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Une Grande question dans un petit pays
Revue des Deux Mondes3e période, tome 36 (p. 697-708).
UNE
GRANDE QUESTION
DANS UN PETIT PAYS

Il est aujourd’hui en Europe peu de gouvernemens assez sages ou assez heureux pour n’avoir rien à démêler avec l’église. L’antique zizanie entre Agamemnon et Calchas, entre César et celui dont le royaume n’est pas de ce monde, s’est réveillée partout avec une surprenante vivacité, sans que l’on voie trop à qui profitent ces querelles acrimonieuses, où les calculs de la politique s’unissent aux animosités populaires. C’est le résultat mélancolique d’un long pontificat, à la fois mystique et militant, qui, remuant comme à plaisir des cendres refroidies, en a fait jaillir des étincelles meurtrières. M. Frère-Orban relisait l’autre jour à la chambre des représentans de Belgique ce bref du 1er février 1875, dans lequel le pape Pie IX déclarait une fois de plus « qu’on ne peut être catholique en adhérant à la liberté de conscience, à la liberté des cultes et à d’autres libertés décrétées à la fin du siècle dernier par les révolutionnaires et que l’église a constamment réprouvées. » Le Vatican, par la bouche infaillible de Pie IX, a dit anathème à la société moderne. Les gouvernemens se sont crus ou ont voulu se croire en danger ; quelques-uns ont pensé ne pouvoir se défendre qu’en prenant hardiment l’offensive. Pie IX n’est plus ; un souverain pontife qui paraît avoir pour principe que le Saint-Esprit n’est pas le mortel ennemi du bon sens s’applique avec un soin louable à réparer les imprudences de son prédécesseur ; il s’efforce de rétablir la paix, de conjurer les périls d’une situation profondément troublée. Mais il a bien de la peine à calmer les humeurs échauffées ; il lui est encore plus difficile de se faire écouter de ses amis que de ses ennemis. Le bon sens et le Saint-Esprit sont d’accord pour reconnaître qu’il est fâcheux de semer le vent parce qu’on récolte la tempête.

Le chancelier de l’empire germanique s’est déclaré prêt à négocier avec le Vatican ; mais bien habile qui oserait prédire ce qui sortira de cette négociation, et bien crédule qui s’imaginerait que M. de Bismarck se résoudra jamais à amener son pavillon en révoquant in globo les lois de mai. En Italie, on s’est flatté longtemps de parer à toutes les difficultés en appliquant la mystérieuse formule du comte de Cavour : Libera chiesa in libero stato. Il s’est trouvé qu’en définitive chacun interprétait cette formule à sa façon ; il y a même beaucoup d’Italiens qui la tiennent pour un pur logogriphe et qui prétendent que M. de Cavour ne savait pas lui-même très nettement ce qu’il avait voulu dire [1]. La France est entrée en campagne par ce fameux article 7, qui paraît causer encore plus de tracas à ceux qui l’ont inventé que d’inquiétudes à ceux qui ne veulent pas en entendre parler. Dans un pays voisin, le clergé, par les fureurs qu’il fait éclater à propos d’une loi fort sage et fort raisonnable, semble avoir pris à cœur de prouver que les mesures équitables l’irritent autant que les dénis de justice et qu’il court au martyre quand il s’agit seulement de le réduire au droit commun. En Suisse, on est animé de part et d’autre d’un sincère désir de mettre un terme à des disputes religieuses qui n’ont encore fait le bonheur de personne ; mais on cherche péniblement les clauses d’une transaction dont tout le monde puisse s’accommoder, et on découvre que les meilleures dispositions sont tenues en échec lorsqu’on a laissé à la passion le temps de gâter les affaires ; c’est une besogne dont elle s’acquitte à merveille.

