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Anonyme
Une Excursion à Biskra
Revue des Deux Mondes3e période, tome 32 (p. 879-912).
UNE
EXCURSION A BISKRA

Constantine, 1er septembre 1878. — Tous les temps ne sont pas également favorables pour les personnes qui méditent une course à Biskra, mais on peut, jusqu’à un certain point, prévoir les conditions atmosphériques du Sahara. Une des singularités du climat de Constantine vient de la marche si diverse que suivent les orages selon les époques différentes de l’année. A partir des premiers jours d’août, leur marche devient moins vagabonde, et, sous la forme d’une masse sombre de nuages épais, ils s’arrêtent sur Constantine et font retentir les profondeurs du ravin du bruit d’un sourd roulement vingt fois ; répété ; la pluie tombe à torrens, le Rummel grossit, la ville devient déserte et boueuse ; aucun Arabe ayant un toit pour se couvrir ne veut exposer ses blancs vêtemens à la poussière délayée qui rend les rues impraticables ; la campagne perd la couleur qui la parait d’un si beau vernis et n’offre plus au touriste que les aspects d’un paysage grisâtre de la Suisse. Tout à coup le soleil luit de nouveau ; l’éclat du ciel, le violet des montagnes, reparaissent, et tout semble renaître. La vie, un instant interrompue, reprend toute son animation. En septembre, on a plus fréquemment encore le spectacle des orages ; l’atmosphère devient plus variable, tantôt accablante, tantôt humide et froide ; c’est le signal qui nous est donné de porter nos pas vers une zone plus sèche et plus chaude. Le voyage tant désiré de Biskra est enfin résolu. Les nouvelles qui arrivent du désert disent que la température y est devenue tolérable et qu’en prenant des précautions contre les ardeurs du soleil on peut à présent s’y rendre sans danger.

Le lundi 23 septembre, nous montons dans la lourde diligence de Batna, que nous avions vue avec envie passer tous les soirs sous nos fenêtres. Nous prenons possession du coupé, qu’un long usage sans doute a rendu fort dur. Six petits chevaux maigres nous emportent rapidement pendant 119 kilomètres sur une route bien entretenue. Ils doivent parcourir cet espace en quatorze heures. Le pays, entrevu pendant la nuit, nous semble peu intéressant. On relaie ordinairement auprès de grandes fermes isolées au milieu de prairies légèrement accidentées et sans arbres. La faible lueur qui précède l’aurore nous laisse apercevoir des chotts, ou grands lacs salés, entourés de plantes aquatiques, et, pour ajouter à la tristesse de ce paysage, nous entendons dans le lointain les aboiemens des chacals. Au petit jour, la campagne se montre à nos yeux verdoyante et bornée, à notre droite et à notre gauche, par d’assez hautes montagnes. Plus on approche de Batna, plus les habitations des colons deviennent nombreuses. Des vergers entourés de haies et arrosés de ruisseaux d’eaux vives pourraient presque laisser croire qu’on est en Normandie.

Batna est une assez grande ville française, aux rues larges et droites bordées de maisons à deux étages. Elle ne date que de 1844. Il y règne un vent presque continuel qui soulève dans les avenues, percées régulièrement, une poussière fine et aveuglante. A trois lieues plus loin, les ruines de Lambessa attestent l’esprit pratique des Romains, qui savaient choisir pour leurs établissemens des sites abrités contre les courans fiévreux par des montagnes boisées et arrosés par de belles sources.

Après un repas médiocre, fait en arrivant au meilleur hôtel de Batna, nous montons dans une sorte de char à bancs qui nous transporte aux ruines de Lambessa et à sa colonie pénitentiaire. Si le temps ne nous avait pas fait défaut, nous aurions aimé à visiter un lieu des environs appelé le Ravin bleu, célèbre par les beaux cèdres qui en couronnent le sommet. Le pays est en partie boisé. La forêt de Lambessa, assez éloignée de la ville, s’étend sur une surface de 27,000 hectares, et celle de Bou-Arif, au nord-est, comprend une étendue de 10,000 hectares. Mais Batna n’est pour nous qu’une étape, et nous nous bornons à employer les quelques heures qui nous restent avant la nuit à visiter les vestiges laissés par les Romains.

La ville de Lambessa, à en juger par la distance qui sépare les monumens les uns des autres, couvrait un espace considérable. Là c’est un arc de triomphe, ailleurs une colonne élevée, plus loin un temple que les savans disent dédié à la Victoire. Ce temple, entouré d’une grille, sert d’abri pour les morceaux de sculpture trouvés dans les fouilles. Nous y voyons des statues mutilées, des fûts de colonnes, des bustes découverts récemment, mais ces fragmens de l’art romain ne passent pas pour être de la belle époque. Le musée de Constantine en contient un assez grand nombre, ainsi que des inscriptions intéressantes. Une jolie mosaïque, représentant des têtes de femmes et des guirlandes de fleurs, est conservée dans le jardin du pénitencier sous une cabane en planches, au travers desquelles filtre l’eau des pluies ; faute de quelques fonds, les détériorations auront bientôt rendu sans valeur ce beau fragment.

En nous ramenant à Batna, la voiture fait un détour pour nous permettre de voir en passant le village arabe. Il nous paraît affreusement triste, placé comme il l’est au milieu d’un terrain complètement nu et composé surtout de sable. Aussi les quelques familles arabes possédant une certaine aisance préfèrent-elles la ville française.

Après une nuit passée à l’hôtel, nous avons quitté Batna, sans beaucoup de regret, le mercredi à sept heures du matin. Notre voiture, louée pour le reste du voyage, avait quelque chose de primitif qui rappelait les voiturins espagnols du temps de don Quichotte. Nos trois petits chevaux à tous crins étaient attelés de front. Le cocher, colon français, peu bavard heureusement, les menait fort lentement en raison de la longue course qu’ils avaient à fournir. Nous arrivons à midi à la première étape : elle s’appelle le ksour. Depuis Batna jusqu’au ksour, le pays nous paraît fort laid ; mais, comme tout paysage algérien, il a cependant son caractère particulier. Les montagnes grises, arides et peu élevées, ont une forme véritablement singulière ; les cimes semblent être rasées et toutes sont couronnées d’une sorte de mur bas formé de larges pierres ; on est tenté de croire qu’elles ont servi de forteresses et que la main des hommes y a passé ; Point de routes tracées : des fossés et des mamelons se rencontrent à tout moment devant les pieds des chevaux, qui ne s’en, inquiètent guère et les passent avec courage, non sans imprimer à la voiture un violent cahot.

Le ksour n’est qu’un caravansérail placé par l’état au milieu d’une campagne déserte pour servir de lieu de ravitaillement aux troupes en marche. L’aubergiste est un colon auquel on cède l’habitation gratuitement. Il gagne sa vie en servant les voyageurs, mais il trouve encore moyen de se plaindre du gouvernement qui ne fait pas davantage pour lui. Il nous a donné pour déjeuner un bon poulet, qui picorait quelques instans auparavant dans sa cour, et des œufs frais. Le sirocco, qui commençait à se faire légèrement sentir à notre départ de Batna, s’est peu à peu élevé. Il donne à la grande plaine qui nous entoure une couleur vaporeuse d’un blanc jaunâtre et rend l’atmosphère énervante. Au sud, la chaîne des montagnes est imposante. Deux jeunes pâtres arabes passent devant la grande porte, suivant quelques maigres chèvres à longs poils. On se demande où elles peuvent trouver l’herbe nécessaire à leur nourriture, mais derrière une anfractuosité du sol coule sans doute une jolie source qui fait verdir ses bords.

Après avoir donné deux heures de repos nécessaire aux chevaux, nous remontons dans notre voilure et nous reprenons, on ne peut dire la route, mais plutôt la direction d’El-Kantara, qui doit être notre abri pendant la nuit et notre dernière étape avant Biskra.

En traversant la vallée qui nous sépare des premiers contreforts de la chaîne des Aurès, nous voyons passer quelques mulets chargés de leurs tellis ou sacs de laine. Les Arabes qui les conduisent regardent la voiture, puis nous les entendons pousser des cris de joie ; ils ont reconnu dans un de nos compagnons un officier avec lequel ils avaient fait, quelques mois auparavant, une expédition militaire en qualité de muletiers. La voiture s’arrête, et ils s’approchent, la figure épanouie, les yeux limpides et brillans et la bouche entr’ouverte par un franc sourire qui laisse voir deux rangées égales de belles dents blanches. Le commandant donne une cordiale étreinte à leurs mains brunes, et la voiture se remet en marche. Nous traversons ensuite, dans un imposant silence, un défilé de montagnes hautes, arides et découpées. C’est l’heure où tout dort parmi les hommes comme dans la nature. Les caravanes qui sillonnent habituellement ces passages se retirent, à cette heure brûlante, dans des plis de terrain où elles ont une faible chance de rencontrer un peu d’ombre. Nous continuons à avancer durant deux heures sous un soleil qui nous frappe d’aplomb, sans entendre aucun autre bruit que celui que produisent nos chevaux, et sans apercevoir un être animé. Si un lion s’était levé à notre approche, se glissant le long des montagnes qui sont de la couleur de son poil fauve, nous n’en aurions pas été surpris, tant le paysage semblait fait pour contenir un pareil hôte. Nous passons successivement des ravins, des torrens pierreux et desséchés, toujours suivant une sorte de sillon tracé par une rivière, l’Oued-Biskra, qui roule, dit-on, durant l’hiver, dans son large lit, une eau grise et bourbeuse. Lorsque la vallée s’élargit, on la voit traversée par les barancas ou ravines creusées par la pluie dans une veine de terre, meuble. Il est impossible de les apercevoir de loin, leurs bords étant parfaitement perpendiculaires, mais il est souvent permis de les deviner, grâce aux verts tamaris qui recherchent leur fraîcheur et forment comme une bande de feuillages légers. Il arrive souvent qu’un Arabe, lancé au galop, se voit tout à coup précipité avec son cheval dans ce fossé profond dont il ne connaissait pas l’existence. Les gorges resserrées qui nous annoncent que nous approchons d’El-Kantara tiennent comme enfermé dans leurs parois toute la chaleur du milieu du jour. Nous trouvons enfin une route en corniche, à laquelle travaillent des ouvriers arabes. Leurs figures ont une expression de mâle honnêteté et ils font tous le salut militaire au commandant, qui est en uniforme. Nous quittons en effet le territoire civil et nous entrons sur le territoire militaire. La route est unie et domine le torrent dans lequel nous apercevons enfin de l’eau. Des compagnies de perdrix rouges, la seule espèce en Algérie, se promènent sans effroi auprès de la voiture. Nous sommes dans la portion la plus grandiose des Aurès, dont le pic le plus élevé a 2,300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est près de quatre heures, et le soleil, passant derrière les cimes, nous laisse jouir d’une ombre bien venue. On nous dît que nous approchons du village d’El-Kantara. Nous voyons en effet sur la route le cheik de l’endroit. Après les salutations et les paroles de politesse, auxquelles un Arabe ne manque jamais, nous avançons jusqu’à l’auberge. Nous y trouvons, sous la tonnelle de vigne, notre ami Si-Mohamed. Ses serviteurs sont en train d’arroser avec de l’eau fraîche les pieds d’un superbe cheval alezan qui vient de faire soixante lieues, à peu près d’une seule traite, pour amener son maître à notre rencontre ; Si-Mohamed a voulu être le premier à nous recevoir et à nous guider sur le territoire de Biskra.

El-Kantara, que les Arabes prononcent El-Kentera, veut dire pont. Le nom vient d’un ancien pont romain, dont on découvre encore à présent quelques vestiges. Il a été remplacé depuis peu d’années par un pont qui ne conduit à aucun chemin praticable. El-Kantara est la première oasis sur le chemin du grand désert, et peut-être le site le plus beau de l’Algérie. Mais comment rendre avec la plume l’impression que produit un admirable paysage ? Comment, avec des mots, donner l’idée de cette splendeur naturelle à ceux qui ne l’ont jamais vue ?

