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Une Bourgeoise de Paris et un roi de Pologne - Mme Geoffrin et Stanislas-Auguste Poniatowski

Une Bourgeoise de Paris et un roi de Pologne - Mme Geoffrin et Stanislas-Auguste Poniatowski
Revue des Deux Mondes3e période, tome 12 (p. 266-284).
UNE
BOURGEOISE DE PARIS
ET UN ROI DE POLOGNE

Mme GEOFFRIN ET STANISLAS-AUGUSTE PONIATOWSKI.

Correspondance inédite du roi Stanislas-Auguste Poniatowski et de Mme Geoffrin, avec une introduction de M. Charles de Mouy, 1 vol.; Plon, éditeur.

On croit toujours avoir épuisé les secrets de ce XVIIIe siècle qui a été emporté dans le torrent des révolutions, on pense toujours en avoir fini avec ce temps passé, et à chaque instant des révélations nouvelles viennent nous en parler encore. Tantôt c’est la politique qui se démasque et ne craint plus de découvrir ses ressorts cachés, ses mobiles intimes, ses combinaisons et ses duplicités; mémoires, dépêches et divulgations de toute sorte la montrent telle qu’elle a été dans un temps qui a vu la guerre de la succession d’Autriche, la guerre de sept ans, le partage de la Pologne, l’émancipation de l’Amérique, Frédéric II, Marie-Thérèse, Catherine de Russie, M. de Choiseul, la diplomatie décousue de Louis XV et le reste. Tantôt c’est la vie mondaine qui livre ses mystères les plus délicats ou les plus obscurs, mystères de galanterie, de fragilité élégante, d’intrigue ou d’ambition.

Ce n’est point sans doute un XVIIIe siècle tout nouveau qui revient ainsi à la lumière, c’est un XVIIIe siècle plus vrai, plus complet, dépouillé de couleurs factices, reparaissant sous des traits plus distincts dans l’originalité de ses mœurs et de son esprit, dans la diversité de ses groupes, dans cet éclat de sociabilité et d’intelligence qui a été une des fascinations de l’Europe. Vous avez vu à Versailles un petit tableau représentant une soirée au Temple, chez ce prince de Conti à demi guerrier, à demi politique, à demi philosophe, qui s’était donné l’abbé Prévost pour aumônier. Les personnages, à peine dessinés d’un pinceau léger, s’appellent la maréchale de Luxembourg, Mme de Beauvau, Mme de Mirepoix, le prince de Conti lui-même, le président Hénault, le mathématicien de Mairan, Pont de Veyle. La conversation anime la scène, où règne une aimable liberté, et tandis que la dame souveraine du Temple, la comtesse de Boufflers, fait les honneurs en présidant au « thé à l’anglaise, » il y a au clavecin un enfant qui sera Mozart. C’est comme un rêve du passé fixé sur la toile; c’est l’image vaguement esquissée de cette vie sociale dont on n’a eu pendant longtemps que la légende, dont l’histoire se dégage et se recompose maintenant par degrés.

Que de faits peu connus ou mal connus qui sont désormais mieux précisés et retrouvent leur signification réelle! Que de figures et de caractères à peine entrevus, qui se détachent pour ainsi dire avec une netteté plus frappante dans ce mouvement de société où se mêlent la politique, la diplomatie, la philosophie, les lettres, les arts, les liaisons romanesques, à travers la comédie éternelle du monde! C’est le charme et le profit de toutes ces correspondances, qui se multiplient un peu, j’en conviens, qui vont souvent jusqu’à la minutie, mais qui en définitive n’ont pas tellement tort, puisqu’elles éclairent et animent l’histoire en la complétant, en lui rendant même parfois des personnages presque nouveaux ou des particularités inconnues des contemporains. Un jour, c’est cette duchesse de Choiseul éclipsée jusqu’ici par son brillant époux, et qui se révèle tout entière dans sa fleur de grâce honnête et d’esprit, telle qu’Horace Walpole l’avait laissé entrevoir. Un autre jour, c’est le roman de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers; maintenant c’est cet épisode des relations de celle qui s’appelait plaisamment elle-même « la reine de Saba, » de Mme Geoffrin, et de Stanislas-Auguste Poniatowski. Ces lettres, retrouvées dans des archives de famille, recueillies et commentées avec autant de savoir que de tact par M. Charles de Moüy, ces lettres sont, elles aussi, d’une certaine façon un roman, — le roman d’une bourgeoise parisienne, parvenue de la société polie, qu’une destinée singulière transforme en amie, en correspondante d’un jeune prince de fortune, parvenu du trône, élu roi de Pologne à la mauvaise heure.

C’est, à vrai dire, une des figures curieuses du XVIIIe siècle, cette Mme Geoffrin, dont le nom est partout entre 1750 et 1775, dont le salon est un des premiers dans un temps où les salons sont presqu’une institution, à un moment où la France semble se consoler, par l’éclat de son influence sociale et intellectuelle, du déclin de son influence politique. Régner dans ce monde oublieux et facile quand on a le prestige de la naissance et de la position, ou les ressources de l’opulence, ou les séductions de la beauté, ou la supériorité de la grâce et de l’intelligence, ce n’est point un miracle. N’avoir ni la naissance, ni le rang, ni la jeunesse, ni la beauté, ni un esprit brillant, ni même une fortune démesurée, et arriver néanmoins à être une puissance reconnue, flattée, attirant à elle tout ce qui a un nom, courtisée de loin par les têtes couronnées elles-mêmes, voilà le difficile, — et c’est précisément la destinée de Mme Geoffrin d’avoir résolu ce singulier problème, d’avoir triomphé de tout.