Les esprits conséquens et logiques en concluent que le seul moyen d’assoupir ou de vider cet importun différend, qui trouble partout la paix publique, est de séparer absolument l’état et l’église, en supprimant le budget des cultes. L’exemple de la grande république américaine, où l’église et l’état ne se disputent jamais, donne à penser à l’Europe ; peut-être un jour ou l’autre sera-t-elle disposée à le suivre, mais ce ne sera ni demain, ni même après-de main. Un incident qui vient de se passer dans une petite république témoigne assez que ce pas est plus difficile à franchir qu’on ne pense, et que la rigoureuse logique ne gouverne pas les affaires de ce monde. Nulle part les rapports de l’église et de l’état ne sont plus embrouillés, plus épineux qu’à Genève ; nulle part la question religieuse ne cause plus de tracas, de dégoûts et de lassitude. Aussi les Genevois paraissaient-ils résolus d’en finir en appliquant le grand remède, et personne ne se fût plaint si cette expérience s’était faite d’abord, non certes in anima vili, mais in corpore minusculo ; elle aurait pu servir à l’édification de tout le monde. Mais Genève est un endroit où l’on réfléchit beaucoup avant d’oser ; dans ce cas-ci la réflexion a paralysé l’audace. Il en est résulté qu’après de longues et vives discussions, après avoir publié beaucoup de brochures et prononcé beaucoup de discours, on a pris le parti d’ajourner une solution qu’on semblait souhaiter avec ardeur et qui paraissait inévitable. Cette défaillance ou, si l’on aime mieux, cette résipiscence des législateurs de Genève ne laisse pas d’être instructive.

Dans les débats qui ont rempli plusieurs séances consécutives du grand-conseil, c’est-à-dire du corps législatif de Genève, il s’est dit de part et d’autre beaucoup de bonnes choses, et on a trouvé de solides argumens pour soutenir le pour et le contre. A la vérité, on s’est moins occupé de discuter les principes que de débattre les intérêts et de peser les conséquences. On ne saurait en faire un crime au grand-conseil, car l’opportunité est la souveraine maîtresse de la politique. Il faut être un fanatique de la plus belle trempe pour s’écrier : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » Un législateur sérieux ne sacrifiera jamais les colonies à un point de doctrine, et au surplus en de pareilles matières il n’est pas de principes incontestables ni de doctrines évidentes. Il est facile de démontrer que l’état doit demeurer absolument neutre entre les diverses confessions religieuses, que son métier est de faire des lois et non de décréter des dogmes, que son office est de gouverner la société en laissant à l’église le soin de gouverner les consciences ; mais il est également facile de démontrer que les dogmes exercent une action puissante sur les idées et les opinions politiques, qu’abandonner à l’église le gouvernement absolu des consciences, c’est lui livrer le gouvernement de la cité, attendu que fort souvent ce sont les consciences qui votent, et il est permis d’en conclure que si le pouvoir civil doit rester neutre en matière religieuse, sa neutralité ne saurait aller jusqu’à l’indifférence. On peut démontrer aussi qu’aux États-Unis, les affaires spirituelles et temporelles ne sont pas aussi rigoureusement séparées qu’on le prétend. La république étoilée a été fondée par des puritains, qui voyaient la vie et le monde au travers d’un dogme, et il en est resté quelque chose, puisque le pouvoir exécutif décrète des jours de jeûne et que dans la plupart des états l’observation du repos dominical est mise sous la garde de la police.

Tocqueville racontait jadis que, pendant son séjour en Amérique, un témoin se présenta aux assises du comté de Chester et déclara qu’il ne croyait pas à l’existence de Dieu et à l’immortalité de l’âme. Le président refusa de recevoir son serment, « le témoin, dit-il, ayant détruit d’avance toute la foi qu’on pouvait ajouter à sa déposition. » Tocqueville en inférait que la religion, qui chez les Américains ne se mêle jamais directement au gouvernement de la société, doit être cependant considérée comme la première de leurs institutions politiques. Il ajoutait à la vérité : « S’il sert beaucoup à l’homme comme individu que sa religion soit vraie, il n’en est point ainsi pour la société, la société n’a rien à craindre ni à espérer de l’autre vie, et ce qui lui importe le plus, ce n’est pas tant que les citoyens professent la vraie religion, mais qu’ils professent une religion. » S’il n’importe pas à l’état que les citoyens professent la vraie religion, il lui importe beaucoup que leurs croyances ne soient pas directement contraires à l’esprit et aux principes des institutions confiées à sa garde, et il s’ensuit qu’il ne peut renoncer à un certain droit de contrôle sur les communautés et sur les associations religieuses. Rien n’est plus plausible en principe que la séparation absolue de l’église et de l’état, mais dans l’application cette doctrine souffre quelques difficultés, et quelque décision que prenne à cet égard une assemblée politique, on pourra lui dire ce que disait un avocat vénitien à un tribunal qui venait de se déjuger : « Illustrissimes seigneurs, voici ce que vous aviez décidé l’an passé ; cette année dans la même affaire, vous avez décidé tout le contraire, e sempre ben, et toujours bien ! »

