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Librairie de l’Éducation Physique (p. 99-107).


XI

LA BATAILLE DE CAEN



L’Union des Sports athlétiques était maintenant bien pourvue de tout ce qui lui était nécessaire pour vivre et prospérer et j’aurais voulu la quitter. Ses membres honoraires étaient nombreux et assuraient à son budget une base fixe. De Chicago, je lui avais encore adressé deux adhésions et non des moindres, celles du professeur Pozzi et de Paul Bourget. Des relations internationales solides étaient nouées avec l’Angleterre. En 1893, nous avions conduit à Londres l’équipe de football du Racing-Club. En 1894, je l’accompagnai à Oxford et puis ce fut le tour du team universitaire de venir à Paris. Le Stade Français, d’autre part, avait réussi à battre ses visiteurs anglais ; c’était un succès inespéré de nature à surexciter l’amour-propre britannique en même temps qu’à encourager nos jeunes gens sans leur inspirer toutefois une trop grande confiance en eux-mêmes ; du reste, de nouvelles défaites vinrent bientôt leur prouver qu’ils avaient encore fort à faire pour égaler leurs rivaux d’outre-Manche.

Après une odyssée un peu comique, l’Union s’était établie dans ses meubles, 229, rue St-Honoré. Le local mis à sa disposition rue Montmartre étant venu à manquer, elle s’était un moment trouvée sans abri. Tandis que la rédaction du journal s’installait dans un humble réduit, j’avais obtenu une salle de l’École des Sciences politiques pour nos séances de comité ; mais celles-ci se prolongeaient si tard, le soir, que le personnel de la rue Saint-Guillaume ne tarda pas à protester. Certaines séances se tinrent alors chez moi, d’autres dans le Club-bouse du Stade Français. Puis M. L. P. Reichel nous proposa un arrangement fort ingénieux avec le restaurant Escoffier, au deuxième étage sur le boulevard des Italiens ; un salon et une salle de comité seraient réservés aux unionistes ; moyennant le versement d’une minime cotisation de 10 francs par an, ceux-ci pourraient fréquenter ce local et même y prendre leurs repas à des conditions avantageuses ; à notre profonde surprise, cette combinaison ne plut pas. Les membres du comité seuls vinrent assidûment. Le restaurant n’y trouvant pas son compte dénonça l’arrangement et c’est alors que nous louâmes rue Saint-Honoré un assez vaste local comprenant une antichambre, deux pièces pour la rédaction du journal, une grande salle pour les comités et une chambre pour un employé appointé dont le concours permanent était devenu nécessaire.

Le journal n’avait pas fait de brillantes affaires et il n’était pas d’une nature à pouvoir utilement être exploité par une grande librairie. La maison Delagrave, ayant désiré renoncer à l’éditer, nous formâmes une petite société anonyme à capital variable sous la présidence de M. L. P. Reichel et dont MM. Lejeune, Masson et Thuilleux, je crois, furent administrateurs avec moi ; nous en plaçâmes les parts parmi nos amis. Le capital fut mangé Docteur Brouardel
le docteur brouardel
Président de la Commission d’hygiène
bien entendu mais en plusieurs années et le service de cet organe essentiel de la propagande unioniste ne fut pas interrompu. La constitution d’une commission d’hygiène et d’une commission de pédagogie étaient depuis longtemps dans mes désirs. La première se composa de MM. les docteurs Blache, Thorel, de Pezzer, Lagneau et Javal ; elle se réunit à la Faculté de médecine sous la présidence du Dr Brouardel, avec le jeune Dr Fresson comme secrétaire, et rédigea un petit Manuel d’hygiène athlétique qu’édita la librairie Alcan et qui commença de jeter quelques idées hygiéniques parmi les jeunes gens — et par ricochet parmi leurs parents ; je ne sais pas bien laquelle des deux générations en était la plus ignorante. Fresson était un garçon très énergique, un peu rude même sous une apparence frêle. Il s’adonna à l’aviron et à la boxe et y apporta beaucoup de vaillance. Il fut en ce temps-là ma seule conquête à la rue de Madrid, mon ancien collège ; mais c’était une conquête qui en valait beaucoup. Il est maintenant à Shanghai et y fait une belle carrière.