Elle sortait en réalité de la bourgeoisie la plus obscure, elle était la fille d’un valet de chambre de la dauphine, et par son mariage elle n’était rien de plus que la femme d’un manufacturier de glaces, riche, laid et nul, bonhomme à qui on donnait à lire plusieurs fois de suite le même volume d’un ouvrage et qui trouvait que le livre avait du mérite, mais que l’auteur se répétait un peu. Cet honnête mari ne fit jamais de bruit dans la maison, il disparut comme il avait vécu, et comme on demandait des nouvelles de cet inconnu qu’on ne voyait plus, la bonne dame répondit : « C’était mon mari, — il est mort! » Il avait donné à sa femme son nom, une large aisance et une fille qui devint la marquise de La Ferté-Imbault. Mme Geoffrin n’avait pas de naissance, elle n’avait pas non plus d’instruction. Ce qu’elle savait, elle le tenait d’une grand’mère qui était d’avis que sa petite-fille en saurait toujours assez, si elle avait de l’esprit, qui s’était surtout appliquée à former son jugement, et à son plus beau temps Mme Geoffrin ne se piquait pas d’être instruite, témoin ce jour où, importunée de flatteries par un Italien qui vantait son savoir et ses perfections, elle répliquait vivement: « Mais, monsieur, je ne suis pas savante, mon suffrage n’est rien. Je ne sais pas l’italien,... je ne sais même pas l’orthographe... » De la beauté, Mme Geoffrin n’en eut jamais, et je ne sais trop ce que signifie cette plaisante exclamation prêtée par Diderot à Greuze : « Mort-Dieu ! si elle me fâche, qu’elle y prenne garde, je la peindrai ! » On dirait presqu’une menace de représailles. Enfin, quand Mme Geoffrin parut tout à fait sur la scène, elle n’était plus jeune, elle touchait au demi-siècle, elle datait de 1699, et elle en prenait gaîment son parti; elle se serait vieillie plutôt que de chercher à se rajeunir, elle semble avoir été toujours vieille. Comment donc s’explique cette fortune? Non, Mme Geoffrin n’avait ni l’éclat du rang, ni les dons extérieurs, mais elle avait une éducation naturelle raffinée par l’expérience, un esprit adroit et souple, un sentiment délié des intérêts, des vanités et des faiblesses avec le goût des affaires du monde. Elle savait se prêter à tous sans se donner jamais, faire le bien à propos et sans illusion, offrir à chacun une occasion de briller, et c’est ainsi que, servie par la fortune du bonhomme Geoffrin, formée aux premières périodes du siècle dans la maison de Mme de Tencin, elle arrivait par degrés, patiemment, à rassembler autour d’elle un monde d’élite qui lui appartenait, où se rencontraient la bonne compagnie, les lettres, la philosophie et les arts. C’est ainsi qu’elle devenait cette puissance visible dont on sollicitait les suffrages, que Marie-Thérèse faisait complimenter, à qui Catherine II écrivait, auprès de qui les ministres étrangers demandaient à être accrédités! Le salon de Mme Geoffrin est le miracle de l’art tout personnel d’une femme habile à se servir de tout, à tout ménager, sachant mettre de la mesure, de la justesse et de l’ordre jusque dans les affaires mondaines. Cette maîtresse femme administrait supérieurement le royaume qu’elle s’était fait, elle avait ses réceptions savamment organisées, ses dîners préparés et combinés avec soin. Le lundi, elle réunissait à sa table les artistes, Vanloo, Boucher, Latour, Vien, Lagrenée; le mercredi, c’était le tour des lettrés, des philosophes, d’Alembert, Helvétius, d’Holbach, Grimm, Marmontel, Marivaux, Saint-Lambert, un membre de l’Académie des Inscriptions aujourd’hui oublié, Burigny, — l’abbé Morellet. Le soir, la maison était ouverte à la bonne compagnie, aux étrangers d’élite qui passaient ou vivaient à Paris, les Creutz, les Gibbon, les Hume, les Walpole, les Caraccioli, les Galiani et bien d’autres.

Ce n’était point sans doute un salon du grand monde comme celui du Temple, dont la comtesse de Boufflers était la reine, ou comme celui de la maréchale de Luxembourg, ou même comme celui de cette terrible marquise Du Deffand, qui parlait avec un si aristocratique dédain de « la Geoffrin » et de sa « célébrité; » ce n’était pas non plus ce qu’on appelait alors un « bureau d’esprit, » un cercle exclusivement littéraire. C’était un mélange de tout cela, un ensemble maintenu, gouverné d’une main exercée, et, dans ce salon devenu le rendez-vous du XVIIIe siècle, le personnage le plus frappant est encore cette maîtresse de maison que Mme Suard représente avec « sa taille élevée, ses cheveux d’argent couverts d’une coiffe nouée sous le menton, sa mise si noble et si décente et son air de raison mêlée à la bonté. » Diderot dit de son côté : « Je remarque toujours le goût noble et simple dont cette femme s’habille;... une étoffe simple d’une couleur austère, des manches larges, le linge le plus uni et le plus fin, et puis la netteté la plus recherchée... » Ainsi elle apparaît, bourgeoise par la tenue comme par le caractère et par l’esprit, propre, décente, inspirant un certain respect par son honnêteté et au besoin puisant dans une conscience tranquille une bonne humeur relevée d’un ton de gronderie protectrice.

Sans être une femme du grand monde et sans être jeune, Mme Geoffrin ne laissait pas d’être recherchée par les femmes les plus brillantes comme par la jeunesse, et c’est elle qui écrit un jour : « Je suis si gaie qu’un troupeau de jeunes dames de vingt ans viennent me voir quand elles veulent se divertir. Je les fais pâmer de rire. Mme d’Egmont est à leur tête. Elles me demandent souvent des petits soupers. Je les gronde sur l’usage qu’elles font de leur jeunesse, et je les prêche pour se procurer une vieillesse saine et gaie telle qu’est la mienne. » Mme Geoffrin ne se refusait pas aux petits soupers avec les jeunes dames de vingt ans; mais il est bien clair que ce n’est pas le ton dominant chez elle. Son salon appartient avant tout aux lettres, à la philosophie; c’est le salon de l’Encyclopédie, des idées nouvelles. Là Mme Geoffrin déploie tout son art, et en vérité elle traite ses philosophes, ses écrivains, ses artistes, comme elle traite les jeunes dames de ses petits soupers; elle les gronde au besoin, elle les rappelle à la discipline; quand ils vont trop loin, elle les arrête d’un mot : «voilà qui est bien ! » Elle est un peu un témoin et un censeur dans ses réunions. C’est ce rôle de censeur que Grimm, un ami de la maison, met spirituellement en relief dans ce qu’il appelle les annonces et bans de l’église philosophique « Mère Geoffrin, dit-il, fait savoir qu’elle renouvelle les défenses des années précédentes, et qu’il ne sera pas plus permis que par le passé de parler chez elle ni d’affaires intérieures, ni d’affaires extérieures, ni d’affaires de la cour, ni d’affaires de la ville, ni de politique,... ni de finances, ni de paix, ni de guerre, ni de religion, ni de gouvernement, ni de théologie, ni de métaphysique,,., ni en général d’une matière quelconque... » Mme Geoffrin est une personne prudente qui veut bien être philosophe, mais qui, par modération de caractère autant que par prévoyance, craint les opinions trop ardentes, qui tient surtout à ne point être dérangée dans sa vie et qui règle l’atmosphère de son salon.

