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Revue des Deux Mondes tome 71, 1885
J.-M. Guardia

Une excursion aux îles Baléares


Les voyageurs de tempérament entreprennent de longues courses, vont explorer les pays lointains et font au besoin le tour du monde. Leur passion est plus forte que les obstacles qu’ils rencontrent et les dangers qui les menacent : ils obéissent à une vocation impérieuse. Le simple touriste, moins ambitieux, trouve à se satisfaire sans courir les aventures, en voyageant « aux rives prochaines. » Un peu de curiosité, l’esprit d’observation aidant, lui procure des plaisirs qui ne coûtent guère que la peine d’ouvrir les yeux et les oreilles. Tout est nouveau à qui se déplace pour se distraire, et tout devient intéressant si le déplacement a pour but l’instruction. L’étude hors de chez soi est pleine de charme, et rien n’est plus salutaire que ce travail sans fatigue, qui repose l’esprit et le détend. On se contenterait de l’imprévu, et l’on rencontre mieux encore. L’inconnu est à nos portes, tout près de nous, au-delà de la frontière, où l’on arrive en quelques heures. Voulez-vous en faire l’expérience, prenez un ou deux mois de vacances et allez parcourir les pays de langue catalane, en commençant par le continent. Pour visiter les îles voisines, n’attendez pas l’hiver, car la mer des Baléares n’est pas toujours clémente. La fin du printemps et le commencement de l’automne sont excellens pour naviguer dans ces parages. C’est alors que la nature est en fête dans cet archipel fortuné, où la saison rigoureuse est adoucie par la beauté du climat, et la chaleur intense tempérée par la brise marine. A moins de pousser jusqu’aux Canaries, les tempéramens délicats ne sauraient trouver dans le bassin de la Méditerranée une station plus propice à l’hivernage. George Sand, qui savait à quoi s’en tenir, n’hésitait pas à mettre l’île de Majorque bien au-dessus de la Suisse, et pour la salubrité et pour la beauté du paysage.
I. — LE LITTORAL.

Pour entrer de plain-pied dans la Catalogne, le plus court est de prendre le chemin de fer du Midi, soit à Cette, soit à Bordeaux. Quel que soit le point de départ, on n’arrive à la frontière qu’après avoir traversé la Catalogne française, dont la capitale est Perpignan. Tout le département des Pyrénées-Orientales est de langue catalane : le catalan est toujours populaire dans cette région extrême de la France, malgré la proscription officielle qui le frappa tout à la fin du XVIIe siècle. Dès le XIIe, le Roussillon et la Cerdagne relevaient de la couronne d’Aragon ; au XIIIe, ils faisaient partie du royaume de Majorque ; la France ne les posséda définitivement qu’après le traité des Pyrénées. La plupart des habitans sont d’origine catalane, comme on le voit par les noms de famille. L’idiome natif se trouve notamment altéré, et par l’influence permanente de la langue officielle, et par le contact des patois voisins. A vrai dire, ce catalan hybride n’est plus qu’un patois, un dialecte dégénéré, et il n’y a point d’autre trait d’union entre les deux frontières. Au-delà, c’est un changement brusque et pour ainsi dire sans transition.

Le voyageur philosophe n’a qu’à faire provision de patience, s’il veut voyager avec fruit. Ce n’est pas en Espagne qu’il faut aller quand on est pressé d’arriver. Les chemins de fer y sont d’une lenteur désespérante pour quiconque est économe de temps. La plus grande vitesse ne dépasse point 35 kilomètres à l’heure. Il est donc permis de dormir à son aise, si l’on voyage la nuit ; et en voyageant le jour, il est aisé de voir le paysage tout à loisir. A cette lenteur, la curiosité trouve son compte. Ce n’est point avec l’express ou le rapide qu’il est possible de contenter les yeux. Il est vrai qu’un train qui ne brûle point la voie ferrée peut être plus facilement arrêté par une bande de brigands ; mais, en prévision de pareille éventualité, le gouvernement espagnol fait escorter les convois par un piquet de gendarmes. La gendarmerie ou la garde civile, qu’il ne faudrait pas confondre avec la garde nationale, a toute sorte d’utiles emplois : elle protège les voyageurs et les marchandises, elle arrête le choléra à la frontière. Il est vraiment fâcheux que ces vaillans gardiens de la santé publique, qui reçoivent les épidémies à coups de carabine, soient semblables aux soldats qui, du temps de Malherbe, montaient la garde aux barrières du Louvre. Le fléau cosmopolite se moque indifféremment des gardes-côtes, des cordons sanitaires et des lazarets. Mais à quoi bon parler des quarantaines ? Si ceux qui les prescrivent et les multiplient libéralement en avaient tâté, peut-être seraient-ils moins empressés d’infliger aux gens en voyage huit ou dix jours de prison préventive. C’est une pénalité barbare et qui soumet à une rude épreuve les plus patiens caractères. Au sortir du lazaret de Port-Bou, vilaine auberge où la promiscuité forcée est le moindre inconvénient, la liberté paraît bien douce. On sort de cette geôle avec les dispositions d’un écolier en vacances. Le paysage ressemble beaucoup à celui de Cerbère, qui est la dernière station de France et dont la gare domine quelques pauvres maisons, gauchement alignées au fond d’un étroit ravin. La mer est au bout de ce misérable hameau. Port-Bou a une autre mine et d’autres prétentions. Le village est devenu bourg, et le bourg deviendra une petite ville. La compagnie du chemin de fer a bâti, sur le haut du plateau, une église vraiment jolie et dont l’architecture hardie fait très bon effet : on dirait une petite cathédrale. Dans ces gorges profondes et sombres des Pyrénées-Orientales, l’horizon est borné de toutes parts, les vallées sont étroites, les collines pelées. Le souvenir de la quarantaine assombrit encore ces tristes lieux. Avec quel plaisir on les quitte pour respirer un air plus libre, sinon plus pur, et comme la scène change d’aspect au bout de quelques minutes ! À droite, ce sont des plaines fertiles, des bois touffus, des prairies bien arrosées, quelques vieux ponts sur des rivières paresseuses, que les eaux de la montagne grossissent en temps d’orage et transforment en torrens. Çà et là, sur les hauteurs, les ruines d’un fort, une tour délabrée, rappellent les mœurs d’un autre âge. Le fond du tableau est magnifique : des rochers escarpés, dentelés, taillés à pic, rompant la ligne un peu monotone des monts couronnés de plus et de chênes verts. Dans la vallée et sur les coteaux, des oliviers robustes et la vigne chargée de fruits. Le sol est admirablement cultivé ; l’industrie de l’homme est tout à fait en rapport avec cette nature riante et féconde. Le ciel et le soleil sourient à cette terre si riche. La race qui la cultive est forte, laborieuse et tenace, vaillante et sobre. À gauche, tout semble avoir été disposé pour le plaisir des yeux. La voie ferrée longe la mer, souvent à une petite distance, et, si enchanteur que soit le paysage de l’autre côté, c’est la mer qui captive la curiosité du touriste. Il entend le murmure de ses mille voix, il aperçoit les petites vagues blanchissantes qui déferlent doucement sur la grève, et quand elle se dérobe à sa vue, il la retrouve, un moment après, toujours plus belle. Le contraste des couleurs est un vrai concert pour les yeux. La teinte grise des rochers, les tons rouges de la terre, les nuances variées de la végétation se fondent en un harmonieux ensemble, et le ciel, illuminé par le soleil d’août, fait encore ressortir le bleu profond de la mer aux reflets étincelans. La beauté divine de la Méditerranée justifie les épithètes de la poésie homérique. La chaleur est tempérée par la brise marine et l’air des montagnes. Le spectacle, qui est ravissant, abrège le trajet et dissipe les pensées tristes. Toutefois une pointe de mélancolie se mêle à cet enchantement quand on songe à la sérénité de la nature impassible et aux vicissitudes des choses humaines.

La race qui habite ce sol fortuné ne le cède à aucune autre en fierté, en courage, en intelligence, en générosité, en bon renom. Son passé est glorieux, bien rempli par une activité prodigieuse, qui se dépensa en de nobles entreprises. L’histoire de ce peuple vaillant, héroïque, ami des arts et de la liberté, abonde en épisodes dignes du roman et de l’épopée. Que reste-t-il de tout cela ? L’autonomie est perdue, la nationalité absorbée, la langue compromise. La principauté de Catalogne n’est plus qu’une province de l’Espagne. De ses comtes, de ses princes, de ses rois, de ses privilèges, de ses franchises municipales, elle ne garde qu’un vague et amer souvenir. Comme la civilisation jadis florissante du Midi, elle a été vaincue, après des luttes mémorables et une résistance héroïque. Voilà de quoi inspirer un grand poète ou un grand historien ; voilà les sources vives de l’histoire et de la littérature nationales, de la poésie qui cherche la vérité dans la réalité. Tout le reste n’est que pauvreté et illusion d’esprit, préoccupation mesquine de gloriole littéraire.

La plupart des villes qui sont voisines du littoral ont un nom historique : Figuères, Girone, Peralade, moins célèbre par les invasions qu’elle a dû subir comme place frontière, que pour avoir vu naître le chroniqueur Ramon Muntaner, Catalan d’esprit, de cœur et de race, qu’un mauvais plaisant a voulu confisquer au profit de la Roumanie. Sur la côte même vivent encore les souvenirs des navigateurs grecs et carthaginois, à Roses, à Ampurias, à Barcelone. Tout a été dit sur cette dernière ville, l’une des plus belles du monde, des plus agréables, des plus originales, malgré le voisinage de la France et le caractère cosmopolite des grands ports de mer. Malgré sa longue histoire et sa vaste étendue, Marseille est avant tout l’entrepôt du commerce de l’Orient et de l’Occident. Cette grosse et puissante cité éblouit le voyageur plutôt par ses richesses et le mouvement incessant des affaires que par la poésie des souvenirs. Fière à bon droit de ses flottes marchandes, elle n’a point dans sa souveraineté la majesté de ces reines déchues de la mer occidentale, Venise, Pise, Gênes, Barcelone, qui furent tour à tour, en des temps plus prospères, les vraies capitales de la Méditerranée. Barcelone partageait avec Saragosse l’honneur de servir de résidence aux rois d’Aragon. De là son importance. La découverte du Nouveau-Monde lui suscita une rivale. Admirablement située, réunie à l’Océan par son large fleuve, Séville devint le principal comptoir du commerce avec l’Amérique et fut bientôt la merveille de l’Espagne. C’est de cette mémorable époque que date la décadence relative des capitales méditerranéennes. La grande navigation commença lorsqu’on sut par Christophe Colomb et les premiers conquérans ce qu’il y avait par-delà l’Océan. Alors furent inaugurés les voyages au long cours, dont les Portugais donnèrent le premier exemple. C’est ainsi que, par un fatal concours de circonstances, Barcelone se trouva déchue et comme capitale d’un royaume et comme grand port de mer. Du premier rang elle passa au second, puis au troisième, Madrid étant devenue par un caprice ville royale et le centre de la monarchie.