La commission de pédagogie fut constituée surtout par la A. Fringnet
m. a. fringnet
Inspecteur d’Académie
Vice-Président de l’U. S. F. S. A.
collaboration de H. Marion, le regretté professeur de pédagogie de la Sorbonne et de M. Ed. Maneuvrier dont j’ai déjà rappelé le beau livre, l’Éducation de la bourgeoisie sous la République. Je n’eus de cesse de les capturer tous les deux. M. Marion dont l’amitié me fut fidèle et précieuse était une nature d’élite, passionnée pour l’éducation de la jeunesse et croyant fermement, ainsi qu’il me le répétait souvent dans ses lettres qu’« avec l’athlétisme on peut faire de la volonté et des mœurs viriles ». À peine formée, la commission de pédagogie résolut de reprendre et de compléter l’enquête que j’avais déjà conduite deux ans plus tôt et dont les résultats présentés à la Sorbonne au Comité pour la propagation des Exercices physiques avaient été publiés dans la Revue Universitaire du 15 mai 1892. Il s’agissait des associations scolaires, de leur fonctionnement, de leur influence sur les études et la discipline, etc… Cette fois M. Maneuvrier se chargea du rapport. M. Gréard souleva quelques difficultés au sujet des communications directes entre le rapporteur et les proviseurs. M. Marion s’en offensa et tint vigoureusement tête au recteur qui céda. Les réponses furent nombreuses et ultra-probantes. Je n’en dirai rien ici pour ne pas allonger mon récit. Le rapport de M. Maneuvrier se trouve dans la Revue Internationale de l’Enseignement du 15 décembre 1894. C’est un document de la plus haute valeur qui a été fréquemment commenté et cité.

Peu à peu d’assez beaux challenges avaient remplacé les coupes en simili et les petits fanions de soie peinte qui formaient les modestes enjeux de nos débuts. En septembre 1893, notamment madame de Montgomery m’avait donné une magnifique reproduction de gladiateur mourant sur le socle marmoréen duquel elle avait fait graver un de ses sonnets qui m’était dédié. Il arriva plus tard une amusante histoire à propos de ce gladiateur. Je l’avais attribué au championnat national de Cross-Country. Une année que le Racing-Club en était le détenteur, les donateurs, en visitant le chalet de la Croix-Catelan, y trouvèrent le socle vide. Enquête ; on apprit alors que sur les objurgations pudibondes d’un membre du cercle, le comité avait décidé de reléguer cet homme nu dans une armoire. Madame de Montgomery fut si irritée qu’elle voulut faire enlever la statue par ses gens. J’eus peine à l’en empêcher. Elle avait raison en fait mais, sur l’intervention de M. Gondinet, le comité du Racing-Club comprit de quel ridicule il se couvrait et le gladiateur reprit possession de la place d’honneur à laquelle il avait droit.

Nos règlements se complétaient et s’amélioraient. Jacques de Pourtalès et L. H. Sandford avaient pâli sur ceux du Tennis et nous n’aurions plus l’humiliation de voir affichés dans les cercles français, à Puteaux, par exemple, que les règles suivies « sont celles du All England L. T. Club ».

Le nouveau chef de l’État avec lequel j’entretenais des relations antérieures puisqu’il était député du Havre, accepta le 9 mai 1893 de venir assister aux championnats scolaires de courses à pied. M. Félix Faure fut très acclamé ce jour-là. Le fut non moins, quelques semaines plus tard, le Père Didon présidant la réunion d’Arcueil. Le beau terrain de jeu qu’il avait acquis pour ses élèves longeait la voie ferrée. Du haut de la tribune empanachée, au cours de son speech de clôture, il apostropha la locomotive qui passait silhouettant les devoirs de la jeunesse envers le progrès et les lycéens qui l’écoutaient furent transportés d’enthousiasme par cet éloquent modernisme !… C’étaient là pour les sports scolaires de précieuses amitiés.

