Une Expédition américaine dans les déserts du Nouveau-Mexique

UNE


EXPÉDITION AMÉRICAINE


DANS


LES DÉSERTS DU NOUVEAU-MEXIQUE.




Narrative of the Texan Santa-Fé Expédition, by Wilkins Kendall[1].




Ce serait une curieuse histoire à faire que celle des conquêtes pacifiques auxquelles les États-Unis doivent la plupart de leurs agrandissemens. Les annales de l’ancien continent sont là pour constater que l’occupation de la moindre province a coûté à chacune des puissances européennes plus de temps, plus d’hommes et plus d’argent que les États-Unis n’en ont dépensé pour s’assimiler d’immenses territoires. L’action habilement dirigée du commerce leur a suffi pour accomplir ce que d’autres pays ne savent faire qu’à grand’peine et par la force des armes. Il ne leur a fallu que rarement en appeler à l’ultima ratio du canon pour achever ce qu’avaient commencé leurs pionniers, leurs défricheurs et leurs marchands. On sait comment l’indépendance du Texas, proclamée d’abord par les colons américains, est venue donner à la métropole un état de plus. Quant à la Californie et au Nouveau-Mexique, il était difficile de réaliser à moins de frais deux plus importantes acquisitions. C’est que partout, au Texas, au Nouveau-Mexique, dans la Californie, les caravanes de l’Union américaine avaient frayé la voie à ses soldats. Quand la conquête politique commençait, la conquête, commerciale était déjà faite, et le succès de l’une assurait toujours le succès de l’autre.

J’ai sous les yeux le récit détaillé de l’une de ces expéditions aventureuses qui devait donner une immense province, le Nouveau-Mexique, à la jeune république du Texas. À peine établie, celle-ci aspirait à s’agrandir. On était en 1841. Le Texas réclamait comme sa frontière occidentale le Rio-Colorado ; c’est sur l’un de ses affluens que se trouve située Santa-Fé, capitale du Nouveau-Mexique : le Nouveau-Mexique était ainsi dans les limites et sous la juridiction, géographiquement parlant, de la république texienne. Le Texas faisait valoir encore, à l’appui de sa demande, les sympathies des populations établies en-deçà de la Rivière-Rouge, qui ne cherchaient qu’une occasion de secouer le joug mexicain ; et surtout d’échapper à la tyrannique domination du général Arinijo, gouverneur de l’état. Le moment était favorable. En Europe, on eût envoyé quelques régimens ; en Amérique, on préféra envoyer une caravane. Ce fut, donc avec l’espoir de profiter d’un soulèvement des Nouveaux-Mexicains, ou, tout au moins, d’assurer au commerce texien un nouveau débouché, que le général président du Texas, Mirabeau Lamar, organisa l’expédition de Santa-Fé. Cette expédition devait ouvrir entre le Texas et Santa-Fé une route plus directe que celle de Saint-Louis et du Missouri. C’était une tâche difficile, car les déserts qui séparent le Texas de Santa-Fé étaient à cette époque complètement inexplorés.

Bien que le but avoué de l’expédition fût purement commercial, on lui donna une escorte militaire destinée à la protéger dans son passage à travers les terrains de chasse des Comanches et des Caïguas, ennemis implacables des Mexicains et des Texiens. Trois cents hommes à cheval furent désignés pour accompagner la caravane. Un général d’une bravoure et d’une prudence éprouvées, le général Mac Leod, fut choisi par le gouvernement texien pour commander l’expédition. Ce choix n’était pas seulement justifié par l’importance des résultats politiques et commerciaux qu’on espérait obtenir à Santa-Fé : c’était aussi un acte de courtoisie diplomatique envers l’état du Nouveau-Mexique, dont un général était gouverneur. Grace au caractère dont il était revêtu, le chef de la caravane texienne pouvait au besoin se transformer en négociateur. La prudence la plus vulgaire légitimait ces précautions ; cependant la malveillance y trouva un ample prétexte à commentaires. On fit courir le bruit que la caravane texienne avait pour mission de conquérir le Nouveau-Mexique à main armée, d’y porter peut-être l’incendie, le pillage et la destruction. Ces bruits, dont l’exagération semblait suffisamment démontrée par le petit nombre des voyageurs et par leur incommode équipement, ne laissèrent pas de trouver quelque créance ; ils se propagèrent avec une rapidité funeste et amenèrent peut-être les désastres au milieu desquels la tentative hardie des explorateurs texiens vint échouer. D’autres causes encore contribuèrent à disperser la caravane. Toutefois, pour avoir été malheureuse, l’expédition de Santa-Fé ne devait point rester complètement stérile, et le zèle des intrépides voyageurs peut revendiquer une grande part dans les événemens dont le Nouveau-Mexique a plus tard été le théâtre.

C’est à M. Wilkins Kendall que nous devons le récit de cette aventureuse campagne. Avant de nous occuper du voyageur, nous adresserons quelques reproches à l’écrivain. Malgré leur prétention de parler anglais plus purement que les Anglais eux-mêmes, les écrivains américains (si l’on excepte Washington Irving et Cooper) sont fort loin d’égaler, pour la pureté comme pour l’éclat du style, les écrivains de la mère-patrie. De nombreux idiotismes et un je ne sais quoi de raide dans la construction des phrases font aussitôt distinguer les premiers des seconds. M. Kendall est Américain, et il ne faut que lire quelques pages de son récit pour s’en apercevoir. La composition du livre laisse à désirer comme le style. La réalité fournissait au narrateur de précieux élémens qu’on regrette de ne pas voir mieux employés. M. Kendall s’étend avec complaisance sur des personnages, sur des faits insignifians, tandis qu’il est avare de détails sur les acteurs principaux de l’expédition. Ce défaut tient sans doute à ce que l’auteur a noté ses impressions à mesure qu’il les ressentait ; il a oublié que des notes quotidiennes ne sont que les matériaux épars d’une composition et non la composition même. M. Kendall a peut-être cédé aussi, dans le cours de son récit, à l’attrait de certains détails personnels. Quoi qu’il en soit, et malgré ces imperfections, sa relation a obtenu en Angleterre et en Amérique un grand succès de curiosité. De tels récits peuvent être regardés comme des révélations précieuses sur la politique commerciale des États-Unis. En effet, que les caravanes américaines soient exclusivement composées d’aventuriers ou d’émigrans réunis à la voix de quelque chasseur du désert ; qu’elles aient pour but quelque gigantesque entreprise particulière, comme celle d’Astor, exécutée au commencement de ce siècle[2] ; qu’elles s’organisent sous les auspices d’une compagnie de négocians, ou qu’enfin, comme la caravane de Santa-Fé, elles doivent leur origine à la sollicitude même du gouvernement, les résultats de ces expéditions ne sauraient trouver aucun pays indifférent. C’est toujours une étape plus éloignée, un jalon plus avancé dans les déserts au profit de la civilisation. Si le livre de M. Kendall a obtenu le succès que nous avons constaté, c’est qu’en dépit de longueurs et de négligences regrettables, il donne sur les caravanes américaines d’exacts et utiles renseignemens auxquels ne manque ni l’intérêt politique, ni même, à certains égards, l’intérêt romanesque.

Que l’on se figure des déserts immenses, inconnus, coupés de précipices, de ravins et de forêts sans issue, habités ou plutôt parcourus sans cesse par des guerriers sauvages, ennemis acharnés de la race blanche : c’est à travers ces déserts qu’il faut pousser, en suivant le cours du soleil, trois ou quatre cents chariots lourdement chargés. Je n’indique là pourtant qu’une partie des obstacles qui attendent une caravane américaine dans les prairies. Restent la soif, les maladies, de funestes erreurs de route, et parfois la trahison. Combien d’épisodes curieux, combien de dévouemens obscurs, de prouesses ignorées, ont en le ciel et la savane pour seuls témoins ! Ces caravanes ont aussi leurs traditions, leurs légendes mystérieuses ; les vieux chasseurs s’entretiennent autour des foyers, pendant les haltes, du coursier blanc des prairies, que nul cavalier ne peut joindre, si bien monté qu’il soit. Ils racontent encore la tradition de l’Indien Pawnie, qui, au retour d’une lointaine expédition de chasse, trouve le camp de sa tribu abandonné, et sa jeune maîtresse restée en l’attendant sur le seuil de sa hutte, la seule demeurée debout. Le visage de la jeune femme est bien pâle, mais c’est que son cœur est bien triste. Tous deux se mettent en route pour rejoindre la tribu, dont le camp n’est pas loin. Au bout d’une heure de marche silencieuse, les deux jeunes amans aperçoivent la fumée des wigwams, mais il n’est pas convenable que la vierge pawnie rentre avec son fiancé dans son village. L’Indien l’y précède ; là, il apprend que sa maîtresse est morte depuis deux jours. Le guerrier vole aussitôt à l’endroit où il a laissé sa fiancée ; la nuit est venue, et, sur la pierre où elle était naguère assise, le Pawnie ne retrouve plus que le paquet qu’il avait confié à la jeune fille. La plainte lugubre du vent dans les cotonniers répond seule aux gémissemens du guerrier indien.

Tels sont les récits, les souvenirs du désert. Cette vie nomade du marchand, du pionnier américain, a un charme qui se devine même à travers les plus incomplètes descriptions. C’est ce charme que nous voudrions essayer de rendre, en suivant M. Kendall à travers les dramatiques incidens de son pèlerinage.

I

M. Kendall commence par nous apprendre quels motifs l’ont décidé à partager les fatigues et les dangers de l’expédition texienne. Les prairies à l’ouest de Saint-Louis, les terrains de chasse des Pawnies et des Osages, avaient été décrits par M. A. Murray ; M. Fields avait raconté un voyage à Santa-Fé, et Washington Irving une excursion au fort Gibson. M. Kendall cherchait pour sa plume un sujet nouveau : il avait par-dessus tout un violent désir de parcourir les régions exclusivement habitées par les Indiens nomades, de prendre sa part des chasses au bison et des sports grandioses de la vie des frontières. Un autre motif qui détermina M. Kendall, et qu’un Français ne comprendra guère, fut le dérangement de sa santé. En Amérique, les émotions d’un voyage dans les prairies sont regardées comme un puissant moyen thérapeutique ; chez nous, un malade qui affronterait de si rudes épreuves nous paraîtrait courir à la mort plutôt qu’à la guérison.