Après nous être reposés quelques instans dans la jolie petite auberge, placée isolément entre la route et la rivière, au pied de la montagne, nous procédons, sous la conduite de Si-Mohamed, à la visite de l’oasis et du village. La chaîne des Aurès est en cet endroit comme une immense muraille dans laquelle on ne voit qu’une brèche qui semble faite exprès pour laisser passage à la rivière. Des deux côtés de cette coupure s’élèvent deux montagnes de pierres, dont la hauteur paraît d’autant plus étonnante que les parois sont plus droites. Avant de passer par cette porte naturelle, il faut s’arrêter un moment pour jouir du spectacle qui s’offre devant les yeux. Sur un ciel du bleu le plus pur et le plus franc se découpe un bois de palmiers dont le soleil colore la masse verte, qui a pour cadre deux majestueux rochers rouges. Au centre, sortant du milieu des arbres, une belle nappe d’une eau limpide, dans laquelle se reflète le paysage tout entier comme dans un miroir, est retenue par une digue qui la laisse déborder avec un bruit frais. Quel contraste ! D’un côté de la chaîne, les montagnes arides et solitaires, de l’autre cette vision de lumière, de gaîté et de vie. Ceux qui vantent le chêne au détriment du palmier ne se rendent pas compte de l’élégance de cet arbre de l’Orient, qui garde ses feuilles toute l’année et se détache finement dans sa forme svelte et gracieuse avec ses longues palmes aux arêtes déliées sur un ciel profond. L’eau courante de la rivière alimente l’oasis, qui compte quarante-cinq mille dattiers. On sait que la plupart des arbres de l’Orient demandent à être arrosés tous les jours. Les Arabes ont pour leurs jardins un système ingénieux de canaux, qu’ils appellent seguïas. En nous rendant au village, nous demandons à rester le plus longtemps possible à l’ombre. Le meilleur moyen est de suivre les petits sentiers de l’oasis. Nous traversons deux fois la rivière, sautant de pierre en pierre, passant, tantôt sous un bosquet de figuiers, tantôt auprès de belles touffes de grenadiers chargés de leurs fruits ; quelquefois franchissant des seguïas, en nous aidant du tronc rugueux d’un palmier, pour descendre dans le lit de la rivière aux endroits où il est peu profond. Une partie de l’oasis est divisée en jardins enclos de murailles de terre jaune et séparés par des ruelles sombres.

On nous avait dit que les femmes d’El-Kantara avaient la réputation d’être jolies et très blanches, ce qui avait donné aux savans l’idée de leur rechercher une origine romaine et même grecque. Le cheik nous attendait sur le pas de sa porte. C’est un homme d’un âge mûr, de haute taille, maigre et brun. Il nous fait entrer chez lui et nous invite à nous asseoir à terre sur des tapis, dans une vaste pièce au plafond élevé et soutenu par d’énormes piliers couverts de peintures dans le genre étrusque. Nous aurions pu, l’imagination aidant, nous croire dans une ancienne demeure égyptienne. Des niches pratiquées dans les parois du mur, à une certaine hauteur, sont garnies de tapis et doivent probablement servir de lits. A peine étions-nous entrés que les deux filles du cheik arrivent, portant sur leurs bras des plateaux couverts de tranches de pastèques et de grenades coupées en morceaux. Elles déposent ces fruits à terre devant nous, puis elles embrassent les dames sans montrer le moindre embarras. Elles s’asseyent ensuite à côté de nous et nous éventent en nous regardant d’un air réjoui. Elles sont petites, brunes et n’ont rien de remarquable dans les traits ; la plus jolie des deux, qui est mariée, sort un moment pour aller chercher son petit enfant, qu’elle allaite en découvrant sa poitrine, sans se soucier le moins du monde d’être vue par les hommes qui sont devant elle. Le cheik nous offre ensuite du café, et Si-Mohamed nous propose de continuer notre visite dans le village ; nous suivons nos guides et nous sommes aussi accompagnés par les filles du cheik, qui n’ont rien dans les allures de la gravité musulmane. Elles ont l’air heureux et gai. Nous passons dans une autre maison, encore plus singulière que la précédente. Entre chaque pilier s’élève comme un socle de la longueur d’une personne, dont la forme rappelle parfaitement celle d’un tombeau antique. Ce sont des lits. Sur l’un de ces lits, une vieille femme ridée est couchée ayant à ses côtés deux petits enfans. Sur l’autre, une femme d’un âge moyen est étendue appuyée sur son coude ; elles ne bougent point à notre approche, mais nous regardent dans une complète immobilité, avec un visage qui respire la fièvre. Le fond de la pièce ouvre, par une vaste porte, sur un des jardins de l’oasis, dans lequel nous attendait une des surprises qu’El-Kantara réserve aux voyageurs. Un joli ruisseau d’eau vive traverse cet enclos planté de palmiers, de grenadiers et de figuiers sous lesquels poussent des poivres longs aux fruits rouges, si souvent employés dans la cuisine arabe. Au milieu du ruisseau, debout sur une large pierre plate, nous voyons une jeune femme qui, aussitôt qu’elle nous aperçoit, ramasse les bords de sa gandourah bleue et les relève entre ses jambes nues à peu près dans toute leur longueur ; tenant sa robe de la main gauche, la droite posée sur sa hanche, elle exécute une sorte de danse sur du linge placé, tout frotté de savon, sur la pierre. C’est la façon dont on blanchit à El-Kantara. Sa jolie figure aux contours arrondis, son sourire et ses yeux pleins de malice, lui donnent assez l’air d’une faunesse. Sa taillé bien prise, ses épaules moulées par sa mince tunique, ses beaux bras, ses jambes surtout, dont on pouvait sans peine distinguer le dessin parfait, ses petits pieds de statue grecque battant lestement le linge et couverts de la mousse blanche du savon, tout cet ensemble, se détachant sur un fond de verdure et imprégné de la fraîcheur de l’eau, composait un tableau charmant digne du pinceau de Gérôme. Nous étions absorbés par la contemplation de cette scène, presque mythologique, lorsqu’on nous rappelle qu’il ne faut point nous attarder, et que nous avons encore d’autres curiosités à voir avant l’heure de notre dîner.

On nous conduit de là, directement, par les rues désertes du village, aune maison de modeste apparence à la porté de laquelle on nous fait signe de nous arrêter ; c’est dans la pièce d’entrée que nous pouvons Voir tisser un haik ou grande pièce d’étoffe légère dans laquelle se drapent les Arabes riches et les femmes de bonne famille, lorsqu’elles sortent de leurs maisons. Dans cet étroit espace, un vieillard est assis sur un banc de pierre, et à côté de lui, en face de l’entrée, nos yeux sont attirés par un spectacle nouveau. Un grand cadre de bois est posé perpendiculairement, il forme comme une cloison dans le fond de la chambre. Des fils de laine y soit tendus serrés dans le sens de la longueur ; derrière ces fils, nous apercevons vaguement une jeune fille qui nous paraît jolie et coiffée, autant qu’il nous est donné de le distinguer, d’un turban blanc orné de bijoux ; il est facile de voir qu’elle attendait notre visite ; son cou, en partie découvert, est aussi garni d’un collier d’or. Elle est assise à la turque sur un large banc en maçonnerie. Avec ses petites mains chargées de bagues, elle passe délicatement et avec agilité un écheveau de fine soie, en le déroulant à mesure au travers des fils de laine. Un roseau sec et uni lui sert à la fois à séparer les fils placés en longueur et, en le baissant de temps en temps, à égaliser celui qui vient d’être passé en sens opposé. La manœuvre est simple et ingénieuse, l’ouvrage et l’ouvrière poétiques, il y a quelque chose de mystérieux et de provocant dans cette femme aux contours indistincts, vue à travers ce voile, mince comme une toile d’araignée, dont elle épaissit la trame. On croirait contempler une petite divinité disparaissant, peu à peu, derrière un nuage ; mais tout spectacle doit avoir une fin, et nous sommes contraints de songer à regagner notre gîte. En nous éloignant, nous sommes suivis dans le village par un pauvre idiot qui avance en faisant des bonds précipités sur sa béquille et en poussant des cris inarticulés qui expriment sa joie. Une vieille femme, fanatique sans doute, nous fait en passant le geste des griffes du diable, injure bien connue des Arabes. Aux dernières maisons de l’oasis, nous prenons congé du cheik et nous suivons la route que le soleil a abandonnée en descendant derrière les montagnes. Nous passons devant le cimetière, d mt les tombes, placées sans ordre çà et là, sont faites, comme les habitations du sud, avec de la terre séchée. Leur forme est celle des tombeaux antiques, c’est-à-dire des carrés longs de trois pieds environ de hauteur et garnis à chacun des angles d’un semblant d’ornement comme une boule ou un cône. Un assez grand nombre de ces monumens se sont affaissés sous les pluies de l’hiver et les ravages du temps. Nous longeons encore la jolie rivière qui passe au pied de cette muraille naturelle et inaccessible qui s’élève majestueusement des deux côtés de la brèche comme la véritable porte d’un autre pays. C’est bien, en effet, une zone différente. Tous les voyageurs ont été frappés du contraste offert par les deux versans de la chaîne des Aurès. Du côté du sud, la température plus chaude, le ciel plus bleu et les forêts de palmiers d’un vert si riche dont chaque arbre agite complaisamment ses longues feuilles au souffle des brises tièdes, représentent tout naturellement l’Orient à l’imagination. Et ces vers du poète qui a chanté les beautés de la Grèce reviennent à la mémoire :

Les nuages ! combien ils lui sont étrangers !
A ce bleu firmament ils n’osent faire injure,
Ou s’il en vient parfois, rapides, passagers,
Peints d’or, d’azur, de pourpre, ils flottent si légers
Que leur voile est une parure.


Au versant nord, les pluies fréquentes permettent aux troupeaux de trouver toujours leur pâture. L’hiver des tapis de neiges descendent des cimes sur le penchant des montagnes. Les nuits sont froides même en été. Le voyageur s’enveloppe dans un manteau de laine et cherche un abri contre la rosée qui donne la fièvre. Il ne saurait oublier qu’il est sur une terre d’Occident. De la vient le grand charme d’El-Kantara. Il ne faudrait cependant pas borner là son voyage, et la vue du désert au passage du col de Sfa, ou bien un repos de quelques jours dans l’oasis de Biskra, laissent encore dans la mémoire des souvenirs non moins ineffaçables.

