous disaient-ils. Or le mandarin en question était d’origine malaise et sectateur de Mahomet. Le docteur assurait de son côté que le malheureux était en proie à un violent accès de fièvre. Ce n’était, par le fait, qu’un violent accès de superstition ; nous apprîmes du patient lui-même, lorsqu’il fut un peu plus calme, que dans l’une des nuits précédentes, comme il reposait étendu sur le pont, un matelot en passant lui avait frôlé la tête de son pied nu. Ce grave accident était l’unique cause de sa maladie, et, en vertu du préjugé cambodgien, que toute atteinte à la tête est d’un sinistre présage, notre mandarin ne prévoyait plus pour la suite de son voyage qu’une série de mésaventures. En vain, pour se préserver de tout nouvel attouchement irrévérencieux, demanda-t-il en grâce qu’il lui fût permis d’établir ses pénates sur le toit du navire ; cette précaution ne lui rendit ni le calme, ni la santé, et bientôt il sollicitait l’autorisation de retourner à Phnom-Penh, par la raison qu’une campagne si mal commencée devait aboutir infailliblement pour lui à une fin fâcheuse. Il était difficile de lutter contre une conviction si fermement arrêtée ; aussi prîmes-nous le parti de renvoyer notre mandarin, tout en lui exprimant nos regrets de nous priver de ses services.

Quelques heures s’étaient écoulées, et nous ne parvenions toujours pas à trouver l’entrée de la rivière. Par une chance heureuse, surtout à cette époque de l’année, nous découvrîmes enfin une barque indigène naviguant parmi les roseaux. Nos chaloupes eurent vite fait de la rejoindre et de nous l’amener. Elle arrivait directement de Stung et appartenait à un riche négociant chinois de Phnom-Penh, dont le fils se trouvait à bord. Celui-ci était un homme civilisé, avec lequel nous nous entendîmes aisément ; il consentit à nous céder un de ses rameurs pour nous servir de pilote jusqu’à la région habitée. Le parcours de la rivière fut pour nos équipages un rude exercice de patience ; je ne sais s’il existe au monde un cours d’eau plus sinueux, plus sombre, plus rempli d’obstacles de toute nature. La profondeur ne manquait pas ; même le long de la berge, elle était constamment de 5 ou 6 mètres ; mais le lit du fleuve était obstrué aux trois quarts par des arbres penchés, des lianes, des arbustes dont les branches étaient couvertes de myriades d’insectes, de fourmis rouges, quelquefois même de serpens qui se laissaient tomber avec les feuilles et les fleurs. Pour peu que la canonnière frôlât au passage un de ces rameaux, le pont était immédiatement jonché de bêtes et de plantes, si bien que nos naturalistes pouvaient, sans plus de dérangement, herboriser à souhait et enrichir leurs collections entomologiques.

Le soir de la deuxième journée, le chenal s’encombra tellement que la Javeline dut s’arrêter à l’embouchure d’un affluent, près d’un hameau de quelques cases. Nous la laissâmes à ce mouillage et nous nous embarquâmes, munis de tout notre attirail de campagne, sur la chaloupe à vapeur, afin de remonter jusqu’à la ville.

Les berges, dans cette seconde partie du trajet, s’élèvent successivement ; aux broussailles succèdent de grands arbres, figuiers, azélias, bombax, enchevêtrés de lianes énormes aux fruits vénéneux. De chaque bouquet de verdure s’envolent à notre approche des bandes de perruches criardes, de pigeons verts, de rolliers au plumage d’azur ; parmi les remous du courant tournoient souvent, étendus sur le dos, d’immenses cadavres de crocodiles, dans la peau coriace desquels s’escriment à grands coups de bec de gros vautours au cou et aux pattes écarlates. Nous sortons enfin des ombres profondes de cette forêt sauvage, et nous revoyons la lumière et le ciel. En même temps le lit de la rivière s’élargit et se dégage. Voici quelques pirogues qui se hâtent de serrer la rive pour nous livrer le passage ; voici plus loin deux barques élégantes conduites par des rameurs en costume de fête ; ces dernières se dirigent vers nous et nous accostent : les personnages qu’elles portent sont en effet les envoyés du grand mandarin de Stung chargés de nous souhaiter la bienvenue à notre entrée dans les eaux de la ville.

Stung s’étend de chaque côté du fleuve sur une longueur de près d’une lieue ; entre les cases entourées de vastes jardins se trouvent des terrains vagues servant de pâturages. Le port, situé au centre, contenait lors de notre arrivée une trentaine de grandes jonques et beaucoup de pirogues construites par les tribus sauvages de l’intérieur pour être expédiées chaque année en Cochinchine et au Cambodge. Près de là, sur la rive gauche, était établi un campement de soldats avec de l’artillerie, des chars, des buffles, des bœufs et tout un attirail de guerre. Nous fûmes reçus dans une sorte de grand magasin en bambous, encombré d’armes, de vivres, de munitions de toute sorte, par le chef civil et militaire de la province, un grand mandarin du titre de Thomea Déchu. Depuis quelques jours déjà il était informé de notre voyage, et il avait eu soin de réunir des guides et de préparer une trentaine de chars à notre entière disposition. Dès le lendemain, laissant la chaloupe sous la garde de l’équipage, nous commençons notre tournée d’explorateurs à travers des marais, des rizières inondées, des prairies entremêlées de taillis, des forêts de plus et d’essences précieuses ; parfois des torrens desséchés et aux rives à pic dont le passage nous cause les ennuis d’un débardage pénible et oblige nos buffles à de longs détours. Chaque soir nous campons près d’un cours d’eau ou d’une mare, afin que les bêtes puissent se désaltérer, et nous couchons sur la terre nue, abrités seulement de la rosée par des gourbis en feuillage.