L’enceinte de pierre, qui permit à Barcelone de soutenir des sièges célèbres dans l’histoire, a été démolie depuis quelques années, et la place ne manque plus désormais pour de nouveaux quartiers. La ville s’agrandit, s’embellit tous les jours, et la partie neuve, un peu banale, ne nuit pas à l’effet que produit la vieille cité, avec ses rues étroites, tortueuses, un peu sombres, et les nombreux monumens qui racontent ses grandeurs passées. La plus belle façade domine la mer. En montant du port vers les quais, on voit une série de beaux édifices, une place immense bordée de palais, avec une grande porte monumentale. En longeant les galeries de Xifré, où résident la plupart des agences maritimes, on arrive à une autre place ouverte, d’où la vue découvre cette merveilleuse promenade, bordée à droite par de solides et somptueuses demeures, parmi lesquelles se détache la royale habitation du capitaine-général de la province, et à gauche par un haut parapet qui longe la rade jusqu’au pied du fort de Monjuich, planté sur la falaise comme une sentinelle qui veille à la fois sur le port et sur la cité. Une forte garnison, avec une artillerie formidable, tient en respect cette population active, inquiète et turbulente, qui vit sous le canon et dont l’humeur révolutionnaire a bravé plus d’une fois la dernière raison des rois ou des régens. La mémoire du maréchal Espartero n’est pas, à beaucoup près, aussi chère aux Barcelonais que celle du général Prim, un vrai Catalan de Reus.

La « muraille de mer, » comme on dit là-bas de cette incomparable terrasse où poussent péniblement de gros palmiers disgracieux, forme un angle droit avec l’esplanade, laquelle se trouve sensiblement au-dessous ; mais la pente est très douce. La Rambla de Barcelone consiste en une très longue avenue plantée d’arbres hauts et touffus, se déroulant entre deux contre-allées bordées de maisons, d’hôtels, de théâtres, de cafés, de boutiques et de magasins en tous genres. Les changeurs y sont en grand nombre. C’est sur cette avenue, dans la partie haute, que se tient tous les matins le marché aux fleurs. Chaque marchande dispose d’une table ovale en pierre polie, symétriquement placée entre deux arbres. Le coup d’œil est charmant. Tout au bout, du côté opposé à la mer, est une place immense, bordée de bâtimens tout neufs. C’est le quartier de l’Université. Les principales rues de la ville aboutissent à cette superbe promenade, très animée, très fréquentée à toute heure, et principalement le matin et le soir. En été, quand la nuit tombe, la moitié de la population se presse sur l’esplanade, pendant que l’autre prend le frais sur les terrasses. Chaque maison a la sienne, disposée en échiquier pour la plus grande commodité des locataires ; autant de carrés que d’appartemens. Si le diable boiteux avait emporté son jeune ami l’étudiant à Barcelone, il n’eût pas eu besoin d’enlever la toiture des maisons pour regarder dans l’intérieur. La soirée se prolonge jusqu’à deux ou trois heures après minuit, l’usage étant de souper en sortant du théâtre. Les gens du Midi, hormis les heures de la sieste, vivent le plus souvent hors de chez eux, dans les rues et sur les places publiques. Ils parlent très haut, gesticulent beaucoup, s’animent volontiers. Avec un peu de curiosité indiscrète, rien ne serait plus facile que de suivre ces conversations en plein air, où s’apprend la vraie langue du pays. Celle qu’on parle à Barcelone n’est point de premier choix. La prononciation, le vocabulaire et la syntaxe révèlent à l’observateur la ville cosmopolite où se rencontrent toutes les races du Midi. Le regrettable professeur Milá y Fontanals, qui était un puriste, a fait une étude spéciale sur le parler de Barcelone.

Parmi les causes diverses qui ont corrompu le dialecte catalan dans la capitale même de la Catalogne, il importe de signaler comme une des plus efficaces l’influence permanente de la colonie française, très nombreuse, très active, très répandue, en contact avec toutes les classes de la société, et formant une partie considérable de la population. Les Français, en général, n’ont pas reçu le don des langues ; hors de chez eux, ils enseignent plus volontiers qu’ils n’apprennent. La plupart de ceux qui habitent Barcelone en usent assez librement avec l’espagnol et le catalan, continuant, sans penser à mal, l’œuvre malfaisante des traducteurs à la douzaine, ces corrupteurs du goût et de la langue. A ce point de vue, la province de Barcelone est inférieure aux deux provinces voisines de Girone et de Tarragone, dont les capitales ne sont pas envahies par l’élément cosmopolite. A vrai dire, le catalan que parlent les populations du littoral est beaucoup plus mêlé que l’idiome en usage dans l’intérieur des terres, et particulièrement dans la région des montagnes, celle qui a le mieux conservé les vieilles coutumes et les anciennes traditions. S’il était au pouvoir d’une académie de régénérer la langue d’un peuple vieilli, les académiciens devraient se résigner à vivre parmi les montagnards pour apprendre d’eux le vocabulaire et la grammaire. Ce n’est point à Barcelone, où elle s’est déplorablement altérée, corrompue par le commerce incessant de tant d’étrangers de toute provenance, que la langue catalane, refaite, renouvelée, disciplinée par des auteurs et des grammairiens de profession, reprendra force et vigueur et retrouvera l’éclat des anciens jours. Cet idiome artificiel et factice, soumis aux règles inflexibles d’un art savant, et auquel l’académie des belles-lettres et le consistoire de la gaie science de Barcelone proposent des prix, promettent des couronnes, cet idiome académique n’a rien à faire avec celui qui se conserve par tradition parmi les paysans de la plaine et de la montagne. Rude et forte, énergique et concise, brève jusqu’à la sécheresse, dure jusqu’à l’âpreté, la langue catalane est la moins harmonieuse des langues novo-latines, la moins propre à la musique et à la poésie. Ce n’est qu’en descendant vers les régions de l’Ebre qu’elle semble s’adoucir et s’humaniser un peu. Nulle part elle ne dépouille sa rudesse native, son caractère raboteux, et partout elle le cède au français en précision, à l’italien en mélodie, à l’espagnol en sonorité. Pour tout dire sans atténuation, le catalan a quelque chose de rustique et de grossier. Peut-être vaudrait-il mieux le laisser tel qu’il est que de s’exposer à le dénaturer en prétendant le polir.

Comme Barcelone concentre toute l’activité littéraire de la Catalogne, les boutiques des libraires donnent une très juste idée du mouvement des esprits. C’est aux livres qu’ils préfèrent qu’on reconnaît les peuples comme les individus. Malgré l’université, malgré les sociétés savantes et littéraires, malgré la renaissance inaugurée depuis quarante ans, malgré toutes les productions de la littérature locale et les feuilles de propagande avec ou sans images, ce n’est point l’élément catalan qui domine dans la librairie. La plupart des volumes et brochures exposés aux regards des passans proviennent de Madrid. Après l’espagnol vient le français : quelques romans, des livres de science facile ou vulgaire, des traités scientifiques, beaucoup d’ouvrages de seconde main : abrégés, manuels, résumés ; de rares nouveautés, comme on dit dans le commerce, peu ou point de vers ; c’est du Parnasse castillan que descendent les eaux dont s’abreuvent les amateurs de la poésie. Peu ou point d’anglais ; rien d’allemand ; presque rien d’italien ; de portugais, néant. La plupart des feuilles volantes : chansons, complaintes, caricatures ornées de légendes, arrivent par ballots de la capitale, de la cour (la corte), ainsi que les revues et les journaux. La menue monnaie de la littérature populaire n’a plus de cours, et la littérature populacière, si goûtée autrefois, tend visiblement à disparaître. L’élément exotique prévaut sur l’élément local.

Le peuple catalan paraît absolument indifférent aux efforts et aux tentatives des beaux esprits : il ne prend aucune part à l’œuvre laborieuse de la renaissance des lettres. Il lui faudrait, pour en goûter les fruits, une instruction et un esprit qu’il n’a point ; et les rénovateurs sont trop amoureux de l’art fin et délicat pour songer à faire l’éducation du peuple. Comme l’éloquence des prosateurs, la lyre des poètes est sans écho. Le commerce, l’industrie, les affaires, l’atelier et la fabrique, le trafic en tous genres, voilà en quelques mots la vie ordinaire de cette opulente et populeuse cité. Sa prospérité croissante la console de su grandeur passée, qu’attestent tant de monumens remarquables et tant de documens précieux. Le génie positif de la race a fini par l’emporter sur l’esprit d’aventure ; le génie de l’indépendance a cédé au goût de la spéculation. Les grandes fortunes et les fortes maisons ne sont pas rares à Barcelone.

On ne peut quitter cette ville florissante sans un sentiment d’admiration et de respect en souvenir de tout ce qu’elle a fait ou tenté pour la liberté et pour la gloire. Quant à l’amertume qui s’y mêle, elle est tempérée par la réflexion banale et pourtant sage, que toutes choses en ce monde suivent fatalement leur cours. A mesure qu’on avance du midi vers l’orient, on est mieux disposé à comprendre la grave poésie du destin immuable.