il est à remarquer qu’à Genève, la doctrine libérale de la séparation a été combattue surtout par les protestans libéraux. Il y a, comme on sait, deux espèces de protestans. Les uns considèrent la superstition comme un fléau pire que l’incrédulité, les autres tiennent que l’incrédulité est un plus grand mal que la superstition. Les protestans libéraux ont pris à cœur et à tâche de rendre la religion raisonnable autant que possible. Leur entreprise est traitée de dangereuse par ceux qui croient que la pure raison n’est pas un frein suffisant pour mater le cœur de l’homme ; elle est traitée de chimérique par ceux qui pensent qu’une religion sans miracles et sans légendes est la plus vaine des utopies. Les protestans libéraux sont en droit de répondre que leurs adversaires préjugent la question et que Diogène prouvait le mouvement en marchant. On ne peut s’étonner qu’ils soient contraires à la séparation. Ils estiment que quand la religion est unie à l’état, l’état exerce sur elle une salutaire influence, qu’il la préserve des dogmes excentriques, qu’un clergé salarié a du goût pour les opinions moyennes, et en toute chose ils aiment les termes moyens. Ils estiment aussi que si l’on supprimait le budget des cultes, si le clergé ne vivait plus que des libéralités des fidèles, l’orthodoxie serait seule assurée d’être richement pourvue et rentée, que la théologie latitudinaire serait réduite à la besace et au bâton et risquerait de mourir sur la paille. Ceux qui croient au surnaturel tiennent qu’il est nécessaire d’y croire pour être heureux dans ce monde-ci et dans l’autre ; ceux qui n’admettent que des dogmes raisonnables les regardent seulement comme utiles et conviennent qu’à la rigueur on peut vivre en s’en passant. Il est certain que les hommes ne sont pas enclins à s’imposer de grands sacrifices pour les vérités évidentes ; le bon sens a toujours été réduit ici-bas à la portion congrue, on ne fait pas de folies pour la raison. D’ailleurs, au rebours de ce qui se passait dans le siècle dernier, l’orthodoxie est aujourd’hui en faveur parmi les classes dirigeantes, elle dispose des grosses bourses. Les petits et les déshérités de ce monde, qui goûtent le rationalisme, n’ont à lui offrir que leurs maigres économies, l’obole de l’indigent et la pite de la veuve. Les protestans libéraux ont représenté aussi au grand-conseil qu’il était à craindre que l’église séparée de l’état ne dépendit des riches qui l’auront à leur solde ; la pauvreté s’y tiendrait debout près de la porte, elle n’y serait admise qu’à titre de parasite. Cet argument était de nature à toucher le cœur de la démocratie genevoise, qui est ombrageuse et passionnément égalitaire. Certaines églises libres ne sont fréquentées que par un public d’élite, bien rente, et les prédicateurs qu’on vient entendre dans ces petites chapelles ne conquièrent la faveur de leur auditoire qu’en lui prêchant un dogme subtil et raffiné. Dis-moi ce que tu as, et je te dirai ce que tu crois. Un orateur a cité, dans la discussion du grand-conseil, le trait admirable ou singulier d’un Américain, rigide observateur du repos du dimanche, qui s’étant fait construire un chalet en bois, s’empressa de le démolir et de le remplacer par une maison en pierres de taille, parce qu’on lui fit observer que le bois travaille le dimanche. La stricte observance et l’excès des scrupules sont un beau luxe que les riches seuls peuvent se permettre.