Vers le milieu de la cinquième journée de marche, nous sommes arrêtés par une sorte de chaussée de quelques mètres de hauteur ; devant nous se dresse un bouquet de borassus dont les panaches flabelliformes dominent tout aux alentours. Ces grands palmiers, dont les feuilles sont utilisées en manière de papyrus dans les monastères, annoncent toujours dans l’Indo-Chine, comme les dattiers dans le désert, l’approche de lieux habités ou tout au moins le voisinage d’anciens centres de civilisation. Effectivement, la chaussée à laquelle nous venions de nous heurter était une antique voie khmer ; nous touchions aux ruines de Ponteay-Pracang, les dernières qu’aperçut le commandant de Lagrée dans la rapide excursion qu’il fit de ce côté. D’autres ruines considérables aux environs, la tour Prathcol, la pyramide de l’Éléphant Sacré, indiquent qu’il y eut là jadis une ville importante dont l’emplacement devait offrir matière à d’intéressantes recherches. Le village moderne le plus proche ne se compose que de quelques cabanes. La végétation dans tout ce district est tellement épaisse qu’il est impossible de faire un pas sans tailler devant soi dans le fourré, à l’aide du grand couteau cambodgien, lianes, rotins ou fougères. Enfin, au bout de cinq cents pas dans cette forêt quasi vierge, l’horizon s’entrouvre brusquement, et l’on aperçoit, en travers d’une large nappe d’eau aux rives treillissées d’arbustes et de plantes sarmenteuses, un pont massif en partie enfoui que flanquent des rangées fuyantes d’immenses cariatides moitié femmes et moitié oiseaux (garoudhas). À l’extrémité de cette chaussée, on distingue une haute muraille, des colonnes et un édifice percé de portes ogivales ; çà et là gisent dans l’herbe des pierres brisées, des statues, des corps de lions ; hors de l’eau émerge un énorme monstre à neuf têtes, fantastique dragon, cent fois plus terrible et plus menaçant d’aspect que les crocodiles qui peuplent ces solitudes. Nous nous engageons sur la chaussée en suivant un sentier frayé par les bêtes fauves, aujourd’hui les seuls hôtes de ces ruines, et mes compagnons, pour qui ce spectacle est tout nouveau, ne peuvent retenir des cris d’étonnement et d’admiration. Nous nous arrêtons sous la porte principale, magnifique construction à trois entrées surmontées de trois tours et précédées de péristyles ; sur les dalles qui couvrent le sol apparaît encore la trace des roues des anciens chars. Nous enjambons par-dessus les éboulis de pierres et nous pénétrons au centre des vastes restes de Ponteay-Pracang. À droite et à gauche sont de petits édifices entre lesquels passait la chaussée, maintenant à peine reconnaissable, que nous continuons de suivre. Elle aboutit à une borne sacrée couverte de figurines alignées comme des soldats. Des racines vagabondes, en pénétrant par d’imperceptibles fissures, ont fait éclater cette curieuse stèle, dont nous recueillîmes plus tard les fragmens. Plus loin, nous trouvons deux grands lions qui se dressent, menaçans, une patte en avant ; la seconde patte antérieure manque. Ces lions debout, les seuls que nous ayons rencontrés dans cette attitude durant tout le cours de notre mission, étaient jadis, paraît-il, l’objet d’une vénération particulière, et la légende dit même qu’au temps de la conquête siamoise les armées ennemies se disputèrent avec acharnement la possession des pattes aujourd’hui disparues, car à la prise de ces talismans était attaché le gain assuré de la victoire. Continuant à nous frayer un chemin au travers des décombres, nous remarquons successivement des débris de statues bouddhiques, belles encore dans leur affreux état de mutilation, des stèles si finement sculptées que, n’étaient les attributs qui les ornent, on serait tenté de les prendre pour des œuvres de la renaissance italienne ; enfin, dans deux édicules moins dégradés que les autres, une quantité de petites trinités brahmano-bouddhiques entassées au milieu de figurines plus grossières et de divers morceaux d’une réelle valeur. La description architecturale de ces monumens ne saurait trouver place au cours de notre récit. L’art khmer présente une telle originalité, il diffère si profondément de tout ce que nous connaissons, qu’il demande à être exposé d’ensemble, avec un développement de notions générales ; il nous suffira de dire que l’amas de ruines au milieu duquel nous étions embrassait, y compris plusieurs grands sras ou pièces d’eau sacrées, une superficie d’environ 5 kilomètres carrés. Ce n’était rien moins en effet que le squelette d’une de ces fastueuses résidences royales dont était jadis couvert le soi du Cambodge. L’enceinte fortifiée de cette ville renfermait autrefois palais, harem, jardins, dépendances immenses, logemens d’officiers, attirail complet d’une cour d’Orient. À la place d’honneur trônait la divinité. On l’adorait dans un temple central surmonté de neuf hautes tours à étages au pied desquelles s’étalaient de vastes caravansérails pour les pèlerins et des monastères entourés de pièces d’eau et d’arbres sacrés. Autour de la grande ponteay ou enceinte fortifiée, se groupaient d’autres constructions, telles que forts, sanctuaires, pagodes, édicules de tout genre, dont les colonnades gisantes et les galeries écroulées représentent, en dehors du massif principal, une zone secondaire de débris.

Comme nous rentrions à notre campement, nous entendîmes le son d’un gong sur lequel on battait un rappel désordonné. Curieux de connaître la cause de ce tapage, nous hâtâmes le pas, et nous vîmes bientôt un rassemblement d’une trentaine de personnes, dont l’attention était trop sérieusement occupée pour qu’elles pussent remarquer l’arrivée de notre troupe. Il s’agissait d’un exorcisme. Au milieu du groupe se tenait la possédée vêtue de blanc, selon la coutume, et ayant en main une sorte de vase en bambou dont elle frappait le sol. C’était l’épreuve décisive, et d’après les mouvemens saccadés de la malade, il parut certain qu’elle était sous l’influence du mauvais esprit. On se mit donc en devoir de la délivrer. Deux bonzes s’avancèrent vers elle et lui présentèrent un tronc de bananier taillé en forme de fleur de lotus, qu’elle prit entre ses bras. Quelques assistant firent brûler des baguettes odoriférantes, puis on alluma deux cierges fichés sur de petits tas de terre. Les bonzes entonnèrent alors une psalmodie, sorte d’évocation où ils imploraient l’arreak ou mauvais esprit, le priant de déclarer à quelle condition il daignerait laisser en paix sa victime. Cette objurgation terminée, les bonzes firent avancer le mari, qui, à haute voix, interrogea le démon et lui demanda quel remède il devait employer pour obtenir la guérison de sa femme. Le malin esprit était sans doute ce jour-là, de bonne humeur, car il répondit par la bouche de l’épouse inspirée que moyennant quelques offrandes à la pagode, des prières et une recette toute conjugale, plus facile à préciser en cambodgien qu’en français, il se tiendrait pour satisfait et signerait la paix. Le mari promit tout ; les bonzes prononcèrent les formules sacramentelles, et l’assemblée, sans se départir de sa gravité, entra dans la case des époux pour y prendre part au festin qui allait clore la cérémonie. Quant à nous, un instant après, nous étions de retour à notre sala.

Le lendemain, nous allâmes visiter Preasat-Prathcol, ruine hantée par une multitude de singes que notre arrivée mit en fuite. L’intérieur de la tour centrale était vide. En fouillant au milieu de l’entrée principale, nous exhumâmes entre autres objets une statue dont les pieds et les huit bras étaient brisés, mais dont la tête, pleine d’expression et de finesse, était intacte. Peut-être cette image avait-elle été destinée à représenter l’incarnation de Vishnou en Bouddha, dont elle offrait les traits les plus caractéristiques, cheveux bouclés, face souriante, yeux à demi fermés. Nous découvrîmes aussi un géant appuyé sur une massue, sorte de divinité gardienne préposée à la porte du sanctuaire, un lion au repos dans un état de conservation vraiment exceptionnel, et un fragment de balustrade profondément fouillé, portant sur ses deux faces un oiseau krout (garoudha ou griffon), entouré de têtes de nagas (serpens), emblèmes très fréquens dans les monumens khmers.

Nos guides, qui avaient consenti sans trop de répugnance à nous conduire vers Prathcol, paraissaient moins pressés de s’enfoncer avec nous dans la forêt, le long d’une ancienne chaussée que nous voulions parcourir ; ils s’y décidèrent toutefois sur l’injonction formelle du mé-srok ; mais nous les vîmes tout aussitôt prendre un air soucieux, murmurer des prières, puis retirer de leurs sacs quelques grains de riz, qu’ils jetèrent comme offrandes aux Neak-Ta ou « esprits des ancêtres, » dans le premier marais sacré que nous atteignîmes. Ce marais était un immense sra redoutable et sauvage, tout couvert de grands nénufars. Dans ses eaux, assurent les gens du pays, vivent des monstres vieux comme le monde, qui dévorent tous les animaux assez imprudens pour oser s’y désaltérer ; les oiseaux eux-mêmes ne volent point impunément au-dessus de cet autre Averne, et, s’ils essaient de le franchir, ils tombent morts avant d’atteindre le bord opposé. Pour nous, nous n’y rencontrâmes que d’énormes crocodiles, qui ne daignèrent pas même se déranger à notre approche, et une troupe de paons qui s’envolèrent en poussant des cris discordans.

