Ouvrir le menu principal

Librairie de l’Éducation Physique (p. 129-135).


XIV

LE CONGRÈS DU HAVRE



L’idée d’organiser un congrès était la seule qui pût me venir. Aucun autre moyen efficace et pratique ne se présentait de rendre au Comité International le sentiment de sa propre existence et de lui donner en même temps occasion de manifester son activité au dehors. Quatre années allaient s’écouler avant que les Jeux Olympiques pussent être célébrés de nouveau ; attendre les approches de cette solennité eût été fort imprudent. Aussi bien rentrait-il dans les attributions du Comité d’après son règlement même « de provoquer ou d’organiser toutes les manifestations et, en général, de prendre toutes les mesures propres à orienter l’athlétisme moderne dans les voies désirables ». Le Comité restait donc pleinement fidèle à sa mission en convoquant un congrès.

Mais ce Congrès, que serait-il ?… Peu après mon départ d’Athènes, un projet de loi avait été déposé par le premier ministre, M. Delyanni, dans le but d’assurer le développement de l’athlétisme en Grèce et de régler la célébration des Jeux Olympiques dans le stade athénien. Ce projet de loi ne tenait aucun compte de l’origine du rétablissement des Jeux et des conditions dans lesquelles ce rétablissement s’était opéré. Dans le toast dont il est question ci-dessus, le roi Georges s’était adressé aux athlètes de tous les pays assemblés autour de lui, leur suggérant la possibilité d’« indiquer » Athènes comme le lieu approprié pour y tenir les Olympiades ultérieures. C’était une nuance pleine de tact. D’autre part, le prince royal, en qualité de président du Comité Hellène, s’était arrêté, dans l’entretien décisif que j’avais eu l’honneur d’avoir avec lui avant mon départ, à l’idée d’olympiades panhelléniques beaucoup plus avantageuses pour la Grèce parce que moins coûteuses à mettre sur pied et plus propres à hâter les progrès de la culture physique parmi ses fils. Mais le gouvernement hellène est fortement constitutionnel et M. Delyanni n’avait pas cru devoir s’embarrasser de tout cela. Sans même consulter le prince, comme je l’appris par une lettre du colonel Sapountzakis et, à plus forte raison, sans prendre la peine de me prévenir de ses intentions, il s’était empressé pour flatter le sentiment populaire d’adopter la solution la plus radicale c’est-à-dire de passer outre aux convenances et aux engagements.

Notre collègue, M. Bikelas, adressa aussitôt à tous les membres du Comité International une lettre circulaire demandant la réunion d’un second congrès qui « complèterait l’œuvre du Congrès de Paris » en enregistrant la création des Olympiades grecques et leur attribuant le même caractère et les mêmes privilèges qu’aux Félix Faure
félix faure
Président de la République Française
Olympiades internationales ; elles seraient célébrées dans les intervalles les unes des autres, en sorte qu’il y aurait désormais des Jeux Olympiques tous les deux ans. La plupart des membres du Comité avant de se prononcer en référèrent à moi. Je ne voulais nullement m’opposer au désir de M. Bikelas, bien que le considérant comme prématuré. Les Jeux Olympiques tous les deux ans, cela me semblait indiqué pour l’avenir et trop fréquent pour le présent. Mais la convocation du Congrès ne m’agréait de toutes façons qu’à deux conditions : 1° qu’il ne remettrait pas en question l’œuvre de 1894 et notamment l’institution du Comité International ; 2° qu’il étendrait son action au delà des questions techniques et discuterait aussi des questions théoriques et pédagogiques. Cette double réserve était légitime et raisonnable. Depuis le début de son existence, j’avais fait pour le Comité International passablement de sacrifices ; je n’étais pas disposé à laisser détruire un rouage susceptible de rendre ultérieurement de très grands services non plus qu’à le laisser tomber vis-à-vis de l’organisation hellène en une sorte de vasselage. Quant au Congrès lui-même, il était nécessaire de lui donner une base solide. En limitant son programme à la révision des règlements olympiques, nous aurions couru le risque de rendre ses travaux inintéressants et d’aboutir à un fiasco complet. D’autant que l’horizon politique s’assombrissait en Orient et qui sait si la Grèce, un an plus tard, parlerait encore d’organiser des jeux à brève échéance ?