Ce rôle d’intendante de l’esprit ne lui était pas toujours facile; il l’exposait à des crises intimes et quelquefois à de bien autres railleries que celles de Grimm, Un jour, Montesquieu lui-même prenait feu pour l’abbé Guasco, qui avait eu quelque mésaventure chez Mme Geoffrin, et il écrivait de celle qui avait été son amie : « Elle ne donne pas le ton dans Paris, et il ne peut y avoir que quelques esprits rampans et subalternes et quelques caillettes qui daignent modeler leur façon de penser sur la sienne. » Un autre jour, elle était mise en scène d’une façon transparente, avec son amie Mlle de Lespinasse, dans la comédie des Prôneurs, où Dorat persiflait légèrement la « marraine des grands hommes, » ses mercredis, sa cour d’étrangers, — ou bien c’était une satire plus brutale que spirituelle qui livrait au ridicule Marmontel-Faribole, Diderot-Cocus, d’Alembert-Rectiligne, le « carnaval des philosophes mené par Mme de Folincourt. » Mme Geoffrin laissait passer ces petits orages, redoublant d’habileté, soignant ses relations et en définitive gardant la plupart de ses amis. Elle méritait l’influence qu’elle avait su conquérir, la considération attentive dont l’entouraient ses amis, d’abord parce que, si elle les grondait, c’était, comme elle le disait avec une ingénieuse bonhomie, pour sa propre satisfaction, sans prétendre corriger personne, et puis parce que, si elle morigénait ses écrivains, ses artistes, elle les aimait encore plus. Elle n’était pas seulement pour eux un mentor, elle s’occupait de leurs affaires, elle s’intéressait à leur bien-être comme à leur renommée, et au besoin elle savait même faire respecter leur dignité, on peut le voir par ces lettres qu’on publie aujourd’hui.

Mme Geoffrin se faisait la providence discrète et active de ce monde au milieu duquel elle vivait. Elle ne donnait pas seulement des « culottes de velours » et des dîners, elle pénétrait dans l’intérieur des uns et des autres, observant ce qui manquait, devinant ce qu’on ne lui disait pas, et sachant placer ses libéralités avec un tact très fin, comme si elle se faisait plaisir à elle-même. Elle s’ingéniait pour créer une existence indépendante à d’Alembert, à Thomas, à Morellet, à Mlle de Lespinasse. Elle logeait Marmontel jusqu’au moment où le bruit que fit Bélisaire vint déranger le voisinage, et un jour elle écrit : « L’ami Burigny est toujours grondé et il s’en porte fort bien; mais comme je l’aime autant que je le gronde, voyant qu’il devenait vieux et qu’il avait besoin d’être soigné, je lui ai donné un joli petit appartement chez moi. » C’était une personne aussi délicate que généreuse, usant de sa fortune pour les autres, ingénieuse à donner, scrupuleuse jusqu’à la susceptibilité pour elle-même et n’ayant de repos, le jour où elle s’était vue la légataire universelle du mathématicien De Mairan, que lorsqu’elle avait distribué la succession aux parens, aux amis, aux serviteurs du mort. « Dieu soit loué! disait-elle, j’ai achevé de donner ce matin ce qui me restait de la succession de ce pauvre De Mairan. Cet argent m’embarrassait. » Elle a « l’humeur donnante, » dit-on; elle ne donne que pour sa satisfaction comme elle gronde, elle ne fait le bien que pour son plaisir; convenez seulement que ce qu’on appelle la « charité bien ordonnée » ne commence pas toujours par les autres, et que cette « humeur donnante, » si active, si ingénieusement déployée, doit être pour quelque chose dans une fortune mondaine si singulière.

Une autre raison de cet ascendant si patiemment conquis par Mme Geoffrin dans le plus brillant des mondes, c’est que sans être savante ni instruite, sans savoir même l’orthographe, comme elle le dit, elle a néanmoins autant de jugement que d’esprit. Esprit et jugement ne sont pas le fruit de l’étude, ils sont le résultat de l’expérience pratique, d’une sagacité et d’une justesse naturelles. Elle n’est certes pas de force, quand elle s’en mêle, à déchiffrer un Frédéric II; elle sait très bien pénétrer les hommes qui ne dépassent pas sa sphère, saisir chez eux le trait distinctif, démêler pourquoi Diderot ne réussit pas à la cour de Russie et pourquoi au contraire Grimm doit réussir. « Diderot, dit-elle, n’a ni finesse pour apercevoir ni la délicatesse de tact de Grimm... Diderot est toujours en lui-même et ne voit rien dans les autres que ce qui est relatif à lui. C’est un homme de beaucoup d’esprit, mais dont la nature et la tournure ne le rendent bon à rien, et plus que cela, le rendraient très dangereux dans quelque emploi qu’il fût. Grimm est tout le contraire... » La langue devient ce qu’elle peut, le jugement est juste. L’esprit de Mme « Geoffrin n’a rien de littéraire; c’est l’esprit de conversation, d’observation, qui, au courant d’une lettre, s’aiguise parfois dans ces mots à la Franklin : « l’économie est la source de l’indépendance et de la liberté, » ou bien a il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié, — il faut faire commodément ce qu’on veut faire tous les jours, — ce n’est pas ce que l’on sait qui nous fait agir, c’est ce que l’on sent. »

L’originalité de Mme Geoffrin est dans ce mélange d’esprit naturel, de sagacité, d’humeur bienfaisante, d’habileté pratique dont le dernier mot est une raison imperturbable. D’autres ont la passion, la flamme, l’imagination, et, selon le mot de Mme Geoffrin elle-même, gravissent les montagnes; elle aime, quant à elle, le « terrain uni » au moral comme pour sa promenade. Elle représente au XVIIIe siècle la raison même, la raison toute simple, la raison dans la vie de tous les jours comme dans le langage. Elle est tout le contraire d’une de ses brillantes contemporaines qui écrit d’un ton leste : « Je vous ai dit que je n’entendais rien à l’art qu’on met dans la conduite. » Mme Geoffrin, elle, sait se conduire, elle sait même conduire les autres, et c’est Horace Walpole qui la résume tout entière en écrivant à lady Harvey : « Mme Geoffrin est venue l’autre soir et s’est assise deux heures durant à mon chevet. J’aurais juré que c’était milady Harvey, tant elle fut pleine de bonté pour moi. Et c’était avec tant de bon sens, de bon conseil et d’à-propos! Je n’ai jamais vu, depuis que j’existe, personne qui atteigne si au vif les défauts, les vanités, les faux airs d’un chacun... La prochaine fois que je la verrai, je compte bien lui dire : O sens commun, assieds-toi là; j’ai été jusqu’ici pensant dételle et telle sorte, dis, n’est-ce pas bien absurde?.. » Après cela, si l’on veut, ce sens commun, cette raison, cette activité bienfaisante ne sont point exempts d’artifice ou même d’une certaine sécheresse. Mme Geoffrin est à sa manière une femme du XVIIIe siècle; elle a plus de netteté que d’élévation, et tout compte fait, dans des conditions honnêtes, elle ne croit guère qu’à la bienséance. Qui aurait dit cependant que dans cette âme paisible, si ennemie des exagérations, il y avait place pour l’émotion ou l’illusion d’un sentiment assez extraordinaire, et que Mme Geoffrin, elle la plus Parisienne des Parisiennes, qui n’avait jamais découché, était capable un jour, à soixante ans passés, de commander son carrosse pour s’en aller à travers l’Europe rendre visite à un jeune roi de Pologne qu’elle appelle « un autre Salomon, » en se comparant elle-même à « la reine de Saba? »

