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Une Correspondance inédite de Prosper Mérimée/01

Une Correspondance inédite de Prosper Mérimée
Revue des Deux Mondes4e période, tome 134 (p. 5-40).
II  ►
Une correspondance inédite de Prosper Mérimée


PREMIÈRE PARTIE [1]

Octobre 1854.

Madame,

Je suis arrivé il y a trois jours de Berlin et j’ai trouvé la délibération du Conseil municipal de Chinon. J’ai fait aussitôt trois pages de ma plus belle prose, et l’ai portée à mon ministre. Je n’en augure pas grand bien ; j’espère pourtant arrêter la démolition immédiate, mais l’affaire doit se résoudre par un certain nombre de mille francs — nombre plus grand, je le crains, que vous ne paraissez le croire — et nous sommes pauvres comme Job. Veuillez croire cependant, madame, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que vos vœux soient exaucés. Outre tous les souvenirs glorieux qui se rattachent au château de Chinon, il a, pour nous autres antiquaires, des charmes tout particuliers, et ce serait nous arracher le cœur que de le démolir. J’essayerai, s’il le faut, de toucher un très haut personnage qui prend intérêt à tous les vieux témoins de nos gloires militaires. Je ferai de mon mieux enfin, madame, mais l’argent, l’argent, le trouverons-nous ?

J’ai pensé à vous, madame, en lisant l’anecdote de l’obus. Tous ces projectiles ont des procédés. Un de mes amis fut sauvé d’une balle dans le corps par une médaille… mais elle était romaine, je veux dire du haut empire.

Je me suis trouvé à Munich et à Augsbourg cette année au fort du choléra. Je me suis senti malingre, presque malade, en train de devenir cholérique. Me voici à Paris avec la force des lions. Mon aventure doit-elle s’expliquer comme celle du général Canrobert ? Quoi qu’il en soit, madame, en cas d’obus ou de choléra, il y aurait une pensée qui me rendrait la mort moins cruelle, c’est que de nobles âmes s’intéressent à la mienne. Vous m’avez fait un grand bien, madame, en pensant à moi, être si isolé dans ce triste monde ; et, si la médaille ne fait pas de miracle en ma faveur, je me souviendrai toujours avec bonheur de la main qui me l’a donnée.

Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 24 janvier 1855.

Madame,

Je vous avouerai qu’il me paraît impossible de réparer ou, comme nous disons dans notre argot archéologique, de restituer le château de Chinon. Il faut se résoudre à le conserver en qualité de ruine. Très probablement il en coûtera quelque chose pour que cette ruine ne devienne pas encore plus pittoresque qu’elle n’est. Nous sommes prêts à nous exécuter pour les beaux yeux de messieurs les Chinonais dans la mesure de nos petits moyens. J’admire beaucoup le passage que vous me citez du discours (un peu long) de Mgr d’Orléans, où il recommande de toujours chercher ce qui réunit les hommes, non ce qui les divise. Le château de Chinon réunit à vous un homme fort puissant, qui aime les châteaux forts (quoiqu’il ne soit pas payé pour cela) et la gloire nationale. J’espère qu’avec votre protection et la sienne, cette vénérable ruine, qui a réuni Jeanne d’Arc et Agnès Sorel pour donner de bons conseils, sera sauvée des Vandales.

Votre lettre, madame, m’a fait grand plaisir et grand bien. Elle m’a trouvé dans une attaque de blue devils qu’elle a conjurés. Depuis mon retour en France, je suis fort triste. Tant que je voyage je ne pense guère qu’à la vie matérielle, et je me fatigue tant que je ne pense plus. Il faut que vous sachiez, madame, que vers 1852 j’ai perdu mon grand intérêt à cette vie. Condamné à une solitude croissante, et désespérant de retrouver cet intérêt, je suis hors d’état de travailler et de m’occuper à d’autres choses qu’à courir voir des tableaux, entendre de la musique, regarder des paysages ou observer dans des pays étrangers les variétés des bipèdes nommés hommes. Je n’ai rien fait jusqu’à présent pour moi, et je n’ai plus personne pour qui travailler. Voilà ce qui me met beaucoup de nuages noirs à mon horizon. Je suis bien touché de la bonne opinion que vous avez de moi. A certains égards elle n’est pas trop exagérée. J’ai le malheur d’être sceptique, mais ce n’est pas ma faute. J’ai tâché de croire, mais je n’ai pas la foi. Bien que je ne sois pas insensible à la poésie, je n’ai jamais pu faire de vers. Je suis trop a matter of fact man. Cela ne tient pas à mon éducation, mais à mon organisation. Croyez-vous au système de Gall ? Beaucoup de choses me plaisent dans la religion chrétienne et dans la catholique en particulier. Je l’aime moins en France :

1° Parce qu’elle y prend des maximes de philosophie incompatibles avec son essence, et qui ne sont à vrai dire qu’une concession maladroite au scepticisme.

2° Parce que nos ecclésiastiques exagérant le caractère d’austérité, tombent dans l’affectation. Ni l’un ni l’autre de ces défauts, madame, ne se trouvent dans votre catholicisme, et c’est là ce qui me le rend aimable. Je suis surtout bien sensible à la pitié que je vous ai inspirée et je vous remercie du fond du cœur de vouloir bien attacher quelque intérêt à ma pauvre âme. A vous dire la vérité, je ne crois pas à ma conversion, mais il y a en Crimée des sœurs de charité qui soignent des blessés condamnés par les médecins, et leurs soins leur rendent la mort douce.

Adieu, madame, encore une fois merci. Veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

Me permettrez-vous, madame, d’aller vous les présenter en personne lorsque vous serez à Paris ?

P. MERIMEE.


11 avril 1855.

Madame,

Lorsque l’Impératrice m’annonça son mariage, je mis un genou en terre et lui demandai de m’accorder une grâce. Elle me le promit. Alors je la priai de me faire prêter serment de ne jamais lui demander ni place, ni croix pour personne. Le serment prêté je lui baisai la main pour la dernière fois. J’ai tenu mon serment et je n’ose l’enfreindre. Mais je n’ai rien promis à MM. les ministres. Que Mlle de C… adresse sa demande au ministre des finances. Je l’enverrai en la recommandant de mon mieux. I ! se peut, si, comme on le dit, les nominations sont portées en haut lieu, qu’en voyant mon nom à côté de celui de Mlle de C…, on y fasse un peu plus d’attention. Peut-être est-ce trop de vanité de ma part. Mais enfin c’est tout ce que je puis et oserai faire. Vous savez, madame, ce que c’est qu’un serment.

Un des malheurs de ma vie, c’est qu’on me croit moqueur. Je ne sais pas pourquoi. L’autre soir, quand je vous ai dit très simplement que, faute de mieux, je tenais à grand honneur de pouvoir vous écrire, si j’avais besoin d’un bon conseil, j’étais à cent lieues de railler. La bienveillance que vous m’avez montrée m’est trop précieuse, madame, pour que j’y songe autrement qu’avec bonheur et respect.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

P. MERIMEE.


21 juin 1855.

Madame,

Je ne sais pas pourquoi Mme Ch… s’est avisée de vous prêter mes romans, ni pourquoi vous les avez lus sans m’en prévenir. Il y a certaines choses que j’ai écrites que je n’aurais pas été fâché de vous montrer, d’autres que je ne voudrais pas que vous eussiez lues, surtout me connaissant très peu. On est toujours disposé à croire qu’un auteur pense ce qu’il fait dire à ses héros. Pour moi il n’y a rien de moins vrai. Je passe condamnation sur vos critiques et je prends vos éloges pour la bonne opinion que vous avez de l’auteur, non pour les ouvrages. Cependant il n’est pas juste de juger les gens en se mettant à un point de vue où ils ne se sont pas placés. Je n’ai jamais eu de prétention à la moralité et je n’ai jamais cherché qu’à faire des portraits. Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup à disséquer des cœurs humains pour voir ce qu’il y avait dedans, — je crois devoir vous prévenir que c’est au figuré que je parle ; — c’est une satisfaction de curiosité qui ne fait de mal à personne et où j’ai trouvé beaucoup de plaisir. Mais je suis bien revenu de tout cela. Outre l’amusement que je trouvais autrefois à écrire, j’avais un certain but. Je poursuivais quelque chose (non la gloire assurément) et je ne travaillais pas pour moi seul. Aujourd’hui, si j’écrivais, ce serait pour moi ou le public. Le premier est devenu trop difficile à amuser pour que j’essaye : le second a le malheur de ne pas jouir de mon estime. Voilà pourquoi je ne fais rien. Je me trompe. Je publie un commentaire sur le Baron de Fœneste, un affreux pamphlet protestant du XVIIe siècle, de l’un des hommes les plus spirituels et les plus méchans de son époque, grand-père d’une très méchante femme que vous aimez peut-être. Je vous dis cela pour que vous ne lisiez pas mon commentaire ; d’ailleurs l’ouvrage ne peut être lu par une femme et n’a d’intérêt que pour ceux qui apprennent le français, ce que vous n’avez pas besoin de faire.

Je reviens de Chinon. Les natifs m’ont paru fort désireux de conserver leur château pourvu qu’il ne leur en coûte rien. Ils disent qu’il va tomber sur eux et ils ont bien mérité que cet accident leur arrive, car ils en ont arraché le parement pour se faire des marches d’escalier. Tenez-les pour plus voleurs que Vandales. J’ai vu aussi la chape de Saint-Mexme indignement raccommodée. Je regrette de ne l’avoir pas emportée pour le Musée de Cluny. Je ne suis pas allé à Ussé, mais bien à Champigny, d’où, à Comacre chez Mme de Lussac, qui s’est fait bâtir un château gothique plus extraordinaire que tout ce que j’ai vu en Angleterre. On m’assure que cela lui a coûté 600 000 francs. Je me suis enfui d’Orléans où l’on voulait me faire assister à la représentation d’une tragédie jouée hier chez mon confrère l’évêque par les séminaristes. C’était Philoctète en grec, avec les chœurs de Mendelssohn. Je ne me suis pas senti le courage de faire semblant de comprendre, comme nos belles dames qui vont voir la Ristori. Je suis bien en peine de mon été. J’avais une certaine envie d’aller en Suède ou en Sicile, mais je voudrais un compagnon de voyage qui ne m’ennuyât pas. Vos amis [2] m’empêchent d’aller en Espagne où je suis mieux qu’ailleurs. Ils brûlent à présent les malles-poste et je pense qu’ils ne tarderont guère à brûler les voyageurs. Si vous connaissiez quelqu’un qui voulût prendre soin de moi, et me mener à Palerme je tâcherais d’être très aimable et je lui ferais un cours d’archéologie.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

P. MERIMEE.


Paris, dimanche soir, 1856.

