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Une comparaison entre l'Amérique et l'Europe
New York World, 7 février 1909.


J’aurais fait plus, si seulement j’avais commencé à prôner l’amour quand j’ai d’abord commencé à écrire des histoires. Ce sont Schopenhauer et la Bible qui m’ont convertis.

Je suis un individualiste et en tant que tel je crois au libre jeu de la nature psychologique de l’homme. Pour cette raison, les anarchistes se réclament de moi. Même Georges Brandes déclare que je suis en accord philosophique avec les idées du Prince Krapotkin.

L’idée du communisme et ce qu’il implique réfère aux conditions sociales, et il serait pour moi contraire à la raison et au bon sens de demander que chacun garde aussi peu de choses que moi, mange la même nourriture, porte les mêmes vêtements ou ait les mêmes sentiments qui me sont propres. Un homme n’est pas une montre. Chacun est un monde en lui-même. C’est donc une illusion de croire en l’économie matérialiste comme si c’était une religion. Il est donc stupide de vouer un culte à l’idée du socialisme.

Après tout, on dirait vraiment que le monde aime être trompé. Si nous n’avions pas nos illusions nous ne pourrions jamais trouver la vérité. À travers l’erreur nous en venons à la vertu, à travers l’erreur à la connaissance, et à travers la souffrance à la joie.

Naturellement, ces opinions ne sont pas populaires avec les socialistes, qui s’opposent donc à moi avec une haine acharnée. Ils aiment à répandre le bruit ["spread broadcast"] que je suis un simple parleur, plutôt quelqu’un qui observe la parole.

Je ne suis pas partisan dans mes sermons d’amour et de vérité. Je condamne et les révolutionnaires et les réactionnaires. Je déteste le joug de parti; car je crois que toute force physique est brutalité.

Mon opposition au pouvoir administratif a été interprétée comme une opposition à tous gouvernement. Mais ce n’est pas vrai. Je m’oppose seulement à la violence et à l’opinion que la force fait le droit.

Le seul gouvernement auquel je crois est celui qui exerce une autorité morale. Moïse, Bouddha, Christ, voilà les grands législateurs, les autocrates véritables, qui gouvernaient non par la force, mais par la moralité, et dont le gouvernement était celui de l’amour, de la justice et de la fraternité.

Je ne crois pas en un parlement comme but final de leadership social, car il ne fait que compliquer la société humaine plutôt que de la simplifier. Le parlement devient un instrument pour duper les gens en ce qu’il les trompe à penser qu’il les représente réellement. Ils disent, « Vox Populi, Vox Dei, » [La voix du peuple est la voix de Dieu.], mais ce n’est jamais le cas; car la plus grande illusion est celle qui suppose que la société peut être améliorer par la loi.

Je hais la Douma commune exactement comme je hais le potentat héréditaire. Un gouvernement qui se fie au fer et aux explosifs, qui exécute un meurtrier qui est tel à cause de la démence ou de la pauvreté et qui glorifie la boucherie de milliers d’innocents est le plus grand instrument de mal, le pire des oppresseurs.

Maintenant je vais expliquer pourquoi je critique l’Amérique aussi sévèrement que je critique la Russie. C’est parce que je pense à la règle de la force [L’Amérique aussi tend à la loi de la force]. Les méthodes peuvent être différentes mais les résultats sont les mêmes.

Il est vrai que l’Amérique n’exile pas en Sibérie ou ne pend pas quelqu’un à la potence pour avoir protesté contre le gouvernement. Mais elle a néanmoins son lynchage [tiré du nom de Charles Lynch, 1736-1796, de Virginie] et, ce qui est bien pire, ses meurtres judiciaires. Elle a ses grands accidents de chemin de fer par lesquelles des milliers de personnes sont tués à cause de la négligence criminelle des grandes corporations, et en plus de tout cela elle a l’exploitation des pauvres par les riches.

Tout cela prouve que le gouvernement ne peut pas améliorer la nature morale de l’homme, et que la force brute rend toujours nul son objectif. Il ne peut y avoir aucune coercition de l’âme. Chaque loi doit avoir la sanction du libre arbitre.

En quoi l’Amérique surpasse l’Europe, c’est dans sa liberté personnelle, qui est l’héritage d’une race de héros. Mais elle est destinée à disparaître par les législatures d’une génération complaisante envers le pouvoir.

La plus grande accusation contre tout pays est la présence de la peine de mort – qui existe ["in a manner as if"] comme si Christ n’était jamais né. Le juge qui condamne à la mort un criminel est dix fois plus coupable lui-même. Oh que les idées d’humanité pourraient mettre un terme à cette tyrannie, à cette infâme hypocrisie de procédure légale sous laquelle tant de crimes sont commis contre l’humanité !

Cependant, la racine de tous les maux de la civilisation se trouve dans les enseignements pervertis appelés à tort Christianisme. L’Église moderne est le plus grand ennemi de l’homme, et celui qui fréquente beaucoup les églises un aveugle qu’on trompe aisément a cause de sa crédulité.

Évidemment mes opinions sont extrêmement déplaisantes pour l’Église russe, et elle a souvent planifié de se débarrasser de moi. Plusieurs supposent que j’ai échappé à l’emprisonnement jusqu'ici simplement à cause de mon éminence, mais il y a une autre raison que je suis incapable d’expliquer.

Je n’ai pas peur de quelque châtiment que ce soit, et je serais heureux si je pouvais le partager avec les martyrs qui ont souffert pour la vérité et la justice. La persécution donne la force de la liberté, et la souffrance ennoblit et purifie.

Parlant de mon passé, je me condamne sans réserve, car toutes mes fautes et erreurs étaient le résultat naturel de ma naissance et de mon éducation aristocratique, qui est la pire chose qui puisse arrivé à un homme, puisqu’elle éteint tout instinct humain. Tourgueniev m’a écrit : « Vous avez essayé pendant plusieurs années de devenir un paysan dans votre conduite et vos idées, mais vous êtes néanmoins le même aristocrate. Vous avez bon coeur et avez une charmante personnalité, mais j’ai remarqué que dans plusieurs de vos relations pratiques avec les paysans que vous restez le maître condescendant qui aime à être estimé pour ses bienfaits et à être considéré le patriarche libéral, » en quoi il avait bien raison.

Je ne suis pas un amateur de sports et l’athlétisme, car je les considère comme une mauvaise utilisation de l’énergie, qui pourrait faire beaucoup pour soulager les pauvres. J’ai beaucoup de sympathie avec le travail d’installation en Amérique, mais je ne crois pas en la charité institutionnalisée ou en la philanthropie mécanique pour soulager la souffrance, mais seulement en l’effort individuel.