M. Kendall était donc à la Nouvelle-Orléans, attendant avec impatience qu’une occasion s’offrît pour réaliser ses projets de voyage, quand il rencontra un des chefs de la caravane texienne, le major Howard, faisant des achats de marchandises pour l’expédition de Santa-Fé. Le plan de l’expédition s’accordait merveilleusement avec les vues de M. Kendall La caravane devait suivre, je l’ai dit, pour se rendre du Texas à Santa-Fé, une route entièrement nouvelle. Son itinéraire la conduisait sur les terrains de chasse des Comanches et des Caïguas, où devaient abonder le bison, l’ours, l’élan et le daim. On prévoyait des dangers, des privations de toute espèce ; on redoutait des fatigues qui semblaient devoir briser dix fois les santés les plus robustes. C’était autant qu’il en fallait pour décider un Américain préoccupé du soin de sa convalescence. M. Kendall eut bien vite pris son parti ; il se promit qu’il ferait route avec la caravane texienne, et il courut arrêter son passage à bord d’un navire en partance pour Galveston.

À Galveston, un compagnon se joint à M. Kendall. C’est un jeune homme affecté d’une surdité passagère, et qui, comme le hardi touriste, s’est mis en tête de recourir à la panacée américaine, un voyage dans le désert. Le lendemain, les deux malades sont rendus à Houston. Quoique le rendez-vous soit fixé à Austin, les préparatifs de départ mettent déjà tout en mouvement à Houston même. Une compagnie de volontaires a mis en réquisition forcée tous les selliers, les carrossiers et les forgerons de l’endroit. Ces trois corps de métiers sont occupés jour et nuit à réparer les selles, les harnais, les carabines et les chariots. L’expédition projetée est le sujet de toutes les conversations. Des groupes nombreux se forment autour des chasseurs et des vieux aventuriers. On écoute d’une oreille avide des relations de chasses aux bisons, de combats avec les tribus sauvages des déserts de l’ouest, de rencontres avec les ours ou les serpens à sonnettes, et mille autres histoires merveilleuses que les Bas-de-Cuir des frontières ont toujours en réserve dans leur mémoire.

En trois jours, M. Kendall a fait tous ses préparatifs de voyage ; il est armé, monté, équipé, puis il se met en route pour Austin. À vingt milles de cette bourgade, il est reçu dans une habitation où s’offre à lui un terrible exemple des mauvais traitemens auxquels un touriste imprudent est exposé dans les prairies. Un des membres de la famille qui l’accueille porte sur son crâne le témoignage ineffaçable de la férocité des Indiens nomades. À la suite d’une escarmouche avec ces sauvages, il a été laissé pour mort, puis scalpé, et sa chevelure orne, à l’heure qu’il est, les mocassins ou le calumet de quelque dandy romanche. Une telle rencontre est de mauvais augure au début de l’excursion que projette M. Kendall. L’intrépide voyageur n’en poursuit pas moins son chemin : l’intérêt de sa santé ne lui permet sans doute pas d’hésiter.

À Austin, un voyageur anglais, M. Falconner, attire aussi l’attention du touriste américain. M. Falconner a toutes les qualités, il n’a aucun des défauts du caractère anglais, et M. Kendall ne tarde pas à lier connaissance avec lui. Le gentleman anglais possède au plus haut degré l’esprit de précaution particulier à ses compatriotes. Outre le fusil à deux coups qu’il porte en route sur ses épaules, il est chargé de tout un assortiment d’ustensiles qui pendent en festons à sa ceinture ou à la selle de sa mule. Il est armé, comme de toutes pièces, d’un jambon, d’une théière, d’une demi-douzaine de tasses, d’un sac de biscuit, d’une gourde, d’une paire de pistolets, de livres et d’instrumens scientifiques. Puis, pour qu’aucune préoccupation fâcheuse ne vienne troubler ses rêveries de voyageur, M. Falconner a pris à gages un chasseur texien, qui n’a d’autre devoir à remplir auprès de lui que de le retrouver, dans le cas où il viendrait à s’égarer dans le désert. Tom Hancock (c’est le nom du garde du corps du touriste anglais) est lui-même un type curieux, qui n’a rien à envier aux plus piquantes créations des romanciers. C’est un homme de cinq pieds huit pouces environ, mais que sa taille voûtée et son allure nonchalante font paraître plus petit ; rien ne laisse deviner chez lui la vigueur et la force de résistance dont ses muscles sont réellement doués. Ses membres, dépourvus de toute symétrie, paraissent, pour ainsi dire, disloqués. Son œil est si enfoncé sous les sourcils, qu’on n’en peut deviner la couleur. C’est là Tom Hancock au repos ; mais à l’occasion, quand il redresse sa haute taille, quand la commotion électrique du danger vient galvaniser ses muscles, le Texien apparaît sous son véritable jour son œil brille d’un éclat inusité, et aucun objet ne sera trop petit, trop éloigné pour sa vue perçante ; aucune trace ne lui échappera ; l’animal qui l’a laissée, la direction qu’il a suivie, la date enfin où l’empreinte a été tracée, ce seront autant d’énigmes que déchiffrera, comme en se jouant, sa merveilleuse sagacité. Dans la stratégie des bois, des frontières ou des prairies, Hancock est passé maître comme dans la tactique du chasseur. Il peut circonvenir et prendre un Indien dans ses propres piéges. Il peut se coller plus étroitement au sol, ramper plus loin, se rendre plus invisible que personne au gibier qu’il poursuit, à l’ennemi dont il veut surprendre le camp ; en un mot, c’est un guide inappréciable pour l’approvisionnement d’une caravane, un batteur d’estrade sans égal. Hancock ne peut plus compter ses rencontres soit avec les Mexicains, soit avec les Indiens, et chaque fois il s’est signalé par quelque exploit qui a défrayé pendant long-temps les conversations de ses camarades : il a été prisonnier chez les Comanches, mais il leur a échappé aussitôt. Jamais pourtant Hancock ne fait la moindre allusion à ces innombrables prouesses : il est aussi modeste que vaillant. Tel est le portrait que M. Kendall trace de Tom Hancock, un de ces hardis aventuriers nourris dans la solitude des bois et des prairies, dont les jours s’écoulent au milieu de dangers sans cesse renaissans, et qui s’endorment chaque soir bercés par les hurlemens des loups et les plaintes de l’oiseau de nuit. M. Falconner, on le voit, avait eu la main heureuse.

Trois autres personnages méritent encore de fixer notre attention parmi les nombreux compagnons de M. Kendall. Le premier est un Mexicain du nom ; de Carlos, natif de Taos, dans le Nouveau-Mexique, ancien trappeur dans les déserts que l’expédition va traverser, puis courrier pendant plusieurs années entre Austin et San-Antonio. Le second est un capitaine des dragons texiens de l’escorte, W. P. Lewis. Le troisième enfin est M. Howland de New-Bedfort, état de Massachussets. C’est une de ces nobles natures, un de ces hommes d’élite qui ne font en général que de courts pèlerinages ici-bas, comme si la vieillesse était une peine expiatoire que la Providence inflige à l’homme. Brave et fidèle autant que personne, il unit à ces grandes qualités une douceur de mœurs qui le fait chérir de tout le monde. Le Mexicain Carlos par son ignorance présomptueuse, l’officier de dragons Lewis par sa pusillanimité, deviendront plus tard les mauvais génies de l’expédition texienne. Le caractère du pauvre Howland ne se démentira pas, et cet homme intrépide, à l’heure du danger, saura pousser l’abnégation jusqu’à l’héroïsme.

Un mois s’était écoulé depuis que tous les voyageurs et leur escorte d’artillerie et de dragons s’étaient réunis à Austin. Le corps principal campait, en attendant le départ, à vingt milles au-delà d’Austin. Enfin, le 18 juin 1841, la caravane se met en mouvement. L’un des commissaires texiens, don José Antonio Navarro, placé, comme M. Kendall, dans l’impossibilité de supporter les fatigues de la marche, monte avec lui dans un char-à-bancs que le président Lamar met à leur disposition, et tous deux suivent la longue file de chariots qui commence à rouler lentement à travers les prairies. Une avant-garde de deux compagnies de dragons précède les chariots ; après eux s’avance en mugissant, sous la surveillance de ses gardiens, un troupeau de bœufs destinés à la nourriture des voyageurs ; trois compagnies d’artillerie et de cavalerie ferment la marche et traînent après elles une pièce de canon. Jamais peut-être, depuis la découverte de l’Amérique, pareille entreprise n’avait été essayée. Quand on entreprit le premier voyage de caravane, aujourd’hui si facile, entre Saint-Louis et Santa-Fé, chaque endroit, chaque accident de terrain, chaque détour avait été depuis longues années étudié et parcouru ; dans la nouvelle expédition texienne, c’était l’audace qui s’en remettait au hasard.

À quelques milles du premier campement, la caravane dit adieu aux derniers établissemens pour suivre vers le nord-ouest une route qui devait se prolonger au-delà de toute prévision. Nous ne suivrons pas sa marche lente à travers les mille obstacles des prairies sans fin. Les chasses aux bisons qui les parcourent en troupeaux serrés avec le bruit de l’ouragan, les ravins à franchir, les rivières à passer sur des ponts de troncs d’arbres abattus et réunis à la hâte, sont l’occupation sans cesse renaissante des jours qui suivent le départ. Les légendes du désert, les plaisanteries grivoises des vétérans des prairies, les travaux des forgerons et des ouvriers de toute sorte qui réparent les chariots endommagés, sont les récréations des haltes. De longues journées de fatigue, de courtes nuits de sommeil, se succèdent. La faim, la soif et les dangers ne sont encore que des prévisions ; les vivres abondent ; les chairs des bisons tombés sous la balle des chasseurs sont, à l’exception des morceaux les plus délicats, abandonnées aux vautours des prairies, et nulle trace d’Indiens n’a encore été signalée ; en un mot, aucune catastrophe n’est venue assombrir les esprits, aucune privation n’a abattu les forces des voyageurs. Les hôtes les plus dangereux de ces déserts n’ont été jusqu’alors que les serpens à sonnettes, qui, par certains vents glacés du nord, pendant la nuit, viennent de temps à autre chercher, inoffensifs, un abri sous la tente ou sous le manteau des dormeurs.