Madame,

Est-il possible que vous quittiez Paris en ce moment ? Je suppose que vous avez trouvé la Loire dans votre salon, ou plutôt la Vienne ; et que vous êtes réfugiée au sommet de votre plus haute tour, comme les châtelaines d’autrefois. J’ai les inondations en horreur depuis que j’ai vu à Beaucaire celle de 1840, et soupe avec un homme qui avait passé une nuit dans un arbre en compagnie d’une douzaine de serpens non moins penauds que lui. Puisque vous êtes près de Chinon, madame, vous me direz peut-être — mais really, truly — si le château s’écroule. Le maire me l’écrit, mais je crains que ce ne soit une figure de rhétorique au moyen de laquelle il cherche à se dispenser de contribuer aux réparations, comme il devrait faire s’il avait un peu de n’importe quoi. Nous avons déjà donné de l’argent et fait quelques réparations dont on ne nous a su aucun gré parce que nous avons obligé les Chinonais à restituer les pierres qu’ils avaient volées au château. C’est bien le cas de dire : « Oignez vilain… » Ils ont à la mairie un portrait de Rabelais par M. Delacroix qui n’est pas mal. J’étais tellement furieux, madame, la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, que je ne sais pas ce que j’ai pu vous dire, mais je ne m’étonne nullement que vous en ayez gardé une méchante impression. J’ai des nerfs, pour mon malheur, et ce jour-là ils avaient été horriblement torturés. Il y a des jours néfastes où en se levant on trouve ses pantoufles à l’envers, où Ton se coupe en se faisant la barbe, où tous les fâcheux vous arrivent à la fois, et quand on rencontre des gens qu’on aime, on est encore hargneux et on les traite fort mal. C’est pourquoi, madame, je commencerai par vous demander pardon de tout ce que j’ai pu dire d’impie ou d’immoral. — Attribuez cela aux blue devils ou aux noirs qui étaient on moi. Je suis d’ailleurs bien touché de vos prières. S’il faut vous parler franchement, je ne crois pas qu’elles auront jamais quelque effet autre que de me pénétrer d’une vive reconnaissance pour vous. Mais je suis extrêmement sensible à l’intérêt que me portent les personnes que j’aime et que j’estime. C’est à présent la seule chose qui me réconcilie avec le monde et surtout avec moi-même. Depuis trois ou quatre ans je suis très malheureux et très triste, surtout très ennuyé de moi-même. Lorsque je vois que j’inspire de l’intérêt, ce m’est un argument pour me persuader que je vaux encore quelque chose. J’ai essayé de différentes manières pour me guérir, mais jusqu’à présent sans succès. Je ne puis plus travailler, parce qu’il n’y a plus personne pour prendre en considération mon travail. Je voudrais aller quelque part et le courage me manque pour la moindre exertion. Je pèche par la force, grand dommage ! Je vois dans le petit livre que vous m’avez donné que sans la force on n’a rien. Or j’en suis au point où je n’ai plus même la force d’être aussi triste que je devrais l’être. J’ai lu avec plaisir votre livre. Je n’en puis juger qu’au point de vue de la forme. Il y a des pensées fines, ingénieuses, tournées naturellement d’une manière toute féminine. Cela veut dire très bien. Je le ferai relier en maroquin et le relirai quelquefois en pensant à vous. Adieu, madame, veuillez m’excuser si je ne vous ai pas remerciée plus tôt. J’attendais que l’esprit de ténèbres se fût retiré de moi, je veux dire que j’eusse décoléré, ce que je n’ai pas fait depuis huit jours.

Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Je ne sais de quel cachet ma lettre était cachetée. Est-ce celui-ci ? C’est un calembour latin. La pierre représente une chatte, en latin felis. Le premier propriétaire s’appelait Félix, qui se prononçait probablement à peu près de même que felis. Or Félix a le même sens en latin que le nom qu’on m’a donné et qui m’a fait enrager bien souvent. J’ai l’amour des pierres gravées, et si j’avais de l’argent, je fouillerais tous les tombeaux grecs pour en découvrir, — des pierres, non de l’argent.


Paris, 28 juin 1856.

Madame,

Voici ce que j’ai appris sur les derniers momens de cette pauvre femme que je regrette de tout mon cœur. Elle avait une glande au sein, rien de dangereux. On lui dit qu’il faudrait une opération qui l’obligerait à rester huit jours au lit, et huit sur son canapé. L’idée d’interrompre son train de vie et de déranger ses amis lui était insupportable. Elle a ajourné jusqu’après la saison. L’opération a eu lieu, précisément dans un mois où, par une cause inexplicable, elles sont particulièrement dangereuses. On l’a chloroformée. L’insensibilité a été complète ; mais, chose étrange, elle n’a pas perdu connaissance, et a eu conscience qu’elle subissait une opération dangereuse. Elle a éprouvé une violente secousse morale, tout en demeurant exempte de douleur. C’est Joubert qui l’a opérée. Il paraît que tous les symptômes étaient bons, lorsque tout d’un coup la fièvre s’est déclarée. En trois jours de temps tout espoir a été perdu. Elle a conservé sa connaissance jusqu’au dernier moment. Elle a parlé longuement à son mari et à sa fille. Elle a chargé M. Ch… de her best wishes for her friends quelle a nommés un à un, trouvant à chacun quelque chose d’aimable et de particulier à leur dire. De temps en temps elle demandait à M. Cuvier, qui était auprès d’elle (car il est médecin) : « Croyez-vous que je vive encore une heure ? » Il est impossible d’avoir plus de courage et plus de présence d’esprit. Le seul regret de la vie qu’elle ait ressenti fut de dire : « J’ai peut-être eu tort de quitter mon pays. » La maladie a duré moins de huit jours et beaucoup de ses amis ont appris qu’elle était morte en allant lui faire visite. Le pauvre M. Ch… est brisé. Vous savez le défaut de la race saxonne, c’est de paraître manly. La résistance qu’il fait à la douleur est atroce à voir. Je suis allé le trouver le lendemain de la mort de sa femme, il était avec sa petite fille et deux dames américaines, parlant lentement, faisant un effort surhumain pour que ses mots se suivissent, et avec un calme qui était pire que des convulsions de désespoir. Je lui ai offert, ce qui m’a paru un devoir, de l’emmener chez moi. Il a refusé très simplement. Il va à la campagne avec sa fille pour huit jours, peut-être viendra-t-il ensuite passer une semaine avec moi. Edouard est arrivé à Saint-Pétersbourg le jour de la mort de sa mère. Ma mère est morte entre mes bras, et toute idée de devoir à part, je ne voudrais pas qu’il en eût été autrement. Il y a des douleurs encore plus fortes, ce sont les regrets et les si… Je plains moins les morts que les vivans, cette pauvre femme a été heureuse. Elle n’a fait que du bien. Elle a cherché à plaire et elle a plu. C’était la bienveillance même. Elle n’a pas longtemps souffert. S’il y a une âme, n’ayez aucune inquiétude pour la sienne. Mais pourquoi la mort surprend-elle des gens qui sont heureux de vivre, et qui ne demandent qu’à vivre, tandis qu’elle pourrait enlever tant de coquins et tant de gens inutiles ? Je vous avouerai, madame, et je le dis comme une mauvaise pensée, une des premières que j’ai eues en apprenant cette mort, c’est que je n’aurais plus l’occasion de vous voir.

Je suis triste d’une chose. La dernière fois que j’ai vu Mme Ch… je l’ai boudée pour je ne sais quelle bêtise. Elle s’est souvenue de moi sans amertume, à ce qu’on m’a dit. Je ne crois ni aux malédictions ni aux bénédictions, mais je serais désolé d’avoir causé une pensée triste à quelqu’un que j’ai aimé. On a envoyé le corps en Amérique dans un caveau de famille. Ce sont des superstitions que je respecte. Il y a eu, je crois, un service chez elle, mais où personne n’a été invité. Cela m’a fait peine. J’ai sur ce sujet des idées payennes. Avez-vous jamais lu Homère ? Pour les héros grecs, c’était une grande douleur de mourir sans être pleuré, sans être enterré : ἄκλαυστος, ἄθαπτος. Notez qu’à cette époque, on n’avait pas l’idée, relativement moderne, de la misère des âmes qui attendent au bord du Styx qu’un ami leur fournisse les moyens de passer dans l’empire de Plu ton. Je voudrais pour moi une cérémonie. Je vous parle à cœur ouvert, madame, votre indulgence m’a permis de me montrer à vous tel que je suis, et je pense que vous penseriez de moi un peu plus mal que vous ne le faites, si j’étais hypocrite. Veuillez être bien persuadée, madame, qu’il n’y a pas de disposition d’esprit, quelque mauvaise qu’elle soit, qui m’empêche de lire vos lettres avec attention et avec reconnaissance. Je n’ai pas été gâté par l’intérêt qu’on m’a montré. Mes meilleurs amis sont morts, et je ne sais si j’en ai encore.

Je pense à faire un voyage en Ecosse le mois prochain. J’irai à un congrès d’antiquaires et je ferai une excursion de quelques jours dans les Highlands. J’imagine que c’est assez plat. Après y avoir gagné un rhume, je m’en irai en Italie si j’ai du courage, ou en Espagne si je n’en ai pas. Si je ne trouve plus moyen de vous voir, madame, j’irai un de ces jours aider à raccommoder le château de Chinon, et je vous demanderai la permission de voir le vôtre au nom de l’archéologie.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Jamais je n’ai vu personne si universellement regrettée. Il n’y avait pas une goutte de fiel dans the milk of her nature, comme dit Shakspeare. C’est quelque chose peut-être que d’être regretté. Je crois que je ne le serai guère.


Glenquoich, 11 août 1856.

Madame,

J’ai reçu une aimable lettre de vous au moment où je m’embarquais pour ce pays-ci. J’ai voulu, avant de vous répondre, l’avoir parcouru en long et en large. J’ai eu le bonheur ou le malheur de voir de bonne heure « la beauté parfaite », et ce à un âge où j’avais de l’enthousiasme. Aussi les glaces et montagnes, petites taupinières de 3 000 à 4 000 pieds, ne m’ont pas fait l’effet qu’elles font sur les badauds qui vont les voir en sortant de Londres. Pourtant cela est beau, bien découpé et surtout coloré. Ici le temps change vingt fois en un jour, et les objets qu’on a vus bleu deviennent vert ou jaune pendant qu’on prend du bleu au bout de son pinceau. Je suis ici au bord d’un lac qui a douze à quinze milles de long et un mille de large, bordé de tous côtés de collines très abruptes, sur lesquelles, avec une lunette, je vois brouter les daims. C’est en traversant ces montagnes que le prince Edouard (je me garderai de dire le prétendant) s’échappa après la bataille de Culloden pour aller vivre quelques jours dans une grotte avec des voleurs et ensuite auprès de Mrs Flora M’Donald dans l’île de Skye. J’ai lu son histoire par lord Mahon, qui m’a fort intéressé. Cet homme avait quelque chose en lui qui l’élevait fort au-dessus de cette indigne race des Stuarts, et le malheur a fini par le rendre pire qu’aucun d’eux. Je vis depuis un mois d’une façon assez agréable, allant de château en château et trouvant partout des gens aimables avec lesquels on fait vite connaissance et qu’on a de la peine à quitter. Tantôt je suis dans un château princier, je ne mange pas sans un joueur de cornemuse qui se promène autour de la table, l’épée au côté, soufflant dans son instrument ; tantôt dans ce qu’on appelle un cottage, espèce de cabane qu’on ne trouve pas en France ailleurs qu’à l’Opéra. Partout il y a des fruits excellens, — je n’ai pas été un jour sans manger du raisin ! — une cuisine capitale, et des lits de sept à huit pieds carrés. (J’ai compris la vie conjugale des Anglais en mesurant ces lits.) Le mal est que tout le monde est un peu en représentation. Les grands seigneurs vous promènent en voiture dans leurs parcs, les gentlemen vous font voir leurs serres. Tout le monde prend un air noble et grand quand le gong a sonné. On met un habit et une cravate blanche, et la glace qu’on avait cassée le matin avec beaucoup de peine s’est reformée et ne se recasse qu’après le départ. Il me semble qu’on a toujours peur d’être méprisé. On est méprisable ici quand on ne sait pas tout ce qu’on doit savoir, quand on montre de l’étonnement, de la curiosité, qu’on parie sans réflexion, qu’on se laisse voir tel qu’on est. Il en résulte que malgré les montagnes, les lochs et des fortunes immenses, on s’ennuie mortellement.