Dans le camp des séparatistes se sont trouvés réunis, comme il arrive quelquefois, les philosophes, les libres penseurs et les orthodoxes, les ennemis de l’église et ses plus chauds amis. Les argumens des premiers ont été résumés par M. Cari Vogt dans un discours où se sont donné carrière sa malicieuse franchise et sa verve gausseuse. M. Vogt est un éminent naturaliste qui a découvert dès sa plus tendre jeunesse que la gaîté est conciliable avec la science ; il a entrepris d’en faire la démonstration, c’est à cela qu’il emploie le temps qu’il ne passe pas dans son laboratoire. Du reste, c’est moins en ennemi de l’église qu’en politique qu’il a réclamé la suppression du budget des cultes, et aux épigrammes il a joint les raisons sérieuses. Il n’est pas besoin d’étudier profondément l’histoire pour y trouver des argumens décisifs contre la fusion et la confusion du spirituel et du temporel. Il est des souvenirs ineffaçables, il est des vérités présentes à toutes les mémoires, elles ont été écrites avec du sang : le moyen d’oublier les albigeois, Philippe II et la révocation de redit de Nantes ! L’union de l’église et de l’état a revêtu dans le passé deux formes qui inspirent une égale répugnance aux en-fàns de ce siècle. Dans les âges de foi universelle et naïve, l’église s’érigeait en directeur de conscience de l’état, et un directeur sait et enseigne ce qu’on doit faire et ce qu’on doit omettre dans tous les cas possibles. Plus tard, la foi s’étant attiédie, on a vu l’état se soustraire à cette direction qui lui pesait et cependant par politique se faire le protecteur de l’église, pour qu’en retour elle prêchât aux peuples la soumission et le silence. De toute manière, dès que la politique et la religion concluent ensemble un traité d’alliance offensive et défensive, on en vient à considérer l’orthodoxie comme une vertu civile ; le gouvernement s’attribue en matière de croyances le droit de frappe et d’émission, l’hérésie est poursuivie comme la fausse monnaie. L’état ayant les mêmes ennemis que Dieu, il met ses dragons ou ses gendarmes à son service et fait en son nom la police des consciences.

A vrai dire, de tels excès ne sont plus à craindre. Les conversions forcées sont passées de mode. On ne persécute plus les consciences, mais dans certains pays on les tracasse ; on ne permet plus au clergé de régner, mais on lui accorde des privilèges ; on ne met plus à sa disposition la loi et le gendarme, mais on vient à son aide par des ordonnances de police. Dans quelque mesure que l’état intervienne pour favoriser telle ou telle opinion religieuse aux dépens des autres, on peut faire valoir contre son ingérence tous les argumens des libre-échangistes contre le protectionnisme et lui représenter qu’il se mêle de ce qui ne le regarde pas, qu’il compromet sa dignité quand il se laisse gouverner par la théologie, qu’il s’expose au ridicule quand il se fait lui-même théologien et qu’il s’avise de dogmatiser. On pourrait lui dire, en retouchant un mot célèbre : « Laissez vivre toutes les sectes, Dieu se chargera de reconnaître celles qui sont à lui. »

Aux raisons solides, empruntées à l’histoire ou à la philosophie, M. Vogt en a ajouté d’autres fort spécieuses, qui cependant nous touchent moins. Il a allégué qu’il était profondément injuste d’obliger les gens qui ne croient pas à subvenir aux frais du culte, et les gens qui ne vont jamais à l’église à soutenir de leur argent une institution qui leur paraît inutile ou malfaisante. On a répondu à cela que le budget serait fort compromis si les contribuables refusaient de participer à toute dépense dont ils ne profitent pas. Il en est qui n’aiment pas la musique et qui trouvent fort mauvais qu’on les force à contribuer quelque chose aux dépenses de l’Opéra. D’autres ne croient pas aux médecins ou guérissent tous leurs maux par des globules, à l’aide d’une petite pharmacie de poche, qu’ils portent partout avec eux ; ils se plaignent que l’état prenne sur les deniers publics pour entretenir des facultés de médecine allopathe, dont ils ne sentent pas le besoin. D’autres encore estiment que les écoles laïques sont un fléau, que la morale indépendante est un poison, que hors du catéchisme il n’y a pas de vertus ; ils s’écrieraient volontiers comme le brave pasteur Adams, dont Fielding a célébré les exploits : « Je passerais plutôt à un enfant d’être un imbécile toute sa vie qu’un athée ou un calviniste. » Est-il juste de les contraindre à fournir aux frais d’un enseignement qu’ils réprouvent, quand ils ont déjà à payer de leur bourse des instituteurs à leur choix et selon leur goût ? D’autres enfin sont affiliés à la société de la paix, ils considèrent les armées permanentes comme une invention impie, diabolique et calamiteuse ; ils ne laissent pas d’acquitter leur part du budget de la guerre. L’Évangile nous enjoint d’aimer tout le monde, même nos ennemis ; c’est beaucoup nous demander. Les gouvernemens se contentent de dire aux contribuables : « Gênez-vous un peu les uns pour les autres, c’est le fond de la vie en société. » Libre à chacun de raisonner et de se plaindre, pourvu qu’il paie ; autrement il n’y aurait plus de ministre des finances qui sût où donner de la tête.