C’est avec la satisfaction toujours éprouvée quand l’attente n’a pas été trompée que nous rentrons dans la petite auberge, propre et pittoresque, qui doit nous donner asile une partie de la nuit seulement. Le programme du voyage, arrangé d’avance avec soin, nous force à être en voiture le lendemain dès trois heures du matin afin de traverser la portion la plus découverte du Djebl-Sfa avant que le soleil ne soit parvenu à son méridien. Le vieux cheik d’El-Kantara, fidèle à la tradition, vient ajouter à notre dîner un plat de couscoussou et une assiette de grenades. Nulle part on ne trouve de grenades aussi bonnes, aussi fraîches, fondantes et sucrées qu’à El-Kantara. Nous ne sommes pas tentés, après les fatigues passées et présentes, de prolonger la soirée. La nuit, je laisse ma fenêtre ouverte et mes volets entre-bâillés afin d’entendre le bruit mélancolique de la rivière débordant hors de la retenue qui la met au niveau de l’oasis qu’elle arrose et féconde. De ma chambre, située à huit ou dix pieds au-dessus du petit jardin de l’auberge, c’est à peine si la montagne me laisse apercevoir un coin du ciel étoile. Dans la journée j’avais cherché à suivre des yeux les détails de cette montagne si élevée et si rapprochée de la maison. Aucune route ne la sillonnait ; sur un rocher, baigné par l’eau du torrent, un pâtre, nonchalamment accoudé, faisait sortir de sa flûte de roseau un murmure tremblant. Des chèvres, dispersées çà et là, grimpaient de leurs pieds agiles les sentiers escarpés, animant seules de leurs bonds sauvages ces flancs rougis et solitaires. Bien avant le jour, le mouvement commence déjà à se faire entendre dans l’auberge. Le hennissement des chevaux arabes auxquels on porte l’orge, la voiture que l’on sort de la remise, la cuisinière qui fait les préparatifs du déjeuner, toute cette petite agitation matinale nous rappelle qu’il est temps d’ouvrir la paupière fermée à peine depuis quatre heures. Les esprits excités par le plaisir du voyage, par ce qui nous attend et par ce qui vient de se dérouler à nos regards, tout en empêchant en quelque sorte le repos, empêchent en même temps de sentir la fatigue. La nuit est encore complètement noire lorsque je procède à ma toilette à la lueur d’une bougie. Bientôt les portes des chambres s’ouvrent l’une après l’autre et nous nous retrouvons tous autour de la table de la salle à manger devant des tasses de café à l’eau. On sent la privation du lait dans les voyages à travers ces campagnes arides et peu peuplées. Le café est réputé très sain en Algérie, mais il ne laisse pas que de paraître un peu sec comme unique nourriture, le matin au réveil. Si-Mohamed a, depuis longtemps, surveillé lui-même les préparatifs du départ et organisé avec soin la petite caravane. Pendant que nous déjeunons, une faible lueur vient annoncer la venue du jour. Sohere, ce mot doux comme un souffle qui passe, veut dire aube en Arabe, et c’est la compagne que l’indigène salue toujours lorsqu’il se met en route. Nous la verrons bientôt argenter le petit désert enclavé entre le Djebel-Aurès et le Djebel-Sfa. Maintenant ce n’est que son avant-courrière qui nous permet de distinguer les objets qui nous entourent sur la petite place devant la porte de l’auberge. Notre voiturin, fermé par des rideaux de cuir noir, tout attelé, nous attend ; le coursier alezan, à longue queue et à épaisse crinière, de Si-Mohamed est tenu en main par un Arabe et se promène lentement piaffant sous son harnais de filali rouge et sa haute selle couverte de peau de tigre. Quatre chevaux de moins belle apparence, mais l’œil sauvage et les jarrets nerveux, attendent les quatre serviteurs de notre ami arabe. Quelques enfans des montagnes, vêtus de leurs courtes tuniques blanches, sont venus regarder curieusement les apprêts du départ.

Nous voici en route longeant l’oasis encore endormie ; les chevaux des cavaliers, trop ardens pour débuter à l’allure de notre attelage, ont pris les devans. La rosée de l’automne est si fraiche qu’elle nous force à nous envelopper dans d’épais manteaux. Toute la nature est plongée dans un complet silence, et l’on n’entend que le bruit des sabots des chevaux qui frappent à chaque minute sur les pierres du chemin à peine tracé. La campagne est désolée ; des montagnes se découpent en jaune terne sur le ciel blanc. Par moment nous descendons dans le lit d’une rivière, presque infranchissable en hiver, à présent toute desséchée. Ce n’est plus la gorge étroite qui précédait El-Kantara et ce n’est pas encore le grand désert dans toute sa beauté. Le jour paraît, mais le soleil, qui se lève derrière les Aurès, ne se montre que longtemps après. La cavalcade qui nous accompagne fait halte souvent pour attendre que notre voiture l’ait pu rejoindre ; le groupe qu’elle forme est noble et pittoresque, et le paysage, que j’ai critiqué d’abord, produit, comme fond du tableau, des effets très africains. Le soleil est bien le regard de cette nature ; il la transforme, il l’anime, il lui donne la couleur et la vie. Aussitôt qu’il a dépassé le rempart qui nous le cachait, tout se colore, tout semble sourire ; les horizons s’éloignent, les ombres s’allongent, donnant du relief aux moindres objets en saillie. Sa chaleur nous fait sortir de l’engourdissement où nous étions plongés. Les chevaux des cavaliers qui nous guident sont bientôt ruisselans de sueur. Le cheval alezan est trop précieux pour le fatiguer inutilement ; Si-Mohamed monte sur celui de l’un de ses serviteurs et laisse un Arabe à pied pour ramener le sien au petit pas. Sa belle croupe reluit au soleil ; sa bouche laisse tomber des flocons d’écume sur le sable, il est encore plein d’ardeur, malgré la longue course qu’il a déjà fournie les jours précédens pour amener son maître du fond des Zibans à notre rencontre.

Toujours suivant cette vallée, qui l’hiver, dit-on, est arrosée et verdoyante, nous arrivons au ksar, ou caravansérail d’El-Outaya. La rosée abondante de la nuit a laissé dans le terrain sablonneux qui commence en cet endroit des flaques d’eau que le soleil fait évaporer peu à peu. El-Outaya est la dernière zone humide. au delà du Djebel-Sfa, il n’est pas tombé une goûte de pluie depuis dix-huit mois. Il est environ neuf heures du matin ; nous ne devons pas nous arrêter longtemps au village d’El-Outaya, dont nous apercevons le minaret carré. Un grand verger, planté d’arbres fruitiers de France, montre à peu de distance son aspect désolé. Il a été dévasté pendant la dernière insurrection, mais l’indemnité que le gouvernement a remise au colon qui en était propriétaire dépasse de beaucoup ce qu’il aurait jamais espéré en tirer de tout autre manière.

Le kaïd de Biskra, averti de notre arrivée, avait envoyé sa propre voiture et une voiture de louage à El-Outaya afin de nous amener tous à Biskra, nos chevaux de Batna ne pouvant aller plus loin. Après avoir pris le temps de charger nos valises sur les voitures. nous y montons nous-mêmes ; les dames dans la calèche du kaïd conduite par un cocher nègre vêtu d’une veste à ramage rouge et jaune, et les hommes dans un char à bancs. Sur le char à bancs monte le cheik du village d’El-Outaya, qui se rend à Biskra pour nous faire rôtir le fameux mouton indispensable au repas arabe qu’on offre aux étrangers. La tradition se perd à ce qu’il paraît, et un homme qui sait bien rôtir est connu dans toute une province, Nous roulons enfin sur un terrain uni et sablonneux, traînés par deux petits chevaux noirs à longues queues, qui commencent d’abord par se mettre debout avant de se lancer au galop dans la direction du col qu’ils doivent nous faire franchir. Nous avions encore 26 kilomètres à faire avant d’arriver à Biskra, terme de notre voyage. A quelques pas d’El-Outaya, nous passons près d’une montagne conique qui porte le nom de Djebel-Garribou et n’est en somme qu’un immense bloc de sel de 5 kilomètres de long sur 1,500 mètres de large. Nous n’y avions prêté d’abord qu’une attention distraite, la trouvant à peu près semblable aux montagnes ses voisines, lorsqu’en avançant davantage nous la voyons s’éclairer et se détacher blanche et brillante sous les rayons directs du soleil. Nous croisons sur la route un « coursier à longue oreille. » En regardant dans ses tellis gonflés, je suis surprise de voir que « sa charge était de sel. » On m’explique alors que les Arabes exploitent cette mine en détachant simplement des morceaux qu’ils transportent ensuite sur des marchés plus ou moins éloignés.

Nos voitures sont précédées par deux cavaliers du kaïd en burnous noirs. Ils galopent rapidement, se servant des angles de leurs larges étriers arabes en guise d’éperons pour exciter leurs chevaux qui ne semblent guère en avoir besoin. Quoique la route du col de Sfa soit suffisamment large, ils font reculer, dans des anfractuosités de la montagne, une caravane de chameaux afin que rien ne vienne retarder notre marche. Le soleil devient très ardent, mais l’air est encore léger. Arrivés au sommet du col, les voitures s’arrêtent, car c’est de là que la vue embrasse, pour la première fois, toute l’étendue du grand désert.

On a si souvent comparé le désert à la mer et les oasis à des îlots qu’il devient difficile de répéter la même idée, quoiqu’elle se présente tout naturellement à l’esprit lorsqu’on contemple la vaste plaine de sable parsemée de taches vertes qui offre aux yeux son immensité ; comme la mer aussi, elle prend les couleurs les plus variées, selon les différentes heures du jour. Au moment où nous arrivions, le soleil était déjà assez élevé, mais une brume transparente fondait la ligne de l’horizon avec le ciel et donnait au désert une couleur argentée plus semblable à l’eau qu’à la terre. On nous dit que son plus beau moment est au lever du soleil, lorsqu’une tenture rose semble s’étendre sur tout le paysage. A mesure que nous descendons le versant opposé du Djebel-Sfa, la teinte change et arrive progressivement à un rouge assez chaud ; les oasis deviennent plus vertes et plus distinctes ; celle de Biskra, la plus grande et la plus rapprochée de nous, se détache clairement et laisse voir quelques-uns de ses détails. La forêt de palmiers nous paraît couvrir une grande étendue de terrain. Du pied de la montagne jusqu’aux premières maisons, ce n’est qu’une plaine de sable uni. Les caravanes y ont tracé leur chemin légèrement tortueux. Il nous est facile de le distinguer, et nous allons le suivre, quoiqu’il soit à peu près indifférent d’aller plus à droite ou plus à gauche, mais les pieds des chameaux ont battu le sol, et le sable en est devenu un peu moins tirant pour les chevaux.

En approchant de Biskra, un groupe de cavaliers qui viennent à nous attire notre attention. Des uniformes, des burnous blancs et des burnous rouges dans un nuage de poussière, c’est tout ce que nous pouvons distinguer au premier moment ; mais nous nous rapprochons, et celui qui s’avance en tête à notre rencontre est le commandant supérieur du cercle de Biskra, accompagné de plusieurs spahis ; puis vient ensuite, monté sur un beau cheval, le kaïd de Biskra, Arabe de noble apparence de la belle famille des Ben-Ganah. Après un arrêt de quelques minutes nécessaire pour les présentations, entourés de tous ces cavaliers, nous reprenons notre course, et peu d’instans après nous faisons notre entrée dans la ravissante oasis de Biskra.

Jeudi 26 septembre. — Depuis que nous avons quitté Constantine, c’est-à-dire depuis le lundi soir, nous avons parcouru 239 kilomètres sans trop de fatigue. Notre intérêt a toujours été de plus en plus excité, et notre imagination de plus en plus charmée. El-Kantara étant le premier aperçu sur la nature vraiment orientale, nous en avons eu non-seulement l’admiration, mais aussi la surprise. La vue dont nous avons joui sur le haut du col de Sfa nous a également révélé un pays entièrement nouveau et plein de grandeur. L’entrée dans l’oasis de Biskra nous a laissé entrevoir la vie féodale de l’Arabe à côté de la civilisation de la France, la nature dans sa parure naturelle à côté des jardins alignés par la main des colons. Biskra ne ressemble à rien de ce qui se trouve en France. Les maisons à hautes murailles, percées seulement de lucarnes, sont toutes blanchies à la chaux et entourées de jardins, protégés aussi par de blanches murailles au-dessus desquelles s’élèvent les larges touffes des beaux palmiers parés en cette saison de leurs régimes de dattes de couleur vive, jaunes ou rouges. De larges espaces se trouvent entre ces constructions mystérieuses ; ils peuvent être considérés comme des rues. Dans les plus vastes, les autorités françaises ont fait planter des bosquets de rosiers, d’arbustes variés et de ricins, dont l’élévation atteint presque dans ces parages celle d’un arbre ; ses larges feuilles luisantes et découpées, d’un vert foncé, attachées à une tige rouge, sortent puissamment du milieu des touffes vaporeuses des tamaris et des rameaux flexibles des lauriers doubles rouges et blancs. Notre voiture en arrivant passait au milieu de ces places bordées de fleurs ; des Arabes vêtus seulement d’une longue tunique en toile blanche sans ceinture et d’un turban en mousseline également blanche étaient appuyés contre les maisons qui pouvaient les abriter du soleil. Il nous semblait être plutôt aux Indes qu’en tout autre pays. Le cocher nègre nous a conduits à travers cette singulière ville, jusqu’à la porte d’une habitation, en tout semblable à beaucoup d’autres ; nous fûmes avertis alors que nous étions arrivés à l’hôtel. Le mot auberge n’est plus de mise, même au désert.