Certes, j’étais bien loin de me douter des événements qui se préparaient et je ne pensais pas que les revendications, à l’endroit de la Crète pussent conduire si vite à la guerre. On a dit à ce sujet que les Jeux Olympiques de 1896 avaient contribué à pousser
Hôtel de ville du Havre
le havre : l’hôtel de ville
les Grecs vers cette extrémité et qu’ils avaient permis aux chefs du panhellénisme de se réunir à Athènes sous le couvert du sport et d’y prendre des dispositions préliminaires. Je n’ai jamais ajouté foi à cette dernière assertion et je ne sache pas que de véritables preuves aient été produites à l’appui. Il me paraît au contraire que le mouvement en faveur de la Crète fut assez spontané. Mais je considère comme hors de doute que le succès des Jeux grisa quelque peu l’opinion et donna aux Hellènes une confiance dangereuse tant en leurs propres forces qu’en la bienveillance des nations étrangères. Quoi qu’il en soit, la guerre éclata et tourna très vite en demi-désastre. Le sentiment public en Europe fut en général hostile à la Grèce ; les Français surtout jugèrent sévèrement son imprudente initiative. C’était là une nouveauté. Depuis Navarin, la France était restée constamment fidèle et je déplorais cette manifestation de sentiments inverses. Avec quelques philhellènes et sur l’appel de l’Association des Étudiants grecs de Paris, je me Gabriel Bonvalot
m. gabriel bonvalot
rappelle d’avoir organisé, au début de 1897, dans la grande salle de l’hôtel des Sociétés savantes, une conférence qui fut quelque peu houleuse, ayant été troublée par l’expression des sympathies ottomanes d’une partie de l’assemblée mais qui se termina néanmoins par le vote d’un ordre du jour chaleureux en faveur de l’Hellade. Mon ami, M. d’Estournelles, présidait cette séance avec M. Michel Bréal qui avait répondu à notre invitation en m’écrivant : « C’est vraiment bien, ce que vous faites-là car nos bons amis grecs me paraissent avoir quelque peu oublié tout ce qu’ils vous devaient. » Cela se passait, comme je viens de le dire, au début de l’année 1897 et lorsque le Congrès s’ouvrit, il n’était, en effet, plus question de tenir des Jeux à Athènes. Nous n’aurions même pas pu convenablement en discuter l’opportunité au lendemain d’une paix si onéreuse et dans la tristesse du deuil national. Je me trouvai fort heureux d’avoir rédigé le programme du Congrès de façon à le soustraire à toute répercussion des événements extérieurs.

Ce programme comprenait entr’autres l’étude des problèmes d’hygiène et de pédagogie se rapportant aux exercices physiques : psychologie des sports, leur action morale sur l’adolescent, influence de l’effort sur la formation du caractère et le développement de la personnalité, enseignement de l’hygiène sportive, pratique de l’hydrothérapie, etc… Ces sujets furent discutés notamment par trois orateurs de marque, le Père Didon, Gabriel Bonvalot et le Révérend de Courcy Laffan, alors headmaster du collège de Cheltenham et délégué au Congrès par l’Association des headmasters d’Angleterre. Ce jour-là, la grande salle des fêtes de l’Hôtel de Ville du Havre retentit, comme bien on pense, d’applaudissements enthousiastes. La surprise fut grande d’entendre le délégué britannique improviser, après l’admirable discours du Père Didon, une allocution en langue française dans le style le plus parfait.