Preasat Préa Tomrey, la pyramide du Saint-Éléphant, vers laquelle fut dirigée notre troisième excursion, est l’édifice le plus fameux de toute la contrée. Elle n’a que 20 mètres de côté à la base et 7 mètres environ de hauteur. Huit statues de divinités gardiennes et huit lions, posés au sommet des escaliers, entouraient primitivement la plate-forme ; la plupart de ces sculptures gisent aujourd’hui en mauvais état sur le sol ou sur les gradins ; une seule est demeurée debout : c’est précisément le Préa Tomrey, l’Éléphant Sacré, que les conquérans siamois n’ont sans doute pas osé abattre. Il va sans dire qu’ici et ailleurs l’enlèvement, puis le transport des diverses pièces, très volumineuses, que nous désirions nous approprier, statues, lions, dragons, éléphans, ne s’opérèrent pas sans de grandes difficultés. Fort heureusement, dans le voisinage de notre campement passait un affluent de la rivière de Stung ; ce cours d’eau, suffisamment navigable à l’époque des pluies, fut pour nous un précieux auxiliaire. Voici au reste de quelle façon, avec l’aide des nombreux travailleurs que les mandarins avaient fait venir de dix lieues à la ronde, il fut procédé au déménagement de nos trésors archéologiques. L’objet une fois déterré, on commençait par le soulever au moyen de palans fixés aux arbres ; on construisait ensuite par-dessous, avec des traverses formées de troncs et de branches d’arbres, des espèces de cadres sur lesquels la masse de pierre était solidement assujettie par des lianes. Nos hommes hissaient ces grands châssis sur leurs épaules et le cortége s’ébranlait lentement à travers la forêt, précédé d’une quinzaine de bûcherons qui frayaient le passage à coups de coutelas et de haches. On arrivait ainsi, non sans peine, au bord du torrent qui, enflé par les orages, se chargeait volontiers du reste de la besogne ; encore fallait-il construire préalablement de forts radeaux de bambous pour y établir tout notre attirail, car les petites pirogues du pays, à peine capables de supporter le poids de trois ou quatre hommes, n’eussent pu nous servir de véhicules.

Pendant que M. Bouillet et le docteur Harmand présidaient à ces difficiles opérations, je me remis en route avec M. Ratte pour aller visiter, à 80 kilomètres au nord-ouest de Pracang, un groupe de ruines importantes, celles de Ponteay Ca-Kéo. Nous traversâmes d’abord une région triste, peu accidentée, où croissaient des forêts assez clair-semées de diptérocarpées. Vers le soir de ce premier jour de marche, il survint une pluie si abondante que bêtes et gens refusaient d’avancer ; nous fîmes halte dans un hameau habité par des sauvages de la tribu des Kouys. Nous y trouvâmes un vieillard infirme, qui nous offrit l’hospitalité. Il passait tout son temps à jouer d’une sorte de mandoline à deux cordes, formée d’une moitié de noix de coco, qu’il appuyait sur sa poitrine pour en augmenter la résonnance. L’une des cordes servait de basse ; il la faisait vibrer avec le petit doigt de la main droite dont il portait l’ongle très long, tandis qu’avec l’index il produisait sur l’autre corde une succession de sons rapides et variés. D’autres fois, changeant d’instrument, il se mettait à souffler dans un simple bambou couvert d’entrelacs finement sculptés, et en tirait une mélodie à cinq notes qui, se répétant à l’infini, nous rappelait le chant des bateliers du Nil. Près de lui une jeune femme berçait un enfant nu, couché dans une corbeille suspendue à deux troncs de palmier par une double corde en rotin. Les villageois ne tardèrent pas à rentrer de leurs cultures ; les buffles furent enfermés dans les parcs, et l’on prit, à la lueur des torches, le repas du soir. Nous nous établîmes ensuite sur nos nattes dans le coin d’une grande salle commune qui servait de dortoir aux jeunes gens du hameau, pendant que les jeunes filles se retiraient dans une autre case.

Le lendemain, dès l’aube, notre troupe avait repris sa marche. Le seul incident de la matinée fut la rencontre d’une caravane indigène portée par cinq éléphans. Du plus loin qu’il l’aperçut, notre éclaireur cria par deux fois : Mê-top ! Mê-top ! pour avertir les arrivans qu’ils allaient croiser un « chef militaire ; » c’est le titre qu’on donne par extension à tous les Européens. Aussitôt, comme le chemin était très encaissé, les cornacs de la caravane, pleins de respect pour notre dignité, firent grimper leurs montures sur le talus et se rangèrent en ligne pour nous laisser défiler ; puis, au moment où nous passions, deux des indigènes mirent pied à terre, et, suivant l’étiquette cambodgienne, vinrent s’accroupir révérencieusement devant nous. Ces deux hommes assis au milieu du sentier sur leurs talons, au second plan, ces cinq bêtes puissantes dominant de toute leur hauteur les toits de nos chars à bœufs, et profilant leurs masses sombres sur un pan du ciel tout baigné d’azur et de lumière, c’était là, s’il faut parler de couleur locale, un tableau réellement plein d’originalité et de poésie.

Dès que le soleil se fut élevé à l’horizon, nous commençâmes d’être harcelés par d’innombrables légions de taons ; pour nous en garantir, il fallut nous voiler le visage, ou même, couchés que nous étions dans les chars, nous envelopper entièrement de notre moustiquaire. Moins patiens que nos conducteurs, qui se contentaient d’écraser silencieusement l’ennemi au fur et à mesure qu’ils sentaient sa piqûre, les bœufs, dévorés jusqu’au sang, entraient de temps en temps dans des accès de rage folle qui se traduisaient par des courses à fond de train contre les arbres, les rochers et les chars voisins. Aussi avions-nous à chaque instant des avaries à réparer ; heureusement, les véhicules étant tout en bois, on trouvait sans peine dans la forêt des lianes et des branches assez solides pour subvenir au raccommodage. La seconde halte eut encore lieu dans un village de Kouys ; celui-là était en pleine formation et de grands feux, destinés à écarter les bêtes fauves, brûlaient tout autour.

Ponteay Ca-Kéo, la forteresse de l’île de Cristal, est perdue au fond d’une véritable solitude, où les indigènes ne s’aventurent guère qu’en cas de disette pour y cueillir une sorte de racine, semblable au taro, qui croît en abondance parmi les ruines et dont ils font parfois leur unique nourriture. Mangée fraîche, cette racine est un poison ; on lui ôte ses propriétés vénéneuses en la faisant macérer dans l’eau pendant quelques jours, coupée en minces tranches. L’usage de cette alimentation grossière démontre assez l’incroyable misère où, par suite de la dernière guerre civile et des exactions des mandarins, est tombée cette malheureuse province. La plupart des habitans aiment mieux vivre en sauvages dans les forêts que de s’imposer un labeur dont le fruit n’est pas pour eux ; telle est la pauvreté du pays qu’à peine la monnaie y est-elle connue ; les rares familles qui possèdent une barre d’argent (80 francs) la cachent soigneusement et ne s’en dessaisiraient pour rien au monde. Beaucoup d’indigènes n’ont même jamais vu d’argent.