Rien n’est certes plus étrange que ce voyage, ces relations, cette intimité entre deux personnages si différens, si peu faits pour se rencontrer sur les mêmes chemins, entre une vieille femme gouvernant avec un « art de cardinal romain » un salon de Paris et un jeune seigneur polonais montant sur un trône vacillant au milieu des divisions meurtrières d’un peuple menacé de toutes parts. C’est le roman de Mme Geoffrin, disais-je, et la bonne dame, elle prête un peu elle-même par ces lettres recueillies aujourd’hui à toutes les interprétations, comme son voyage de 1766 était l’objet de tous les commentaires et peut-être de plus d’un sourire en Europe. Dès les premiers mots, elle ne se contient plus, elle prodigue les expressions de tendresse les plus singulières. Est-ce donc qu’elle soit l’involontaire et déplorable jouet de quelque amour équivoque de vieille femme ? C’était bon pour Mme Du Deffand de poursuivre Horace Walpole de ses adorations surannées et importunes au risque de se faire rabrouer par le brillant et caustique Anglais qui ne voulait pas se laisser affubler de ce ridicule. Évidemment Mme Geoffrin n’est point une possédée de ce genre. La vérité est qu’elle avait connu à Paris et même un peu sauvé de la prison Stanislas Poniatowski au moment où il faisait son tour d’Europe, jouissant de ses vingt ans et de la vie, se livrant au plaisir et multipliant les dettes. C’était là l’origine d’une liaison tout affectueuse que Mme Geoffrin ramenait plus tard à sa vraie nature en écrivant à son jeune pupille devenu roi : «Quand j’ai eu l’honneur de connaître votre majesté pour la première fois, elle n’était pas d’âge à avoir pu encore s’attacher à personne par le pur sentiment d’amitié. Quand on est jeune, le plaisir, les passions et les mêmes goûts forment les liaisons et les désunissent. Mon sentiment et mon attachement n’avaient aucun de ces motifs... » La vérité est encore que, dans toutes ces exubérances, il y a un peu de la bourgeoise entichée et infatuée de voir monter sur un trône un jeune homme qui par une ancienne habitude l’appelle sa mère, qu’elle appelle son fils. « Mon roi! mon fils! Quelle est la simple particulière qui peut dire cela? Moi seule. » Il y a chez elle un peu de cette « vaine gloire » dont parle Marmontel. C’est assez pour qu’elle s’intéresse d’une amitié passionnée à cette fortune nouvelle qu’elle voit surgir avec un naïf orgueil, comme si elle se sentait remuée et relevée à ses propres yeux.

Quel est donc ce jeune roi avec qui Mme Geoffrin est en correspondance intime et familière dès la première heure de son règne, de qui elle reçoit des lettres pleines d’effusion, qu’elle entreprend d’aller visiter dans son lointain royaume? Ce n’est point assurément un personnage sans intérêt ; c’est une destinée romanesque et fatale. Stanislas-Auguste Poniatowski avait trente-deux ans au moment de son élévation au trône de Pologne en 1764. Il était le quatrième fils d’une famille nombreuse, et par sa mère, une princesse Czartoryska, il se rattachait à la vieille Pologne des Jagellons. Il devait sans doute la couronne à l’illustration de sa famille, à l’influence de ses oncles, les deux princes Czartoryski; mais il la devait encore et surtout à l’éclat de ses aventures à la cour de Russie. Arrivé en Russie comme un simple gentilhomme polonais présenté par l’ambassadeur anglais sir Charles Hanbury Williams, revêtu bientôt lui-même par une faveur singulière du titre de ministre de Pologne à Saint-Pétersbourg, il avait été l’amant passionné et aimé de celle qui allait être Catherine II. Jeune elle-même et charmante, alliant tous les dons de la séduction à une intelligence supérieure, impatiente de vivre en attendant de dominer et pour le moment réduite à se débattre dans une atmosphère étouffante entre une tsarine vieillie et un grand-duc idiot, Catherine s’était donnée à Poniatowski et Poniatowski s’était encore plus donné à elle. On dit qu’ils avaient eu leurs premiers rendez-vous chez le consul d’Angleterre. Leurs amours ressemblaient à une aventure qui n’était pas toujours sans péril. La grande-duchesse s’échappait quelquefois la nuit du palais sous un déguisement d’homme, ou bien elle recevait furtivement chez elle le jeune Polonais. Catherine ne dit pas tout dans les Mémoires qu’on connaît, elle en dit assez pour ne point déguiser ce qui était le secret de tout le monde. C’est elle-même qui raconte d’un ton dégagé cette scène comique où le comte Poniatowski, étant allé lui rendre visite avec le comte Horn, envoyé de Suède à Oranienbaum, est trahi par un petit chien de Bologne qui devient « fou de joie » en le voyant, tandis qu’il se met à aboyer contre le comte Horn. La politique avait séparé les deux amans, et Stanislas Poniatowski brusquement rappelé, sentant l’ambition grandir par l’amour, était allé se jeter dans les luttes de son pays, tandis que Catherine, par la mort de la vieille tsarine Elisabeth, puis par la révolution de 1762, où disparaissait Pierre IIÎ son mari, était devenue impératrice unique et toute-puissante. C’est deux ans après, en 1764, que la succession de Pologne s’était ouverte par la mort du dernier roi saxon.