Cependant, parmi les scènes qui marquent les premiers pas de la caravane dans le désert, il en est une qu’il convient de signaler. Souvent, sans motif apparent, les bêtes de somme ou de selle sont prises, au milieu de ces solitudes, d’une terreur panique qui amène les plus tristes désordres. Parfois, au moment où le calme le plus profond règne dans le camp, un arbre mort qui craque sous la brise, le croassement d’un corbeau, le mugissement lointain d’un bison, suffisent à répandre une alarme folle qui se propage de l’animal à l’homme et produit un mouvement d’inexprimable confusion. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire une idée d’une de ces estampidas[3]. On voit d’abord les chevaux dresser les oreilles, aspirer par leurs naseaux dilatés la terreur qui semble souffler d’un point de l’horizon à l’autre, puis décrire en trottant de larges cercles autour du camp. La peur se communique, comme l’électricité, des chevaux aux bœufs ; les hennissemens et les mugissemens se confondent ; bientôt le sol tremble sous le pied des animaux effrayés, qui n’entendent plus la voix de leurs maîtres, et qui prennent avec fureur une course désordonnée, soit vers le camp, dont ils fouleront les tentes, au risque de se briser eux-mêmes contre les chariots, soit vers l’immensité des plaines, où ils ne tardent pas à disparaître au milieu d’un tourbillon de poussière. Malheur alors au cavalier négligent qui n’a pas entravé ou attaché sa monture, comme au conducteur de chariots qui n’a pas fortement assujetti ses boeufs, car nulle puissance humaine ne peut arrêter leur élan indomptable : le cavalier ne retrouvera plus son cheval, le bouvier perdra ses bœufs sans espoir de les rattraper jamais. Il faut se résigner à continuer à pied une route de plusieurs centaines de milles, à abandonner ceux des chariots qui ont perdu leur attelage. Une estampida est certes un accident des plus redoutables dans le cours d’un long voyage comme celui des prairies.

Dans une de ces paniques, la philosophie de M. Falconner, le voyageur anglais, est mise à une rude épreuve. Son cheval, bien que d’une égalité d’humeur remarquable, ne peut résister à la contagion de la peur, et, pour comble de disgrace, au moment où l’alarme gagne le camp, il n’a pu être déchargé que de la plus petite partie de son bagage scientifique et culinaire. M. Falconner assiste d’un œil effaré au naufrage de sa cargaison. Les octans et les baromètres jonchent le sol, la théière et la casserole battent bruyamment les flancs du cheval, et ne font que redoubler sa terreur. Enfin, tout ce tumulte s’apaise, les bêtes de somme sont maîtrisées après mille efforts, et M. Falconner n’a plus qu’à recharger ce qui lui reste de son bagage, tout en constatant douloureusement que son thermomètre marque cent degrés au-dessus de zéro, et que son baromètre s’est livré aux plus étranges écarts.

Ces estampidas avaient été, je l’ai dit, les seuls incidens qui eussent assombri les premières marches de la caravane. À l’exception d’un jour et d’une nuit où l’eau manqua, et où les voyageurs purent pressentir les angoisses de la soif, tout s’était borné aux fatigues inséparables d’une pareille entreprise, fatigues sous le poids desquelles l’Américain ne fléchit jamais. Le 14 juillet, près d’un mois après le départ d’Austin, la caravane avait fait halte sous l’ombre d’une ceinture de chênes qui bordait une vallée dans laquelle serpente un fleuve aux eaux saumâtres, le Brasos. Là, pour la première fois, les aventuriers contemplèrent un terrible spectacle, l’incendie d’une prairie, sans pouvoir reconnaître si l’accident était fortuit ou bien causé par la main de l’homme. Des nuages d’une fumée noire obscurcissaient le ciel ; au milieu de ces spirales épaisses, la flamme dardait des lueurs sinistres qui s’épandaient partout comme un torrent débordé. Les hautes herbes desséchées pétillaient en s’enflammant avec la rapidité de la foudre. Le vent roulait de droite et de gauche ces vagues de flamme que rien ne pouvait arrêter, et qu’on voyait envahir en un clin d’œil la crête des collines les plus élevées. De tous les fléaux des prairies, celui qu’on nomme fléau de feu est le plus redoutable ; autant vaudrait essayer d’entraver la marée montante ; un changement de vent peut pousser contre vous une mort inévitable, ou consumer au loin, sur un espace de plusieurs milles, la surface végétale des terrains que vous allez parcourir. Heureusement pour la caravane, l’incendie suivait son cours vers la gauche et laissait intactes les prairies situées sur la route qu’on se proposait de suivre. Pendant toute la nuit, une traînée de flamme balaya la prairie en éclairant l’horizon de lueurs rougeâtres, et, le matin suivant, la colonne de feu escaladait encore la chaîne des collines qui séparent la prairie des bas-fonds où coule le Brasos.

Cet incendie semble être pour la caravane un fâcheux présage. Dès ce moment, en effet, commence pour les malheureux voyageurs une série de désastres. L’eau devient plus rare. Un vieux capitaine de la compagnie des batteurs d’estrade, M. Caldwell, chargé d’explorer la route en avant des chariots, de choisir les endroits les plus favorables pour les diriger et de rechercher les traces des Indiens, se replie sur le gros du convoi pour annoncer qu’on vient de découvrir un campement de sauvages qui ne semble abandonné que depuis quelques heures. Plus loin, on a trouvé le crâne d’un homme blanc tout récemment égorgé. Enfin, il est évident que la caravane est arrivée au centre des tribus hostiles, et on redouble de précautions le jour comme la nuit. Des ordres sévères sont donnés pour prévenir toute surprise. C’est ainsi qu’on atteint la lisière d’immenses forêts bien connues des trappeurs et des chasseurs américains sous la dénomination devenue célèbre de cross timbers[4]. Ces forêts s’étendent du nord au sud et de l’est à l’ouest, sur une largeur qui n’est guère moindre de quarante à cinquante milles. Elles occupent un sol crevassé et montueux sur lequel rampe une sous-végétation presque inextricable de bruyères et de buissons épineux. À peine, au milieu des profonds ravins qui coupent en tous sens le terrain aride, rencontre-t-on çà et là une étroite clairière. Partout l’herbe est desséchée, le feuillage jauni. Des troncs brûlés ou noircis par les feux des chasseurs indiens s’élèvent de tous côtés en attristant les yeux, tandis que leurs branches charbonnées et les buissons aux pointes aiguës déchirent les chairs des hommes et des animaux.

La traversée de ces immenses forêts qui séparent les hautes prairies des prairies basses dure quinze jours. Sur les bords de la rivière de Noland, un conseil est tenu entre les officiers et les chefs de l’expédition. La marche a été si lente, qu’on sent impérieusement le besoin de faire des journées plus longues. On est à la veille d’entrer dans une contrée plus accidentée ; il devient nécessaire d’alléger les chariots. C’est une mesure de salut commun. À cet effet, on fera comme dans les gros temps en mer : on se débarrassera de l’excédant de la cargaison. Des provisions considérables de bœuf séché, dont une partie se gâtait faute de consommation, sont destinées d’abord à être abandonnées ; puis on se résout aussi à sacrifier les bagages inutiles, les tentes, par exemple, qui n’appartiennent qu’à un petit nombre de voyageurs privilégiés, et auxquelles les propriétaires renoncent pour ne pas exciter le mécontentement de leurs compagnons. Officiers, commissaires, marchands et soldats se privent de ces abris portatifs si utiles dans le désert. La tente de l’hôpital est seule exceptée d’un auto-da-fé général qui ne laisse plus aux voyageurs d’autre ressource contre le brouillard, la froidure, la pluie ou l’ardeur du soleil, que leurs couvertures et leurs manteaux. On prend hauteur pour la première fois depuis le départ d’Austin. Un mois de route n’a permis de franchir encore que deux cents milles, et il en reste encore environ cinq cents dans la direction du nord-ouest jusqu’à Santa-Fé.

Rien ne ressemble à l’océan comme les immenses prairies qui couvrent cette partie de l’Amérique. Comme sur l’océan, l’œil n’aperçoit partout que le même horizon. Le chasseur des prairies a aussi quelque point de ressemblance avec le matelot : la même erreur de route peut perdre le bâtiment qui navigue dans une mer inconnue et le chasseur qui parcourt pour la première fois des prairies inexplorées. La caravane avait dû se préoccuper vivement des malheurs que de pareilles déviations pouvaient attirer sur elle : en suivant les bords de la Rivière-Rouge, elle ne courait aucun danger de s’égarer. Il fut donc décidé qu’aussitôt qu’on aurait atteint cette rivière, on ne s’en écarterait plus ; mais l’impatience même où l’on était d’arriver au cours d’eau désigné causa une déplorable méprise. Quelques formes de collines que de vieux chasseurs croyaient reconnaître firent prendre pour la Rivière-Rouge une rivière sans nom. La caravane allait dès-lors courir à sa perte, semblable au navire désemparé qui fait fausse route, et dont l’équipage confond avec une côte semée d’écueils le port qui doit l’abriter.


II

Les traces d’Indiens se multipliaient sur le passage des Texiens. Ces traces étaient fraîches, et les chasseurs sauvages qui les avaient laissées ne devaient pas être loin. L’apparition soudaine d’une troupe de chiens maigres et affamés vint donner aux présomptions des batteurs d’estrade un caractère de certitude. Ces chiens appartenaient sans nul doute à quelque peuplade sauvage. Comment avaient-ils surmonté leur répugnance instinctive pour venir chercher un asile parmi les blancs ? C’était une question à laquelle l’événement se chargea presque aussitôt de répondre.