Pourquoi Le Havre ? Ce choix parut surprendre. On avait parlé de Berlin, de Stockholm et aussi de Paris. Personne bien entendu, n’avait suggéré la cité normande mais nul non plus ne formula d’objection fondamentale quand j’eus exprimé mon désir très net à cet égard. Il s’agissait en somme d’organiser une manifestation en porte à faux ; cette manifestation était utile mais non indiquée ; rien ne la justifiait de façon précise ; elle n’avait point de raison d’être absolue. Dès lors le succès en demeurait plus ou moins problématique et la mise en train présentait de sérieuses difficultés. Père Didon
le père didon
Je tenais absolument à avoir mon Congrès sous la main, dans une ville où je fusse assuré de lui voir faire bonne figure, quelque pût être le nombre des adhérents étrangers. On était alors sous la présidence de Félix Faure et le Havre était devenu « la ville présidentielle », le chef de l’État y ayant sa résidence particulière et y passant la plus grande partie de ses étés. Cela me permit d’obtenir tout de suite de M. Félix Faure qu’il acceptât la présidence d’honneur du Congrès. Dès le mois de juillet 1896, une délibération du Conseil municipal avait mis l’Hôtel de Ville à la disposition du Comité international pour y installer son bureau et y tenir les séances du Congrès. Les organisateurs furent MM. W. Langstaff, le Dr Robert Sorel, Maurice Taconet, Ch. Jacquemin, Henrotin et Georges Lafaurie ; ils étaient tous havrais. Les trois premiers surtout se donnèrent beaucoup de mal pour remplir, à l’aide d’une souscription, la bourse du trésorier, M. Lafaurie et, malgré qu’il ne fallût pas de grandes sommes, l’intérêt parut un moment fléchir à ce point que nous dûmes envisager l’opportunité d’un ajournement. Qu’en eût-il été dans une autre ville ?… On s’en était remis à ma décision. J’étais alors à Luchon ; le parti de la confiance l’emporta et je télégraphiai qu’il fallait aller de l’avant. Or, à peine arrivé en Normandie, j’y tombai malade et sortis de mon lit juste à temps pour aller présider les séances, effort qui faillit d’ailleurs nuire assez sérieusement à ma convalescence. Ces séances durèrent six jours ; je fus privé d’assister à aucune des fêtes dont j’avais pris grand plaisir à arrêter le détail ; j’ai su qu’elles furent très réussies. La fête de gymnastique aux flambeaux sur la jolie place Gambetta, située entre le théâtre et le bassin du Commerce, et surtout l’embrasement des falaises de la Hève furent favorisés par le temps et fort applaudis. Les congressistes s’étaient réunis à Rouen et étaient arrivés au Havre par bateau en descendant la Seine ; ils firent, le 30 juillet, une excursion à Étretat et le 1er août assistèrent aux régates du Havre. La séance d’ouverture avait eu lieu le 26 juillet et le banquet de clôture fut donné le 31, à l’hôtel Frascati. Les autorités y assistaient. En somme, grâce surtout au dévouement intelligent et zélé de M. Langstaff, tout se passa fort bien.

Le président de la République reçut les membres du Congrès dans sa villa de la Côte en deux fournées. Je lui présentai d’abord les Français fort nombreux, puis les délégués étrangers parmi lesquels la Russie et la Hongrie avaient seules des représentants officiels chargés de mission par les ministres de l’Instruction publique ; mais il y avait aussi des Suédois, Américains, Anglais, Italiens, Allemands représentant soit des universités, soit de grandes sociétés de sport. Les discussions furent intéressantes et très suivies. Le recteur de l’Académie de Caen y prit part ainsi que le sous-préfet du Havre qui s’associa même avec le père Didon pour présenter un des vœux que le Congrès adopta.

Le Congrès, ainsi que je l’ai dit, ne toucha pas à la question des Jeux Olympiques. Toutes choses restèrent en l’état. Il était venu surtout des pédagogues et des hygiénistes, peu de techniciens. D’ailleurs, du moment que le hasard des événements avait enlevé toute actualité au principal problème, celui du modus vivendi à établir entre le Comité International et le Comité hellène, il n’y avait plus aucune raison de rien changer au régime inauguré par le congrès de Paris. Quant au résultat que j’avais cherché à obtenir, il était pleinement atteint. Les membres du Comité International s’étaient assemblés dans des conditions propres à leur donner à la fois le sentiment de leur stabilité et de leur utilité. Le chef de l’État français avait patronné leur réunion et témoigné de l’intérêt qu’il y portait. La route leur était de nouveau tracée et nul d’entre eux n’hésita à s’y engager. À partir de ce jour, il ne fut plus jamais entre nous question de nous dissoudre et d’abandonner à d’autres la poursuite de notre entreprise. Une nouvelle crise pourtant allait survenir qui serait plus longue à traverser et plus redoutable à affronter que la précédente.

Cette même année 1897 aurait dû être l’occasion, de la part de l’Union des Sports athlétiques d’une intéressante commémoration. Son dixième anniversaire avait sonné. Mais personne ne songea à s’en occuper. L’Union était dans un marasme relatif. M. de Janzé voulait, comme moi, s’en retirer. Faute de nous trouver des successeurs, on préférait laisser figurer nos noms dont la présence ne répondait plus à aucune réalité. N’ayant pu décider l’Union à fêter ses dix ans à la date voulue, j’obtins du moins qu’elle les fêtât au printemps de 1898 en même temps que l’anniversaire du Comité pour la propagation des exercices physiques. Cela se fit en un joyeux banquet suivi d’une représentation théâtrale organisée par le comte Albert de Bertier et pour laquelle il avait écrit le plus spirituel à-propos que jouèrent d’excellents artistes.