Les orthodoxes protestans sont arrivés aux mêmes conclusions que les philosophes, mais par des raisonnemens fort différens. C’est dans l’intérêt même de leur cause qu’ils ne veulent plus être protégés. Ils pensent que le budget des cultes est une libéralité à titre onéreux, que les charges l’emportent sur les profits, et ils se déclarent prêts à résilier le contrat. Ils affirment qu’aujourd’hui l’état ne rend plus à l’église que des services douteux, qu’en retour il la condamne à de pénibles renoncemens, que ce qu’on lui donne ne vaut pas ce qu’on lui prend. Ils soutiennent qu’il est fâcheux de naître chrétien, comme on naît bourgeois de telle ville ou de tel village, qu’il faut le devenir par un acte de sa volonté, par un choix libre, après s’être demandé ce que l’on croit, après avoir causé avec sa conscience. Ils soutiennent aussi qu’on s’attache à une doctrine en proportion des sacrifices de temps et d’argent qu’on s’impose volontairement pour elle. Ils sont persuadés que la séparation est le seul moyen de réveiller les troupeaux endormis, de réchauffer leur zèle, de secouer leur torpeur, et les exemples ne leur manquent pas pour prouver que les communautés religieuses les plus vivantes, les plus prospères sont celles qui ne doivent rien à l’état. Un pasteur très considéré de l’église nationale de Genève, M. Coulin, disait dans une éloquente conférence qu’il a prononcée le printemps dernier : — « Il est dangereux pour l’église qu’elle soit tentée de s’endormir à l’ombre des faveurs de l’état ; il est dangereux pour elle d’être toujours tenue dans une condition de minorité. On dit que l’assistance démoralise. Cela est tristement vrai dans le sujet qui nous occupe. S’il a pu être opportun pour l’église d’être pendant un temps entretenue, ce que je conteste, n’est-elle pas aujourd’hui en âge et en état de se tenir debout dans le monde et d’y marcher par ses propres forces [2] ? »

Ce qui touche les peuples, cène sont pas les théories ni les argumens doctrinaires, ce sont les faits. Les philosophes et les orthodoxes de Genève pouvaient invoquer à l’appui de leur thèse les dissensions intestines que la question religieuse a allumées dans la petite république, et dont tout le monde est las ou commence à se lasser. Les partisans du divorce ne disent pas que le divorce soit un bien, ils le recommandent comme un mal nécessaire, qui épargne aux familles des maux pires. Le code Napoléon l’autorisait pour cause d’excès, de sévices, d’injures graves ; il admettait aussi comme raison suffisante un consentement mutuel, qui prouvait que la vie commune était devenue insupportable. A Genève, l’église se plaint que l’état a exercé sur elle des sévices, qu’elle a été en butte à des injures graves, et que la vie commune est devenue pénible.

M. Carteret, qui dirige depuis nombre d’années la politique genevoise, est un homme animé des meilleures intentions ; mais les bonnes intentions produisent quelquefois de grands maux. Il veut beaucoup de bien à la religion, la raison lui est chère aussi, il s’est appliqué consciencieusement à les réconcilier l’une avec l’autre. A l’exemple des pasteurs libéraux, il a entrepris de rendre la religion aussi raisonnable qu’elle peut l’être ; mais ce qui convient à un pasteur messied à un chef de gouvernement. Il s’est cru à Sparte ou à Crotone ; il a oublié que si dans les républiques antiques l’état était un initiateur, dans les sociétés modernes il n’est qu’un garant. Par malheur une partie considérable de la population genevoise a refusé délibérément de devenir aussi raisonnable que M. Carteret le désirait. En bon père de famille qui n’a en vue que le bien de ses enfans et l’intérêt de leur éducation, il a châtié les mutins, les rebelles ; il a appelé les moyens coercitifs à l’aide de la persuasion ; il préfère, comme il le dit, la manière forte à la manière douce. Il a dépouillé les catholiques romains de leurs églises et de la part qui leur revenait dans le budget des cultes, il les a réduits à la dure nécessité de se construire des chapelles à leurs frais. Tout ce qu’il était aux catholiques romains, il l’a donné aux catholiques libéraux, qui sont ses grands amis ; mais il n’a pu leur donner les cœurs, les consciences, les ouailles, ni la faveur publique. Les petites chapelles où officient les prêtres réfractaires sont toujours pleines, les églises des libéraux sont presque vides. Un tel partage a semblé injuste, on a protesté, on s’est récrié ; M. Carteret ne s’en est point ému.