Un ruisseau ayant été signalé par un des batteurs d’estrade, la confusion se met dans les rangs des voyageurs. Les mieux montés des cavaliers prennent les devans au galop. Les conducteurs de chariots veulent les imiter en poussant le pas de leurs boeufs, et la longue caravane est bientôt dispersée en corps isolés, les uns invisibles aux autres, sur toute l’immense étendue des prairies. M. Kendall, le commissaire Navarro, un Irlandais, M. Fitzgerald, s’étaient trouvés tout à coup séparés de leurs compagnons. Les rideaux de cuir du petit wagon qui les portait masquaient la vue à droite et à gauche, et ne laissaient voir, au milieu des longues ondulations des prairies, que la toile blanchâtre des chariots lointains. Tout à coup un bison emporté par une course furieuse, la langue pendante, les flancs haletans, dépassa la voiture des trois voyageurs. Don José Navarro écarta le rideau, et, se rejetant précipitamment dans l’intérieur du wagon, la consternation peinte sur le visage : — Les Indiens ! les Indiens ! cria-t-il, et le commissaire alarmé chercha précipitamment son rifle au fond de la voiture. À peine avait-il prononcé ces mots, qu’un cavalier indien, à son tour, dépassa les voyageurs. Le sauvage était monté sur un bai de taille moyenne, mais plein de fougue et de vigueur. Il était armé d’une longue lance à laquelle de nombreuses chevelures se balançaient en guise de banderole. Un arc et un carquois battaient ses épaules ; l’air, que fendait sa course impétueuse, gonflait son manteau de peau de daim autour de ses reins, tandis que ses cheveux noirs, que ne pouvait contenir une bandelette jaune, flottaient en longues tresses sur ses épaules. Les voyageurs cherchaient en vain cependant à dégager leurs carabines des bagages qui encombraient la voiture, quand un second cavalier, penché sur l’encolure de son cheval, les talons attachés aux flancs de sa monture, passa à son tour si près du wagon, que les sabots de son coursier lançaient jusque sur les rideaux de cuir les cailloux arrachés au sol. Un troisième cavalier succéda aux deux autres. Par une inexplicable singularité, chacun des trois Indiens, dans l’impétuosité de leur course, semblait dédaigner de jeter un regard sur la voiture des voyageurs. Acharnées après leur proie comme des loups affamés à la poursuite d’un daim, les trois effrayantes apparitions avaient passé comme autant d’éclairs, sans que les voyageurs, restés seuls loin des leurs, eussent pu mettre la main sur leurs armes. Le bison et ses trois persécuteurs n’étaient déjà plus que des points à peine visibles à l’horizon de la prairie, quand M. Kendall et ses compagnons saisirent leurs carabines : ils s’applaudirent de n’avoir plus d’ennemis devant eux, car aucune de leurs armes n’était chargée. Quelques instans d’une course rapide permirent heureusement au wagon d’atteindre le campement où régnait une confusion complète. Tandis que les cavaliers les mieux montés s’étaient élancés à la poursuite des Indiens, d’autres chasseurs s’étaient emparés du gibier que les sauvages poursuivaient avec tant d’ardeur. À côté du lieu de halte choisi par la caravane, près d’un cours d’eau ombragé de grands arbres, s’élevait un camp indien précipitamment abandonné. La famine l’avait visité, à en juger par les os soigneusement rongés d’animaux immondes, tels que des fouines et des serpens, et l’aspect lamentable d’une vingtaine de chiens aux flancs caves et décharnés que la faiblesse avait empêchés de suivre leurs maîtres ; les moins exténués avaient seuls pu venir chercher asile auprès des Américains. Les cavaliers sauvages qui poursuivaient le bison appartenaient sans nul doute à la tribu affamée dont le camp était désert, et la faim seule qui déchirait leurs entrailles avait fait taire leur crainte ou leur curiosité à l’aspect si nouveau pour ces barbares d’une voiture ou d’une caravane de Visages-Pâles.

La caravane ne fit halte, en ce lieu que pour un instant. Les officiers donnèrent l’ordre de se remettre en marche, et quelques détachemens reçurent mission de battre la campagne dans l’espoir de capturer quelque guide indien, car on n’était pas encore certain d’être sur la bonne route. Malheureusement toutes les recherches furent vaines, et l’expédition dut continuer sa marche pour ainsi dire à l’aventure.

C’est au milieu de ces pénibles préoccupations que le rôle du Mexicain Carlos, l’un des principaux personnages de cette relation, commence à se mieux dessiner. Du haut d’une éminence apparaît sur la droite et dans la direction du nord une ceinture d’arbres épais, parallèle à la route, et qu’on hésite à reconnaître pour les bois qui bordent la Rivière-Rouge. Le Mexicain, attaché simplement jusqu’alors à une des compagnies de l’escorte, apprend aux officiers qu’il a souvent dressé ses trappes en aval et en amont de la Rivière-Rouge, qu’il en connaît parfaitement tous les traits distinctifs, et que partout aux alentours il retrouve ces traits conformes à ses souvenirs. Les allégations de Carlos paraissent si plausibles, sa connaissance du pays si positive, qu’il passe immédiatement de l’escorte dans le détachement des batteurs d’estrade. À des doutes prudens succède pour la caravane une confiance aveugle.

À la halte suivante, les batteurs d’estrade purent rapporter des nouvelles d’une grande importance. Ils avaient eu une conférence de quelques instans avec un corps de guerriers indiens en nombre égal au leur. Tous étaient bien armés, quelques-uns avaient des carabines, d’autres étaient montés sur de puissans et forts chevaux américains évidemment volés. C’étaient de vigoureux et athlétiques sauvages orgueilleusement campés sur leurs montures éprouvées, l’air hostile, le regard, menaçant. La maigreur et la détresse des chevaux des Visages-Pâles n’avaient pas échappé à ces pénétrans observateurs, et de la conscience de leur supériorité naissaient leur audace et leur insolence. Aucun d’eux n’avait pu échanger un mot d’anglais avec les batteurs d’estrade ; mais plusieurs d’entre ces Indiens avaient ramassé çà et là dans leurs courses errantes quelques bribes d’espagnol, et Carlos, à l’aide du dialecte comanche, semblable au leur, avait pu converser tant bien que mal avec les guerriers nomades. Leurs réponses avaient été si arrogantes, que le capitaine Caldwell, vieux Texien rompu aux ruses perfides des sauvages, avait donné l’ordre à ses hommes d’apprêter leurs armes, et à cet ordre donné en anglais les Indiens avaient répondu par une manœuvre de nature à prouver qu’ils entendaient mieux cette langue qu’ils ne désiraient le laisser voir. Il y avait là, outre Tom Hancock et le vieux capitaine Caldwell, dont les cheveux avaient grisonné dans les guerres indiennes, quelques batailleurs des prairies qui se plaignaient in petto de ces conférences, et les trouvaient à la fois trop longues et trop pacifiques ; mais les ordres du commandant en chef de l’expédition, le général Mac-Leod, étaient péremptoires. Le général voulait gagner par la douceur l’amitié des peuplades disséminées sur son chemin pour ouvrir une route affranchie de dangers aux caravanes de son pays. Il fallut se conformer aux instructions reçues, et le capitaine Caldwell fit prier les guerriers indiens d’attendre l’arrivée du chef de l’expédition. Quelques sentencieuses et laconiques paroles furent échangées entre les Indiens dans la langue de leur peuplade ; puis, après avoir appris aux blancs le nom de la tribu à laquelle ils appartenaient et leur avoir donné la nouvelle qu’un parti de deux cents Comanches battait la campagne non loin de là, ils promirent de revenir avant la nuit, et s’éloignèrent au petit galop sans vouloir attendre davantage.

Tom Hancock et un autre batteur d’estrade éprouvé furent envoyés sur leurs traces ; ils revinrent au bout d’une heure sans les avoir revus ; seulement ils apportaient la nouvelle qu’à cinq milles de là, dans la direction du nord, ils avaient trouvé un village considérable qu’il serait nécessaire de traverser dans toute sa longueur, car il n’y avait pas d’autre route pour les chariots. Après une courte consultation, les officiers détachèrent cinquante cavaliers des mieux montés avec un drapeau de paix pour porter aux habitans du village indien des paroles de conciliation et d’amitié : M. Kendall, que près de trois mois de fatigues avaient refait compléteraient, dit adieu à son wagon, et prit rang avec son cheval parmi les hommes de l’avant-garde ; mais les éclaireurs indiens avaient donné l’alarme, et le village était désert : la tribu tout entière s’était éloignée, et les ambassadeurs ne purent que constater l’heureux et pittoresque emplacement de ce hameau indien. Les feux brûlaient encore dans les foyers abandonnés, ainsi que dans la loge du conseil où la fuite avait été résolue. Après avoir campé la nuit près du village, l’expédition reprend sa marche, toujours en longeant la rivière qu’on suppose être la Rivière-Rouge.

Fatigué d’une longue inaction, M. Kendall se félicitait de s’être joint aux éclaireurs qui précédaient la colonne. Sans s’astreindre à la marche lente et monotone des bœufs qui traînent les chariots, les batteurs d’estrade ont toute liberté d’allures. Le désert s’ouvre devant eux, et ils sont les premiers à interroger l’immensité des prairies, à sonder les dangers qu’elles recèlent. C’est la proue qui fend les vagues pour ouvrir la route au navire. De vives descriptions se succèdent sous la plume de M. Kendall. Là c’est une halte à l’ombre des cotonniers, ou sur les bords d’un ruisseau dont les eaux limpides gardent, sous la chaleur du jour, une fraîcheur éternelle, grace à des arches de verdure entremêlées d’inextricables guirlandes de vigne vierge. Le héron blanc, l’oiseau de la solitude, se tient immobile le long de ces cours d’eau, où le daim, qui vient d’échapper haletant au loup des prairies, court rafraîchir ses flancs baignés de sueur, où le cheval sauvage, l’œil inquiet, les naseaux fumans, vient étancher sa soif. Plus loin, ce sont d’immenses solitudes dont le vent courbe les hautes herbes et que sillonnent les bisons effrayés ou les rapides coursiers des éclaireurs indiens.

Cependant la marche se continue à travers mille obstacles. Carlos le Mexicain est devenu le guide de la caravane. On arrive sur les bords d’une rivière où l’on cherche vainement un gué. Carlos déclare que c’est la rivière Utau, le long de laquelle il a souvent tendu ses piéges ; que ces parages lui sont connus comme les lieux où s’est écoulée son enfance. La confiance du guide se communique encore une fois aux voyageurs. On espère arriver bientôt aux premiers établissemens du Nouveau-Mexique. La joie est bruyante, car personne ne se doute que cinq cents milles restent encore à franchir au milieu d’affreux déserts, et que la faim, la soif, les Indiens menacent de près l’expédition.

Un soir, la caravane a fait halte non loin d’un ruisseau qu’ombragent des cotonniers et des saules. Des loups et des chouettes mêlent leurs hurlemens lugubres à la plainte monotone du torrent. Tout à coup un signal d’alarme retentit, la terre tremble sous les pas des animaux. Ces hurlemens prolongés ont provoqué dans le camp une de ces paniques dont j’ai déjà décrit les redoutables effets. Les bœufs encore accouplés prennent la fuite. M. Kendall n’a que le temps d’escalader un arbre pour éviter un choc qu’aucun pouvoir humain ne saurait prévenir ; en un clin d’œil, les bêtes de somme ont disparu, et c’en eût été fait de l’expédition tout entière, si, le lendemain matin, on n’eût, par miracle, retrouvé les animaux encore groupés non loin du camp. On se perd en conjectures sur les causes de cette panique soudaine, mais les vétérans de l’expédition l’attribuent à quelque ruse perfide des Indiens dont les voix ont imité les hurlemens des loups et les sifflemens des oiseaux de nuit.