Les environs de Barcelone ne sont pas laids, bien qu’on sente partout la préoccupation de l’utile. Tout rappelle le travail dans cette banlieue, admirablement encadrée entre les montagnes et la mer. Les faubourgs sont autant de petites villes propres et coquettes, reliées à la métropole par des tramways toujours pleins : Gracia, Sanz, Barcelonette, essaims détachés de la grande ruche. La beauté du paysage s’accroît encore en descendant vers le sud. Plus de variété, et non moins de pittoresque. Malgré la chaleur, qui est accablante dans l’après-midi, la curiosité l’emporte sur la fatigue, tant est ravissant le tableau qu’illumine le soleil d’août aux heures somnolentes de la sieste. Entre les montagnes lointaines et la plage sablonneuse au bord de laquelle se déroule la voie ferrée, s’étend, à perte de vue, la plaine fertile. Aux vignobles des coteaux succèdent les vignes mêlées d’arbres fruitiers, les vastes jardins potagers, les enclos des fermes, quelques parcs, de riches cultures, beaucoup de maisons de plaisance aux environs des petites villes et des gros bourgs penchés au flanc des collines. Peu d’habitations sur les hauteurs. La végétation ressemble peu à celle des pays du Nord. Le chêne domine sur les pentes, le pin maritime du côté de la mer. Les terres cultivées sont abondamment plantées d’oliviers d’une belle venue, de figuiers aux larges feuilles, de caroubiers au feuillage sombre, d’épaisses haies de cactus, d’aloës et de grands roseaux verts qui répandent la fraîcheur et l’ombre. Point de prairies ; peu de pâturages ; pas un pouce de terrain perdu. Rien ou presque rien n’est donné au luxe. L’agrément naît partout de cette intelligente culture, qui ne sacrifie qu’à l’utile. La nature a fait un cadre magnifique à ce riant tableau de l’industrie agricole. Ce jardin immense, où tout prospère, a pour clôture les montagnes bleues qui courent parallèlement à la mer. Les cimes de cette longue chaîne se détachent sur un ciel pur, tantôt en lignes ondulées, tantôt en vives arêtes. L’espace s’ouvre parfois entre deux masses de rochers aigus, qui forment un abîme, et de profonds ravins, creusés par les torrens, sillonnent les pentes raides. Rien de plus varié que ces puissans contreforts, qui ressemblent à autant de forteresses inexpugnables. La merveille de cet horizon féerique, c’est le Montserrat, bien nommé à cause de sa configuration, montagne étrange de forme et d’aspect. A première vue, il apparaît comme un paquet colossal d’aiguilles gigantesques, puis comme un immense château-fort aux créneaux sans nombre ; enfin, comme une prodigieuse cathédrale aux mille flèches, bâtie par quelque génie infernal. Ce chef-d’œuvre de la terre en travail a les proportions et l’unité d’un édifice régulier : l’architecture inimitable de ce monument sans pareil ravit l’imagination la plus froide et captive irrésistiblement les regards. C’est la montagne sainte de la Catalogne, un des plus riches sanctuaires du monde, un des pèlerinages les plus fréquentés de l’Espagne, une pépinière de légendes populaires et de miraculeux récits. Isolé dans la plaine, sans tenir à rien, le Montserrat semble surgir du sol par enchantement, défiant les géans de la sierra ; il offre aux yeux un spectacle unique au monde. Aucun paysage n’a un pareil décor.

Les yeux éblouis de ce panorama grandiose se reposent avec plaisir sur les cultures de la plaine et sur la mer impassible et brillante que sillonnent quelques voiles latines. Leur apparition annonce la proximité d’un port. Encore quelques minutes, et la locomotive, jouant sa fanfare d’arrivée, traîne le convoi en gare de Tarragone. Rien de plus gai que cette descente rapide le long de la plage sinueuse. On passe littéralement au pied des rochers qui portent la ville, toujours fière et orgueilleuse de sa situation et de la grandeur d’autrefois. C’est une de ces antiques cités que les souvenirs du passé écrasent. Il en est peu qui aient un renom aussi glorieux et qui soient tombées d’aussi haut. Capitale de l’Espagne sous les Romains, rivale de Carthagène et de Carthage, reine de la Méditerranée occidentale, elle n’est plus qu’une ombre, un amas de ruines. Sa gloire évanouie a fait place au plus vulgaire des trafics. C’est là que les gros vins de Catalogne sont mélangés, selon la formule, avec les alcools allemands et expédiés en France. Des vignes superbes, du raisin délicieux, et un vin épais, foncé en couleur, grossier, désagréable à la vue et au goût. Il en est ainsi dans toute la région du littoral, des Pyrénées jusqu’au-delà d’Alicante. Les fléaux qui ont détruit, ou peu s’en faut, les vignobles français, ont enrichi les vignerons et les fabricans espagnols. Combien de temps durera cette prospérité ? C’est au phylloxéra de répondre. Déjà la contagion commence ses ravages et se charge de la revanche.

Tarragone, ville de fabriques, se console comme elle peut des sévérités de la fortune. Elle a une autre spécialité beaucoup plus ancienne, qui consiste à fournir de prêtres une bonne moitié de l’Espagne. Capitale ecclésiastique, elle n’a pas cessé de disputer à Tolède la dignité primatiale. Son grand séminaire est, au vrai sens du mot, la plus féconde pépinière du sacerdoce espagnol. Aussi est-elle partagée en deux zones bien distinctes : en bas, le commerce et les marchands ; en haut, l’église et le clergé. Le spirituel et le temporel ont chacun leur région ou leur quartier. La ville basse s’étend autour du port et des chemins de fer ; elle monte par une large rue assez pénible à gravir, à l’esplanade, vaste plate-forme toute neuve, plantée de jeunes arbres et incomplètement bordée de maisons. C’est le rendez-vous ordinaire des promeneurs, l’orchestre de la musique militaire. De larges trottoirs laissent beaucoup d’espace libre aux habitués des cafés et des restaurans. D’un côté, la vue s’étend au loin sur la mer, de l’autre sur la campagne voisine et les montagnes en amphithéâtre. Quand les travaux seront terminés, cette espèce de grand boulevard intérieur fera beaucoup valoir une ville qui a besoin d’être embellie. Au-delà de cette première enceinte commence la ville haute. C’est, à proprement parler, une montagne couverte de maisons pour la plupart vieilles et laides, disgracieuses, misérables. Quelques riches demeures, plus vastes que somptueuses, se détachent sur ces pauvres masures. Les rues tournent et montent, sales, étroites, mal pavées. Aucune animation, point de vie, un jour faux ; à peine quelques cris d’enfans déguenillés qui jouent dans la poussière et rompent le silence de ce sombre labyrinthe. Çà et là, entre deux murs rapprochés, des passages étroits et découverts descendent vers la ville basse par des degrés informes et vermoulus. Il faudrait être archéologue ou tout au moins antiquaire pour se plaire dans ces tristes ruelles où l’antiquité et le moyen âge se confondent, où chaque pierre porte témoignage du glorieux passé. Un air de pauvreté sordide enveloppe tant de richesses archéologiques, et le palais même d’Auguste, notablement diminué et réduit par un incendie, ressemble à une prison. Ce qui étonne le regard, ce sont ces prodigieuses substructions de blocs énormes sans ciment, sur lesquelles les Romains ont bâti pour des siècles. On croirait que les cyclopes ont passé par là.

A force de tourner, de monter, on arrive à bord du plateau qui couronne l’acropole. Un large escalier de pierre donne accès à la place qui s’étend devant le parvis de la cathédrale. La façade, d’une belle simplicité, n’est pas le moindre ornement d’un édifice de proportions admirables dans son imposante grandeur. Aucune restauration de mauvais goût ne gâte la beauté sévère de cette vaste citadelle ecclésiastique qui domine de très haut toute la ville et le pays environnant. Un ample chemin de ronde, qui l’isole des quartiers voisins, permet d’en faire le tour. D’un côté est l’archevêché, immense et vulgaire caserne ; de l’autre, une longue rangée de maisons non dépourvues de caractère ; au fond, le grand séminaire que l’on rebâtit et dont l’architecture ne promet pas un chef-d’œuvre. Il faudrait un autre cadre pour un pareil monument. A l’intérieur, rien de mesquin ; tout est en rapport avec la charpente de ce colosse de pierre. Les deux nefs latérales sont flanquées de hautes et profondes chapelles, éclairées par un dôme, fermées par d’énormes grilles de fer forgé, émaillées d’écussons rouge et or surmontant des sarcophages couverts d’inscriptions gothiques ; des pierres tumulaires forment le pavé de ces petites églises. Le chœur, orné de boiseries antiques et richement sculptées, est au milieu de la grande nef, à égale distance de la porte d’entrée et du maître-autel. Autour de cette enceinte, des chapelles surbaissées, à plein cintre, recevant un jour équivoque, sont remplies de dorures et de vieilles sculptures sur bois. La plus remarquable est celle où l’on voit le Christ au tombeau. Le corps est couché dans une large caisse vitrée ; derrière, le long du mur, cinq femmes en costume de deuil, dans l’attitude de la douleur ; au pied et au chevet du lit funéraire, deux hommes à l’air grave complètent le chœur de ce drame muet. Une lampe aux lueurs incertaines éclaire faiblement cette scène où revit la foi éteinte du moyen âge. A l’entrée du chœur, à gauche, un monument superbe commande l’attention. C’est le tombeau restauré de Jacques Ier d’Aragon. Une souscription populaire des deux provinces de Barcelone et de Tarragone a payé les frais de cette belle restauration, qui remonte à 1856. Le corps du roi conquérant reposait sous les voûtes du monastère de Poblet, avant l’année 1835, où furent supprimes les ordres religieux. L’inscription du sarcophage, bien différente de celle du socle, est d’une touchante simplicité : on y voit les dates de la naissance et de la mort d’un prince qui fut un héros et un sage.