Égarés dans le marécage de ces grandes plaines désertes, nous dûmes, pour retrouver notre route, voyager toute la nuit à la lueur des torches ; le matin du troisième jour, nos guides nous montrèrent enfin un monticule couvert de verdure : c’était le monument que nous cherchions. Après en avoir franchi le mur d’enceinte, masqué par les arbres, nous entrâmes dans un champ d’herbes épaisses de 2 mètres de hauteur qui formait la bordure occidentale des ruines. L’espace occupé par celles-ci mesurait environ 800 mètres ; l’ensemble comprenait un grand tumulus, une pyramide, de nombreuses tourelles, deux vastes sras, bordés de galeries à colonnades, ainsi qu’un massif de trois hautes préasats et d’édifices divers. En examinant la tour en briques, la plus élevée, nous y remarquâmes un entablement profondément fouillé. On y voyait, dans un encadrement de rinceaux d’acanthe très finement exécutés, un personnage moitié lion et moitié homme, tenant étendu sur ses genoux un corps qu’il s’apprêtait à déchirer de ses griffes. C’était l’image du quatrième avatar de Vishnou en homme-lion, forme sous laquelle il vainquit le géant Érinien. Vishnou, homme-lion, est fort vénéré dans l’Inde où il a des temples particuliers. On le représente souvent avec un grand nombre de bras, lacérant les entrailles pantelantes d’un cadavre hideux. En reproduisant cette scène hindoue à Ca-Kéo, le sculpteur khmer avait su dépouiller le tableau de son réalisme le plus repoussant et le transformer en un motif d’ornementation fantastique et plein d’élégance.

Notre retour à Pracang, qui se fit dès le surlendemain, fut marqué par une alerte. On découvrit sur notre route la trace toute fraîche d’un de ces éléphans féroces qui rôdent volontiers dans ces forêts et s’attaquent impitoyablement à tout ce qu’ils rencontrent ; quelques jours auparavant, ce redoutable pachyderme avait mis en pièces deux malheureux indigènes qui étaient venus chercher des racines au pied de la pyramide, et nos guides ajoutaient même qu’il avait bu le sang de ses victimes. Nous nous expliquâmes ainsi, après coup, l’hésitation assez légitime que nos conducteurs avaient montrée au moment de nous escorter jusqu’à Ca-Kéo. Dans cette partie du Cambodge, plus encore que partout ailleurs, une foule de croyances superstitieuses s’attachent à l’éléphant. L’une d’elles a donné naissance à une coutume singulière et touchante. Il arrive parfois qu’un de ces monstres sauvages, frappé à mort, tombe en s’agenouillant ; les Cambodgiens disent alors qu’il a demandé grâce avant de mourir pour tous les éléphans de la contrée ; la nouvelle se répand aussitôt de village en village ; durant une année entière, les chasseurs suspendent leurs expéditions, et si, avant la période révolue, un autre éléphant sauvage est malencontreusement abattu, la population se croit menacée des plus grands fléaux.

III.

Nous quittons enfin Pracang, et, nous dirigeant vers l’ouest parallèlement à une grande chaussée qui reliait jadis cette cité aux villes voisines, nous gagnons un nouveau centre de ruines appelé « les Cinq-Tours » (Preasat Pram). Seul, le crayon de l’artiste pourrait rendre l’effet pittoresque qu’offrent ces beaux débris au milieu de la luxuriante végétation dont ils sont recouverts et tapissés. Des vignes sauvages aux feuilles d’un rouge éclatant serpentent de toutes parts sur les amas de pierres et sur les voûtes écroulées ; des lianes innombrables s’y enroulent avec une telle régularité qu’on croirait que la main de l’homme en a dirigé les festonnemens ; un fouillis inextricable d’orchidées chargées de leurs fleurs et de fougères multiformes cache entièrement la terre ; sur le tout s’étend, comme un dais mystérieux, l’opulente frondaison des banians, dont les racines grimpantes, à force d’enserrer colonnes et statues, les ont ou renversées ou soulevées du sol. Les figuiers atteignent ici des dimensions prodigieuses ; un d’eux, mesuré par nous, présente au tronc 27 mètres de circonférence ; ses énormes branches, qui rayonnent horizontalement en tout sens, ont abattu murailles et tours ; elles eussent rompu elles-mêmes par leur propre poids sans l’étançonnement des racines aériennes qui en descendent et qui, d’abord minces comme des fils, se solidifient en robustes fûts, faisant ainsi d’un seul arbre une véritable forêt.

Nous rejoignons ensuite la grande chaussée au pont de Ta-Ong. Là encore le fourré est si dense et les rameaux retombent tellement drus jusqu’à la rivière que, sans le bruit des eaux qui se fraient péniblement un passage sous les arches, rien, sur le sentier sombre et profond, ne pourrait faire soupçonner qu’on franchit un torrent. Bientôt après nous arrivons à Beng-Méléa (lac des lotus), où M. Bouillet nous avait précédés avec une partie du personnel de la mission. Les magnifiques constructions de cette localité, déjà signalées en partie par le commandant de Lagrée, se composent d’un édifice central, de forme rectangulaire, qui mesure plus de 200 mètres de côté. Tout autour régnait autrefois une double colonnade, et par-dessus s’élevaient onze grandes tours. Les portes et les galeries étaient décorées de plus de quatre cents frontons richement sculptés, dont dix à peine sont restés en place ; encore pas un seul n’est-il intact. Sur l’un d’eux nous avons remarqué une scène de lutte entre des personnages bizarres, sorte de démons nains armés de massues et dont les physionomies ont une expression saisissante ; un autre représente un saint porté par un rhinocéros ; sur un troisième on voit des assouras et des guerriers montés sur des chars qui sont lancés les uns contre les autres et s’entre-choquent dans une furieuse mêlée. Une des sculptures le mieux conservées figure un groupe de dieux, d’hommes et d’animaux prosternés aux pieds d’un personnage posé dans une des attitudes traditionnelles du Bouddha, mais chez lequel nous n’avons pu retrouver aucun des attributs sacrés ; peut-être faut-il toutefois reconnaître dans cet ensemble un épisode de la légende du grand anachorète expliquant la loi et subjuguant toutes les créatures par la puissance de sa sainte parole. Autant les restes de statues étaient nombreux à Pracang, autant ils sont rares à Méléa. Nous réussissons à grand’peine à découvrir au milieu des ruines deux ou trois figurines bouddhiques absolument informes. En revanche, l’architecture est de tous points remarquable, et les sculptures d’ornementation sont d’un goût sobre et pur. Malheureusement tel est l’état de délabrement et d’abandon de ce monument qu’il y a presque péril à le visiter, et ce ne fut pas sans de très grandes difficultés que nous arrivâmes à recueillir parmi ces débris de toutes parts croulans les divers fragmens que nous en avons rapportés.

Parallèlement à cette moisson archéologique nous en opérions une autre d’une nature différente à laquelle ne s’épargnaient pas nos naturalistes. Insectes, reptiles, animaux de toute sorte en faisaient les frais. Pour ne parler que des serpens, il n’y avait pas de jour où notre collection ne s’enrichît de quelque spécimen nouveau. Nous mentionnerons entre autres une espèce de vipère verte, si commune en cette région qu’elle se glissait parfois jusque dans nos bagages, et la nuit, pour se réchauffer, jusque dans les plis des nattes qui nous servaient de couchettes. Une autre sorte de reptile abonde aussi dans ces ruines : c’est un serpent python qui atteint quelquefois des dimensions considérables. Absolument inoffensif à l’égard de l’homme, il pénètre jusque dans les habitations, attiré par le voisinage des basses-cours, qu’il dépeuplerait entièrement si les indigènes n’y mettaient bon ordre.