Parmi les accidens de la vie, du désert, il en est un plus terrible encore que l’estampida. Le voyageur qui se sépare pour quelques instans de ses compagnons court risque souvent de perdre complètement leur trace : rien ne peut servir à l’orienter dans ces plaines aux ondulations monotones. C’est en vain qu’il se fatigue à courir dans toutes les directions : l’écho seul répond à ses cris d’alarme ; il s’arrête alors dans l’immobilité du désespoir. Mille visions surgissent autour de lui ; un bloc de pierre, un tronc d’arbre, prennent des formes menaçantes et semblent autant de mystérieux ennemis. Le malheureux se résigne, il s’assied et attend la mort. Il pense aux compagnons qu’il a laissés et qu’il ne retrouvera plus. Le soleil semble descendre avec une effrayante rapidité ; la nuit paraît, non pas s’épaissir graduellement, mais tomber tout à coup. Plus d’espoir alors : les ténèbres ont envahi les dernières lignes de l’horizon. Partout l’obscurité, partout la solitude : position terrible dans laquelle il faut s’être trouvé une fois en sa vie pour en bien comprendre toute l’horreur.

Égaré un jour à la poursuite d’un chevreuil, M. Kendall veut rejoindre la colonne en marche ; pour la première fois depuis une heure il cherche à s’orienter, mais un horizon inconnu l’entoure ; les ondulations des prairies n’ont plus la forme qu’il se rappelle. Il pousse son cheval vers la plus élevée de ces vagues de terrain ; là comme tout à l’heure, aucun souvenir ne peut l’aider : il est complètement égaré. Le soleil est au milieu du ciel ; comment distinguer le nord du midi ? En pareil cas, il n’y a pas à se dissimuler qu’on est face à face avec les plus terribles chances du désert. Sans oser s’écarter d’un étroit rayon, de peur de mettre plus de distance encore entre la caravane et lui, M. Kendall monte de nouveau sur une éminence et cherche à distinguer la toile des chariots de la caravane. Il n’aperçoit que les trombes de poussière que le vent soulève. Non loin de là, un loup solitaire regagne sa tanière, des serpens sifflent entre les jambes de son cheval ; partout c’est la solitude dans sa morne tranquillité. Le voyageur met un instant pied à terre et reste immobile ; mais bientôt, cédant à une impatience fiévreuse, il reprend sa course sans but, il pousse son cheval au hasard. Une heure s’écoule. Il est arrivé sur la pente d’une vallée profonde. À quelques centaines de pieds au-dessous de lui, serpente une longue ligne de chariots : c’est la caravane. Le naufragé qui sent ses forces s’épuiser en luttant contre les vagues peut seul, à l’aspect d’une voile, éprouver l’inexprimable joie qui s’empare de M. Kendall ; mais le talus est escarpé, et il cherche vainement, à travers les rochers, un sentier pour descendre. Après mille efforts, il atteint une plate-forme adossée à des rochers crevassés. Au-delà de cette plate-forme, la pente est si rapide, que le cheval et le cavalier hésitent à s’y lancer. Tout à coup, dans une des fissures du roc au-dessus de la tête de M. Kendall, un bruit confus se fait entendre, semblable à celui de cailloux froissés les uns contre les autres, ou bien encore à celui de feuilles sèches ou de broussailles foulées aux pieds ; une odeur nauséabonde s’échappe en même temps de cette fissure, et un sifflement aigu retentit, suivi de l’apparition d’un serpent à sonnettes qui se déroule comme une liane énorme le long des flancs du rocher. Le reptile n’est que le précurseur de toute une tribu de serpens dont le faisceau visqueux se déroule, et qui tapissent par centaines, horrible et vivante végétation, le talus rocailleux au milieu duquel s’ouvre leur caverne. Le cheval et le cavalier n’hésitent plus, et roulent ensemble plutôt qu’ils ne descendent jusqu’au niveau de la plaine. Un temps de galop les porte tous deux jusqu’aux chariots de la caravane, que M. Kendall se promet bien de ne plus jamais perdre de vue.


III

Ce ne sont là encore que de légères émotions. La faim n’est pas dans le camp, mais les privations ont commencé à se faire sentir à des hommes fatigués d’une longue route. Les commissaires de l’expédition, toujours persuadés, d’après les affirmations du guide mexicain, qu’on ne devait être qu’à soixante-dix ou quatre-vingts milles de la ville de San-Miguel, résolurent d’envoyer en avant trois parlementaires qui auraient à chercher des vivres frais et à pressentir en même temps l’accueil que réservaient les Mexicains à l’expédition américaine. MM. Howland, Baker et Rosenburry furent désignés pour cette mission. M. Rowland avait déjà passé quelques années à Santa-Fé, où il était connu des principaux habitans : c’était un homme à la fois intelligent, prudent et brave, en un mot celui qu’il fallait en pareil cas. Les parlementaires emportaient des vivres pour trois jours, et, comme on avait à redouter les attaques de nombreuses tribus d’Indiens hostiles, ils devaient se cacher durant le jour et ne marcher que la nuit. Dans l’après-midi, M. Howland et ses malheureux compagnons se mirent en route ; on ne devait pas les revoir.

Le lendemain de cette séparation, la colonne reprit sa marche, toujours sous la direction de Carlos. Le 13 du mois d’août fut pour elle un de ces jours néfastes dont le souvenir reste long-temps gravé dans la mémoire. La nuit précédente, on avait campé dans un endroit où l’eau avait manqué aux bêtes de somme et aux bœufs destinés à servir de, nourriture. Le peu d’eau que les hommes avaient pu se procurer, d’une qualité détestable, n’avait servi qu’à irriter la soif. On était arrivé à un endroit des prairies d’où l’on apercevait au loin les sommités bleuâtres de hautes montagnes. Carlos avait été le premier à les découvrir, et les avait désignés sous le nom de les Cuervos (les Corbeaux). D’après son dire, la Rivière-Rouge s’ouvrait un passage à travers ces trois montagnes. Cette assertion trouva un seul contradicteur : c’était le vieux capitaine des éclaireurs, Caldwell, qui prétendait que le cours d’eau qu’on avait suivi depuis le village des Indiens était le Wichita et non la Rivière-Rouge. Chacun tressaillit à cette affirmation du vieux batteur d’estrade ; mais telle était la confiance qu’on plaçait dans les assertions de Carlos, que le capitaine finit par être seul de son avis.

On marchait toujours. De petits détachemens avaient été envoyés de tous côtés à la recherche d’une source ou d’un ruisseau, car les chevaux, les mules et les bœufs n’avançaient plus qu’avec peine, dévorés par la soif. Enfin, dans l’après-midi, la colonne atteignit, après d’incroyables fatigues, une vallée couverte de cèdres desséchés et qui longeait un précipice immense. On s’était arrêté pour creuser le sol, dans l’espoir de faire jaillir quelque source d’eau fraîche, quand une explosion semblable à celle d’une pièce d’artillerie vint interrompre les travaux d’excavation. La détonation avait été entendue dans la direction du camp au-dessus duquel s’élevait un dais de fumée noire. — Une attaque d’Indiens ! — Tel fut aussitôt le cri général. Ce n’étaient pas les Indiens pourtant : c’était un incendie qui avait éclaté sur les hauteurs voisines de la vallée et qui gagnait l’épaisse forêt de cèdres au milieu de laquelle on se trouvait. Il fallait se hâter de chercher un abri dans les plaines que l’incendie ne menaçait pas, et où une partie de la caravane était déjà campée. La petite troupe avec laquelle marchait M. Kendall redoubla d’efforts pour sortir de la vallée ; mais les flammes interceptaient tous les passages. Partout l’incendie dévorait les arbres, qui craquaient sous le feu avec un bruit terrible ; les troncs enflammés roulaient de tous côtés ; on était comme entouré d’un cercle infranchissable. La nuit vint et la terrible lueur de l’incendie remplaça la clarté du soleil. Les cèdres allumés, les tourbillons de flammes qui gagnaient toute l’étendue de la prairie, envoyaient des gerbes éblouissantes jusqu’aux extrémités de l’horizon. De sourds et terribles retentissemens sortaient des cavernes, des gouffres béans, illuminés tout à coup jusque dans leurs profondeurs. Cependant, vers neuf heures, M. Kendall put gagner les hauteurs qui dominent la vallée, et le premier visage de connaissance qu’il rencontra fut celui de M. Falconner, à peine vêtu des débris noircis d’une couverture. Il était de garde à l’ouest du camp pour surveiller l’incendie que les efforts des hommes, aidés par le vent, avaient pu arrêter de ce côté. Il indiqua à M. Kendall l’endroit où il trouverait ses chariots. Un spectacle bien sombre attendait M. Kendall. Ses compagnons, assis sur les débris arrachés aux wagons en flammes, étaient livrés à toutes les angoisses de la faim, de la soif et du désespoir. Personne ne parlait, mais chacun fixait les yeux sur la nappe de feu qui continuait de dévorer la prairie au nord, au sud et à l’est. Après une nuit d’angoisse, le jour vint éclairer un désert de cendres, sur lequel planaient d’épais nuages de fumée. Deux wagons avaient été brûlés, et dans l’un de ces chariots l’explosion d’une quantité considérable de cartouches avait produit le bruit qui avait fait croire à une attaque des Indiens.

La caravane reprit sa marche, mais la soif des voyageurs n’était pas apaisée, et chaque heure la rendait plus insupportable. Pour comble de maux, les hauteurs qu’on avait signalées sous le nom des Cuervos, devenues plus visibles, n’avaient aucune ressemblance avec les montagnes décrites par le guide mexicain, et cependant personne ne doutait encore de sa fidélité. Un autre jour s’écoule ; puis, un soir, on chercha vainement Carlos, il avait disparu et ne revint plus.

Sans guide, sans vivres, sans eau, la caravane reprit sa marche jusqu’au 17 août 1841. Ce jour-là, un parti d’explorateurs, le capitaine Caldwell en tête, fut détaché avec ordre de ne revenir qu’après avoir trouvé la Rivière-Rouge. Leur absence ne dura que quelques jours, et bientôt le capitaine revint avec la nouvelle qu’ils avaient rencontré une rivière qu’ils croyaient bien cette fois être la Rivière-Rouge, ou l’un de ses principaux affluens. Pendant la nuit suivante, les Indiens vinrent jusque dans le camp enlever plusieurs chevaux de choix. Ce n’était là qu’un prélude à des attaques plus sérieuses. Le lendemain, en effet, on fut averti qu’une troupe d’Indiens donnait la chasse à quelqlues hommes de la caravane partis en avant pour chercher de l’eau. Le bruit lointain de la fusillade ne tarda pas à confirmer cette fâcheuse nouvelle. Cinquante cavaliers s’élancèrent aussitôt au secours de leurs compagnons menacés ; mais ils arrivèrent trop tard, l’œuvre de sang s’était accomplie. Cinq cadavres, parmi lesquels se trouvait celui du lieutenant Hull, étaient étendus sur le sol rougi de sang, éventrés, scalpés et horriblement mutilés. Cependant, à en juger par les traces encore fraîches du combat, les Américains avaient dû vendre chèrement leur vie. Le lieutenant Hull n’était pas tombé avant le trentième coup de lance ; et quant à un homme vigoureux, nommé Mayby, dont le cadavre était près du sien, le canon brisé d’une carabine que sa main serrait encore avec force disait assez qu’après l’avoir déchargée, il avait résisté jusqu’au bout. Le cœur de l’un des cinq autres avait été arraché de ses entrailles, et, si les Indiens n’avaient pas été forcés de fuir, tous les cadavres auraient sans doute subi cette dernière mutilation.