La renaissance a laissé aussi sa trace dans cette antique métropole, qui compte parmi ses plus illustres archevêques l’immortel Antonio Augustin, profond théologien, savant jurisconsulte, prélat modèle, épigraphiste, numismate, archéologue, érudit de premier ordre. Son tombeau est le plus bel ornement d’une grande chapelle monumentale, surmontée d’un dôme hardi. L’intérieur de la coupole est décoré de très bonnes peintures à fresque. Une large pierre de marbre noir, surmontée de l’écusson archiépiscopal, dit en termes sobres et simples quel fut l’homme qui gît là après une vie bien remplie. Cette inscription est un modèle achevé du style lapidaire. La chapelle de la Vierge communique de plain-pied avec le cloître, aussi vaste, sinon plus beau que celui de la cathédrale inachevée de Barcelone. Tout autour du jardin, planté d’orangers, de myrtes et de lauriers-roses, le sol des galeries est littéralement pavé de pierres tombales, ornées du T majuscule en forme de marteau. Là dorment de l’éternel sommeil des chanoines, des prébendes, des bénéficiaires de la cathédrale, et, parmi eux, l’homme le plus grand de son temps, un capitaine de cuirassiers à cheval, un géant dont la taille mesurait plus de 12 palmes. Il parait que ce colosse avait aussi en partage la grandeur d’âme, s’il faut en croire une épitaphe à peine lisible, qui atteste que les graveurs sur marbre de Tarragone respectaient médiocrement en ce temps-là l’orthographe castillane (février 1641). Le cloître est situé entre l’église métropolitaine, à gauche, et la somptueuse chapelle de la Vierge, à l’entrée de laquelle, à droite, se trouve la sépulture de Vicente Falconer, natif de Barcelone, docteur en médecine et en philosophie, mort à l’âge de soixante-quinze ans, le 11 juillet 1693. Il fut très célèbre de son vivant.

La cathédrale de Tarragone est un des plus rares échantillons de la belle architecture romane. Quand on l’a vue, il faut se hâter de partir, non sans avoir fait le tour de l’antique cité en montant du port vers la citadelle, le long de ces hautes murailles, désormais inutiles, et en descendant ensuite vers la ville basse par une avenue de beaux platanes. C’est dans ces bas quartiers qu’habitent les forgerons et les tonneliers. A mi-côte, un cirque tout neuf atteste le goût de la population pour la tauromachie, cette maladie endémique de l’Espagne. La jetée qui longe le port offre aux promeneurs qui la fréquentent le spectacle curieux d’une ville suspendue aux flancs d’une montagne dont le pied plonge dans la mer. Cette promenade est vraiment jolie au coucher du soleil.

De Tarragone à Valence, la route n’est pas belle et la distance parait longue, grâce à la lenteur insupportable du chemin de fer. Les montagnes sont pelées, rocheuses, dentelées ; le sol rougeâtre et dénudé est raviné par des torrens qui balaient la terre végétale. La vigne est maigre et clairsemée ; le pâle feuillage des oliviers donne au paysage une teinte grise. Partout la sécheresse ; sous les ponts serpente nonchalamment un maigre filet d’eau sur un lit de sable et de cailloux. L’Èbre, que l’on passe au-dessous de Tortose, est le seul fleuve de la région qui coule à pleins bords. Des rochers nus se dessinent fièrement sur le ciel d’un bleu profond ; pas un nuage ; un soleil de plomb et comme un avant-goût du désert. Çà et là, sur un pic aigu, se dresse une de ces tours mauresques qui dominent la plaine et la mer. Le long de la plage, des groupes de pins-parasols, dont la silhouette élégante et les vertes aiguilles animent le paysage, et, de loin en loin, quelques dattiers sveltes et droits comme des colonnes, livrent à la brise leur tête couronnée de palmes. Des maisons basses et blanches, avec leurs porches et leurs terrasses, servent d’abri aux baigneurs ; entourées d’un jardinet fleuri, ombragées d’un bouquet d’arbres, elles reposent et réjouissent la vue.

Les villes qui bordent cette partie du littoral ont des noms célèbres dans l’histoire de Rome et de Cartilage. Leur aspect est archaïque et oriental. Le souvenir des Arabes est partout dans cette région qu’ils ont embellie, enrichie par leurs savantes cultures. On songe au mythique jardin des Hespérides en traversant l’immense plaine où des milliers d’orangers poussent en plein champ, abreuvés nuit et jour par mille canaux qui sillonnent cette terre grasse, d’un rouge sombre et toujours altérée. Ces arbres délicats restent petits ; si on les laissait grandir, étant plus exposés au vent, ils produiraient moins de fruits. Le voyageur, un peu désappointé, se résigne à contempler cette vaste pépinière, un peu monotone, au lieu de la forêt enchantée de ses rêves. L’utile ne va pas toujours avec le beau.

Valence est assise comme une reine au milieu de cette végétation orientale. Peu de villes font autant d’honneur à leur réputation. La cité du Cid et de Jacques le Conquérant est digne de ces héros. Les cinq ponts de pierre ornés de statues qui mènent des portes au-delà du Guadalaviar lui font une ceinture superbe. Quand on a passé ce fleuve, dont le large lit est presque à sec, et dont la renommée est grande chez les poètes, on se trouve sur le boulevard extérieur, qui longe la plus merveilleuse des promenades, un véritable Éden où abondent l’ombre, les fleurs, la verdure et l’eau courante. La glorieta, qui est dans l’intérieur de la ville, ne le cède point à l’alameda. Quoique la comparaison soit usée, c’est une délicieuse oasis dans ce pays brûlé par le soleil. A l’autre extrémité de la ville, un vaste jardin public, tout en longueur, offre aux promeneurs des allées ombreuses, et une jolie petite rivière aux nombreux méandres. En parcourant ces parcs bien arrosés et fleuris, on pourrait se croire dans une brillante exposition d’horticulture en plein air.

Valence est la ville des jardins. La plupart de ses places publiques sont fleuries, ombragées, rafraîchies par des fontaines au murmure enchanteur, largement garnies de bancs et de sièges commodes, fréquentées matin et soir, particulièrement aux heures lourdes de la sieste. Les rues sont gaies, propres, bien pavées de larges dalles, bordées de maisons à la façade riante et de nombreux palais aristocratiques dont le portail est surmonté de vieux écussons. Ces demeures seigneuriales se mêlent démocratiquement aux maisons bourgeoises, sauf dans la rue des Nobles (calle de les Caballeros), où l’on ne voit que des palais anciens et modernes. Les monumens sont dignes d’une grande capitale, la plupart d’une teinte rouge clair qui plaît à l’œil. La Bourse (Lonja), où se fait encore le commerce de la soie, est la perle de ces chefs-d’œuvre de l’architecture du moyen âge. La cathédrale est un vaste et riche musée où l’architecture, la sculpture et la peinture rivalisent. Point de chapelle qui ne renferme quelques tombeaux suspendus le long du mur, surmontés de la statue couchée, du buste et des armes du mort. Ces monumens funèbres tiennent généralement peu de place. Le pavé des chapelles et des nefs forme une véritable mosaïque de pierres tumulaires, couvertes d’inscriptions archaïques à moitié effacées. Les autres églises ne le cèdent à la métropole que par l’étendue. Le dévot de l’art trouve à admirer jusque dans les plus petites. Rien de surprenant : l’école des beaux-arts de Valence est célèbre depuis plus de quatre siècles.

Si la métaphore n’était un peu bien usée, on dirait que Valence est le séjour des muses. Aucune ville d’Espagne n’a mieux servi les études libérales ; aucune n’a mieux compris cette religion de l’art dont les dogmes sont éternels ; aucune n’est restée plus fidèle au culte des sciences et des lettres. L’université de Valence, plus heureuse que ses deux grandes rivales, Salamanque et Alcala de Hénarès, est encore vivante, toujours prospère, sinon aussi glorieuse que par le passé. Sa gloire consiste maintenant à glorifier les hommes de mérite qui l’ont illustrée. La grande salle des actes, garnie de bancs en amphithéâtre, est littéralement tapissée de portraits presque tous remarquables. La variété des costumes et des physionomies n’est pas le moindre attrait de cette belle galerie composée de professeurs de toutes les facultés, de religieux de tous les ordres, de docteurs séculiers et clercs, de prélats, de princes de l’église. Il n’y a pas une seule médiocrité parmi ces illustrations locales, proposées comme exemples aux étudians. Au centre de la cour d’honneur, entre la bibliothèque et les collections de ce musée d’hommes illustres, se dresse la statue en marbre blanc du plus illustre de tous, Jean-Louis Vivès, philosophe, érudit, humaniste, pédagogue hors de pair, qui partagea avec Erasme et Budé le triumvirat du savoir dans le siècle de l’érudition, et brilla parmi les plus doctes par la profondeur des connaissances et la solidité du jugement. Il n’est pas de plus brillante étoile dans l’immortelle pléiade de ces savans hors ligne dont le chef fut Antonio de Lebrixa, et le dernier représentant, Francisco Sanchez de las Brozas, qui mourut entre les griffes de l’inquisition, et qu’un professeur de Berlin a pris à tort pour un jésuite. L’école médicale de Valence a été pendant trois siècles la première de l’Espagne, et l’école poétique a fourni des modèles à la littérature espagnole : c’est à Valence que fut publiée la première édition de la Diane amoureuse du Portugais Jorge de Montemayor ; c’est un professeur de grec de l’université Valentine, Gaspar Gil Polo, qui donna une digne suite à ce roman pastoral, mêlé de vers et de prose, et qui chanta les gloires poétiques de la ville que baigne le Turia ; c’est lui qui acclimata en Espagne le genre littéraire que Sannazar, lui-même d’origine espagnole, avait créé en Italie. Dès la fin du XVe siècle, la poésie castillane avait détrôné la poésie catalane, illustrée par Ausias March, Jaume Roix, Gaçull, Fenollar et tant d’autres dont les noms sont bien connus.

Reconquise par deux fois sur les Maures, d’abord par le Cid, ensuite par Jacques Ier d’Aragon, Valence se détacha insensiblement de la Catalogne et opta pour la Castille. Le dialecte valencien, d’une harmonie si douce, tient infiniment plus du castillan que du catalan. A l’entendre parler, on dirait des Castillans s’essayant à prononcer la rude langue de la Catalogne. Ce joli dialecte n’est depuis longtemps qu’un patois assez agréable, mais peu propre à servir d’organe à la prose et à la poésie. Il se meurt, littérairement parlant, et nul ne songe à le rajeunir, à le renouveler. Il n’est pas même bien sûr que les vieux poètes valenciens soient bien entendus de leurs compatriotes contemporains, s’il faut en juger par la dernière édition des vers d’Ausias March, publiée à Barcelone en 1884, sous les auspices de la société littéraire le lo Rat penat (la Chauve-souris), par un de ses membres. L’impression pourrait passer à la rigueur ; mais le texte est extrêmement incorrect ; il aurait besoin d’un bon commentaire. Il y a là un grave symptôme de décadence ou d’incurie. Chez les libraires, pas un seul ouvrage du cru qui mérite l’attention.