Nous étions heureusement les seuls hôtes de Mme Medan. Les quatre bonnes chambres que possède l’hôtel ouvrent, les unes à côté des autres, sur le petit jardin qui forme le milieu de la maison. La salle à manger vient à la suite ; la cuisine et le logement des propriétaires est en retour. Une tonnelle de treillage, sur laquelle grimpent des vignes et des mimosas, forme un abri agréable ; les allées sont divisées aussi par de minces treillages garnis de passiflores. Un mur clôt le jardin sur les deux faces, qui sont sans constructions. Comme dans les maisons arabes en général, il n’y a aucune vue extérieure à espérer, sauf par une étroite fenêtre garnie de barreaux qui donne du jour dans les chambres. Nous avons trouvé là en plein désert tout ce qui est nécessaire à l’habitation, des lits simples et propres, des tables et des chaises à l’avenant, et, nous avons, dès l’arrivée, pris possession de la tonnelle pour en faire notre salon. La porte de l’auberge donne sur un vaste terrain nouvellement planté, encore fort aride, et qui doit être aujourd’hui un beau square ! Attirée par le ronflement lointain d’un tambour de basque et de tambourins, je m’étais avancée à l’entrée de la maison en demandant à Si-Mohamed d’où pouvait provenir ce bruit ; il me désigna une agglomération de petites maisons, du côté opposé de la place, en me disant que là étaient les cafés maures dans lesquels dansaient les femmes de la tribu des Ouled-Nayls qui habitent tout un quartier de Biskra. Biskra veut dire ivresse en arabe, et de tout temps l’oasis a attiré de fort loin les amis du plaisir.

Après quelques heures consacrées au repos et à la toilette nécessaire lorsqu’on a voyagé, nous sommes montés dans la calèche du kaïd et accompagnés de nobles Arabes et d’officiers de la garnison à cheval, nous sommes partis pour aller visiter la forêt et le Vieux Biskra. Depuis la prisé de l’oasis par le duc d’Aumale, en mars 184a, une ville nouvelle s’est élevée : c’est celle que nous avons vue d’abord et que nous habitons ; la vieille ville n’est plus considérée que comme une sorte de grand village occupé par des cultivateurs et des Arabes pauvres. Les maisons en sont bâties avec la terre du pays séchée au soleil ardent de l’été ; mais elles ne sont pas blanchies à la chaux, c’est un luxe que se permettent seulement les gens riches.

Ceux qui croient connaître les palmiers parce qu’ils en ont vu sur les bords français de la Méditerranée seraient bien surpris si on leur disait qu’il y a autant de différence entre les arbres chétifs qu’ils admirent et les dattiers de Biskra qu’entre un mince peuplier et un chêne de cent ans.

Notre voiture roulait sur un sable fin entre deux rangées de palmiers qui formaient une large avenue ; à notre droite, à perte de vue, nous apercevions d’autres palmiers espacés les uns des autres, mais si touffus qu’ils ne laissaient pour ainsi dire pas pénétrer le soleil à leurs pieds ; les uns s’élevaient droits comme une colonne d’un mètre environ de circonférence ; d’autres venaient en une réunion de six ou sept troncs inclinés en forme de gerbe ; d’autres enfin sortaient de terre en un immense bouquet de palmes larges et longues. La verdure s’étalait ainsi en différens étages sans uniformité, mais avec une ampleur et une force de vie qu’on ne rencontre que dans la végétation des pays chauds. Nous ne sentions aucun souffle de vent ; il était près de quatre heures, et l’ardeur du jour avait déjà fait place à une température douce et calme à l’ombre.

Nous longions toujours la grande forêt de cent cinquante mille palmiers qui se prolongeait à notre droite ; à notre gauche nous avions toute l’étendue du désert au delà du village nègre. Les nègres de Biskra vivent en tribu et possèdent un kaïd. Leurs maisons me paraissaient avoir à peu près la forme de grandes huttes coniques, à la façon de celles de certains sauvages. Les murs étaient en terre et le toit était fait de palmes sèches superposées ; c’est le chaume des gourbis du désert. Toutes les parties du palmier sont utilisées dans ces contrées. Le tronc sert de bois de charpente, quoiqu’il soit trop filandreux pour être coupé en planche, mais sans être équarri il peut soutenir les constructions. Les palmes font les couvertures des cabanes et alimentent le feu ; leur fruit est la nourriture générale des habitans et de leurs animaux. Le palmier-dattier vit près de deux cents ans ; à trente ans, il a atteint toute sa vigueur, et il la conserve durant soixante-dix ans, donnant en moyenne de quinze à vingt régimes de dattes par saison pendant cette période. Il est fortement imposé par le gouvernement, qui retire ainsi des oasis des sommes considérables. La culture de cet arbre est bien faite pour plaire au caractère du Saharien. Elle est variée et peu assujettissante. Des hommes adroits, pour hâter la production, transportent la poussière fécondante d’un arbre sur l’autre. Aussitôt qu’un bouquet de nouvelles feuilles sort du cœur du palmier, les palmes les plus basses se sèchent et demandent, à être coupées, L’Arabe a soin de ne pas trop raser l’écorce en faisant cette opération afin de laisser sur le tronc des inégalités qui l’aideront plus tard à atteindre le sommet pour cueillir les dattes mûres. Ces détails m’étaient donnés pendant notre promenade. En moins d’un quart d’heure », à l’allure rapide des mêmes chevaux qui nous avaient amenés le matin d’El-Outaya, nous étions aux premières maisons du vieux Biskra ; là, nous avons laissé la voiture ; les rues étaient trop étroites pour lui livrer passage, et nous avons parcouru lentement cette curieuse petite ville arabe, La couleur des murailles était d’un jaune grisâtre uniforme comme la terre que nous foulions aux pieds, mais les énormes palmes qui se penchaient par-dessus étaient si vertes et le ciel sur lequel elles se découpaient était si bleu, qu’il semblait précisément que cette teinte adoucie et harmonieuse fût mise tout exprès afin d’empêcher les tons durs de se heurter. La tour carrée du vieux minaret dépassait les arbres des jardins. A son sommet étaient pratiquées quatre ouvertures cintrées, pour permettre au muezzin d’annoncer la prière aux quatre points de l’horizon. L’eau du ciel est remplacée dans cet heureux pays par des sources intarissables formant de petites rivières qui coulent au travers du village et vont emplir d’étroits canaux, multipliés à l’infini dans les oasis, Sans cette constante humidité, les palmiers, les orangers, les grenadiers ne pourraient vivre. Il est singulier que la végétation particulière au pays le plus sec du monde ait besoin d’être continuellement arrosée. La distribution de l’eau se fait d’une façon régulière dans tous les jardins, par des hommes préposés à cette tâche, qui lèvent chaque digue à une heure fixe.

Le soleil s’était abaissé sur l’horizon pendant notre promenade dans les petites ruelles du vieux Biskra et laissait les ombres s’étendre avec cette transparence que Decamps a si bien su rendre dans ses tableaux d’Orient. L’heure était pleine de charme. Les montagnes se découpaient en fines arêtes, et le soleil à son couchant colorait tout en rose. Après avoir marché.une heure environ, nous sommes remontés, les uns en voiture, les autres à cheval, pour aller visiter à l’est de l’oasis la propriété d’un Français qui vient passer ses hivers dans le climat tiède de Biskra. L’effet d’un jardin planté de la végétation tropicale du pays, et soigné, peigné comme un parterre des Champs-Elysées, entouré de cette grande nature et de ce cadre magnifique, est plus singulier qu’agréable. Notre retour au milieu de la forêt, sous laquelle glissaient les rayons rouges du couchant, dans ces chemins qui tournaient autour des gigantesques groupes de palmiers tout à coup enveloppés des ombres de la nuit, était bien fait pour laisser dais l’imagination une impression qui ne peut s’oublier.

Nous sommes revenus directement chez le kaïd qui donnait une fête pour les étrangers et les officiers supérieurs. Il était sur le pas de sa porte attendant l’arrivée de ses convives. Il nous a conduits, au travers de son salon, jusqu’à un beau jardin éclairé par des lanternes de papier accrochées aux branches ; la lumière était trop imparfaite pour nous permettre de distinguer les détails, mais la grosseur des troncs des palmiers nous parut extraordinaire. C’est, à ce qu’il paraît, une espèce particulière qui ne s’élève guère à plus de douze pieds, mais n’en devient que plus forte. Des serviteurs arabes, bien vêtus, allaient et venaient d’un air affairé. Nous sommes parvenus, en enjambant par-dessus quelques seguïas, jusqu’à une salle en treillages, sous laquelle était dressée une longue table servie à la française, couverte de vaisselle de Sèvres, de verreries de Baccarat et éclairée a giorno par des candélabres qui sortaient sans doute de chez Barbedienne. Des rideaux avaient été placés du côté du vent, qui commençait à faire pencher les flammes des bougies ; l’eau qui coulait tout auprès faisait entendre un léger murmure ; on voyait de temps en temps passer sous les rayons de lumière des gazelles apprivoisées qui regardaient d’un air étonné le va-et-vient des serviteurs. Lorsque les Arabes riches traitent les étrangers, ils leur servent en général un repas arabe ; mais pour leur usage particulier ils préfèrent de beaucoup la cuisine française, et souvent ils ont chez eux de bons cuisiniers nègres. Le repas qui nous a été donné ce soir-là était composé de tout ce que le pays peut offrir de plus délicat, des hachis de viandes de gazelle, des rôtis d’outarde et une vingtaine d’autres plats bien préparés. Au dessert, plusieurs assiettes de gâteaux ont été placées sur la table ; le meilleur, à mon avis, était une petite gaufre ronde couverte d’une légère couche de miel fondu. Ce miel est parfumé comme les fleurs dans lesquelles les abeilles viennent chercher leur butin ; l’oranger, les roses, la grande lavande et le jasmin, qui rendent célèbre le miel du mont Hymette, prêtent aussi leur suc à celui de l’Algérie.

L’hospitalité des Arabes est trop connue pour qu’il soit nécessaire de revenir sur ce sujet ; mais ce que l’on sait moins, c’est le degré de respect exigé des enfans à l’égard des parens, surtout dans les grandes familles, qui ont gardé les traditions. Les fils, même après leur mariage, ne doivent pas s’asseoir devant leur père, sans qu’il leur en ait donné la permission ; s’ils sont cheiks ou kaïds, ce privilège leur est accordé souvent afin qu’ils soient entourés d’une sorte de prestige aux yeux de leurs administrés. Il faut une invitation du père pour que le fils vienne manger à la même table que lui. Ce sentiment d’obéissance et de respect des enfans dans l’intérieur de la famille se trouve expressément dicté par ce passage du Koran : « Dieu vous ordonne l’amour, la vénération et la bienfaisance pour vos pères et mères ; gardez-vous de leur marquer du mépris, gardez-vous de les reprendre, ne leur parlez jamais qu’avec respect ; ayez toujours pour eux de la tendresse et de la soumission. »

Ce n’est jamais que dans la contenance la plus humble qu’un jeune enfant se présente devant son père. Dans quelques familles qui ont gardé les vieux usages, si le père sort, les fils l’accompagnent jusqu’à la porte, l’aident à monter à cheval et guettent ensuite son retour afin de lui montrer les mêmes attentions. Dans les grandes fêtes, comme dans divers événemens de la vie, les enfans ne manquent jamais, en baisant la main de leur père ou de leur mère, de leur demander leur bénédiction. Tous y attachent la plus haute idée de bonheur, et de ce sentiment résulte l’impression non moins vive d’un profond chagrin, lorsque, par leur inconduite ou toute autre faute, ils se voient menacés de la malédiction paternelle.