Un détachement d’hommes armés eut mission de procéder à l’ensevelissement de ces tristes dépouilles, tandis que le corps principal reprenait sa marche vers le Quintufue qu’on disait être un des affluens de la rivière de Palo-Duro (le bois dur). Là, les hommes purent enfin apaiser largement la soif qui les dévorait depuis quelques jours, et le soir un conseil solennel fut tenu entre les officiers. Les circonstances étaient critiques. La caravane était égarée sans guide dans un pays inconnu. Les provisions, presque insuffisantes jusqu’alors, étaient épuisées ; déjà depuis quelques jours, chaque bœuf abattu pour les besoins de l’expédition était dévoré, cuir, entrailles et sang. Des peuplades ennemies entouraient les Américains, toujours prêtes à égorger les détachemens qui s’éloignaient pour chasser du corps principal, et les prairies devenaient de plus en plus impraticables aux chariots. Dans cette conjoncture, il fut décidé qu’un parti de cent hommes s’avancerait jusqu’au Nouveau-Mexique, soit près de Santa-Fé ou du Rio-Grande, soit encore près du chemin tracé par les caravanes de Saint-Louis. Une fois arrivés là, ces hommes devaient revenir sur leurs pas avec des vivres frais pour ceux de leurs compagnons restés en arrière. M. Kendall accompagna ce détachement, placé sous les ordres du capitaine Sutton.

La troupe avait à traverser le pays tout entier des Indiens Caïguas, les meurtriers du lieutenant Hull. Dans l’après-midi du dernier jour d’août, elle se mit en route. On marchait silencieusement et en bon ordre. Sur tous ces visages amaigris et animés par la fièvre, on lisait la même expression de souffrance et de résignation virile. Les Texiens traversaient une plaine immense sans arbres et sans buissons. Au bout de quelques heures de marche, on aperçut cependant une tache noirâtre qui se détachait vivement sur la morne uniformité du désert, et les yeux exercés des chasseurs eurent bientôt reconnu un bison endormi. Pour ces hommes livrés, depuis plusieurs jours aux angoisses de la famine, une pareille capture était précieuse ; mais, pour atteindre l’animal, il fallait franchir une énorme distance, et cela sans donner l’éveil au bison. Qui oserait se charger d’une aussi difficile mission ? Tom Hancock fut seul jugé digne de la mener à bien. Quatre autres chasseurs, ceux dont les chevaux étaient les plus agiles, furent désignés pour le seconder. Les cavaliers commencèrent par alléger leurs chevaux du poids qui pouvait ralentir leur course ; puis, se débarrassant de leurs chapeaux, la tête entourée d’un mouchoir pour la garantir de l’ardeur du soleil, tous furent prêts pour cette chasse d’un intérêt suprême.

Au-delà de l’animal assoupi, la prairie s’élevait en pente douce. Tom Hancock commença de s’avancer en rampant, après avoir pris l’avantage du vent, du côté du buffle : à peine apercevait-on le corps du chasseur au-dessus des touffes d’herbes ou des taupinières qui jonchaient la prairie ; mais, quoiqu’il fût familiarisé avec toutes les ruses de chasse qui pouvaient assurer son succès, Tom cessa de ramper à cent cinquante mètres environ de sa proie. Sa carabine s’éleva parallèlement au sol, puis il fit feu. Il était convenu que les cavaliers resteraient inactifs jusqu’après le second coup. Le buffle blessé, mais légèrement, se leva en bondissant, étira ses membres, roula sa queue à droite et à gauche, et se recoucha. Tom Hancock, sans se redresser, rechargea tranquillement sa carabine et fit feu pour la seconde fois. L’animal, plus grièvement blessé, bondit de nouveau sur ses jarrets, et, à l’aspect des cavaliers, fit volte-face et s’éloigna d’un pas pesant. Alors la chasse commença plus sérieusement. M. Kendall, mieux monté que ses trois associés, ne tarda pas à les devancer, à gagner du terrain sur l’animal poursuivi : mais, à l’aspect effrayant de cette masse énorme, dont les yeux brillaient comme deux globes de feu à travers les touffes d’une épaisse crinière, le cheval, épouvanté, se déroba sous le cavalier, au lieu d’avancer. Il ne se décida qu’après avoir senti l’éperon labourer ses flancs, et s’élança vers le buffle au point d’effleurer presque ses cornes. Trois ou quatre fois le chasseur répéta cette manœuvre, et chaque fois une blessure arrachait un gémissement au bison ; l’animal cependant tenait toujours tête au chasseur, et il fallut qu’un des compagnons de M. Kendall le remplaçât pour mettre fin à la lutte, en couchant à terre le bison, qui cette fois ne se releva plus.

La joie était au camp ; malheureusement dans tout le voisinage il n’y avait pas un arbre, pas une racine qui pût fournir le bois nécessaire pour cuire le bison, et les chasseurs, affamés comme des loups, se virent forcés de reprendre leur marche, la chair saignante suspendue aux arçons. La nuit venait, et les angoisses de la faim eurent raison des dernières et naturelles répugnances des voyageurs. Ils réunirent la fiente des buffles disséminée sur la prairie ; mais ce combustible, excellent à l’état de sécheresse, est détestable quand la pluie l’a détrempé. Enfin, on alluma tant bien que mal un feu languissant ; les chasseurs dévoraient à belles dents une viande enfumée et à peine cuite. Pour la première fois depuis l’arrivée des cavaliers dans la grande prairie, les loups hurlaient la nuit dans leur voisinage. — C’est bon signe, dit Hancock, les loups ne hurlent que près des établissemens, et demain nous rencontrerons des blancs, des Indiens, ou la limite de la prairie.

Le lendemain matin, M. Kendall et ses compagnons reprennent au point du jour leur marche à travers les prairies. Les premiers animaux qu’ils rencontrent, après avoir franchi péniblement un espace de plusieurs milles, sont des chevaux sauvages, réunis en troupeaux et galopant avec une impétueuse ardeur dans ces plaines sans limites. Persuadés que ce troupeau s’est échappé de quelque hacienda mexicaine, ils arborent au bout d’un fusil un mouchoir blanc, signal de détresse auquel malheureusement aucun autre signal ne répond. La troupe vagabonde des chevaux indomptés décrit curieusement à l’entour des voyageurs égarés de larges cercles au galop ; puis on les voit s’arrêter un moment, dresser les oreilles, secouer leurs crinières flottantes, et, reprenant leur course folle, se perdre bientôt dans l’immensité des savanes comme une troupe de dauphins dans l’immensité de la mer. Et cependant ce troupeau était bien, comme on le sut plus tard, une cavallada privée ; des Mexicains se tenaient à quelque distance, invisibles, mais non sans voir les voyageurs en détresse, dont les mouvemens leur avaient paru suspects.

Plusieurs jours de marche succèdent à celui qui a été marqué par cet incident. La faim tourmente les entrailles des voyageurs, réduits à serrer de plus en plus autour de leurs flancs leur ceinture de cuir, ou à chercher dans un sommeil plein d’anxiété l’oubli des tortures du jour. Le peu de gibier qui se montre disparaît hors de la portée des carabines ; les chiens des prairies, race singulière qui se creuse des terriers et vit en république, se cachent aussi, à l’approche des voyageurs, dans leurs demeures souterraines. Les eaux profondes des rivières ne laissent apercevoir aucun de leurs hôtes ; la terre et l’eau se montrent impitoyables. Un jour pourtant, au moment où le désespoir va achever l’œuvre de la faim, où les voyageurs affaiblis ne marchent plus qu’à de longues distances les uns des autres, les prairies changent d’aspect. C’est d’abord un horizon de montagnes d’azur, puis une échappée de plaines aux bouquets d’arbres disséminés, aux ruisseaux limpides et murmurans. Une halte a lieu sur les bords de l’un de ces ruisseaux, au coucher du soleil. L’azur du ciel paraît plus beau ce jour-là que les autres jours, et le couchant n’a jamais éclairé de teintes plus douces la cime des montagnes lointaines. Les saumons bondissent dans les eaux murmurantes qui coulent entre des rives ombragées ; les ramiers chantent au haut des arbres leur chanson du soir ; de longues files de dindons sauvages font retentir l’air du bruit de leurs grandes ailes. Un jour se passe dans ce lieu charmant, un jour de chasse et de pêche abondantes, et à ce jour succède une nuit de sommeil tranquille ; puis le soleil du matin éclaire au loin la fumée d’un camp de bergers mexicains, qui, avertis par les aboiemens de leurs chiens, accourent au-devant des voyageurs.

Le premier moment de terreur passé (car les bergers n’avaient pu voir sans effroi ces hommes pâles, amaigris, semblables à des spectres), ce fut de leur part une suite de questions empressées. Depuis des mois, les bergers étaient éloignés des établissemens, et ils ne pouvaient donner aux Américains aucun renseignement relatif aux dispositions politiques du Nouveau-Mexique. Ils avaient passé tout ce temps à faire des échanges avec les Caïguas, et le hasard avait voulu qu’ils fussent dans leur village quand les meurtriers du lieutenant Hull et de ses compagnons y étaient revenus, rapportant les cadavres de onze de leurs guerriers frappés dans ce triste combat. Les Américains apprirent aussi que la ville de San-Miguel, qu’ils croyaient si voisine, était encore à quatre-vingts milles de là, et qu’il fallait, avant d’y arriver, traverser un petit village appelé Anton-Chico.