A Barcelone du moins, il est possible de suivre le mouvement de la renaissance catalane rien qu’en parcourant le catalogue spécial de l’éditeur Verdaguer. Ici, rien de pareil. Pas un dictionnaire, pas une grammaire ; aucun ouvrage qui rappelle la gloire passée, sauf une plaquette ridicule d’un savant du XVIIe siècle, où il est prouvé que le dialecte de Valence, en tant qu’il émane directement du latin, est bien supérieur au castillan, né de la corruption du latin. Voilà les pauvretés qu’on imprime dans une ville dont les presses rivalisaient autrefois avec celles de Madrid, et qui a vu naître les plus célèbres bibliographes de l’Espagne, après l’incomparable Nicolas Antonio, à savoir : Rodriguez, Ximeno, Fuster, pour ne rien dire de deux autres Valenciens qui ont bien mérité des lettres espagnoles par leurs doctes travaux de bibliographie et d’histoire littéraire, Mayans y Siscar et Perez Bayer.

Si Valence a oublié, ou peu s’en faut, le catalan, elle n’oublie point ce qu’elle doit à la Catalogne, un piédestal magnifique attend la statue colossale de Jacques le Conquérant, ce grand roi qui, après avoir joint à la couronne d’Aragon les îles Baléares et le royaume de Valence, conquit encore le royaume de Murcie pour le compte du roi de Castille. Vincent Ferrier, l’apôtre populaire, le missionnaire intrépide, est dignement honoré dans sa patrie. Peut-être serait-il temps que son frère, Boniface Ferrier, général des chartreux, reçût aussi les honneurs qui sont dus au premier traducteur catalan de la Bible. Il n’est jamais trop tard pour rendre justice au mérite.


II. — LES ILES.

Valence serait l’égale de Barcelone et de Carthagène si elle avait un port de mer. En attendant qu’on le lui donne, elle doit se contenter de celui du Grao, gracieuse petite ville qui est comme un de ses faubourgs. C’est de là que part le bateau à vapeur chargé du service des postes, et qui partait d’Alicante avant le choléra. A cause de l’épidémie, ce courrier maritime est tenu en observation à une assez grande distance du port, et soumis à la même surveillance dans la baie de Palma. Quarantaine à l’aller et au retour, au point de départ et au point d’arrivée. Pour le même motif, il ne peut toucher à Iviça. Défense absolue de débarquer aucun passager. Il reste à l’ancre pendant trois heures, le temps d’échanger les correspondances et de recevoir à bord quelques prévenus, escortés de gendarmes.

L’étranger qui arrive aux Baléares par le midi, pourrait se faire la plus triste idée des mœurs des insulaires, s’il s’en rapportait purement et simplement à ce qu’il voit et entend dire des habitans de ce premier groupe. Formentera et Iviça, séparées par un étroit canal, représentent les Pityuses, que les géographes anciens distinguaient expressément des Gymnuses ou Baléares proprement dites. Ce n’est pas que la terre et le climat diffèrent beaucoup, la latitude étant à peu près la même, comme les propriétés du sol, la faune et la flore. Ce qui diffère profondément, ce sont les mœurs, les traditions, les usages et les coutumes. Sauf une petite ville du même nom (Ebussus dans l’antiquité), Iviça ne compte que des villages formés de maisons éparses à proximité d’une église dont ces hameaux prennent le nom. Toutes les habitations se trouvent isolées et à une assez grande distance les unes des autres. Les habitans, peu sociables, sont soupçonneux, défians, un peu sauvages et parfois cruels. On ne compte plus les percepteurs, receveurs, inspecteurs et autres représentons du fisc qu’ils ont torturés, empalés, fait périr dans les supplices. Ils ne sont pas plus humains entre eux. Jamais ils ne s’aventurent un peu loin sans leur couteau de chasse et leur carabine. Au salut qu’on leur adresse dans les chemins ou à travers champs, le soleil couché, ils répondent par des coups de feu. On dirait que, parqués sous la tente, en camp volant, ils ont conservé les habitudes du désert. Ce n’est pas seulement en « faisant parler » la poudre à tout propos, particulièrement dans leurs jeux et leurs fêtes, qu’ils rappellent les Bédouins et autres tribus nomades de l’Afrique. Ils en ont les traits, le teint, les formes, l’agilité, et en partie le costume. Beaucoup portent autour de la tête le madras ou le foulard étroitement serré, enroulé, se terminant en cône tronqué ; coiffure des pays chauds, non sans ressemblance avec le turban. La plupart sont chaussés d’espadrilles, vêtus d’une espèce de veste très courte, ceints d’une large bande d’étoffe de laine qui fait plusieurs fois le tour de la taille, emprisonnés comme en une gaine, dans un pantalon collant qui descend à peine jusqu’à la cheville ; costume de montagnard ou de contrebandier, excellent pour la chasse et pour la course. Les duels au couteau et à la carabine sont très fréquens. Ils ont une formule pour se défier au combat : « Nous allons voir lequel des deux a sucé le meilleur lait, » mêlant à leur férocité le plus innocent des souvenirs. Les déclarations d’amour se font à coups de fusil, et c’est en armes que les prétendans vont faire la cour à leur fiancée. Ils sont souvent huit ou dix, et chacun attend son tour. Passer de quelques minutes le temps convenu, c’est s’exposer à recevoir quatre balles de ceux qui s’impatientent à la porte. Quand elle a été suffisamment courtisée, la jeune fille fait son choix, et le jour des noces, au sortir de l’église, les prétendans éconduits lui font hommage de plusieurs salves. La vendetta est de tradition à Iviça. L’habitude de se venger, de se rendre justice à soi-même n’annonce pas une civilisation très humaine : on sait que cette coutume barbare persiste encore dans d’autres îles de la Méditerranée ; mais dans aucune il ne se commet autant de crimes. La vie y est estimée peu de chose, à voir les attentats dont elle est l’objet. Ceux qui veulent tout expliquer prétendent que la population d’Iviça se compose de deux couches bien distinctes. A les en croire, les premiers colons étaient des repris de justice, des bandits hors la loi. Pour améliorer cette population sinistre, on envoya plus tard du continent des cultivateurs et des ouvriers chargés de faire souche d’honnêtes gens. Ce qu’il est permis de supposer, à défaut d’autres preuves, c’est qu’après la conquête tous les Africains ne furent pas expulsés et que leurs descendans sont encore aujourd’hui en majorité, surtout à la campagne. Dans la ville même, les deux classes se sont maintenues, et il n’y a point eu de fusion. Il y a des quartiers particulièrement malpropres et mal famés. Le dialecte des habitans de ce premier groupe est dur et sec. Les sons dominans sont Vu latin (ou) et l’e muet. Ce parler peu harmonieux ressemble aussi peu que possible à celui des Valenciens, remarquable par la plénitude des voyelles sonores et l’adoucissement des consonnes dures. Ce qu’il y a de commun entre les habitans d’Iviça et les Valenciens de la banlieue, c’est la coutume orientale de s’asseoir sur les talons, les jambes repliées et croisées, les genoux écartés. Il y a aussi plus d’une analogie entre les mœurs des uns et des autres. Les bords de l’île sont escarpés, presque partout taillés à pic ; une seule ouverture du côté du midi, là où sont le port et la ville. Une ceinture de collines boisées entoure la plaine, où poussent toutes les semences, où croissent tous les arbres à fruits. On cultive de préférence l’amandier ; cette culture est la principale richesse du pays. On exporte aussi beaucoup de sel. La marine se réduit à de nombreux bateaux de pêche et à quelques barques de cabotage. Il faut se hâter d’aller voir cette île à moitié sauvage avant que la civilisation l’ait transformée. Elle compte à peu près 24,000 habitans, et Formentera un peu plus de 1,600.

Ce qu’il y a de plus agréable dans ces petits voyages, c’est qu’ils se font, en été, à la tombée ou au commencement du jour. On jouit ainsi du spectacle toujours nouveau du coucher et du lever du soleil, sans perdre la terre de vue, et de la fraîcheur de ces nuits calmes et sereines où le ciel se reflète dans la mer. La pleine lune rend la scène féerique. Aux premières lueurs de l’aube, tout se transforme, et l’œil ravi suit les côtes abruptes d’Iviça et les riantes vallées de Formentera. En quelques heures de traversée, on arrive à Majorque ; au moment où la chaleur n’est plus tempérée par la brise matinale. La plus grande des Baléares est aussi la plus belle, la plus riche, la plus peuplée. La baie de Palma est merveilleusement disposée pour le plaisir des yeux. Elle a la forme d’un fer à cheval. Au fond, faisant face à l’entrée, bien au centre, la vieille ville sortant de ses murailles. Au-dessous, le port, dont la jetée s’avance fort- loin dans la mer. Deux édifices dominent tous les autres, l’église des Saintes-Croix et la haute cathédrale, parallèle au quai qui lui sert de base. A côté, l’évêché, qu’on appelle le palais (lo palau), et entre les deux, au second plan, la merveilleuse façade de l’église des franciscains. A droite et à gauche de la ville s’étendent deux faubourgs aux maisons blanches, celui de Sainte-Catherine (6,000 âmes), entre la Bourse, digne d’être vue, même après celle de Valence, et les nombreuses habitations de plaisance groupées au-dessous du gracieux château de Bellver et au pied du fort Saint-Charles, tout près de l’ancien port, tout petit, mais sûr, nommé Porto-Pi. En face, de l’autre côté, le faubourg du Molinar, qui emprunte son nom d’une double rangée de moulins à six ailes, dont la tour massive repose sur une large terrasse, sous laquelle est l’habitation du meunier. Ces moulins debout sur la rive produisent un effet très original. Un hémicycle de montagnes rocheuses, aux pentes boisées, encadre ce ravissant tableau, et se termine à droite par le mont de Randa, célèbre par son antique ermitage et le long séjour qu’y fit Ramon Lull. Ce double amphithéâtre présente un merveilleux coup d’œil. Ici non plus, l’œuvre de l’homme n’a point gâté celle de la nature.