Illi robur et æs triplex
Circa pectus erat…


On a dit qu’il fallait se défier des hommes qui n’ont lu qu’un livre ; plus dangereux encore sont ceux qui n’ont qu’une idée. M. Carteret n’en a qu’une, à laquelle il rapporte tout. L’homme d’esprit qui réussirait à l’en distraire rendrait un service essentiel à la république de Genève. Ce n’est pas seulement aux catholiques que M. Carteret s’est piqué de faire entendre raison ; il a voulu que les protestans lui eussent la même obligation. Autrefois, pour être pasteur dans l’église nationale de Genève, il fallait admettre un peu de surnaturel, croire au moins à la divine inspiration des écritures. M. Carteret a décidé que désormais il suffirait pour cela d’être gradué en théologie, d’avoir passé de bons examens. Aussi a-t-on pu avancer sans exagération qu’aujourd’hui rien ne s’oppose à ce qu’un pasteur genevois, au lieu d’emprunter à la Bible le texte de son sermon, le prenne dans les Védas, dans le Coran ou dans le Zend-Avesta et prêche au lieu du christianisme telle autre religion ou telle autre philosophie en renom, ou même une religion absolument nouvelle. — « Il y a deux énormités qui se valent, disait M. Coulin dans sa conférence : l’une est de prétendre imposer une croyance à la nation, l’autre de prétendre interdire à l’église d’en professer une. C’est ici que vous touchez au doigt la distinction des deux domaines. Appliquez le principe de l’église à l’état, appliquez le principe de l’état à l’église, dans les deux cas vous vous rendez coupable d’un criant abus, gros de toutes les intolérances, jusqu’à la persécution inclusivement. « Il ajoutait que de fait on a imposé à l’église protestante un dogme nouveau, qui peut se formuler ainsi : « L’église nationale de Genève approuve et recommande indifféremment toutes les doctrines religieuses, et tout pasteur de cette église doit être prêt soit à enseigner lui-même, soit à laisser enseigner par d’autres sous son nom et sous sa responsabilité le blanc, le noir, le oui, le non et toutes les nuances intermédiaires dans toutes les questions de l’ordre religieux. » M. Carteret a fait de l’église nationale de Genève un grand caravansérail, une vaste hôtellerie, ouverte à tout venant, où l’héritier du nom vit coude à coude avec l’étranger ; c’est une maison qui appartient à tout le monde et dans laquelle personne n’a le plaisir de se sentir chez soi. Or quand on est mal quelque part, on s’en va. Voilà pourquoi les orthodoxes veulent s’en aller. — « On a dit, s’écriait l’orateur que nous avons cité, que le rôle de l’état est de nourrir et de conduire non-seulement le citoyen, mais aussi le chrétien, que si l’état n’avait affaire qu’à des ânes, un fouet et une poignée de chardons suffiraient, mais que comme nous sommes plus que des ânes, il faut ajouter quelque chose encore, on ne dit pas quoi. Nous trouvons, nous, que c’est pousser la débonnaireté un peu loin, que le fouet et le chardon sont déjà de trop ; car, si j’ai bien compris la métaphore, la boite de chardons, c’est sans doute le budget des cultes, et quant au fouet, il ne peut représenter que certaines lois ecclésiastiques, appliquées souvent, comme on le sait, d’une manière forte. Nous demandons qu’on veuille bien nous faire grâce de cette discipline officielle, en retour de quoi nous sommes prêts à renoncer à la pitance officielle aussi. » Le roi Louis XII, dans un mouvement de colère, menaçait de ruiner à jamais la république de Venise. « Je vous en défie, lui répondit un sénateur vénitien ; il y a vingt ans que mes confrères font tous les efforts imaginables pour la détruire, et ils n’ont pu en venir à bout. « Il faut croire que personne ne parviendra jamais à guérir les Genevois de leur attachement invétéré au principe de l’union de l’église et de l’état, puisque M. Carteret, ses procédés, sa manière forte, n’ont pas réussi à les en dégoûter. Il a travaillé, malgré lui, à préparer, à rendre presque inévitable un divorce qui lui faisait horreur, et cependant, malgré l’accord des libres penseurs et des orthodoxes, malgré les puissans argumens qu’ils ont fait valoir, malgré l’appui que les conjonctures prêtaient à leurs raisonnemens, le grand-conseil, composé en majorité d’adversaires de M. Carteret, a cru nécessaire d’ajourner la discussion du projet de loi qui lui était présenté touchant la suppression du budget des cultes. Il a jugé que s’il l’adoptait et qu’il le soumît à la votation populaire, il y avait de grandes chances pour que ce projet fût repoussé par le suffrage universel, ce qui eût été un triomphe pour M. Carteret, et tout porte à croire que le grand-conseil ne s’est pas trompé dans ses prévisions.