Le soir où nous dinions, le kaïd n’avait admis à la table que son fils aîné, cheik de Sidi-Okba, et le fils aîné de ce fils, enfant de sept ans, qui s’endormit avant que nous fussions arrivés à la fin de la série de plats dont le défilé dura deux heures. Chez les Arabes, les enfans eux-mêmes ont les cheveux rasés, ce qui donne aux petits garçons un certain air futé qui leur sied à ravir ; une petite chéchia ou calotte rouge, avec un gland bleu, mise très en arrière, leur couvre la tête ; leur front dégarni est exposé aux ardeurs du plus grand soleil sans qu’il en résulte aucun accident. Les anciens Arabes portaient leurs cheveux longs. Les historiens racontent, dans le portrait qu’ils ont laissé d’Abbas, oncle du prophète, et l’un des plus beaux, hommes de son temps, qu’il avait de superbes cheveux séparés en deux longues tresses. L’usage de les raser ne s’est introduit que beaucoup plus tard sous le califat d’Osman Ier, et il devint bientôt général chez tous les peuples musulmans. Mais pour conserver le souvenir de la coiffure du prophète, les Arabes laissent croître une mèche de dix centimètres de long, à peu près, au sommet de la tête, qu’ils nouent et cachent sous le turban ; elle porte le nom de Mohammed ou Mahomet, comme nous disons en France. Au désert, durant les grandes chaleurs de l’été, les Arabes, lorsqu’ils ne montent point à cheval, revêtent une longue tunique ou gandourah en soie blanche et molle, qui retombe sur leurs pantalons bouffans, laissant les bras découverts sous le burnous et les jambes également entre le genoux et le bord des chaussettes. La chaussure particulière à Biskra s’appelle bel’ra. C’est une sorte de pantoufle moyen âge en peau jaune avec une patte sur le cou-de-pied. On a vu dans tous les tableaux représentant des Arabes le costume des cavaliers avec leurs bottes rouges en forme de bas qui protège la jambe, pliée par les étriers courts, contre les broderies de la selle et des harnais.

Après le repas du kaïd, nous nous rendîmes tous, précédés de serviteurs portant des lanternes, chez le commandant supérieur, qui devait prolonger la soirée en donnant une fête où figureraient les célèbres danseuses de la tribu des Ouled-Nayls. On arrive au palais du commandement en suivant des avenues plantées par les Français. Ce soir-là le public avait la permission de s’y promener. Près de la porte jouait la musique militaire. Le palais, bâtiment long surmonté d’un belvédère, se détachait en blanc sur les arbres ; toutes les fenêtres étaient ouvertes et laissaient voir au rez-de-chaussée des salons brillamment éclairés. Nous pénétrâmes d’abord dans une première pièce où des plateaux chargés de tasses étaient posés à terre sur des tapis pour les Arabes et les spahis. Puis nous entrâmes dans le salon principal où des fauteuils rangés au fond nous étaient destinés. Le kaïd, les officiers et les autres autorités de l’endroit s’assirent à côté de nous. Une colonne massive, servant sans doute à soutenir le plafond, s’élevait au milieu de la chambre. Elle était garnie de palmes, de fleurs et de candélabres. D’épais tapis couvraient le sol. A travers les ouvertures, on apercevait un jardin illuminé, et le long du mur, en face de nous, une vingtaine d’Ouled-Nayls étaient rangées, attendant le signal de la danse. Dans un angle, on avait placé les musiciens de la tribu ; debout aux portes, une foule bigarrée, composée de militaires, d’Arabes et de nègres, regardait la fête. Je fus d’abord frappée de l’aspect étrange de ces femmes, assises côte à côte vis-à-vis de nous. Aucune des femmes nomades que j’avais rencontrées jusqu’alors ne m’avait donné l’idée de costumes aussi singuliers et de physionomies aussi frappantes. Elles avaient le type régulier, les pommettes larges, les traits accentués et droits, et la peau des mulâtresses, les mains petites et les attaches des poignets remarquablement délicates. Des deux côtés du visage, elles portaient des nattes de cheveux couleur de jais, bourrées de laine. Depuis la racine jusqu’au bas des joues, ces tresses pouvaient avoir une largeur de 10 centimètres au moins. On juge de la circonférence de la tête garnie de ces masses épaisses. Un grand haik, comme un châle, soit en laine noire brodée de couleur, soit en laine blanche, était posé sur la tête, où il était maintenu au moyen d’un turban lamé d’or, et retombait carrément sur le dos jusqu’aux talons. Leurs robes, de couleur vive, rouges pour la plupart, avec le corsage fait en forme de péplum antique, étaient assez longues pour traîner un peu à terre ; une quantité innombrable de bijoux d’argent et de corail ornait leur personne. Des chaînes pendantes étaient accrochées au turban au moyen de grandes épingles en forme de main ; au cou, plusieurs plaques et plusieurs colliers étaient superposés les uns sur les autres ; sur les épaules, des broches retenaient le péplum ; à la ceinture, également en métal ciselé, de longues chaînes soutenaient des cassolettes grandes comme des tabatières et des étuis à couteaux, d’un travail curieux, qui retombaient jusqu’à leurs genoux. C’est une véritable gloire pour ces femmes d’être chargées de bijoux qui attestent leur succès.

La tribu des Ouled-Nayls passe pour être très insouciante : elle vit dans le désert au sud-ouest de Biskra. Les hommes cultivent la terre. Ils ont la réputation de rire et de chanter plus souvent que les autres Arabes. De tout temps ils ont envoyé leurs filles à Biskra en leur enjoignant de gagner une dot et de venir ensuite se marier dans la tribu, chose singulière pour des musulmans qui tiennent tant, en général, à la vertu des femmes qu’ils épousent. De plein gré ils manquent ainsi à la lettre du Koran, qui met des restrictions positives à certaines libertés.

Lorsque nous fûmes tous assis, un agent de police arabe, sous la garde duquel on avait placé les danseuses, désigna deux d’entre elles pour commencer ; ce n’étaient ni les plus jeunes, ni les plus belles. Au même moment la musique se mit à jouer. Elle était composée d’une flûte, d’un tambour de basque et d’une autre sorte de tambour. Les tambours frappaient la mesure à trois temps, une noire d’abord, très accentuée, puis deux croches et une noire légère, pendant que la flûte murmurait une phrase aiguë de six notes, Le rythme, toujours le même, finit par ébranler les nerfs. Eugène Fromentin, si bon juge en toutes choses de l’Algérie, dit, dans un de ses charmans ouvrages, que la danse des Ouled-Nayls n’a aucune des significations de la danse des almées d’Égypte. Il a lu dans chacun de leurs gestes une tendresse contenue et une passion pure. Pour ma part, je dois dire que j’ai trouvé le spectacle curieux, mais la danse ne m’a semblé en elle-même ni gracieuse, ni intéressante. L’agent de police était là pour faire reposer la danseuse qui commençait à tomber en pâmoison, et la remplacer par une autre plus calme. La danseuse débute par une marche autour de la chambre en glissant la pointe de ses pieds nus sur le tapis, puis après quelques minutes de cet exercice tranquille, elle se renverse en arrière, se pliant de façon à faire presque toucher sa tête sur ses talons, retenant en même temps son turban d’une main et étendant son haïk de l’autre ; la musique s’animait, elle précipite son patinage et fait de temps à autre un saut en l’air en poussant un petit cri, puis elle reprend sa promenade. Deux ou trois d’entre elles seulement dansaient en même temps. Je les croyais fort calmes, mais je vis qu’en réalité il n’en était rien, car, l’agent de police leur touchant légèrement les bras avec sa baguette, emblème de ses fonctions, elles s’arrêtaient comme magnétisées et se jetaient, à moitié évanouies, sur de l’eau fraîche qu’un nègre leur offrait dans un bidon de soldat.

Comme intermède à cette danse peu variée, on nous a menés dans le jardin tout constellé de lanternes de couleur. L’illumination nous a permis d’apercevoir vaguement une végétation tropicale, les larges feuilles des bananiers, le fouillis des ramures délicates du bambou et les arêtes des palmiers se mêlant confusément dans la demi-obscurité. Dans un espace vide, on nous a donné un échantillon du carnaval arabe. Un nègre déguisé en lion, avec deux mèches d’étoupes allumées pour représenter les yeux, simule un combat avec un homme armé d’un sabre ; un troisième, déguisé en autruche, prend le parti du lion et frappe l’ennemi à coups de bec ; enfin le lion est victorieux. Pendant le combat, des Arabes tirent en l’air des coups de fusil chargés à poudre. Nous rentrons ensuite dans le salon reprendre nos places pour voir de nouveau danser les femmes. Une des Ouled-Nayls, assise un peu à part des autres, probablement plus riche que ses compagnes et incontestablement plus belle, d’une beauté de mosaïque byzantine, ne dansait pas ; son costume de soie amarante et or, avec un haïk blanc rejeté eu arrière, lui seyait à merveille ; pour comble de luxe, elle avait aux jambes une paire de bas de coton blanc qu’elle avait bien soin de montrer en posant ses pieds sur les barreaux d’une chaise placée vis-à-vis d’elle. Un adolescent, noir comme l’ébène, vêtu d’une gandourah de cachemire jaune d’or, se tenait debout appuyé contre la porte près des danseuses, donnant sans s’en douter la dernière touche au tableau. Était-ce un jeune nègre ou une jeune négresse ? C’est ce que je n’osai demander au kaïd assis à côté de moi.

A dix heures, nous nous sommes retirés laissant la fête continuer jusqu’au jour. L’air de la nuit, en sortant du palais, m’a paru exquis, il avait quelque chose de moelleux.

L’air, ainsi qu’un lait pur, coulait délicieux ;
La transparente nuit brillait bleue et sereine.


Les sons de la musique nous accompagnaient de loin pendant le trajet que nous faisions lentement pour rentrer à l’hôtel. Comment songer à dormir lorsqu’on a tant de choses curieuses et nouvelles en perspective ? Je passe la plus grande partie de la nuit debout à ma fenêtre à barreaux entre-bâillée, un éventail arabe à la main dans la crainte des moustiques, que je n’ai du reste pas aperçus, et à cinq heures du matin, vêtue simplement d’un peignoir, je vais sur le pas de la porte de ma chambre jouir des premières splendeurs du matin. C’est l’heure la plus agréable de Biskra en cette saison. Rien n’était encore en mouvement dans l’hôtel. J’étais absolument seule dans l’étroit jardin dont les petites treilles, malgré le soleil déjà brillant, conservaient encore quelques perles d’une faible rosée. On perdrait sa peine en voulant décrire les qualités de l’atmosphère d’une manière assez précise pour en donner une idée à ceux qui ne l’ont pas eux-mêmes appréciée. Mais pour ma part je pensais, en respirant à pleins poumons cette douce fraîcheur, cet éther embaumé, cet air transparent qui ne semblait pas peser sur mes épaules plus qu’une aile de papillon, qu’il est impossible de rêver un élément plus idéal pour les habitans du paradis. Ce moment de la journée est malheureusement de courte durée, et personne autre que moi dans l’hôtel ne songeait à en jouir. Pendant que je me promenais sous la treille, une belle négresse, grande et svelte, revint du marché apportant les provisions ; elle déposa à terre un dindon, d’autres volailles et une de ces exquises pastèques qui dans ces contrées chaudes peuvent rivaliser avec les melons. Elle aurait fait, ainsi encadrée, un sujet plein de pittoresque pour un peintre, avec son petit voile de mousseline blanche posé négligemment autour de sa tête, un bout rejeté sur une épaule et couvrant le bas de son visage, ses bras nus couverts de cercles d’argent et de corail qui ressortaient avantageusement sur sa tunique de toile bleue. Sa petite fille, qui pouvait avoir dix ans, la rejoignit bientôt. Je fus frappée de la finesse de ses traits, quoique sa peau fût parfaitement noire ; elle était vêtue comme sa mère, et ses mouvemens étaient empreints de grâce et de naturel.