D’un autre côté, moi je ne m’ennuie pas trop, parce que, malgré toutes les promesses que je m’étais faites d’être correct et digne, je reprends mes vieux plis, je suis inconvenant et je déride quelques bonnes âmes qui me traiteront de fou ou de vulgar fellow quand je serai loin. Mais la vie est courte, pourquoi se contraindre ? Le dimanche, le maître de la maison lit un ou deux chapitres de l’Evangile avec un commentaire assez médiocre de je ne sais quel auteur approuvé par the free kirk, dans la salle à manger, devant la famille assemblée et tous les domestiques. Sans ce commentaire qui est parfois d’un ridicule achevé, cette cérémonie me toucherait fort. Elle m’a rappelé le culte de famille de l’antiquité. Vous noterez qu’il n’y a pas un village à quarante milles d’ici. Il n’y a que des auberges, et très bonnes, sur les routes. Les chemins de fer cessent au bout du loch Lomond : on s’est appliqué depuis un siècle à extirper les Highlanders et à les remplacer par des moutons qui rapportent beaucoup. Je jouis ici de la compagnie d’une très jolie jeune personne de vingt à vingt-cinq ans comme on en voit peu ailleurs. Elle est d’une très illustre et très riche famille et n’aura pas un sou de dot. Elle n’a jamais été dans le monde ailleurs que dans des châteaux. Elle parle parfaitement le gallique, le français, l’allemand, l’italien. Elle dessine très joliment, joue du piano idem. Elle chasse le renard à cheval, conduit des tandems et vient de pêcher un saumon aussi gros qu’elle. Elle est bronzée par l’air et le soleil ; elle a de l’esprit et un mélange d’ignorance et de civilisation raffinée qui est plein de grâce ; pas un atome de coquetterie et encore moins de bégueulerie anglaise.

Il me semble, madame, que si je relis ma lettre je ne vous l’enverrai pas. Je la soupçonne d’être fort décousue, mais comment faire quand on écrit sur une grande table à côté de cinq ou six personnes qui font leur courrier à la fois. Je voudrais vous dire comment nous passons le temps. Le matin nous déjeunons vigoureusement de chair et de poisson avec du thé et du café, puis les dames vont mettre des bas rouges ou bleus à carreaux et de gros souliers avec des jupes retroussées, moyennant quoi elles sautent les buissons et enjambent les murs de façon à ne pas s’accrocher, — et à me donner souvent des distractions. Nous allons en bateau, en voiture et à poney dans la même journée. Mais nous avons soin de nous trouver dans quelque lieu habité vers deux heures, afin de manger un lunch très substantiel. Puis on rentre, et à sept heures on s’habille et on descend pour un dîner qui n’en finit pas. Le temps le plus agréable, c’est la matinée, c’est-à-dire celui où l’on est le moins gourmé. Il serait difficile de l’être, d’ailleurs, quand on patauge ensemble dans un moor (ou muir), où toutes les cinq minutes il vous arrive quelque accident ridicule. — Je suis honteux, madame, de vous écrire toutes ces sottises. — J’aurais mieux fait sans doute de vous envoyer une description du Pass de Glencoe, où eut lieu le massacre que vous savez, commandé peut-être ou du moins traité comme une bagatelle par le grand usurpateur Guillaume III. C’est ce que j’ai vu jusqu’à présent de plus sauvage et de plus triste, la Cabrera près de Madrid exceptée. Ce qui me console, c’est que vous ne pourrez pas me lire.

Adieu, madame, j’espère que vous avez beau temps et que votre santé est aussi bonne que la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir. Je ne sais pas pourquoi je ne vous ai pas parlé d’un sujet que vous avez traité dans votre dernière lettre. Votre argument n’est pas bon pour moi. Je ne crains rien, et si j’avais des inquiétudes pour une autre vie, je croirais difficilement qu’en prenant le chemin de la prudence, j’arriverais en paradis. Vous-même, madame, si vous n’aviez pas la foi, est-ce que vous iriez à la messe par politique ? Retournant votre argument de prudence, je vous dirais : Venez-vous en voir Sa Majesté. L’Empereur ne peut vous faire de mal, il vous fera peut-être du bien. Adieu, madame, je suis plus méchant que jamais. C’est que je suis triste de quitter Glenquoich. Je vais demain encore plus au nord, mais je pense être à Paris avant la fin du mois. J’aurai l’honneur de vous demander pardon de toutes les sottises que je vous envoie. Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 12 octobre 1856.

52, rue de Lille.

Madame,

J’ai eu l’honneur de vous écrire de je ne sais plus trop où en Ecosse, pour vous remercier d’une aimable lettre que vous m’aviez adressée au moment de mon départ. Je voudrais vous raconter mon voyage qui a duré beaucoup plus longtemps que je n’avais prévu, mais vous vous représentez l’Ecosse sous des couleurs si poétiques que je désespérerais de vous intéresser. Vous savez que j’ai le malheur d’être un matter of fact man. Lorsque j’ai vu pour la première fois la cathédrale de Cantorbery, j’ai beaucoup plus pensé à l’architecture qu’à la mort de Thomas Becket, et les vieux souvenirs en Ecosse se mêlent toujours à des détails si prosaïques qu’ils manqueraient leur effet sur des esprits beaucoup plus enthousiastes que le mien. Voici cependant un souvenir d’Ecosse que je prends la liberté de vous envoyer. Ce petit brin de bruyère a été cueilli à la place où Claverhouse a été tué dans le pass de Killiecrankie. C’était un assez mauvais coquin dans le fond, mais qui avait un côté héroïque. J’avais cueilli encore près d’Inverness une feuille d’un arbre où le prince Edouard attacha son cheval le matin de la bataille de Culloden, mais je n’ai pu la retrouver. J’ai eu pour guide à Inverness on plutôt aux environs un tailleur socialiste, ho me d’esprit, dont le père mort à 105 ans avait vu le prince et lui avait parlé plusieurs fois. Il m’a raconté la bataille de Culloden comme s’il y avait été. Son père était le guide d’Inverness, et mon homme, à force d’entendre parler son père, n’était pas bien sûr de n’avoir pas assisté à toutes les scènes qu’il racontait. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est ce qu’il m’a dit des Highlands et des Highlanders. Je n’avais pas trop bien compris comment je n’avais trouvé en Ecosse, je dis dans le nord, que des gens ayant 20 000 livres sterling de revenu, des aubergistes excellens, et des domestiques. De paysans, de villages pas plus que sur la main. Or voici l’explication de mon tailleur. Après la rébellion de 1745, les chefs montagnards, rudement étrillés, s’aperçurent que leur puissance était perdue. Ils ne pouvaient plus piller les gens des Lowlands et mener la vie de petits souverains indépendans. Un homme d’esprit trouva une invention que tous imitèrent. Ce fut de se débarrasser de leurs clansmen et de les remplacer par des moutons. Les hommes n’étaient bons qu’à se battre ; les femmes, qui sont très laides, en général, n’étaient bonnes à rien. Les moutons au contraire rapportent beaucoup de laine et les côtelettes en sont excellentes. On expédia les hommes au Canada ; on abattit les huttes de ceux qui voulaient rester ; bref, on les obligea de déguerpir. Or mon tailleur dit que la terre dont les chefs de dans se disaient propriétaires ne leur appartenait pas en réalité, qu’elle appartenait en commun à toute la tribu, et que le chef n’en était que l’administrateur. Mais le gouvernement britannique n’était pas obligé de connaître les anciennes lois gaéliques, et était bien aise de voir partir cette race sauvage qui lui avait donné du tracas. Dans une de mes haltes on m’apprit l’histoire du dernier Rob Roy. Il vivait sur la terre de mon ami, M. Ellin, à Glenquoich, et s’appelait Mac Fee. C’était un déserteur de l’armée qui s’était établi dans une petite île on face de la maison de M. Ellin avec une femme qu’il avait enlevée. Il avait bâti sa maison lui-même, s’était construit un canot, et pour profession avouée il était seer. Un jour le laird de Glengarry, possesseur de l’île avant M. Ellin, voulut le mettre à la porte, Mac Fee le maudit en tournant en cercle autour de lui. Le surlendemain, le laird se cassa la cuisse dans un chemin de fer et mourut en établissant solidement la réputation du sorcier. Comme les voisins de M. Ellin (voisins à dix lieues a la ronde, car en Ecosse on n’a pas de voisins plus proches) se plaignaient de perdre quantité de moutons, M. Ellin alla trouver son tenant volontaire et lui demanda de quel droit il s’était établi dans sa propriété. Mac Fee, tirant son dirk, l’enfonça dans la table en disant : Voici mon droit. On profita de son absence pour opérer un débarquement dans son île. Sa femme et sa fille accoururent chacune un fusil à la main, et ne se rendirent que par capitulation. M. Ellin leur donna une petite maison à Inver-ness, paya la pension de la fille et d’un garçon à l’école, et de temps en temps leur donnait de l’avoine et des harengs. Moyennant cette générosité il n’a jamais attrapé de coups de fusil à la chasse, et l’on n’a pas touché à ses moutons. L’année passée on a fait un petit kiosque dans l’île de Mac Fee. En plantant les premiers pieux on fut surpris de les voir glisser dans la terre. On était tombé sur une fosse pleine de suif. C’était laque Mac Fee mettait la graisse des moutons qu’il volait. Cet homme avait une telle réputation qu’on lui écrivait de Londres pour avoir des consultations magiques, et il répondait dans un mélange de gaélique et d’anglais où le diable n’aurait rien compris. Ce grand homme est mort il y a deux ans, plein de jours, n’ayant jamais fait que sa volonté. Cela n’est-il pas d’un bon exemple ? Sa femme avait quinze ans lorsqu’il l’enleva tandis qu’elle moissonnait dans un champ d’avoine. Il la porta sur ses épaules plus de quatre lieues, jusqu’à ce qu’il eût gagné une de ses cachettes. C’est maintenant une matrone très vénérable que je ne porterais pas pendant deux minutes. Voilà, madame, comme la poésie s’en va. La fille de Mac Fee est femme de chambre et son fils menuisier, ou quelque chose de semblable.

Je crois vous avoir dit, madame, que j’avais été fort édifié des prières du dimanche en Ecosse, lues par le père de famille devant tous les gens de la maison. A Edimbourg, le dimanche n’est pas une plaisanterie. Un cocher de fiacre qui m’avait mené au chemin de fer me demanda double taxe : Do you think that for less I would pollute the Lord’s day ? Malgré beaucoup de cant, ce sont des gens estimables et qui font de grandes choses. Ils ont une église d’Ecosse un peu plus libérale que l’église anglicane, mais ils n’en veulent pas. Ils entretiennent, par souscriptions et très bien, une autre église qu’ils appellent free kirk, en sorte que dans toutes les petites villes du Sud, il y a deux églises : l’une payée par le gouvernement où il n’y a personne, l’autre payée par les habitans où ils vont. Cela vaut mieux que de faire des révolutions. J’ai dit adieu aux Ch… l’autre jour. Ils partent bien tristes, mais je suppose qu’ils seront ici l’année prochaine. Le pauvre M. de Salvandy est bien malade. Je crois qu’il n’y a plus de ressources. Adieu, madame, pardonnez-moi mon long bavardage, et veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MÉRIMÉE.