Catherine cédait-elle à une fantaisie de femme en voulant donner une couronne ;’celui qu’elle avait aimé? Sentait-elle encore quelque étincelle d’un feu mal éteint, ou bien comptait-elle tout simplement avoir en Poniatowski un instrument commode et flexible pour ses desseins sur la Pologne? Rulhière a dit : « Les femmes voyaient avec plaisir qu’une femme, à peine parvenue au trône, eût employé sa puissance à donner à son amant un royaume voisin de son empire... Les plus habiles politiques ne s’alarmaient pas encore des desseins ambitieux de Catherine parce qu’ils ne supposaient dans sa conduite que le délire d’une amante. Les plus prévoyans comme les plus timides imaginaient seulement que les deux amans allaient gouverner de concert deux nations naturellement ennemies, mais cette passion, devenue l’entretien de l’Europe entière, n’existait plus. » Elle n’était plus certainement pour Catherine qu’un souvenir agréable qui ne l’embarrassait pas. Ce qu’il y a de curieux, c’est de suivre la trace que cette passion avait laissée dans l’âme impressionnable et vive de Stanislas Poniatowski, même après son élévation et après bien des déceptions. Il ne pouvait songer au temps passé sans une secrète émotion, sans une illusion obstinée et inavouée. « On était bien bon, écrivait-il à Mme Geoffrin, et on le serait encore, si, comme vous disiez une fois, on avait un mentor. Et il était un temps où l’on en convenait ingénument en disant : Je sens l’empire qu’a sur moi ce que j’aime. Que Dieu vous conserve toujours à moi, J’en vaudrai mieux ! Je lui ai entendu dire cela, et cela était bien exactement vrai. Si je vous parlais, je vous dirais des choses qui vous en convaincraient. Sa réputation m’est encore chère. J’aimerais presque mieux qu’elle n’eût des torts qu’avec moi et point vis-à-vis du public. Quel regret de voir un bel ouvrage du créateur se gâter, se détraquer! Mais chut! en voilà peut-être trop... » Et le malheureux revient plus d’une fois avec mélancolie sur ce qu’on dit, sur ce qu’on pense « là-bas, là-bas! » Là-bas, là-bas, c’est Saint-Pétersbourg, où bien des choses sont changées et changent tous les jours. Stanislas Poniatowski ne peut s’y résigner. Il aurait voulu revoir Catherine, il ne la revit plus qu’une fois et dans de bien autres circonstances, après de bien autres événemens qu’il ne prévoyait pas.

Franchissez les années. Un jour, à l’époque du voyage de Crimée en 1787, Catherine vogue sur le Dnieper, entourée de la pompe impériale, accompagnée de ses favoris et des ambassadeurs étrangers, avec qui elle vit presque familièrement, M. de Ségur, M. de Cobentzel, M. Fitz-Herbert, le prince de Ligne. Le roi de Pologne, Stanislas-Auguste, a demandé à la voir, et il va en effet à Kanief. Il est conduit avec tous les honneurs sur la galère impériale. On s’empresse avec curiosité autour des deux personnages pour lire sur leur visage ce qu’ils vont éprouver en se revoyant pour la première fois après plus de vingt-cinq ans ; mais l’impératrice offre sa main au roi et entre avec lui dans un cabinet, où ils restent enfermés pendant une demi-heure. Que s’est-il passé? On ne le sait. Seulement on remarque qu’au moment où les souverains reparaissent, il y a sur le front de l’impératrice, dit M. de Ségur, « un nuage d’embarras et de contrainte inaccoutumés, et dans les yeux du roi une certaine empreinte de tristesse qu’un sourire affecté ne pouvait entièrement déguiser. » C’est ce qui reste des amours d’autrefois. C’est le dernier mot des relations personnelles de Catherine et de Stanislas Poniatowski se revoyant après un quart de siècle; mais dans l’intervalle, entre 1764 et 1787, s’est déroulé ce règne, où l’élévation et la royauté de Stanislas-Auguste ont la fatale chance de se confondre avec les malheurs et le démembrement de la Pologne.

Ce n’est point assurément que ce roi élu de 1764, l’ancien amant de la plus séduisante et de la plus dangereuse des femmes, l’ami de la plus raisonnable et la plus raisonneuse de nos compatriotes, soit dénué de qualités. C’est au contraire un prince instruit, éclairé, bien intentionné, aux instincts libéraux. Malheureusement c’est aussi un prince à l’esprit plus brillant que solide, léger, fastueux, aimant le plaisir et prompt à toutes les illusions qui flattent sa vanité ou sa faiblesse. C’est peut-être un roi pour les jours heureux, ce n’est point le roi d’un pays où les divisions intérieures introduisent de toutes parts les influences étrangères, qui semble ne plus pouvoir faire un pas sans tomber dans les convulsions, qui se dévore lui-même enfin tandis que ses implacables voisins grandissent et deviennent de jour en jour plus menaçans. Ce n’est pas un roi fait pour une nation dont un des représentans les plus éminens, le prince-primat, archevêque de Gnesne, Mgr Lubienski, peut dire dans la diète de convocation : « Toutes nos délibérations ne tendent à aucune fin,... les diètes n’ont aucune issue,... nous n’avons pas assez de forces pour nous conseiller nous-mêmes, ni assez de courage pour remédier à notre sort... Nous n’avons rien sur quoi nous puissions compter, ni conseil, ni augmentation de forces, ni forteresses, ni garnisons, ni frontières à l’abri d’insultes, ni armée pour notre défense. Disons-le hardiment, le royaume est semblable à une maison ouverte, à une habitation délabrée par les vents, à un édifice sans possesseur et prêt à s’écrouler sur ses fondemens ébranlés... » L’extérieur est toujours brillant; sous ces dehors de somptuosité, de chevalerie guerrière, de civilisation décevante, les deux grands maux croissans sont l’anarchie intérieure des partis appelant l’étranger, et l’étranger attisant l’anarchie pour en profiter, pour enfoncer plus avant l’épée qu’il tient sur le cœur d’un peuple.

Toujours ballotté entre les factions en armes et les interventions de la Russie, de la Prusse, que peut ce roi de la veille couronné par une trompeuse unanimité? « Son sort, a dit M. de Ségur, fut d’être tyrannisé par son peuple et par ses voisins. Comme il avait peu d’énergie et beaucoup de lumières, son esprit clairvoyant ne lui servit jamais qu’à prévoir ses malheurs sans pouvoir s’en garantir. » Si de concert avec ses oncles, les princes Czartoryski, il veut abolir le liberum veto, cet instrument redoutable de dissolution, la Russie et la Prusse s’y opposent, elles appellent cela maintenir la liberté de la Pologne, et elles trouvent des complices parmi les Polonais. Si les puissances réclament pour les dissidens, et si l’on soumet à une diète une législation plus tolérante, les passions religieuses s’enflamment, on court aux armes. Les confédérations répondent aux interventions étrangères, les invasions nouvelles aux confédérations. Tout tourne contre le malheureux roi, et bientôt le jour vient même où il n’est plus en sûreté à Varsovie. Un soir il est enlevé au moment où il sort de chez le grand-chancelier, un de ses heiduques est tué auprès de lui, il est lui-même blessé, traîné à coups de plat de sabre hors de la ville, conduit dans la forêt de Bislany, et il n’échappe que parce qu’un bruit de chevaux effraie les conjurés, dont l’un l’aide à se sauver. Ainsi marchent les choses jusqu’à ce que le destin s’accomplisse par un premier démembrement qui aggrave le fardeau de cette royauté impuissante et prépare de nouveaux démembremens. C’est à travers les péripéties de ce règne, au moins pendant dix ans, que se poursuit cette correspondance, où se reflètent les événemens, où Mme Geoffrin, sans cesser d’être toute à son roi, ne laisse pas de montrer ses variations d’humeur, et où Stanislas-Auguste lui-même, le personnage le moins connu, se révèle dans sa vérité, dans l’originalité d’une nature mobile, généreuse et faible.