Une route dallée, garnie d’un double rang de stèles sculptées, relie la chaussée de Méléa à l’antique tour du siége d’ivoire, Preasat-Kong-Phluc ; nous poussâmes une reconnaissance de ce côté. Cette tour n’est plus qu’un amas de débris ; trois édicules en formaient jadis l’avant-corps ; le tout était enfermé dans un mur à créneaux, percé de portes monumentales ; mais les eaux ont tellement bouleversé cette massive clôture, que nous pûmes tout au plus en restaurer de l’œil le plan général.

Quand nous rentrâmes à notre campement les indigènes faisaient les préparatifs d’une cérémonie qui est une réminiscence des fêtes de l’Inde brahmanique ; nous voulons parler de la cueillette du lotus sacré. Les pirogues circulaient dans les fossés autour du parc de Méléa, qui n’a d’autre enceinte qu’une petite banquette de terre précédée de magnifiques belvédères en terrasses à huit escaliers. Dans de mystérieux réduits de la forêt se trouvent des sras à l’eau noire et dormante, que la légende locale représente comme des gouffres sans fond où ont été engloutis d’antiques monumens. Toute l’année, le passant les évite avec terreur ; mais, dans ces jours de fête, les bonzes et toute la population s’y rendent processionnellement pour y cueillir les grands nénufars. Nos travaux étant forcément interrompus faute de bras, le mé-sroc, un brave homme qui avait réalisé de beaux bénéfices en exécutant à la lettre les bienveillantes prescriptions du roi Norodom à notre égard, et dont la femme et les enfans montraient avec orgueil les cadeaux presque quotidiens que nous leur faisions, nous pria de venir le soir dans sa case prendre notre part des réjouissances publiques. Nous acceptâmes très volontiers l’invitation. Sur le plancher de la grande salle étaient disposés des plateaux contenant des troncs de bananier taillés en pyramides et couverts de fleurs de nénufars ; tout autour étaient étalés des fruits, de la cire, des vêtemens, des parasols, destinés à être offerts le lendemain en présens dans la pagode. Cinq bonzes, assis les jambes croisées, l’éventail en écran devant leurs figures, pour se conformer à la règle disciplinaire qui leur interdit la vue des femmes, récitaient des versets que les assistans répétaient en chœur. Dans la pièce voisine, les jeunes filles préparaient le festin qui devait clore la fête. Bientôt les robes jaunes se retirèrent discrètement. On fit alors circuler de petites coupes pleines d’eau-de-vie de riz, et deux musiciens préludèrent aux réjouissances par un de ces airs vifs et bien rhythmés que les Cambodgiens ont empruntés aux Chinois et qui trouveraient très bien leur place dans un de nos ballets modernes. Un autre virtuose, qui jouait d’une sorte d’orgue formé de longs tuyaux de bambous, fit ensuite entendre une mélodie lente et simple d’où se dégageait ce charme mélancolique particulier à la musique orientale. Puis, après quelques lazzis d’un bel esprit de la bande qui parurent égayer fort l’assemblée, une espèce d’aède raconta les aventures amoureuses du chanteur Ek et de la belle Théau, drame lugubre qui s’accomplit il y a plus d’un siècle sous le règne de Prea-Reem et qui a gardé le privilége de passionner toujours à nouveau un auditoire naïf et prompt à ce genre d’émotion.

Quelques jours après, la mission, obligée de suspendre les fouilles de Méléa, à cause des pluies torrentielles qui avaient inondé le champ de ses explorations, prenait la route de Siem-Reap, pour visiter au passage les ruines de Phnom-Boc. Là, près de trois tours massives, nous attendait une découverte des plus précieuses. Nous venions d’entrer dans un édicule obscur, d’où la lueur de nos torches avait fait envoler des centaines de chauves-souris ; celles-ci, établies depuis des siècles peut-être dans ce réduit, y avaient déposé une couche de guano qui remplissait presque entièrement l’intérieur de la galerie. Des débris de cierges ayant attiré notre attention, nous déblayâmes le sol, et bientôt nous vîmes apparaître un morceau de grès d’un grain très fin, sculpté en forme de chignon, une calotte de cheveux tressés, puis une figure, et enfin le reste d’une tête ; ces différentes pièces isolées se raccordaient par des surfaces polies. En continuant de fouiller, nous mîmes successivement à découvert une seconde tête fort belle, à quatre faces, et une troisième coiffée d’un casque. L’eau qui affluait en abondance dans l’excavation déjà profonde nous contraignit d’arrêter là nos recherches. Nos indigènes, ne reconnaissant dans aucune de nos trouvailles le saint de leurs sanctuaires et n’y voyant que des images d’arreaks, simples génies sans importance, ne firent nulle difficulté de se charger de ce triple fardeau. Quant à nous, nous ne pouvions nous y méprendre : la tête quadruple était celle de Prohm ou de Brahma ; la seconde, en plusieurs morceaux, ayant au milieu du front un œil vertical, ce troisième œil qui lance la flamme, était celle de Siva ; la dernière enfin, surmontée du casque, fut reconnue par les lettrés cambodgiens pour une des représentations de Préa Noréai, leur Vishnou. Ces trois têtes, religieusement recueillies et conservées lors de la destruction de l’édifice de Phnom-Boc, appartenaient donc aux grandes divinités brahmaniques, et chacune d’elles avait dû occuper un des trois sanctuaires abrités par les préasats.

Notre retour à Siem-Reap ne se fit pas sans difficultés. La crue des eaux ayant emporté les ponts des torrens, nous fûmes contrains à de longs circuits. Épuisés par la fatigue et aussi par la fièvre, conséquence de notre séjour au milieu de ces marécages insalubres, nous nous laissions traîner paresseusement étendus dans nos chars à bœufs, tandis que notre interprète caracolait auprès de nous, monté sur un petit cheval qu’il avait acheté à Pracang et tout entier aux supputations du bénéfice qu’il pourrait faire en le revendant au retour : soudain, au sortir d’un épais massif, un bruit de souffles puissans arrêta court notre équipage ; hommes et bêtes demeurèrent glacés d’effroi en apercevant les têtes menaçantes d’une troupe de buffles sauvages qui nous regardaient fixement, tout prêts à fondre sur nous. Nous épaulâmes vite nos fusils ; mais déjà les conducteurs s’étaient jetés en bas des chars et avaient détourné les bœufs en les poussant dans les broussailles. En un clin d’œil toute notre caravane disparut au milieu du fourré. L’émotion néanmoins avait été très vive, et dans ce brusque mouvement de retraite quelques dégâts s’étaient produits à nos véhicules. On les répara vite hors de la vue des buffles, sous l’abri hospitalier de la futaie.