Paris, 29 octobre 1856.

Madame,

Vous me faites des éloges si immérités, que je n’osais plus vous écrire. J’attendais qu’il me vînt quelque pensée sublime pour vous en faire part. Malheureusement il ne m’en vient pas du tout. Il me semble que je m’abêtis tous les jours. Je n’ai de cœur à rien. Man delights me not nor woman neither. Savez-vous à quoi j’emploie ces beaux jours que nous avons ? A peindre. Peut-être à votre retour à Paris vous ferai-je connaître mon talent. Je voudrais écrire et je ne puis. Le soir je fais un commentaire sur Brantôme, je dis sur les Capitaines illustres. Je fais trois ou quatre lieues entre ma table et ma bibliothèque, pour écrire quelques notes d’histoire et de linguistique. Voilà les deux seules choses qui m’intéressent encore, ou plutôt vous voyez bien que je suis devenu une machine et que je ne pense plus. Je sais quel remède vous me proposerez. Mais tous les remèdes ne sont pas bons pour tout le monde. Mon estomac ressemble un peu, je crois, à celui de Mithridate. J’ai eu pendant quinze ans un but qui était déplaire à quelqu’un. Cela me rendait fort heureux et il me semblait que je réussissais. Je n’ai rien écrit dans ma vie pour le public, toujours pour quelqu’un. Je corrige en ce moment des épreuves d’une réimpression d’une de mes sottises d’autrefois. Il se fait dans mon esprit un commentaire perpétuel à ce sujet. Cela me rajeunit et me fait souffrir parce que je lis entre les lignes. Il y a trois ans à peu près que je n’ai plus de but. Il me semble qu’il n’y a pas de ma faute. Je n’ai jamais pu savoir ni deviner pourquoi, aucun des motifs qui amènent des dénouemens dans le monde n’est admissible. Excès d’ennui peut-être, j’entends d’ennui que je procurais ! D’abord je n’ai pas senti trop fort mon malheur. Il me semblait que j’étais victime d’une injustice et cela me donnait du ressort. J’étais comme Galilée en prison avec son énergie. Petit à petit j’ai souffert davantage, puis je suis devenu callous, et très véritablement malheureux.

Vous me demanderez pourquoi je vous conte ces balivernes. La raison est : 1° que je n’ai personne à qui les conter. Mme de Castellane m’a raconté qu’un jour qu’elle était chez le prince de Talleyrand, le cocher du prince demanda à lui parler : — « Mon prince, vous savez bien ce petit chien noir qui courait devant votre voiture ? Eh bien, il est mort. Voilà ce que j’avais à vous dire, et ici, je ne pouvais le dire qu’à vous. » — En second lieu je voudrais vous demander conseil. Dois-je essayer du mouvement et du tracas matériel, ou faire un effort et me créer une occupation mentale ? Depuis trois ou quatre jours j’ai les yeux tournés vers l’Egypte, ou plutôt j’en tourne un vers le Nil et l’autre vers le Manzanarez. J’ai la conviction intime que je ne ferai rien, soit d’un côté, soit de l’autre, Fumer des pipes ou des cigares, voilà la grande différence. De plus, voyager seul m’est insupportable. Peut-être vaudrait-il mieux m’enfermer ici ou à la campagne et me donner une tâche littéraire pas trop difficile, à laquelle je jurerais de consacrer tous les jours un certain nombre d’heures. Enfin je voudrais, madame, que vous me donnassiez un moyen de vivre comme un être pourvu de raison. Je vous ai dit mon secret et j’ai vraiment quelque espoir que vous trouverez ce qu’il y a de mieux à faire dans ma position. J’ai lu et relu votre lettre dont je ne vous ai pas remerciée. Il y a dans toutes les religions un très bon côté. Par exemple chez les musulmans rien de plus grand que d’assister à la prière d’une caravane dans le désert. Je cite exprès la pire des religions. Toutes les fois que l’homme reconnaît combien il est petit et misérable, il agit sur son semblable. Le sentiment qu’on éprouve ressemble un peu au saisissement qu’on a eu en voyant un blessé. La prière me touche comme expression du malheur. Je voudrais pouvoir vous dire que je crois à son efficacité. Vous ai-je dit, madame, que j’avais embarqué le pauvre M. Ch… et ses enfans ? Ils sont arrivés je pense aujourd’hui à New-York. M. Ch… se recommandait fort à votre bon souvenir. Adieu, madame, veuillez excuser ma lettre. C’est votre faute, vous m’inspirez tant de confiance que je deviens indiscret comme le cocher du prince de Talleyrand. Si vous êtes assez bonne pour me répondre, quelque chose que vous me disiez cela me fera du bien. Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

On m’a dit que ce papier vert conservait la vue.

PROSPER MERIMEE.


Vendredi. 9 novembre 1856.

Madame,

Je n’ai pu trouver la Vie de Charles-Edouard chez le libraire qui me fournit mes livres anglais. Je crains même qu’il ne soit difficile de l’avoir en Angleterre parce qu’il y a longtemps qu’elle a paru. Elle est de lord Stanhope, dans le temps qu’il était encore lord Mahon. Je vais continuer mes perquisitions. Je travaille depuis deux jours à une surprise que je veux vous faire : un petit Samuel d’après sir Joshua Reynolds, presque gros comme nature, à l’aquarelle. Cela vient horriblement mal ; cependant, s’il fait un peu de soleil encore, je le finirai la semaine prochaine. Vous excuserez les défauts de l’auteur.

C’est avec raison que vous ne comprenez pas l’orgueil parmi ceux qui le distinguent. Il y a des gens qui m’ont dit que chez moi c’était un défaut de n’en avoir pas. Ce qu’il y a de vrai, c’est que si j’avais de l’orgueil, il y aurait en moi plus de ressort pour résister aux mauvais instans de la vie. Dans l’affaire dont je vous ai parlé, si j’avais eu de l’orgueil, j’aurais trouvé quelque consolation de ce côté. Au contraire, je me dis qu’il n’y aurait pas de bassesse que je ne lisse volontiers pour que cela ne fût pas arrivé. Heureusement il n’est pas question de cela. Ce qui a été ne sera plus. Je suis très embarrassé, madame, pour répondre aune partie de votre lettre, celle où vous me proposez un remède. Je ne veux pas vous scandaliser, encore moins troubler vos convictions. Il n’y a que deux manières d’être convaincu, par le raisonnement ou par l’instinct. J’ai essayé du raisonnement, qui me donne une solution diamétralement opposée à ce que je désirerais, et je n’ai pas d’instinct. Je suis sceptique malgré moi, et ce qu’on appelle la foi est chose qui m’est tout à fait étrangère. Vous qui la portez jusqu’à l’enthousiasme, vous ne comprendrez peut-être pas comment on peut en être dépourvu à ce point. Mais quel remède ? Autant que je puis le croire, les organisations poétiques y sont accessibles. La mienne est au contraire des plus prosaïques. Par une contradiction très fâcheuse pour ma fortune, je ne sais pas pratiquer ma prose, je veux dire en tirer parti pour me pousser dans ce monde où poètes et prosateurs aiment tant leurs intérêts matériels. Je trouve que vous êtes sévère pour Mme de M… Cela ne fait de tort à personne, et si elle aime M. P… elle a raison. Son mari était un fort beau garçon, qui avait été parfaitement élevé par la vicomtesse de N… Elle lui avait appris à être dans le monde aussi gentlemanlike qu’il faut. Elle avait toléré, ce qui me surprenait de sa part, car j’en avais une très haute idée, — de Mme de N…, — elle lui avait permis de faire des affaires et de glaner quelques coupons derrière M. de Rothschild. Je vous avoue que j’aime mieux voir une duchesse épouser le précepteur de ses enfans (ce qui n’est pas le cas) qu’un duc vendant avec profit des actions de chemin de fer à un marquis, son ami intime. Les gens du XVIe siècle, dont Brantôme me raconte l’histoire, étaient en général de grands coquins. Ils volaient, pillaient, mais tout cela hardiment, à la face du soleil, ignorant qu’il y eût une autre manière de vivre en ce monde. A tout prendre, j’aime mieux le duc de Guise que le duc un tel, présidant un comité d’administration de la Société centrale pour l’épuration de l’huile à quinquet.

En fait de platitude, que vous semble du prince de Bavière et de sa nouvelle femme, qui vont se faire grecs pour être un jour rois de Grèce, j’entends grecs de religion. Ce n’est pas que je dise du mal de la religion grecque. Elle a sur le catholicisme l’avantage d’avoir conservé les rites anciens ; de n’avoir admis aucune réforme ; et politiquement d’être plus pratique, le souverain étant pape en même temps. Adieu, madame, je vais faire tous mes efforts pour vous trouver lord Mahon. Mais ne vous attendez pas à quelque chose de poétique. Cela est très exact, très vrai et très simple. Il dit toute la vérité. Vous voudriez qu’on n’en montrât qu’un côté. Je ne puis être de votre avis sur ce point. L’histoire est à mes yeux une chose sacrée. Le bien et le mal doivent aller ensemble. Observez, madame, que lorsque l’histoire est racontée par un homme de talent, la grandeur des héros véritables n’est nullement atténuée par le récit de leurs faiblesses, voire même de leurs vices.

J’attends avec impatience des nouvelles des Ch… Les coups de vent horribles du mois dernier ont dû les faire cruellement danser.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Je vous écris au milieu de quatre personnes qui font un bruit d’enfer. Si ma lettre n’a ni queue ni tête, c’est leur faute.


Vendredi soir.

Madame,

Pour que vous ne demeuriez pas sur une mauvaise impression, sachez que Mme de M… n’est pas mariée et ne se mariera pas. Mme de l’A… a eu le courage de lui demander ce qu’il en était, et l’explication a fait tomber des nues Mme de M… C’est tout bonnement une de ces méchancetés comme on en fait dans les châteaux quand on s’ennuie et qu’il n’y a pas de nouvelles dans les journaux. Restent le prince de Bavière et la princesse espagnole qui, avec le roi de Naples, font un trio qui ne vaut pas grand’chose. On me dépeint sous des couleurs si effrayantes les bêtes qui infestent les canges du Nil que cela me fait rentrer mon envie d’aller en Egypte, qui n’a jamais été bien grande. Croyez d’ailleurs qu’il est mauvais pour l’orthodoxie de mettre le nez dans la mythologie égyptienne. On nous a lu l’autre jour un mémoire sur le bœuf Apis, dont l’auteur aurait été brûlé assurément dans le XVIe siècle.