C’est dans les oasis riches du Zab que se trouvent les beaux nègres. Les grandes familles arabes se font servir par eux. Ce sont aujourd’hui les fils des esclaves, l’esclavage ayant été détruit par la conquête française. Il n’était cependant pas dur chez les Arabes. L’esclave avait droit de porter plainte devant le kadi lorsqu’il avait été en butte à de mauvais traitemens, et il pouvait contraindre le maître dont il avait à se plaindre à le vendre à un autre. Il faut convenir que souvent la condition de l’esclave bien traité et appartenant à une famille riche était infiniment plus heureuse que celle qu’il venait de quitter dans son propre pays sous la domination de quelque roi féroce. Mais le principe lui-même est mauvais, et on a trop souvent raconté les horreurs de la traite pour ne pas réprouver, malgré certaines exceptions, des actes aussi odieux. On peut dire qu’à présent la vie des serviteurs noirs, chez les indigènes, est des plus enviables. Ils savent qu’ils sont en général pour toute leur existence dans la même maison ; ils s’y marient, et leurs enfans sont élevés avec ceux de leurs maîtres dont ils deviennent à leur tour les serviteurs. Ils y sont traités avec familiarité et bonté ; bien nourris et bien vêtus, ils n’ont aucune cause de soucis matériels, Leur nature confiante et dévouée leur fait ressentir les chagrins de leurs maîtres comme les leurs propres, et leurs peines personnelles trouvent également un écho dans le cœur de ceux qui les ont vus grandir à leurs côtés. Cette race de serviteurs ne ressemble en rien à celle des nègres qui travaillent aux fermes ou aux routes des environs de Constantine. Ces derniers ont le type du singe le plus accentué. Les noirs, au contraire, qui ont des emplois dans les maisons des kaïds ont de beaux yeux et des visages dont l’ovale a des contours arrondis bien différens des pommettes saillantes qu’on est habitué à voir chez les nègres de certaines parties de l’Afrique. Leurs filles sont quelquefois belles, aussi ne sont-elles pas toujours dédaignées des Arabes » ! La plupart de ces fils d’esclaves que j’ai rencontrés parlaient un peu le français. L’un d’eux s’appelait Arasmania, traduction arabe du nom d’Orosman. Par une vieille habitude, on les laisse généralement pénétrer dans les appartemens des femmes.

On ne peut faire un pas dans ces pays de vieille origine et de civilisation naissante sans trouver des sujets d’études curieux, intéressans et variés. L’humanité y apparaît avec de plus grandes qualités et de plus grands défauts que dans l’Europe actuelle, mais il est impossible de ne pas se demander si l’Algérie n’aurait pas plutôt à perdre qu’à gagner à nous trop imiter. Malgré la présomption qui nous est naturelle, il faut nous bien persuader qu’on peut être grand sans nous ressembler en tous points.

Nous devons aller visiter une oasis vénérée des musulmans, et là nous retrouverons encore cette foi sincère, cette piété fervente que nous avons déjà si souvent admirée depuis notre séjour dans le pays. Cette oasis étant restée fidèle à la France à travers les dernières insurrections, on ne peut donc dire que les croyances de l’islamisme portent infailliblement les Arabes à devenir les ennemis jurés, des chrétiens. Un des fils du kaïd de Biskra me disait lui-même que les marabouts instruits enseignaient que le prophète avait, dans des instructions laissées à ses disciples, recommandé une extrême douceur à l’égard des chrétiens comme le meilleur moyen de les amener à l’islamisme, et, sans aller bien loin de Biskra, à T’macin, autre lieu de pèlerinage, le marabout, homme riche et puissant dont l’influence est des plus étendues, a été, au dire de tous nos généraux, un des plus utiles auxiliaires des Français dans leurs établissemens du sud.

Notre journée va être bien remplie par notre course au travers du désert. Il faut nous attendre à souffrir un peu de la chaleur ; la délicieuse fraîcheur des premières heures du matin sera remplacée par un soleil tombant d’aplomb sur le sable. A sept heures, nous nous trouvons tous réunis sous la tonnelle, prenant du café au lait ; à huit heures, la calèche du kaïd est à la porte avec la voiture de Biskra, pour nous transporter avec le commandant supérieur et le kaïd à l’oasis de Sidi-Okba, située à 21 kilomètres en s’avançant vers le sud-est. Le fils aîné du kaïd, qui en est le cheik, doit nous en faire les honneurs en nous offrant à déjeuner. C’est une des parties du programme des fêtes que l’on offre aux étrangers distingués et à tous les généraux inspecteurs. Nous avons fait la route accompagnés par un jeune officier du bureau arabe à cheval, son spahi et quelques cavaliers du kaïd. Après avoir dépassé les derniers arbres de la forêt de Biskra, nous nous sommes trouvés roulant dans une plaine de sable, sans autre végétation que des touffes disséminées de diss et d’alfa, qui donnent de loin l’aspect assez verdoyant au désert. Les voyageurs qui ont été plus à l’ouest disent que l’abondance de ces grandes herbes et leur verdure uniforme rendent ces zones presque trop monotones ; c’est le seul pâturage que trouvent encore en été les caravanes. Ces vastes étendues, plates, brillantes, dont la limite se confond avec le ciel dans une vapeur chaude, procurent plutôt une sensation pénible. Les yeux en sont éblouis, et le soleil pénètre à travers les vêtemens. Son ardeur est si grande que je suis obligée de me couvrir d’un manteau, malgré la chaleur, afin de ne pas arriver avec un coup de soleil sur les épaules et les bras, que mon parasol ne peut entièrement garantir. Je comprends maintenant pourquoi les Arabes mettent plusieurs burnous les uns par-dessus les autres, et un turban dont l’épaisseur peut défier les rayons les plus ardens. Nous traversons l’Oued-Biskra, qui n’a l’apparence d’une rivière que par l’absence complète de végétation dont elle offre le tableau, et les pierres roulées dont son lit peu profond est rempli. Le cocher cherche à les éviter, ce qui lui est facile. Aucune route n’étant tracée, l’espace ne lui manque pas.. Les eaux filtrent à travers le sable, à quelques pieds seulement sous terre.

Nous approchons enfin de la ligne de palmiers qui indiquent l’oasis. Peu après nous longeons une suite de murailles de terre semblables à celles du vieux Biskra. Une petite rivière, dans laquelle des femmes arabes lavent leur linge, coule aux abords de la ville. Nous entrons dans une ruelle qui n’a pas plus que la largeur de la voiture, et nous conduit à la maison du cheik. Nous descendons devant une voûte sombre à peine fermée par une porte en planches mal jointes, comme dans la majorité des maisons du sud. Après quelques pas faits dans une obscurité qui nous paraît d’autant plus grande que le soleil que nous venions de quitter était plus brillant, nous nous trouvons dans une cour carrée, ombragée en partie par un arbre aux branches étendues et au vieux tronc rugueux que je prends d’abord pour un olivier, mais que l’on me dit être un oranger. Vingt personnes pourraient parfaitement se tenir à son ombre. Il passe même dans le pays, pour une rareté. La maison, composée d’un rez-de-chaussée, occupe tout un côté de la cour. Une galerie, soutenue par de larges piliers blanchis à la chaux, s’étend sur la longueur de la façade. Un tremblement de terre ayant détruit la maison qui occupait cet emplacement, celle où nous entrons vient d’être bâtie récemment et se trouve même à peine achevée. L’appartement où nous sommes introduits à notre arrivée se compose d’un salon et d’une salle à manger, séparés par un étroit vestibule. Le jardin, que nous apercevons dans le fond, est encore rempli de décombres ; derrière le salon, cachée par une portière, est la chambre du cheik. Toutes les pièces sont meublées à l’européenne, les tentures et le tapis de la table viennent de Paris. Nous nous asseyons tous, en attendant le déjeuner, sous la galerie dont on a caché le sol par de beaux tapis du désert. Le spahi et les cavaliers qui nous avaient accompagnés sont à présent accroupis sous le grand oranger de la cour où des Arabes de la maison du cheik sont venus les rejoindre ; les uns debout, appuyés contre le tronc, les autres dans des poses naturellement élégantes, forment un groupe plein de pittoresque. Le déjeuner est placé sur la table de la salle à manger ; le kaïd nous invite à nous y asseoir. Il préside le repas. Son fils, le véritable maître de la maison, selon l’usage des Arabes loi qu’ils reçoivent des Européens, va et vient, surveille ses serviteurs et ne prend place avec nous que de temps à autre. Abdallah, le cocher du kaïd, a pour fonction d’éventer une des dames avec l’éventail du pays en forme de hache, et le jeune nègre du cheik, tout vêtu de cachemire amarante et chaussé de bottes de peau grise, se livre au même exercice derrière ma chaise avec une telle énergie qu’il fait dire à un des convives qu’il semble couper une tête à chaque coup. L’épisode le plus original du déjeuner arabe, c’est l’entrée du mouton. Il est tout entier et reste enfilé dans un long bâton qui lui a servi de broche. On le pose sur la table sur un carré de laine rouge qui préserve la nappe. Avant le déjeuner, étant dans la cour, j’avais vu une femme laver ce tapis et le faire sécher au soleil, sans me douter de son usage. La tête du mouton est dissimulée sous des branches fleuries de grenadier ; les hommes qui l’apportent, tenant le bâton chacun par un des bouts, ont de ces fleurs rouges piquées dans leurs turbans blancs. On passe un couteau effilé dans la longueur du rôti afin de produire des morceaux, minces comme des lanières, que chacun tire ensuite en les prenant délicatement avec ses doigts. Voyant que nous ne voulions pas nous servir nous-mêmes, le kaïd le fit pour nous de ses mains blanches et soignées. Cette viande, grillée et brûlante, nous a paru excellente. Le déjeuner fini, nous sommes allés prendre le café dans le salon ; puis les hommes de la société ont été faire la sieste en s’étendant sur les tapis de la galerie et de la salle à manger, laissant le salon à la disposition des dames. Vers trois heures de l’après-midi, la chaleur la plus forte étant passée, nous sommes tous sortis de la maison pour aller jeter un coup d’œil sur l’oasis et visiter la célèbre mosquée. La ville nous a paru assez pauvre ; le marché, composé de petites niches en maçonnerie le long d’une rue, était peu approvisionné ; des poivres rouges, de petites bourses en cuir, des mouchoirs de coton de couleur, toutes choses que le soleil ne peut gâter, étaient suspendus autour des échoppes. Des femmes, qui lavaient leurs écuelles dans les seguias, se couvrirent le visage avec un bout de leurs tuniques en nous voyant passer. De petits garçons, brunis par le soleil, avaient la tête rasée, sauf un rond de cheveux comme une brosse au-dessus du front. Je n’ai vu cette coiffure d’enfant qu’à Sidi-Okba. La température était encore excessive et dépassait certainement les journées les plus chaudes que nous avions supportées en Algérie pendant l’été.