Palma est la digne capitale d’une île enchantée, que l’on pourrait définir une vallée riante et fertile entourée de montagnes, une terre de promission sous un ciel clément, abritée contre les vents du nord et du midi, propice à toutes les cultures. Aux endroits où la chaîne protectrice s’interrompt, la mer s’introduit doucement et forme les baies de Palma, de Pollensa, d’Alcudia, également vastes, également belles. La nature libérale a prodigué ses trésors et sur les côtes et dans l’intérieur des terres. On pourrait croire qu’elle a travaillé avec art à l’embellissement de ce pays fortuné. Tous les arbres fruitiers y prospèrent ; l’huile et le vin y abondent. La terre grasse nourrit des troupeaux magnifiques. Une eau délicieuse coule de mille sources et arrose les plantations. La sécheresse est inconnue sous ce bienheureux climat, où le citronnier et l’oranger croissent en plein champ et forment de véritables forêts. Il y a des centaines d’oliviers qui datent de plusieurs siècles. Les amandiers qui couvrent la plaine sont en fleur à la fin de décembre. Point de journée sans soleil ; le plus souvent un ciel pur et brillant. Le paysage est doré et réchauffé par la lumière du jour. Les nuits d’hiver sont douces et lumineuses. Les hautes cimes ont beau se couvrir de neige ; les vallées ne connaissent que la température du printemps.

Le voyageur qui foule ce sol privilégié marche d’enchantement en enchantement ; avec un peu d’imagination et de bonne volonté, il pourrait se croire transporté dans une de ces contrées fabuleuses de l’âge d’or chanté par les poètes. C’est au voisinage de la mer surtout que les beautés naturelles ont un merveilleux éclat. Les grottes d’Arta font l’admiration du géologue et l’enchantement de l’artiste. On dirait un palais souterrain des Mille et une nuits, et combien supérieur au fameux labyrinthe. Les côtes du sud, travaillées par la mer, offrent à la vue des grottes à plusieurs étages, comme les loges d’un théâtre, hantées par des troupes innombrables de ramiers. En voyant ces merveilles de la nature, on se rappelle la caverne de Philoctète décrite par Sophocle. De quelque côté que vous portiez vos pas, quelque surprise vous attend. La chartreuse de Valldemosa, qui est elle-même un superbe monument de l’architecture du XVe siècle, est entourée d’un paysage qui n’a point son pareil au monde. Il semble que, dans cette solitude enchantée, les idées de pénitence devaient faire place aux rêves enchantés d’une éternité bienheureuse. La simple vue de ces lieux fortunés transporte l’imagination bien au-delà des plus belles descriptions poétiques du Paradis, de l’Eden ou des champs Elysées. La plume magique qui a écrit Spiridion dans une des cours verdoyantes de la Chartreuse n’a pu rendre les beautés de ce délicieux vallon. Le riche domaine de Miramar, qui s’étend entre la vallée de Musa et le port de Soller, à plus de 300 mètres au-dessus de la mer, ne se peut comparer qu’à ces jardins suspendus de l’Orient décrits par les anciens voyageurs. Un archiduc d’Autriche, possesseur de ce territoire unique, a établi là sa demeure de plaisance, dans un palais rustique pieusement bâti sur les ruines du couvent fondé pour l’enseignement des langues orientales à l’instigation de Ramon Lull, à la mémoire duquel l’altesse sérénissime a élevé deux monumens somptueux : une chapelle consacrée au culte catholique et un pavillon qui renferme la statue en marbre blanc du docteur illuminé, du bienheureux martyr qui songeait à fonder la paix perpétuelle parmi les hommes, plus de quatre siècles avant le bon abbé de Saint-Pierre. Ce prince généreux, qui poursuit la publication d’un grand ouvrage monumental consacré aux Baléares (il a paru quatre volumes formant cinq tomes in-folio), se prépare, dit-on, à donner la première édition complète des œuvres authentiques de Ramon Lull, lequel, comme on le sait par son propre témoignage, n’écrivit jamais en latin. Il ne savait que le catalan et l’arabe. Et c’est lui-même qui enseignait cette langue aux moines novices de l’observance de Saint-François d’Assise. La légende ajoute qu’un nègre d’Afrique, assis à côté du maître, l’avertissait après chaque leçon des fautes commises. Un peintre de Palma a consacré cette légende dans un tableau plein de mérite. Quel exemple pour les hommes qui enseignent !

Si Ramon Lull trouvait enfin un éditeur dans son pays natal, les érudits de Majorque auraient de l’occupation pour longtemps, une si vaste entreprise ne pouvant réussir que par le concours d’un certain nombre de lettrés ; car il s’agirait d’imprimer une vingtaine de volumes. On ne saurait inaugurer plus heureusement cette bibliothèque des auteurs catalans que nous promettent depuis tant d’années les littérateurs et académiciens de Barcelone, et sans laquelle il ne sera jamais possible d’écrire une bonne histoire de la langue et de la littérature catalanes. Quel service rendu aux lettres ! Et quelle bonne fortune pour les hommes d’études et de talent qui cherchent encore leur voie ! Au lieu de perdre leur temps à faire écho aux poètes des jeux floraux, au lieu de se disperser en articles et en brochures d’un intérêt purement local, comme ils seraient heureux de trouver un emploi à leurs forces en consacrant leur activité à une œuvre essentiellement utile et patriotique ! Le jour où l’archiduc voudra commencer ce monument durable, il trouvera des compatriotes de Ramon Lull prêts à le seconder dans une œuvre de réparation et de justice.

On travaille à Majorque, où les sciences, les beaux-arts et les belles-lettres furent toujours en honneur ; mais on travaille mollement, lentement, paresseusement, comme dans une province reculée, loin du mouvement, sans cette émulation salutaire qui stimule et féconde les talens. Les uns, en petit nombre, s’associent d’intention aux essais de renaissance littéraire dont Barcelone est le centre ; les autres, et, c’est la majorité, songent à Madrid, trop-heureux quand des publications en espagnol leur ouvrent l’académie de l’histoire ou celle de la langue ! L’amour des palmes académiques ou du laurier, non moins cher aux poètes qu’aux écrivains, pousse vers l’éloquence ceux qui ont la plume facile, et quelque grand ouvrage, solennel et pesant, est le fruit ordinaire de cette ambition classique. C’est ainsi que le savant et laborieux archiviste de Palma vient d’écrire en deux volumes de grosseur raisonnable une suite au Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, dans-un esprit ultramontain. Combien mieux eût valu une histoire générale des îles Baléares, puisée aux sources ! Voilà du moins un sujet digne de tenter l’homme qui tient sous clé, dans un dépôt d’une richesse inouïe, tout le passé de ces îles en somme assez peu connues. D’autres littérateurs de Majorque, il est vrai, n’oublient, quand ils écrivent, ni leur langue maternelle ni leur pays natal. Parmi ceux qui ont rendu et qui promettent de rendre service à la littérature catalane, il faut citer en première ligne Mariano Aguiló, Francisco Barceló, Alvaro Campaner, Geronimo Rosselló, érudit et poète de mérite ; et il n’est que juste d’honorer ici la mémoire de feu J.-Joseph Amengual, auteur d’une grammaire estimable et d’un grand dictionnaire du dialecte de Majorque, grosse et utile compilation, unique dans son genre, et qui vaudrait beaucoup mieux si le consciencieux compilateur s’était servi de sa propre langue pour expliquer les mots, au lieu de l’espagnol et du latin. C’est un travail empirique, d’après l’ancienne méthode ; il n’y a pas trace de ce qu’on appelle la philologie comparée, science commode qui substitue doctement l’algèbre à la grammaire et au vocabulaire, et qui commence à s’introduire en Espagne. Avant de se mettre à piller Diez, il faudrait imiter ce savant homme, qui commença ses travaux par l’étude patiente des textes. Or les textes abondent dans les archives civiles et ecclésiastiques de Palma, et beaucoup remontent au temps de la conquête. Peu de villes en Europe ont conservé autant de monumens et de documens du moyen âge ; et il n’y en a pas beaucoup qui offrent autant de ressources aux hommes studieux. Outre la bibliothèque municipale et celle de l’évêché, il ne manque point de collections particulières très riches, entre autres celle du comte de Monténégro, héritier des trésors bibliographiques et archéologiques du cardinal Despuig. Le musée de Raxà, somptueuse maison de campagne à deux lieues de Palma, est riche en toute sorte d’objets curieux : inscriptions grecques et latines, bronzes, statues, bustes, bas-reliefs, parmi lesquels deux notamment rappellent le culte de la Diane sanglante. La plupart de ces antiques proviennent des fouilles qui furent faites à la fin du siècle dernier, aux frais du prélat, sur le territoire d’Aricia, où la déesse avait un temple et un bois sacré. Les plus savans archéologues trouveraient à s’instruire en visitant ce beau musée de Raxà, où tous les étrangers vont en pèlerinage. Ce palais des arts, rempli de curiosités rares et précieuses, est adossé à la montagne. Du haut des jardins disposés en terrasses, la vue s’étend sur la plaine fertile, plantée d’oliviers et d’amandiers ; l’horizon est borné par deux gros villages à moitié cachés entre les collines, la ville haute et la mer. Admirable belvédère ! L’ascension est pénible, mais le panorama est d’une beauté ravissante. Pour les autres propriétés dignes d’être vues, pour les collections de livres et de monnaies, bref pour tout ce qu’il y a de curieux à Palma et aux environs, le voyageur peut prendre pour guide le livre utile de feu J.-M. Bover, laborieux sauvant qui a tant fait pour glorifier son île natale, qu’on peut lui pardonner en retour les imperfections qui déparent ses ouvrages. Ce qu’il ne faut pas oublier de visiter, c’est le cloître de l’ancien courent de Saint-François, qui menace ruine, et l’église de ce couvent, une des plus belles de l’ordre, et où se trouve le monument inachevé et magnifique du bienheureux Ramon Lull. Au-dessous du chœur, dans la belle rotonde qui est derrière le maître-autel, un vaste retable où sont représentés tous les princes et princesses de la maison d’Aragon appartenant à l’ordre des franciscains, est surmonté de cette inscription en grosses lettres majuscules :

ARMA BALEARICA, NON FUNDA, SED ARBALISTA FIDEI.