Au premier abord, et même à part les excentricités de tendresse qui lui échappent, il est bien certain que Mme Geoffrin est un peu gonflée... Elle se considère tout à fait comme élevée en dignité, elle se croit presque une ambassadrice privilégiée du nouveau roi à Paris, et sur ce point elle n’entend pas raillerie; elle est naïvement plaisante avec ses susceptibilités et ses exigences. A travers tout cependant la raison et l’esprit ne perdent pas leurs droits chez elle, et chemin faisant, en femme avisée qu’elle est, elle ne manque pas de mêler les conseils fins et justes aux protestations les plus vives. Elle met son roi en garde contre les engouemens trop faciles, contre les flatteries. Au besoin, en lui envoyant un buste d’Henri IV, elle ajoutera : « Je dirai en passant qu’il était économe. » Elle en est à la lune de miel de cette royauté naissante qu’elle prend fort au sérieux; elle voudrait voir son prince marié dignement, honorablement, et lorsque Stanislas revient trop souvent sur les souvenirs de « là-bas, » sur Catherine, elle sait très bien lui répondre : « Je crois bien que quand elle disait : « Je sens l’empire qu’a sur moi ce que j’aime, » elle le sentait dans le moment, et que c’était sincèrement qu’elle désirait la conservation de celui qui régnait sur son cœur ; mais peut-être a-t-elle fait depuis les mêmes vœux pour d’autres objets... » Sans être une Sévigné, Mme Geoffrin sait dire son mot en se peignant elle-même dans les lettres un peu diffuses qu’elle ne destinait point à coup sûr à la postérité. Et Stanislas-Auguste, lui aussi, se dévoile tout entier. Il ne manque ni d’esprit, ni de finesse, ni de bonne grâce dans cet abandon tout intime. Évidemment il a une affection réelle, sincère, sans aucune espèce d’affectation pour celle qu’il appelle « sa chère maman. » C’est à elle qu’il a songé d’abord le jour de son avènement ; c’est à elle qu’il confie ses impressions les plus secrètes, ses illusions, ses espérances, ses craintes, ses bonnes intentions. Eh! sans doute, il a les meilleures intentions, il ne demande pas mieux que de faire le bien, s’il le peut, il prend pour devise : « patience, circonspection, courage! » Arrivé à ce sommet de l’ambition, il commence peut-être à sentir les difficultés, mais il ne désespère pas de les vaincre avec un peu de bonne volonté, avec un peu de secours, et si ce n’est pas d’un grand roi, c’est au moins d’une bonne et aimable nature de se montrer sensible à ce que lui dit Mme Geoffrin. On sent que ce n’est pas là un commerce banal, qu’il y a une confiance sincère et sérieuse.

Le plus beau moment de cette liaison étrange est le voyage de Varsovie. Mme Geoffrin avait soixante-sept ans quand cela lui arriva! Pendant un an, elle s’y prépare, non sans s’être assurée de l’accueil qui l’attend. Plus de six mois avant, elle écrit au roi : « Je suis dans ces momens-ci, mon cher fils, comme les petits oiseaux qui s’essaient à voler. Il y a plus de dix ans que je n’ai découché de chez moi, et depuis un mois j’ai fait plus de cent lieues en allant à dix, à quinze, à vingt lieues de Paris. Et tous mes amis, qui sont très étonnés de mes courses, disent que c’est un essai pour un plus grand voyage. Je réponds : il n’y a rien d’impossible! » Puis un beau jour de 1766, après s’être bien essayée, la voilà partant pour Varsovie, où elle va passer deux mois dans le palais et dans la familiarité de son roi. Elle voyage en princesse du sang, escortée d’émissaires envoyés par Stanislas pour la recevoir et pour la conduire. Elle ne va pas seulement à Varsovie, elle s’arrête à Vienne, où elle est visitée, fêtée par Marie-Thérèse, par l’empereur, par M. de Kaunitz, par toute la société viennoise. « Hier, dit-elle, j’ai vu l’impératrice et toute la famille royale à Schœnbrun. L’impératrice m’a parlé avec une bonté et une grâce inexprimables. Elle m’a nommé toutes les archiduchesses et les jeunes archiducs. C’est la plus belle chose que cette famille. Il y a la fille de l’empereur, arrière-petite-fille du roi de France; elle a douze ans, elle est belle comme un ange. L’impératrice m’a recommandé d’écrire en France que je l’avais vue, cette petite, et que je la trouvais belle... » Cette jeune archiduchesse, c’était Marie-Antoinette ! Il n’aurait plus manqué à la voyageuse que de pousser jusqu’à Saint-Pétersbourg, où elle était désirée et où elle eût été certes reçue par Catherine avec tous les honneurs dus à son importance. Quant à Berlin, Mme Geoffrin ne veut point absolument entendre parler de passer par là. Elle a la haine de Frédéric II, et elle trace même de lui un portrait plein de boutades comiques et violentes qui ne seraient pas toutes dénuées de finesse, si elles n’allaient aboutir à ce mot bizarre : qu’on « ne parlera plus du roi de Prusse dans cinquante ans. » Et pourtant, Mme Geoffrin n’a pas vu juste, on en parle encore ! Que se passa-t-il pendant ce voyage dont le seul but était Varsovie, dont l’unique objet était de revoir Stanislas-Auguste? Voilà le mystère. La vérité est que ce grand voyage est le point culminant ou la dernière heure favorable de cette liaison. Mme Geoffrin est dans son triomphe de vanité, et la bonne dame, qui s’est déjà affublée du nom de « reine de Saba, » se prend pour la « reine Trébisonde » à Vienne ! A ce moment encore Stanislas-Auguste peut se faire illusion sur sa royauté. A partir de cette heure, on dirait que tout change, que les affaires du roi de Pologne, comme les sentimens de Mme Geoffrin, entrent dans une phase nouvelle, dans une crise dont ces lettres sont l’expression survivante et quelquefois émouvante.