On, comprend que nous n’étions pas équipés de manière à donner la chasse à ces terribles animaux. Les indigènes ne les attaquent guère de front sans avoir pour auxiliaires des éléphans robustes, et souvent ce périlleux exercice amène mort d’homme. Le roi Norodom aime cependant avec passion cette espèce de sport, et dès qu’on signale des buffles dans les grandes plaines marécageuses des environs de Phnom-Penh, il part en guerre dans tout l’appareil d’un prince asiatique. Nous avons souvenir qu’un jour, nous trouvant chez un mandarin du Laos siamois, possesseur d’éléphans parfaitement dressés, nous eûmes le plaisir d’être convié à une de ces émouvantes battues. Il s’agissait d’attaquer tout un troupeau en rase campagne. La colonne offensive se composait d’une dizaine de chasseurs armés les uns de fusils, les autres de flèches empoisonnées, tous montés sur des éléphans conduits par leurs cornacs. Développés en tirailleurs à une petite distance les uns des autres, et prêts à nous rapprocher au moindre danger, nous fouillions la plaine, lentement et en silence. Nous rencontrâmes d’abord deux buffles isolés qui s’enfuirent à notre approche. Redoublant de précautions à mesure que le soleil montant sur l’horizon rendait la chaleur plus intense et les émanations plus pénétrantes, nous atteignîmes enfin un marais couvert de hautes herbes où nos énormes montures disparaissaient tout entières. Soudain, un bruit de fortes aspirations fit frissonner nos éléphans. À quinze pas de nous, un troupeau de buffles sommeillait à demi dans une mare vaseuse ; leurs mufles et leurs cornes arquées émergeaient seuls au-dessus de l’eau. Surpris à notre aspect, ils se levèrent brusquement : la lutte promettait d’être chaude. Les éléphans de leur côté, en apercevant l’ennemi debout, s’étaient rangés d’eux-mêmes en ligne, serrés les uns contre les autres, immobiles comme une muraille et regardant leurs adversaires. Après un instant d’hésitation, les buffles, faisant rejaillir d’immenses gerbes liquides, se ruèrent contre nous. Toutes les armes partirent à la fois : trois buffles étaient atteints. Tandis que les autres, effrayés, détalaient au galop, les blessés se jetèrent sur les éléphans, et la mêlée s’engagea. Nos gros pachydermes, quoique ayant l’avantage du nombre, n’osaient trop prendre l’offensive et se contentaient de parer le choc avec leurs défenses et leurs trompes. Déjà deux d’entre eux, touchés par les cornes des redoutables bêtes, poussaient des cris déchirans. Nous avions de notre côté prestement rechargé nos fusils et nous saisissions tous les momens favorables pour foudroyer à bout portant les buffles, dont le courage eût mérité vraiment un meilleur succès. Enfin le combat eut l’issue qu’il devait avoir avec un partage de chances à ce point inégal ; les bœufs sauvages, frappés à mort, chancelèrent les uns après les autres ; à mesure qu’ils tombaient, les éléphans les écrasaient sous leurs pieds, et d’un seul coup de défense leur lacéraient les entrailles. Maîtres du champ de bataille, les chasseurs sautèrent sur leurs victimes et se mirent à les dépecer, ayant grand soin d’extraire les balles qui s’étaient logées dans leurs corps, afin de les faire servir à nouveau dans une autre circonstance.

Le soleil était couché depuis longtemps quand nous arrivâmes à Siem-Reap, où nous franchîmes, en pleine crue, la rivière. Les routes paraissaient sûres, car depuis longtemps on n’avait signalé aucun ravage de bêtes fauves dans la contrée ; nous continuâmes d’avancer pendant le reste de la nuit, et au point du jour nous avions rejoint nos compagnons au milieu de la forêt qui occupe aujourd’hui l’emplacement d’Angcor-Tôm, la « grande résidence royale. » Là nous reçûmes la visite du frère du gouverneur de la province. Le jeune mandarin venait avec tout un cortége nous apporter les complimens officiels de bon accueil à notre entrée sur le territoire de Siam. Il avait fait toilette de cérémonie et sacrifié de son mieux aux grâces européennes. Il portait sur une chemise de coton une veste de soie blanche avec des galons d’argent qui lui remontaient jusqu’aux coudes ; un langouti vert, une casquette de marine à bande d’or, un sabre de cavalerie qui le gênait fort, achevaient la gaucherie laborieuse de son costume. Ses jambes et ses pieds étaient nus.

J’ai dit qu’Angcor-la-Grande avait été visitée par Mouhot ; après lui, le commandant de Lagrée l’explora plus en détail. Il y reconnut successivement trois édifices de premier ordre, une puissante muraille enfermant un carré d’une lieue de superficie, et les restes de cinq magnifiques portes que précédaient des chaussées avec de gigantesques balustrades, des terrasses, une quantité de tours, de pyramides, de statues. Il existe en outre dans la forêt environnante un grand nombre d’autres ruines dont plusieurs doivent provenir de monumens considérables. Nous étions campés tout près du majestueux temple de Baïon, le plus beau de tous les édifices laissés par les Khmers. Il avait été à peine entrevu jusqu’alors, à cause de l’épaisse végétation qui en défend l’approche ; 60 indigènes travaillèrent douze jours durant à pratiquer des abatis et à ouvrir des sentiers pour nous permettre d’en relever le plan. Ce monument est surmonté de cinquante et une tours, chacune ouvragée d’une riche décoration architecturale où figure toujours la quadruple face du dieu Brahma. La masse centrale est une construction unique en son genre, à base légèrement ovale, avec une galerie circulaire de portiques à deux étages et dix campaniles aériens. Nous la fîmes dégager jusqu’au sommet.

L’entourage du monument, les préasats intérieures, les soubassemens, sont encombrés d’éboulis de pierres, de débris de voûtes, de fragmens de toute sorte, parmi lesquels nous rencontrons d’admirables sculptures. Pas une tour dont l’agencement n’ait été disjoint par l’effort de la végétation. Les masques humains, déformés, semblent grimacer ; quelques-uns pourtant ont conservé leur expression primitive, souriante et placide ; mais ce n’est que l’exception, et le jour n’est pas loin où ce temple splendide ne sera plus qu’un informe amas de ruines. La flore capricieuse qui y pénètre de toutes parts a produit en certains endroits des effets singuliers ; dans une galerie, des racines de banians, après avoir renversé les piliers, ont pris leur place, et ce sont elles qui étançonnent aujourd’hui la voûte. Le bâtiment principal, dont la chute entraînera la destruction presque entière de l’édifice, est dans un état déplorable. L’ascension ne s’en fait pas sans danger ; d’énormes lézardes y bâillent d’un air menaçant ; il nous semble à tout moment que d’immenses agrégations, déjà fort éloignées de la position normale, vont achever de perdre leur équilibre, et que l’anéantissement définitif de ce chef-d’œuvre d’architecture va s’accomplir sous nos yeux, si ce n’est même sur nos têtes.

Les pluies diluviennes, les tempêtes accélèrent encore le travail dévastateur de la végétation. Une nuit, pendant un ouragan terrible qui emportait pièce à pièce la case où nous étions campés, nous entendîmes un grand fracas : le lendemain, à la place d’une tour que nous avions admirée la veille, nous ne trouvâmes plus qu’un semis de pierres. Aussi mettions-nous tous nos soins à recueillir par la photographie, par le dessin, par des mesurages exacts de toutes les parties dont il était possible de reconnaître la forme primitive, les élémens d’une restitution propre à conserver le souvenir de ce beau monument.

Au nord-est de l’enceinte d’Angcor-Thom, un autre temple, celui de Préa-Kane, occupe, y compris un lac sacré qui en dépendait jadis, une surface d’environ 2 kilomètres carrés. Il se compose d’une cinquantaine de tours et de diverses constructions dont plusieurs sont grandioses et d’un bel effet ; malheureusement cet ensemble est aussi dans un affreux état de délabrement. Nous découvrîmes toutefois, de chaque côté des ponts jetés sur les douves du parc, des restes nombreux de ces parapets originaux qui consistent en des corps d’énormes dragons soutenus par des files de dieux et de géans Yak-sa.