Je vais de temps en temps voir mon ennemi capital par politique, par habitude, et par faiblesse. J’ai fait une de ces visites depuis vous avoir écrit et j’en suis revenu moins nervous qu’à l’ordinaire ; jeu conclus que je suis en voie de guérison. Vous m’avez demandé pourquoi j’ai confiance en vous. Je n’en sais rien, mais cela est. Pourquoi croit-on ? Parce qu’on croit. En réfléchissant beaucoup, je crois que c’est parce que vous avez toutes les qualités que je n’ai pas, toutes les opinions que je n’ai pas, et que, cependant, vous m’avez montré de l’intérêt.

Je n’ai plus ni chat ni chatte. Le dernier chat que j’ai eu était un animal insupportable, plein de caprices et de bizarreries. J’étais toujours juste et bon à son égard, et il était plein de considération et de respect pour moi. Permettez-moi, madame, d’être votre chat. J’en ai déjà l’écriture, mais je n’en ai pas les grilles, dont mon fauteuil porte les traces. Je voulais vous écrire pour vous empêcher de penser mal de votre prochain, et ma plume a couru, ce qui confirme le proverbe que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Je vous ai écrit beaucoup de sottises et je ne voulais que justifier Mme de M… dont, au fond, je me soucie peu. Avez-vous lu la Vie de la princesse de Poix par sa mère ? C’est une très jolie chose qui fait penser aux femmes du XVIIe siècle.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MÉRIMÉE.


Dimanche soir.

Madame,

Je suis très triste. J’ai eu toutes sortes de contrariétés. Mon Samuel a un œil poché, etc. Vos deux lettres m’ont fait le plus grand plaisir. Je ne sais si j’aime mieux quand vous me faites des complimens que lorsque vous me dites mes vérités. Je m’accuse d’avoir mis instinct à tort. Ce n’était pas le mot. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, qu’on n’écrit pas toujours ce que l’on veut. Mon intention n’était nullement de nier l’âme ou de mettre sur la même ligne la faculté directrice d’un homme et celle d’un singe. Tout ce que je voulais dire c’est qu’il y a des gens croyans et d’autres sceptiques, comme il y a des gens qui ont l’oreille juste et d’autres qui l’ont fausse. Substituez à ce mot instinct le mot grâce par exemple. Je n’en ai pas dit beaucoup plus que n’a écrit Pascal. Ne croyez pas que je n’aie pas lu saint Augustin, mais je veux le relire malgré son mauvais latin. Ce latin me montre ce que sera notre français d’aujourd’hui dans quelques siècles. Saint Augustin écrivait la langue de M. de Lamartine.

Nous nous parlons par énigmes malgré notre franchise. Vous me parlez d’une phrase abominable que j’ai dite et que je rétracte d’avance, mais je voudrais bien la connaître ; en retour, je vous dirai que vous n’avez pas compris ce que je voulais dire par mon ennemi. Ajoutez un e muet. Si ce n’est pas assez clair, j’appelle ainsi une femme que j’ai aimée pendant quinze ans, que j’aime encore, qui ne m’aime plus, qui peut-être même ne m’a jamais aimé. Le résultat, c’est qu’il faut que je retranche quinze ans de ma vie, non seulement perdus, mais dont le souvenir même est empoisonné pour moi. Je ne regrette pas le temps perdu, car j’aurais trop à faire, mais il y a des souvenirs qui étaient un monde surhumain pour moi, où j’avais autrefois accès et qui m’est fermé. Je suis charmé d’apprendre que vous appréciez les chats, et je me représente votre arbre chargé de vingt-deux petites bêtes aux yeux d’or, mais je vous remercie de l’offre que vous me faites. Je regrette encore trop mon chat Matifas qui est mort en me regardant. Lorsque je ne verrai plus ses yeux in the mind’s eye, je vous demanderai peut-être un de vos élèves. Il semble que la vie dure plus longtemps dans les yeux d’un animal que dans ceux d’un homme. Probablement cela tient à ce qu’elle est moins concentrée chez les animaux.

Je suis tout à fait de votre avis sur l’affaire du prétendu mariage de Mme de M… ; les enfans, auxquels je n’avais pas du tout pensé, rendaient l’affaire très mauvaise. Mme de M… était membre de la Société des bibliophiles et je la croyais fort irritée contre moi. Voici à quelle occasion. Mme St…, qui est aussi bibliophile, a fait une Vie de la vicomtesse de Noailles pour être imprimée dans nos Mélanges. Selon les statuts de la société, j’ai été chargé de lire les épreuves pour voir s’il n’y avait rien qui pût choquer la morale et les principes des bibliophiles. Les premières pages m’avaient fait sauter en l’air et j’eus la simplicité d’y faire quelques observations au crayon. Notre président, homme très prudent, effaça une partie de mes notes et ne laissa que ce qui lui parut suffisamment doux. Cela produisit pourtant grand scandale. On dit que j’étais un serpent, un aspic, etc., pour avoir censuré quelques phrases qui tenaient à la fois du jargon du monde et de l’enflure qu’on peut attraper dans la fréquentation irréfléchie de M. de Chateaubriand. Lorsque la notice sur la princesse de Poix parut, Mme de M… me l’envoya comme à un confrère et je lui écrivis pour l’en remercier et lui dire avec la plus grande franchise le plaisir que j’avais eu à lire ce petit ouvrage. Ce billet atout raccommodé. Au dîner des bibliophiles, Mme de M… a été charmante pour moi, et Mme St… a voulu que je fusse placé près d’elle. Cela m’a montré qu’on avait peur de moi et qu’on me connaissait bien mal. J’ai honte de vous écrire des volumes, mais je pense que vous avez toujours le moyen de les accourcir si, comme il est probable, vous êtes devant votre cheminée.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Mercredi soir.

Madame,

Je serai charmé d’aller au Louvre avec vous quand vous voudrez. Le samedi est le meilleur jour, mais malheureusement samedi prochain j’ai ma commission des monumens qui me tient jusqu’à près de deux heures. A deux heures je serais à vos ordres si cela vous arrangeait.

Je suis horriblement malade d’un rhumatisme au cou et à l’épaule droite. Mon fond (du Samuel) est tout gâté, j’ai passé ma journée à être furieux. J’ai lu un peu de saint Augustin. Il me plaît assez, mais il manque pour mon goût de clarté et de simplicité. Il a trop d’esprit et de rhétorique.

Je fais ces visites (très rares) parce qu’il serait étrange de ne pas les faire. Il en résulterait une sorte de scandale qu’il faut éviter. Je me suis servi d’un terme impropre en disant ennemie. De ma part il n’y a pas la moindre inimitié, pas même de la colère, ce qui serait cependant assez naturel. J’ai cru assez longtemps qu’on me haïssait, maintenant je ne le crois plus. On ne me fait pas même cet honneur. C’est une lampe qui a brillé quelque temps, puis qui s’est éteinte je ne sais par quel accident. Je ne me fais pas de reproches, on ne m’en a pas fait. J’imagine qu’on voudrait me savoir en Chine, mais on ne m’y a pas envoyé, on ne peut pas ne pas me voir, je ne peux pas m’en dispenser. Tout ce qui était propre à me faire enrager est réuni dans cette affaire. Il y a un très beau vers de Pouchkine que je ne vous citerai pas en russe, et qui veut dire que le bonheur (la joie) se donne à chacun tour à tour ; quand on a eu sa part, c’est fini. — En fait de choses moins tristes et presque aussi ridicules, qui peut être Madame ou Mlle Delphine de Saint-A… qui cachette sa lettre avec un manteau de pair et une couronne au-dessus, qui m’écrit pour me demander la permission de me dédier une redowa ? Je n’ai rien reçu de mieux encore ; si ce n’est la visite d’un homme habillé de noir qui il y a cinq ou six ans vint de la part d’une dame à nom très aristocratique me demander en mariage un chat noir que j’avais alors et qui ne pouvait songer à pareille chose.

Je crois qu’en matières métaphysiques nous nous entendrons assez bien pourvu que nous ne définissions pas trop. Lorsqu’on définit trop tous les termes, on en vient au reste à ne plus s’entendre sur rien, même quand on est, au fond, du même avis. Le Samuel était fini ce matin ; mais je me suis aperçu que le fond que j’avais couvert de gomme était très mauvais Je l’ai entièrement effacé pour le remplacer par un autre qui ne vaut guère mieux. Je finirai sans doute par tout recommencer. Quoi qu’il arrive, attendez-vous, madame, à quelque chose de très vilain. Il ne me manque qu’une chose pour peindre, c’est de savoir comment m’y prendre. J’ai écrit en Angleterre pour avoir Charles-Edouard. Hier j’ai dîné chez lady Holland qui n’avait jamais entendu parler de ce livre de lord Stanhope, ni aucun des Anglais qui étaient chez elle. Je l’aurai, dussé-je écrire à Glenquoich ou à lord Stanhope lui-même. Je crains maintenant qu’il n’ait pas été publié, mais imprimé seulement pour quelques élus. Nous verrons. Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Vendredi.

Madame,

Il y a si longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles que je crains ou que vous n’ayez pas reçu la dernière lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, ou que vous ne soyez malade, ou que cette dernière lettre ne vous ait déplu. Ces trois alternatives m’affligent beaucoup, et je vous serais obligé de me rassurer par un mot. Ne parlons plus du Louvre si cette promenade vous déplaît. D’ailleurs, depuis qu’on a restauré la galerie, je ne m’y retrouve plus et je serais un très mauvais cicérone. J’avais cependant l’intention de vous faire voir une coupe d’or égyptienne, avec une inscription portant le nom du pharaon qui régnait au temps de Joseph, en sorte que cela pourrait bien être la coupe cachée dans un sac, ou, ce qui est plus sûr, que cette coupe était de même forme. Ne trouvez-vous pas agréable devoir in the mind’s eye les objets dont il est question dans l’histoire ? Lorsque je voulais écrire l’histoire de César, j’avais tout regardé et si souvent dessiné ses médailles et son buste de Naples, que je le voyais très distinctement à Pharsale et même à Alexandrie. Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à lord Wellington, avec cette différence que le haut de la tête avait un plus grand développement, et qu’il était chauve comme M. de Morny.

Je viens d’écrire la dernière ligne de mon rapport. Je le lis à la Commission lundi, et lundi soir j’espère être un homme libre.

Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 23 novembre 1856.

Madame,

Je ne vous ai pas encore remerciée du beau livre que vous m’avez envoyé et qui m’a fait grand plaisir. Pourtant ce n’est pas un livre qui me plaise. Il me paraît, dans l’original, avoir les inconvéniens d’une traduction, je veux dire l’absence de pensées propres à l’auteur. J’aime bien mieux le Saint-Augustin, parce que, bien que je ne sois ni saint ni rhéteur, je me trouve souvent en sympathie avec lui.

Le désir peu héroïque de conserver ma guenille me fait partir demain pour Nice. Je suis tourmenté de douleurs de tête et d’insomnies très ennuyeuses, et d’une foule d’etc, etc. On me conseille de prendre du mouvement et de changer d’air. J’ai pensé que le seul moyen de ne pas m’endormir à quatre heures du matin, c’était de courir le jour et de me coucher avec les poules, — c’est ce que je vais essayer pendant quelques semaines. Je vais d’abord à Nice retrouver des amis d’Ecosse qui ont un cottage à Kinloch Luichart et une villa à Nice. Ils me disent qu’ils sont très solitaires et très raisonnables. Dès que je m’ennuierai, j’irai courir en Provence ; peut-être si la mer était unie comme une glace irai-je en Corse, mais il est plus probable que je ne quitterai pas le plancher des vaches.