Hélas ! la fronde n’est pas moins démodée que cette arbalète de la foi qui jadis faisait merveille. Avant le fameux décret du 12 août 1835, Majorque comptait trente congrégations, dont quatorze à Palma. Aujourd’hui, il n’y a pas un moine dans toute l’Ile, et les communautés : de religieuses se trouvent réduites à un petit nombre. Le couvent des dominicains, le plus ancien de tous (1230) a été détruit de fond en comble en 1837, et sur le vaste emplacement qu’il occupait s’élève maintenant un cercle moderne (el circo Balear) dont les grandes salles et les salons dorés sont le refuge des oisifs. La tradition prétend que ce sont les descendans d’Israël qui ont démoli la maison des frères prêcheurs, en haine de l’inquisition, usant de représailles contre un ordre qui les avait persécutés avec acharnement. Quoi qu’il en soit, la suppression des moines inquisiteurs n’a point supprimé l’esprit de défiance et d’intolérance qui était l’esprit même du saint-office. Le vieux préjugé contre les juifs tient toujours bon. Il suffit d’être d’origine israélite pour se trouver impitoyablement exclu de la société. La conversion, qui date de quatre siècles, n’y fait rien. Les blancs de l’Amérique du Nord ne sont pas plus tendres pour les hommes de couleur que les nobles et les bourgeois de Palma, les gros ventres (butifarres), pour ceux qu’ils appellent des mangeurs de lard (chuetas). Tant il est vrai que les mœurs ont plus de force que les lois. Les millions des convers n’ont pu désarmer les vieux chrétiens, et l’on cite encore le trait de ce jeune homme du peuple qui refusa d’épouser une jeune fille juive, malgré la promesse formelle de recevoir en dot son pesant d’or. On pourrait croire que la foi n’est pas toujours accompagnée de la charité. Encore si cette maladie était intermittente, comme la peur du choléra ! Cet exemple semble prouver que la tolérance ne peut s’enraciner qu’avec la liberté des cultes. Malheureusement l’Espagne, qui a produit un si grand nombre d’hérétiques, — l’histoire des hétérodoxes espagnols a fourni à un jeune auteur orthodoxe la matière de trois énormes volumes, — l’Espagne n’admet point la conscience libre. Trop heureux les juifs de Majorque de n’être plus parqués comme autrefois dans le vieux quartier de Sainte-Eulalie, où l’on tendait de grosses chaînes de fer après le couvre-feu !

Le dialecte de Majorque est plus sonore qu’harmonieux. Les voyelles claires dominent, savoir l’a, l’o et l’è ouverts. Il faut absolument ouvrir la bouche toute grande pour imiter la prononciation des indigènes. Il en résulte quelque chose d’emphatique et de vulgaire qui donne l’idée d’une langue de Béotiens. Seulement, comme ce n’est point l’esprit de la Béotie qui règne aux Baléares, ce patois est très propre à la parodie, à la farce, à la grosse satire, à un sermon, à un plaidoyer burlesques. En un mot, c’est le langage adéquat de la plaisanterie triviale, des contes gras. Aussi n’est-ce pas ce dialecte un peu plat qu’emploient les artistes en vers, les poètes raffinés qui reçoivent le mot d’ordre de Barcelone. Ils l’abandonnent aux improvisateurs illettrés qui cultivent la poésie vulgaire, sans art ni règle, interprètes naturels de la muse populaire. Ces pauvres rimeurs de carrefour ou de village ressemblent aux campagnards attardés qui ont conservé l’ancien costume, demi-chrétien, demi-mauresque : veste courte et ouverte, pantalon à la turque, longues guêtres, souliers à grandes boucles, chapeau à larges ailes comme ceux des paysans bas-bretons. Ce costume suranné est-il d’origine africaine ou celtique ? C’est là une question que les académies n’ont pas encore mise au concours ; et c’est vraiment dommage, car il y a bien des antiquités aux Baléares que les uns attribuent aux Celtes et les autres aux Phéniciens d’Asie ou d’Afrique. L’Orient a laissé son ineffaçable empreinte sur ce groupe d’îles, dont le nom même, malgré d’ingénieuses étymologies, devenues classiques, est d’origine sémitique, probablement phénicienne. L’antique coiffure des femmes, encore en usage parmi le peuple des villes et de la campagne, a été empruntée des juifs ou des Arabes. Nombre de monumens mégalithiques dont on s’obstine à faire honneur aux Celtes portent le cachet de l’Asie. La population de la plus grande des Baléares approche de 300,000 habitans, dont 60,000 environ sont groupés dans la capitale (La Ciotat) et ses faubourgs.

Minorque est à quelques lieues de Majorque : il faut dix heures pour aller de Palma à Mahon ; il en faut six seulement si l’on s’embarque à Alcudia, sur le courrier de Barcelone. Le trajet serait de moitié plus court en allant directement à Ciudadela, qui est l’ancienne capitale de Minorque. Cette agréable petite ville, qui a presque doublé d’étendue depuis que ses vieilles fortifications ont été démolies, est le siège d’un évêché, d’un grand séminaire, et la résidence de la noblesse. Son port minuscule, admirablement abrité, est une véritable miniature. Si petit qu’il soit, il a le très grand avantage d’être à proximité de Majorque et du continent. Il ne faut pas plus de dix heures pour se rendre de Ciudadela à Barcelone, tandis qu’il en faut seize ou dix-huit pour se rendre de Barcelone à Mahon. Ces deux villes rivales sont les plus anciennes de l’île ; l’une et l’autre d’origine carthaginoise, comme l’attestent les noms antiques de Jamno et Mago. Quel que soit le chemin que l’on suive pour passer de Majorque à Minorque, on ne perd jamais la terre de vue, le bras de mer qui sépare les deux îles n’ayant que quelques milles de largeur ; la traversée n’est pas toujours facile, les eaux de ce canal s’agitant au moindre vent. On connaît bien près de la moitié des côtes, quand on découvre l’îlot de l’Air qui a un beau phare et quelques habitations. Il se trouve sur la droite, presque en face du port Mahon, dans lequel on entre, en tournant à gauche, par un goulet assez étroit et quelque peu dangereux à cause de roches plates à fleur d’eau qui semblent en défendre l’entrée. Tout a été dit sur cet incomparable abri que la nature a merveilleusement disposé pour la sécurité des navigateurs. A droite, en entrant, la vue découvre au loin les fortifications du vaste plateau de la Mola, lesquelles remplaceront difficilement le vieux fort de Saint-Philippe, célèbre dans l’histoire et qui n’est plus qu’un souvenir. En avançant, on trouve du même côté l’immense lazaret, l’île de la Quarantaine, l’arsenal et cet hôpital isolé au milieu du port et qui fut si utile aux Français lors de la conquête de l’Algérie. La campagne montueuse, couverte de jolies maisons de plaisance, prolonge le cadre. Sur la gauche sont les faubourgs, aujourd’hui déserts, qui doublaient autrefois la population de Mahon, au temps d’une prospérité qu’on n’espère plus revoir. La ville, vraiment jolie, coquette, haut perchée, s’élève sur une massive assise de rochers, au pied desquels s’étendent les larges quais bordés de magasins, aujourd’hui vides. Au fond du tableau est la charmante promenade construite par le comte de Cifuentès, ancien gouverneur de l’Ile, et au-dessus de cette esplanade serpente le chemin qui descend de la ville pour traverser le pays dans toute sa longueur, de l’ouest à l’est. Cette route royale date de la domination anglaise, qui a laissé des souvenirs ineffaçables. Au tournant de la promenade, s’ouvre le champ de courses, longeant aussi la mer et faisant face au quai. Des rochers à pic, couronnés de jardins, forment comme un immense balcon au-dessus de la côte. Peu d’endroits sont aussi pittoresques. Ici non plus l’art n’a point gâté la nature. Les délicieux vergers qu’on rencontre ensuite témoignent du goût des habitans pour la culture des arbres fruitiers et des plantes potagères. Leurs talens en ce genre sont particulièrement appréciés en Algérie, où plusieurs milliers d’insulaires de Minorque sont devenus colons, jardiniers, maraîchers. Presque tous sont laborieux et probes. L’Ile compte près de 36,000 habitans. La terre est bonne, mais elle exige beaucoup de soins ; très féconde lorsque le ciel l’arrose, exposée à la sécheresse faute de montagnes qui la défendent contre les vents du nord et du midi. Toutes les productions du sol sont d’une saveur exquise, particulièrement les fruits et les légumes. Ce goût de terroir vient sans doute de la nature volcanique de l’île et des émanations salines de la mer. Presque point de sources vives, une seule rivière au fond d’une vallée délicieuse, mais petite ; en revanche, beaucoup de torrens formés par les pluies d’orage ; beaucoup de puits pour l’arrosage, presque tous à sec quand l’eau du ciel manque : l’eau potable est précieusement conservée dans des citernes. Le paysage est original, accidenté, un peu sombre, à cause des murs en pierres sèches qui servent d’enclos aux pâturages où les troupeaux paissent en sûreté, sans aucune surveillance ; et à cause des végétaux qui poussent en tous lieux, tels que le Ientisque, l’olivier sauvage, les ronces qui bordent les chemins et quantité de plantes vireuses de la famille des solanées, qui démentent la fausse réputation que les anciens ont faite aux îles Baléares. Non-seulement la flore offre des espèces vénéneuses, mais les insectes venimeux n’y sont pas rares, tels que le scorpion et plusieurs variétés d’arachnéides, dont une spécialement est funeste aux moissonneurs. La piqûre de cet, imperceptible animalcule peut être mortelle. Les espèces médicinales parmi les plantes ont une grande vertu. Les arbres poussent vigoureusement partout où ils sont à l’abri du vent. Parmi les essences utiles dominent les principales variétés du pin et du chêne. Les oliviers sont très beaux, mais le fruit est médiocre. La plupart des fruits viennent dans les vignes et dans les jardins. Les orangers et les citronniers prospèrent dans les vallons pourvu qu’on les arrose libéralement. L’herbe croît à vue d’œil, à la moindre pluie ; mais les fourrages manquent souvent par suite de la sécheresse. L’introduction de la luzerne et du trèfle, qui a doublé l’avoir des fermiers, a presque détruit le miel exquis dont on exportait jadis de grandes quantités, notamment en Angleterre. Le vin est d’excellente qualité, mais il ne supporte point le voyage. Le cheval est un animal de luxe, c’est le bœuf qui laboure ou le mulet, très apprécié comme bête de somme. L’âne sert de monture au riche et partage les fatigues du pauvre. L’usage des charrettes, des chars à bancs, des tartanes et des voitures de toute espèce, à peu près inconnu il y a trente ans, est devenu général. L’exemple de l’Algérie a produit ce progrès, qui a eu pour effet d’améliorer les voies de communication et les grandes routes. Celle qui relie les deux points extrêmes de l’île traverse les cinq communes principales, qui sont, en allant de l’ouest à l’est : Ciudadela, Ferrerias, Mercadal, Alayor, Mahon.