Au sud de Préa-Kane se trouve la pyramide de Ta-Kéo avec ses cinq étages, ses hautes tours et ses étroits édicules. M. Ratte s’y était établi dans une sorte de cellule d’où il rayonnait alentour. Plus loin, nous vîmes encore de grandes entrées triomphales gardées par des animaux étranges, des préasats couvertes de ciselures, véritable dentelle de pierre, de longues murailles revêtues de bas-reliefs, et presque dans chaque centre de ruines une galerie pleine de fragmens dégrossis, de piédestaux, de sculptures ébauchées, qui semblait avoir été l’atelier de travail des nombreux ouvriers préposés jadis à l’entretien de ces édifices. Nous apprîmes en outre par le vieux chef du hameau, qui occupe actuellement un des coins de l’ancienne résidence royale, que nos cases étaient construites sur l’emplacement même du champ de course, près duquel se trouvaient également les parcs des éléphans, des bœufs, des chevaux, ainsi que le grand bassin sacré qui dépendait du palais.

Bien que nous nous fussions soigneusement partagé la besogne, nous ne pouvions suffire à visiter tous les points intéressans qui nous étaient chaque jour signalés. Par une coïncidence fâcheuse, une seconde fête importante, celle des ancêtres ou des morts, qui se célèbre au Cambodge à la même époque que dans l’Inde, vint, encore une fois nous priver momentanément de nos travailleurs indigènes, déjà fort réduits en nombre depuis le commencement du repiquage des rizières. Nous éprouvions aussi des difficultés à nous procurer des vivres, non que le pays en manquât, mais à cause du mauvais vouloir des mandarins. Nous étions loin du temps où Moubot, avec un pain de savon et deux lithographies coloriées, se conciliait toutes les bonnes grâces du gouverneur de la province. Ce gouverneur était mort, et son fils, qui lui avait succédé, entendait autrement que son père l’art de rançonner les étrangers. Nous devions verser entre ses mains la solde des indigènes qui nous servaient, et comme lui-même s’était constitué notre unique fournisseur de vivres, nous payions toute chose le triple du prix ordinaire. Il nous faisait, à la vérité, mille démonstrations amicales, nous invitait à des festins, nous prodiguait musique, théâtre, ballets et lutteurs ; mais chaque réjouissance nous coûtait de nouveaux présens pour lui, pour ses femmes, pour ses amis, et notre provision touchait à sa fin. Le moyen de se mettre en travers de ses fantaisies ? Nous connaissions les ordres sévères que le roi de Siam avait donnés à ce jeune mandarin ; nous savions qu’un seul mot de lui eût suffi pour faire le vide autour de nous et rendre impossible la continuation de nos travaux. Par surcroît de contrariété, les pluies, interrompues un instant, avaient repris avec une grande intensité ; la majeure partie de la forêt était transformée en un marais insalubre, et chaque jour l’état sanitaire de la mission devenait moins satisfaisant. Déjà nous avions dû renvoyer à Phnom-Penh plusieurs malades et notamment M. Ratte, dont un labeur excessif avait mis la vie en danger. Bref, malgré la bonne volonté de notre personnel, soutenue par la verve inépuisable de M. Bouillet et la constante activité du docteur Harmand, il était évident que nous ne pourrions pas impunément nous attarder pendant la saison humide dans ces malsaines régions. Le sort malheureux de Mouhot, du lieutenant Shaunac et de tant d’autres, morts de la fièvre après quelques mois de séjour dans les bois, nous était d’ailleurs un avertissement. C’est pourquoi aux premières atteintes de la maladie, nous avions, en toute prévision, sollicité de M. le vice-amiral Dupré un renfort en hommes et en matériel ; un convoi nous fut effectivement expédié sous la conduite de M. Filoz. Cet officier, qui avait eu déjà l’occasion de faire des moulages, et dont l’assistance nous était ainsi d’autant plus précieuse, rejoignit la mission au campement d’Angcor-Vaht. Autour de ce temple superbe, le seul des monumens khmers dont on puisse actuellement embrasser l’ensemble d’un coup d’œil, circule encore comme un souffle de la vie religieuse qui l’animait jadis. Un village et plusieurs monastères sont groupés au pied du sanctuaire gardé par des bonzes. Aux alentours, on aperçoit de petits monticules qui attestent la stupide superstition des populations modernes ; ils sont élevés par les dévots convaincus que quelque Bouddha futur changera en une nuit ces amas de boue en des temples semblables à l’œuvre merveilleuse de l’architecte du ciel. Beaucoup de pèlerins s’y donnent rendez-vous ; aussi nos cases recevaient-elles sans cesse de nombreux visiteurs. C’étaient parfois des curieux, le plus souvent aussi des infirmes, des malades qu’aucune pratique de piété ni qu’aucune incantation n’avaient pu guérir, et qui venaient, en désespoir de cause, implorer l’assistance toujours bienveillante des docteurs falançais. Quelquefois, parmi les incurables, se trouvaient des espèces de spectres, à la démarche chancelante, au teint terreux, à l’œil morne et cave, dans lesquels il était facile de deviner des fumeurs d’opium : pour ceux-là, la médecine restait impuissante, non moins que les offrandes aux bonzes et les prières à Bouddha.

De la Pagode royale, nous nous rendîmes à Siem-Reap avec l’intention de visiter successivement les ruines situées sur les deux rives du cours d’eau, qui de là va se jeter dans le Grand-Lac. Le lendemain de notre arrivée, une barque nous amena un second renfort, envoyé de Phnom-Penh par M. Moura, sous les ordres de M. Aymonier ; mais presqu’en même temps une dépêche du gouvernement nous rappelait au plus tôt à Saïgon, où nous devions nous tenir prêts à partir pour le Tonkin. Nous ralliâmes donc la Javeline avec tout notre personnel et la plus grande partie de notre bagage d’antiquités, en laissant à MM. Filoz, Aymonnier et Moura le soin de faire suivre les pièces de sculpture qui demeuraient en arrière. Une fois à Saïgon, nous trouvâmes un changement de scène inattendu ; de graves événemens venaient de se passer au Tonkin, et, le jour même de notre arrivée, une mission militaire partait pour ce pays, où les troubles politiques rendaient momentanément impossible l’exploration toute pacifique que nous étions chargés d’y accomplir. Moi-même, atteint des fièvres paludéennes, et plus gravement que je ne l’avais cru tant qu’avait duré la période active du voyage, je dus me conformer à la décision du conseil de santé et regagner immédiatement la France pour y rétablir mes forces et y attendre un temps plus propice à l’exécution de mon projet.

Cette courte mission, hérissée de tant d’obstacles, avait eu pour résultat de révéler l’existence de plusieurs édifices considérables et de faire connaître d’intéressantes particularités archéologiques ; il restait toutefois à compléter ces recherches en poussant de nouvelles investigations à l’ouest du Grand-Lac, dans les régions que nous n’avions pu visiter. Ce fut un de nos compagnons de voyage, M. Faraut, dont le concours nous avait été si utile pour mener à bonne fin les difficiles opérations de levés de plans, qui se chargea d’entreprendre cette autre campagne. Parti en barque de Phnom-Penh, il atteignit, après toute sorte de péripéties dramatiques que nous sommes obligé d’omettre ici, la ville de Battambang, chef-lieu de la province du même nom, d’où il explora d’abord les antiquités environnantes, Basset, Ponteay-Chma, Vaht-Ek, etc. Vaht-Ek entre autres a sa légende, que M. Faraut a recueillie au passage. Une ancienne reine de la contrée, amie et protectrice des arts, avait défié le roi de la ville d’Indra (Angcor) d’élever un temple en aussi peu de temps que le feraient ses propres architectes. La gageure acceptée, de chaque côté l’on se mit à l’œuvre, et les travailleurs de rivaliser d’empressement. Un feu allumé sur le sommet de l’édifice devait en annoncer l’achèvement. Quelques pierres manquaient encore au temple de la reine lorsqu’elle aperçut avec effroi une lueur à l’horizon ; ses ouvriers perdent courage ; ses courriers se rendent à bride abattue auprès du prince : « Quelle est cette lueur ? lui demandent-ils. — C’est l’étoile du matin… » Et Vaht-Ek, le temple superbe, ne fut jamais terminé.