Après avoir chargé trois de ces Mexicains de porter de leurs nouvelles au général Mac-Leod, commandant de la caravane, resté en arrière avec le gros de l’expédition, les principaux officiers du détachement auquel appartenait M. Kendall résolurent d’envoyer aux autorités de San-Miguel le capitaine Lewis et M. G. Van-Ness, secrétaire des commissaires de l’expédition. Comme complément aux instructions verbales dont ils étaient chargés, ces officiers emportèrent avec eux des proclamations en anglais et en espagnol, pour instruire les habitans qu’une caravane de Texiens approchait de leur pays avec les plus pacifiques intentions. M. Kendall et deux autres voyageurs se joignirent aux deux envoyés, MM. Lewis et Van-Ness ; ils se mirent en route pour Anton-Chico le 14 septembre, treize jours après s’être séparés du gros de l’expédition texienne. La caravane se trouvait ainsi partagée en plusieurs troupes. On n’a pas oublié que MM. Howland, Baker et Rosenburry avaient d’abord été détachés en parlementaires avec une escorte ; de son côté, M. Kendall, après avoir fait partie du détachement de cent hommes envoyé pour reconnaître la route, laissait ceux-ci sur les bords du Rio-Gallinas pour se rendre avec MM. Lewis et Van-Ness à San-Miguel. Enfin, le dernier corps, resté sous les ordres du général Mac-Leod, était en arrière avec les chariots. C’est M. Kendall que nous allons suivre, et c’est avec lui que nous assisterons aux derniers incidens de la campagne.


IV

Une demi-journée de route suffit aux cinq cavaliers pour gagner Anton-Chico, dont la population est de deux cents habitans environ. À l’entrée du village, un Mexicain à la tournure suspecte, monté sur un magnifique cheval noir et armé d’un fusil à deux coups, d’une énorme rapière et d’une lance, passa près des envoyés, et sembla surveiller leurs mouvemens. Rejoint par un autre cavalier armé et monté de même, il s’éloigna brusquement avec cet homme. Cette rencontre parut de triste augure. Bientôt tout fut en mouvement dans le village à l’aspect des cinq étrangers, qu’on accueillit cependant avec un sentiment qui tenait le milieu entre la frayeur et la curiosité. Surmontant leur défiance, les Américains entrèrent dans la plus apparente des maisons du village. Dans ces hameaux exposés chaque jour aux invasions des Indiens, les habitations ressemblent à des prisons ; elles n’ont pas de fenêtres, et des portes massives en défendent l’entrée. Ce fut en proie aux plus tristes pressentimens que les voyageurs prirent un maigre repas, qu’on leur fit payer un prix exorbitant, puis ils se disposèrent à quitter le village ; mais les obstacles de la route les décidèrent à rétrograder jusqu’à Anton-Chico et à solliciter de nouveau l’entrée de la maison qui les avait déjà reçus.

Pour la première fois depuis des mois entiers, M. Kendall commençait à goûter le sommeil à l’abri d’un toit ; quand, vers une heure du matin, il fut réveillé en sursaut, ainsi que ses compagnons, par un grand tumulte qui se faisait entendre dans l’enclos attenant à la maison où étaient renfermés leurs chevaux et leurs mules. Un Mexicain ne tarda pas à se montrer et à demander qui était le capitaine de ce petit détachement. Le capitaine Lewis, s’étant présenté aussitôt, fut désigné pour recevoir une communication importante que le Mexicain avait à faire. La communication était grave en effet. Le Mexicain venait avertir les Américains qu’une escouade de soldats les attendait à leur passage, près d’un petit village nommé la Cuesta ; que ces soldats avaient pour mission de les arrêter, et qu’enfin le moins qu’eussent à redouter les Américains était d’être fusillés. Le Mexicain conclut cet alarmant rapport en demandant une piastre comme prix du service qu’il rendait aux voyageurs. Peu familiarisés encore avec les mœurs du pays, les Américains s’étonnèrent de l’impudence du drôle et le renvoyèrent brusquement porter ses communications ailleurs.

Les renseignemens donnés par le Mexicain n’étaient cependant que trop exacts. Les Américains avaient résolu de gagner San-Miguel par une route différente de celle qu’ils avaient suivie la veille, et déjà ils étaient en marche, quand un homme vint à leur rencontre. Celui-là n’était porteur d’aucun triste message, il n’avait à la bouche que de gracieuses et rassurantes paroles. Il indiqua aux voyageurs, avec le plus aimable empressement, le chemin qu’ils devaient suivre jusqu’au village de la Cuesta. Les Américains le remercièrent avec effusion, et pourtant ces charitables informations n’étaient qu’un piège.

La route leur avait été indiquée avec tant de précision, que, dans l’après-midi, sans avoir un seul instant hésité sur la direction à suivre ; ils parvinrent à la Cuesta. Les environs étaient déserts en apparence ; mais à peine les voyageurs étaient-ils parvenus au milieu d’une petite plaine à l’entrée du village, qu’un détachement de cavalerie mexicaine les entoura. Le commandant de cette troupe, don Dimasio Salazar, s’avança vers les Américains stupéfaits, et, en leur donnant le titre d’amigos, leur demanda si, par hasard, ils ne venaient pas du Texas. Le capitaine Lewis répondit affirmativement, et témoigna le plus vif désir d’être admis auprès du gouverneur. Salazar s’inclina en disant que tout était pour le mieux ; puis, faisant déployer autour de lui un cercle de chevaux, d’hommes et de lances, il ajouta courtoisement qu’il n’était pas conforme aux usages des nations civilisées d’entrer sur un territoire étranger les armes à la main, et qu’il espérait, tout en regrettant de s’y voir contraint par des ordres sévères, que les voyageurs ne verraient nul inconvénient à rendre leurs épées et leurs armes à feu. Il y avait à cela mille inconvéniens ; mais que faire devant la supériorité du nombre, et comment ne pas se rendre à l’invitation d’un chef aussi courtois que le capitaine Salazar ? Celui-ci, qui paraissait accomplir seulement une formalité banale, ne laissa voir sur sa figure que l’expression de la plus parfaite indifférence. J’avoue qu’à la place de M. Kendall cette froideur apparente m’eût inquiété ; mais il n’en était encore qu’aux premiers rudimens de cette science compliquée du cœur mexicain, dont toute une vie de voyageur ne suffit pas toujours à épuiser les mystères.

Pendant ces pourparlers, une foule compacte et attentive avait entouré les étrangers. Une seconde requête de Salazar, non moins courtoise que la première, eut pour but de demander aux Américains la permission de visiter leurs papiers et leurs poches : tels étaient les ordres du gouverneur. Salazar, comme on le voit, portait jusqu’au scrupule l’obéissance à sa consigne. Un homme qui a livré ses armes n’a généralement plus rien à refuser. Les papiers, l’argent et les autres objets que contenaient les poches des Américains furent donc enveloppés dans un mouchoir et mis en sûreté ; mais on n’en avait point encore fini, à ce qu’il paraît, avec les formalités prescrites par le gouverneur, car, sur un ordre du capitaine, un peloton de douze hommes, armés de carabines ou de vieux fusils, vint se ranger devant les voyageurs. Il n’y avait plus à s’y méprendre : les Américains n’étaient pas seulement prisonniers, mais leur vie même était menacée, à en juger, par l’air consterné, par les sombres regards des soldats qui les entouraient, et surtout par l’effroi des curieux, que la manœuvre commandée par Salazar mit en déroute. Aux paroles prononcées par l’officier mexicain succédèrent quelques instans de silence. Ce fut l’Irlandais Fitzgerald qui se chargea enfin de répondre à Salazar. Fitzgerald était un de ces aventuriers que l’Europe ne connaît que par ouï-dire. Tous les points du globe où s’écroulent des sociétés anciennes, où surgissent des sociétés nouvelles, l’Asie, l’Afrique, le Nouveau-Monde, sont le théâtre que ces hommes choisissent d’ordinaire pour leur audace entreprenante. Ils combattent sous tous les drapeaux, parlent toutes les langues, et portent d’un tropique à l’autre l’énergique vigueur, l’activité puissante de la race européenne. Fitzgerald avait fait la guerre un peu partout, et sa vieille expérience avait lu le sort de ses compagnons comme le sien dans la froide contenance de l’officier mexicain. L’aventurier serra les poings, et, avec le plus pur accent irlandais, commença par lancer un effroyable juron ; puis il s’écria : — Ils vont nous fusiller, mes enfans ; sus à ces chiens, et mourons pendant que notre sang est chaud ! C’est bien plus facile. — Et l’intrépide Irlandais, levant fièrement devant la mort son front qu’avaient bronzé les soleils du cap de Bonne-Espérance, du Brésil et de l’Orient, s’avançait sans armes comme sans peur, quand un sauveur s’interposa entre les victimes et le bourreau. C’était un Mexicain du nom de Vigilio qui réclama pour le gouverneur Armijo le droit de vie ou de mort sur les prisonniers. Cette intervention ne leur assurait qu’un court répit, on savait trop à quoi s’en tenir sur la clémence du général Armijo.

Le lendemain, au milieu de la foule qui assiégeait les portes de la prison de San-Miguel, les Américains, étroitement garrottés, partirent sous bonne escorte pour aller à la rencontre du gouverneur, qui devait arriver de Santa-Fé. Le soleil disparaissait derrière la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Pecos de celle du Rio-Grande, quand on arriva auprès des ruines d’une ancienne mission qui jadis avait servi d’église et de forteresse. C’était là qu’on devait rencontrer le général Armijo, et bientôt des fanfares guerrières annoncèrent l’arrivée du gouverneur mexicain. Un moment après, Armijo parut au détour de la route suivi d’un nombreux cortége. C’était un homme de haute stature et de tournure distinguée. Il montait une mule de la plus grande taille, aussi richement que pittoresquement caparaçonnée. S’avançant vers les prisonniers, il leur serra la main et voulut bien les appeler ses amis ; mais l’amitié du Mexicain était devenue plus que suspecte aux malheureux voyageurs. — Qui êtes-vous ? leur demanda Armijo. À cette question le capitaine Lewis (pour la première fois un esprit de ruse et de lâche faiblesse semblait s’emparer d’un homme jusqu’alors irréprochable) répondit qu’ils étaient des marchands des États-Unis ; mais Armijo, saisissant Lewis par le collet de son uniforme, et lui montrant du doigt les boutons où sous une seule étoile on lisait le mot de Texas : — Que signifie ce mensonge ? reprit-il. Est-ce que je ne lis pas ici Texas ? Et depuis quand les commerçans de l’Union voyagent-ils sous l’uniforme texien ?