La plus riche de ces communes, celle du contre, est aussi la plus insalubre, à cause de la configuration du sol et du mauvais régime des eaux. Le bourg est dans une vallée encaissée, marécageuse, au pied de la plus haute montagne de l’île, le mont Toro, ainsi nommé d’une légende en l’honneur d’une vierge presque noire, qui ne rappelle guère celle du cantique : Nigra sum, sed formosa. Son image est encore vénérée dans l’église de l’ancien couvent des religieux augustins, dont la haute terrasse sert aujourd’hui de sémaphore. C’est le point culminant d’un massif central. Tout près se dressait autrefois un formidable château-fort, dit de Sainte-Agathe, dont il ne reste que des ruines, et qui servit aux Maures de dernier refuge lors de la conquête définitive, vers la fin du XIIIe siècle. Les fièvres intermittentes, qu’on appelle paludéennes, sont endémiques dans cette région pittoresque, qui devient moins malsaine par le percement de nouvelles routes. L’eau des citernes est à peine potable, et l’eau de puits ne vaut rien. Ferrerias est le tout petit chef-lieu d’une petite commune, dont l’institution récente atteste la profonde vitalité de l’esprit municipal chez la race catalane. Il y a là une jolie église et une école primaire qui mérite d’être vue. L’instruction pénètre dans les moindres recoins d’un pays où l’on comptait, il n’y a pas quarante ans, les adultes qui savaient lire et écrire. — Alayor est une bonne petite ville, haut perchée sur un plateau très-élevé, qui lui a valu une réputation bien méritée de salubrité. Les étrangers l’ont souvent comparée à Montpellier pour son bon air, et à la Hollande pour sa propreté. En effet, comme en Hollande, la propreté y est minutieuse. C’est par là surtout que Minorque l’emporte de beaucoup sur les autres Baléares, trop voisines de l’Espagne et de l’Afrique ; mais l’hygiène n’y est guère mieux entendue. Dans ces parages, la santé n’est rien auprès du salut. C’est par là généralement que les pays réputés primitifs le cèdent à ceux qui, se trouvant sur le chemin de la civilisation, ont largement bénéficié de ses avantages. — Ciudadela est remarquable par ses jolies promenades et par ses belles maisons dont quelques-unes sont des palais somptueux appartenant à l’ancienne noblesse, éclipsée aujourd’hui par l’aristocratie des écus. Des demeures princières ont été bâties ces dernières années par de simples bourgeois qui ont fait fortune en Amérique et surnommés à cause de cela « les Américains. » C’est ainsi que la propriété, qui a établi l’inégalité entre les hommes, sert à rétablir l’égalité. Parmi les curiosités de cette ville, où fleurit un nombreux clergé, il faut signaler le cloître des Vieux-Augustins et les magnifiques orangers qu’on y voit, grands comme des chênes. Ces beaux arbres sont la parure d’un très beau jardin. Jamais le froid ne pénètre dans cet enclos formé par deux étages de galeries. L’évêché est une habitation ample et commode où l’évêque actuel a réuni avec goût une collection choisie de dessins, de tableaux et de livres. Il y manque une statue de la tolérance.

Mahon, dont le nom est plus célèbre, se pourrait comparer à une capitale déchue. L’herbe pousse dans beaucoup de ses larges rues et dans ses faubourgs déserts. Il n’est plus le temps où les Anglais, les Français, les Catalans firent tour à tour sa prospérité. Son port immense est vide, à moins que quelque épidémie n’oblige les navires à faire quarantaine et à subir les rigueurs du lazaret. C’est le seul de l’Espagne qui mérite ce nom, les autres n’étant que temporaires, provisoires, improvisés pour les besoins du service de santé. Encore est-il inachevé et peu commode, pour ne rien dire de plus, car le lazaret de Mahon a été l’objet de bien des commentaires, lors de la quasi-épidémie de choléra qui a fait place, en Espagne, aux inondations et aux tremblemens de terre. La peur du choléra a inspiré des mesures vexatoires qui semblent prouver que les principes du droit international ne sont pas toujours mieux observés que les prescriptions de la charité fraternelle. L’hospitalité que les peuples se doivent entre eux ne parait pas compatible avec ces précautions excessives qui assimilent les suspects, c’est-à-dire les quarantenaires, à des prisonniers de guerre.

Les Mahonais sont justement fiers de leur port sans pareil, de leur cimetière qui ressemble beaucoup à ces champs de repos que les Italiens appellent camposanto, et du grand orgue de la paroisse Sainte-Marie, monument d’une architecture gracieuse et sévère, instrument d’une grande puissance, aux sons purs et argentins. La maîtrise n’est point au-dessous d’un tel orchestre. Les musiciens ne sont pas rares dans ce pays ; l’un des plus célèbres, don Benito Andreu, compositeur estimé, a reçu les honneurs d’une inscription commémorative placée au-dessous de l’orgue, à côté des pierres tumulaires des deux anciens gouverneurs français de Minorque. Ce qui mérite encore d’être vu, c’est la bibliothèque de la ville, installée, un peu à l’étroit, dans l’ancien réfectoire des franciscains. Parmi les 15,000 volumes qui forment la collection et dont la plupart proviennent des six anciens couvens de l’île, fermés depuis près de cinquante ans, il en est beaucoup de précieux à cause de leur rareté, de la beauté et de la date de l’impression. Les incunables surtout sont dignes de l’admiration du plus délicat bibliophile. Le bibliothécaire, qui est un homme instruit, plein de zèle et de goût, s’entend particulièrement à la restauration des vieux livres. Son exemple n’a pas été perdu et la bibliothèque a des habitués fidèles et des lecteurs assidus, particularité notable dans une sous-préfecture éloignée des grands centres. Il est vrai que bon nombre de familles bourgeoises ont conservé les traditions du XVIIIe siècle et se souviennent encore des bienfaits de la domination anglaise et française, de cette dernière surtout, qui était plus douce et plus populaire à cause de la communauté de croyances. Le plus beau village de l’île est Saint-Louis, bâti par les Français, avec une belle église au fronton de laquelle est inscrite cette dédicace :

DIVO LVDOVICO SACRVM DEDICAVERE GALLI.

C’est une large route royale bordée de maisons propres et gaies. Beaucoup de Mahonais possèdent l’anglais et le français, et, au rebours de leurs voisins de Palma, subissent intellectuellement l’influence de la France plus volontiers que celle de l’Espagne.

L’activité littéraire se réduit à peu de chose. Il y a trois journaux qui s’occupent encore plus de politique et de controverse que des intérêts du pays. La polémique absorbe l’attention et la curiosité générale. Quoique le dialecte de Minorque soit de beaucoup le plus doux, le plus flexible, le plus propre, par conséquent, à l’expression de la pensée, il est de plus en plus délaissé. On le parle toujours, mais quiconque sait écrire écrit en espagnol. C’est en espagnol que sont imprimés les livres les plus usuels, les plus élémentaires, y compris les ouvrages de piété et le catéchisme. La langue officielle ayant tout envahi, la littérature indigène se restreint à mesure que se répand l’instruction. L’instituteur primaire n’a plus à craindre la concurrence de l’école latine des couvens ou la prédication populaire des ordres mendians qui parlaient la langue du peuple. Quelques faibles échos ont vainement essayé de répondre au concert des modernes troubadours catalans. A cette heure, la muse de Minorque n’est représentée que par des improvisateurs, la plupart illettrés, qui cultivent la chanson, le couplet, la complainte. Ces petites compositions ne manquent ni d’esprit ni de verve ; on les appelle gloses, mais ceux qui les font (glosadors) manquent trop souvent de goût et d’orthographe, quand ils savent écrire. Il est vrai que l’orthographe catalane est diabolique. Rien qu’à Manon, il y a trois systèmes en présence. Même anarchie à Majorque. L’académie des belles-lettres de Barcelone aura beau édicter des lois, elle ne rétablira point l’unité. Les uns prétendent suivre la tradition, bien que cette tradition soit un mythe ; les autres veulent que l’écriture soit conforme à la prononciation, sans réfléchir que cette conformité produirait autant d’orthographes qu’il existe de variétés dialectales. Ce qu’il y aurait de mieux à faire dans ce désordre, ce serait de compiler avec un soin extrême, sans rien oublier, un vocabulaire complet du catalan, embrassant tous les dialectes, remontant à la provenance, et, s’il était possible, à l’origine de tous les mots, un très grand nombre étant d’emprunt. Il n’y a probablement pas d’autre moyen d’établir une orthographe sensée et uniforme, et de préparer ainsi une sérieuse histoire de la langue et de la littérature catalanes. Voilà qui devrait préoccuper les grammairiens de Mahon. Quand ils auront fait pour leur dialecte ce que le laborieux Amengual a fait pour le sien, il ne restera plus qu’à compiler le vocabulaire du dialecte d’Iviça ; et alors seulement il sera temps de refondre, en le complétant, le dictionnaire d’une des plus riches langues novo-latines. Il est évident qu’un pareil travail veut qu’il soit tenu compte de la tradition, c’est-à-dire du passé. Rien de plus facile, du moins en ce qui concerne Majorque et Minorque, ces deux îles possédant une riche collection de documens authentiques, qui permettent de suivre l’évolution du langage depuis la conquête jusqu’à nos jours, durant un espace de plus de six siècles. Si les lettrés des Baléares, qui sont bons patriotes, voulaient prendre l’initiative de ce grand inventaire, ils rendraient un service essentiel aux savans voués à l’étude des langues romanes. Il n’y a point de temps à perdre, car les îles Baléares, après avoir été le dernier asile de l’idiome catalan, seront finalement envahies et dominées par la langue espagnole. L’issue est fatale, et beaucoup de symptômes autorisent ce pronostic.


J.-M. GUARDIA.