M. Faraut voyageait au temps de la sécheresse ; dans ces mêmes plaines où quelques mois auparavant nous avions eu de l’eau jusqu’à la ceinture, il était obligé de faire porter à ses éléphans la provision de liquide nécessaire à sa propre consommation. S’enfonçant ensuite vers le nord, sur les plateaux escarpés qui limitent la région des lacs et des marais, il gagna la province de Suren, où il rencontra des groupes de belles préasats en briques dans un remarquable état de conservation. Il revint ensuite dans les régions basses. Il vit les débris de Préasat-En et les immenses édifices de Penroe, si profondément enfouis dans les sables que les crêtes de leurs galeries et les sommets de leurs tours pointent seuls au-dessus du sol. Regagnant alors Angcor, il étudia derechef les restes de Leley, de Preacon, de Bacong et découvrit d’autres ruines inconnues. Enfin, quoique épuisé par la fatigue et atteint de la fièvre pour la seconde fois, il voulut visiter Préa-Roup (la Divine statue), monument de premier ordre que nous avions dû laisser de côté lors de notre passage. Le couteau en main, il se fraya péniblement une route dans le fourré, et, après avoir gravi trois étages de constructions, il se trouva sur un superbe soubassement couronné de soixante-douze lions et dominé par une tour dépassant peut-être en hauteur tous les autres édifices du Cambodge. En s’aidant de lianes grimpantes, il parvint à se hisser jusqu’à la cime de cette préasat. La perspective qui d’en haut s’offrit à ses yeux était d’une grandeur épique. À ses pieds s’étendait toute cette vaste plaine lacustre, peuplée jadis de millions d’hommes, aujourd’hui changée en une solitude où s’égrugent lentement et silencieusement les ruines d’une antique capitale et de soixante temples. À travers le voile des forêts, il devinait plutôt qu’il n’apercevait, ici aux reflets mats du soleil sur un sommet de tour, là aux scintillemens argentés d’un bassin d’azur, la place occupée par chacun de ces vénérables édifices, débris toujours plus chancelans d’une civilisation disparue.

D’autres spectacles, différens de ceux qui avaient six mois auparavant frappé nos regards, attendaient au retour M. Faraut. La pêche sur les lacs était alors en pleine activité. Une quantité de hameaux volans couvraient ces mers intérieures aux trois quarts vides. Le jour, les femmes travaillaient à la salaison, tandis que les hommes dormaient ; la nuit venue, ces derniers allaient, à la lueur des torches, lancer leurs immenses filets et investir au dépourvu les bancs de poissons. Dans le seul Tonly-Sap, à l’époque de la grande sécheresse, on ne compte pas moins de 50,000 pêcheurs. De barrage en barrage, notre voyageur atteignit enfin Phnom-Penh, d’où il revint à Saïgon, et de là en France pour y rétablir, lui aussi, sa santé gravement ébranlée par tant de fatigues[1].

De cette exploration complémentaire, M. Faraut avait rapporté non-seulement d’intéressantes données sur une quarantaine de monumens dont la moitié étaient inconnus avant lui, mais encore un certain nombre d’estampages. Son butin, augmenté des importans moulages exécutés avec mille peines par M. Filoz, vint s’ajouter heureusement aux richesses dont j’avais chargé la Javeline. Toute cette collection, formant un ensemble d’antiquités d’une sérieuse importance, est installée provisoirement au palais de Compiègne par les soins de la direction des beaux-arts, et dès aujourd’hui elle est accessible au public. Telle qu’elle est, elle n’offre encore qu’un point de départ ; l’art khmer est loin de s’y trouver contenu tout entier. Les spécimens dont elle se compose sont nécessairement imparfaits et n’embrassent pas tous les genres. On a vu que le temps avait fait défaut à la mission, et souvent, dans le choix des pièces à enlever, nous avions dû considérer encore moins la valeur réelle des objets que les moyens dont nous disposions pour le transport. Les moulages, d’une exécution difficile, malaisés aussi à garantir absolument des intempéries du climat et des chocs du voyage, n’ont pu conserver toute la finesse des originaux ; ils étaient d’ailleurs impuissans à reproduire les sculptures profondément fouillées, qui sont les plus délicates et les plus gracieuses. Pour se faire une idée de ces dernières, il faut étudier attentivement au verre grossissant certaines des vues photographiques qui sont exposées au musée et notamment celle qui représente l’entablement d’une porte d’Angcor-Vaht ; on y découvre avec étonnement tout un monde merveilleux de menus personnages encadrés dans une ravissante ornementation. Le petit nombre de statues ou de têtes isolées que nous ont livrées les ruines de Pracang accusent aussi une perfection de travail que les sculpteurs khmers de la grande époque n’ont guère dû surpasser. Nous aurions voulu joindre à ces belles œuvres quelque monument complet d’architecture : nos moyens d’action ne nous l’ont pas permis ; mais à mesure que les relations de la France avec le Cambodge deviendront plus étroites, le musée khmer verra s’accroître le nombre et la valeur des pièces qui le composent.

En dehors des richesses qui s’étalent à ciel ouvert et qu’on vient à peine d’entamer, quelles précieuses découvertes ne peut-on pas encore attendre de fouilles habilement dirigées dans les ruines et dans les anciens sras desséchés ! Pressés par le temps, nous ne pouvions entreprendre de pareilles investigations ; mais nous savons que les indigènes, après avoir creusé le sol des villes antiques pendant des siècles, en exhument encore aujourd’hui des monnaies, des bijoux, des statuettes d’or et d’argent, qu’ils ont malheureusement coutume de jeter bien vite au creuset. Certains indices nous font en outre supposer que sous plusieurs monumens, sous le massif central de Baïon entre autres, il existait, comme dans les temples de l’Égypte et de l’Inde, des chambres souterraines, des hypogées dont on retrouvera quelque jour l’entrée et qui ne sont pas sans renfermer maint trésor d’art.

Le Cambodge, quoi qu’il en soit, est entré dès aujourd’hui dans le domaine courant de la science ; aux archéologues, aux érudits d’aborder désormais l’étude des matériaux déjà recueillis par les explorateurs ; aux savans de déchiffrer la langue oubliée en se prenant aux nombreuses inscriptions qui couvrent les monumens khmers ; aux indianistes, aux sinologues de tirer de ces témoignages écrits aussi bien que des annales des peuples voisins, de l’Inde et de la Chine, les révélations importantes qui doivent amener la reconstitution de l’histoire des Khmers et de leur brillante civilisation dans le passé. Ainsi s’élèvera peu à peu pour l’Indo-Chine un édifice scientifique rival de celui que les indianistes anglais créent, si patiemment chaque jour pour leur grande colonie d’Asie.


  1. M. Faraut est retourné de nouveau au Cambodge, où il continue ses explorations, dans le dessein de compléter la liste des documens nécessaires pour le travail de restitution des monumens khmers dont nous nous occupons en ce moment.