Nous marchions lentement, précédés du cheik et de son secrétaire, qui nous guidaient. L’oasis occupe un espace étendu comprenant plutôt des jardins enclos qu’un bois de palmiers, comme à Biskra. Nous sommes parvenus à une petite rue dominée par un minaret carré. On nous a fait entrer sous une vieille arche soutenue par des troncs de palmiers portant encore leur écorce, et nous nous sommes trouvés dans une cour longue, comme un passage à ciel ouvert ; à gauche était la zaouia ou école arabe, éclairée seulement par la porte ouverte. Nous avons aperçu en passant une foule de petits garçons assis à terre, tenant sur leurs genoux une ardoise, sur laquelle étaient tracés les versets du Koran qu’ils devaient apprendre par cœur. A droite, dans une autre chambre, des voyageurs, fatigués ou malades, prenaient du repos et écoutaient les consultations médicales d’un vieux marabout. Au bout de la cour on nous a invités à entrer dans la mosquée par une ancienne porte en bois sculpté. Dans une vaste pièce, blanchie à la chaux et soutenue par des piliers, une quarantaine d’Arabes étaient assis sur des tapis, faisant glisser entre leurs doigts les grains de leurs chapelets. Toutes les babouches étaient rangées à l’entrée, et les Arabes, en signe de respect, avaient les pieds nus. Ceci me rappelle qu’un jour nous étions assises, une dame et moi, dans le square de Constantine ; un Arabe du peuple s’était mis sur un banc en face de nous, en ôtant ses babouches ; aussitôt le gardien du square vint lui dire : « Remettez vos souliers, ce n’est pas respectueux de les ôter. » Ainsi tout est affaire d’usage, et ce qui est une marque de respect chez un peuple peut signifier absolument le contraire chez un autre. Le kaïd de Biskra était lui-même parmi les fidèles ; il nous fit avancer vers le milieu de cette vaste pièce, : fraîche et obscure ; faisant tirer un rideau de soie, il nous montra le tombeau de Sidi-Okba, placé dans une sorte de coupole éclairée par le haut. Le jour qui tombait, brillant sur ce catafalque couvert de velours rouge et sur les étendards vert et or placés aux angles, produisait un effet singulièrement décoratif au milieu de la sombre mosquée. Sidi-Okba était un des premiers conquérans musulmans de l’Afrique septentrionale. Il mourut assassiné en 682 à la place où s’élève aujourd’hui son tombeau. De nombreux pèlerins s’y rendent chaque année, apportant leurs modestes offrandes à la zaouia. Il n’en est pas de cette mosquée comme de celle de T’macin, où de toutes les parties de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie de riches Arabes viennent se joindre à la confrérie de Si-Hamet-Tsedjani et y déposent leurs douros.

Pour ne pas troubler les croyans, nous nous retirons bientôt et nous montons, quatre personnes seulement à la fois, l’escalier en spirale du minaret. On le dit peu solide ; des habitans prétendent même l’avoir vu se balancer par les grands vents. Par les quatre ouvertures qui servent aux appels du muezzin, on a une vue du désert très étendue, mais il me semble plus intéressant de regarder à l’intérieur de l’oasis. De cette hauteur, le regard plonge dans toutes les cours et les jardins des habitations ; ce n’est malheureusement pas encore l’heure du mouvement, et j’aperçois seulement quelques femmes isolées, qui passent lentement d’une maison à une autre. Un air pur souffle sur ce point élevé. Nous nous y exposons avec un vif plaisir. Il faut cependant descendre et retrouver de nouveau cette atmosphère quasi torride que nous avions quittée un moment. Nous demandons à aller nous asseoir à l’ombre jusqu’à l’heure du retour. Le cheik nous conduit à quelque distance dans un de ses jardins. Il fait étendre à terre des tapis sur lesquels nous nous asseyons tous. Le jeune nègre habillé de cachemire y dépose des carafes d’une eau qui ne peut être fraîche, mais sur laquelle on se jette quand même, avec délice, en y mêlant du sirop, et l’on devise pendant une heure environ. Les dattiers qui nous abritent du soleil sont plantés régulièrement ; quelques grenadiers tout en fleurs sont dispersés çà et là ; les régimes de dattes qui pendent en masses compactes hots des touffes de palmes, les uns jaunes d’or, les autres rouges, — ces derniers sont les moins estimés, — rompent la monotonie d’une végétation peu variée. La saison n’est pas encore assez avancée pour la complète maturité des dattes, mais un jeune jardinier arabe monte au faite d’un des arbres, en posant ses pieds nus sur les rugosités du tronc, et parvient, en les choisissant, à en trouver un certain nombre d’assez bonnes que nous mangeons sur place. Les moustiques nous harcèlent de leurs dards ; nous nous en défendons de notre mieux avec l’éventail du pays en paille tressée et brodée. Chaque oasis a sa spécialité d’éventails ; ceux de Sidi-Okba sont les plus légers. Le long manche est fait d’un simple bambou. Il nous faut cependant songer au retour ; nous avons plus de cinq lieues à faire avant la nuit qui, dans ces régions, arrive tout à coup. Nous prenons le chemin de la maison du cheik, où nous attendent les voitures.

Une fois hors des murs de l’oasis, nous avons senti la brise qui s’élevait peu à peu, à mesure que le temps s’avançait, quoiqu’il y eût dans l’air comme une menace d’orage. Ces effets d’un moment, qui n’ont aucune suite, sont un des phénomènes de l’Afrique. Le désert était devenu gris, les montagnes couleur de plomb, et une énorme masse de nuages noirs restait immobile dans le ciel. Barye aimait dans ses aquarelles à placer ses lions sur ces fonds sombres et chargés de lourdes vapeurs. Comme nous touchions à la lisière de la forêt de Biskra, toutes les craintes de pluie et de foudre s’étaient déjà dissipées, laissant à leur place une belle fin de coucher de soleil rose et une douce fraîcheur. Nous avons achevé notre soirée dans la tranquillité la plus complète, assis sur des chaises, au milieu de la rue déserte sur laquelle ouvre l’hôtel. Nous entendions dans la distance le bruit continu du tambour avec son rythme régulier qui accompagne dans les cafés les danses des Ouled-Nayls. Des femmes qui se respectent ne se rendent pas à ce lieu de réunion ; mais d’après les récits qu’on m’en a faits, il y a dans l’aspect de ces petites pièces basses et faiblement éclairées, au milieu desquelles les femmes sont assises, quelque chose de véritablement fantastique. Des Arabes, les jambes croisées à la turque sur des nattes ou des bancs en maçonnerie, prennent du café, en écoutant l’orchestre et en regardant la danseuse qui, de temps à autre, se lève et tourne sur elle-même, comme je l’ai déjà décrit, dans cet espace étroit, jusqu’à ce qu’elle arrive à la pâmoison. Aujourd’hui samedi je n’ai garde de manquer l’heure où une température exquise fait oublier les chaleurs passées et celles que l’on aura à subir dans la journée. Le voyage de la veille nous ayant un peu fatigués, nous n’avons fait aucun projet de promenade hors de l’oasis. Nous allons dans la matinée nous asseoir dans le jardin du kaïd et faire une visite aux dames de sa famille.

La famille Ben-Ganah est une des plus nobles et des plus anciennes du Sahara. Dans le bordj ou habitation du kaïd, on peut voir de nombreux trophées pris jadis sur Abdel-Kader. Cette famille nous a donné, dans les circonstances les plus critiques, des preuves de dévoûment absolu et d’abnégation sans exemple. Les Ben-Ganah, au moment où le choléra enlevait le cinquième de la population du cercle de Biskra, ont offert au gouvernement de garder le cercle sous leur propre responsabilité et ont ainsi permis à la garnison et aux Européens d’évacuer le pays. Plus tard, pendant l’insurrection de 1870, qui fut si grave et si étendue, le cercle de Biskra resta fidèle à la France, grâce à l’attitude décidée du kaïd. Son second fils accompagna à cette époque les colonnes du général de La Croix, et fit partie en 1872 de l’expédition du général de Galliffet, qui étendit notre autorité jusqu’à l’oasis d’El-Goleah. Des Français qui ont passé trente ans à Constantine et qui ont toute raison d’être bien informés de ce qui se passe dans la province m’ont donné ces détails et m’ont fait le récit des agitations et des péripéties de ces existences de fonctionnaires indigènes. Quelque fidèles qu’ils soient, trop souvent ils sont en butte à des dénonciations de la part de rivaux ou d’ennemis, dénonciations qui sont toujours écoutées avec complaisance par les autorités françaises. Il est rare qu’on se donne la peine de contrôler suffisamment les faits. On fait subir mille vexations à des hommes fiers, qui demanderaient plutôt à être ménagés, parce qu’ils ont à un très haut degré le sentiment du juste et de l’injuste. Lorsqu’on 1871 la garnison de Tougourt, composée de tirailleurs indigènes, fut massacrée par un ambitieux sorti du rang du peuple et par ceux qu’il avait réunis autour de lui, ce fut encore un Ben-Ganah, Si-Bou-Lakhras, le grand chef des nomades et le frère du kaïd de Biskra, qui, rassemblant à la hâte ses cavaliers, vint chasser l’usurpateur et sauver de la mort le reste de la garnison et les quelques Français prisonniers.

Les Ben-Ganah sont comptés parmi les derniers indigènes qui possèdent encore un haras remarquable. Les plus beaux chevaux fournis à la remonte sortent, en général, de chez eux. Bien n’est plus élégant et plus gracieux qu’un beau cheval arabe ; il a dans la manière de porter sa petite tête et dans l’expression de son bel œil quelque chose de la noblesse et de la fierté des habitans du désert. D’après le dire des Arabes, les cinq fameuses familles de chevaux disséminées en Afrique et en Asie, Taneyse, Manekye, Koheyl, Sachlawye et Djulfe, sont les produits des cinq jumens du prophète : Rabda, Noama, Wajza, Sabha et Heyma.

A côté de l’entrée de la maison particulière du kaïd, j’ai aperçu, en passant, une cour dans laquelle des Arabes étaient couchés auprès de leurs ânes et de leurs dromadaires. C’est le lieu hospitalier où l’on reçoit les voyageurs. Tout bordj possède une sorte de caravansérail où se réfugient, pendant le temps nécessaire à leur repos, ceux qui n’ont point d’autre abri ; ils y reçoivent aussi des soins et de la nourriture. Les kaïds ont le droit de prélever pour cet usage tant pour cent sur les impôts qu’ils perçoivent pour le compte du gouvernement.

Dans le jardin du bordj, sous les palmiers au tronc épais, s’étalaient des jasmins d’Espagne tout couverts de leurs blanches étoiles. Une plante grimpante, aux feuilles épaisses et lisses comme celles du gardénia, formait une touffe dont les longues lianes s’appuyaient aux branches qu’elles rencontraient. Les Arabes l’appellent aussi jasmin, mais je n’ai pu juger de sa fleur. C’est une espèce qui ne vient que sous un climat très chaud. Je constate cependant que la température de Biskra est moins excessive que celle de Sidi-Okba. Nous rentrons vers deux heures de l’après-midi à l’hôtel sans trouver le soleil intolérable. Selon l’usage du pays, nous prenions le repos du milieu du jour lorsqu’une musique des plus étranges vint nous en tirer. Des musiciens de race nègre, singulièrement déguisés avec des masques couverts de petites coquilles blanches et des coiffures de plumes d’autruche noires, venaient se faire dessiner par nous. Leurs instrumens de musique étaient de trois sortes : une façon de petit tambour, une guzla ou guitare arabe en coquille de tortue, et des castagnettes en fer d’une forme particulière et fort lourdes. Ils se sont rangés devant la treille d’où nous avons pu faire rapidement leurs portraits. L’ébauche terminée, nous sommes allés rendre une visite qui faisait un contraste complet avec cette scène.