A mon retour je vous enverrai un Samuel certainement, et j’espère, le Prince Edouard qu’on me promet de Londres. J’en suis à la seconde édition de Samuel. Sur la première j’ai mis de la cire et je l’ai rendue luisante comme une table d’acajou. Puis ce luisant m’a déplu, j’ai gratté la cire, j’ai mis du fiel, et j’ai fini par être si mécontent, que j’ai recommencé une autre copie, sans toutefois détruire la première qui vous est destinée et qui est dès à présent à vos ordres, mais j’aimerais mieux que vous attendissiez que la seconde édition fût finie. Croyez que les deux sont et seront de très mauvaises copies d’un charmant original. Mais, comme dit un poète, peu canonique bien qu’il fût fort protégé par un pape : Che quanto posso dar tutto fi dono.

Vous ne pouvez pas comprendre, madame, vous qui êtes née avec le cerveau d’un poète, la difficulté que j’éprouve à croire, et la différence qu’il y a entre les choses qui me plaisent à supposer et celles que j’admets comme vraies. Je me plais à supposer des revenans et des fées. Je me ferais dresser les cheveux sur la tête en me racontant à moi-même des histoires de revenans. Mais, malgré l’impression toute matérielle que j’éprouve, cela ne m’empêche pas de ne pas croire aux revenans, et sur ce point mon incrédulité est si grande que si je voyais un spectre je n’y croirais pas davantage. En effet il est beaucoup plus probable que je sois fou qu’il ne l’est qu’un miracle se fasse. Quelque sceptique que je sois, vous voyez, madame, que je crois l’ordre des choses assez beau, établi d’après des règles trop grandes pour admettre qu’elles soient facilement violees. Il y a bien longtemps, lorsque je sortais du collège, j’ai lu des livres de magie, et pendant six mois j’ai étudié cela comme j’aurais dû étudier les mathématiques. Malgré toute mon ardeur à me plonger dans ce chaos de niaiseries, je n’ai jamais pu y trouver autre chose qu’un amusement d’esprit. Je vous cite la magie parce que les sorciers disent aussi des choses assez plausibles aux adeptes. Tout s’enchaîne assez bien lorsqu’on leur passe leur première pétition de principes. Je me montais assez l’imagination après un quart d’heure de lecture pour entrer tout à fait dans les idées de l’auteur, mais un quart d’heure après avoir posé le livre, je le tenais pour un fou et moi pour un imbécile. Il y a dans beaucoup de pierres gravées étrusques des combats d’hommes contre des griffons. Les griffons sont l’emblème de la folle du logis qui tourmente son maître ; mais le maître lui passe son épée au travers du corps, c’est-à-dire qu’il lui suffit d’un moment de raison pour oublier tout ce qui l’a étonné dans les heures de délire. Pour être heureux il faut avoir un grillon aimable (comme mon défunt chat Matifas) et ne pas s’apercevoir qu’il est griffon, c’est-à-dire un animal fantastique.

J’ai tant fait de romans autrefois que je n’aime plus maintenant que l’histoire. A propos d’histoire, je n’ai rien entendu dire au sujet des rumeurs dont vous me parlez. On a mis quelques placards assez niais dans les faubourgs sans qu’il en soit résulté quelque émotion. Les ouvriers se plaignent de la cherté des vivres et des logemens, mais ils ne disent pas qu’ils ont autant d’ouvrage qu’ils en veulent et que leur journée se paye le double juste de ce qu’elle valait il y a dix ans. Le renchérissement de la vie matérielle n’est pas en proportion avec celui de la main-d’œuvre. Les gens très malheureux sont les employés et les ouvrières qui font des chemises. Je n’ai guère de pitié que pour les femmes, mais j’en vois de pauvres vieilles qui me fendent le cœur. Parlons des belles dames qui portent des cages. On nous promet une lettre de la mère de Mme de S…, engageant sa fille à prendre bien des précautions et à éviter d’être surprise, « surtout la nuit ». C’est une des lettres qu’on lira au procès qui va s’instruire ces jours-ci à la diligence du mari. Adieu, madame, j’aurai l’honneur de vous écrire, si vous voulez le permettre, pendant ma petite tournée, lorsque je serai par trop triste. La pensée que vous voudrez bien me plaindre un peu me consolera et me donnera du courage. Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE. Carabacel, près de Nice, Mercredi, un certain jour de décembre ( ? )

Madame,

Quand je pense que vous êtes au milieu de la neige, je jouis moins du ciel que je vois de ma fenêtre ouverte et des orangers qui m’entourent. Les gens d’ici prétendent que le temps n’est pas ce qu’il devrait être et que nous devrions apparemment être au court-bouillon. Hier je me suis surpris me promenant au clair de la lune sans chapeau, et jonc m’en suis aperçu qu’à mon ombre et pas à ma tête, L’inconvénient de ce séjour est qu’il est infesté de Russes et d’Anglais, qu’on y fait des visites et que personne ne songe à respirer l’air, mais s’occupe du chapeau et de la cage de sa voisine. Nous sommes tous préoccupés de celui et de celle de la comtesse A…, une des dames de l’Impératrice, qui a mis de l’herbe dans son salon et y fait paître une chèvre. Elle (la comtesse A… ) s’adressa l’autre jour à un tailleur écossais, homme moral, pour se faire faire un habit de matelot complet et insistait pour qu’il lui prît mesure. Il a répondu qu’il would see lier do first. Je suis chez des gens très aimables avec une des femmes les plus spirituelles de l’Angleterre et son mari qui me donne des leçons d’économie politique. Je me promène à pied, à cheval et en bateau. Je traduis des poèmes russes et je mène la vie d’un lézard. Le seul moment d’ennui, c’est l’obligation de mettre une cravate blanche le soir et de me retrouver dans un salon de Paris ou de Londres. Je vais la semaine prochaine chercher une solitude plus complète à Cannes, où je vivrai tout à fait en ours. Je tâcherai de travailler, ce qui ne me paraît pas facile, car rester dans sa chambre quand il fait beau exige un courage héroïque. Pour justifier ma paresse, je me dis que je suis malade et que je me soigne. De tous mes maux de Paris il ne me reste que de ne pas dormir. Cependant je me couche de bonne heure après avoir lu une description du Caucase, de Lermontoff, ou bien un chapitre de Mill sur le papier-monnaie, lectures très propres à woo sweet sleep, mais rien n’y fait. Je vais aujourd’hui faire un voyage de découverte dans les montagnes et, si je n’y gagne pas du sommeil, mon cas est tout à fait désespéré.

Que faites-vous, madame, dans les affreux climats que vous habitez ? Il me semble que vous êtes de ces personnes qui portez partout votre sérénité avec vous, et que vous avez toujours votre soleil intérieur qui vous console de l’absence de l’autre.

Je ne sais si je vous ai mandé en partant que j’avais reçu des nouvelles de nos amis d’Amérique, qui sont arrivés à bon port malgré une traversée très longue et très agitée ; mais cela veut dire qu’ils ont été deux ou trois jours de plus en mer qu’on ne l’est à présent, c’est-à-dire un mois de moins qu’on n’était il y a vingt ans. Je pense vous avoir donné aussi des nouvelles de votre Samuel ou de vos Samuels. Il y en a un tout prêt, l’autre ne le sera qu’à mon retour. Quand reviendrai-je ? Je ne le sais trop, mais probablement pas avant le mois de février. Vous serez alors sans doute à Paris. Je viens de voir le baron de Meyendorff, chambellan de l’Impératrice, qui me parait un homme fort aimable. Il y a quelque chose d’oriental dans les Russes qui me plaît, et on a tort de dire qu’il ne faut pas les gratter. Celui-ci a beaucoup voyagé et a des idées à lui, ce qui est chose rare chez ses compatriotes. Mais je crains que ce qui a l’air d’idées à Nice n’en soit pas à Paris. Comme on devient bête quand on s’éloigne de ce tourbillon de Paris, vous vous en apercevez trop. Adieu, madame, veuillez me conserver une petite place dans vos souvenirs et agréez l’expression de mes très respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Si vous aviez la bonne charité de m’écrire, je serai pour une huitaine de jours à Cannes (Var), et en revenant, je m’arrêterai à Marseille.


Paris, 18 février 1857.

Madame,

Me voici enfin de retour à Paris. Il a fallu quitter mon beau soleil et mes montagnes neigeuses. Heureusement je trouve le printemps ici, et, ce qui me fait autant de plaisir, une lettre de vous. Vous saurez que très irrésolu, selon mon ordinaire, et vivant comme l’oiseau sur la branche, je n’avais pas voulu qu’on m’envoyât mes lettres adressées à Paris, et je m’imaginais vous avoir écrit de Nice que c’était à Cannes qu’il fallait m’écrire. Ne recevant pas de vos nouvelles je m’imaginais être tombé dans votre disgrâce, car la lettre dont vous me parlez (adressée à Marseille) ne m’est point parvenue. J’ai cependant fait une visite à la poste en passant par là et donné mon adresse à Paris. Je suis charmé de mon excursion, j’avais cinq maladies mortelles et il me semble que je n’en ai plus que quatre. Un rhumatisme à l’épaule qui m’ennuyait beaucoup s’est dissipé au grand air, je crois. J’ai gagné encore de voir plus clair, et l’autre jour je me suis surpris écrivant sans lunettes. Le lendemain de mon arrivée, j’ai repris le petit Samuel que vous savez, bien qu’il m’ait paru fort enlaidi. Le voilà à peu près, — non digne de vous être offert, — mais tel que mes yeux et ma main peuvent le faire. Je vous demande la permission, pour le faire bien venir, d’y joindre un petit souvenir de la Terre-Sainte, qu’un consul de mes amis m’a rapporté et qui sera beaucoup mieux dans vos mains que dans les miennes. Cela fera excuser les fautes du peintre. J’ai des nouvelles de M. Ch… Il se porte bien et ne parle pas de revenir, bien qu’il semble assez triste et ennuyé de son pays.

Il m’a envoyé une lettre admirable d’une jeune miss américaine qui peint la nation. J’ai lu, il y a quelques mois, un livre curieux, traduit par une ‘miss Maury du français en anglais, et intitulé Memoirs of a Huguenot family : c’est l’histoire d’un ministre de la Saintonge qui parvint à s’échapper après la révocation de l’Édit de Nantes et se fixa en Angleterre. C’était un homme très original, beaucoup plus fait pour être corsaire que prédicateur de l’Evangile. Comme il écrivait au XVIIe siècle, je me suis imaginé que ses mémoires seraient intéressans à lire dans l’original, et j’ai fait demander à Mlle Maury si elle aurait quelque objection à ce qu’ils fussent publiés en français. Elle m’a répondu par un petit mémoire de sous, livres et deniers, sans un mot de trop, admirable de positivisme. Si j’avais de l’argent je lui écrirais pour lui offrir mon cœur et ma main, sûr qu’elle administrerait ma fortune aussi bien que le plus habile loup-cervier.