Jadis, pour être citoyen genevois, il fallait être chrétien et protestant. Ces temps sont loin de nous, Calvin n’est plus qu’un souvenir ; mais les traditions survivent aux dogmes et les coutumes aux institutions. Au moment décisif, l’idée de porter le coup mortel à leur église nationale a fait frémir tous les Genevois qui mettent un peu de leur cœur dans la politique, et pour qui les sentimens ont plus de prix que les principes. C’est dans un accès de ferveur révolutionnaire que les peuples se décident brusquement à abolir leur passé, à renouveler leurs habitudes, à recommencer leur histoire. La ferveur s’est bien attiédie chez les révolutionnaires comme chez les croyans ; nous ne vivons pas dans un âge héroïque, la foi ne transporte plus les montagnes, elles n’ont jamais été si tranquilles. On a dit que pour incompatibles que soient les humeurs, quelque sérieux que soient les griefs, s’il n’y avait pas d’amant, il n’y aurait jamais de divorce. A Genève, en ce cas-ci, il n’y avait pas d’amant ; le divorce, si on l’eût prononcé, n’aurait été qu’un acte de froide raison, de simple justice, et la justice, comme l’écrivait Rousseau, est un bien qui n’inspire point d’enthousiasme. Quand il n’y a pas d’amant, on a peine à franchir le pas, et à l’instant de rompre, on se ravise. On se souvient qu’on a vécu longtemps ensemble, on se dit : « Tâchons de nous supporter encore et passons-nous des illusions ; nous sommes l’un pour l’autre un mal connu ; la séparation, c’est l’inconnu, c’est le mystère, et peut-être tomberions-nous de fièvre en chaud mal. » Il passe pour constant que l’indifférence religieuse a fait de grands progrès à Genève, que les temples y sont peu fréquentés. Si Calvin sortait de sa tombe, cette grande ombre ne reconnaîtrait pas plus son ouvrage que Lycurgue n’eût reconnu Sparte au temps d’Agis et de Cléomène. Mais si les Genevois ne vont pas souvent au prêche, il est également vrai qu’ils tiennent tous ou presque tous à faire baptiser leurs enfans, à faire bénir leur mariage, et qu’ils appellent le pasteur au lit des mourans. Pour l’usage qu’ils en font il ne leur importe guère que leur église nationale professe les dogmes de Calvin ou ceux de M. Carteret. Beaucoup de gens qui n’ont pas de religion veulent du bien à la religion des autres, ils y trouvent peut-être leur sûreté, et beaucoup de gens qui ne fréquentent pas les temples seraient désolés qu’on les fermât ; ce serait pour eux un malheur, presque une catastrophe. On a comparé ces indifférens qui ne laissent pas de s’intéresser aux destinées de l’église à ces arcs-boutans qui soutiennent du dehors les murs d’une cathédrale : ils n’auraient garde d’y entrer. Les radicaux français s’abusent ; l’église est encore bien forte, grâce à l’assistance qu’elle trouve dans ses amis du dehors.