Quelques vides se dessinaient parmi nous. Plusieurs de nos « élèves » partaient, devenus hommes, pour servir au loin la patrie. Et comment ne pas saluer ici la mémoire de ceux qui ne sont plus, de Paul Blanchet, d’Adrien Pauly dont la terre d’Afrique a bu cruellement le sang généreux. Saint-Chaffay s’en allait aussi vers l’Indo-Chine. Il est aujourd’hui résident de France à Qui-nhon. Nul ne rendit plus de services à l’athlétisme, au foot-ball en particulier. Exact et têtu, passionné à froid, c’était à sa façon un entraîneur d’hommes. Le dévouement de F. Wiet, consul maintenant dans quelque port d’Orient, doit aussi être cité. D’autres escouades de bons travailleurs surgissaient heureusement pour remplacer ceux-là. Dans l’État-major dirigeant il y avait également des changements. On réclamait depuis longtemps une « révision » des statuts de l’Union et la fusion en un seul groupement H. de Villers
le comte h. de villers
Vice-Président de l’U. S. F. S. A.
du conseil et du comité. Je ne voyais pas très bien la nécessité de cette modification mais, après tout, elle n’impliquait aucune révolution dangereuse. Elle s’effectua et eut pour conséquence la création de deux vice-présidences qui furent attribuées au comte de Villers et à M. Fringnet, ancien proviseur du Lycée Lakanal, actuellement inspecteur d’académie. M. Fringnet s’était depuis longtemps signalé par son dévouement obstiné à la cause des sports ; il y avait d’autant plus de mérite que les sports lui avaient, en retour, valu des ennemis, la plus injuste campagne ayant été menée dans quelques journaux peu scrupuleux contre son provisorat. Nous étions tous heureux de lui témoigner notre sympathie en même temps que de marquer la valeur des liens moraux qui nous unissaient à l’université de France. M. L. Ph. Reichel s’étant démis de ses fonctions de trésorier, ce fut M. E. Callot qui les assuma : il est superflu de dire qu’il y apporta son zèle coutumier et que les années qui suivirent, il rendit à l’Union des services éminents. En fait, il constitua avec MM. Marcadet, de Villers et Fringnet le rouage moteur de toute la machine. Il n’y eut pas, en effet, de secrétaire général. Moi aussi je voulais me retirer. Impossible de décider Marcadet à prendre ma succession. Je consentis à rester en titre pour un an mais, cette année écoulée, d’autres devaient suivre. On maintint mon nom sur l’affiche pendant près de quatre années. Nos amis ne comprenaient pas, je crois, que je pusse considérer l’Union comme un simple chapitre de la campagne de l’Éducation physique. Ils l’aimaient eux, de façon réellement unioniste comme le club dont on fait partie. Pour moi d’autres devoirs m’appelaient. Je voulais maintenant internationaliser les sports en attendant que l’heure vint d’aborder leur « popularisation ».

Avant de me retirer, j’aurais voulu toutefois relever le rowing unioniste du marasme dans lequel il était en train de tomber en créant un « Henley français ». Ce projet ne fut pas loin d’aboutir. Je voulais avoir à Andrésy une « semaine nautique » et j’intéressai à ce projet les députés de Seine-et-Oise, M. Paul Lebaudy et mon ami M. Cornudet ainsi que le président du Conseil général l’aimable M. Maret. J’avais enfin rendez-vous avec le préfet de Seine-et-Oise, un certain jour de juin dont le sort avait décidé qu’il serait historique. Versailles, en effet, devait assister, ce jour-là, à l’élection du président Casimir-Périer. Dans l’émotion qui suivit l’assassinat de M. Carnot, il était malaisé de donner suite au projet. Je remis à plus tard et plus tard ne vint pas. Le projet ne comportait point de tribunes mais le groupement de tous les loueurs de barques de la Seine et de la Marne en un syndicat de façon à habituer, par l’abondance de l’offre, les spectateurs des régates à passer ces journées sur l’eau, comme à Henley. C’est là le secret fondamental du succès des fêtes de la Tamise et je n’y voyais rien d’incompatible avec les mœurs françaises. Une fois l’habitude prise, la physionomie de nos régates eût été transformée. Quant au programme technique, je l’entrevoyais très varié, donnant satisfaction à tous les groupes. Car plus que jamais le sport de l’aviron s’effritait en groupes et en sous-groupes. Le second match avec le London Rowing Club avait dû être abandonné. La Basse-Seine était à peu près retournée à ses anciennes amours et les honnêtes efforts du Sport nautique de Vitry, une vaillante petite société — et de son excellent président M. Barutaut, ne parvenaient pas à galvaniser les scolaires. De toute l’entreprise amateuriste, en somme, il ne restait pas grand’chose et aujourd’hui encore, à quinze ans de distance, je ne vois pas que rien ait changé en bien dans la situation du fait de ce hardi coup de barre.