Assurément la fortune n’a eu que de courts et pâles sourires pour cet élu du trône destiné à être le dernier roi de Pologne. Si les épreuves ne l’ont pas assailli dès le premier jour, elles ne tardent pas à s’abattre sur lui. Il ne connaît plus que les épines de cette couronne tant enviée. De plus en plus la Russie et la Prusse le serrent jusqu’à l’étouffer. Les ambassadeurs de Catherine et de Frédéric II sont plus rois que le roi à Varsovie. Bientôt va se former la confédération de Bar, dernière et héroïque convulsion de l’indépendance polonaise. Quelques années encore, et on touche à la fatale date de 1772! Stanislas-Auguste est réduit à louvoyer sans cesse, à plier, à dévorer les affronts et les amertumes. Il a beau dire et répéter : « Patience, courage ! » il sent tout lui manquer. A chaque crise plus aiguë qu’il traverse, il n’a d’autre ressource que de s’abandonner à cette superstition de croire que, puisqu’il s’est tiré d’affaire encore une fois, il finira par triompher du mauvais destin. Parfois sans doute il se laisse aller à un abandon familier qui n’est pas sans grâce, et il écrira : « Je ne puis vous dire à quel point mon cœur est pénétré de vous, de votre amitié, combien quelquefois, et par exemple dans ce moment où je vous écris, je souhaiterais causer avec vous. Il me semble que je vous vois, et qu’en laissant titre et passions à la porte nous nous mettons à jaser à l’aise en nommant chaque chose par son nom, et en nous moquant de toutes ces importantes misères qu’il faut respecter... Galanterie, politique, etc., tout serait jugé entre nous avec équité et même avec gaîté malgré les malheurs affreux du temps... » Le plus souvent il flotte entre le découragement et une confiance obstinée, mélancolique, accompagnée d’une certaine dignité dans le malheur. « Ma destinée, écrit-il, a été constamment telle. Dans chaque différente scène de ma vie, toujours d’abord quelques succès brillans et inattendus, et qui venaient tout seuls, mais courts; puis des revers longs et pénibles qui m’amenaient au bord du précipice, — et puis Dieu changeait la scène, ou par quelque expédient qu’il m’inspirait, ou par quelque circonstance qu’il produisait tout à fait sans moi, et puis je marchais dans un nouveau chemin. J’ai des témoins que dans ma première enfance j’ai toujours eu le pressentiment d’une grande élévation. J’ai dit également en devenant roi : Vous verrez que j’aurai bientôt de terribles revers. Tout ce que j’aurai entrepris sera endommagé et détruit, mais je survivrai, je surnagerai à la fin, et je sens encore la même espérance, quoique je sois actuellement dans les plus extrêmes embarras. Tous ceux dont je vous ai parlé ont empiré naturellement par le temps même de leur durée. Je suis en vérité extrêmement mal; mais je me dis : C’est à présent à Dieu à me tirer d’affaire. En attendant, faisons notre devoir. »

Stanislas-Auguste ne craint pas de dévoiler ses angoisses de tous les jours dans l’intimité. Il a parfois des expressions navrantes sur sa situation. « C’est un torrent de peines contre lequel il faut que je nage, dit-il; je le fais et le ferai tant que je pourrai. » Puis, quand sonne l’heure du démembrement qu’il n’a pu conjurer, il écrit à Mme Geoffrin : « Ce n’est pas quand votre ami est malheureux que vous cesserez de l’aimer, et je le suis de toutes les façons... La calomnie me déclare complice du démembrement par la bouche de ceux qui s’obstinent à m’imputer le désir du despotisme toutes les fois que je travaille à faire sortir la Pologne de l’anarchie... Je dis plus que jamais : Heureux les gens morts! heureux mon frère qui est mort à Vienne ! »

Pour Mme Geoffrin il est clair que le voyage de Varsovie a été une épreuve critique, peut-être l’occasion de quelque mécompte, de quelque froissement intime. Elle a emporté une blessure secrète qu’elle n’avoue pas tout de suite. Bientôt cependant elle se laisse aller à d’étranges allusions sur « la différence entre les actions et les paroles. » Elle a des mots assez vifs, et il y a même un jour où elle renvoie à Stanislas-Auguste les lettres qu’elle a reçues de lui. Elle ne manque pas de fierté, la bonne dame, et elle est toujours prompte à se redresser. Ce n’est point sans doute qu’elle se désintéresse des affaires de son roi; elle ne cesse au contraire de lui écrire, de s’associer à ses peines, elle reste l’amie attentive et affectueuse de tous les instans. Elle ne peut recevoir une lettre sans s’attendrir au récit de tant de misères qui se succèdent. Un jour de premier de l’an, elle écrit à Stanislas-Auguste : « Si les vœux les plus tendres et les plus sincères étaient exaucés, votre majesté jouirait de tout le bonheur qu’elle mérite. Hélas! l’impuissance de mes souhaits me réduit aux soupirs. Une étoile aussi brillante devait-elle s’éclipser sitôt? Il y a cinq ans que vous êtes sur le trône, et à peine en avez-vous joui une année tranquillement. Pendant mon séjour à votre cour, j’ai vu l’orage se former. Puis-je avoir la douceur de le voir finir avant de mourir. Il y a bien des Polonais ici; je ne les vois pas sans un serrement de cœur. Je n’ose leur faire des questions dans la crainte d’apprendre de nouveaux malheurs. »

Oui certes. Mme Geoffrin est toujours la fidèle et vieille amie; mais elle a beau faire, elle a changé de ton, et on dirait que, si elle ne cesse pas de s’intéresser jusqu’au bout aux malheurs de celui qu’elle n’appelle plus guère « mon fils, » elle se fait moins d’illusions sur l’amitié des princes, sur la place qu’elle occupe dans le cœur de son roi. Elle ne s’y fie plus qu’à demi. Et puis l’âge commence à venir. Cette femme sensée et régulière rentre en elle-même, tenant à mettre de l’ordre dans les affaires de ses dernières années, comme dans les affaires de son salon, raisonnant sa mort comme elle a raisonné sa vie. La voilà prenant sa plume la plus légère pour écrire d’un ton dégagé au roi de Pologne : « J’ai fait à l’âge de vingt ans des plans pour les différens âges de ma vie. Je les ai suivis, et je m’en suis bien trouvée. Il n’y a eu que le voyage de Pologne qui a fait dans ma vie un incident extraordinaire. J’ai fait ce voyage dans le commencement de ma vieillesse. Je n’aurais pas pu le faire dans ma jeunesse, ni même sur la fin de ma jeunesse, il aurait eu l’air indécent ou au moins romanesque... En arrivant chez moi, j’ai repris mon genre de vie, et ce genre de vie me conduira jusqu’à soixante-dix ans, qui seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à rompre tous les attachemens de mon cœur, et puis je le fermerai hermétiquement de façon qu’il n’y puisse plus rien entrer. Je veux que ma mort physique soit aussi douce qu’il soit possible, et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire... Ma petite philosophie m’a fait donner à toutes les choses agréables qui m’entourent leur juste valeur. Je les quitterai, comme dit La Fontaine :

Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fit son paquet.