Pendant deux mois passés à Cannes, j’ai à peine eu occasion de parler français trois ou quatre fois. J’ai vécu avec des Anglais fort aimables, comme ils sont quelquefois lorsqu’ils s’y mettent. Nous avions là sir David Brewster, le grand physicien, qui est assez savant pour se mettre à la portée des ignorans comme moi et leur apprendre mille petites merveilles à propos de tout. Nous avons fait ensemble des promenades délicieuses. Il a une fille qui a vu un revenant. Jusqu’alors je n’avais rencontré que des personnes qui connaissaient ceux qui en avaient vu. Bien que son revenant fût en Ecosse, il paraît qu’elle portait avec elle une atmosphère très propre à les attirer, car son domestique en vit un il y a un mois, dans notre hôtel de la Poste. C’était une femme en robe de satin noir, regardant à droite et à gauche d’un air inquiet, ouvrant les portes et marchant dans les corridors sans faire le moindre bruit. Elle ne m’a pas honoré d’une visite. Pourquoi les gens du nord voient-ils plus de spectres que les méridionaux, et pourquoi les protestans plus que les catholiques ? Expliquez-moi, madame, pourquoi en Italie, où il y a tant de superstition et d’imagination, il ne se trouve pas de revenans tandis qu’on Angleterre il n’y a guère de famille un peu aristocratique qui n’ait son apparition ? Avez-vous lu une histoire de revenans que j’ai faite et qui s’appelle la Vénus d’Ille ? C’est suivant moi mon chef-d’œuvre.

Mme de C… en jugeait ainsi, et cette conformité de jugement a été, je crois, l’occasion de rapports plus intimes ensemble. Je ne pense jamais à elle sans un vif sentiment de tristesse. Il y avait en elle un cœur et un esprit adorables, eu guerre perpétuelle avec tout le monde, un seul homme peut-être excepté, qui était parfaitement indigne d’elle et que j’ai pris horriblement en grippe après sa mort. Il me semble que, si j’avais été cet homme, elle aurait fait de moi quelque chose. Jeu étais très jaloux.

Si je vous parle des revenans, madame, c’est que j’en rumine une histoire. C’est assez ridicule d’écrire des contes à mon âge, et vous me le faites sentir avec beaucoup de raison ; mais comment faire, quand on a cette démangeaison funeste d’écrire, pour s’en empêcher ? J’ai beaucoup médité, quoiqu’il n’y paraisse guère, les conseils que vous me donnez. Je ne suis plus capable d’un effort d’imagination qui dure. Encore moins d’un ouvrage de raisonnement à éclairer le monde. Peut-être puis-je écrire des pages d’histoire, mais on me reprochera d’être insensible et sceptique parce que je crois que le premier devoir de l’historien c’est d’être froid et juste. Adieu, madame, on vient m’interrompre et je finis ma lettre au moment où je commençais à entrer en matière. Permettez-moi de vous remercier encore de votre bonne lettre. Lorsque vous reviendrez à Paris, le petit Samuel accourra aussitôt vous prier de le mettre dans un coin noir. Veuillez agréer, madame, l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


5 mars 1857.

Madame,

C’est la faute de l’encadreur si je ne vous ai pas envoyé tout de suite le Samuel, et c’est la mienne de ne l’avoir pas pignoché plus longtemps. J’étais tenté de le déchirer et d’en recommencer un autre. Quant à la première édition, veuillez la mettre au feu. Je ne vous l’envoie que comme pièce justificative. Veuillez mettre l’encadré dans un coin noir. Voici le chapelet et un morceau de nacre de Jérusalem. J’y joins également une pièce justificative. M. Grasset était consul à Alep, et en passant par Jérusalem, il m’a rapporté cela. J’ai gardé le couteau qui n’a pas été bénit. Je vous écris à la hâte, pressé par l’heure, et je ne vois plus ce que j’écris. J’aurai l’honneur de répondre plus longuement à votre excellente lettre. J’ai écrit à Marseille pour avoir vos lettres. Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 6 mars 1857.

Madame,

On voit bien que vous avez regardé mes dessins sans lumière et à la chute du jour. Ils gagnent beaucoup à l’obscurité, et c’est là leur véritable place. Je ne vous ai envoyé le n° 1 que pour que vous vissiez tout le bistre que j’ai usé à votre intention. C’est la première fois que j’ai essayé de faire en gros, ce qui est un grand repos pour mos yeux. Je suis charmé que le chapelet vous plaise. Mais qu’est-ce que ce morceau de nacre ?

J’ai vu dans les journaux la mort de Mme de la Rochejaquelein, et je suis si ignorant du monde que je ne croyais pas qu’il s’agît de l’auteur des Mémoires. Je les ai relus tout récemment avec le même plaisir et plus qu’autrefois. La première fois, elle me fit perdre mes préjugés bleus, ce qui à cette époque n’était pas chose facile. J’ai parcouru avec beaucoup d’intérêt les principaux lieux illustrés par la guerre civile. Les gens de ce pays m’ont plu, bien qu’ils soient fort changés. C’est dommage que les femmes ne se débarbouillent guère plus qu’autrefois et que les hommes aiment tant à boire. Après tout, ce sont de bonnes gens, et qui sont Français en tout, dans le bon sens de ce mot. Vous auriez à écrire aussi sur ce pays, madame, et j’ajouterai que c’est un devoir. Lorsqu’on a vu et fait des choses extraordinaires, on en doit compte à la postérité, sinon à ses contemporains.

Je n’ai pas besoin de vous dire, madame, que je suis tout à vos ordres, pourvu qu’il ne s’agisse pas de choses trop difficiles, j’entends de celles qui dépassent mon intelligence dont le niveau est fort abaissé.

A propos de Mémoires et de Vendée, je suis occupé par le moyen de M. Ch… à extirper un manuscrit curieux à une demoiselle américaine qui a traduit en anglais des mémoires très intéressans sur les dragonnades. Ils ont été écrits par un ministre protestant de la Saintonge, nommé Jacques Fontaine, lequel avait reçu de la nature la bosse de la combativité. Le contraste entre sa profession et son goût pour les batailles est des plus curieux. Il s’échappa par miracle de France, alla en Angleterre, où il fit toutes sortes de métiers. Enfin le roi Guillaume le plaça en Irlande, où il trouva amplement l’occasion de faire le coup de feu avec ses paroissiens. Si vous voulez la version anglaise, je pourrai vous la faire lire. Mais je voudrais qu’on publiât l’original, qui, étant dans le français du XVIIe siècle, doit valoir beaucoup mieux.

J’ai écrit à lord Stanhope pour tâcher d’avoir l’histoire du Prétendant. Aucun libraire de Londres n’a pu me la procurer. Probablement elle a été publiée par l’auteur pour être donnée. Nous verrons.

Je suis à lire deux livres qui m’intéressent. L’un est une Histoire de Henri IV où il y a des détails très curieux sur l’administration, le gouvernement, les finances, etc. L’auteur a seulement oublié de nous dire quelle sorte d’homme était son héros. L’autre livre est une Histoire de Philippe II par Prescott. Je n’ai pas encore une opinion arrêtée sur Philippe II. Il flotte entre grand homme ou imbécile, grand politique de l’école de Machiavel ou mais très méchant. En Espagne sa mémoire est respectée, et cependant c’est à lui qu’il faut faire remonter toutes les misères de ce pays. J’ai eu souvent de grandes disputes à son sujet avec Mme de Montijo qui l’admirait fort. Je vais tâcher de comprendre cette énigme.

Adieu, madame, je suis très lier de vos complimens et je voudrais bien les mériter.

Veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


10 mars 1857, au soir.

Madame,

On me prête ce petit volume ; je vous serai obligé de me le renvoyer quand vous l’aurez lu. Vous pourrez vous dispenser de lire la fin qui vous attristerait trop. Vous verriez comment finissent les dynasties. Homère, qui n’était pas une bête, a dit que le malheur rapetisse les gens. C’est pour cela que je n’écris plus.

J’ai malheureusement disposé d’un de mes billets pour la réception de M. de Falloux. L’autre vous appartient of course, mais il faudra que vous vous pourvoyiez d’un possesseur de billets pour vous conduire à la cérémonie. M de Contencin est un très bon homme qui promet toujours et qui ne peut pas souvent tenir. Je lui recommanderai toutes les églises que vous voudrez. Je les recommanderai aux trois inspecteurs généraux des cultes qui sont des protections plus efficaces. Quant au ministre des cultes, nous sommes à couteaux tirés.

Je regrette Cannes. Tous les jours on m’invite à dîner, je vais au bal, et jeudi je serai obligé d’entrer dans des culottes noires. Cela me met en fureur et me donne envie d’aller reprendre ma vie de sauvage au bord de la mer.

Veuillez agréer, madame, tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Vendredi soir.

Madame,

Voici le billet. Il est nécessaire d’arriver de très bonne heure, et pour être convenablement placée, vous feriez bien d’être à 1 heure à l’Institut. Je puis vous accompagner jusqu’à la porte et vous remettre à M. Pingard, mais nous n’entrons plus que par notre porte à 2 heures précises. Veuillez commander et vous serez obéie.

Je suis tout grippé des bals et des dîners. Hier je suis allé à un bal masqué. Je regrette de ne vous y avoir pas rencontrée pour vous intriguer. J’avais un domino vénitien copié d’après Canaletti qui méritait d’être vu. Mais le plus beau c’était la princesse C… avec une chérusque dans le dos de 1m, 50. On disait qu’elle était déguisée en écran. J’ai trouvé qu’on s’amusait bien mieux autrefois en mauvaise compagnie.

Adieu, madame, veuillez m’excuser de ne vous donner qu’un billet, et agréez l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Madame,

Je vous ai attendue depuis midi 35 jusqu’à 1 heure 5. J’avais un rendez-vous pressé à 1 heure, et j’ai été obligé de quitter la place. On me disait alors que la salle était comble. Si vous n’étiez pas encore arrivée, je crains que vous n’ayez pas pu trouver de place. Pour moi je n’en ai pu avoir parmi les immortels à 2 h. 1/2.

Je regrette d’autant plus de n’avoir pas eu l’honneur de vous voir que je voulais vous demander une note pour votre église. Vous savez ce qu’en argot bureaucratique on appelle une note, c’est une petite tartine de cinq ou six phrases, dans laquelle vous direz la population de la commune, les sacrifices qu’elle a faits, l’impossibilité où elle est d’en faire davantage, l’utilité de l’église, etc. J’ai vu M. de Contencin hier qui m’a demandé cette note. Je recommanderai de plus l’affaire aux inspecteurs généraux qui sont mes amis.

Je crois que les esprits de M. Hume s’entendent pour retourner mon papier du mauvais côté.

Je viens de lire le discours de M. de Falloux. Il me paraît écrit en style représentatif. Veuillez agréer, madame, l’expression de mes plus respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Jeudi, 26 mars.

Madame,

Ne vous accusez pas, c’est moi qui ai tort pour n’avoir pu croire que vous feriez tant de diligence. Vous m’aviez dit que vous seriez à l’Institut à 1 heure, et je ne suis arrivé qu’un quart d’heure avant, persuadé que les dames arrivaient toujours plus tard que plus tôt. J’aurais dû prévoir qu’effrayée des bruits de foule, vous auriez pris vos mesures pour l’éviter. Je suis bien fâché de ne pouvoir aller demain chez Mme de Circourt. Je dîne à l’Hôtel de Ville à 8 heures et je ne pourrais pas être chez elle avant 10 ; c’est le moment où on la quitte pour la laisser coucher. Si vous y alliez lundi au lieu de demain, ce serait excellent.