Il est temps de parler enfin de la bataille dont j’ai évoqué le souvenir en tête de ce chapitre. Depuis dix-huit mois environ, une coalition médicale s’esquissait contre les sports. Ses caractéristiques étaient les suivantes. Elle n’émanait pas de sommités scientifiques,
École alsacienne au Bois de Boulogne
M. ERNEST CALLOT
Ancien Président de l’Union des Société de Gymnastique,
Trésorier de l’Union des Sociétés françaises de Sports athlétiques
loin de là. On lisait à sa tête des noms plus ou moins inconnus et une vague impression de m’as-tu-vuisme en résultait. Elle apparaissait violente et passionnée avec un arrière-goût de rancune et de haine. Enfin elle ne cherchait pas à aborder la question de face, franchement mais plutôt de biais, de flanc. L’idée de choisir, pour vider la querelle, un des congrès de l’Association pour l’avancement des Sciences le montrait clairement. Ces congrès annuels qui s’installent successivement dans chacune des villes de France, y groupent passablement d’hommes distingués mais dont la plupart y viennent chercher quelques distractions et passent le plus clair du congrès à excursionner aux environs. Deux ou trois séances plénières dans lesquelles on entend des orateurs de marque, une réception municipale et un banquet de clôture groupent seuls la masse des congressistes. On sait le lapsus d’un brave maire du Nord qui saluant ses hôtes décora une fois leur association du titre « d’association pour l’avancement des toasts », critique involontaire dont ils s’amusèrent fort. Il advient, bien entendu, que des travaux de valeur sont parfois présentés à ces congrès mais on les lit quand ils sont publiés dans les compte-rendus : on ne les écoute point aux séances de commission, d’ordinaire somnolentes et clairsemées. Faute de connaître ces détails car, membre de l’Association, je n’avais pourtant jamais pris part à ses congrès, je m’en allai à Caen avec M. Callot, persuadé qu’une bataille sérieuse devait s’y livrer contre notre œuvre et qu’on y discuterait en détail nos méthodes et nos résultats. Nous tombâmes dans un tout petit cénacle réuni par les soins du Dr Le Gendre qui se borna à énumérer théoriquement toutes les maladies auxquelles est exposé fatalement un adolescent qui abuse du sport — et à revendiquer pour les médecins le droit de surveiller l’exercice physique, de le réglementer et de le doser. Bourdonnait autour de la commission mon ennemi intime M. Voulquin que je ne connaissais pas mais qui avait pris l’habitude de m’agoniser de sottises dans les petites feuilles de tir et de gymnastique et semblait tout marri que j’en fusse pas ému. Cet excellent homme prétendait que nos sports dits anglais nuisaient aux vrais sports dits nationaux. Il a constaté depuis son erreur et, un beau jour, a bien voulu reconnaitre très loyalement que mon civisme était aussi bon teint que le sien.

Notre réponse fut extrêmement simple : elle tenait tout entière en ces mots : il y a en France aujourd’hui 5 à 6.000 jeunes gens groupés en associations scolaires sportives. Si l’on veut conduire une enquête sérieuse relativement aux résultats de l’exercice physique sur l’organisme de l’adolescent, voilà sur qui la faire porter. Or, pas une de ces associations n’a été de la part du Dr Le Gendre et de ses confrères l’objet d’une observation quelconque. Ils ne nous apportent que des données théoriques ou des exemples isolés et sans précision. Voulez-vous faire l’enquête ? Nous sommes à votre disposition. Mais tant qu’elle n’aura pas été faite, vos dénonciations sont sans portée.

Après quoi chacun s’en alla de son côté sans avoir convaincu l’adversaire. M. de Courcel m’écrivait peu après : « L’opposition
L’équipe de football du Racing-Club
L’ÉQUIPE DE FOOTBALL DU RACING-CLUB À OXFORD
(Clarendon Hotel — 3 février 1894)
des attardés s’évaporera devant les besoins et l’irrésistible penchant du temps présent. Remettre en honneur les exercices du corps et le mouvement au grand air, c’est faire œuvre aussi salubre que conforme aux goûts et aux tendances de nos contemporains ». Et M. Marion, plus sévère : « votre récit du congrès confirme l’impression que m’ont faite de tout temps ces parlottes et justifie une fois de plus la répugnance que j’ai toujours eue à m’y mêler. »