C’est vers l’école des sœurs que nous portons nos pas. Deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul dirigent depuis plusieurs années l’école de Biskra. Elles nous paraissent très satisfaites de leur sort et, avec la douceur qui les caractérise, ne se plaignent de rien, pas même de la chaleur de l’été, que l’on sait être cependant depuis le 15 juin jusqu’au 15 septembre de près de 45 degrés. Leur petite maison est d’une exquise propreté, les volets en sont bien clos, et le calme le plus parfait semble y régner. Elles nous montrent les ouvrages faits par les enfans. Pendant que nous étions chez elles, on leur a apporté, pour qu’elles lui prescrivent une lotion, une petite fille de la famille du kaïd qui avait mal aux yeux. Nous avions fait précédemment la connaissance du curé, et j’ai pu me rendre compte, une fois de plus, combien le nombre des prêtres est insuffisant en Algérie. Ce malheureux ecclésiastique, comme beaucoup d’autres dans nos colonies, se trouve absolument seul dans cette paroisse éloignée. Pour aller trouver son directeur, il est obligé de se rendre à, Batna, c’est-à-dire de prendre la diligence à ses frais et de faire 130 kilomètres pour aller et autant pour revenir, laissant forcément ses ouailles sans aucun secours religieux pendant au moins quarante-huit heures et souvent davantage, surtout en hiver, quand les rivières sont débordées et barrent le chemin [1]. La commune mixte de Biskra [2] contient environ deux cent cinquante catholiques, plus de cinq mille musulmans et quelques israélites. Peut-être l’administration de l’Algérie n’a-t-elle pas suffisamment veillé depuis l’origine à ce que les centres de colons fussent placés en groupes, à proximité les uns des autres, sur les mêmes voies de communication. De toute façon, c’était une mesure utile pour le commerce, pour les débouchés, pour l’agriculture et pour la sécurité. Aujourd’hui les chemins de fer, plus nombreux, ont remédié en partie à ces inconvéniens ; mais avant que la colonie soit sillonnée en tous sens, il y aura encore un grand nombre de pauvres villages dispersés dans une campagne presque déserte.

En sortant de chez les sœurs, nous demandons à un nègre que la maîtresse de l’hôtel nous avait donné pour guide de nous mener chez un marchand de bijoux d’argent ; il nous dit de le suivre et il nous conduit, en passant dans le quartier réservé aux Ouled-Nayls. Toutes les petites maisons blanchies à la chaux sont habitées par ces femmes ; les unes sont assises à terre devant leur porte avec des Arabes, d’autres se promènent côte à côte. Vues de dos, elles sont parfaitement étranges. Elles marchent ou plutôt semblent glisser lentement, leurs têtes formant avec le turban un ovale plat de la largeur des épaules, et de cette plate-forme pendent jusqu’aux pieds, en ligne droite et sans presque de plis, leurs haïks blancs ou noirs. Le quartier est borné dans l’endroit où nous sommes par la muraille qui enclôt le jardin d’une riche maison arabe ; elle forme tout un côté d’une rue ; vers le milieu de cette rue trois palmiers ont poussé par hasard, en face les uns des autres. Ils se penchent et forment une arcade naturelle en mêlant ensemble leurs touffes de feuilles. Au travers de ce cadre, on aperçoit dans la distance des Arabes qui se promènent et ont, dans les plis antiques de leurs longs burnous, infiniment plus de grâce que ces femmes aux formes exagérées que nous venons de regarder. Voyant une ruelle étroite qui donne directement dans la forêt, nous nous y engageons avec empressement afin de quitter une compagnie curieuse, mais peu séduisante. Nous nous trouvons avec joie sous l’ombre des arbres, marchant le long d’une petite rivière bordée de hautes herbes du plus beau vert. Nous ne pouvons résister au plaisir de nous asseoir auprès de cette eau courante et d’attendre la fraîcheur du soir. Le soleil descend lentement à l’horizon, prenant, à mesure qu’il s’approche des montagnes qui doivent le cacher à notre vue, une couleur plus rouge et non moins éclatante. La fumée du repas de quelques caravanes campées sous les palmiers monte en colonne droite vers le ciel ; les dromadaires couchés en cercle sur la terre grise regardent, de leurs beaux yeux, les mouvemens de leurs conducteurs. Nous restons toujours en contemplation, suivant du regard toutes les phases de cette soirée du sud. La pourpre s’éteint peu à peu et fait place à la couleur de l’émeraude dont le ciel même se couvre en entier, à l’exception d’une bande jaune pâle sur la limite extrême de l’horizon que le soleil vient de quitter. Sur les montagnes semble se répandre tout à coup une végétation printanière, et les palmiers en groupes élégans et vigoureux se découpent sur ce fond en un vert assombri : effet étrange particulier au désert, sorte de vision du paradis, envoyé sans doute par la Providence pour reposer la vue fatiguée de l’aridité du sol et des ardeurs de la journée. Avec la disparition du soleil, le silence se fait dans la nature entière. Au milieu du recueillement qui précède la nuit, on entend au loin, sur le minaret du vieux Biskra, l’appel prolongé du muezzin ; aussitôt les Arabes assis tranquilles le long des chemins tournent leurs visages vers le levant et s’absorbent en leurs prières. Un troupeau de chèvres attardé rentre paisiblement, broutant, en passant près de nous, l’herbe qui croît le long des seguias ; quelques-unes grimpent avec agilité aux troncs des palmiers inclinés, afin de saisir rapidement les dattes qui pendent en grappes sous les longues feuilles ; le pâtre semble ne pas les voir et récite tout en marchant un verset du Koran que le taleb lui a sans doute dicté à l’école. Les tombeaux épars sous l’ombre de l’oasis n’offrent rien de lugubre à nos regards ; des colombes s’y posent et roucoulent dans la nuit. La lune montrée son croissant délicat dans le ciel transparent et paraît chasser le jour. Mais la nuit n’est jamais parée que d’un voile léger, et le chemin dans ces pays d’Orient, où tout semble inviter à jouir, reste encore visible.

La nuit de Biskra est, en cette saison, tiède et calme ; il règne comme un silence mystérieux qui nous emporte insensiblement vers de vagues régions, loin des soucis de la terre. L’esprit croit errer dans des espaces radieux. Rêves dorés des belles nuits des pays chauds dont tous les poètes de ces contrées ont chanté, dans un langage toujours plaintif et passionné, les enivrantes douceurs ! Nous nous imprégnons du charme répandu sur toutes choses et nous cherchons à garder dans notre souvenir les détails aussi séduisans que variés et pittoresques du pays que nous allons bientôt quitter.

Le dimanche après la messe, nous avons voulu visiter le cercle des officiers, joli bâtiment à arcades dont le jardin a été, il y a quelques années, planté de différentes espèces d’arbres de France tirés de la pépinière des Beni-Morra à 1 kilomètre de Biskra. Ils forment déjà de beaux massifs. Le seul avantage du tilleul et du platane me semble être de mettre un peu de variété dans la végétation des jardins de l’oasis, car les palmiers, à mon avis, sont beaucoup plus en harmonie avec cette nature et ont le grand avantage de conserver leur verdure durant tout l’hiver. Si nous avions eu plus de temps à notre disposition, nous eussions été voir les sources sulfureuses qui sortent de terre avec 46 degrés au-dessus de zéro au pied du Djebel-Sfa, La chaleur excessive et prolongée de Biskra amène souvent un appauvrissement du sang chez ses habitans ; la Providence a placé le remède à côté du mal. Les gens pauvres se baignent simplement dans le ruisseau, d’autres y plantent leur tente ; d’autres enfin se servent d’une cabane et de la piscine qu’on a établie pour les malades.

Nous avons dû en rentrant dire adieu à tous ceux qui nous avaient si bien reçus pendant cette courte visite à l’oasis, et qui, réunis à l’hôtel, attendaient le moment de nous mettre en voiture. Si du moins on pouvait se dire en partant : Je reverrai un jour ces beaux lieux, ce ciel, ces grandes étendues du désert, ces belles teintes répandues sur les montagnes, ces forêts, cette ville mystérieuse et pleine de fleurs, le regret du départ en serait adouci. L’hirondelle, plus heureuse, peut songer, en laissant le ciel gris derrière elle, que la saison du bleu la verra accourir.

Si, voyageuse aussi, son temps vient à finir,
Elle n’en part jamais que pour y revenir.


Mille petits préparatifs ont occupé les derniers instans de notre séjour. Si-Mohamed nous a fait présent d’une outarde mouchetée de jaune et de blanc de la grosseur d’un faisan. C’est, nous a-t-on dit, un oiseau assez rare, dont le vol est très haut ; il est difficile à attraper et encore plus difficile à élever. Le kaïd nous a raconté qu’en hiver son équipage de fauconnerie poursuit ce gibier. Il semblait y être en parlant du moment où le faucon fond sur le pauvre oiseau qui, dans sa peur, ébouriffe toutes ses plumes, se défend et tombe, étant toujours le plus faible. Nous emballons l’outarde dont le sort sera peut-être d’aller mourir sur d’humides bords, dans un couffin ou panier arabe en paille tressée qui a conservé le nom et, assure-t-on, aussi la forme du panier de figues dans lequel on apporta l’aspic fameux à Cléopâtre.

Après avoir serré bien des mains amies, nous sommes montés dans la voiture du kaïd, qui nous a emportés jusqu’à El-Outaya. Là, nous avons pris le char à bancs de Biskra dans lequel nous avons été rendus en quatre heures environ à El-Kantara, où nous avons couché, et le lendemain nous avons retrouvé notre voiturin, qui nous attendait pour nous conduire à Batna. Après quelques heures de repos dans cette ville, la diligence nous a reçus dans son dur coupé et nous a déposés sur la place de Constantine le mardi à six heures du matin. Pendant la dernière partie du trajet, nous avons été étonnés, lorsque le jour nous a permis de distinguer les objets sur notre passage, de trouver les bords de la grande route complètement verts, alors que dix jours auparavant nous les avions laissés parfaitement desséchés. On nous a appris en arrivant que depuis notre départ il n’avait guère cessé de pleuvoir et qu’il suffisait de quelques jours d’humidité seulement pour faire renaître, dans ce pays privilégié, la végétation qui n’était qu’endormie. Un assez grand figuier qui pousse en face de ma fenêtre à la hauteur du second étage, sur un pan de muraille écroulée et que j’avais vu perdre peu à peu ses feuilles durant l’été, a en effet retrouvé pendant mon absence toute sa parure touffue.

Constantine n’est pus maintenant à mes yeux le type de la ville africaine, comme je l’avais cru d’abord ; ses couleurs sont assurément admirables ; son site et ses montagnes ont sans doute la grandeur que j’avais justement admirée, mais, à présent qu’il m’a été donné de connaître le véritable Orient, sa végétation et le désert, cette ville peuplée et pittoresque me semble se rapprocher beaucoup du nord, participer à ses intempéries de saison et renfermer une population très européenne. Je veux cependant lui rendre cette justice, que, sous le rapport des usages, des mœurs musulmanes et des types africains, elle m’avait déjà tout appris. Dans huit jours, je serai à Alger la française, c’est peut-être alors que la fière Constantine reprendra son prestige dans mon imagination, mais la jolie Biskra qui sait allier le charme à la grandeur, Biskra si séparée du reste du monde et de ses mesquines passions, et qui pourtant en est si près, Biskra figurera toujours la première au milieu du trophée de souvenirs que je rapporte de mon séjour prolongé en Algérie.


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  1. J’ai appris depuis que ses plaintes avaient été entendues et qu’on avait mis à sa place deux prêtres d’un ordre monastique.
  2. Depuis quelques mois, le général Chanzy, cédant aux sollicitations des colons, a érigé Biskra en commune de plein exercice.