Le capitaine Lewis s’aperçut alors de la faute qu’il avait commise et se hâta de balbutier quelques excuses. Armijo continua son interrogatoire. Il s’informa du nombre des hommes de l’expédition et des intentions des commissaires. Les plus pacifiques assurances lui furent données. Alors Armijo exprima le désir d’avoir auprès de lui un interprète. Le hasard voulut que le capitaine Lewis parlât mieux espagnol que ses compagnons d’infortune. Il se chargea donc de porter la parole en leur nom ; ce fut un malheur, car cet officier avait déjà donné une première preuve de faiblesse, et en ce moment la crainte de la mort lui ôtait toute présence d’esprit. Votre vie, répondit Armijo aux protestations du capitaine Lewis, me répond de votre sincérité. Malheur à celui qui m’aura trompé ! Et il donna l’ordre à l’escorte ainsi qu’aux prisonniers de rebrousser chemin vers San-Miguel ; puis les trompettes retentirent de nouveau, et le corps de cavalerie du général défila devant les prisonniers accablés de fatigue. Parmi cette troupe bigarrée, les Américains ne tardèrent pas à distinguer Carlos, leur ancien guide. La figure pâle, le bras en écharpe et la poitrine ensanglantée, le Mexicain suivait Armijo monté sur une mule. Allait-il partager leur sort ou recevoir le prix d’une trahison ? c’est ce que les prisonniers ne purent deviner.

Le soleil avait cessé d’éclairer les sommités des montagnes lorsque le dernier cavalier de l’escorte d’Armijo se perdit dans l’éloignement. La route entre Santa-Fé et San-Miguel est entrecoupée de collines et de ravins, et à minuit les prisonniers étaient encore à six milles de cette dernière bourgade, quand le ciel devint si sombre, la campagne si obscure, que l’escorte de cavaliers qui les surveillait dut faire halte. Au moment où l’on s’arrêta, la pluie commençait à tomber par torrens. Prisonniers et soldats durent chercher, après une marche de trente milles, le sommeil sur une terre inondée.

Enfin les voyageurs arrivèrent à San-Miguel. La place était encombrée de soldats en armes, à travers lesquels ils furent conduits vers une chambre attenante à une caserne. Une étroite fenêtre s’ouvrait sur la place. À peine dix minutes s’étaient-elles écoulées, qu’un jeune prêtre pénétra dans la prison et vint apprendre aux Américains qu’un des leurs allait être immédiatement fusillé. Un coup d’œil de morne résignation fut échangé entre les prisonniers. Quelle allait être la victime ? Le prêtre répondit aux questions des Américains en leur désignant du doigt la fenêtre qui donnait sur la place où l’exécution devait s’accomplir. Tous coururent aussitôt à cette fenêtre. Un homme traversait la place. À son costume il était facile de le reconnaître pour un Texien ; mais un mouchoir couvrait sa figure et empêchait de distinguer ses traits. Tout ce que le prêtre put leur apprendre, c’est que cet homme avait été fait prisonnier, qu’il avait tenté de s’échapper, et que la mort punissait sa tentative d’évasion. L’homme marchait toujours quand, à l’angle de la place, les soldats le mirent à genoux de force, la tête tournée vers la muraille ; puis, six d’entre eux s’arrêtèrent et levèrent leur fusil. Le mot : feu ! fut prononcé, et la malheureuse victime, fusillée par derrière, mais mal ajustée par des mains inhabiles, se débattit dans l’angoisse de l’agonie. Le caporal s’approcha du moribond et déchargea sur lui un pistolet à bout portant. L’immobilité de la mort succéda aux convulsions ; mais les habits du cadavre, enflammés par le feu du pistolet, fumaient encore, quand un fort détachement vint tirer de leur prison les Américains terrifiés. Les prisonniers suivirent leurs gardiens qui marchaient en silence ; après avoir traversé la place, ils reçurent l’ordre de se mettre en rang, à quelques pas du cadavre, le long d’une étroite et sombre maison percée d’une seule fenêtre, avec défense expresse, sous peine de mort, de faire le moindre mouvement, Bientôt Armijo traversa la place et s’approcha de la fenêtre ; un prisonnier inconnu se tenait derrière les barreaux, et le gouverneur montrait du doigt les Américains, l’un après l’autre, à ce personnage invisible, en lui demandant des renseignemens détaillés sur chacun d’eux. Les questions étaient faites à assez haute voix pour être distinctement entendues de tous ; mais la voix qui faisait les réponses n’arrivait qu’aux oreilles du gouverneur. Et cependant les prisonniers écoutaient avec une curiosité poignante. Parfois il leur semblait distinguer les accens d’une voix aimée et connue ; mais ce n’était qu’une illusion, pénible bientôt dissipée. Le seul fait certain était que la justice homicide du gouverneur allait suivre son cours, et que chaque parole qui s’échangeait entre le général et le prisonnier invisible pouvait être un arrêt de mort.

Quand ce douloureux interrogatoire fut terminé, Armijo s’avança d’un pas lent vers les Américains pour rendre un verdict qu’on savait sans appel. Un silence de mort s’établit pendant que les prisonniers attendaient ce verdict, le cœur serré et les yeux fixés sur le cadavre de leur compagnon, dont les habits fumaient encore au milieu d’une mare de sang. — Messieurs, dit enfin Armijo en s’adressant aux Américains, vous ne m’avez pas trompé hier. Don Samuel a confirmé vos déclarations, ses paroles ont sauvé votre vie ; mais don Samuel doit mourir, car il a tenté de s’évader. Dans cinq minutes, don Samuel va être fusillé.

Qui pouvait être ce don Samuel dont le témoignage bienveillant avait sauvé la vie à ses compatriotes ? Au moment même où les Américains s’adressaient cette question, le prisonnier, jusqu’alors invisible, sortait, de la maison où il était renfermé. Bientôt il arriva près de ses compatriotes, qui poussèrent un cri de pénible surprise. Cet homme était Samuel Howland, leur ancien guide, celui que mille qualités leur avaient rendu cher à tous. Un sourire d’héroïque résignation animait le visage du pauvre jeune homme. Pour la dernière fois, ses amis voulurent le presser dans leurs bras ; mais les soldats, croisant la baïonnette, leur refusèrent cette dernière et triste consolation. Howland avait vu le mouvement de ses amis. Il les salua une seconde fois du regard, et d’une voix ferme : « Adieu, mes enfans, dit-il ; j’ai fini de souffrir. Quant à vous… » Les soldats entraînèrent leur victime avant que Howland eût pu en dire davantage. Les prisonniers le suivirent à une vingtaine de pas de distance. La procession funèbre fit le tour de la place et s’arrêta près du cadavre, qu’on eut soin de laisser voir à celui qui allait tomber à ses côtés. Le condamné eut les yeux bandés, et, quand le mouchoir eut caché en partie son visage, il reçut l’ordre de marcher. Alors, d’un pas ferme et résolu, Howland s’avança vers la place désignée pour l’exécution. La face tournée vers la muraille, il s’agenouilla ; six soldats armèrent leurs fusils, l’explosion retentit, et Howland tomba pour ne plus se relever.

Quelques explications suffisent à M. Kendall pour compléter le récit de cette double exécution entourée de circonstances à la fois si tragiques et si mystérieuses. On se rappelle que la mission confiée à MM. Howland, Baker et Rosenburry avait pour but d’amener à l’expédition des vivres frais et de pressentir les dispositions des Mexicains à l’égard du Texas. Les trois émissaires avaient atteint les établissemens mexicains depuis environ trois semaines, quand Armijo les avait fait arrêter. Ils avaient pu s’échapper ; mais, poursuivis avec acharnement, ils avaient été bientôt découverts dans les montagnes où ils se cachaient. Dans la lutte, M. Rosenburry avait été tué, M. Baker était celui qu’on avait fusillé avant l’arrivée des prisonniers sur la place de San-Miguel. Quant à Howland, Armijo, qui l’avait connu déjà quelques années auparavant et qui appréciait son intelligence et sa bravoure, lui avait offert la vie sauve, pourvu qu’il consentît à lui révéler le but de l’expédition texienne. Le refus de Howland avait été son arrêt de mort, mais il avait sauvé ses compagnons.

Ce noble dévouement permettait-il à la caravane texienne de continuer sa pénible tâche ? Malheureusement non. Le capitaine Lewis avait été moins discret, moins courageux que Samuel Howland, et si Armijo laissait la vie aux voyageurs texiens, il n’entendait pas se relâcher de sa surveillance à leur égard. Des détachemens mexicains furent lancés dans le désert, et la colonne texienne fut décimée par de nombreux guet-apens avant d’arriver sur le territoire du Nouveau-Mexique. On envoya prisonniers à Mexico le petit nombre des Américains qui survécurent à tant de désastres. M. Kendall, comme ses compagnons, ne retrouva sa liberté qu’après un assez long séjour dans les états du centre. La dernière partie de sa relation n’a point l’intérêt de pittoresque nouveauté qui s’attache aux scènes des prairies : ce sont des tableaux de la vie mexicaine observée dans les villes, et telle que de nombreux voyageurs ont pu l’étudier. La mort de l’intrépide Samuel Howland clôt la partie dramatique et vraiment curieuse du livre.

Malgré ce triste dénoûment, on ne saurait, après avoir lu cette relation, garder le moindre doute sur le résultat des efforts incessans que tente la race anglo-saxonne pour imposer son influence et sa civilisation au reste de l’Amérique. Même quand ils échouent, les Américains du Nord nous font admirer leur intrépidité et leur persévérance. Il y a un autre enseignement à tirer du récit de ces campagnes aventureuses, par lesquelles les Américains préludent souvent à des conquêtes armées. Tandis que l’Europe se consume en luttes stériles et douloureuses, l’Union américaine lui donne un exemple dont il serait temps de profiter : cette tendance au déplacement, à l’expansion, ne contraste-t-elle pas singulièrement avec cet élan fiévreux qui porte nos vieilles sociétés à se replier sur elles-mêmes, à concentrer toute leur attention, toute leur énergie dans le cercle étroit de leurs agitations intestines ? Si la démocratie américaine a, comme nous, ses loco-foco, elle a aussi ses défricheurs, ses commerçans et ses chasseurs ; c’est l’avant-garde qui porte sans cesse au loin le pavillon étoilé, qui fraie des routes et ouvre des contrées nouvelles à des populations impatientes d’élargir le théâtre de leur activité. Puisse la nation américaine être pour les nations européennes ce que sont pour elle-même ces hardis pionniers dont j’ai raconté la marche à travers les déserts, c’est-à-dire un précurseur et un guide ! Puisse-t-elle apprendre à ces ambitions dévoyées, si nombreuses et si dangereuses en ce moment dans notre pays, que les vraies sources du bien-être sont dans le travail, dans l’esprit d’entreprise sagement dirigé, et non dans les stériles agitations de la place publique !


GABRIEL FERRY.

  1. 2 vol. in-8o, London, Wiley et Putnam.
  2. Washington Irving a décrit dans son Astoria les excursions aux Montagnes Rocheuses entreprises aux frais d’un négociant de New-York, M. Astor, pour fonder un vaste établissement commercial dans l’Oregon.
  3. Mot espagnol qui veut dire course folle.
  4. Forêts transversales.