L’événement a justifié la conduite du grand conseil et prouvé qu’il avait été bien inspiré dans sa prudence, qu’on a taxée de timidité. Tout récemment les Genevois ont renouvelé leur conseil d’état ou conseil exécutif. La question était de savoir si M. Carteret serait réélu. Genève est un pays éminemment plébiscitaire. On y trouve presque toujours un homme dirigeant et dominant, qui est le favori du peuple et qui exerce une sorte de dictature. On est disposé à le croire sur parole, on se prête complaisamment à toutes les expériences qu’il peut être tenté de faire, on lui permet d’user et même d’abuser des pouvoirs qui lui sont confiés, on est indulgent pour ses fantaisies, pour ses lubies, pour ses marottes. Mais on se réserve le bénéfice d’inventaire, et quand l’expérimentateur a fait l’une après l’autre quelques graves maladresses, ses commettans, par un brusque retour, lui signifient qu’il a perdu leur confiance, et tout à coup ils deviennent aussi nerveux qu’ils avaient été flegmatiques. Les peuples filent à leurs idoles des jours d’or et de soie, ils les encensent, ils leur tressent des couronnes ; mais le fétichisme des peuples qui ont le goût de raisonner est intermittent ; quand ils découvrent qu’ils se sont trompés, ils fouettent leur fétiche, le destituent et le remplacent. M. Carteret a été l’idole des électeurs genevois jusqu’au jour où les intérêts qu’il avait froissés par des rigueurs et des vexations inutiles se sont coalisés contre lui. On pouvait croire qu’il avait fait son temps, que son crédit était fort entamé ; sa situation semblait compromise, menacée. Heureusement pour lui ses adversaires se sont mis en tête de séparer l’église de l’état, et beaucoup de cœurs lui sont revenus. Le candidat qui avait rédigé le projet de loi sur la suppression du budget des cultes n’a pas été élu, M. Carteret l’a été, et en le renommant, le peuple genevois a déclaré que jusqu’à nouvel ordre, il ne voulait pas entendre parler de la séparation. Mais en même temps il a porté au conseil exécutif trois adversaires de cet homme d’état, qui désormais n’y disposera plus de la majorité ; c’était dire clairement aussi que la théologie raisonnable commençait à peser à tout le monde, qu’on était excédé de discussions dogmatiques, dégoûté des moyens de contrainte, de la manière forte et désireux de rétablir la paix religieuse. Les électeurs genevois ont renommé M. Carteret, mais ils lui ont donné un conseil judiciaire, et les conseils judiciaires sont très gênans pour les hommes d’état comme pour les fils de famille.

A vrai dire, ce n’est pas une solution ; on a repoussé la seule qui fût efficace. Les griefs subsisteront. Les ultramontains continueront de protester contre un partage inique dont ils sont les victimes ; les orthodoxes protestans prendront difficilement leur parti d’habiter une maison banale qui leur déplaît ; protestans et catholiques se plaindront que l’église est gouvernée par ceux qui n’y vont pas. Personne ne sera content, pas même M. Carteret, qui aura souvent maille à partir avec son conseil judiciaire. Rapportera-t-on les lois votées ? C’est peu probable, les démocraties n’aimant pas plus que les gouvernemens autoritaires à se démentir du jour au lendemain. Le nouveau conseil d’état sera seulement tenu de les appliquer dans un esprit de douceur, de remédier aux grandes injustices par de petites complaisances, de rétablir la paix par des moyens d’administration qui ont leur prix. Mais il peut survenir tel incident qui donnera gain de cause aux séparatistes et les encouragera à recommencer leur campagne.

La prudence des législateurs genevois n’en est pas moins un exemple à recommander. Ils ont senti que l’affaire n’était pas mûre, ils n’ont pas voulu brusquer la fortune ni faire violence à l’opinion. On a comparé certains radicaux doctrinaires, impatiens d’imposer aux peuples des réformes prématurées, au postillon d’un équipage embourbé, qui croit prouver son génie et tout sauver en coupant les traits du cheval de flèche ; ce maître homme part au galop, sans s’apercevoir que la voiture ne le suit pas. Un petit pays où l’on ne craint pas les nouveautés, et qui était payé pour désirer la séparation de l’église et de l’état, a reculé devant un remède qu’il jugeait trop violent. Pense-t-on qu’on aurait plus facilement raison des résistances d’un grand pays où les traditions sont plus fortes, les habitudes plus tenaces et les expériences plus dangereuses ? Les radicaux doctrinaires feront bien de réfléchir sur ce qui s’est passé à Genève. S’il ne tenait qu’au conseil municipal de Paris, qui aspire à gouverner la France, le budget des cultes serait supprimé dès demain ; mais si le gouvernement français se laissait faire la loi par le conseil municipal, il pourrait arriver que la France ne se laissât pas gouverner longtemps par son gouvernement. Le cheval de flèche, qui aime à ruer, aura beau hennir, se cabrer et prendre le mors aux dents, l’équipage ne le suivra pas.


G. VALBERT.

  1. Cristianesimo, Cattolicismo e Civiltà, studii di Raffaele Mariano ; Bologne, 1879, pp. 360 et suiv.
  2. La Séparation de l’église et de l’état à Genève, conférence prononcée, le 16 mai 1879, par Coulin, pasteur.