Vous ne m’avez pas envoyé la note pour Ussé qui me serait bien nécessaire, car je verrai demain en commission M. de Contencin.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.

Vendredi soir.


5 avril 1857.

Madame,

Depuis trois jours j’ai une migraine horrible et je crains fort de devenir idiot, à moins qu’un de ces malins Minerve ne sorte tout armée de mon cerveau, comme cela arriva à Jupiter après qu’il eut mangé la déesse Métis.

Je ne me souviens pas d’avoir ri de la Genèse ni des philosophes. J’ai un grand respect pour elle et pour eux, et je la lis plus souvent qu’eux. Il y a un philosophe juif qui s’est amusé à nous traduire en grec une partie de la Genèse des Phéniciens, recueillie par un de leurs prêtres qui s’appelait Sanchoniathon, et qui avait été aumônier de la reine Sémiramis. Il est très curieux de comparer les deux versions cosmogoniques. La ressemblance est grande, mais la supériorité de la Genèse hébraïque est considérable, même au point de vue purement philosophique. Je vous engage à la lire dans la version d’un autre juif nommé Cahen. C’est, à ce qu’il paraît, la meilleure de toutes les traductions de la Bible. Cela lui a fait une mauvaise affaire avec son Sanhédrin, qui ne veut pas qu’on lise les livres sacrés ailleurs que dans le texte original, et nous n’avons pas eu le courage de le nommer de l’Académie des Inscriptions.

Macaulay n’en est pas encore à l’expédition du prince Charles-Edouard. Il n’a pas même fini le règne de Guillaume III. Il n’a parlé qu’en passant des Highlanders, et ce n’a pas été pour faire leur éloge. On a brûlé son livre à Inverness à défaut de l’auteur, qui a pris la chose très gaiement. Mais il vous serait impossible de lire Macaulay. Il est beaucoup trop whig et protestant. Son livre fait prendre les Stuarts en grippe, et je crains qu’il ne les ait peints bien au naturel. Il a su cependant représenter Charles II comme un des plus aimables gentlemen du monde. Mais Jacques II n’était ni bon ni aimable, et par-dessus le marché il était fort bête. Je crois que vous avez toute raison au sujet de la comtesse d’Albany. Ce qui l’excuse, c’est que son mari se consolait de Culloden en buvant, et que lorsqu’il avait bu, il la battait. J’ai beaucoup connu M. Fabre qui était très homme d’esprit et qui avait été très beau garçon. Il a légué à sa ville natale de Montpellier la bibliothèque d’Alfieri et la collection de tableaux de la comtesse d’Albany, parmi lesquels il y a une admirable vierge de Raphaël. Si vous passez jamais par Montpellier, n’oubliez pas de la voir.

Comment expliquez-vous que des mécréans comme ces grands peintres du XVIe siècle en Italie, aient fait de si belles Vierges avec des expressions divines, tandis que M. Laprade, qui est, dit-on, fort pieux, fait de si mauvais vers sur l’Evangile ? Aussi l’avons-nous blackboulé l’autre jour à l’Académie, non sans peine toutefois, malgré dix-huit opiniâtres qui n’avaient pas lu une ligne de ses œuvres. Je crains, madame, d’être aujourd’hui plus méchant qu’il ne convient à la veille de la semaine sainte. C’est que je souffre horriblement. Je comprends très bien comment Jupiter eut recours au remède héroïque de se faire fendre la tête.

Bien qu’il n’y eût pas, que je sache, le moindre inconvénient à vous nommer dans l’affaire de l’église d’Ussé, j’ai dit qu’un habitant du pays avait donné 20 000 francs. J’exécute vos ordres sans les discuter. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MÉRIMÉE.


Samedi soir.

Madame,

Je crains bien que vous ne fassiez trop d’honneur à Michel-Ange. Bien qu’il eût vu trois grands papes comme Alexandre VI, Jules II et Léon X, il ne brilla jamais par son orthodoxie, comme le témoignent les vers qu’il fit pour sa statue de la Nuit :

Grato m’è il sonno e più l’esser di sasso
Mentre che il danno e la vergogna dura

De plus, il n’a jamais fait de vierge chrétienne, car celle du Jugement dernier est le vrai portrait de Mme Polyphème. J’ai entendu il y a quelques années, au Louvre, un M. Rio qui professait sur l’art chrétien, et qui accommodait l’histoire à la façon du P. Loriquet. Il nous disait que tous les maîtres d’Italie avaient été de petits saints, et que c’était notre impiété qui nous faisait faire de si mauvaise peinture. Voilà précisément ce qui me fâche dans le christianisme moderne, c’est l’accaparement de tout. C’est M. de Chateaubriand qui a inventé, je crois, de revendiquer pour la religion toutes les gloires les plus mondaines et dont elle n’a que faire. Qu’importe que les païens aient fait de plus beaux poèmes ou de plus belles statues ? Leurs croyances en matière de foi n’en sont pas pour cela meilleures. Il est incontestable que dans un pays où il y avait des concours de beauté, où les demoiselles bien nées dansaient publiquement des danses fort décolletées, les artistes avaient plus d’occasions d’étudier la forme que dans notre société qui a inventé la crinoline et les cages. Il ne s’ensuit pas qu’il faille introduire à Paris les costumes de Corinthe ou de Sparte. Mais le christianisme est envahisseur. Au lieu de convertir les Chinois au XVIIe siècle, on a voulu les gouverner. Au lieu de faire de bonnes madones, vous voulez nous enlever nos artistes païens.

Quant à ma victoire académique, j’en suis très fier et je vous en demande pardon ; il y a de quoi, car il s’agissait de repousser une coalition d’honnêtes gens, qui, entre autres moyens de faire prévaloir un candidat dont ils n’avaient pas lu un vers, employaient de petites calomnies infâmes contre son concurrent. Sans doute il est très nécessaire de mêler aux gens de lettres de l’Académie des gens du monde distingué, autrement les gens de lettres se gouverneraient comme Vadius et Trissotin ; mais il ne faut pas prendre le premier venu parce qu’il chante leurs louanges et promet d’être toujours leur très humble serviteur. Je n’ai pas d’objection au duc de Noailles, ni même à M. de Falloux. J’aimerais mieux que le premier fît ses livres et que le second fît faire ses discours, mais j’ai de grandes objections à ce qu’ils me donnent des confrères de leur choix et de leur goût.

Je n’ai plus le Charles-Edouard, mais j’espère en avoir bientôt un à moi qui sera à vos ordres.

Je ne suis pas trop en odeur de sainteté à la Préfecture, cependant j’écrirai volontiers pour avoir des billets. Je ne crains qu’une chose, c’est qu’on ne les donne qu’aux ambassadeurs. Veuillez toujours m’envoyer le nom de vos amis écossais, et je ferai ma cour au préfet de mon mieux. J’ai supprimé trois pages que je vous avais écrites sur la décadence de Raphaël. Cela n’est bon qu’en causerie, à la condition qu’on dise ce qu’on pense et ce qu’on sent. Il se peut que le Pérugin- eût dans son atelier un élève fort dévot ; mais si l’on met la Madone de Saint-Sixte à côté de l’Assomption, vous conviendrez avec moi que la Madone de Saint-Sixte n’est pas une méchante chose. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


15 avril 1857.

Madame, Croyez qu’il faut admirer Raphaël dans toutes ses manières. Il a réussi dans tout ce qu’il a entrepris, et je ne doute pas que, s’il avait eu le temps d’étudier les Vénitiens comme il s’y mettait peu avant sa mort, il serait devenu coloriste. Je crois que pour jouir de la peinture il faut faire comme vous faites, s’abandonner à ses impressions ; cependant il arrive souvent qu’en présence d’un tableau on éprouve une impression tout à fait étrangère à ce tableau, et dont il n’est que le conducteur, de même qu’un fil de fer ne vous secoue pas, il ne sert qu’à vous transmettre la secousse électrique. Cela m’est arrivé bien souvent. Il y a à Lyon un tableau d’un peintre de second ordre dont j’ai oublié le vrai nom, mais il est connu sous le nom du Padouan, c’est le portrait de quelque coquine de Vénitienne. Pendant plusieurs années j’ai conservé le souvenir de cette figure accompagné de toutes les expressions les plus tendres et les plus nobles. En le voyant plus tard, je n’ai plus trouvé qu’une charmante coquine. Il est évident que la première fois j’avais vu dans ce portrait autre chose que ce qu’il y avait en réalité. En général nous apportons nos passions devant les ouvrages des grands artistes et nous les jugeons avec elles. Je suis convaincu qu’ils n’ont pas cherché ce que nous trouvons. Souvent ils ont idéalisé un modèle, en ont fait un type où l’on voit mille perfections qu’ils n’ont pas prétendu y mettre. Ils se sont bornés à corriger certains défauts de leur modèle, à exagérer certaines qualités.

Je suis fâché de vous trouver injuste pour les anciens, ils n’ont jamais admis la grimace. Mais ils ont cherché et trouvé l’expression. Je voudrais que vous vissiez la tête de l’Apollon Pythien de M. de Pourtalès. C’est tout autre chose que le grand dépendeur d’andouilles du Belvédère. Si vous connaissiez les belles légendes mythologiques grecques, vous seriez très frappée de l’expression de tristesse profonde du dieu initiateur. Cette tête est assurément une des plus belles choses de la statuaire grecque. Voyez encore la Vénus de Milo, la Diane d’Arles, à qui les premiers chrétiens ont méchamment coupé le nez. Je n’aime pas trop le Laocoon, qui est l’ouvrage d’un romantique, mais d’un romantique élève d’un grand maître.

Veuillez agréer, madame, l’hommage de tous mes respectueux sentimens.

PROSPER MERIMEE.


Samedi soir mai 1857.

Madame,

Voici ce que m’envoie un des inspecteurs généraux des édifices diocésains. Il me semble que les observations portent surtout sur un manque de forme. On a envoyé un dossier incomplet. Quant au clocher, je suppose que ce n’est qu’un conseil et non une condamnation absolue.

Quand vous voudrez aller voir les tableaux de Delaroche, je suis à vos ordres. Tous les jours me sont bons, excepté lundi, où je vais à l’enterrement de ce pauvre Alfred de Musset, et jeudi, où je déjeune avec le lion d’aujourd’hui. Cela ne m’empêche pas d’être malade et mélancolique comme un chien.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.


PROSPER MERIMEE.

  1. Nous regrettons de ne pouvoir dire ni à qui sont adressées, ni de qui nous tenons les lettres que l’on va lire. Mais il suffira sans doute que l’intérêt en soit considérable, et, si l’on n’y voit pas un homme tout nouveau, que Mérimée s’y montre pourtant sous un jour assez inattendu. A peine y trouvera-t-on trace de cette affectation de scepticisme et de sécheresse dont il s’était fait comme une seconde nature, ou plutôt une espèce de masque, et, au contraire, s’il était tout au fond, comme on l’a soupçonné, plus sensible et plus respectueux qu’il ne le voulait paraître, on en aura la preuve dans les pages qui suivent. Il nous a donc semblé, que rien ne saurait lui faire plus d’honneur que le ton de ces lettres, et puisque après tout nous n’avons jamais que les correspondans que nous méritons, on nous permettra d’ajouter, sans trahir son incognito, qu’il en fait davantage encore à la femme distinguée dont cette correspondance permettrait presque d’esquisser le portrait moral.
  2. Les carlistes.