J’assure votre majesté que je vois l’époque de ma mort morale très gaîment... Je compte faire encore, avant ma petite mort, un voyage en Angleterre; j’y ai des personnes que j’aime tendrement et dont je suis bien aimée. J’irai leur dire le dernier adieu... » Et comme si cela ne suffisait pas, elle complète peu après son testament moral. « Je me crois plus philosophe que Socrate. La mort était pour lui un objet sur lequel il faisait de fort beaux discours. Pour moi, elle n’est que la cessation d’être, et je la vois sans peine. Je fais mes préparatifs comme j’ai fait mes paquets pour mon voyage en Pologne. Je désire que mes amis m’aiment pendant que je vis, mais je ne désire point leur laisser des regrets. Je ne dois pas craindre à présent d’en laisser à votre majesté. Je la supplie de me conserver le reste de ma vie la bonté et l’amitié dont elle m’a honorée. »

Est-ce de la philosophie? Est-ce de l’égoïsme? Est-ce l’esprit du XVIIIe siècle se glissant dans une âme détachée de tout? Dans tous les cas, c’est le langage d’une personne qui a mesuré d’un coup d’œil fin bien des choses de son temps, qui ne se fait plus d’illusions. C’est l’accent d’une femme qui semble vouloir prendre congé du monde, de peur que le monde ne la quitte. Pour elle, la vieillesse n’est point sans doute le deuil des galanteries et des gaîtés du bel âge, ce n’est pas moins toujours la vieillesse avec ses déclins et ses amoindrissemens. Sans avoir d’infirmités. Mme Geoffrin décroît doucement, et peu à peu, à travers les paroles affectueuses pour son roi, les attentions soutenues pour les habitués de sa maison, elle parle de sa tête qui s’affaiblit, de la mémoire qui lui manque, des étourdissemens qui la fatiguent. Elle n’a plus la même activité, et ce n’est pas seulement Mme Geoffrin qui vieillit, c’est le siècle tout entier qui commence à changer autour d’elle. Les idées, les mœurs, les habitudes sociales se transforment avec un nouveau règne qui n’aura pas, quant à lui, la « fin d’un beau jour » comme la vie du sage, qui est destiné à être le dernier règne de la vieille monarchie et de la vieille société. Déjà les signes se multiplient, et ce salon dont Mme Geoffrin a fait son royaume, où elle a si longtemps maintenu la modération et la décence dans la liberté de l’esprit, ce salon ne suffit plus; l’atmosphère en est trop paisible, trop tempérée. Les impatiens, ceux qui veulent parler trop haut s’échappent, ils vont chez Mme Helvétius ou dans cette autre maison qui s’ouvre vers cette époque, la maison de Mme Necker. Mme Geoffrin, la patronne de l’Encyclopédie, voit son monde se disperser à demi, elle sent le sceptre tomber de ses mains, et son salon n’est plus au ton du jour; il date de Louis XV, il a eu son plus beau moment vers 1750, il ne répond plus au mouvement philosophique, social ou politique du règne de Louis XVI.

A vrai dire, dans cette marche des choses, dans tout ce qui se passe autour d’elle à mesure que se succèdent les dernières années qui lui restent encore, Mme Geoffrin ne voit plus « un mot pour rire. » Elle ne comprend pas trop où l’on va, et elle en vient à s’inquiéter de la France comme de la Pologne. Tantôt elle écrit à Stanislas-Auguste : « J’avoue à votre majesté que l’occupation où je suis continuellement de votre situation a rempli mon imagination de noir, et depuis quelque temps il s’y est joint nos propres malheurs : le mauvais état de nos finances, la fermentation d’une grande et belle province (la Bretagne), le mécontentement de tous nos parlemens, tout cela fait des visages et des conversations fort tristes. J’ai donc dit adieu à ma gaîté. » Tantôt, aux premières réformes de Louis XVI et de Turgot, elle dit : « Notre jeune roi est un parfait honnête homme,... nos ministres sont vertueux, ont beaucoup d’esprit et de lumières; ainsi il faut espérer que, quand l’expérience y sera jointe, tout ira bien. Dans ce moment-ci, on détruit, il faut voir ce qu’on rétablira sur les ruines. Jeune on se flatte, vieille on attend ! » Encore quelques mois, celle qui parle ainsi en 1776 est prise d’une paralysie qui la conduit tranquillement à la mort en 1777. Le dernier mot qu’elle écrit d’une main défaillante est pour dire à son roi de Varsovie : « Je vous aime de tout mon cœur ! » La dernière surprise qu’elle réserve à ses amis, les encyclopédistes de Paris, c’est de mourir en venant de faire son jubilé, c’est de s’éteindre dans les règles, après s’être confessée, un peu par bienséance, un peu par les soins de sa fille, la marquise de La Ferté-Imbault. « Ma fille, dit-elle en souriant, est comme Godefroy de Bouillon, elle a voulu défendre mon tombeau contre les infidèles. » Elle a beau faire, elle reste obstinément la femme du XVIIIe siècle, et comme un jour, dans sa dernière maladie, on discute autour d’elle sur tous les moyens possibles que les gouvernemens auraient à employer pour rendre les peuples heureux, elle se réveille tout à coup pour mettre son mot dans la conversation, pour dire : « Ajoutez le soin de procurer des plaisirs, chose dont on ne s’occupe pas assez! »

Ainsi elle s’en va, se détachant sans effort de la vie. Mme Du Deffand fait lestement, d’un trait acéré, son oraison funèbre : « Vous voyez que la mort en veut ici aux personnes d’un mérite singulier : d’abord Mlle de Lespinasse, ensuite M. le prince de Conti, puis Mme Geoffrin... Ces trois personnes étaient fort célèbres, chacune dans leur genre. On regrettera moins M. le prince de Conti, parce qu’il n’avait plus de maison. Les désœuvrés se rassemblaient chez les deux autres; jusqu’à ce qu’il survienne quelques personnes assez ridicules pour être dignes de leur succéder, il faudra s’en passer... » D’autres, Morellet, d’Alembert, ont mieux parlé de la femme qui avait pendant si longtemps « fait le charme de la société, » dont « la mémoire sera intéressante pour ceux qui l’ont aimée. » Quant à ce roi de Pologne qui, lui aussi, a vu certes tout changer depuis les illusions de son avènement, qui reste aux prises avec toutes les difficultés, entre le démembrement de 1772 et les autres démembremens qui viendront, il faut dire qu’il ne cesse pas, jusqu’à la dernière heure, d’envoyer des témoignages d’affection à cette bourgeoise parisienne, qu’il appelle encore « ma chère maman. » Sa dernière lettre arrive à Mme Geoffrin quelques semaines avant qu’elle ne s’éteigne, et de tout cela que reste-t-il après un siècle écoulé? Un souvenir qui pâlit, cette correspondance où revivent dans un même cadre, l’un auprès de l’autre, une femme de raison, image d’une société qui n’est plus, et un prince, image mélancolique de la plus infortunée des nations!


CH. DE MAZADE.